Étiquette : narcissisme

  • Pour alourdir le dossier d’Arkadi Volodos, ou « l’insupportable lourdeur du paraître »…

    En complément à mon article d’hier 3 février 2025 «  » collectant mes précédents articles sur les Brahms très maniérés à mes oreilles d’Arkadi Volodos,

     
    voici, ce mardi 4 février, de plus brèves remarques, données seulement au passage, et par comparaison avec d’autres interprètes, en de précédents articles miens sur le jeu de Volodos en ses Chopin, Beethoven, Blasco de Nebra et Mompou,
    en comparaison, donc, avec des interprètes qui m’agréent bien davantage que lui, tels que Leif Ove Andsnes, Ronald Brautigam, Josep Colom ou Stephen Hough ;
    et c’est assez parlant ! :
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    « Pour son premier CD Chopin intégralement consacré à ce compositeur, Leif Ove Andsnes nous offre un parfait jeu droit, pleinement classique, vibrant de tendresse maîtrisée, sans la moindre once de maniérisme ; à comparer à l’insoutenable Volodos (cf l’article lucide L’Insoutenable lourdeur du paraître, d’Alexandre De Louit, le 1-2-2004, sur le site de Res Musica ; les choses ne se sont pas arrangées depuis… ni de froideur non plus ! ».

    …
    « Ronald Brautigam est un prodigieux, en même temps qu’éminemment simple : quel grand art d’y parvenir à ce point !, pianiste magicien, au jeu d’une magnifique vitalité, et naturel ! sans le moindre maniérisme, jamais ! Un anti Arkadi Volodos, en quelque sorte (un chichiteux qui s’écoute lui-même au lieu de se mettre à l’entier service des œuvres auquelles il s’essaie : un narcissique que j’abomine)… »
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     « Et tout un chacun peut en juger sur you tube, qui met en ligne de quoi écouter l’intégralité (de 56′) de ce magique CD de 6 Sonates (57′ 58) et de 2 Pastorelas (14′ 46) de Manuel Blasco de Nebra, interprétées par Josep Colom _ et lui seul ! Nul ne l’ayant égalé !!! Et certainement pas le sur-évalué Javier Perianes, ni l’insupportable de maniérismes Arkadi Volodos… »
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    « Si la dédicataire du quatrième cahier, Alicia de Larrocha, n’a laissé que ce témoignage partiel pour Decca, si Arcadi Volodos _ un interprète qui ne m’agrée pas : ni sobre, ni chaleureux… _ n’a gravé que des extraits de l’ensemble (Sony, 2018), d’autres se sont lancés dans l’intégrale, souvent avec bonheur. »
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    Mais je tiens aussi et surtout à donner ici et en entier le lucidissime (!) avis d’Alexandre De Louit en son article, assez génialement intitulé « L’insoutenable lourdeur du paraître », paru sur ResMusica le 1er février 2004, à propos d’un concert Scriabine, Rachmaninioff, Schubert, Liszt, Saint-Saëns, donné par Arcadi Volodos au Théâtre des Champs-Elysées le 12 janvier 2004 :
    https://www.resmusica.com/2004/02/01/linsoutenable-lourdeur-du-paraitre/
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    Arcadi Volodos : l’insoutenable lourdeur du paraître 

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    Le fait que le grand répertoire pianistique ait été tellement entendu et enregistré pousse certains pianistes d’aujourd’hui à ne l’aborder, pour ainsi dire, qu’au second degré : à travers un mentor, de préférence décédé. Au disque comme au concert, affiche la référence à Vladimir Horowitz : courtes pièces brillantes du répertoire (de son répertoire), refus des intégrales et des cycles ; surtout, transcription des œuvres, improvisations et versions enjolivées enregistrées par le « Satan en personne » du piano (dixit Clara Haskil).

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    La prouesse n’est pas nouvelle ; elle n’en est pas moins impressionnante, on l’a déjà constaté, au disque comme au concert. Cependant, le problème d’un pianiste qui a fait sa réputation sur une technique ostentatoire est qu’il doit ensuite conquérir ses lauriers de musicien « sérieux » – tout en ne décevant pas un public qui attend, bien évidemment, les morceaux de bravoure.

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    Le programme de ce concert est tout juste fait pour cela : une sonate de Schubert et des Scriabine tardifs, répertoires réputés austères ; des enchaînements de pièces d’auteurs pianistes (Liszt, Scriabine, Rachmaninoff), sans aucun « tube » toutefois et en prenant soin d’aligner plusieurs pièces lentes ; enfin, un ou deux morceaux de pure pyrotechnie pour couronner chaque partie.

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    Cela donne-t-il un concert entièrement satisfaisant ? Certes, la séduction est là, la vélocité aussi, aussi étincelante qu’au disque : les traits les plus ébouriffants passent avec une aisance sidérante. De ce point de vue, n’hésitons pas à dire que le modèle est dépassé, le jeu d’Horowitz n’ayant jamais été d’une propreté irréprochable.

