Étiquette : livre

  • De vraies voix : le beau mot de rentrée de Colette Lambrichs, sur son chemin…

    Voici ce beau mot de rentrée de Colette Lambrichs (pour les éditions du Canoë) :

    …

    La rentrée de septembre 2025 se profile dans l’incertitude. La faiblesse et la versatilité de la voix de la France impriment un climat de défiance généralisé. L’abandon par touches successives de toute ambition de peser culturellement dans le monde apparaît désormais à tout un chacun sans qu’on cherche à la masquer. La dernière en date pour le métier de l’édition est la fin du tarif « livres et brochures » qui réservait un tarif préférentiel et abordable à l’envoi des livres à l’étranger. On multiplie désormais par 10 le coût de ces frais. Au gouvernement, ce changement n’a guère ému un Premier ministre prétendument écrivain, prétendument soucieux de la place du livre. Ne parlons même pas de la ministre de la Culture qui n’a même pas évoqué cette question, trop élitiste, sans doute, pour ses visées soi-disant populaires. Car, ce qui frappe, c’est que partout on parle « faux ». La presse n’est plus que l’ombre d’elle-même. 

    Dans ce climat délétère, le Canoë poursuit sa route à contre-courant, persuadé que la littérature, la pensée, la poésie sont plus nécessaires que jamais dans l’obscurantisme technologique avancé qui gouverne les esprits. Ce n’est pas le seul point commun partagé avec Philippe Thureau-Dangin,  directeur de la maison d’édition Exils qu’il a fondée en 1998 avec Judith Brouste. Philippe, l’ami très cher, le seul qui m’ait tendu la main au moment de la chute des Éditions de la Différence. Tombé très gravement malade, atteint tout à coup par une de ces maladies qu’on appelle auto-immunes pour lesquelles aucun traitement n’existe, il s’est vu obligé de renoncer à diriger sa maison tant le mal s’est aggravé en très peu de temps.  Devant cette situation, il nous a demandés à Pierre Stapf et à moi si nous voulions poursuivre Exils. Nous avons des auteurs communs aux deux catalogues, comme Ishaghpour, avons co-édité la grande monographie sur Julio Le Parc et, surtout, partageons un même intérêt pour les textes exigeants, écrits, essais ou fictions qui n’épousent pas l’air du temps sans l’ignorer. Comment refuser dans de telles circonstances ! Même si c’est en tremblant car il s’agit d’être à la hauteur pour que se maintiennent la qualité et l’intérêt de sa maison d’édition, l’une des meilleures de la capitale. Nous relevons le gant ! Juridiquement, ce sera le Canoë mais Exils gardera son identité, ses maquettes de couvertures, sa diffusion et sa distribution autonomes, via Pollen. Un premier titre verra le jour en novembre : Le vif-argent de Mariel Primois Bizot qui retrace la fulgurante apparition de Jean-François Bizot, fondateur du magazine Actuel (1970-1995) et de la version originale de Radio Nova (1981-2010), dans la scène médiatique française.

    À toutes et à tous, un amical salut avec de très bons livres qui maintiennent debout !

    Colette Lambrichs

    …

    « Partout on parle faux »…

    « Obscurantisme technologique avancé qui gouverne les esprits »…

    « Se maintenir debout »…

     

    Le constat est lucide.

    Le chemin courageux, d’exils de diverses sortes, et à contresens du mainstream, d’expression de vraies voix clamans in deserto, se poursuit… 
     
    Vaillance et courage versus paresse et lâcheté
    (Kant, contre la censure : « Penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? », Qu’est-ce que les Lumières ?)…
    …
    Ce lundi 1er septembre 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • En répertoriant les entretiens enchanteurs accessibles d’Hélène Cixous, admirer la gamme chantée des infinies inflexions signifiantes de sa voix

    Pour débuter en beauté l’année 2022,

    …

    choisir d’écouter la voix _ tant parlée que transposée en écriture dansante _ enchanteresse, avec son incroyable gamme d’inflexions signifiantes modulées-chaloupées, d’Hélène Cixous parlant d’expérience puissamment incarnée de son enthousiasmant formidablement minutieux travail d’écriture in progress,

