Étiquette : musique de chambre

  • Un beau CD de musique de chambre française : « Crépuscule », du Duo Luperca

    Le Duo Luperca,

    constitué d’Aurélienne Brauner, au violoncelle,

    et Lorène de Ratuld, au piano,

    nous offre,

    comme à l’occasion de la Fête de la Musique, ce 21 juin,

    un très réussi CD de récital de musique de chambre française,

    …

    composé d’une transcription _ superbe ! _ de la Sonate pour violon et piano en la mineur (de 1896) de César Franck,

    de la Deuxième Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur, opus 117, de Gabriel Fauré (de 1922)

    & de la Sonate pour violonvcelle et piano en do mineur opus 27, de Louis Vierne (de 1910-11).

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    Soit un très beau CD Anima Records.

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    Ce jeudi 21 juin 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

     

     

  • le « continent Durosoir » livre de nouvelles merveilles : fabuleuse « Jouvence » (CD Alpha 164) !!!

    Après une série d’œuvres de Musique pour violon & piano

    (= le CD Alpha 105 _ paru en 2006),

    …

    et le coup de tonnerre des trois chefs d’œuvre (somptueux !!! et faisant date dans l’histoire de la musique française ! qu’on se le dise et qu’on se le chante !!! de par le monde entier !) des trois quatuors à cordes de 1919-1920, 1922 et 1934

    (= le CD Alpha 125 Quatuors à cordes _ paru en 2008 ; cf mon article on ne peut plus significatif (!) du 4 juillet 2008 : Musique d’après la guerre !),

    …

    voici que le « continent Durosoir« 

    (= l’œuvre musical de Lucien Durosoir, composé en quelques 46 opus, entre février 1919, à sa démobilisation de la Grande Guerre (passée plus de quatre ans durant, et sans discontinuer, en première ligne, sur le front des tranchées : à Verdun-Douaumont, à Craonne, à Neuville-Saint Vaast), et 1950)

    s’enrichit pour nous, mélomanes, de sept nouvelles merveilles

    mises ainsi à la disposition de notre jubilation !

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    Le programme de ce troisième CD Durosoir est encadré par deux chefs d’œuvre de très amples dimensions (20’55, pour la Fantaisie (Jouvence) ; 24’35 pour le Quintette pour piano et cordes) :

    _ d’une part, et en ouverture, une Fantaisie (pour violon principal, d’une part, et octuor : deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, cor et harpe, d’autre part) intitulée Jouvence, en référence _ mais non sans ironie musicale… _ à un poème de José-Maria de Heredia, le second des Conquérants, dans Les Trophées ; l’œuvre est de 1921…

    _ d’autre part, en final, le Quintette pour piano et cordes en Fa Majeur ; l’œuvre _ merveilleusement trépidante de vie ! _ est de 1925…

    …

    Je remarque au passage le contraste entre,

    d’une part, une forme libre _ et Lucien Durosoir s’y adonne à cœur-joie ! _, la « fantaisie » ; et qui plus est « pour violon principal et octuor » : une formule éminemment singulière ! ainsi qu’un instrumentarium lui-même peu couru pour un octuor (deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, cor et harpe) ! pour ce qui concerne cette pièce merveilleusement colorée et puissante _ et ludique ! c’est du secret de la vraie (!) jeunesse qu’il s’agit ! _ qu’est Jouvence ;

    et, d’autre part, un genre bien reconnu, lui, par la tradition de musique de chambre _ mais, ici encore, interprété avec une joie malicieusement ludique ô combien souveraine ! la note (très, très discrètement !) jazzy du piano apportant une touche qui se situerait quelque part, mais bien plus malicieusement, entre Chostakovitch et Bartok : c’est tout dire !!! _ : le quintette pour piano et cordes…

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    _ les cinq autres œuvres _ ramassées, elles, denses, mais toujours sans la moindre lourdeur : élégance ! élégance de la justesse ! à la française… en leur brièveté (couperinienne ?) _ de ce CD Alpha 164 sont toutes destinées à des combinaisons pas trop fréquentées _ d’où des univers chaque fois pleinement singuliers ! même si rapidement dessinés, effleurés… _ de deux instruments _ peut-être, même si aucune de ces pièces n’est de forme « sonate« , dans l’esprit (si ce n’est qu’il s’agit là de « fantaisies«  : de formes libres !) de la série envisagée par Debussy (et demeurée hélas ! inachevée) de six sonates (pour divers instruments) : n’ont été réalisées que celle pour violoncelle et piano, en 1915, celle pour flûte, alto et harpe, en 1915, aussi, et celle pour violon et piano, composée entre octobre 1916 et avril 1917… Debussy est mort le 25 mars 1918.

    …

    Dans ses lettres à sa mère de la période de la guerre, en mars 1918 _ Lucien se trouve au colombier de Suippes (dans la Marne, non loin d’Epernay) avec André Caplet _, il adresse ceci à sa mère demeurant à Vincennes : « Je t’envoie une invitation pour le 8, audition de la SMI _ la Société de Musique Indépendante (1910-1935) _ ; c’est Caplet qui a reçu cela. Le concert est à 3 heures : c’est pratique ; programme superbe et intéressant. La sonate piano et violon de Debussy, par Yvonne Astruc et madame Fourgeaud-Groulez, Ombres de Florent Schmitt, pièces de piano par Loyonnet, et un quintette pour cordes et harpe de Ingelbrecht, et cinq mélodies de Caplet. Un programme magnifique, outre que tu entendras la sonate de Debussy ; je serais heureux de connaître ton impression. Je te prierai même de me l’envoyer, car je travaillerai _ voilà ! _ cette œuvre avec Caplet« .., pages 193-194 de Deux musiciens dans la Grande Guerre, recueil de « Lettres du front«  de Lucien Durosoir à sa mère et des « Carnets de guerre«  de Maurice Maréchal..  .

    …

    Voici ces cinq pièces :

    à l’exception de Caprice (pour violoncelle et harpe ; et dédiée en 1921 à son camarade Maurice Maréchal « en souvenir de Géricourt (hiver 1916-1917)« …)

    et de Berceuse (pour flûte et piano : composée pendant les derniers moments de Louise Durosoir, l’automne 1934 _ celle-ci mourut au mois de décembre _ et que Lucien Durosoir qualifia de « Berceuse funèbre » quand il la « reprit » et « améliora« , en février 1950, pour son Chant élégiaque, en mémoire de Ginette Neveu, pour violon et piano, cette fois),

    dont les titres correspondent à des genres musicaux _ ainsi Frescobaldi donne-t-il à ses douze Capricci pour l’orgue (en 1624) un style fugué, avec des mouvements vifs exigeant « du feu«  dans leur exécution ; quant à la berceuse, Lucien joue assez fréquemment au front la Berceuse de Gabriel Fauré : par exemple, avec André Caplet, les 17 et 22 novembre 1915 (cf les pages 145 et 147 de Deux musiciens dans la Grande Guerre) ; de même que Lucien Durosoir a baptisé Berceuse une de ses cinq Aquarelles (pour violon et piano ; la pièce étant aussi transcrite pour violoncelle et piano) en 1920 : la berceuse a une vertu consolatrice… _,

    les trois autres pièces à deux instruments

    font référence, elles, à des poèmes :

    …

    _ de Leconte de Lisle (il s’agit de la strophe 4 du second poème des Poèmes antiques, Prière védique pour les morts _ le premier poème, Sûrya, étant un hymne védique _, quasi à l’ouverture du recueil _ paru en 1852),

    pour Incantation bouddhique (pour cor anglais et piano, en 1946) : sous la forme d’un exergue inscrit en tête de la partition ;

    …

    et plus directement, par leur titre même reproduisant (sans expressément l’indiquer, toutefois : cela pouvant ne pas se remarquer…) le titre d’un poème :

    _ de José-Maria de Heredia (le poème Vitrail est le premier de la série intitulée « Le Moyen-Âge et la Renaissance » dans Les Trophées _ parus en 1893),

    pour Vitrail (pour alto et piano, en 1934) ;