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    En revanche, les doigts d’Horowitz n’étaient pas seulement ces « chevaux de course racés » (mot d’un autre pianiste : Tamás Vásáry) courant au triple galop sur la mécanique allégée de son célèbre Steinway. Ils étaient surtout le véhicule d’un sublime kaléidoscope de couleurs pianistiques. Qu’on écoute les derniers enregistrements de sonates de Scarlatti, et tous ses Scriabine : la vie de la polyphonie est d’une incroyable rigueur derrière l’impact immédiat du timbre. Chaque voix a sa couleur et chante avec sa couleur : car le maître a toujours avoué se mettre à l’école des grandes cantatrices du passé. La polyphonie est bien là chez Volodos ; mais la couleur ? le cantabile ? Comment faire vivre la Mélodie ou le Prélude en sol majeur (op. 23/5) de Rachmaninoff sans les références lyriques qui, de toute évidence, hantent le compositeur ?

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    Reste la virtuosité. On ne se donnera pas le ridicule de contester celle d’. Mais la vraie, la transcendante, pas celle des bêtes à concours mais celle des monstres sacrés auxquels il se réfère, réside-t-elle dans la facilité, dans la vitesse, dans le phénomène ? Arrau disait que pour faire leur effet, les traits ardus devaient avoir l’air ardu (il parlait du stretto de la 1ère Ballade) ; et de blâmer justement la manière d’Horowitz. Or, les effets d’Horowitz correspondent toujours à une prise de risques : plutôt que de se reposer sur ses dons, il se fragilise, se met en danger, recréant ainsi une difficulté qui ne lui est pas naturelle. C’est ce qui provoque ces strepitoso d’octaves alternées (précisément, dans la 1ère Ballade), et cette incroyable impression de tension que dégagent ses grandes interprétations – et aussi un certain nombre de fausses notes.

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    Prenez le trait d’octaves du 1er Concerto de Tchaïkovski, qu’Horowitz ne fait jamais deux fois de la même façon et qui est toujours aussi électrisant. Dans l’enregistrement de 1943 avec Toscanini, le plus féroce contempteur de l’œuvre et du pianiste se lèvera de son fauteuil pour applaudir. Voilà : c’est cela, un virtuose. Vous avez beau vous défendre, vous êtes arraché à vos habitudes, vous êtes (passez-moi l’expression) scotché – ou soulevé. Cela inclut une part nécessaire d’improvisation : encore une fois, Horowitz n’a jamais joué deux fois le même texte, soit dans ses œuvres (Fantaisie sur Carmen, Stars and Stripes) soit dans ses adaptations (Tableaux d’une exposition, Danse macabre). La Danse macabre, Volodos la joue beaucoup plus clairement, beaucoup plus sûrement, et même beaucoup plus musicalement que l’auteur de l’arrangement lui-même. A-t-elle la même saveur ? le panache désinvolte de la version Horowitz (sur le CD Horowitz Encores, BMG import) est cruelle pour le maelström très étudié de son cadet.

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    On pouvait s’en douter, c’est la « petite » sonate de Schubert qui signe la déception. Le désir de « faire délicat » n’aboutit qu’à « faire joli ». Encore une fois, on est tenté de faire le parallèle avec son modèle : pourquoi Horowitz arrive-t-il à rendre passionnante la moindre œuvrette de Clementi alors que, sous les doigts de Volodos, les thèmes légers de cette œuvre certes secondaire sonnent comme un maladroit sous-Mozart ?

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    On en revient à la couleur : de même qu’Horowitz trouve l’inspiration, pour son Rachmaninoff, dans la voix lyrique, de même il aborde le répertoire classique ou post-classique avec la mémoire de toutes les partitions d’orchestre qu’il lisait et réduisait à vue depuis son adolescence. Car la culture n’est pas inutile chez un pianiste. C’est grâce à elle qu’une sonate de Mozart sonne, par Arrau, comme le Requiem ou Don Giovanni ; par Horowitz, comme l’ouverture de Così. Et que la Danse macabre pourrait sonner comme autre chose que du très beau piano avec beaucoup de passages très rapides et très tonitruants.

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    Dans son répertoire comme dans son jeu, Arkadi Volodos force des comparaisons qui ne le flattent pas forcément. Cela dit, le seul fait qu’on puisse l’y soumettre dit assez le niveau de piano où il se situe : parmi les grands. Peut-être attend-on (et attend-il) de lui encore plus… il n’a que trente-deux ans, après tout. Mais, à juger seulement ce qu’on a entendu, cet Horowitz sans Horowitz, c’est du grand opéra en version de concert, du Krug sans les bulles.

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    Crédit photographique : (c)DR.

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    Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 12.I.2004. Alexandre Scriabine : Enigme, op. 52/2Guirlandesop. 73/1, Sonate n° 8 op. 66. Serge Rachmaninoff : Mélodie op. 3/3, Préludes op. 32/10 & 5, op. 23/10, Daisies op. 38/3, Esquisse orientale, Polka italienne. Franz Schubert : Sonate n° 6. Franz Liszt : 123e Sonnet de Pétrarque, 6e Consolation, Il Penseroso. Camille Saint-Saëns : Danse macabre (arrt Liszt/Horowitz). Arcadi Volodos, piano.

