Étiquette : mémoire

  • Retour aux fondamentaux en musique : percevoir l’oeuvre du temps aussi dans l’oeuvrer de l’artiste

    A propos des CDs

    « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch (CD Alpha 134)

    & « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas (CD Alpha 136)

    …

    Parmi une brassée (huit items, dix CDs) de merveilleux disques,

    d’une part,

    je retiendrai,

    ce qui m’apparaît comme une (excellente) politique de production (et conception) de la part d’un éditeur de disques, en l’occurrence les disques Alpha  :

    le choix d’un « retour aux fondamentaux de la musique » ;

    …

    et d’autre part,

    je me pencherai

    au sein même de ce « retour aux fondamentaux » ;

    ainsi qu’au sein même de l’excellence de la nouvelle cuvée Alpha, tout au long de cette année 2008 ;

    …

    je me pencherai, donc,

    sur l’intelligence de la justesse du choix des artistes-interprètes

    _ en l’occurrence les magnifiques Céline Frisch et Frédérick Haas _,

    dans la décision de donner à « écouter »

    aux « écouteurs » amoureux de la musique,

    la dimension temporelle même de la création, au fil des ans _ ainsi que mêlée aux années qui défilent _,  des artistes-compositeurs :

    …

    car je relève et retiens, en effet, que les CDs

    « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch (CD Alpha 134)

    & (le double album) « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas (CD Alpha 136),

    présentent, tous deux, des « pièces » ou des « Livres » (de clavecin),

    non sous la forme

    _ « classique » : facile, commode, habituelle ; en fait seulement routinière (et paresseuse) ! _

    d’une « intégrale »

    (c’est-à-dire à la pure et simple queue-leu-leu de l’ensemble des « pièces » produites par le compositeur) ;

    …

    mais, en procédant à une sélection

    _ non arbitraire ! il ne s’agit certes pas, non plus, de simples « récitals » au gré de la pure « fantaisie », plus ou moins « inspirée » (ou « heureuse »), de l’interprète _ ;

    …

    en procédant, donc, à une sélection

    de séquences,

    c’est-à-dire, ici

    _ pour les œuvres (de clavecin) entiers (!..) de Jean-Philippe Rameau et François Couperin _,

    de « suites » ; sinon « Ordre(s) », voire « Livre(s) » entiers ;

    …

    en veillant à privilégier (la « quête » de) la perception

    _ par l’auditeur : à la suite de l’interprète lui-même ;

    …

    j’en donnerai pour exemple

    la (très belle et instructive) « présentation » qu’en donne (très judicieusement) Frédéric Haas lui-même,

    dans la « présentation », par ses propres soins, de sa propre « quête » du sens du « mystère » couperinien _ ;

    …

    en veillant à privilégier (la « quête » de) la perception, donc,

    de ce que je nomme « l’œuvre du temps dans l’œuvrer _ et ce qui en résulte dans l’œuvre achevée, coite, immobile : et mise à notre disposition… _ d’un artiste« …

    …

    Cela demande un « défilé » de temps,

    et l’exercice d’une (élémentaire) « comparaison » _ des « pièces » _ (de la part de l’æsthesis) ;

    …

    « comparaison » dont le « ressentir » de (l’avènement de) cette perception _ par l’auditeur _

    sera facilité (« éclairé ») par l’art de choisir (en pratiquant des « coupes claires », ou « élagage ») ces « séquences », de la part du concepteur du programme.

    …
    Art analogue à celui du bouquet, si l’on veut bien

    …

    _ sauf que la durée de vie d’un bouquet est, elle, très éphèmère ;

    …

    heureusement, la vie de « création » d’un artiste peut être, elle, un peu plus longue,

    et permettre, à la faveur du « temps qui passe », en donnant lieu à l’expérience (personnelle et artistique) d’un « temps passé », voire d’un « temps perdu » ;

    …

    peut permettre, donc,

    à l’artiste créateur

    de « retrouver », provenant de l’œuvrer même de l’artiste _ en sa poïétique de « création » à partir de son propre « exister » en artiste _,

    et à travers l’épaisseur même du temps _ vécu, oublié, mémorisé par traces effilées et filantes _,

    et à travers, aussi, les « voiles » déposés de ses « strates », peu à peu posées ;

    …

    de « retrouver », donc _ proustiennement : mais l’expérience est celle de tout artiste authentiquement créateur _ ;

    …

    de « retrouver »

    l’ombre féconde d’un « temps » gagné ;

    …

    mais cela,

    loin, à mille lieues,

    de tout calcul _ ou ratio _ de profit économique (et financier !!!)…

    …

    En s’y lançant seulement _ et solitairement

    ainsi accompagné de touts ces « strates »

    (les Muses sont bien les filles de Mnémosyne) _

    à corps perdu, en cet œuvrer…

    …

    …

    En cela

    _ et même si cette considération est assez extérieure (ou anecdotique) _,

    ces deux albums, Alpha 134 et Alpha 136, constituent, déjà un chef d’œuvre d’intelligence de « conception-production » artistique ;

    pour notre joie de « réception » de la musique,

    et de « retrouvailles »,

    via le medium du disque CD,

    avec ce que je me permets de qualifier de « retour aux fondamentaux » de la « musique »…

    …

    Je placerai ces deux CDs

    parmi _ ou à côté de _ un bouquet d’autres,

    participant, tous, à un tel « retour aux fondamentaux de la musique » :

    signes, peut-être, d’une « époque », qui, plus que d’autres

    _ avec toutes ses « impostures », ces « vessies » que certains voudraient tant nous faire « prendre pour » des « lanternes » _,

    semble en avoir « bien besoin » ?..

    …

    Ce » bouquet » (de musique _ de « retour aux fondamentaux ») de huit CDs, ce sont :

    1) _ les « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch (CD Alpha 134) ;

    2) _ le double album « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas (CD Alpha 136) ;

    3) _ le (petit) « opera » « Dido & Aeneas » de Henry Purcell, par The New Siberian Singers (the chamber choir of the Novosibirsk State Academic Opera ans Ballet Theatre) & MusicAeterna, sous la direction de Teodor Currentzis, avec Simone Kermes, Deborah York et Dimitris Tiliakos (CD Alpha 140) ;

    4) _ le (double) volume VI des « Klavierwerke & Kammermusik » de Robert Schumann, de l’intégrale qu’interprète et anime Éric Le Sage, au piano : « Kreisleriana, Op. 16 ; « Vier Fugen » Op. 72 ; « Fantasiestücke » Op. 12 ; « Andante & Variations pour 2 pianos, 2 violoncelles & cor » Op. 46 ; « 6 Etudes en forme de canon pour piano-pédalier » Op. 56, dans un arrangement pour 2 pianos de Claude Debussy ; « Bilder aus Osten _ 6 Impromptus » Op. 66 ; et « Waldscenen » Op. 82 ; avec François Salque & Victor Julien-Lafferrière, violoncelles ; Bruno Schneider, cor ; Eric Le Sage, Frank Braley, pianos (CD Alpha 135) ;

    5) _ le CD « Manuscrit Bauyn _ Louis Couperin, Luigi Rossi, Johann-Jakob Froberger et Girolamo Frescobaldi« , par Benjamin Alard (CD Hortus 065) ;

    6) _  le CD « Pièces de guitarre de Mr. Rémy Médard (1676)« , par David Jacques (CD XXI-CD 2 1586) ;

    7) _ le CD « Les Caractères de la danse _ Purcell / Corelli / Rebel / Albinoni / Telemann« , par l’Ensemble « Harmony of Nations » & Alfredo Bernardini (CD Raum Klang RK 2704) ;

    8) _ et le CD « String Quartets » de « Ravel, Debussy & Fauré« , par le quatuor Ebène (CD Virgin Classics 50999 519045 2 4)…

    …

    A commencer, ce superbe « bouquet », donc,

    de « retour aux fondamentaux »,

    par une très remarquable série d’enregistrements, notamment « baroques », parus cet automne aux Éditions Alpha :

    …

    _ après un excellemment « dynamique » CD de deux des « Missæ breves » de Jean-Sébastien Bach, les Bwv 234 & 235, par l’Ensemble Pygmalion, dirigé avec une belle vitalité (et justesse) par le jeune et plus que très prometteur, déjà, Raphaël Pichon (CD Alpha 130) _,
    …
    voici, d’abord _ et je les associe !.. _, les CDs
    _ « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch,

    sur le clavecin Jean-Henry Hemsch (de 1751) de la collection de Frédérick Haas :

    CD Alpha 134 ;

    …

    _ & le double album « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas,

    sur ce même clavecin Jean-Henry Hemsch (de 1751) :

    CD Alpha 136 ;

    …

    comme nous « restituant »

    _ en leur « intégrité » ; le concept, ainsi que sa « réalisation », ayant beaucoup d’importance (artistique) _,

    ces deux enregistrements, tout à la fois,
    la vérité historique des œuvres des deux compositeurs

    …

    _ la publication des œuvres de Rameau (en 1706 ; en 1724-1731 ; en 1728)
    encadrant la publication de celles de François Couperin interprétées ici (en 1713, pour les « Ordres Premier & Cinquième » du « Premier Livre » ; 1716, pour des « préludes » de « L’Art de toucher le clavecin » ; et en 1717 pour le « Deuxième Livre« , donné ici en entier, avec les « Ordres Sixième, Septième & Huitième« ) ;
    …
    et, tout à la fois, donc,
    et bien mieux encore,
    la poésie _ et c’est le « principal » ! en Art !… _
    spécifique à chacun des groupes d’œuvres