    …

    _ et de Gabriel Dufau (pour son recueil Au Vent des Landes _ paru à l’Imprimerie d’Editions d’Art à Montpellier, en 1914 : le Docteur Gabriel Dufau, landais, fut maire de Léon, proche de l’océan, là où se jette le courant d’Huchet _),

    pour Au Vent des Landes (pour flûte et piano, en 1935)…

    …

    Ces trois pièces sont ainsi immédiatement _ et musicalement ! _ mémorielles pour leur compositeur…
    …

    …

    Lucien Durosoir

    _ l’homme est né à Boulogne sur Seine le 6 décembre 1878 et est mort le 5 décembre 1955 à Bélus, non loin de Peyrehorade, au pays d’Orthe, à l’extrémité sud-ouest (et surplombante, sur son éminence assez proche du confluent de l’Adour et des Gaves réunis) de la Chalosse, dans le département des Landes, où Lucien Durosoir a résidé depuis son installation là (en ce que son fils et sa belle fille nomment « son ermitage«  !), en 1927 : la vue s’étend au loin sur la chaîne des Pyrénées ; et l’air comme le climat devaient être suffisamment salubres pour la santé désormais fragile de sa mère, Louise, qui y vécut ses sept dernières années… _,

    le compositeur,

    est né, lui, à la composition musicale (aboutie) en 1919 !

    …

    alors qu’il était devenu violoniste (virtuose) dès l’âge de vingt ans, soit en 1899 :

    …

    « sa vie le mena, dès l’âge de vingt ans, dans les itinérances d’une carrière de soliste international« , rencontrant un brillant succès notamment sur les scènes les mieux en vue d’Europe centrale et orientale : à Berlin, à Vienne, à Moscou ; où Lucien Durosoir fit resplendir la plus récente musique française d’alors (Saint-Saëns, Lalo, Widor, Bruneau) ; par exemple, c’est lui, Lucien Durosoir, qui assura la création viennoise de la Sonate en la majeur pour violon et piano de Gabriel Fauré, en 1910 ;

    …

    de même qu’en France, Lucien Durosoir assura, en février 1903, la création du Concerto pour violon et orchestre de Brahms, à la salle Humbert de Romans : il avait été l’élève du dédicataire même (en 1878) de ce concerto, l’immense Josef Joachim (1831-1907) !

    …

    Au cours de son premier concert à la salle Pleyel, le 7 avril 1899, Lucien Durosoir a donné en première audition française le Concerto de Niels Gade ; de même que, en mai 1901, il donne, pour la première fois en France, le Concerto pour violon de Richard Strauss !..

    …

    le compositeur _ donc, je reprends l’élan de ma phrase _

    est né, lui, à la composition musicale (aboutie) en 1919 ! avec son premier quatuor à cordes, en fa mineur _ cf le CD Alpha 125, par le Quatuor Diotima…

    …

    Et le travail d’analyse musicale avec André Caplet, trois années pleines durant (du 16 octobre 1915 au 15 octobre 1918, très précisément !), sur le front

    …

    _ et parmi même les bombardements :

    cf ce témoignage de Lucien en une lettre (d’août 1916) à sa mère sur les conditions de son travail d’analyse musicale avec André Caplet sur le front, dans le secteur des Éparges et de Rupt (au sud-est de Verdun), alors : « Caplet a reçu hier douze études de Debussy. Pendant que nous étions en train de les lire, il est tombé à moins de cinquante mètres de notre ferme sept obus qui n’ont blessé personne, et qui n’ont rien détruit. Il y a eu un moment de stupeur (…). C’est un petit incident« , page 171 de Deux musiciens dans la Grande Guerre… ;

    …

    cf aussi en février précédent (1916), ces autres incidents-ci, à Cappy (dans la Somme), cette fois :

    « Aujourd’hui, la journée est assez calme, nous avons toujours nos petits bombardements quotidiens, c’est-à-dire une centaine d’obus qui tombent sur Cappy. Nous vivons en partie dans les caves. Le piano du lieutenant Poumier est en miettes ; il est accordé pour toujours« , page 158 ;

    …

    et encore, en une autre lettre à sa mère quelques jours plus tard :

    « La maison que j’occupais à Cappy a été rasée par un obus. Mon violon et celui de Dumant ont été engloutis, car ce dernier depuis trois semaines en avait fait venir un. Nous avons déblayé par la suite, le violon de Dumant est en miettes, le mien par le plus grand des hasards n’a absolument rien. Quelle chance ! (…) Je venais de sortir il n’y avait pas cinq minutes, appelé par le médecin pour prendre le commandement de trois équipes de brancardiers. C’est une chance. Je n’ai pas voulu t’écrire cela de suite, de peur de te tourmenter ; maintenant que nous sommes relevés, cela n’a plus d’importance. J’ai de la veine« , page 160 : il n’y a donc pas eu que le piano de Poumier, de détruit ; et pas que le violon de Lucien, de sauvé ! en cet « incident« -là, de bombardement d’obus, à Cappy (entre Albert et Péronne)… _,

    …
    Et le travail assidu d’analyse musicale avec André Caplet, trois années pleines durant, sur le front,

    y est pour pas mal !..

    …

    _ sur ce « passage« , crucial, d’instrumentiste (-interprète de musique) à compositeur (-créateur même de l’œuvre de musique !) de Lucien Durosoir,

    j’aurai à revenir bien plus précisément ! cette affaire-ci est passionnante !

    …

    cf sur ce point de la relation décisive de Lucien Durosoir (en gestation de « compositeur« …) avec André Caplet en tant que compositeur confirmé déjà lui-même ; même si Caplet est alors, à ce moment (de la guerre), surtout célèbre comme « directeur de musique«  : à l’Opéra de Boston, dont il revient au printemps de 1914 ; et que lui-même _ ainsi que Lucien _, se consacrera à la « composition«  surtout après la guerre : de 1919 à sa mort, le 22 avril 1925… :

    …


    André Caplet et

    Claude Debussy

    …

    De retour de Boston début 1914 et nommé chef de l’orchestre de l’Opéra de Paris et, bien qu’exempté du service militaire, André Caplet s’engage au moment de la déclaration de la Guerre.

    …

    De tempérament « malingre » (selon l’adjectif de Lucien, qui en esquisse un premier portrait à sa mère, page 141 de Deux musiciens dans la Grande Guerre :

    …

    « Il est sergent, on va lui trouver un filon _ si peu que ce soit protecteur, sur le front ! _, d’autant plus qu’il est malingre. il fait partie de ces renforts douteux _ sur le front, donc, à cette date d’octobre 1915 _ que nous recevons maintenant. Il faut vraiment avoir besoin d’hommes pour prendre des gens comme lui« , commente Lucien l’arrivée d’André Caplet sur le front de l’Artois, à Beaudricourt, dans le Pas-de-Calais, le 17 octobre 1915…)

    …

    et gazé, sa santé au retour des quatre années de guerre, l’empêchant de continuer sa carrière de chef d’orchestre,

    André Caplet se retire en Normandie, se marie, a un fils, Pierre (né le 20 octobre 1920) et consacre son activité musicale d’une part à l’orchestration (La boîte à joujoux, Jet d’eau ou Clair de lune de son ami disparu _  le 25 mars 1918, d’un cancer _ Claude Debussy, par exemple) et d’autre part, et surtout, à la composition personnelle avec une dominante religieuse (Messe à trois voix, La Part à Dieu ou Le Miroir de Jésus : Mystères du Rosaire…)…

    …

    cf sur ce point de la relation décisive de Lucien Durosoir (en gestation de « compositeur« …) avec André Caplet « compositeur«  confirmé déjà lui-même _ je reprends ma phrase _,

    …

    cf, donc, cette analyse très éclairante de Luc et Georgie Durosoir : « Lucien Durosoir et André Caplet passèrent ensemble ces années terribles

    …

    _ trois ans jours pour jour, même, très exactement : de l’arrivée au départ de Caplet du front (où demeura Lucien jusqu’à la fin des hostilités, le 11 novembre 1918 : Lucien se trouvant alors non loin de Gand, en Belgique) :

    soit, et très précisément,

    du 16 octobre 1915 (arrivée de Caplet à Beaudricourt, sur le front de l’Artois

    …

    cf la lettre du 17 octobre 1915 :