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    Voilà !
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    A très bon entendeur, salut !
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    Ce  mardi 4 février 2015, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • Interpréter les Intermezzi de Brahms : un pianiste décidément maniéré, Arcadi Volodos

    Après mon admiration de l’interprétation des Intermezzi de Brahms par Vladimir Feltsman 

    _ cf mon article du 21 août : … _,

    …

    je me repasse l’interprétation d’un pianiste dont je supporte mal le maniérisme

    et l’insupportable écoute de soi

    _ « L’ai-je bien descendu ?« … _

    Arcadi Volodos ;

    …

    chéri, à mon permanent et répété agacement !,

    des journalistes de la Tribune des Critiques de France-Musique…

    …

    Dont le surlignage rococo perpétuel

    et les ralatendo narcissiques sempiternels

    m’exaspèrent.

    …

    …

    Eh bien, c’est une fois de plus le cas

    avec ce CD Sony Volodos plays Brahms (CD Sony 88875130192).

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    Quand se décidera-t-il donc à servir seulement la musique ?

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    Ce vendredi 24 août 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • L’altérité de la personne de l’autre : pourquoi un tel abîme entre pratique et discours ?..

    A l’occasion du colloque à Bordeaux L’Âge classique dans les fictions du XXIe siècle,

    ce matin au Studio Ausone,

    deux communications d’universitaires auxquelles j’ai assisté :

    …

    La Carte de Tendre dans L’Eveil de Line Papin (2016), par Frédéric Briot ;

    La Chine dans La Blessure et la soif  (2009), par Laurence Plazenet.

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    …

    La communication de Frédéric Briot m’a au moins appris l’existence d’au moins trois Cartes de Tendre au sein de l’œuvre de Madeleine de Scudéry

    _ dont la plus célèbre, la seconde, se trouve dans son roman Clélie (10 volumes, publiés de 1654 à 1660) _ ;

    …

    alors que l’usage qui est fait de cette fameuse Carte, dite _ de façon bien erronée ! _ « du tendre« ,

    est d’un extraordinaire succès à travers les siècles ;

    et toujours aujourd’hui…

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    Il faudrait aussi s’interroger sur le succès, en 1668, des Lettres de la religieuse portugaise,

    et du thème des Bérénice de Racine et de Corneille…

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    La communication de Laurence Plazanet porte, elle, sur son propre roman, La Blessure et la soif, de 2009.

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    Et nous y apprenons que son goût, ici, pour la très grande estrangeté _ ou estrangèreté ? _ de la Chine (au XVIIe siècle,

    au moment très précis de la violente disparition de la dynastie des Ming ; en 1644, Pékin est conquise par les Mandchous)

    fonctionne, en la singularité de son imaginaire d’auteur de fictions _ à distinguer de ses fonctions (annexes) d’universitaire, prend-elle bien soin de préciser… _,

    comme un analogue de son goût pour l’estrangeté profonde _ et fascinante _ de l’augustinisme _ et du jansénisme de Port Royal _,

    exactement au même moment en France (sous la Fronde et ses suites) : de 1648 à 1662…

    …

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    Et la conférencière de citer comme exemple d’écrivain admiré par elle

    en ses méthodes comme en ses goûts d’écriture,

    Pascal Quignard _ dont elle a rencontré l’œuvre au moment du film Tous les matins du monde ; avant de la lire goulûment in extenso très vite…

    …

    …

    Il se trouve que j’ai moi aussi lu presque tout Quignard,

    du moins jusqu’à un certain moment _ celui (2009) du film Villa Amalia…

    Film et livre m’ont profondément agacé. Le charme était rompu.

    Cf mon article du 26 avril 2009 : 

    …

    …

    De même que j’ai fini par m’agacer de la thématique (de l’altérité _ sacralisée en paroles _) de François Jullien,

    que j’avais fait inviter à de nombreuses reprises chez Mollat et à la Société de Philosophie de Bordeaux,

    avant de m’apercevoir de la très profonde cécité _ narcissique ; et en actes… _ à l’autre de cet auteur…

    Les yeux se décillent. 

    …

    …

    A ma question sur les rapports entre son goût de la passion et le masochisme _ un mot électrique ! _, le sadisme _ qui évoque déjà le raffinement (extatique ! ) de cruauté de certains supplices chinois, au moins dans nos imaginaires… _, la pulsion de mort et les pulsions de vie _ et autres concepts freudiens ! _,

    …

    Laurence Plazanet a choisi de botter immédiatement en touche,

    en avançant que toute référence postérieure au XVIIème siècle

    tombait forcément hors de propos _ pour profond anachronisme ; et incapacité d’approcher la singularité historique et civilisationnelle visée par son approche documentaire extrêmement rigoureuse et poussée, mais aussi fictionnelle… _ pour elle…

    …

    Dont acte.

    Son dolorisme se trouve ainsi placé comme au-dessus de toute approche, et par conséquent hors d’atteinte.

    Dogmatiquement : il n’a pas à être _ confusément et hors de propos _ discuté.