    …
    intitulés « Livres _ de Pièces de clavecin« 

    _ (au nombre de IV : en 1713, en 1716-17, en 1722 et en 1730),

    et eux-mêmes divisés en « Ordres«  (au nombre de 28) ;
    ainsi que _ « à part » _ « L’Art de toucher le clavecin« , en 1716 ;
    (plus, encore, 6 « Pièces » séparées publiées, dès 1707 _ François Couperin, né en 1668, a déjà trente-neuf ans alors _, en un recueil collectif : « Pièces choisies pour le clavecin de différents auteurs« ),
    pour ce qui concerne François Couperin, donc ;
    …
    et intitulés : « Livre«  (pour le « Premier livre de pièces de clavecin« ), en 1706 _ Jean-Philippe Rameau a, lui, vingt-trois ans : qu’on tire les conclusions qu’on voudra de ce constat chronologique… _ ;

    « Pièces de clavecin, avec une méthode sur la mécanique des doigts« , en 1724 ;

    & « Nouvelles suites de pièces de clavecin, avec des remarques sur les différents genres de musique« , en 1727 ;
    (plus quelques « pièces séparées » :

    un « Menuet en rondeau » (en 1724), « La Dauphine » (en 1747) ; « Les Petits marteaux » (non publié par Rameau lui-même, mais par Claude Balbastre, in « Recueil d’airs choisis de plusieurs opéras accommodés pour le clavecin par Mr. Balbastre« ) ;
    pour Jean-Philippe Rameau _
    …
    « restituant », donc, tant la vérité (historique)
    que la poésie _ spécifique, donc _
    de ces deux compositeurs français majeurs ;
    …
    _ et,
    en un tout autre genre, cette fois,

    un (très impressionnant, par son énergie et sa vérité _ ou profonde justesse _ dramatique) « Dido & Aeneas » de Henry Purcell, sur un livret de Nahum Tate (« représenté en 1689, au pensionnat de M. Josias Priest, à Chelsea » _ mais peut-être « chanté d’abord à la cour de Charles II, vers 1683/84« …),

    par The New Siberian Singers (the chamber choir of the Novosibirsk State Academic Opera ans Ballet Theatre),

    MusicAeterna,

    sous la direction _ tous _ de Teodor Currentzis,

    avec, pour les trois principaux solistes (interprétant « Dido« , « Belinda » et « Aeneas« ), Simone Kermes, Deborah York et Dimitris Tiliakos :

    CD Alpha 140 ;
    …
    auxquels j’ajouterai (encore chez Alpha Productions)
    _ le (double) volume VI des « Klavierwerke & Kammermusik » de Robert Schumann, de l’intégrale qu’interprète et anime _ sinon dirige _ Éric Le Sage, au piano :

    « Kreisleriana, Op. 16 ; « Vier Fugen » Op. 72 ; « Fantasiestücke » Op. 12 ; « Andante & Variations pour 2 pianos, 2 violoncelles & cor » Op. 46 ; « 6 Etudes en forme de canon pour piano-pédalier » Op. 56, dans un arrangement pour 2 pianos de Claude Debussy ; « Bilder aus Osten _ 6 Impromptus » Op. 66 ; et « Waldscenen » Op. 82 ;

    avec François Salque & Victor Julien-Lafferrière, violoncelles ; Bruno Schneider, cor ; Eric Le Sage, Frank Braley, pianos :

    CD Alpha 135
    …
    Ainsi que, cette fois chez d’autre éditeurs de CDs (qu’Alpha) :
    Hortus,
    XXI-21 Productions _ une marque québécoise, distribuée par Universal _,
    Raum Klang,
    et, enfin, ici, Virgin Classics)
    les très remarquablement beaux CDs suivants :
    …
    _ d’abord,
    le CD « Manuscrit Bauyn _ Louis Couperin, Luigi Rossi, Johann-Jakob Froberger et Girolamo Frescobaldi« , par Benjamin Alard
    ,
    sur un clavecin construit par Philippe Humeau (à Barbaste) en deux temps :
    d’abord, la copie d’un modèle « transpositeur » (de 1615) d’Andreas Rückert, d’Anvers, instrument flamand à deux registres : un huit pieds et un quatre pieds ;
    puis Philippe Humeau a lui-même « ravalé » son instrument à la manière des anciens,
    c’est-à-dire en remplaçant « les deux claviers transpositeurs par deux claviers accouplables, accordés à l’unisson,
    dont le second fait parler l’ancien 8′,
    et le premier, l’ancien 4′ ainsi qu’un 8′ supplémentaire
     » ;
    et « les cordes de grosse taille » étant « remplacées par des tailles plus fines qui produisent un son plus rond et plus détendu« ,
    …
    spécifie Benjamin Alard lui-même à la page 7 du livret de présentation de ce CD « Manuscrit Bauyn » ;
    …
    lequel « présente » un double « concert », en décembre 1652
    (postérieurement à la disparition, ce mois de décembre-là, du luthiste M. de Blancrocher,

    dont nous écoutons ici le _ tout frais… _ « Tombeau » par Louis Couperin),
    lors d’une rencontre « de musique », à Paris,
    celle de Louis Couperin
    (ca 1626-1661 : il a alors vingt-six ans) ;
    et de Johann-Jakob Froberger (1616-1667 : il a alors trente-six ans ; et se déplace en Europe ; venant de Stuttgart, après plusieurs longs séjours à la cour impériale de Vienne _ de l’empereur mélomane Ferdinand III _ ; et un passage par Bruxelles ; après son séjour à Paris, il fera le voyage de Londres, et celui de Dresde ; avant de « s’installer » à Montbéliard et Héricourt, auprès de la princesse wurtembourgeoise, et connue en son enfance, la princesse Sybilla…) :
    …
    il s’agit du CD « Manuscrit Bauyn » Hortus 065
    …
    _ puis,
    le CD « Pièces de guitarre de Mr. Rémy Médard (1676)« , par David Jacques,

    sur une guitarre 5 choeurs Claude Guibord de 1999, réplique d’une Stradivarius de 1700,

    enregistré à Sainte-Adèle, au Québec :
    il s’agit du CD XXI-CD 2 1586
    …
    _ ensuite,
    le CD « Les Caractères de la danse _ Purcell / Corelli / Rebel / Albinoni / Telemann« 
    ,

    avec une Suite from « The Fairy Queen » Z629, de Henry Purcell (1659-1695) ;

    le Concerto grosso op. 6 Nr. 4 d’Arcangelo Corelli (1653-1713) ;

    « Les Caractères de la danse » de Jean-Féry Rebel (1666-1747) ;

    le Concerto a cinque op.9 Nr. 2 de Tomaso Albinoni (1671-1751- ;

    et l’Ouverture à 7 TWV55: C6 de Georg Philipp Telemann (1681-1767),

    par l’Ensemble « Harmony of Nations » & Alfredo Bernardini

    _ direction et solo oboe _ :
    il s’agit du CD Raum Klang RK 2704
    …
    _ auquel j’ajouterai, enfin,
    comme pour clore ce formidable bouquet d’excellents musiques au meilleur des interprétations (et enregistrements) un programme indiqué « The essential modern French quartet in the three essential string quartets of the French repertoire » :
    les Quatuors à cordes (« String Quartets« ) de « Ravel, Debussy & Fauré« 
    ,

    par le quatuor Ebène

    (Pierre Colombet & Gabriel Le Magadure, violons, Mathieu Herzog, alto, Raphaël Merlin, violoncelle) :
    il s’agit du CD Virgin Classics 50999 519045 2 4
    …
    Que de splendides interprétations, de magnifiques programmes de musique, que voilà,

    pour le ravissement _ à « fondre » de plaisir ! pourquoi s’en priver ? _ des mélomanes ;
    …
    en commençant par un retour vivifiant

    aux « fondamentaux » du répertoire

    _ et notamment (mais pas seulement) du « Baroque » musical,

    de « style » (ou autour du « style ») « français »,

    en cette occurrence-ci :
    …
    « Style français »,

    en effet,

    pour ce qui concerne Henry Purcell _ 1659 – 1695 _,
    ayant été sous l’influence de Matthew Locke (1630 – 1677),
    et élève assidu des bien formés au « style français »,

    d’abord, de 1672 à 74 (soit entre treize et quinze ans), Pelham Humfrey (1647 – 1674) ;

    et _ encore _ John Blow (1649 – 1708), son principal maître (et ami) ;
    …
    mais, aussi, ayant côtoyé, lors de sa formation musicale sous la Restauration (des Stuart), des maîtres musiciens français _ tels  Robert Cambert (ca 1627 – 1677 ; le fondateur de l’ »opéra à la française« , avec « Pomone« , en mars 1671) et Louis Grabu (fl 1665 – 1694), et Jacques Paisible (ca 1650 – 1721, et bien d’autres _ particulièrement nombreux alors à Londres, et d’abord à la cour du roi mélomane (et francophile) Charles II :
    …
    lui-même, Henry Purcel, « œuvrant », toute sa carrière, au service de cette dynastie des rois Stuart :
    _ d’abord, le roi Charles II  (1630 – 1685) ;
    _ puis, son frère le roi Jacques II (1633 – 1701), avant la « Glorieuse Révolution » de 1688 qui allait le « déposer »,

    _ au profit de sa fille aînée (protestante anglicane, non catholique),

    qui devint
    la reine Mary II

    (et à laquelle Henry Purcell ne survivra guère : Henry Purcell meurt le 21 novembre 1695 ; et la _ grandiose _ cérémonie des funérailles de la reine Marie  _ 30 avril 1662 – 28 décembre 1694 _ avait eu lieu, à la cathédrale de Westminster, le 5 mars de cette même année 1695 ; avec la participation de Henry Purcell, pour ces « musiques de funérailles » royales, célèbres…)

    …

    au profit de sa fille Mary, donc,

    et de son mari, Guillaume III (d’Orange _ 1650 – 1702)…
    …
    Les rois Charles II et Jacques II (Stuart) avaient « pris » ce « goût français » _ élégant _ à la cour de Louis XIV (1638 – 1715),

    lors de la (tragique) parenthèse du régime d’Oliver Cromwell

    (officiellement au pouvoir du 17 mai 1649 à sa mort, le 3 septembre 1658) ;