    « Il est arrivé hier matin, dans un nouveau renfort _ afin d’« organiser le quatuor » que « le colonel (Viennot ; ou Valzi ?) voudrait que je forme« , page 140 _, André Caplet, le prix de Rome, chef d’orchestre bien connu qui dirigeait à Boston depuis plusieurs années la saison d’opéra (…) Il jouerait de l’alto dans le quatuor ; inutile de dire qu’il serait intéressant comme musicien _ interprète, d’abord ; mais plus encore analyste, compositeur ! Il paraît fort timide, il faut dire qu’il était désorienté de se retrouver au front, c’est la première fois qu’il y venait« , pages 140-141 de Deux musiciens dans la Grande Guerre… )

    …

    au 15 octobre 1918 (départ de Caplet, des avancées des troupes sur l’Yser

    …

    _ cf ici la lettre de ce 15 octobre 1918 de Lucien à sa mère, page 209 :

    « Est parvenue une nouvelle qui m’a causé, ainsi qu’à Caplet _ tous deux préposés au service de transmission colombophile _, une grosse émotion. Est arrivée une note du Grand Quartier général qui envoie Caplet à Chaumont comme directeur de l’Ecole technique américaine de musique militaire. (…) Ce matin, après avoir trié toutes ses affaires, j’ai conduit Caplet jusqu’à une auto qui devait l’emmener jusqu’à Calais _ le théâtre des hostilités s’est déplacé, lui, depuis quelques jours ce mois d’octobre 18, plus au nord, au « pays de la gueuse Lambic«  (expression in la lettre du 30 septembre, page 208) : en Belgique !..

    …

    Ce n’est pas sans émotion que nous nous sommes séparés, après deux _ ou trois ? octobre 1915 – octobre 1918 ! _ ans de vie commune et de tous les instants _ un élément capital : et pas seulement pour le devenir musical (de compositeur) de Lucien ; pour celui d’André Caplet aussi (même bref, hélas !) : il se consacre lui aussi à la composition désormais !.. Je ne puis oublier tous les bons moments de musique _ plus encore d’analyse et de composition que de répétitions et d’exécutions de musique ! _ et les mille souvenirs qui s’attachent aux lieux parcourus ensemble dans cette vie misérable et pittoresque _ dans les tranchées et sous les obus à proximité immédiate du front ! Et tout particulièrement le séjour fécond, cette année 1918, au colombier de Suippes… Caplet aussi était fort ému.

    …

    Me voici donc le dernier survivant de l’ancien groupe musical, car Mayer _ Pierre Mayer : violoniste, intégré plus tardivement au « groupe« , lui _ est toujours au CID. Mais de l’ancien groupe, Caplet _ qui y jouait de l’alto _, Lemoine _ second violon _, Maréchal _ violoncelle _, Magne _ piano _, Cloëz _ piano ; ce dernier donne aussi des leçons d’harmonie à Lucien (note de la page 237) _ sont maintenant partis. J’avoue que je vais me trouver bien isolé _ intellectuellement, disons… _, car, de tous ceux qui m’entourent et qui sont certes de bons camarades, il n’y avait que Caplet avec lequel je pouvais causer de choses élevées _ de l’ordre de l’art ! _ et avec lequel je sympathisais » _ et faisais de la musique ! Pages 209-210 de Deux musiciens dans la Grande Guerre…

    …

    Le 3 janvier 1915, à propos du « port de médailles bénites«  évoqué dans des cartes de vœux reçues (et jugées par Lucien « bêtes et ridicules« ), Lucien confiait à sa mère : « Il est évident que s’il est heureux pour l’homme de posséder un large sentiment religieux dans la grande acception du mot

    …

    _ les références culturelles (spirituelles) de Lucien ne sont pas (à la différence d’un André Caplet) « religieuses«  au sens étroit du terme ; ou « chrétiennes« , si l’on préfère, comme c’est le cas de l’inspiration de Caplet ; mais plutôt philosophiques en l’espèce d’un paganisme (panthéiste) puissamment présent chez les Tragiques grecs (et Eschyle plus encore que Sophocle) et les Stoïciens : d’où le goût très fort chevillé à l’âme de Lucien, et toute sa vie, pour l’« élévation«  d’inspiration d’un Leconte de Lisle et des poètes parnassiens ; puis, autour du tournant du siècle, des romanistes : Jean Moréas, en l’occurrence, ou un Raymond de La Tailhède, en ses références poétiques de toute sa vie… _,

    …

    il est non moins évident que je considère comme faiblesse d’esprit _ voilà _ le port de médailles bénites et autres objets pris plus ou moins comme fétiches ; il y a là un sentiment puéril et mesquin dont il faut _ en stoïcien ! _ se défendre. J’excuse beaucoup les gens (esprits ordinaires) de donner dans de pareils travers, mais je considère que l’esprit élevé et large que je suis _ voilà : et sans forfanterie _ n’a pas besoin de pareilles choses pour se soutenir. L’idéal élevé que je soutiens en ce moment _ mais pas seulement alors ! _ se suffit à lui-même. Certes, mon sort est entre les mains de Dieu _ ou d’Anankhé… _, il suffit d’un obus pour trancher la question, mais le port d’une médaille quelconque ne peut rien faire à la chose, ce serait trop facile. Laissons cette illusion _ superstitieuse _ à ceux qu’elle berce _ je relève le terme : sa fonction est thérapeutique… _ ; tant mieux, ils puisent là une force ; mais moi je n’ai pas besoin de cette force-là, je la possède en moi-même. (…) Haut les esprits et les cœurs, mais pas de mesquineries, évidemment«  (pages 70-71) ;

    …

    et le 5 : « Je te remercie d’avoir fait brûler un cierge pour moi, mais je ne verrai certainement pas avec plaisir une évolution trop grande _ on note le délicat de la nuance (et de l’appel, en l’élégance de l’impersonnalité indéfinie de son expression…) _ vers ce que je considère comme le contraire d’un esprit large, trouvant en lui-même et en l’idéal de sa vie _ ce sont là des points d’appui majeurs ! pour pénétrer l’idiosyncrasie de Lucien Durosoir ! _ l’élément nécessaire au soutien. Aie confiance, chère maman, aie confiance !«  (page 72); fin de l’incise sur l’« élévation«  revendiquée comme « nécessaire » de l’esprit….

    …

    cf cette analyse très éclairante de Luc et Georgie Durosoir : « Lucien Durosoir et André Caplet passèrent ensemble ces années terribles _ je reprends le fil de ma phrase et de la citation _,

    …

    et leur amitié se scella aussi bien dans les tranchées _ sous le déluge des balles et des obus _ que dans les positions de repli _ un peu tant soit peu moins exposées… _ où ils faisaient de la musique _ de diverses manières : en en jouant (et devant divers publics : notamment le cercle du général Mangin ; ou d’autres officiers supérieurs mélomanes : le colonel Viennot, le colonel Valzi ; etc.) ; mais, plus encore et surtout, en travaillant assidument l’analyse de partitions ; et en s’intéressant au travail même de la composition (y compris en la pratique d’exercices…). L’idée de composer s’affirme _ voilà ! _ de plus en plus fortement dans l’esprit de Lucien Durosoir _ elle fait son chemin…

    …

    Songeant à la fin de la guerre, il écrit, le 12 septembre 1916 : « Je commencerai la composition afin de m’habituer à manier les formes plus libres _ la notation est d’importance ! voilà un axe de priorité de Lucien ! _, et je donnerai, j’en suis persuadé, des fruits mûrs » …« … _ même si Lucien n’a jamais cessé d’y songer, depuis sa formation musicale, au sein du Conservatoire, comme en dehors (il s’en fait renvoyer par le directeur, Ambroise Thomas), notamment auprès de Charles Tournemire ! avec lequel il continuera de travailler : Lucien n’est tiède ni en ses rejets, ni en ses fidélités… _

    ..