    …

    J’ai trouvé cette position archi-romantique…

    …

    J’ai relevé aussi l’aveu de la conférencière de sa vive passion des ruptures…

    Ah ! bon…

    …

    Pour ma part, je préfère Montaigne à Pascal _ et Augustin et l’augustinisme _,

    et j’aime la subtilité sobre et infiniment fine de Marivaux.

    …

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    Ce jeudi 24 mai 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

     

  • La connaissance intime de l’autre via la « cardiognosie » du romancier moderne (en son usage du monologue intérieur) : à l’aune de l’augustinisme, par Jean-Louis Chrétien

    Un remarquable article de Nicolas Weill dans Le Monde de ce jour, le 15 mai 2009, vient conforter à la fois mon grand intérêt pour le livre important de Jean-Louis Chrétien « Conscience et roman 1 _ la conscience au grand jour« , paru le 23 avril dernier aux Éditions de Minuit ; et un certain agacement à l’égard de ce que je ressens comme un hyper-pessimisme augustinien.

    …

    J’ai achevé la lecture de ce grand livre il y a plus d’une semaine ; et en laissais la lecture « reposer » (= « mitonner« ) un peu dans l’alambic à circonvolutions de ma mémoire-pensée avant de m’y « attaquer » sérieusement un peu frontalement ; jusqu’à découvrir ce matin cet excellent article de Nicolas Weill, qui partage mon angle de vision : quant au perspectivisme augustinien de Jean-Louis Chrétien _ auteur d’un « Saint Augustin et les actes de paroles« , pas encore lu, mais à lire urgemment…

    …

    Il faut dire que j’avais grandement apprécié le livre précédent de Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation« , davantage en empathie, cette fois-là, avec ce que je pourrais qualifier, le plus modestement possible, de spinozisme et de « waltwhitmanisme«  _ de Walt Whitman, lire le formidablement dynamisant « Feuilles d’herbe » _ de ma propre idiosyncrasie…

    …

    Ce travail-ci, aujourd’hui, de Jean-Louis Chrétien nous introduit au cœur d’une des questions majeures de la modernité (et de son devenir ; son avenir même : face au nihilisme qui le ronge et détruit ce qu’il recèle pourtant de forces de « vie » !) :

    …

    celle de l’identité personnelle se forgeant, fondamentalement, par la qualité des liens à l’autre (et à l’altérité)

    _ c’est-à-dire ce qui se nomme proprement,

    selon l’analyse qu’en fait on ne peut mieux lucidement Michaël Foessel,

    l’ »intimité«  :

    …

    cf là-dessus, de Michaël Foessel, le très important « La Privation de l’intime« 

    (sur ce livre, majeur lui aussi pour l’intelligence de l’aujourd’hui, cf mon article du 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« ).

    …

    Ainsi que de leur connaissance, et de leur accessibilité, ou pas

    _ à cette identité et à cette intimité des personnes _, à d’autres (que soi) :

    …

    à la page 17, Jean-Louis Chrétien cite un mot de François Mauriac, « en 1928, dans son ouvrage « Le Roman«  »,

    en réponse à ces affirmations de Jacques Maritain, dans « Trois réformateurs » (en l’occurrence, Luther, Descartes, Rousseau), en 1925 : « Il y a un secret des cœurs qui est fermé _ même _ aux anges, ouvert seulement à la science sacerdotale du Christ. Un Freud aujourd’hui, par des ruses de psychologue, entreprend de le violer. Le Christ a posé son regard dans les yeux de la femme adultère, et tout percé jusqu’au fond ; lui seul le pouvait sans souillure. Tout romancier lit sans vergogne dans ces pauvres yeux ; et mène son lecteur au spectacle. »

    …

    François Mauriac remarque : « Je ne sais rien de plus troublant que ces  lignes pour un homme _ soit un romancier tel que lui-même ! _ à qui est départi le don _ sic _ redoutable de créer des êtres, de scruter le secret des cœurs« . Voilà donc ce qui fait ici question !

    …

    Et à la page 18, est citée la réponse ferme de Mauriac : « Ce secret des cœurs, dont Maritain nous assure qu’il est fermé aux anges eux-mêmes, un romancier d’aujourd’hui ne doute pas que sa vocation la plus impérieuse soit justement de le violer.« 

    …

    Etant (bien) entendu que de la qualité de ces liens (dont ceux des « cœurs« ) à l’autre, découle aussi, en aplomb et en surplomb _ cf déjà les analyses de Mélanie Klein sur l’ »introjection » du moi chez le petit enfant, avant la parole… _, car les impliquant et les commandant, rien moins que la conception de soi, et du rapport à soi

    (ainsi que des autres, et des rapports à eux) :

    …

    question éminemment cruciale, que celle de la conception

    (et de la formation effective : au sein des processus d’éducation et d’enseignement, ainsi que d’initiation vraie à une culture riche)

    de l’identité personnelle

    _ à l’heure grotesque, sinon ubuesque, de l’inflation misérable des ego, d’autant plus narcissiques, que plus vides, ces « baudruches« , ces « outres de vent » gonflées de la prétention de leur « rien » !..