    …

    leur mère, l’épouse du malheureux roi décapité _ le 30 janvier 1649, à Whitehall _ Charles Ier _ 1600 – 1649 _,

    la reine Henriette-Marie (dite « de France« )_ 1609 – 1669 _,

    étant fille de Henry IV et de Marie de Médicis ;

    …

    et leur sœur, Henriette-Anne (dite « d’Angleterre« ) _ 1644 – 1670 _, la « Madame » se mourant (de l’oraison funèbre de Bossuet…),

    étant l’épouse de Philippe, duc d’Orléans (1640 – 1701), le frère cadet de Louis XIV ;
    …
    Et « style français », aussi _ en encore, au siècle suivant _,

    pour ce qui concerne Georg-Philipp Telemann (1681 – 1767),
    notamment, pour lui, dans ses « Ouvertures » orchestrales

    _ a 7 dans l’ »Ouverture » TWV55:C6

    interprétée ici par the « Harmony of Nations » sous la direction de l’excellentissime Alfredo Bernardini,
    promouvant par toute l’Europe musicale les « ouvertures » à la Lully… ;

    …

    pour ne rien dire ici du hautbois,

    instrument français, s’il en est…

    …
    Ce bouquet de musiques de « style français », donc,

    en sorte de « complément », ici, au bouquet de mon précédent article

    « un bouquet de glamour musical _ et autres _ pour temps de crise »
    composé, lui aussi, autour de pièces françaises
    :

    …

    de Debussy & Poulenc, des pièces pour violoncelle et piano,
    de César Franck & Fauré, les Quatuors à cordes,
    des mélodies françaises de Bizet et Gounod à Reynaldo Hahn et Poulenc, en passant par Chausson, Duparc, Debussy, Fauré et Ravel ;
    …
    ainsi que des sonates du premier baroque français, de Jean-Baptiste Senaillé (1687, ou 90 – 1730)…
    …

    J’évoquerai ainsi le double enregistrement de « pièces de clavecin » de François Couperin et de Jean-Philippe Rameau, que les interprètes de ces CDs Alpha

    _ respectivement Frédérick Haas, pour le double album Couperin Alpha 136 ;

    et Céline Frisch, pour le CD Rameau Alpha 134 _

    ont tous deux choisis de présenter ici,

    non en une « intégrale »

    des (quatre) « Livres » _ et/ou (28) « Ordres« , pour ce qui concerne l’œuvre (entier) de François Couperin ;

    et/ou du « Livre« , « Pièces » et « Suites de pièces« , pour celui de Jean-Philippe Rameau ;

    …

    mais seulement en une sélection :

    …

    _ ainsi, ici, les seuls « premier » et « cinquième » « Ordres » du « Premier Livre » (de 1713) ;

    et le « Deuxième Livre« , en entier, lui (avec ses _ seuls _ trois « Ordres » au complet : les « sixième« , « septième » et « huitième« ,

    choisis par Frédérick Haas ;

    …

    _ et,

    si le « Premier Livre » de Jean-Philippe Rameau est présenté ici en entier, en une « suite en la« , par Céline Frisch en ce Cd « Pièces de clavecin » Alpha 134,

    c’est à une sélection de « suites »

    _ « en mi« , pour les « Pièces de clavecin » de 1724-1731 ;

    et « en sol« , pour les « Nouvelles suites de pièces de clavecin » de 1728 _,

    que l’interprète, Céline Frisch, donc, procède,

    elle aussi

    _ tout comme Frédérik Haas pour son « François Couperin« -I _

    en ce programme « Jean-Philippe Rameau« -I…

    …

    En une logique toute musicale (ou/et æsthétique, si l’on veut…) ;

    et non d’archivage, ou de « rangement » (de discothèque personnelle ; ou publique)

    _ comme cela est devenu depuis quelques années « de mode »

    chez certains éditeurs de disques _ tel que Brilliant Classics, parmi d’autres…

    …

    Jean-Paul Combet, l’éditeur-concepteur d’Alpha, a fait appel à l’autorité aimable et particulièrement compétente (en matière de finesse d’ »oreille » et de « goût »), de l’excellent Philippe Beaussant

    (l’auteur de « Vous avez dit « Baroque » ? » ; et surtout, pour ce qui nous concerne ici, des passionnants et fort utiles : « François Couperin » et « Rameau de A à Z » (aux Éditions Fayard, en 1980 et 1982) ;

    et désormais « immortel », par son élection, le 15 novembre 2007, à l’Académie française _ il a été reçu « sous la Coupole », par Pierre Rosenberg, le 23 octobre dernier)

    …

    pour « présenter » magnifiquement, avec toute la délicatesse et l’enjouement requis, les pièces du programme « Rameau » qu’a choisies d’interpréter ici Céline Frisch :

    …

    l’ »écoute » du maître ès « Baroque français » de chacune des « suites » de « pièces » présentées ici

    est, en effet, d’une remarquable finesse _ on en lira avec « succulence » le détail, pièce par pièce, aux pages 8 à 12 du livret.

    …

    Surtout, et au delà de la délicatesse de son écoute

    de chacune de ces « pièces » _ idéalement « détaillée » _,

    Philippe Beaussant présente _ avec une simplicité et une clarté magistrales _ l’œuvre de Rameau dans toute l’amplitude de sa chronologie :

    …

    non seulement,

    « à sa naissance _ Jean-Philippe Rameau naît, à Dijon, en 1683 _,

    Lully _ Jean-Baptiste Lully : Florence, 1632 – Paris, 1687 _ vivait encore« 

    _ et Lully demeure pour une bonne moitié du siècle suivant la référence du goût musical français,

    ainsi qu’en témoigne la « Querelle des Bouffons »

    (et la « tension » du « coin du roi » et du « coin de la reine« ),

    au cours de la décennie 50 (du « siècle des Lumières« ) ;

    Rameau ne cessant d’être toujours actif (et triomphant !) : jusqu’à ses « Boréades« , laissées posthumes, en 1764 _,

    …

    mais « avant de mourir _ Rameau meurt à Paris, le 12 septembre 1764 _,

    il avait pu croiser le petit Mozart _ celui-ci, né en 1756 (et qui mourra en 1791), séjourne une première fois à Paris l’automne 1763 _ l’hiver et le printemps 1764, lors de sa première grande tournée européenne, menée par son père _ il  y est arrivé le 18 novembre ; et ne gagnera Londres que le 27 avril 1764 _ à Paris ou à Versailles.« 

    …

    Mais encore :

    « Mais le plus étonnant, au long de ces quatre-vingts ans

    _ Rameau, né le 25 septembre 1683, mourra le 12 septembre 1764 _,

    c’est la chronologie de son œuvre » _ en effet !

    Il précède

    (on l’oublie trop _ prend soin de préciser,

    du moins quant aux dates, sinon de composition, du moins de publication, des « pièces » de clavecin,

    Philippe Beaussant, à la page 8 de ce précieux livret du CD _)

    François Couperin en publiant en 1706, à vingt-trois ans, son « Premier Livre de clavecin »… »

    …

    Ajoutant :

    « Mais s’il était mort à cinquante ans, âge raisonnable pour l’époque _ ce qui donne « en 1733 » _, on n’aurait pas de lui une seule note d’opéra : pas d’« Indes galantes« , pas de « Castor« , pas de « Pollux »

    _ données sur la scène de l’Académie royale de musique, respectivement le 28 août 1735 et le 24 octobre 1737 ; « Hippolyte et Aricie » avait paru sur cette même scène de l’Académie royale de musique, le 1er octobre 1733…

    …

    Seulement des « Sauvages » pour clavecin,

    parce qu’il les a publiés en 1728, après avoir vu deux Indiens de la Louisiane au théâtre de la foire _ où Rameau produit moult « parodies » ;

    de ces « Sauvages » de clavecin-là,

    Rameau fera tout un acte de ses « Indes galantes« , sept ans après l’œuvre pour clavecin…

    …

    Et ce pourrait même être, là,

    l’air comme « emblématique »

    de tout l’art musical

    de Rameau…

    …
    « Le second paradoxe

    _ chronologique, préciserai-je

    l’analyse si judicieuse de Philippe Beaussant _

    particulier à Rameau

    n’étire pas son œuvre dans le temps, mais dans sa structure.

    …

    Ses contemporains l’avaient classé : « c’est un savant ». Son « Traité de l’Harmonie réduite à ses principes naturels » inaugure _ en 1722 _ la carrière d’un homme qui n’a cessé de réfléchir sur son art, et de le théoriser. Ce titre _ de « traité » _ est d’ailleurs significatif : c’est une pensée qui ne pouvait naître que dans l’esprit d’un homme du XVIIIéme siècle, rationnel et « philosophique », comme on disait _ explicite le livrettiste ;

    sur ce point, on pourra élargir et approfondir sa connaissance et sa réflexion,

    en consultant l’ouvrage de ma collègue philosophe Catherine Kintzler : « Jean-Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l’âge classique« , dont la deuxième édition est parue chez Minerve, en 1988.

    …

    Quant au livrettiste du CD,

    Philippe Beaussant,

    il ajoute alors, on ne peut plus judicieusement :

    « Mais Rameau est encore de son temps par une sensualité épanouie et raffinée _ quels justes qualificatifs ! _ :

    s’il est le contemporain de d’Alembert,

    il est aussi celui de Boucher _ 1703 – 1770 _, de Fragonard _ 1732 – 1806 _ et de l’abbé Prévost » _ (1697 – 1763), l’auteur de la délicieusement coquette « Manon Lescaut » (en 1731).

    …
    Concluant ce bel aperçu transversal par :

    « On va retrouver tous ces paradoxes, de diverses façons, dans toutes ces pièces de clavecin« …

    On ne saurait mieux cerner _ et éclairer ainsi _ l’idiosyncrasie du « génie » de Rameau.