    Revenir de la guerre n’est pas, pour Lucien Durosoir, un simple retour au pays _ et au domicile familial de Vincennes. Dans le délabrement économique, mental et physique de nations dont presque toute la jeunesse a été fauchée _ cette Guerre fut rien moins que le premier suicide collectif de l’Europe ; cf le livre lumineux de Stefan Zweig Le Monde d’hier _ souvenirs d’un Européen… ; ou ceux, tout aussi passionnants, d’André Suarès… _, quelle place un violoniste, auparavant de renommée internationale _ tout spécialement en Europe centrale et orientale : bouleversée et ruinée par la défaite, pour l’Allemagne ; dépecée pour l’ancienne Autriche-Hongrie ; ou chamboulée et claquemurée sur soi par la révolution d’octobre, pour la Russie _, peut-il retrouver ? Faut-il totalement renoncer _ au profit de la composition (et de l’œuvre à mener de compositeur) : et Lucien Durosoir s’y adonne intensément ces années 1919-1920 : naissent ces deux années-là rien moins que le premier quatuor à cordes (en fa mineur), le Poème pour violon et alto avec orchestre (deux œuvres, toutes deux, de grande dimension !) et les 5 Aquarelles pour violon et piano ; et l’année 1921, Lucien s’attelle, outre au Caprice pour violoncelle et harpe, qu’il dédie à son ami des tranchées, le magnifique violoncelliste, Maurice Maréchal (« en souvenir de Géricourt (hiver 1916-1917)« , spécifie la dédicace), à la jubilatoirement merveilleuse Fantaisie Jouvence (« Fantaisie pour violon principal et octuor« ) ; à la grande Sonate Le Lis pour violon et piano ;  ainsi qu’au second quatuor à cordes (en ré mineur), de très grande ampleur, ces trois œuvres-là : Lucien disposait-il de beaucoup de temps pour travailler aussi, outre cela, son violon, et surtout se soucier de contacts à des fins d’engagements à des concerts (d’orchestre) où se produire (en soliste) ?..  _ à la carrière de virtuose ? Faut-il consacrer à la « remise à niveau » du concertiste les deux années de travail _ techniquement _ indispensables ? Quel public retrouver _ peut-il être inchangé ? certes, non… _, pour celui qui se faisait acclamer dans l’Europe germanique et centrale, qui avait perfectionné, à vingt ans, son art de l’interprétation auprès des deux plus grands maîtres allemands du violon : Josef Joachim et Hugo Heermann ? _ la France nouvelle a plutôt la tête, elle, à se divertir, en ces Années qui seront bientôt dites folles… Et ce n’est pas vers cela qu’incline le penchant du « génie«  de Lucien Durosoir… 

    …

    Lorsque lui parvient une offre du Boston Symphony Orchestra, en 1921 _ Pierre Monteux, qui le dirige alors, remodèle de fond en comble l’orchestre _, il entrevoit _ comme il y avait pensé _ une nouvelle vie, une renaissance de violoniste (le poste offert est celui de premier violon solo de l’orchestre). L’accident qui rend sa mère impotente en décide autrement : cette fois-ci, il ne partira pas _ mais c’est lui qui prend la décision ! dans l’instant !

    …

    C’est ainsi qu’il décida de _ préférer se consacrer à _ réaliser un rêve, souvent caressé pendant la guerre, durant les longues heures de compagnonnage _ de trois années au quotidien : et d’un travail assidu et passionné _ avec le compositeur André Caplet : composer _ voilà ! Durant ses études, il avait travaillé le contrepoint avec Charles Tournemire et l’écriture avec Eugène Cools, répétiteur d’André Gédalge _ André Gédalge dont un des mots d’ordre (musical !) était « ni littérature, ni peinture«  : une piste de recherche à creuser… Puis, pendant les premiers mois de l’année 1918, dans l’inconfort du pigeonnier de Suippes où il était l’adjoint du sergent colombophile Caplet

    …

    _ Lucien obtient une place de colombophile en octobre 1917 et devient le second du sergent Caplet dans cette fonction (page 188 de Deux musiciens dans la Grande Guerre) ; en novembre, il écrit à sa mère (page 189) : « Ne t’inquiète pas de l’après-guerre : certainement je travaillerai la composition (voilà ! pour le compositeur qu’il va, en effet _ et même exclusivement ! _, devenir !) ; mais, au point de vue violoniste (= instrumentiste), je n’aurai besoin de personne et me pousserai bien moi-même ; mais pour cela je ne resterai pas en France. L’Amérique sera là qui nous (sic) offrira d’énormes possibilités (cf Pierre Monteux ! qui obtient d’y accompagner une tournée des Ballets russes en 1916 ; et y séjournera très activement jusqu’en 1924 ; il finira par se faire naturaliser américain en 1942…) ; il serait idiot de ne pas aller au-devant«  : Lucien avait bien du recul !!!..

    …

    Ensuite, Durosoir et Caplet se trouvent au colombier de Suippes en mars 1918 : « nous n’avons jamais été aussi bien » _ pour travailler la musique… (page 193) ;

    …

    même si, un peu plus tard, le 5 juin 1918 : « C’est demain _ 6 juin _ que j’aurai trente-neuf ans et demi. La quarantaine pointe donc ; c’est un cap _ voilà ! _ pour les hommes ; c’est en général le moment où l’on dételle _ des fantaisies, voire folies, de la jeunesse _ et où on se range _ en la maturité épanouie… Pour moi, je n’ai pas à me ranger, car je ne me suis guère dérangé _ voilà ! Ce qui est le plus triste, c’est de constater que l’âge vient, et que l’on n’a pu rien réaliser ou à peu près _ tiens donc ! _ de ses rêves de jeunesse _ le mot est là ! Il est vrai que, au fond, nous vivons pour nous, de la vie intérieure _ voilà ! ce point est décisif, en Lucien ! _, et si l’on a conscience d’avoir fait des progrès moraux, la vie n’est pas perdue _ le temps de l’œuvre va en effet venir pour Lucien ! qui reprend et récapitulera alors qui était demeuré jusqu’ici, disjoint et épars, seulement virtuel : et avec quel élan, quelle joie, quelle force !.. Nous retrouverons plus tard ces acquisitions«  _ quelle magnifique lucidité prospective ! la vocation du créateur s’exprime là ! _, page 199… _,

    …

    il avait multiplié, sous la houlette du Prix de Rome, les essais et exercices _ voilà ! C’est donc fort de cette lente maturation _ voilà le processus en germination ! _ de ses idées _ sur un terreau ancien ! et déjà excellemment « préparé«  : Lucien Durosoir est inlassablement curieux ! et a une très haute idée de l’Art !.. _, qu’il entreprend, durant l’année 1919, ses premières compositions : en deux ans (1919 et 1920), il produit plusieurs œuvres pour violon et piano (Cinq Aquarelles), un 1er quatuor à cordes et le Poème pour violon et alto avec accompagnement d’orchestre.

    …

    Fin de la référence à l’impact de la relation avec André Caplet-compositeur _ lui aussi va y consacrer les six dernières années de sa vie trop courte (Le Havre, 23 novembre 1878 – Neuilly-sur-Seine, 22 avril 1925), en travaillant surtout chez lui, en Normandie… _

    sur le devenir-compositeur de Lucien Durosoir _ je creuserai la chose, passionnante !, plus tard !

    …

    Je reviens au CD Alpha 164 (Jouvence) et à son immense apport musical !

    …

    Au-delà de la poésie (musicale !) puissante (et combien inventive ! variée et mobile : jamais répétitive ni attendue _ peut-être une leçon que Caplet lui a transmise de Debussy…) des cinq pièces pour deux instruments que sont Caprice (pour violoncelle et harpe, en 1921), Berceuse (pour flûte et piano, en 1934), Incantation bouddhique (pour cor anglais et piano, en 1946), Vitrail (pour alto et piano, en 1934) et Au Vent des Landes (pour flûte et piano, en 1936),

    et fine, et toujours élégante,

    en ces pièces assez brèves _ de 8’37 pour Caprice à 3’52 pour Au Vent des Landes… _ qui jamais ne sauraient si peu que ce soit peser, en dépit de leur composante indéniable, aussi, de gravité, telle l’ombre portée d’une inguérissable tragédie survécue _ apparentant par là le compositeur Lucien Durosoir, au-delà, bien sûr, des styles (lui est très intimement et puissamment français !), à un Béla Bartók et à un Dimitri Chostakovitch, sur les œuvres desquels son œuvre si éminemment originale et singulière, peut sembler aussi, en certains de ses si riches aspects et diaprures, comme anticiper !..