    …

    Et que _ ou combien ! _ de mauvais _ hauts ! _ exemples, ici, de « bassesses« , sur les tribunes, les estrades, sur lesquelles se focalisent les projecteurs et les sunlights, et les lucarnes blafardement luminescentes des pauvres écrans de télévision…

    …

    Sur ma lecture du livre de Jean-Louis Chrétien

    et de ses six chapitres (après celui de présentation de la problématique) :

    …

    1) je me suis amusé à l’alacrité jouissive de la description de la comédie mondaine stendhalienne (surtout dans « Lucien Leuwen » et « Le Rouge et le Noir » ;

    …

    2) j’ai apprécié la très grande qualité de vista de l’approche, si riche (= pleine) de détails, du « monde » dans l’œuvre balzacien (surtout à travers de remarquablement fines analyses de « La Cousine Bette » et d’ »Albert Savarus« )

    _ au point que « en régime d’omnisignifiance _ tel que l’envisage l’option d’une Création infiniment bonne _ le détail révélateur, le détail qui n’a rien de contingent _ du moins dans l’absolu du cadre (théologique) ainsi envisagé _ (se) soulève la question de savoir s’il y a vraiment quelque chose comme des détails« . Alors « c’est lui _ le détail ! _ qui hérite de l’omnisignifiance chrétienne en la métamorphosant : dans la lumière de l’humain, il n’est rien qui ne fasse sens«  _ et soit absolument absurde ! Avec cette référence, alors , déjà, page 31, à Balzac : « Ceux qui se lassent des descriptions balzaciennes méconnaissent que voir une demeure et les choses qui s’y trouvent, c’est déjà explorer l’âme et l’histoire de ceux qui l’habitent. L’importance croissante du concept de « milieu », si bien étudié par Leo Spitzer et Erich Auerbach, va dans le sens de cette omnisignifiance. Tout étant solidaire, il n’y a plus de détails.«  Et tout spécialement : « un lieu réel d’omnisignifiance est la ville, et particulièrement la grande ville« … « Une ville est un lieu de saturation du sens », énonce Jean-Louis Chrétien, page 32. Etc… Fin de l’incise sur le « monde » balzacien…

    …

    3) j’ai découvert l’impressionnante ampleur, et hauteur, et profondeur, de vue métaphysique d’un Hugo (tant dans « Les Misérables » que dans « L’Homme qui rit » et « Les Travailleurs de la mer » ;

    …

    4) j’ai retrouvé la richesse de l’approche woolfienne de la complexité du réel, des points de vue, jusqu’à la morbidité

    _ qui m’avait irrité dans le film, s’inspirant et de son style, et de son aventure personnelle (suicidaire, jusqu’au suicide effectif conclusif) du film « The Hours » (de Stephen Daldry, en 2003), d’après le roman de même titre de Michaël Cunningham, en 1999 : en français « Les Heures » _,

    dans la lecture de l’incommunication (tragique) des personnages des (magnifiques) « Vagues » de Virginia Woolf ;

    …

    5) j’ai un peu déploré le choix de « Lumière d’août » pour entrer dans l’univers faulknerien, plutôt que les alternatives du « Bruit et la fureur« , ou « Sanctuaire« , ou « Absalon ! Absalon !« , à cause d’une vision davantage marquée, ici, par le poids du péché (que dans d’autres des romans de cet auteur tellement majeur ! en effet) : où se trouve, ici, l’ »allègement » (« Light« ) de l’héroïne, Lena Grove, qui, enceinte, vient par hasard accoucher ce mois d’août-là au pays de « Yoknapatawpha County« , entre l’Alabama d’où elle vient, et la Louisiane vers où elle va ; et croise le parcours (= la via crucis) du martyr Joe Christmas…

    …

    et 6) j’ai pris grand plaisir à entrer dans l’univers (torturé : à je ne sais quel quantième degré !) beckettien par ce choix de « L’Innommable« , que je ne connaissais pas…

    …

    Voici donc, maintenant, l’article très clair et très juste de Nicolas Weill,

    un peu truffé, à ma façon, de « commentaires« , au fil des phrases :

    …

    « Conscience et roman, I. La Conscience au grand jour », de Jean-Louis Chrétien : le roman et son péché originel« 

    in LE MONDE DES LIVRES | 23.04.09 | 10h54  •  Mis à jour le 23.04.09 | 10h54

    …

    Pourrions-nous lire un roman si nous ne présupposions pas à l’avance que son auteur, à l’instar de Dieu, possède le don

    _ possiblement éclairant pour le lecteur : à quoi « servirait«  sinon le temps pssé à la lecture d’un livre ? et cela depuis les premiers livres : sacrés ! cf le grand Nietzsche d’« Ainsi parlait Zarathoustra« , au chapitre magnifique « Lire et écrire«  : « Jadis l’esprit était Dieu ; puis il s’est fait homme ; maintenant il est plèbe » (en 1882-83) ; et aussi : « encore un siècle de lecteurs, et il va se mettre à puer« … _

    le don de sonder les reins et les cœurs de ses personnages ? Cette convention, qui a fini par avoir valeur d’évidence, Jean-Louis Chrétien s’y attaque dans ce premier volet d’une entreprise qui en comportera deux. Pour le philosophe, il s’agit de mener une réflexion de grande ampleur _ oui ! _ sur l’histoire de la conscience _ rien moins : c’est son objet ! _, telle qu’elle a été mise en forme _ oui, afin de mieux « ressentir«  (en l’ »aisthesis« )… _ par le roman _ soit le « genre«  de livre le plus lu désormais : ce « miroir«  (de l’identité moderne), comme le nomme Stendhal, placé « le long du chemin«  de la vie de la plupart : « l’ai-je bien parcouru ? »  (ou « bien descendu ? » _ plutôt que « grimpé !« , on le remarquera : soit le « sens » de la pente « attractive«  et ultra-majoritairement dominante…) _ au cours des deux derniers siècles.