    …

    Pour ma _ petite _ part _ ici _, je n’ajouterai qu’un mot rapide, pour rendre grâce, aussi, à tout le talent

    _ ou tout le « génie », aurait-on peut-être préféré prononcer, au XVIIIème siècle _

    de l’interprète, Céline Frisch,

    pour « restituer » si délicatement cette double palette _ si prodigieusement variée (du côté, du moins, de la « sensualité« ) _  du « génie » de composition de Jean-Philippe Rameau :

    …

    car c’est sa poésie,

    tour à tour

    grave,

    et presque _ non, jamais tout à fait jusque là ! _

    sinon austère, du moins « de musique pure » (qu’on écoute « L’Enharmonique« )

    _ avance, quant à lui, Philippe Beaussant, ici _ ;

    …

    et,

    ailleurs

    _ c’est le principe même des « suites » : que cette « variété » élégante, tendre, grave et amusée, « à la française » _,

    enjouée,

    jusqu’à, même, une frénésie rythmique, échevelée » ou « déboutonnée »,

    voire malicieusement « endiablée », carrément.

    …

    Mais rien ne vaut ici l’écoute !!!

    Ce qui est capté sur ce CD est tout simplement une merveille de poésie !

    …

    « Poésie » ! Voilà la clé de ce si beau disque…

    …

    Quant à la « part du temps »

    (de ce qui, de l’ »œuvrer », demeure _ à l’état d’ »ombre endormie », ou « Belle-au-bois dormant » _ dans les œuvres),

    …

    entre des pièces publiées en 1706

    _ en un moment d’alanguissement d’un long, très long règne,

    celui d’un Louis XIV né le 5 septembre 1638, roi depuis le 14 mai 1643, à la mort de son père ; et en charge de la plénitude du pouvoir, y compris sur les Arts (cf Philippe Beaussant : « Louis XIV artiste« ), depuis le 9 mars 1661, à la mort de son parrain, Jules Mazarin :

    en même temps que de mouvements, contenus, d’impatience de certains _,

    …

    et d’autres

    _ après une régence (ouverte à toutes les dissipations) de huit ans, de Philippe d’Orléans, du 1er septembre 1715 au 2 décembre 1723,

    le jeune Louis XV (15 février 1710 – 10 mai 1774), vient de prendre les rennes du pouvoir,

    cornaqué alors par le duc de Bourbon, et sa maîtresse, la comtesse de Prie

    (lesquels seront « renvoyés », sur les terres des Condé, à Chantilly, au printemps 1726) _

    en 1724, puis 1728 : l’esprit du temps ayant pas mal « varié »…

    …

    la présentation de Philippe Beaussant, en ce livret de ce CD Alpha 134, dégage excellemment

    ce que le jeu particulièrement fin de Céline Frisch donne à parfaitement « percevoir »,

    entendre :

    …

    ainsi, quant au « Prélude«  du « Premier Livre de clavecin« , en 1706,

    nous pouvons lire, page 9 du livret :

    …

    « Le « Prélude », comme le veut la tradition, est une pièce libre, non mesurée, qui vient de l’art des luthistes »

    _ du premier dix-septième siècle, celui du temps de Louis XIII : les Ennemond Gaultier, et autres Lenclos…

    « Mais d’entrée de jeu, Rameau, sans modifier l’héritage, lui donne une complexité harmonique qui lui apporte un caractère d’urgence inhabituel ; et il va croissant jusqu’à l’explosion inattendue _ en effet ! _ d’un second mouvement _ bref _ en forme _ merveilleusement gaie _ de gigue. Rien n’est changé dans la structure, tout est neuf dans le ton. »

    …

    Et Philippe Beaussant d’annoncer :

    « Tel est Rameau. Déjà, à vingt-tois ans, il révolutionne,

    mais toujours de l’intérieur.« 

    …

    Et encore ceci :

    « On va retrouver cela _ en effet _ dans chaque pièce« 

    _ superbement analysée, en peu de mots, en cette « présentation »-ci, du livrettiste ;

    comme l’interprétation _ magique _ de Céline Frisch nous le donne à percevoir et ressentir…

    …

    « Dix-huit ans séparent le « Second Livre de Pièces de clavecin » (1724) du premier. Rameau a mûri :

    mais cela s’entend _ sous les doigts de Céline Frisch, ici _ dès les premiers moments de l’« Allemande ».

    C’est bien toujours l’arrière-descendante de cette ancienne danse,

    mais elle transfigure la vieille solennité en une admirable invention mélodique, d’une grande unité thématique. Tout s’est, une de fois de plus, intériorisé. » L’analyse est magnifique !

    Elle nous montre exactement ce que je me suis permis de nommer « l’œuvre du temps aussi dans l’œuvrer de l’artiste« …

    …
    « Il en est de même pour la « Courante », avec plus d’allant _ comme il convient ; poursuit Philippe Beaussant. Les « Gigues en rondeau » allient la manière italienne (mouvement régulier de croches, phrasé violonistique) et française (qui affectionne le rondeau). »

    …
    Avec cette remarque-ci _ qui justifie (encore !) mon article  :

    « Couperin est passé par là :

    voici que Rameau, pour la première fois, se détache de la vieille structure de la « suite » pour une pièce évocatrice, sinon descriptive, en tout cas « de genre ». Petite sonnerie de quarte battant le rappel de la gent ailée _ il s’agit du « Rappel des Oiseaux« .

    Et l’on découvre un Rameau dont le génie imitatif « suggère » ce qu’il veut par un infime thème de quelques notes, avant d’en faire la matière d’un développement aussi savant que rigoureux.

    S’ensuivent des danses non plus voulues par la vieille tradition, mais que l’on pratique du temps de Rameau : on les retrouvera _ follement gaies _ dans ses Opéras ;

    et le « Rigaudon » autant que le « Tambourin » _ emblématiques de la joie (!) de Rameau _ témoignent ensemble du goût du XVIIIème siècle pour les danses méridionales

    _ mais oui !

    de même que beaucoup des chanteurs des « Opéras« , tels Pierre Jelyotte (1713 -1797) et Marie Fel (1713 – 1794), provenaient du Midi (en l’occurrence de Lasseube, sur les côteaux entre Oloron et Jurançon-Pau, pour la haute-contre ; et Bordeaux, pour la soprane !…) _

    comme « La Villageoise »

    de celui de la campagne pré-rousseauiste« …

    …
    Nous percevons ainsi,

    en cette interprétation de Céline Frisch,

    tout comme _ j’anticipe _ dans celle de Frédéric Haas,

    rendant,

    toutes deux (« interprétations », en la « justesse » et « délicatesse » de la « variété de nuances » de leur palette),

    si bien compte de l’apport des strates (se déposant) du temps à la diversité (et singularité) des œuvres

    _ quand trop d’interprètes,

    sinon semblent se contenter de découvrir (et déchiffrer) les partitions lors des séances d’enregistrement au studio,

    du moins « jouent » quasiment tout « pareil »…

    …

    Ici,

    avec ces CDs Alpha 134 (« Rameau« , par Céline Frisch) et Alpha 136 (« François Couperin » par Frédérick Haas),

    nous entendons comment le temps _ lui-même !… _ joue

    dans l’histoire chaque fois (et toujours) singulière _ ou la succession historique _ du « génie » des compositeurs, mêlé, aussi, à l’ »air du temps »,

    en la diversité de ces « pièces » (ici « de clavecin« ) :

    …

    des joyaux, si fins, si riches, si « humains », d’une sorte de quintessence de l’art _ et du « génie » _ français.

    …

    Rien moins :

    …

    il ne faut qu’y prêter _ tendre _ l’oreille ;

    et affiner le goût…

    Et que de délices, alors !!!

    …

    Quant à l’ »énigme » Couperin,

    tant le jeu sur le clavecin (Hemsch de 1751 de sa collection personnelle)

    que l’ »essai » d’écriture de la « présentation » du livret _ aux pages 11 à 18 _,

    s’y confrontent

    …

    et sont d’une exquise sagacité,

    pour nous en donner entendre quelques  « secrets »,

    de la part de Frédérick Haas :

    …

    voici comment Frédérick Haas le présente _ superbement _ lui-même aux pages 11 à 13 du livret :

    …

    « Dans une œuvre aussi soigneusement publiée que celle de Couperin, et aussi tardivement _ le premier Livre, en 1713, à un âge d’évidente maturité : Couperin était né en 1668 _, il n’y a aucun résidu. Il convient à toute force de se persuader de cette idée-là.

    …

    Alors que faire lorsqu’on rencontre, à la suite de pièces évidemment grandioses, des miniatures d’une simplicité embarrassante, répétitive, populaire : passer, en s’avouant à peine une espèce de déception gênée ? Ou bien chercher autre chose ? Un tempo, un caractère, un son, un éclat de plus, un contraste scintillant ; et non pas se permettre, jamais, de décrochement. Cette simplicité-là pourrait alors nous apparaître d’une innocence tellement savante, et nous interpeller toujours : que cherche-t-il donc ?