    …

    c’est le tissu complexe, chatoyant de la diaprure _ ce mot me revient ! décidément… _ tout en souplesse _ mobile _ de ses richesses et finesses multiples,

    des grandes pièces que sont la Fantaisie Jouvence (de 20’55, en 1921) et le Quintette pour piano et cordes (de 24’35, en 1925),

    et la force et la vie _ et l’humour aussi : il a quelque chose du rire de Voltaire ! _ de leur flux, et de leurs impulsions et rebonds,

    qui ravissent et emportent la jubilation de l’auditeur,

    par la richesse et la densité, toujours élégante et sans lourdeur, jamais, de ces œuvres si vivantes !

    …

    Aussi suis-je particulièrement impatient de tendre l’oreille (et le cœur) aux autres pièces de grande ampleur _ et permettant un déploiement sur une base contrapuntique _ de Lucien Durosoir :

    je veux dire les pièces symphoniques ;

    …

    et j’entends plus précisément par là

    _ le Poème pour violon et alto avec orchestre, composé en 1920 : inspiré par Le Centaure de Maurice de Guérin _ écrit en 1835-36, et paru, posthume, en 1840 _ ;

    _ Dejanira, étude symphonique, composée en 1923 : d’après Les Trachiniennes de Sophocle _ en une traduction de Leconte de Lisle, parue en 1877 _ ;

    _ Le Balcon, poème symphonique pour basse solo, cordes vocales et cordes instrumentales, composé en 1924 : sur Le Balcon des Fleurs du mal de Baudelaire _ le recueil est paru en 1857 _ ;

    _ Funérailles, suite pour grand orchestre, composée en 1927-30 : à partir de poèmes de Jean Moréas extraits de son recueil Les Cantilènes _ paru en 1886 _ ;

    _ Suite pour flûte et petit orchestre, composée en 1931.

    …

    Oui, je découvre avec de plus en plus d’évidence

    que le génie _ singulier et universel ! _ de Lucien Durosoir se déploie le mieux

    _ avec toute l’amplitude (généreuse tout autant que formidablement exigeante, comme il se doit, pour son auteur !) dont il a besoin _
    dans la diaprure et le tissage riche et généreusement fourni _ à la fois pétri et contrapointé en géniale souplesse et bondissements et rebonds _ des pièces complexes :

    …

    dans l’entremêlement _ contrapuntique : somptueux ! et avec quelles couleurs ! _ des voix dont il tire (= subsume !) ses lignes (claires) de force, au sein de ce tissu ô combien riche, vivant, à la fois mobile et cohérent _ splendidement ! _

    …

    et d’une ampleur de temps, aussi, qui lui est nécessaire _ et à rebours du formalisme : jamais de pures et simples reprises ! on retrouve peut-être ici quelque chose de l’esprit musical d’un Jean-Marie Leclair (1697-1764), qu’aimait tout spécialement Lucien… _ : dépassant les 20 minutes…

    …

    Avec une nécessité de qualité d’écoute équivalente, en quelque sorte (quasi immédiatement jubilatoire !), de la part de l’auditeur, qui doit avec confiance (et très vite jubilation, donc !) s’y plonger, s’y laisser prendre et surprendre,
    face à la richesse de densité de tissu et de vie de pareils chefs d’œuvre, si parfaitement inventifs et originaux en leur singularité !!!
    Quelle évidence très vite alors

    _ et j’en ai d’autres témoignages que celui de ma propre écoute !

    …

    Au passage, la notion de « berceuse » me paraît importante dans la genèse _ et l’historicité (après la Grande Guerre)… _ du travail de composition de Lucien Durosoir :
    outre le titre d’une des Aquarelles de 1920,
    et celui de la « Berceuse funèbre » de 1934 (ainsi que lui-même la qualifie en la « reprenant » et « enrichissant« , ainsi qu’il le dit, en 1950 dans le Chant élégiaque en mémoire de Ginette Neveu),
    la thématique de la « berceuse » est assez souvent présente dans les poèmes, déjà, ayant inspiré d’autres œuvres (musicales, elles) de Lucien Durosoir,
    notamment ceux de Jean Moréas :
    « dorloter« , est-il dit dans Oisillon bleu (extrait des Syrtes, en 1884), à la source de la pièce homonyme de Durosoir en 1927 (cf le CD Alpha 125) ;
    « Voix qui revenez, bercez-nous« , est-il dit dans « Les Cantilènes » (en 1886) qui ont inspiré l’important Funérailles en 1927-30 _ « à la mémoire des soldats de la Grande Guerre« , indique la dédicace…
    Idem pour le A un enfant de Raymond de La Tailhède (dont la réunion des poèmes a paru en 1926), pour la pièce homonyme de Durosoir, en 1930 : « Si, lorsque tu rêves, tu vois le ciel doré, si tu vois cette mer, aux heures de douleur, tes douleurs seront brèves. Quand la vie aura fait ton esprit plus amer, tu te rappelleras ces fantômes magiques, pour t’endormir au souvenir de leurs musiques« …
    Cf aussi l’Incantation bouddhique de 1945…
    …
    Il y a là une des fonctions _ consolatrice : en surmontant ! « Haut les esprits et cœurs !«  dit-il à sa mère le 3 janvier 1915 ; afin de prévenir toute pente vers quelque apitoiement !.. _ de l’Art, et de la musique, me semble-t-il, pour Lucien Durosoir,
    jusque dans la grandeur de sa force de composition
    _ ni doloriste, ni tiède, ni mièvre : aux antipodes de tout cela !

    …

    La dimension de « grandeur » (voire de sublime ! _ mais sans le moindre pathos ! _ en une « élévation » évidente !) y étant ô combien prégnante, mais en toute lucidité, et sans la moindre vanité !

    …

    Par ce qu’elle réussit à surmonter et à ordonner jusque dans le tragique des vies qui passent et, parfois, ne donnent pas leurs fruits :

    par son style !

    c’est-à-dire la noblesse toute probe (et vraie !) de sa retenue et de sa simplicité _ et élégance, ainsi qu’humour _ au sein de la vie et du flux de la complexité vibrillonnante ! _ rien de simplificateur en cette transmutation, bien sûr !

    …

    http://durosoir.megep.pagesperso-orange.fr/images/portrait_lucien.gif

    Lucien Durosoir,

    dessin à la mine de plomb

    par Jean Coraboeuf _ 1914.

    …

    C’est aussi l’homme Lucien Durosoir, qui transparaît ainsi  _ mais sans expressionnisme seulement débridé ; ni « brutisme« , si j’ose le dire ainsi… _ dans cette œuvre si riche (= généreuse !), et si maîtrisée _ par la qualité de patience et de maturation à l’égard du passage du temps ! en la vie… _ en la noblesse du flux qu’elle transcende.
    …
    Et si je puis ajouter une note plus personnelle,
    je dois dire que je me sens plus que pleinement en accord avec cette esthétique ! J’en jubile !

    …

    Un dernier mot pour saluer le goût de l’initiateur singulier de l’édition discographique de l’œuvre-Durosoir :

    je veux dire Jean-Paul Combet, le créateur d’Alpha,

    qui nous donne là _ lui aussi généreusement _ à écouter, au disque,

    mieux qu’un  jalon majeur de la musique française au XXème siècle ! mieux qu’un égal d’un Debussy et d’un Ravel !

    je veux dire

    un génie musical de l’humanité.

    …

    Merci, Jean-Paul,

    d’avoir su si bien écouter, en sa fondamentale pudeur, la demande de reconnaissance musicale (de compositeur) post mortem

    de Lucien Durosoir lui-même,

    via les voix d’abord de son fils, Luc, et de sa belle-fille, Georgie Durosoir !