    …

    Les colères _ en effet !!! _ de ce penseur, lui-même grand lecteur des Pères de l’Eglise _ oui ! _, apparaissent très vite. Et ses développements _ riches d’une très grande perspicacité ! _ se révèlent imprégnés d’une indignation _ oui _ à la Bernanos face à la démesure _ ou le sacrilège… _ d’une littérature qui ose _ certes ! _ se substituer au Créateur. Cette irritation s’exprime en notes, remarques et apartés, sur le mode du coup de griffe à notre civilisation _ et à son pauvre nihilisme si ridiculement narcissique, et tragiquement (c’est à craindre) égocentré… Doit-on pour autant le ranger dans la catégorie, forgée par Antoine Compagnon, des « Antimodernes«  ? Oui, mais à condition de ne pas assortir l’expression de ses connotations politiques d’usage…

    …

    L’aventure du roman accompagne une métamorphose du sujet moderne _ oui !!! là-dessus, lire aussi le premier grand livre, en 1963, de Marthe Robert : « L’Ancien et le nouveau » (reparu dans la collection « Les Cahiers rouges«  des Éditions Grasset… _ qui ne trouve guère grâce _ et pour cause ! _ à ses yeux. Celle qui transforme le moi en subjectivité recroquevillée _ oui ! _, sous l’effet des mutations propres à la société bourgeoise et individualiste. L’illustration caricaturale d’une telle évolution est l’actuel piéton urbain enfermé maladivement derrière ses écouteurs _ assourdissant (et anesthésiant, carrément !) tout : là-dessus, lire le très grand livre aussi, mais pas assez remarqué, d’Alain Brossat « La démocratie immunitaire » (paru à La Fabrique, en 2003, déjà) ; en plus du livre tout aussi remarquable et tout récent, lui, de Guillaume Le Blanc : « L’Invisibilité sociale«  : il est paru le 18 mars 2009, aux PUF... Pour Jean-Louis Chrétien, ce moi-là est des plus haïssables. Fait-il au moins de la bonne littérature ? La réponse est donnée à travers le parcours d’une figure de style : le monologue intérieur. Comme le style indirect libre, qui fera l’objet du prochain volume, ce procédé a le mérite de serrer au plus près _ en effet, pour la délectation de ce qui s’y révèle à notre connaissance _ l’entrelacement de la conscience contemporaine et du roman.

    …

    L’inspiration phénoménologique et religieuse de l’auteur _ oui _ lui permet d’établir une hiérarchie _ oui ! _ entre les diverses œuvres abordées, à partir de leur usage respectif du monologue intérieur. Il s’agit des « Misérables« , d’Hugo, ici magnifiquement réhabilité comme penseur de haut vol _ et Jean-Louis Chrétien donne envie de lire aussi « L’Homme qui rit » et « Les Travailleurs de la mer » : Victor Hugo prenant la dimension (à la Whitman !!! ) d’un immense métaphysicien ! _, des « Vagues« , de Virginia Woolf, de « Lumière d’août« , de Faulkner, de « L’Innommable« , de Beckett, ou de « La Comédie humaine« , de Balzac _ le premier chapitre du livre (après celui d’introduction : « L’Exposition de l’intime dans le roman moderne« , pages 7 à 40) étant tout de même consacré, pages 43 à 92, à l’œuvre de Stendhal : « Stendhal et le cœur humain presque à nu« …

    …

    LE SCEAU DE LA DÉMESURE

    …

    Tous ces classiques sont confrontés à une aune secrète _ absolument ! _ qui désigne un idéal _ doublement « chrétien« , si je puis me permettre pareille expression en cette occurrence particulière-ci… _ dont le sujet et la fiction modernes s’éloignent le plus : le moi des « Confessions« , auquel Jean-Louis Chrétien a consacré un admirable « Saint Augustin et les actes de paroles » (PUF, 2008). Le moi augustinien, en cherchant la vérité, découvre en lui un au-delà de lui-même _ et qui est aussi un infini (plein) _, alors que notre subjectivité à nous n’exhumerait que les faux-semblants d’une _ misérable _ intériorité narcissique _ vide : lire là-dessus la lecture pascalienne des si audacieux « Essais«  de Montaigne en ses « Pensées » : soit une résistance augustinienne toujours vivace (ou plutôt ravivée) à l’ère d’un premier avènement d’une magnifiquement humaine assomption de l’« humanité » : « bien faire l’homme« , dit Montaigne, au sublime chapitre final (Livre III, chapitre 13 : « De l’expérience« )…