    …

    voici ce très varié, en fonction de la grande diversité des interlocuteurs de ses entretiens, échantillon-ci :

    …

    …

    _ en 2013 : Hors-Champs, avec Laure Adler (44′ 27)

    …

    _ le 15 novembre 2013 : Les Matins de France-Culture, avec Marc Voinchet (48’52)

    …

    _ le 9 décembre 2015 : Écrire la nuit (13′ 39)

    …

    _ le 28 septembre 2017 : L’entretien complet à Télérama, avec Fabienne Pascaud (52 01°

    …

    _ le 26 janvier 2019 : la Masterclass d’Hélène Cixous à la BnF, avec Caroline Broué (84′ 21)

    _ un entretien vraiment magnifique ! Très précis et très détaillé, grâce à un superbe travail préparatoire ultra compétent et sérieux de Caroline Broué, lectrice souple et minutieuse … Un modèle-exemple d’entretien !

    …

    _ le 23 mai 2019 : Sur « 1938, nuits« , avec Francis Lippa (62′ 23), à la librairie Mollat

    _ une entretien attentif très sereinement centré, sans hâte, sur les détails très précis et patiemment assimilés de ce livre ;

    avec le relevé, au pasage, par Francis Lippa, de la difficulté persistante pour lui d’admettre la réalité de la coexistence, réaffirmée pourtant d’un mot par Hélène Cixous, du départ d’Osnabrück (et non pas de Dresde !) de sa grand-mère Omi, au lendemain de la Kristallnacht, du 10 novembre 1938, avec l’affirmation que ce départ précipité d’Allemagne ait pu se produire sur les conseils très avisés et salvateurs ! du Consul de France à Dresde (« Madame, vous devriez partir« , lisons-nous à la page 104 de « 1938, nuits« ) ;

    Dresde, où Rosie Jonas (Osnabrück, 23 avril 1882 – Paris, 2 août 1977), veuve Klein (depuis le 29 juillet 1916), avait rejoint sa sœur Hete (Hedwig) Jonas (née le 20 octobre 1875), épouse du banquier (à la Dresdner Bank) Max Meyer Stern, après le départ de la maison Jonas d’Osnabrück, de sa fille Eve Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013), en 1929…

    Cette maison Jonas de Nicolaiort, 2, d’Osnabrück, dont le propriétaire, après le décès, à Osnabrück, le 21 octobre 1925, de Hélène Meyer, veuve d’Abraham Jonas (Borken, 18 août 1833 – Osnabrück, 7 mai 1915), était désormais l’oncle André, Andreas Jonas (Borken, 5 février 1869 – Theresienstadt, 6 ou 9 juin 1942), l’époux d’Else Cohn (Rostock, 9 juillet 1880 – Theresienstadt, 25 janvier 1944).

    Cf aussi mon article sur ce très beau « 1938, nuits« , en date du 4 février 2019 : …

    À quel moment exactement Omi avait-elle quitté son Osnabrück natal, pour gagner cette Dresde où résidait sa sœur Hete et son banquier de beau-frère Max Meyer Stern ?.. Le Livre n’en dit rien. Et toute sa vie Omi demeura si discrète…

    …

    _ le 28 septembre 2020 : Hélène Cixous écrivaine et intellectuelle, avec Charlotte Casiraghi et Fanny Arama (23′ 29)

    …

    _ le 25 octobre 2020 : Hélène Cixous, la Vie par la littérature, avec Guillaume Erner (50′ 25)

    …

    _ le 11 mars 2021 : Si toutes les femmes du monde, avec Elisabeth Quin (10’39)

    …

    _ le 7 octobre 2021 : Hélène Cixous en rêve, avec Augustin Trapenard (32′ 54)

    …

    …

    Ècouter Hélène Cixous parler en entretien _ avec un interlocuteur qui l’a au moins un peu lue _ de l’incessant passionnant working progress de son magique écrire

    est presque aussi merveilleux et enrichissant que lire les Livres absolument extraordinaires qui lui ont échappé !