    …

    Désormais, le chant d’un musicien génial est en passe d’atteindre et toucher toutes les oreilles et tous les cœurs et esprits

    des mélomanes

    de par la planète !

    …
    C’est dire mon impatience d’écouter les opus Durosoir qui vont suivre…
    Et je crois savoir que l’opus discographique n°4 est d’ores et déjà enregistré !

    …

    Vive le chant si puissant et singulier de Lucien Durosoir !

    Ce CD Alpha 164 Jouvence est une pure merveille !

    …

    Durosoir, ou le secret de la jeunesse transcendée

    en sa dimension, sensible musicalement, d’éternité !

    Voilà ce que nous révèle en sa générosité assumée Jouvence !

    …

    Titus Curiosus, le 29 juillet 2010

    …

    Post-scriptum :

    comme pour les CDs Alpha 105 Musique pour violon & piano

    et Alpha 125 Quatuors à cordes,

    la notice par Georgie Durosoir du livret de ce CD Alpha 164 Jouvence

    est un enchantement de finesse, précision et justesse…

  • Aimez-vous Brahms ? A la folie (douce)…

    Après la « joie-Mendelssohn« 

    …

    et sa filiation avec celle (autre joie ! « Sturm un Drang« …) de Carl-Philipp-Emanuel Bach,

    via le maître de Félix, Carl-Friedrich Zelter ; ainsi que la grand-tante de Félix, Sarah Levy

    (quand la curiosité fait « fouiller » et « creuser » un peu !.. voilà ce qui se « découvre » !.. « wow« , comme dit l’ami Plossu !) ;

    …

    filiation dont j’ai pris conscience en m’interrogeant (un peu) sur l’ivresse (de joie !) que me procurent

    et le double « Concerto pour violon, piano et orchestre à cordes » du 6 mai 1823 ;

    et les 12 (ou 13) « Symphonies pour cordes » d’entre 1821 et 1823 ;

    et le sublimissime « Octuor » de 1825,

    tous du sublime « felix felicissimus » !!!

    …

    et via les interprétations _ car c’est aussi crucial ! le maillon absent, c’est pour nous, auditeurs, toute la chaîne qui casse ! _

    de Kremer-Argerich-les Orpheus (en 1989 pour le CD Deutsche-Grammophone) ;

    Concerto Köln (en 1994-95-96, pour les 3 CDs Teldec) ;

    et de Christian Tetzlaff, Isabelle Faust, Lisa Batiashvili, Antje Weithaas, Rachel Roberts, Ori Kam et Tanja Tetzlaff & Quirine Viersen, pour le CD Avi :

    …

    tous CDs exceptionnels !!!

    …
    Cf mon article d’il y a trois jours, le 17 octobre : « Le Bonheur de Félix Mendelssohn« …

    …

    …

    Après la « joie-Mendelssohn« , donc,

    voici ce jour la « tendresse-Brahms«  ;

    ..

    une « tendresse » mâtinée d’inquiétude, et in fine, de « regret » ;

    teintée, en conséquence de quoi, d’un « voile« ,

    …

    un voile « hambourgeois« , c’est bien connu

    (Brahms, né le 7 mai 1833 à Hambourg et mort le 3 avril 1897 à Vienne, est, et à jamais, un enfant de la ville hanséatique de l’embouchure de l’Elbe) :

    …

    ce « voile hambourgeois » transparaît dans l’existence viennoise (et autrichienne), à partir de 1962, de Johannes Brahms : en 1862, Brahms a alors vingt-neuf ans ; il passera à Vienne, la capitale continentale de la MittelEuropa, l’essentiel de ses trente-cinq autres années (de vie et d’œuvre)… _ ;

    …

    Après la « joie-Mendelssohn« , donc, voici, en suivant, aussi, la « marche » du siècle,

    la « tendresse-Brahms » ;

    …

    une « tendresse » mâtinée d’inquiétude, et in fine, de « regret » ;

    teintée, en conséquence de quoi,

    d’un indéchirable « voile » léger

    _ une « gaze » ultra-fine… _

    de « sensucht« ,

    qui vient mouiller d’un rêve de brume

    les journées transalpines de soleil des abords de la Puszta, à Vienne :

    …

    juste après Vienne, et en suivant le Danube qui s’écoule vers l’Est (et la Mer Noire ; cf le récit magnifique, « Danube« , du très grand Claudio Magris…),

    commence tout aussitôt, en effet, l’immense _ et dépourvue d’horizon _ plaine de Hongrie,

    la Trans-Leithanie :

    Joseph et Michaël Haydn sont natifs des bords de cette toute petite rivière-frontière, entre l’Autriche et la Hongrie, qu’est la Leitha…

    …

    De Brahms,

    le sublime compositeur des « Klavierstücke » (et « Fantasien » et « Intermezzi« ) opus 116, 117, 118 & 119 (20 au total ! seulement, pour de telles « merveilles » de moins de cinq minutes chacune… :

    …

    écouter les versions de ces « Klavierstücke« 

    de Wilhelm Kempf, en 1964 _ CD Deutsche Grammophone 437 249-2 _ ;

    Radu Lupu (sans les 116) en 1971 et 1978 _ CD  Decca 417 599-2 _ ;

    ou Stephen Bishop-Kovacevich (sans les 118) en 1983,

    en priorité, me semble-t-il :

    un bagage pour l’île déserte !..

    …

    de Brahms, donc,

    …

    voici que je viens de « tomber« sur une version

    à « tomber à la renverse« ,

    et ce, à chaque nouvelle écoute _ je ne m’en lasse pas ! _

    de son « Quintette pour piano et cordes » opus 34…

    …

    Déjà,

    après un somptueux CD « Ravel, Debussy, Fauré String Quartets » en 2008 (CD Virgin Classics 50999 519045 2 4),

    le jeune quatuor français « Ebene« 

    venait de nous gratifier d’un magnifique « Brahms String Quartet n°1 + Piano Quintet« , avec l’appoint de la jeune (excellente) pianiste Akiko Yamamoto :

    …

    tout d’une confondante douceur ! d’une onctuosité délectable

    (il s’agit du CD Virgin Classics 50999 216622 2 5) ;

    …

    et voici que,

    après ma toute récente « découverte » du CD enthousiasmant

    _ et c’est encore un euphémisme ! à réveiller les mélomanes prématurément morts…_,

    en concert au « Spannungen Chamber Music Festival » de la centrale hydroélectrique de Heimbach, le 11 juin 2008, par Christian Tetzlaff et ses amis,

    des « Octuors » de Félix Mendelssohn et Georges Enesco :

    le CD « Mendelssohn-Enescu Octets for strings » AVI 8553163

    (à thésauriser !!!),

    …

    je me mets en recherche

    …

    et d’autres réalisations de ce violoniste « magique » qu’est Christian Tetzlaff

    _ à la hauteur, au moins, magnifique des Viktoria Mullova, Gil Shaham et Vadim Repin,

    ces autres « magiciens » de la musique (et pas seulement du violon !)…

    …

    et de ce que peut bien être ce « Spannungen Chamber Music Festival«  à Heimbach,

    jusqu’ici inconnu de ma petite « curiosité » ;

    …

    découvrant au passage que l’énigmatique photo (sans légende dans le livret ; et qui n’est pas celle d’un des onze interprètes des deux concerts de ce CD, données elles aussi par ailleurs en ce CD, mais « légendées« , elles…) se trouve être celle de l’âme (ou animateur en chef) de ce Festival, le pianiste Lars Vogt ; mais ce n’est là qu’un « détail«  _ même si « le diable s’y cache« … _, au regard du reste : les découvertes musicales !