    …

    Le geste fondateur du romancier, parce qu’il ose _ oui _ s’instituer en scrutateur _ certes _ des consciences et s’arroge le droit, jusque-là divin

    _ en effet : c’était aussi l’audace, mais non sur le mode, biaisé (lui) de la fiction, de Montaigne en ses « Essais« , donc : en se donnant, lui, Montaigne, à pénétrer (par l’« indiligent lecteur« , qui sortirait un peu de son « indiligence«  : c’est là le seuil et le sas !.. « Hic Rhodus, hic saltus« …) ; à pénétrer, donc, un peu, en son activité de penser « sur«  son penser même, « en acte« … _

    de pénétrer par effraction _ par son surplomb de romancier, ce « mensonge«  en acte qui prétend « dire la vérité«  (dixit Aragon _ assez expert, semble-t-il, en la chose…) sur les autres que lui-même… _ la conscience d’autrui,

    se retrouve frappé du sceau de la démesure. Pour la nommer _ cette « effraction« … _, le philosophe a forgé le néologisme de « cardiognosique », qui désigne ce viol de l’intimité _ nous y voilà _ propre au roman tel que nous le connaissons _ en « notre«  modernité.

    …

    Cet arrachement au sacré _ certes _ et à l’altérité _ en son mystère : saccagé par ce « réductionnisme » vandale ! _ laisse les personnages seuls avec eux-mêmes

    _ et sans amour (vrai : d’un autre) ; sans liens d’intimité (authentique) avec la personne (sacrée) de l’autre : au-delà du corps (ou de la viande : cf le trouble que provoquent les images sidérantes-médusantes d’un Francis Bacon… ; ou d’un Lucian Freud) ; au-delà du corps de l’autre, donc, tenu entre ses bras, en quelque sorte ; au-delà de ce qui se réduit de plus en plus à des comportements érotiques pornographiques (lire là-dessus, peut-être Jean-Luc Marion : « Le Phénomène érotique« , paru aux Éditions Grasset en 2003) _,

    dans une société en décomposition _ putride. Reste à savoir si l’écrivain y participe avec plus ou moins de scrupules _ lui-même… Écrits par un Stendhal qui fut à l’école des « idéologues«  _ Destutt de Tracy, etc… _, héritiers révolutionnaires des Lumières, les monologues intérieurs omniprésents dans « Lucien Leuwen » ou « Le Rouge et le Noir«  incarnent une sorte de cas-type _ et cible première de Jean-Louis Chrétien ici, dénonçant son « théâtre«  mesquinement, en sa « comédie » sociale, « mondain«  _ de l’intériorité claquemurée dans l’individualisme conquérant _ des égotismes don juanesques beyliens, en ce premier exemple… Chrétien soutient même que Stendhal anticipe les analyses de Durkheim sur l’« anomie », cette déliaison sociale que la sociologie considère comme caractéristique de l’époque contemporaine.

    …

    A l’autre bout de la chaîne, dans « L’Innommable« , Samuel Beckett pousse au contraire la pratique du monologue à un point de rupture salutaire _ par tout ce que lui, Beckett, casse en sa dénonciation jubilatoirement desespérante.

    …

    Le fil rouge de cet essai se révèle donc plutôt comme le récit d’un renoncement progressif _ au XXème siècle, donc, beaucoup moins complaisant pour l’égotisme que le siècle précédent (et son abcès de fixation « romantique« …) ; du moins pour les chefs d’oeuvre (woolfiens, faulkneriens et beckettiens) sur lesquels choisit de faire pencher son attention et sa vigilance l’analyste _ au privilège de la « cardiognosie ». Plus un écrivain hésite devant ce privilège _ et carrément le casse en mille morceaux, le brise, le pulvérise _, plus il est grand, suggère Chrétien. A l’inverse, cette voix d’aujourd’hui, qui me réduit aux murs  _ insonorisés et anesthésiants _ du « monde privé », est comparée à celle du ventriloque _ misérablement narcissiste _ qui n’entend que lui. Pour Chrétien, parler sans personne à qui s’adresser _ cf le terrifiant (malgré lui, à son corps défendant ; et non fictif !!!) « E-Love _ petit marketing de la rencontre » de Dominique Baqué (ainsi que mon article du 13 décembre 2008 sur lui : « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle” » )… _ est l’indice d’une souffrance particulière à notre temps. C’est aussi le péché originel de la littérature _ romanesque ? ou romanesque seulement ?… Quid de l’« essai«  à la Montaigne ? ou du penser d’un Nietzsche ?.. _, et sa leçon.


    CONSCIENCE ET ROMAN, I. LA CONSCIENCE AU GRAND JOUR de Jean-Louis Chrétien. Minuit, « Paradoxe« , 288 p., 28 €….