    …

    …

    Bonne année 2022 !

    …

    Bonnes écoutes de ces entretiens fastueux

    quand rayonne la lumineuse grâce du merveilleux parler si vivant de l’autrice !
    …

    Et bien mieux encore :

    …

    Bien heureuses lectures de ces profus et foisonnants Livres magiques

    d’Hélène Cixous !!!

    …

    …

    Et vive Kairos !

    …

    …

    Ce samedi 1er janvier 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

    …

    …

    P. s. :

    …

    En ouverture de mon entretien du 23 mai 2019 à la Station Ausone de la librairie Mollat, à Bordeaux,

    pour présenter à l’assistance l’autrice éminemment singulière que j’avais le très grand honneur de recevoir,

    …

    j’ai employé les expressions un peu approximatives _ j’étais bien sûr, bien que tout à fait serein, assez ému aussi… _ de :

    « un écrivain de première grandeur,

    peut-être nobelisable, si les titres valent quelque chose,

    en tout cas, c’est un écrivain TRÈS important que nous recevons ce soir« …

    …

    …

    Et depuis j’ai appris,

    à l’occasion, justement, d’un de ces entretiens dont je donne ci-dessus les liens aux vidéocasts,

    que son ami Jacques Derrida qualifiait Hélène Cixous de « plus grand écrivain de langue française » actuellement vivant.

    …

    C’est là une appréciation que je partage…

    …

    …

    Et depuis,

    le 13 octobre 2021, et pour l’ensemble imposant de son œuvre,

    Hélène Cixous vient de recevoir le Prix 2021 de la Bibliothèque nationale de France :

    …

    le jury de ce prix a désiré ainsi saluer la large palette de « cette autrice engagée, à l’œuvre littéraire inclassable », dans laquelle « se rencontrent la profondeur d’une réflexion, l’écho d’engagements dans la vie intellectuelle, une recherche intime dans les méandres de la mémoire, une écriture d’une rare poésie », a déclaré en commentaire la présidente de la BnF, Laurence Engel…

    …

    Et quand les prix savent, à l’occasion (pas si fréquente), saluer une vraie valeur,

    pourquoi ne pas se permettre, en parfaite liberté, non servile, sans donc y attacher plus d’importance que cela ne le mérite _ car c’est au fond simplement anecdotique, périférique, quasi parasite _, et avec léger sourire en coin,

    de le remarquer et relever-noter au passage ?..

    …

    Rien ne valant l’avis que soi-même, d’expérience singulière _ sans se calquer sur des avis pré-formés et des clichés à emprunter-recopier-suivre… _, on apprend à finement peser, au délicat risqué juger de ses propres appréciations, de mieux en mieux éclairées, de lecteur scrupuleusement attentif de tout l’œuvre, en son incroyablement profuse richesse, qui se donne, à portée de lecture.

    Et c’est bien alors à nous, lecteurs, d’apprendre à accueillir-recueillir le tout profus, jusqu’au moindre détail, de cet œuvre livré par l’encre sur le papier, du mieux qu’il nous est possible.

    …

    Sinon, « Indiligent lecteur, quitte ce livre« ,

    prévenait aimablement le cher Montaigne en l’Ouverture lumineusement irradiée d’humour de ses « Essais« …

  • Désir de montrer à partager 4 images : « Palerme, 2011 », « Port-Cros, 2011 », « Purroy, 2018 » et « Giverny, 2010 », du présent « Tirages Fresson »…

    Ce lundi matin,

    ce simple bref courriel-ci, à l’ami Bernard Plossu :

    …

    Cher Bernard,

    au final de mon mois de novembre passé à scruter le plus attentivement possible et de long en large ton admirable « Tirages Fresson »,
     
    je m’avise à nouveau que je ne dispose pas d’image (accessible du moins maintenant sur le web)
    d’aucune de mes 4 images préférées :
    _ page 18 : « Palerme, 2011 »
    _ page 53 : « Port-Cros, 2011 »
    _ page 68 : « Purroy, 2018 »
    _ page 80 : « Giverny, 2010 »…
     
    Pourrais-tu m’en adresser par courriel une reproduction, afin que je puisse les insérer aux citations que je fais d’elles, au moins dans mon article de conclusion du 22 novembre :
    Et au passage, je m’étonne d’ailleurs un peu de l’absence de ces 4 images-là sur le web… Serais-je donc le seul à les porter au pinacle ?..
     