    …

    Je m’en enquiers donc auprès de Vincent Dourthe, le très compétent (et magnifiquement probe, dans ses « conseils« ) « responsable » de l’excellent « rayon Musique » de la librairie Mollat (probablement grâce à la profonde mélomanie, passionnée, de Denis Mollat lui-même) ;

    …

    Vincent se souvient aussitôt d’un CD (double) que lui avait commandé une cliente, à la suite d’une émission d’écoutes comparées (à l’aveugle, mais assurément pas en sourds !!!), sur France-Musique, où ce CD-ci de 2 concerts des 12 et 6 juin 2005, à ce « Spannungen Chamber Music Festival » de Heimbach…

    …

    _ le nom m’évoque bien les terribles diatribes du génialissime Thomas Bernhard (9 février 1931, Heerlen, Pays-Bas – 12 février 1989, Gmunden, Autriche) contre certains « villages«  autrichiens, proches de sa ferme fortifiée des environs de Gmunden, en Haute-Autriche, dans le Salzkammergut,

    dans certains de ses textes enflammés (par exemple « Extinction _ un effondrement« .., et qui nous manquent tellement maintenant désormais, depuis la disparition de Thomas Bernhard, il y a vingt ans ;

    je n’ai retrouvé ce ton-là que chez Imre Kertész ; par exemple son « nécessaire » _ et c’est encore un euphémisme ! pardon ! _, lui aussi, « Liquidation«  (« sur » lequel j’ai écrit moi-même, si j’ose dire, un « Lire « Liquidation«  d’Imre Kertez _ ou ce qui dure d’Auschwitz« , inédit _ lecture à lire in extenso en mon article du 8 novembre 2022 : « «  (ajout du 10 juillet 2023)… _ ;

    mais ici je m’égare ;

    revenons plutôt à Brahms et à ses interprétations (au concert et au CD) par des musiciens enflammés !!! _

    …

    Vincent se souvient, donc, d’un CD (double) que lui avait commandé une cliente, à la suite d’une émission d’écoutes comparées (à l’aveugle, mais assurément pas en sourds !!!), sur France-Musique,

    où ce CD-ci

    l’avait emporté sur toute la (riche et redoutable en qualité !) concurrence discographique :

    …

    il s’agit du double CD AVI « Brahms Piano Quintet op. 34 – Sextett op. 36« ,

    par Lars Vogt, Christian Tetzlaff, Veronika Eberle, Hanna Weinmeister & Julian Steckel, pour le « Klavierquintett » en fa mineur, opus 34 ;

    et Isabelle Faust, Christian Tetzlaff, Stefan Fehlandt, Hanna Weinmeister, Gustav Rivinius & Julian Steckel, pour le « Streichsextett » n°2, en Sol Majeur, opus 36…

    …

    Vincent en avait commandé un second exemplaire pour le magasin :

    c’est lui qui vient de faire mon bonheur de « chercheur » un tant soit peu « curieux« …

    …

    De fait, l’interprétation du « Quintette à cordes avec piano » en fa mineur, opus 34 de Brahms, lors de ce concert de Heimbach, le 12 juin 2005, par Christian Tetzlaff et ses amis, ses copains (quels musiciens !),

    est une merveille absolue

    (de vie et de musique !) ;

    …

    cette fois-ci, et à nouveau ;

    comme pour le concert du 11 juin 2008, et l’« Octuor » de Mendelssohn ;

    …

    et pour le concert du 12 juin 2008, et l’« Octuor«  d’Enesco ;

    …

    et pour le concert du 6 juin 2005, et le « Sextuor » n°2, en Sol Majeur, opus 36 de Brahms !..

    …

    Ces CDs AVI du « Spannungen Chamber Music Festival«  de Heimbach

    qu’anime Lars Vogt,

    …

    ainsi que ces concerts eux-mêmes, bien sûr ! dont ces CDs sont les « prises live » et la « conservation« , pour les mélomanes du monde entier…

    …

    et ce « Spannungen Festival » lui-même (à la Centrale hydro-électrique de Heimbach),

    …

    comme ces musiciens amis de Christian Tetzlaff et Lars Vogt,

    …

    sont donc tous ! « à suivre«  :

    …

    une priorité musicale !

    …
    Quel summum de bonheur pour tous ceux qui aiment passionnément la musique !

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 20 octobre 2009

  • La joie Bach : de sublimes sonates à l’orgue Aubertin de Saint-Louis en l’Île par un « solaire » Benjamin Alard

    Des « Sonate a 2 Clav. & Pedal » (BWV 525-530) de Johann Sebastian Bach _ datées « des années 1723-1725« , à l’approche de la quarantaine du maître (1685-1750) _,

    Gilles Cantagrel les présente, page 14 de ses « notes » du livret de ce CD Alpha 152 _ « Sonate a 2 Clav. & Pedal BWV 525-530 » de Johann Sebastian Bach par Benjamin Alard à l’orgue Pascal Aubertin de Saint-Louis en l’Île, Paris… _,

    comme,

    par « leur beauté intrinsèque comme leur puissance poétique« ,

    « des chefs d’œuvre de la musique d’orgue« ,

    tous auteurs confondus, si j’ose dire, et au-delà du seul génie de Bach lui-même ; et « devenues des pièces majeures des programmes de récitals » des plus grands organistes…

    …

    Gilles Cantagrel se ralliant par là même à l’avis du tout premier biographe de Bach, Johann-Nikolaus Forkel (1749 – 1818), en son décisif « Über Johann Sebastian Bachs Leben, Kunst und Kunstwerke« , publié par Hoffmeister & Kühnel, à Leipzig en 1802 (soit la « Vie de Jean-Sébastien Bach » dans l’édition Flammarion de novembre 2000) :

    …

    « La copie la plus ancienne de ces œuvres est due pour partie à Wilhelm Friedemann Bach _ Weimar, 1710 – Berlin, 1784 _, fils aîné du compositeur, et pour partie à sa belle-mère, Anna Magdalena Bach, seconde épouse de Jean-Sébastien. Cette copie demeura en la possession de Wilhelm Friedemann, ce qui accrédite le propos de Forkel _ indique Gilles Cantagrel, page 15 des « notes«  du livret du CD _, premier biographe de Bach _ en 1802, donc _, tenant de la bouche même de l’intéressé _ Wilhelm Friedemann _ que

    « Bach écrivit ces sonates pour son fils aîné Wilhelm Friedemann. C’est en les étudiant que Wilhelm Friedemann se préparait à devenir le grand organiste _ lui-même, à son tour ! sur les leçons de son père… _ que je connus _ dit Forkel, donc, en 1802 _ dans la suite.

    …

    Il est impossible de vanter assez le mérite de ces sonates, composées alors que leur auteur, parvenu à l’âge mûr _ peu avant ses quarante ans, donc _, se trouvait en pleine possession de ses moyens : on peut les considérer comme étant son chef d’œuvre en ce genre (…). Il existe de Bach d’autres sonates pour l’orgue : elles sont dispersées dans diverses mains et doivent être comptées parmi ses meilleures œuvres, sans qu’elles puissent égaler celles que je viens de mentionner » _ fin de la citation de Forkel.

    …

    Et « c’est là le seul témoignage historique que nous possédions sur ces œuvres« , précise encore Gilles Cantagrel, page 15, qui ajoute cependant que « il est possible d’en reconstituer avec vraisemblance la genèse à partir de ce document » même :

    …

    « On sait que Bach veilla avec le plus grand soin, un soin que l’on peut même qualifier d’écrasant, à l’éducation musicale de son fils aîné qui manifesta très tôt des dons exceptionnels. A la fin du siècle _ le XVIIIème… _, Cramer rapporte que Bach « n’était satisfait que du seul Friedemann, le grand organiste ». Il lui enseigna le clavecin, l’orgue, le violon, et toutes les disciplines de l’écriture musicale. A son intention, il écrivit ses premiers ouvrages didactiques, « Inventions » à deux voix et « Sinfonie«  à trois voix, qui sont tout autant un traité de contrepoint que des exercices pour les doigts. Puis le premier livre du « Clavier bien tempéré« . Et il n’est pas douteux que c’est dans l’« Orgelbüchlein« , le « Petit Livre d’Orgue«  de son père, que le jeune garçon, déjà claveciniste aguerri, put faire son apprentissage d’organiste. Peu après, les six « Sonates en trio«  _ enregistrées ici, en ce CD Alpha 152 _ allaient le rompre à la haute école instrumentale, ce qui devait lui permettre de participer aux exécutions des cantates dominicales _ à Leipzig _ en tenant la partie d’orgue obligé des œuvres composées au cours de l’année 1726. Il avait quinze ans.

    …

    Mais on sait le labeur harassant qui, à la même époque, dans les premiers temps de son cantorat à Leipzig, attendait Bach. En composant, faisant copier et répéter, puis exécuter une nouvelle cantate chaque dimanche, durant ses quatre ou cinq premières années leipzicoises, il allait constituer un répertoire qu’il pourrait exploiter les années suivantes.

    …
    Mais il ne lui restait guère de temps pour songer à d’autres œuvres nouvelles.
    Aussi n’est-il pas possible qu’à ce moment il ait pu composer les
    « Sonates en trio » _ voilà la déduction importante de Gilles Cantagrel, page 16.

    …
    A l’examen, au contraire _ poursuit celui-ci sa « déduction« … _, il apparaît _ voici l’enseignement majeur pour nous ! _ que leurs dix-huit mouvements sont, au moins en grande partie _ et cela s’entend ! se savoure ! et avec quelle sublime délectation, même !.. _, sinon en totalité, des adaptations de pages antérieures, de musique de chambre essentiellement _ pour la cour du prince, si délicieusement mélomane, de Cöthen, Léopold d’Anhalt-Cöthen, à l’excellentissime service musical duquel Bach demeura de 1717 à 1723. Seule la sixième Sonate pourrait être une création entièrement neuve. Pour certaines d’entre elles, du reste, des états originaux sont connus ; de même qu’on en connaît des résurgences ultérieures« …

    …
    Autre précision intéressante de Gilles Cantagrel, en son si riche, comme chaque fois, livret, page 18 :

    …

    « Les « Sonates » occupent une place tout à fait particulière dans l’œuvre de Bach, à côté des « Concertos » transcrits d’après des originaux ultramontains _ c’est-à-dire italiens : notamment Antonio Vivaldi ! _, puisqu’il s’agit de pièces pour l’orgue qui ne sont pas destinées à l’église _ ni au culte _ ; et ne sauraient y être exécutées, en tout cas pas dans le cadre d’une cérémonie cultuelle _ voilà ! _, messe ou vêpres _ ou autres encore… On n’y relève d’ailleurs pas trace _ en effet ! _ de motif de choral » _ d’après le legs canonique de Luther..

    …
    Cependant Gilles Cantagrel précise, et sur un mode interrogatif fort intéressant :

    « Mais tel ou tel mouvement ne pourrait-il cependant trouver place dans le déroulement de ces grandes liturgies de la musique et de la parole _ sur le modèle des « Abendmusiken«  de Franz Tunder et Dietrich Buxtehude à Sainte-Marie de Lübeck, par exemple… _ qu’affectionnaient alors les luthériens allemands ?

    …

    Et _ de plus, en effet ! _ existe-t-il une frontière bien nette entre le sacré et le profane _ baroques _, en ce temps où « tout citoyen est sociologiquement chrétien » ? Il suffit de voir comment ces œuvres sont constituées de pages ici assemblées, ayant connu d’autres parures sonores ou appelées à d’autres usages _ oui !

    …
    Il n’empêche que le tout
    _ de ces six « Sonates« -ci _ forme un ensemble d’une remarquable cohérence dans sa diversité _  oui ! c’est même un caractère fondamental du « Baroque«  ; qui n’est ni le maniérisme ; ni le rococo…

    …

    Certes, les six « Sonates » respectent toutes la coupe en trois mouvements de la « sonata di camera » italienne _ oui ! (…) De l’économie du matériau , Bach tire toujours la plus grande substance sonore et le plus miraculeux équilibre entre la densité et la transparence _ formulation magnifique de pertinence. C’est l’ineffable poésie des mouvements lents, dans les amples festons de la mélodie rêveuse du « Largo » de la Sonate 2 ; le chant désolé du « Lento » de la Sonate 6 ; et plus encore, peut-être, la poignante méditation du « Largo » de la Sonate 5. Mais que d’énergie vitale dans les mouvements animés : le « Vivace » vertigineux qui conclut la Sonate 3 ; ou l’ »Allegro » final en coupe de rondo de la Sonate 6 qui referme le recueil, en un jubilatoire tournoiement de motifs bondissants ! », pages 18-19…

    …

    De la remarque suivante, page 19 du livret du CD : « contrairement à l’habitude de l’époque pour la musique d’orgue, que l’on notait sur deux portées seulement« ,

    Gilles Cantagrel déduit encore ceci :

    « les sonates sont _ ici _ notées sur trois portées, correspondant à la main droite, à la main gauche et aux pieds intervenant sur le pédalier, parfait reflet de l’écriture en trio _ des sonates de musique de chambre. C’est là sans doute _ et c’est tout à fait éclairant _ un souvenir _ ou même davantage ! _ de l’instrumentation d’origine de la plupart de ces pages ;

    …

    mais il y a plus,

    puisque cette disposition isolant chaque partie

    équivaut à la notation « en partition », que l’on pratiquait encore à cette époque, celle de « L’Art de la fugue » ou du « Ricercar » de l’« Offrande musicale« .

    …

    Cette écriture d’une parfaite lisibilité _ que sert ici si splendidement l’intelligence musicale de Benjamin Alard à « son«  orgue Aubertin de Saint-Louis en l’Île _ est pour Bach une façon d’inciter à prendre la plus grande intelligence du texte, de son réseau contrapuntique si serré, si étroitement maillé, tout en invitant l’interprète à individualiser chacune des trois parties, quant à sa couleur, à son phrasé, à son articulation.
    …
    Et c’est bien là l’un des défis techniques _ lumineusement relevé : quelle splendeur musicale que celle de Benjamin Alard ! _ lancés par le compositeur à l’exécutant _ servant sa musique _, chargé de traduire la vivante autonomie de chacune des voix en dialogue _ oui ! et comment ! à l’instar du « dialogue des Muses« … _ avec les autres. Il lui faut posséder une indépendance parfaite des doigts et des pieds, dans leur non moins parfaite interdépendance. Faire entendre comment un personnage renchérit sur un autre ou s’y oppose. On comprend bien la fonction didactique _ quelle chance eut le jeune Wilhelm Friedmann d’apprendre à un tel « matériau didactique » à un tel degré : royal !!! _ qui est aussi celle de ces chefs d’œuvre« …

    …

    Quel interprète splendide est déjà, lui aussi, aujourd’hui, le jeune et si merveilleux Benjamin Alard !!!

    …

    Que son professeur Elisabeth Joyé,

    visible, ainsi que Jean-Paul Combet (et Hugues Deschaux) sur la dernière des photos prises lors de l’enregistrement de ce CD par Robin Davis, donnée page 50,

    ait apporté aussi ici

    son « aide précieuse & amicale » (page 5),

    illustre l’importance de ces miraculeuses filiations musicales…

    …

    Grand merci à eux tous

    pour ce qu’ils nous donnent si splendidement

    …

    _ « jubilatoirement«  :

    c’est le mot de mon titre,

    comme celui qu’utilise, page 3, Jean-Paul Combet en sa courte présentation de ce CD :

    …

    « la difficulté _ d’exécuter une sonate à trois voix pour un musicien soliste, tel que, ici, l’organiste _ ne demande pas une technique ostensiblement et vainement virtuose, mais une capacité cérébrale de totale indépendance des trois voix (main droite, main gauche, pieds).

    …

    Pour les avoir pratiquées autrefois, je peux témoigner _ indique donc Jean-Paul Combet _ à la fois de cette difficulté

    et du plaisir jubilatoire _ soit la « joie » de mon titre d’article ! _

    que procure la conduite d’un tel « attelage »,

    qui traite l’orgue comme un ensemble de musique de chambre«  _ rien moins ; et le principal est là !.. _

    …

    Grand merci à eux tous

    pour ce qu’ils nous donnent si splendidement, donc,

    d’une telle si belle musique !!! 

    …
    Titus Curiosus, ce 15 septembre 2009