    …

    Depuis longtemps il m’a semblé percevoir, en parcourant les livres de clavecin, une évidence de couleur, de climat, particulière à chacun d’entre eux _ ce point est décisif : surtout ne pas tout confondre !!! Au point que, pour ces quatre livres, il serait tentant de parler de quatre éléments, de quatre directions, ou de quatre saisons d’une vie ; et plus exactement peut-être, de quatre saisons de la maturité d’une vie _ Frédérick Haas, ici, s’approche des solutions de l’énigme (du compositeur même)… Un grand créateur ne se répète jamais, ne s’arrête jamais à une manière. Et comme au fil d’une vie une personne meurt et renaît à elle-même, et change autour d’un centre profond qui seul signifie sa vraie essence _ « le style, c’est l’homme même » _ dira bientôt Buffon _, de même une œuvre change, s’altère, évolue, se détruit et se reconstruit au fil d’une recherche, d’une quête consciente ou inconsciente, mais impérieuse et dirigée, peut-être vers un centre _ l’essence même du créateur François Couperin, en quelque sorte ; dans la pluralité, aussi, de ces facettes et « métamorphoses » : voilà ce qu’il faut découvrir, ce dont il faut s’approcher…

    …

    Il m’a donc paru exaltant d’entreprendre un projet _ d’interprétation, notamment discographique _ qui tenterait de serrer au plus près la marche de cette « évolution » : quatre programmes qui tenteraient de montrer chaque livre dans sa couleur et son identité _ voilà le sens de ce projet discographique-ci _ ; et trouver au centre, s’il se peut, Couperin : ce qu’il est, ou ce qu’il cherche _ et cela revient au même _ soit l’énigme de l’idiosyncrasie du créateur lui-même (se cherchant)... Or il apparaît qu’au fil de ses inventions proprement inouïes de formes, de couleurs, de sonorités (Couperin est certainement l’un des plus extraordinaires inventeurs de couleurs sonores de toute l’histoire de notre musique), qui vont, au passage, poser les bases de ce qui deviendra un nouveau style de clavecin _ toujours de clavecin, puisque toute la démarche est profondément liée à la nature de l’instrument _, sans pourtant quitter l’esprit qui innervait cette ancienne manière où il plonge ses racines, Couperin s’élève peu à peu, prend de l’altitude. Comme un paysage toujours semblable qu’on verrait toujours de plus haut, au fil des lacets d’une route de montagne, la matière, les contours du discours, les détails de la rhétorique se dissolvent pendant que les climats _ qui seraient l’objectif recherché par l’artiste, donc, si l’on en croit les propositions de résolution de l’énigme Couperin, ici, de la part de l’interprète Frédérick Haas _ se précisent, et, dans cette atmosphère raréfiée, notre sensibilité se trouve à vif, prête à réagir de plus en plus intensément _ oui ! à rebours de la monotonie plate et grise à laquelle l’auditeur à affaire, hélas, si souvent… _ sous une sollicitation de plus en plus concentrée, purifiée et continue _ ce qui n’est pas très fréquent, pas plus au concert qu’au disque, dans le cas de l’œuvre de François Couperin : pas assez envisagée, comme ici, sous l’éclairage des strates temporelles…
    …
    Couperin est un maître absolu de la grandeur sans grandiloquence, de la tendresse jamais mièvre, de la légèreté sans affèterie _ Frédérick Haas s’approche ainsi du cœur même (battant, changeant, se métamorphosant) de l’énigme couperinienne. La poésie de Couperin _ et c’est bien de cela que fondamentalement il s’agit ! _ n’est pas molle. Il y a chez Couperin une nervosité, une vivacité, une vigueur de la plus haute tenue. Sa musique est rutilante et fière, chargée d’émotions âpres et puissantes. Couperin est un homme du XVIIe siècle, égaré peut-être au XVIIIe _ quelle parfaite justesse d’intuition de Frédérick Haas ! Il est l’un des plus stupéfiants inventeurs de textures et de techniques que tous après lui vont imiter _ sa manière va être celle dont tant de prosélytes vont copier la forme sans en atteindre l’esprit, qui est certainement à chercher ailleurs.

    …

    La préface tellement inhabituelle, tellement inattendue, tellement personnelle du quatrième Livre, cette espèce d’ »adieu désabusé » qui n’explique rien, mais, d’une façon si puissante,  donne le ton ; et ce ton est bien, sans erreur possible, celui des plus grandes vanités du XVIIe siècle _ mais oui : « still alive« , disent si bien, de ces « natures mortes » tremblotantes (fumées, bulles de savon, reflets sur des verres), les Anglais _ ; ce texte énigmatique nous livre sans doute la clé dont nous avons le plus besoin :

    …

    “Il y a environ trois ans que ces pièces sont achevées ; Mais comme ma santé diminuë de jour en jour, mes amis m’ont conseillé de cesser de travailler, et je n’ay pas fait de grands ouvrages depuis. Je remercie le Public de l’aplaudissement qu’il a bien voulu leur donner jusqu’icy ; et je crois en mériter vne partie par le Zèle que j’ai eu à lui plaire. Comme personne n’a gueres plus composé que moy, dans plusieurs genres, J’espere que ma Famille trouvera dans mes Portefeüilles de quoy me faire regretter, Si les regrets nous servent à quelque chose après la Vie, Mais il faut du moins avoir cette idée pour tacher de mériter vne jmmortalité chimérique où presque tous les Hommes aspirent” » _ voilà l’aune à laquelle il nous faut « mesurer » l’ambition esthétique artistique du créateur de cette musique…

    …

    Fin de la citation de la préface de François Couperin à son quatrième et ultime « livre de clavecin ».

    …

    Pour abréger mon trop long commentaire de ce « travail du temps » même au sein de l’œuvrer de l’artiste et de ses (souterraines) métamorphoses, je me contenterai de citer la « présentation » que fait Frédéick Haas des différences entre les « pièces » du livre I (publié en 1713 _ Louis XIV vivant encore…) et celles du livre II (publié en 1717, sous la régence…).

    …

    « 1717 _ peut-être même 1716. Savons-nous bien à quel point cette date _ celle de la parution du second Livre de pièces de clavecin de François Couperin _ est bouleversante ? _ déclare ensuite Frédéick Haas… Les nouveautés dont Couperin nous submerge _ alors, en nouveauté « radicale »… _, les ouvertures, les possibles dont tout à coup il nous abreuve, sont étourdissants : mais beaucoup des pièces elles-mêmes, et plus encore sans doute leurs innombrables prolongements, nous sont trop familiers désormais pour que nous puissions sans réflexion apprécier vraiment tout ce que ce livre essentiel comporte de révolutionnaire et troublant. Pourtant l’œuvre la plus célèbre du recueil _ « les Baricades Mistérieuses » _ pourrait seule, à bien y regarder, nous mettre sur la voie _ tant recherchée de la « résolution » du « mystère Couperin », rien moins ! _ : voici en effet un objet musical dont la beauté fascinante vient déranger fortement tout ce que nous aurions pu connaître jusque là _ dans la musique louis-quatorzième des D’Anglebert et autre Marchand _  de rhétorique musicale baroque.

    …

    En France durant tout le dix-septième siècle, l’équation « 1 note = 1 syllabe » a permis à une sensibilité vraiment unique aux subtilités du discours poétique de s’exprimer à travers un sens caractéristique des couleurs et des climats sonores, dans des compositions du plus grand raffinement. A cet égard, le premier livre de Couperin, et dans ce livre, presque tout du premier Ordre en particulier, nous apparaît hériter directement de l’art qui a culminé sous la plume du grand d’Anglebert, dont, n’étaient un certain sens de l’ondoiement et une certaine douceur de trait vraiment chaleureuse, si propres à Couperin, on pourrait presque croire reconnaître ici la voix. Les techniques de composition, en tout cas, et les formes aussi, sont bien les mêmes.

        Mais dans le second Livre, l’architecture musicale d’une pièce comme « les Baricades Mistérieuses », dont l’équilibre parfait est bien établi selon les principes de rhétorique alors usuels, relève d’un matériau tout différent, puisque le mot, la syllabe, y sont désormais des groupes de notes. Ce qui pourrait simplement révéler l’influence caractéristique des nouvelles techniques de composition venues d’Italie _ celles du développement séquentiel architecturé à partir de figures mélodiques et rythmiques _ qui ont fasciné toute l’Europe au tournant du dix-septième et du dix-huitième siècles par les possibilités tellement étendues qu’elles offraient. Mais la matière de Couperin n’est pas utilisée directement comme élément structurel, elle est d’abord entièrement transformée en couleur sonore : la série des notes, l’accord arpégé, la série d’ornements provoquent dans l’instrument, connu et senti par lui mieux que par tout autre _ s’autorise à poser Frédérick Haas _, une résonance, une tension, une plénitude, un écho ; et servent à construire un discours dont la texture formelle entièrement transmutée en matière sonore, plus lâche en apparence, est riche d’une densité émotionnelle, ou pour mieux dire, puisque ce n’est peut-être pas seulement d’émotion qu’il s’agit, mais au-delà même de l’émotion, d’une tension magnétique, d’un champs de forces _ voilà ! comme si nous étions passés, soudain, de la (déjà) vieille mécanique cartésienne à la dynamique leibnizienne, ou newtonienne ! _ dont l’intensité est unique. Presque chaque pièce du second Livre pourrait s’analyser sous cet angle, porteuse d’un caractère, d’un climat _ voilà le résultat poétique : tout un tremblement discret, à peine perceptible, sinon en un étonnement a posteriori,  de l’ordre du « je ne sais quoi »… _, très nets et spécifiquement sonores.

    …

    La première pièce de ce livre _ de 1717 _, dans la tonalité alors plutôt rare de si bémol majeur, est assez inattendue : « les Moissonneurs« , exactement aux antipodes de l’Allemande « l’Auguste » qui avait commencé le premier recueil _ « louis-quatorzien », lui, de 1713 _, osent utiliser une matière première ouvertement rurale, dont les mutations saisissantes culminent dans une électrisation des aigus de l’instrument où s’accumulent les successions de trilles : matière sonore vraiment enthousiasmante dont Couperin développera plus encore les ressources dans son quatrième Livre (au cours du vingt-deuxième Ordre en particulier) _ Rameau _ le voici ! _ s’en souviendra aussi lorsqu’il écrira pour le clavecin le troisième couplet de sa Musette en Rondeau en mi majeur _ en 1724 : Louis XY régnant. Dans le premier Livre existaient déjà quelques pièces d’inspiration populaire. Elles sont toutes très directement fondées sur des formes de danse apparentées au rigaudon ou au tambourin, dont elles conservent de bout en bout la découpe chorégraphique, l’allure carrée et vive (voir « la Nanète » ou « les Vendangeuses« ). Mais la nouvelle pièce, qui s’apparente certes à une gavotte, est construite à partir d’un contour mélodique beaucoup plus souple : bien plus chant que danse paysanne, retour des champs que l’on sifflerait, tableau, chatoyant d’une variété d’éclairages spécialement intéressante.