    Nicolas Weill

    …

    Soit, une brillante analyse d’un livre très important qui nous donne de quoi méditer sur un enjeu civilisationnel profond, grave : essentiel, même !…Hier, je relisais avec mes élèves le discours du « dernier homme » que le Zarathoustra de Nietzsche fait prononcer, en un monologue intérieur, en son propre discours du « surhumain » (au chapitre 5 du « Prologue » d’ »Ainsi parlait Zarathoustra » : le « discours du surhumain » s’étendant, lui, sur les trois chapitres 3, 4 & 5) à celui qui « va vivre le plus longtemps » :celui-ci, le « dernier homme » ne cessant de répéter, en disant (bien !) « nous« , et en clignant des yeux (et c’est d’abord à lui même que s’adresse la recherche de « connivence » !) :« nous avons inventé le bonheur« ..….Je cite ces « paroles« (de « monologue intérieur » autant que d’« adresse à d’autres«  ;

    et qui ne sont, ces « autres« -là, que des « semblables« , « tout pareils aux mêmes »…)

    in extenso (dans la traduction de Georges-Arthur Goldschmidt) :

    …

    « Qu’est l’amour ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est le désir ? Qu’est une étoile ?« 

    « Voilà ce que demande _ aux autres ou/et à lui-même _ le dernier homme ; et il cligne de l’œil« , fait dire Nietzsche à son personnage de Zarathoustra, cherchant à « parler » à la « fierté » de ceux « qui ne (le) comprennent pas » en son appel à un sursaut (du « surhumain« ) à l’encontre du nihilisme…

    …

    Puis : « Nous avons inventé le bonheur« ,

    « disent les derniers humains ; et ils clignent des yeux. »

    …

    Et : « Jadis tout le monde était fou« ,

    « disent les plus finauds ; et ils clignent des yeux« .

    …

    Et à nouveau : « Nous avons inventé le bonheur« ,

    « disent les derniers hommes ; et ils clignent des yeux. »

    …
    Quant à la description que donne le Zarathoustra de Nietzsche, de cette « sagesse » terminale

    (de « fin d’humanité » et de « fin de l’Histoire » ! ô la sublime parousie, ici !!!),

    au style indirect, alors,

    elle est prodigieuse de vérité sur l’« opinion » _ en voie d’unanimisme, peut-être _ de notre temps :

    …

    « La terre alors sera devenue petite et le dernier homme y sautillera qui rend _ à son image ! _ toute chose petite. Son espèce est indestructible comme le puceron des bois ; le dernier homme, c’est lui qui vivra le plus longtemps » _ et les records de longévité effectivement se battent…

    …

    « Ils ont quitté les contrées _ nordiques _ où il est dur de vivre : car l’on _ noter la forme impersonnelle de la grégarité : majoritaire ; et malheur à l’isolé ! _ a besoin de chaleur. On aime encore _ pas par désir, et encore moins par passion ; mais par « besoin«  ! attention à la chute, quand le service déçoit ! ou déchoie... _ le voisin _ à commencer par les dits « compagnons« , « copains » et « copines » avec lesquels on partage le pain et (tout) le quotidien… _ et l’on se frotte à lui, car l’on a besoin de chaleur. »

    …

    « On marche avec précaution _ lire ici, en assomption triomphante de ce « souci« , Hans Jonas : « Le Principe responsabilité« … Fou donc celui qui trébuche encore sur des pierres ou des humains«  _ c’est-à-dire d’autres que soi (et « non encore « in-humains » !..« , préciserait Bernard Stiegler…)…

    …

    « On travaille encore car le travail est un divertissement _ vive l’« entertainment » !.. Mais on prend soin _ on a appris à « gérer«  !.. _ que ce travail ne soit pas trop fatigant.

    On ne devient plus ni riche ni pauvre, l’un et l’autre sont trop pénibles. Qui veut encore gouverner ? _ quelques uns s’agitent bien encore un peu, sur ce terrain-ci… _ qui veut encore obéir, l’un et l’autre sont trop pénibles.

    Point de berger et un troupeau. Chacun veut la même chose : chacun sera pareil, celui qui sentira les choses autrement, ira volontairement _ de lui-même _ à l’asile d’aliénés » _ se re-faire « conformer« …

    …

    Et enfin : « On est malin et on sait tout ce qui s’est passé : ainsi on n’en finit pas de se moquer. On se querelle encore mais on se réconciliera bientôt _ sinon ça abîme l’estomac.
    On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais l’on révère la santé
     »
    _ plus que tout : c’est elle la panacée, qui fait « durer« …

    …

    Qu’adviendra-t-il de nous et par nous ?.. Ce sont-là _ à notre échelle, du moins _ des enjeux à ne pas trop négliger :

    de ce devenir-là de l’ »humain » ; au risque de l’ »in-humain« …

    …

    Le premier mérite de ce livre important qu’est « Conscience et roman 1 _ la conscience au grand jour« , de Jean-Louis Chrétien,

    est de nous en faire bien ressentir non seulement l’ampleur, mais les « prises » (singulières) de toute son amplitude sur l’identité des « soi » et leurs rapports à l’altérité des « autres » ; dans le jeu (voire la disparition !) des « liens » discrets, sinon « secrets » (pour des tiers _ que ces « liens » ne regardent pas !), de l’ »intimité » même ;

    en l’ »incalcul » de sa générosité (ou « amour« )…

    …

    Titus Curiosus, ce 15 mai 2009