    J’aimerais aussi que tu me narres brièvement les circonstances singulières de ces 4 émotions photographiques éprouvées par toi, sur place, en 2010, 2011 et 2018 _ et qui ont déclenché ton clic photographique… _,
    à Palerme, Port-Cros, Purroy et Giverny ;
     
    et donnes un très rapide commentaire, a posteriori _ 10 ans, 9 ans et 2 ans plus tard, par conséquent _, face à ces 4 images qui demeurent aujourd’hui de ces 4 émotions-là saisies alors _ en 2010, 2011 et 2018 _ sur le vif :
    pour aider éventuellement les humbles regardeurs que nous sommes, le livre sous les yeux, à mieux comprendre aussi les stupéfiants chocs de joie que nous, à notre tour, éprouvons _ hic et nunc _ face à ces images,
    qui ont atteint, par-delà les temps de vie écoulés, à une sidérante éternité iconique
    grâce à ton génial clic photographique, au tirage lumineux des Fresson, et encore au beau travail de l’éditeur de l’album, qu’il ne faut pas oublier non plus…
     
    J’espère ne pas trop te déranger ainsi…
    Mais mieux partager sur mon modeste blog l’époustouflant plaisir de ces images revêt une certaine importance pour moi…
     
    Montrer une image est une sorte d’équivalent à donner à écouter une musique : nos phrases s’avérant toujours un peu faibles face aux si riches directes expériences sensorielles ;
    ainsi que face aux œuvres qui en témoignent, et demeurent et restent…
     
    Excellente journée !
     
    Francis,
    à Bordeaux, où il fait très beau ce lundi…

    …

    …

    Ce lundi 30 novembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • L’essentialité existentielle fondamentale de la lecture et du livre : Alberto Manguel parlant passionnément de son « Je remballe ma bibliothèque », le 18 janvier 2019, à la Maison de la Poésie, à Paris

    En creusant un peu, sur le web,

    et suite à la réception de retours ce matin, déjà, de divers amis

    à mon courriel d’hier

    comportant mon article ,

    …

    je viens de tomber sur la vidéo (de 66′ 06) d’un vraiment passionnant entretien, avec Sophie Joubert,

    à la Maison de la Poésie, à Paris, le 18 janvier 2019,

    d’Alberto Manguel, à propos de son livre, paru en octobre 2018, Je remballe ma bibliothèque...

    …

    …

    Et je suis bien obligé de réviser mon _ très injuste _ a priori d’une certaine cérébralité _ probablement à la Borges _ d’Alberto Manguel, en ses livres.

    …

    …

    Préjugé issu, aussi _ en plus de mon peu d’affection pour Borges _, probablement, de mon propre goût des livres, des vrais livres, matériels,

    ainsi que de ma propre bibliothèque (et discothèque) personnelle,

    dont je suis bien incapable de dénombrer les exemplaires.

    …

    …

    Et je dois bien dire que je partage bien des choix et préférences d’Alberto Manguel,

    tant à propos de ses rapports aux livres,

    qu’à propos de ses conceptions de la lecture ;

    …

    dans la suite du rapport amoureux de Montaigne à l’entretien infiniment vivant

    _ « tant qu’il y aura de l’encre et du papier«  (ainsi que de la vie, afin de pouvoir lire et pouvoir écrire)… _,

    issu de sa propre mise en rapport archi-vivante et foisonnante de la lecture et de l’écriture

    de ses Essais.