    …

    « Les Langueurs Tendres » proposent un récit accompagné dont la texture, qui est quasiment celle d’un air pour voix et luth, entièrement construit autour d’une ligne mélodique particulièrement lâche, très indépendamment de toute idée de structure rythmique d’origine chorégraphique _ qui était alors pourtant l’un des fondements de la musique de clavecin _ défie directement les lieux communs de ce qu’il est réputé possible d’écrire pour cet instrument. On pourra chercher longtemps une pièce comparable, écrite dans cette tessiture, dans des publications plus anciennes _ « louis-quatorzièmes »…

    …

    (…)
    Et caetera.
    …

    Remarquons que Couperin ouvre son second Livre par une suite de pièces complètement nouvelles : pas une seule danse à l’ancienne mode dans le sixième Ordre, mais une variété de couleurs, de techniques d’écriture, d’images toutes prétextes à l’invention de sonorités neuves. L’instrument clavecin s’est trouvé soudainement démultiplié _ J. S. Bach ne s’y trompera pas, qui copiera « Les Bergeries » pour son épouse Anna-Magdalena, en réalisant au passage quelques simplifications d’orthographe très riches d’enseignements pour nous, qui tentons deux cents ans plus tard de jouer des musiques écrites plus rapidement que ne faisait Couperin toujours désireux _ la notation est intéressante _ de laisser la trace d’un geste et d’un son.

    …

    Le premier Livre commence par la plus archaïque des « suites » que Couperin ait écrites _ voilà le principal à retenir _, toute imprégnée de dix-septième siècle, parfois même d’esprit louis-quatorzien (Allemande « l’Auguste ») _ je ne le fais pas dire à l’interprète… Peut-être la mort du vieux roi aura-t-elle, entre les deux livres _ c’est aussi là mon hypothèse, on l’aura assez compris… _, suscité ce changement d’attitude _ puisqu’il est clair qu’ensuite _ sous le Régent _ la nouveauté deviendrait de bon ton _, peut-être Couperin tenait-il à montrer un autre aspect de lui-même et de son art. Sans doute les premières pièces du premier Livre appartiennent-elles à une autre époque de sa vie, à une autre période ; et étaient-elles écrites depuis longtemps à leur publication en 1713, date qui correspond plus probablement au moment de la composition des pièces du second volume, et des merveilleux préludes de « L’Art de toucher le clavecin« . Dans la préface du premier Livre, Couperin nous indique : “J’aurois voulu pouvoir m’appliquer il y a longtemps à l’impression de mes pièces… Je compte en donner un second volume à la fin de l’année”.

    …

    Mais il est certain que Couperin dès le début a été un inventeur : la fin narcotique des « Silvains » préfigure _ il faut le comparer _ bien l’invention des « Baricades Mistérieuses« . Une pièce comme « La Villiers » nous prépare _ même chose _ aux « Amusemens« , où une mélodie au lyrisme quasi schumannien se trouve accompagnée par un réseau continu de notes plus rapides, sans qu’il soit besoin de l’avènement d’un instrument nouveau : tout ce qu’un stéréotype agaçant et tenace du clavecin réputé sans couleur et sans nuance, et donc sans expression, interdirait purement et simplement. Mais Couperin, dans « L’Art de toucher le clavecin » disait déjà : “il a paru presqu’insoutenable, jusqu’à présent, qu’on put donner de L’âme à cet instrument : cependant, par les recherches dont j’ay appuyé le peu de naturel que le ciel m’a donné, je vais tâcher de faire comprendre par quelles raisons j’ay sçu acquerir Le bonheur de toucher Les personnes de goût qui m’ont fait L’honneur de m’entendre”. Peut-être Couperin a-t-il choisi d’être d’abord prudent, de ne pas publier d’emblée de musiques trop complètement provocantes : on savait déjà à quel point la critique tend à être violente lorsqu’elle est heurtée au-delà de ses habitudes.

    …

    La fin du premier Livre semble plus récente que son début : il est intéressant de comparer _ voilà le processus à accomplir _  par exemple « L’Enchanteresse » et « Les Ondes », de structures assez semblables. La première pourrait être écrite par d’Anglebert. Pas la seconde.

    …

    Le second Livre contient _ mais en troisième position seulement _ un Ordre qui est l’apogée de la grande suite de clavecin du dix-septième siècle : après Marchand (1702) et Rameau (1706), voici la dernière grande ordonnance de danses françaises écrites à l‘ancienne manière de Chambonnières, Louis Couperin ou D’Anglebert. Des proportions imposantes sont atteintes ici, chaque pièce est riche d’audaces rares, développée jusqu’à un point de complexité unique et dans des dimensions inhabituelles, dans la grave et cassante tonalité de si mineur. Sans les détruire, Couperin élargit ici les limites d’un style qu’il a su pratiquer à la perfection, dont il parachève définitivement les possibles développements. Ce vaste huitième Ordre suffirait à nous démontrer que Couperin est, comme tous les plus grands musiciens, un grand architecte des sons. Et un grand tragédien, capable de suspendre notre souffle, même le temps d’une délicieuse « Gavotte » d’un goût tout marésien, ou d’un « Rondeau » gracieux, perchés entre deux abîmes _ capable ensuite de nous consoler par la seule pièce en nouveau style _ « La Morinète » _ de cette suite tellement monumentale et fière. »

    …

    Tout cela qui s’entend si bien, et à mille lieues du plus petit soupçon de didactisme (et de la moindre lourdeur), dans le jeu magnifique de souplesse et de vigueur de Frédérick Haas, en ce CD Alpha 136…

    …

    Pour le reste du programme annoncé,

    j’en demeurerai là,

    n’ayant déjà que bien trop « parlé »…

    …

    Je soulignerai seulement l’énergie _ formidable_ au service de la plus étonnante « justesse » qui soit, du CD « Dido & Aeneas » (CD Alpha 140), de Teodor Currentzis, à Novosibirsk, avec Simone Kermes, Deborah York, ainsi que Dimitris Tiliakos : s’inspirant, par un renouvellement de « génération » de l’impulsion « Alpha » d’un Vincent Dumestre…

    Un enregistrement véritablement enthousiasmant ! et justifiant mon annonce d’un « retour aux fondamentaux » de la musique _ ainsi, ici, que du Baroque musical !

    …

    Ainsi que la merveille, dans Louis Couperin (l’oncle, mort, lui en 1661 _ juste au moment de la « prise du pouvoir » (personnel) de Louis XIV, à la mort de son parrain Mazarin) ; ainsi que dans Johann-Jakob Froberger,

    du tout jeune et déjà tellement accompli Benjamin Alard (« Manuscrit Bauyn _ Louis Couperin, Luigi Rossi, Johann-Jakob Froberger et Girolamo Frescobaldi » CD Hortus 065)…

    …

    Titus Curiosus, ce 7 novembre 2008

  • Emérger enfin du choix d’Achille !..

    Sur « Zone » de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud, ce 20 août 2008), immense livre d’un immense écrivain.

    …

    Un livre de très grand souffle _ à la Walt Whitman, si l’on veut (dont, au passage, vient de paraître une nouvelle traduction du chef d’oeuvre « Feuilles d’herbe« , par Éric Athenot, aux Editions José Corti) _ ;

    …

    très grand souffle

    qui n’est guère courant dans la tradition littéraire française,

    sauf Agrippa d’Aubigné _ « Les Tragiques » _ et (tout) Victor Hugo ;

    ainsi que _ des deux auteurs de prédilection du personnage de la belle et méthodique Stéphanie dans ce « Zone« , Proust et Céline _ la « Recherche«  et le « Voyage« …

    …

    Quel souffle, en effet, dans ce voyage

    _ ferroviaire, entre les gares Centrale et Termini de Milan et de Rome, un « 8 décembre »

    (2004 : il faut le « calculer » : « il y a tout juste un an le jeudi 11 décembre Mohammad el-Khatib se faisait exploser à cinq heures du matin à l’angle de la place Mazzini à quelques mètres de la synagogue, une des plus belles d’Italie » _ à Modène, page 200 ; « son suicide n’empêcha pas Luciano Pavarotti de se marier  le surlendemain au Teatro di Modena (le théâtre est l’église des artistes, dira-t-il) à quelques centaines de mètres de là » _ est-il aussi précisé, page 202)

    en 519 pages d’un unique formidable mouvement (de la pensée) _

    du narrateur Francis Servain Mirković, alias Yvan Deroy (et quelques autres identités de rechange : « Pierre Martin« , « Bertrand Dupuis » _ page 211…), pour tenter de sortir d’une « Roue de l’Histoire« 

    _ ou, encore, une « étrange roue du Destin

    où les dieux donnent et reprennent ce qu’ils ont donné » (page 109) _,

    au milieu « de chemins qui se recroisent dans la grande fractale marine où (le narrateur) patauge sans le savoir _ d’abord _ depuis des lustres, depuis (ses) ancêtres (ses) aïeux (ses) parents (lui : « moi« , dit-il forcément !) (ses) morts et (sa) culpabilité » (pages 76-77)…

    Car il s’agit ici ni plus ni moins que de tenter d’échapper à « une pyramide de pères haute comme l’échelle de saint Jean Climaque, imbriqués

    _ les pères, en tant, déjà, que fils _

    les uns dans les autres riant comme des démons de voir leurs fils ployer sous eux«  (page 479)…

    …

    Ainsi que (à la même page, vingt lignes plus haut) : « ne pas faire le choix d’Achille le stérile mais celui d’Hector » : « il y aura un Astyanax quelque part qui me ressemblera, qui