    …

    …

    Bref,

    Alberto Manguel me plaît beaucoup en sa passion des livres _ et de ce qu’il sait en analyser _ ;

    …

    des livres comme medium infiniment précieux et essentiel d’entretiens vivants et infinis avec leurs auteurs,

    bien au-delà, bien sûr, de la disparition physique de ceux-ci ;

    …

    et de l’obsolescence matérielle des livres mêmes…

    …

    …

    Le livre et la lecture, effectifs tous les deux,

    comportent ainsi, et par là,

    une consubstantielle et vitale dimension d’éternité

    _ à apprendre à saisir ; et ne surtout pas manquer !

    …

    …

    Cf aussi ce magnifique article du merveilleux Philippe Lançon, publié dans Libération le 26 décembre 2018 :

    Manguel dans toutes ses étagères…

    …

    …

    MANGUEL DANS TOUTES SES ÉTAGÈRES

    …
    …
    Par Philippe Lançon — 26 décembre 2018 à 18:46
    …
    …

    L’Argentin installé à New York déplore la perte de sa colossale bibliothèque dans une élégie à ses chers livres, en forme d’inventaire.

    …

    …

    Alberto Manguel en mai 2013 dans sa demeure à Mondion, dans la Vienne.
    …
    …
    Alberto Manguel en mai 2013 dans sa demeure à Mondion, dans la Vienne.Photo Léa Crespi. Pasco

    …

    …

    En 2015, suite à des problèmes avec ce calmar géant qu’est l’administration fiscale française, l’écrivain argentin et canadien Alberto Manguel quitte son Nautilus, bâti dans une verte campagne de notre pays. Il y vivait depuis quinze ans _ 2000 _ et avait constitué dans un ancien presbytère, à Mondion près de Châtellerault (Vienne), une bibliothèque de 35 000 livres. Elle était rangée sur deux grands étages dans une grange du XVe siècle. C’était une nef de cuir et de papier. L’avenir et le souvenir, l’espoir et la mémoire, l’imagination et la réflexion, tout paraissait vivre et se conjuguer dans le silence et les légers craquements du bois. «Chaque matin, vers six heures, écrit-il, je descendais, encore tout ensommeillé, me préparais du thé dans la cuisine obscure sous les poutres apparentes de son plafond et m’asseyais sur le banc de pierre, en compagnie de notre chienne, pour regarder la lumière du matin envahir lentement le mur du fond. Alors je rentrais avec elle dans ma tour, qui était attachée à la grange, et je lisais.» C’était le souhait de Montaigne, de Candide également ; mais il est difficile, en ce monde, de cultiver longtemps son jardin.

    …

    …

    Consolation. Au moment de son départ, l’écrivain avait 65 ans. Il a d’abord rejoint Buenos Aires, où il est devenu directeur de la Bibliothèque nationale, comme l’avait été Borges. Au moment où Manguel quitta l’Argentine, en 1969, Borges lui offrit son exemplaire de Stalky et Cie, de Kipling, lu en Suisse pendant son adolescence. Mais Borges, contrairement à Manguel, n’était pas attaché au livre en tant qu’objet. Il n’en avait que quelques centaines, et les donnait volontiers à ses amis ; sa bibliothèque était sa mémoire.

    …

    …

    Manguel habite New York désormais. Sa bibliothèque dort depuis son départ dans des caisses, au Canada _ à Toronto. Il n’y a plus accès. Je remballe ma bibliothèque évoque celle-ci, son histoire, le lien aux livres propre à l’auteur depuis l’enfance, son usage des bibliothèques publiques, ce qu’il a éprouvé en empaquetant la sienne, ce que peut signifier, pour un homme tel que lui, pour les hommes en général, d’Alexandrie à Don Quichotte, la création et la disparition d’une bibliothèque. L’auteur d’Une histoire de la lecture et des Voyages imaginaires est devenu sa propre métaphore. C’est une métaphore triste. Et donc une élégie, précise le sous-titre. Selon Littré, le sens du mot, qui définissait une forme de poésie grecque, est aujourd’hui : «Petit poème dont le sujet est triste ou tendre.» Ou les deux : «J’ai lu et relu bien des fois Don Quichotte depuis le temps où j’étais lycéen, et j’ai toujours éprouvé, surtout dans le chapitre où Quichano découvre la perte de ses livres, une sympathie profonde pour le vieil homme berné. A présent, ayant perdu ma propre bibliothèque, je crois pouvoir mieux comprendre ce qu’il a ressenti et pourquoi il est reparti de par le monde. La perte vous aide à vous souvenir, et la perte d’une bibliothèque vous aide à vous souvenir de celui que vous êtes vraiment.» Je remballe ma bibliothèque est une autobiographie, un inventaire et une consolation.