    _ tel Énée, son père Anchise dans l’ »Enéide » de Virgile _

    portera son père sur ses épaules

    comme moi je porte le mien, hors de la ville en flammes,

    je me suis vu avec mon père sur le dos, et lui le sien »

    _ d’où la figure de la « pyramide«  qui s’ensuit alors ;

    remontant rien moins que jusqu’à « la guerre du feu » (page 32) : « la nuit des temps« , « l’homme préhistorique » (page 81)…

    …

    Ce père « silencieux »,

    porté en terre « à onze heures du matin précises au cimetière d’Ivry, un jour de printemps ni gris ni bleu » (page 170), et pour lequel le narrateur ne parvient « qu’à ânonner un Notre Père poussif, la sueur au front en guise de larmes _ qui se trouve dans ce sarcophage, qui est-il

    _ s’interroge page 172 le fils _,

    est-ce l’appelé d’Algérie, l’ingénieur catholique, le mari de ma mère, l’amoureux des jeux de patience _ et des trains électriques _, le fils du serrurier forgeron de Gardanne près de Marseille, le père de ma soeur,

    est-ce le même » s’interroge (page 172) « aux abords de Reggio » le narrateur, en ce train qui file dans la nuit vers Roma-Termini…

    …

    Ce père qui avait été aussi

    « aide interrogateur dans une villa d’Alger, l’ingénieur chrétien spécialiste de la baignoire, de la barre d’acier et de l’électricité,

    il n’en a jamais parlé, bien sûr, jamais,

    mais il savait quand il me regardait, il avait vu, repéré en moi des symptômes qu’il connaissait, les stigmates, les brûlures qui apparaissent sur les mains des tortionnaires« ,

    se souvient de l’enterrement de son père, au cimetière d’Ivry _ à « la section 43« , « de l’autre côté de la rue, dans le petit cimetière » (précision de la page 170) _ ;

    …

    se souvient de l’enterrement de son père, donc,

    le narrateur, « aux abords de Reggio belle et bourgeoise » (page 173).

    …

    Car, « tous ces cercles dessinés sur un bouclier doré

    _ tel que celui d’Achille, ainsi que le narre Homère dans « l’Iliade » _,

    ce sont les mères qui fourbissent les armes,

    Thétis l’aimante console Achille son enfant en lui donnant les moyens de se venger,

    une cuirasse une épée un bouclier aveuglant où le monde entier se reflète,

    comme Marija Mirković

    _ c’est là le nom de jeune fille de la mère du narrateur, née en 1939 _

    m’a fourni la patrie l’histoire l’hérédité Maks Luburić et Millán Astray le faucon borgne

    _ que Marija Mirković ou son fils Francis Servain ont pu croiser sur leur chemin, à Madrid et en personne, lors d’un concert de piano Bach-Scarlatti, le 14 avril 1951 (page 342) pour la première, le général espagnol, quand elle avait douze ans ; à Carcaixent, près de Valence et d’Alzira, plus récemment, pour les traces, seulement indirectement, du  second, le croate (assassiné en avril 1969 _ page 263) _ ;

    …

    ne pleure pas Achille, sèche tes larmes et va te venger,

    réconcilie-toi avec l’Atride contrit _ Agamemnon _

    et massacre Hector de ta furie,

    vengeance, vengeance,

    je sens la vengeance gronder dans ce train dévalant les collines« 

    _ du Latium,

    nous approchons maintenant de Rome, au chapitre XXI du récit du narrateur, page 463…

    …

    Ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule

    _ à l’exception de trois chapitres de citation de récits d’un « petit bouquin libanais »

    (l’expression se trouve page 60

    _ qui font office de pause, pour s’absorber, narrateur comme lecteur, dans quelque lecture, et échapper, un peu et provisoirement, à ses pensées ; ou à ses fantômes, si fidèles…)

    d’un auteur s’appelant « Rafaël Kahla« ,

    « né au Liban en 1940, dit la quatrième de couverture » et qui « vit aujourd’hui entre Tanger et Beyrouth » ;

    « Tanger gardienne de la lèvre inférieure de la Zone« …  (page 369) :

    …

    « je me demande si Rafaël Kahla me ressemble, pourquoi écrit-il ses histoires terrifiantes, a-t-il essayé d’étrangler sa femme comme Lowry, ou l’a-t-il assassinée comme Burroughs, incita-t-il à la haine et au meurtre comme Brasillach ou Pound, peut-être est-ce une victime comme Choukri le misérable, ou un homme trois fois vaincu comme Cervantès » (pages 445-446) _ ;

    …

    ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule, donc,

    du tenant (et élan) d’une phrase unique, sans un seul point pour l’interrompre et le couper, ce long et ample « souffle » du narrateur..

    …

    Mais le rythme de ce qui s’y exprime est aux antipodes de la virtuosité artificielle, ou, a fortiori, « expérimentale » : c’est le rythme même de la pensée livrée à elle-même seule ;

    et peuplée d’impressions et de souvenirs qui ne cessent, richement, d’affluer, et d’orienter ce qui se pense vers l’ailleurs (encore et seulement du réel)

    _ notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service

    (d’enquête de sécurité extérieure : « délégué de défense » ainsi que le spécifiait frileusement l’intitulé du concours administratif« , est-il indiqué page 124 ;

    devenant « un expert, un spécialiste de la folie politico-religieuse qui est une pathologie de plus en plus répandue« , se dit le narrateur au passage de « Parme qui s’enfuit dans la nuit« , page 137) ;

    …

    notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service du Boulevard Mortier à Paris ;

    …

    vers l’ailleurs (du réel), donc,

    et vers un passé (bien réel, lui aussi !) assez obsédant ;

    pas réellement vraiment passé et _ proustiennement ! _ dépassé, en tout cas, pour le malheureux narrateur,

    qui a manqué à plusieurs reprises _ dont une fois à Venise _ de bel et bien (physiquement) s’y noyer :

    …

    « trop de choses il y a trop de choses tout est trop lourd même un train n’arrivera pas à amener ces souvenirs à Rome tant ils pèsent, ils pèsent plus que tous les bourreaux et les victimes dans la malette au-dessus de mon siège, cette collection de fantômes (…), il faudrait être saint Christophe pour porter tout cela » (page 355)…

    …

    Et saint Christophe _ « géant de Chaldée » _ vient, « à l’aéroport de Fiumicino » (page 516) :

    « Achille calmé« 

    peut enfin « traverser des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres barrés de cadavres«  (page 517)…

    …

    L’adéquation entre la matière

    (affronter les violences des guerres _ au-delà de l’ex-Yougoslavie, toutes celles de la « zone » de la Méditerranée et du Moyen-Orient qui donne son titre, délibéré, au livre ! _ d’aujourd’hui :

    un brin plus loin que les ronds de nombril du tout-venant tristement auto-complaisant de bien de la production éditoriale française, par les temps qui courent…) ;

    et ce souffle de l’écriture de Mathias Énard

    est absolument magnifique.

    …

    Un univers, qui est le nôtre aussi _ et en constante expansion _, se découvre et s’éclaire au fil des pages, en renouvelant constamment, pour notre plaisir, la joie d’une découverte en profondeur.

    …

    Et quel incroyable sens de l’écriture

    (et richesse prodigieuse de l’expérience,

    poétiquement méditée, qui plus est, et c’est bien peu de le dire !)

    pour un auteur d’à peine trente-six ans !

    …
    Ainsi, à l’ouverture du (particulièrement magnifique) chapitre XIX autour de Trieste _ et de son contact là-bas « Rolf le Gentil » : « l’Austro-Italien (…) ni juif, ni slave, Rolf Cavriani von Eppan (…) cousin des Habsbourg-Lorraine et des princes de Thurn und Taxis inventeurs de la poste, né à Trieste pendant la guerre, un petit monsieur moustachu dernier descendant d’une famille ducale qui possédait autrefois la moitié de la Bohème et de la Galicie » (page 423)  « ignore que je connais son dilemme,  je sais que le Destin vengeur a voulu qu’il naisse duc d’Auschwitz, Rolf von Auschwitz und Zator, titre antique et princier remontant au XIe siècle, c’est son nom, le nom de ses ancêtres que les nazis ont terni, obligeant son blason à rester dans l’ombre à jamais, Rolf dont le fief est aujourd’hui lié à la plus grande usine de mort jamais construite porte plus qu’un autre le poids de l’histoire« …

    …

    Et Francis Servain Mirković poursuit : « je me demande s’il faut rire ou pleurer de ses scrupules héraldiques et de sa mère aux amitiés troubles, le soleil s’est couché, je remonte lentement le front de mer, deux millions de morts _ à Auschwitz-Birkenau _ ne pèsent pas si lourds, en fait, des mots des chiffres du papier, les hommes sont de grands techniciens de la prise de notes, du raccourci » (page 435)…

    …

    Et la remarque est d’expert : « Lebihan mon chef me félicitait sans cesse pour ma prose _ a-t-on, appris page 134 _, on s’y croirait disait-il, vous êtes le champion toutes catégories de la note,

    mais ne pourriez-vous pas

    être un peu plus sec,

    aller un peu plus vite à l’essentiel,

    imaginez, si tout le monde faisait comme vous

    on ne saurait plus où donner de la tête,

    mais bravo mon cher

    bravo« …

    …

    « pauvre Rolf le noble auquel les nazis ont pris son titre

    _ venait juste de marmonner le narrateur dans le train _,

    auquel l’histoire a pris son titre,

    …

    il se venge

    _ voilà le point crucial de l’épisode triestin du « délégué de défense » _

    en me donnant ces documents,

    les rapports de Globocnik à Himmler entre 1942 et 1945,

    toutes les activité de l’Aktion Reinhardt en Pologne et en Italie,

    il se défait d’un poids, Rolf, il a l’air soulagé de contribuer au remplissage de la valise,

    il me serre la main, je le remercie pour le déjeuner, il esquisse un sourire et monte dans sa voiture« …

    Tel était le passage précédant immédiatement ce que j’ai retranscrit juste avant, page 435…

    …

    J’en viens à cet incroyable début du (particulièrement magnifique, donc) chapitre XIX, sur Trieste, pour un auteur d’à peine trente-six ans :

    « tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ soit la reprise de l’incipit du chapitre I _

    la sensation d’être un pauvre type l’approche de la vieillesse l’accumulation des fautes le corps nous lâche

    _ le sait-on déjà si bien à trente-six ans ?.. _

    traces blanches sur les tempes veines plus marquées sexe qui rétrécit oreilles qui s’allongent la maladie guette, la pelade les champignons de Lebihan ou le cancer de mon père terrassé par Apollon sans que le couteau de Machaon y puisse rien, la flêche était trop bien plantée, trop profonde, malgré plusieurs opérations le mal revenait, s’étendait, mon père commençait à fondre, à fondre puis à sécher, il paraissait de plus en plus grand, étiré, son visage immense et pâli se creusait de cavités osseuses, ses bras se décharnaient, l’homme si sobre était presque complètement silencieux, ma mère parlait pour lui, elle disait ton père ceci, ton père cela, en sa présence, c’était sa pythie, elle interprétait ses signes, ton père est content de te voir, disait-elle lors de mes visites, tu lui manques, et le corps paternel dans son fauteuil se taisait« … (page 415).

    …

    Voilà ce que c’est qu’écrire !

    …

    Mais le plus terrible _ il y a longtemps qu’on n’a lu aussi terrifiant !.. _ concerne les souvenirs _ si réels ! _ des opérations de guerre

    en Slavonie _ contre les tchetniks serbes _

    et en Bosnie _ contre les musulmans,

    avec ses copains Vlaho Lozović, le « débonnaire«  (page 247) et « magnanime«  (page 464) vigneron dalmate de Split, et Andrija; « le furieux » (page 161), « féroce » (page 276) et « brave » (page 277 ou page 384), voire « divin » (page 388) ou « sauvage«  (page 404), paysan slavon d’Osijek :

    …

    « heureusement il y avait Andrija,

    Andrija le lion avait du courage à revendre

    c’était un paysan des environs d’Osijek il pêchait des brochets et des carpes dans la Drave et le Danube avec lesquelles sa mère cuisinait un méchant ragoût de poisson terriblement piquant à l’odeur de vase

    _ j’ai sans doute faim pour y repenser à présent » (un peu après Lodi, page 43)…

    …

    « son courage était lié à une parfaite innocence,

    pour lui les obus n’étaient que du bruit et des morceaux de métal, un peu plus qu’un pétard d’exercice, c’est tout,

    il n’envisageait pas l’effet que ces explosifs pouvaient avoir sur son corps, pas même inconsciemment,

    et pourtant il en avait vu, des types percés de shrapnels fumants, amputés et éventrés ou juste éraflés,

    mais il avait une telle foi en son destin que rien ne pouvait l’atteindre,

    et rien ne l’atteignait » (page 384)…

    …

    « Nous étions bien ensemble

    à Osijek

    en virée à Trieste

     à Mostar

    à Vitez

    nous étions bien

    drôlement bien

    la guerre est un sport comme un autre finalement

    on doit choisir un camp

    être une victime ou un bourreau

    il n’y a pas d’alternative

    il faut être d’un côté ou de l’autre du fusil

    on n’a pas le choix

    jamais 

    enfin presque« , avance le narrateur page 333.

    …

    Déjà l’ouverture des tout premiers mots du livre _ la voici, donc, maintenant _, et sans majuscule initiale :

    le lecteur prend en quelque sorte en cours,

    comme par quelque légère effraction

    _ le narrateur est encore légèrement ivre, sous les effets d’une « gueule de bois » qui est loin de se résumer aux petites frasques de son hier soir _,

    le défilé

    _ qu’accompagne aussi le bruit lancinant régulier du rythme des essieux des wagons

    ne cessant de peser, en les enfilant à toute vitesse, sur les travées des rails du « Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze » (lui avait prédit page 59 entre Prague et Francfort « la Mort » : « un tchèque germanophone avec un horaire de chemin de fer » universel…) _ ;

    …

    le défilé _ donc _ d’une pensée qui afflue, à flots qui voudraient s’apaiser

    _ celle du narrateur, face à lui-même et à ses altérités, surtout (pays, ennemis, guerres, famille, femmes), bien réelles : même l’alcool (et les amphétamines) échoue(nt) à les estomper jamais si peu que ce soit _ ;

    …

    le défilement, même, d’une pensée obsédante qui ne débute certainement pas à cette seule première page… :

    …

    « tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ quand y accède-t-on donc (et sort-on jamais enfin de l’enfance) ? _,

    tout sonne plus faux un peu métallique comme le bruit de deux armes de bronze l’une contre l’autre elles nous renvoient à nous-mêmes sans nous laisser sortir de rien c’est une belle prison, on voyage avec bien des choses, un enfant qu’on n’a pas porté une petite étoile en cristal de Bohème un talisman auprès des neiges qu’on regarde fondre, après l’inversion du Gulf Stream prélude à la glaciation, stalactites à Rome et icebergs en Egypte, il n’arrête pas de pleuvoir sur Milan j’ai raté l’avion j’avais mille cinq cents kilomètres de train devant moi il m’en reste cinq cents, ce matin les Alpes ont brillé comme des couteaux, je tremblais d’épuisement sur mon siège sans pouvoir fermer l’œil comme un drogué tout courbaturé, je me suis parlé tout haut dans le train, ou tout bas, je me sens très vieux je voudrais que le convoi continue continue qu’il aille jusqu’à Istanbul ou Syracuse qu’il aille jusqu’au bout au moins lui qu’il sache aller jusqu’au terme du trajet j’ai pensé oh je suis bien à plaindre je me suis pris en pitié dans ce train dont le rythme vous ouvre l’âme plus surement qu’un scalpel, je laisse tout filer tout s’enfuit tout est plus difficile par les temps qui courent le long des voies du chemin de fer j’aimerais me laisser conduire tout simplement d’un endroit à l’autre comme il est logique pour un voyageur tel un non-voyant pris par le bras lorsqu’il traverse une route dangereuse mais je vais juste de Paris à Rome, et à la gare de Milan, dans ce temple d’Akhenaton pour locomotives où subsistent quelques traces de neige malgré la pluie je tourne en rond«  Etc…

    _ c’est moi qui interromps le texte ;

    lequel ne connaît que le « saut » des chapitres

    _ au nombre de XXIV, comme les chants de « l’Iliade » : car l’on renoue ici, avec ce « Zone« , avec l’épopée ! _  ;

    …

    mais sans davantage de point ; ni de majuscule initiale…

    …

    C’est le souffle du lecteur (passionné) qui vient repérer la découpe

    _ pleinement (et exclusivement) respiratoire !.. _

    des expressions et les sauts de pensée (et mémoire) du narrateur, inquiet et fatigué

    donc par l’alcool et les amphétamines de la nuit de cuite

    (et de « binage »

    d’une « Françoise » : « une femme d’une soixantaine d’années très maigre avec un long visage fin

    qu’est-ce qui m’a pris,

    elle était très surprise de mon intérêt, méfiante » ;

    « Françoise ne parlait pas d’épingler, elle disait je veux bien que tu me bines« , se souvient le narrateur page 131) ;

    …

    de la nuit de cuite précédente, à Montmartre (au bar de « la Pomponette rue Lepic« , page 130 ;

    « sa langue était très épaisse et amère elle buvait de la Suze« , page 131)

    …

    dans ce train qui l’emporte vers Rome :

    « même mort sur un siège ce train m’amènerait à destination,

    il y a dans les chemins de fer une obstination

    qui est proche de celle de la vie« ,

    n’est-ce pas ? constate le narrateur (page 252)…

    …

    Que va donc, agité de tous ces fantômes,

    rechercher le narrateur de « Zone » à Rome ?

    …

    Et va-t-il, in fine, s’en retourner (lui aussi à Paris),

    tel le « tu » de « La Modification » de Michel Butor ?

    Mais on se trouve, en ce « Zone« -ci, sur d’autres pistes encore d’altérité (du réel)…

    …

    L’enjeu étant probablement pour le personnage, page 217, de

    « disparaître et renaître« ,

    « si cela est possible« …

    …

    Envisager de (res-)sortir peut-être, pour son compte,

    s’évader, si cela se pouvait,

    du cauchemar épouvantable « sur rails »

    _ à la faveur du train général (partagé, collectif) qui vous emporte si aisément un peu plus loin _,

    de ce tunnel-étau broyant bien réel

    de l’Histoire (des pyramides enchassées de pères et de mères)

    au moins depuis qu’on en a trace _ Homère, Schliemann _, à Troie

    (que vont visiter,

    depuis leur « hôtel-club » de vacances, « en juillet 1991« , proche des Dardanelles, page 49,

    Francis Servain Mirković et sa plantureuse première compagne _ « le corps de Marianne m’obsède malgré les années et les corps qui lui ont succédé« , page 53 :

    « dans ce club ennuyeux on pouvait profiter d’excursions organisées, une aux Dardanelles une à Troie c’est tout ce que Marianne parvint à me faire accepter » ;

    « l’expédition à Troie fut un calvaire de poussière et de chaleur« , page 50) ;

    …

    depuis en fait probablement la nuit des temps…

    …

    Un grand auteur

    _ et un grand sujet (d’aveuglante actualité de « vérité » : la « guerre« …)

    intimement mêlés l’un à l’autre, faisant corps

    dans une très puissante écriture : le souffle ! _,

    est à découvrir là, en « Zone« ,

    toutes affaires cessantes…

    …

    Titus Curiosus, ce 21 septembre 2008