    …

    …

    D’Israël, où son père était ambassadeur, à la France, en passant par Buenos Aires et d’autres lieux, Alberto Manguel fait donc le récit des vies brèves de ses bibliothèques, de leurs métamorphoses et disparitions. Chaque étape lui inspire une digression, il y en a dix. L’histoire du livre, par exemple de la bibliothèque brûlée d’Alexandrie, se mêle à des réflexions sur la mémoire, sur la justice, sur le lecteur possessif qu’il est : «Quel caprice m’avait fait rassembler ces volumes en un tout comparable aux pays colorés de mon globe terrestre ? […] Et ce que je suis à présent reflète-t-il cette étrange obsession ? Parce que si toute bibliothèque est autobiographique, son remballage semble avoir quelque chose d’un éloge funèbre. Peut-être ces questions sont-elles le véritable sujet de cette élégie.» Il écrit pour retrouver ce qu’il a perdu, et qu’il ne retrouvera pas.

    …

    …

    Inquiétude. Perdre ses affaires ne tracassait pas sa grand-mère, une vieille juive émigrée en Argentine qui disait, «dans un curieux mélange de russe, de yiddish et d’espagnol» : «Nous avons perdu notre maison en Russie, nous avons perdu nos amis, nous avons perdu nos parents. J’ai perdu mon mari. J’ai perdu mon langage. Toutes ces pertes ne sont pas si graves, car on apprend à se réjouir non de ce qu’on a mais de ce dont on se souvient.» La tristesse de l’auteur vient en partie du fait que ses livres portaient physiquement _ voilà _ ses souvenirs, qu’ils les faisaient flotter dans l’espace, qu’ils leur fabriquaient une arche et ses ancres. Il n’avait pas besoin de les relire ou même de les ouvrir pour savoir qu’ils étaient là, l’accompagnaient et le guidaient, les bons comme les mauvais, les jamais lus comme les dix fois lus : «J’étais certain, sans avoir à les parcourir de nouveau, que le Nommé Jeudi, de Chesterton, ou un recueil de poèmes de Cesare Pavese seraient exactement ce qu’il me fallait pour exprimer par des mots ce que je ressentais n’importe quel matin donné.» Exactement ? Pas sûr. Si, en effet, les mots ne sont que des reflets captés dans la caverne de Platon, «ce que nous formulons en mots n’est qu’ombres d’autres ombres, et tout livre avoue l’impossibilité de saisir pleinement ce que peut retenir notre expérience. Toutes nos bibliothèques sont le glorieux compte rendu de cet échec.» C’est une maigre compensation à une telle perte. Elle se double aujourd’hui, pour le lecteur ami de cet homme-livres, d’une certaine inquiétude. Si le monde qui vient est, comme il semble, de plus en plus dépourvu de bibliothèques à domicile, les hommes sans livres _ voilà _ vivront l’échec du langage sans même disposer de cet éclatant compte rendu, de ce souvenir. Ils seront simplement un peu plus bruyants et un peu plus bêtes _ comme le redoutait Orwell…

    De New York, Manguel m’écrit: «L’exemplaire de Stalky et Cie que Borges m’a donné est toujours avec moi, ainsi que certains autres : mon exemplaire d’Alice, mon le Nommé Jeudi, mon Borges complet. Mais tous les autres me manquent et je les entends m’appeler la nuit.»

    …

    …

    Philippe Lançon

    …

    …

    Alberto Manguel Je remballe ma bibliothèque. Une élégie et quelques digressions Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 160 pp.

    …

    …

    Ce mercredi 9 septembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa