Étiquette : Nietzsche

  • De l’auto-décapitation consentie, recherchée et courue, par paresse et lâcheté par refus d’oser penser par soi-même, de ceux qui courent, panurgiquement, têtes baissées et à bride et ventre abattus, se livrer, écervelés décervelés qu’ils deviennent et sont, pieds et mains liés, vers la fausse et très illusoire – cédant à un complaisant très aveuglant mirage ! – sauvegarde mortifère et mortelle, en fait, de la bienheureuse auto-proclamée « Intelligence artificielle » (I. A.) qui prétend gentiment et sans effort de notre part nous guider – il suffit de la suivre : elle sait tout ! et mille fois mieux que nous… – : le très salutaire et archi-nécessaire « Peine Kapital : monologue avec l’intelligence artificielle » de Marie-José Mondzain, qui paraît le 3 avril prochain à La Fabrique…

    De l’auto-décapitation consentie, recherchée et courue, par paresse et lâcheté par refus d’oser penser par soi-même (« Sapere aude !« , nous a prévenus Kant en son admirable « Qu’est-ce que les Lumières ?« ), de ceux qui courent, panurgiquement, têtes baissées et à bride et ventre abattus, se livrer, écervelés décervelés qu’ils deviennent et sont, pieds et mains liés, vers la fausse et très illusoire – cédant à un complaisant très aveuglant mirage ! – sauvegarde mortifère et mortelle, en fait, de la bienheureuse auto-proclamée « Intelligence artificielle » (I. A.), qui prétend gentiment et sans effort de notre part nous guider – il suffit de la suivre : elle sait tout ! et mille fois mieux que nous… – :

    voici que contre quoi vient très salutairement nous mettre en garde le très nécessaire « Peine Kapital : monologue avec l’intelligence artificielle » de Marie-José Mondzain, qui paraît le 3 avril prochain aux Éditions de La Fabrique…

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    Penser vrai, et de tout son corps et tous ses sens, et avec toute sa tête, versus croire faussement savoir via la faussement secourable machine : tel est l’enjeu de ce livre effectivement capital de l’amie Marie-José Mondzain, dont j’ai lu la plupart des livres – cf par exemple mon article du 15 mars 2017 : « Le superbe « Nettoyer une expression » de Marie José Mondzain en son « Confiscation des mots, des images et du temps »« …

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    Et pour commencer, je me permets de donner ici le très parlant texte de présentation de la lumineuse quatrième de couverture de ce « Peine Kapital : monologue avec l’intelligence artificielle » :

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    Qu’est-ce donc qu’une « intelligence » sans cerveau et sans corps ? Alors qu’on nous promet avec l’IA le meilleur comme le pire, Marie José Mondzain choisit, au gré de ses échanges avec ChatGPT, d’interroger le robot sur ses « angles morts ». Exercice à la fois ludique et sérieux où la machine, « privée de toute imagination faute d’accès au désordre et au chaos » – « Il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante« , écrit sublimement Nietzsche au merveilleux chapitre « Lire et écrire«  de son indispensable « Ainsi parlait Zarathoustra« , me faut-il ajouter ici : Marie-José Mondzain le rapporte fort justement à la page 11 de son essai… – , ne peut nier par exemple le dessein qui anime ceux qui la programment – lequel a tout à voir avec le pouvoir et la dépossession que nous impose le règne du Capital : « la décapitation symbolique et programmée de toutes les têtes dont on attend la soumission ». Se dessinent pourtant au détour de cette « conversation » des voies pour résister au décervelage par la « grâce de nos ruses », dont quelques personnages de Lewis Carroll, une exposition au Jeu de Paume, la puissance des plantes saxifrages et d’autres motifs empruntés à la philosophie, aux arts et aux sciences forment le prétexte.

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    Sur cet indispensable oser juger par soi-même, et le courage de se servir de son propre entendement, auxquels nous a si prestement conviés Kant en son indispensable « Qu’est-ce que les Lumières ?« ,

    je redécouvre, non sans me surprendre un peu moi-même – du temps et de l’oubli ayant bien sûr, et heureusement, passé entre temps… – , mes propres anciens articles au cours desquels j’y renvoyais déjà,

    en date des

    14 juillet 2008 (« de la longueur et du style : du contrat de lecture (d’un blog)« ),

    7 août 2008 (« Continuer d’apprendre à marcher« ),

    5 avril 2009 (« Energie, joie, reconnaissance _ et amitiés aussi : la grâce des oeuvres et de l’Art : François Noudelmann, Gilles Tiberghien, Bruce Bégout« ),

    29 décembre 2010 (« La désobéissance patiente de l’essayeur selon Georges Didi-Huberman : l’art du monteur dans « Remontages du temps subi »« )

    et 25 janvier 2013 (« Créer versus s’adapter : l’urgence du comment contrer la logique mortifère du totalitarisme des normes d’existence, selon Roland Gori dans son si juste « La Fabrique des imposteurs »« ) :

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    On y retrouve – et bien heureusement ! – le fil à peu près cohérent et fort de tout ce qui fait ma grande proximité-parenté même de penser avec l’amie Marie-José Mondzain…

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    Et je me souviens aussi avoir bien apprécié tout récemment la lecture, un peu par hasard, sur le site du Figaro, d’un entretien donné par David Le Breton – auteur en 2024 de « La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale« , et qui est grand ami de mon ami Bernard Plossu… – , intitulé « Une conversation c’est d’abord la rencontre d’un visage face à un autre visage », sur l’art de la conversation, à la lecture duquel je renvoie ici, au passage, par ce lien-ci, et qui me semble se tenir sur une ligne de penser assez proche :

    voici donc ces mots très justes de David Le Breton :

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    La conversation, c’’est d’abord une reconnaissance mutuelle et un face-à-face. C’est même la rencontre d’un visage face à un autre visage – –  Elle n’est pas seulement un échange de mots, mais une expérience partagée – absolument ! Elle avance librement – de manière absolument ouverte – , sans objectif utilitaire, contrairement à la communication moderne souvent guidée par l’efficacité. Ses ingrédients essentiels sont le temps – un temps suffisant, et ouvert – l’attention réciproque – de chacun envers l’autre : c’est capital… Une bonne conversation suppose aussi une part d’incertitude – bien sûr ! – , car on ne sait jamais où elle va mener – à l’inouï gratuit et généreux de l’imprévu. On découvre l’autre – en personne, pas en impersonnel ou mécanique… – au fil des phrases – qui s’entre-suivent non mécaniquement… C’est un cheminement commun – oui, partagé dans la commune improvisation de l’échange absolument ouvert… La voix – et ses intonations infinies, telles celles de la musique… – est à mes yeux aussi essentielle – tout à fait – que le visage. C’est une signature intime – oui, et c’est très important. On reconnaît quelqu’un à sa voix – oui ! et elle ne vieillit pas… – avant même qu’il se nomme. Les voix font partie de ces dimensions incarnées – voilà, dans la chair même de la personne – que les échanges numériques altèrent – réduisent et oblitèrent – ; on sait combien certaines voix apaisent, d’autres stimulent. Nous connaissons ces voix qui nous portent, nous enveloppent physiquement, dont on peut dire qu’elles nous font du bien – oui ! – dans une expérience sensible. On peut certes avoir des échanges stimulants par le téléphone et la visio-conférence, mais il leur manque la dimension physique, l’environnement partagé, la spontanéité – tout ce qu’apportent les signes du visible et de la proximité ressentie. Le numérique produit plus de réactions – voilà – que de conversations, car il fragmente attention et mémoire. Ses autres ennemis sont la dispersion, d’abord. Beaucoup parlent tout en faisant autre chose. Converser exige une attention entière – absolument ! Je repense à une scène que j’ai observée : une petite fille répétait à son père, absorbé par son écran, de l’écouter. Lui répondait machinalement «oui…». Agacée, elle lui lance : «Papa, écoute-moi avec les yeux !». Sans ce regard sur nous, l’écoute semble factice – oui. Cette écoute fantomatique, que je nomme spectrale dans mon livre, ne nourrit pas l’échange, mais le fait mourir. L’autre ennemi, c’est la personne qui monopolise la parole – hélas ! De la part de ceux qui préfèrent s’écouter monologuer, que s’apprêter à écouter vraiment l’autre qui va leur répondre… Une conversation réussie repose sur un va-et-vient – voilà, qualitatif et riche de nuances… – respectueux du rythme de chacun – un facteur en effet décisif. Ce moment suspendu – mais oui : à l’écoute du miracle inespéré de l’inouï qui peut en résulter… – de la conversation ne suppose pas forcément la mise à nu de nos secrets. Je crois d’ailleurs que c’est assez rarement le cas, sinon avec des très proches. Dans la vie courante, on peut se réjouir de conversations inattendues avec des inconnus – en effet. Une rencontre dans un train, le partage d’anecdotes, la découverte de goûts communs en matière d’art ou de littérature… Parce que la conversation nous donne le sentiment d’exister pour l’autre – c’est cela : par la richesse de l’attention mutuelle. Même quelques mots échangés suffisent. Ce n’est pas la profondeur du sujet qui compte, mais l’expérience de la rencontre – et c’en est une, riche et subtile quand elle advient. C’est un «don de rien», un moment gratuit, et pour moi le sel de la vie – c’est très exactement cela. Converser est un art, oui – cf ici les belles analyses sur cet art de la conversation, à la fois formidablement simple en même temps qu’infiniment subtil, de Marc Fumaroli… – , mais c’est un art discret – tout de nuances – , qui ne demande pas de parler beaucoup, qui consiste plutôt à être réellement là, à écouter avec attention – voilà, voilà, voilà. Quand cette qualité est présente, quelques phrases suffisent pour transformer un instant ordinaire en un moment à part – tout à fait ; cf les analyses de mon propre « Pour célébrer la rencontre« , un texte de 2007 auquel je tiens… Il faut considérer la conversation comme un espace rare – oui, mais qu’on peut faire advenir avec qui s’y prêtera lui aussi : une source possible de vraie amitié… Dans un monde saturé de messages, elle reste l’une des expériences les plus simples – en effet, pour qui en est capable – pour se sentir vivant parmi les autres.

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    À mon envoi ce matin à 7h 14 de cet embryon d’article sur son « Peine Kapital : monologue avec l’intelligence artificielle » ,

    à 10h 29, Marie José Mondzain m’a adressé, en réponse, ceci :

    …

    « Cher Francis,

    je viens de lire votre réponse à ce livre, et votre texte instaure magnifiquement et généreusement un véritable dialogue à deux voix contre tout monologue algorithmé !!
    Défendre la pensée  est inséparable de la défense de la liberté.
    S’il est possible de nous rencontrer à Bordeaux, nous ferons la preuve vivante que la pensée ne vit que dans l’adresse. L’I.A. est sans adresse à tous les sens du terme. 
    Cher Francis,
    la vie continue et il faut qu’elle gagne sur tous les fronts et dans tous les crânes !!
    Je vous embrasse,
    mj »
    …
    C’est parfait !
    …
    Ce mardi 31 mars 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • L’intelligence exploratrice et créatrice féconde d’un passionnant chanteur singulier, le baryton viennois Georg Nigl : une assez étonnante et rare connivence d’approche de la musique en son cœur le plus intime, entre un musicien-interprète et un simple mélomane surtout discophile…

    C’est le CD « O Mensch ! » de Pascal Dusapin sur des textes de Nietzsche – le CD col legno WWE 2040, enregistré à Vienne les 25 et 26 mai 2012 – qui m’a fait découvrir, à partir du nom de Nietzsche, le baryton viennois Georg Nigl – né à Vienne le 2 mai 1972 ; il est âgé aujourd’hui de 53 ans…

    De ce chanteur, figure aussi dans ma discothèque personnelle le CD Alpha 241 « Bach Privat«  – enregistré en novembre 2015 – , avec Andreas Staier…

    …

    Or voici que ce matin je découvre sur le site de ResMusica une superbissime interview de Georg Nigl par Dominique Adrian, intitulée « Georg Nigl du clavicorde à Dusapin : les multiples univers d’un interprète créateur« , qui tout simplement me passionne, tant je me sens, comme infiniment rarement, en totale harmonie, de parfait plain-pied, avec ce qu’y détaille Georg Nigl de son rapport personnel, et en tant qu’interprète, lui, à la musique ; alors que mon rapport à la musique est celui d’un simple mélomane, et, plus encore – par besoin de l’écoute hyper-attentive et renouvelée que permet le CD – , via la discographie plutôt que le concert – je me suis déjà un peu exprimé là-dessus ; cf les débuts de réflexion sur le rapport de l’artiste-interprète au concert, et le rapport du simple mélomane au concert et au CD, esquissés en mon article « La jubilation sur le champ du concert pour le musicien-interprète et la joie de l’écoute chez soi du CD pour le mélomane : ce que peut apporter à la discussion et à la réflexion la lecture d’une « Conversation avec Emmanuel Despax »… » en date du 17 août dernier : c’était déjà à la lecture d’un très intéressant entretien développé et détaillé d’un musicien interprète, pianiste cette fois-là, Emmanuel Despax…

    …

    Aujourd’hui donc, ce sont les réflexions de cet artiste singulièrement intelligent qu’est l’expérimenté – il a 53 ans – baryton viennois Georg Nigl qui trouvent en moi un lecteur passionné ;

    et voici donc cet article que je vais m’empresser, avec jubilation, de commenter au passage :

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    En quelques années, est devenu un familier du . Construisant une carrière très personnelle et très singulière – voilà, voilà ! – , le chanteur évoque ses conceptions – aussi remarquablement intelligentes que singulières – en matière de Lied, de musique ancienne et de théâtre musical – et l’expérience théâtrale aussi est en effet marquante pour lui ; c’est bien de le souligner.

    ResMusica : Vous avez fait vos débuts à Salzbourg en 2007 – à l’âge de seulement 35 ans… – , en Saretzki dans Eugène Onéguine. Connaissiez-vous le festival avant cette date ?

    : Je connaissais Salzbourg depuis le train, je me disais en passant sur le pont que c’était très joli, et en effet c’est un lieu très particulier et magnifique, mais on ne peut vraiment pas dire que c’était un but pour moi. Je n’étais jamais allé au festival comme spectateur – voilà ! – , entre autres parce que, ayant fait partie des Wiener Sängerknaben, j’avais beaucoup voyagé dans ce cadre – et étais donc tr!s pris… Ensuite, l’été est un moment crucial pour tout le monde du classique, j’étais donc engagé ici et là – voilà. Je ne fais pas partie des gens qui vont tout voir : ce n’est pas du désintérêt – Georg Nigl est au contraire quelqu’un d’extrêmement curieux – , mais je suis tellement occupé que j’ai rarement le temps d’aller au concert ou à l’opéra. Cela dit je reste bien informé de tout ce qui se passe, mais je fais très attention à ne pas – non plus – me laisser distraire – divertir.

    RM : Qu’est-ce qui vous reste de cette expérience de Sängerknabe ? La voix de tête, par exemple ?

    GN : Oui, bien sûr, mon aisance en voix de tête, que j’utilise très régulièrement, me vient de l’expérience de Sängerknabe ; la voix mixte, ce registre qu’utilise un baryton pour pouvoir chanter piano dans l’aigu, c’est déjà presque une voix de tête, on est donc habitués à l’utiliser ; je peux chanter en voix de tête quand c’est nécessaire, par exemple dans Macbeth Underworld de Dusapin.

    RM : Comment est venu cet engagement à Salzbourg ?

    GN : J’avais déjà travaillé avec Jürgen Flimm [intendant du festival de 2007 à 2010], avec Nikolaus Harnoncourt, pour Alfonso und Estrella de Schubert et L’Anima del Filosofo de Haydn ; j’avais fait Carmen à Graz en 2005 avec Andrea Breth et Harnoncourt, et je connaissais Barenboim pour avoir fait un remplacement dans une Carmen qu’il dirigeait. Je me souviens bien, je chantais Von heute auf morgen de Schönberg à Venise, et Flimm et Barenboim m’ont appelé en me demandant si je voulais chanter le rôle, même si je faisais déjà à l’époque seulement des premiers rôles. Dans notre métier, c’est comme ça que les choses arrivent : il y a des chanteurs qui arrivent tout à coup sur le marché, en général pas des barytons, sauf cas exceptionnels comme Bryn Terfel ; pour le reste, tout se passe par contacts personnels, parce que quelqu’un vous a vu dans un spectacle, etc. Ensuite – après ce premier engagement en 2007 – , il s’est passé du temps sans Salzbourg, puis Markus Hinterhäuser m’a invité pour un Liederabend avec des œuvres de Wolfgang Rihm en 2010, et puis les choses se sont enchaînées.

    RM : Dans votre carrière, la musique contemporaine a joué un bien plus grand rôle que le répertoire classique – un fait en effet remarquable, et qui concerne aussi relative rareté de présence au disque de Georg Nigl…

    GN : Oui, je viens du milieu de la musique contemporaine – voilà – , j’ai fait une trentaine de créations d’opéra – contemporains, donc – ; ce n’est pas seulement par une décision de ma part, mais il suffit qu’on sache qu’untel sait faire en matière de contemporain, on a vite l’étiquette – voilà – : je n’ai pratiquement pas fait le grand répertoire, je n’ai jamais chanté Elias, j’ai fait une seule fois la Passion selon saint Matthieu, avec Simon Rattle il y a deux ans ; j’ai très peu chanté le répertoire classique pour baryton, à part Papageno ; j’ai chanté Don Giovanni deux fois, Figaro une seule fois. Ce n’est pas du tout parce que ça ne m’intéressait pas : il y a une époque où j’aurais rêvé d’entrer dans la troupe – voilà – du Komische Oper, d’autres maisons m’auraient aussi beaucoup intéressé.

    J’ai beaucoup travaillé avec Nikolaus Harnoncourt et son Concentus Musicus – et c’est très important – : là, on savait que de répétition en répétition l’orchestre restait exactement le même – voilà – , que tout le monde travaillait ensemble – oui -, qu’on se fondait progressivement en une véritable équipe – une troupe – ; tout ceci, je ne peux pas l’avoir dans un théâtre de répertoire – tiens donc… Quand je travaille avec le Concentus Musicus, ou avec l’Ensemble Modern, les choses se passent de façon amicale – voilà, voilà – , on peut aller jusqu’au fond des choses – ce qui est vraiment le principal musicalement – , ce qu’on ne peut pas faire quand on est engagé ponctuellement par un orchestre : dans ces cas-là, on ne connaît pour ainsi dire pas ses collègues de l’orchestre ou du chœur, comme si nous étions dans des univers différents – et toc ! – : les choses finissent par s’assembler, mais sans véritable contact – voilà, voilà – entre tous, ce n’est vraiment pas comme ça que je vois les choses – c’est excellent. L’opéra aussi, il doit s’agit d’un « nous », tous les participants unis, quand bien même j’ai une responsabilité particulière si je joue un premier rôle : le travail de chacun a la même importance – parfaitement !!!

    Au début, j’ai beaucoup chanté dans des productions de festivals, et puis est venu le moment où les portes des grandes maisons se sont ouvertes, à partir de 2005, quand j’ai chanté Faustus, The Last Night de Dusapin à Berlin. Et ensuite tout s’est enchaîné, Wozzeck, la Scala avec Stéphane Lissner, Jakob Lenz de Rihm à Vienne, etc.

    RM : Comment s’est développée cette collaboration constante avec ?

    GN : La rencontre avec Dusapin est une histoire amusante : Faustus était une coproduction entre Berlin et Lyon, mais ils n’avaient pas encore trouvé le baryton pour le rôle-titre ; la femme du directeur du casting à Lyon avait été assistante du metteur en scène pour un opéra de Georg Friedrich Haas au festival de Bregenz, et c’est elle qui a suggéré mon nom pour ce rôle très difficile. À l’époque, Dusapin n’avait pas encore l’importance qu’il a aujourd’hui, les chanteurs ne se sont donc pas précipités. L’œuvre n’a donc pas du tout été écrite pour moi, je l’ai rencontré – voilà – à cette occasion à la Staatsbibliothek en face de l’opéra, il était en haut de l’escalier, moi en bas, et je me suis tout de suite dit qu’on allait bien travailler ensemble. J’étais encore tout jeune – à la création de Faustus, the Last Night, à Berlin le 21 janvier 2006, Georg Nigl avait 33 ans – , j’avais bien préparé la partition, et au bout de vingt minutes de répétition le chef Michael Boder m’a dit que je pouvais partir. J’ai cru que je venais de me faire renvoyer, en fait c’était parce que les collègues étaient beaucoup moins prêts et qu’il devait d’abord les faire travailler ! Quand je travaille un rôle, que ce soit une création ou simplement un rôle nouveau pour moi, le travail est le même : c’est 95 % d’apprentissage – voilà, voilà : avec la plus grande minutie et probité ! – , il faut que je travaille, jusqu’au moindre détail – mais oui : et dans mes propres activités (de recherche, ou de penser) , je suis un vrai maniaque du détail ! – , pour arriver au point où je peux trouver une liberté – celle, formidable, d’improviser ensuite avec justesse : ce que je pratique en mes entretiens avec des auteurs ; la vivacité jubilatoire de la vie doit absolument être présente et ressentie à la performance…

    En deux décennies, j’ai presque tout chanté de ce qu’il a composé, des œuvres qui me sont dédiées, nous sommes devenus amis – et c’est ce qui advient en pareilles magiques connivences. Je lui ai par exemple commandé quelques Lieder pour un concert à Vienne, et il a répondu en m’apportant O Mensch – voilà ! voilà ! enregistré au disque en 2012… – , tout le cycle qui dure plus d’une heure. Les choses se passent très différemment selon les compositeurs. Rihm me demandait quels textes je voulais qu’il mette en musique pour moi. Olga Neuwirth, qui compose en ce moment un opéra pour Hambourg [Monster’sParadise, création le 1er février 2026] m’a récemment appelé pour voir ce que je pouvais faire avec ma voix de tête. Ce n’est pas du tout le cas avec Dusapin, parce qu’il connaît si bien ma voix, il sait où sont mes forces, et le résultat est du sur-mesure comme chez un grand couturier. Nous travaillons actuellement à un nouveau projet dont nous parlons depuis vingt ans ; je ne sais pas si c’est réalisable, mais nous sommes à l’œuvre – voilà, voilà, voilà…

    RM : L’aspect théâtral de votre métier compte beaucoup pour vous ?

    GN : Oui, vraiment, je suis un homme de théâtre – et cela s’entend parfaitement aussi au disque. Je fais surtout des nouvelles productions – des créations donc – , avec les six semaines de répétition, le répertoire n’est pas pour moi – voilà : d’où la relative rareté de la présence au disque de Georg Nigl... Je ne peux pas faire comme certains collègues, deux heures – seulement ! – de répétition et hop, Tosca, parce qu’ils l’ont déjà fait dix fois. Je crois cela dit que le théâtre musical est aujourd’hui en crise. Un directeur d’opéra peut aujourd’hui se mettre en avant par les interprétations des pièces qu’il fait émerger : je trouve ça positif que même s’il existe encore le star system a beaucoup moins de place qu’avant (et avec une Carmen avec les trois stars du moment on peut financer d’autres choses plus originales). Le travail du directeur, aujourd’hui, c’est de choisir les metteurs en scène, et les chanteurs sont choisis par d’autres ; de façon révélatrice, les directeurs musicaux, eux, occupent une place très faible – voilà… – dans les organisations.

    Je suis un enfant du Regietheater – c’est dit ! – l’opéra a beaucoup profité du Regietheater, il fallait certainement sortir de ces postures figées, qui sont du reste toujours le stéréotype – voilà – sur notre profession. On dit encore aujourd’hui que l’opéra est un monde poussiéreux : c’est une absurdité, il suffit de voir cette année à Salzbourg Kate Lindsey qui chante dans Maria Stuarda, elle pourrait être actrice au cinéma, ou Olga Kulchynska dans Giulio Cesare ; on n’en est plus à l’époque de Jessye Norman ou de Montserrat Caballé, qui étaient formidables en leur temps et avaient des visions tout à fait modernes de leur art, mais aujourd’hui on a un peu le problème inverse : à force de tout ripoliner – voilà ! – , on en vient presque à regretter qu’il n’y ait pas un peu de poussière. Le plus problématique, tout de même – voilà, voilà ! – , c’est que certains [metteurs en scène] arrivent souvent sans s’être vraiment préparés – Bing ! – , ce qui ne les empêche pas de venir comme s’ils étaient les seuls à détenir la vérité sur l’œuvre – voilà !! Six semaines, ça peut être très long dans ces conditions – très pénibles ! – , et il n’y a rien de pire – voilà ! – que de devoir assumer en scène cette interprétation quand on n’est soi-même pas convaincu – c’est un supplice – : dans ces conditions, le public peut difficilement adhérer – mais oui. Et c’est là une des raisons qui m’ont personnellement éloigné de telles caricaturales torturantes performances, leur préférant le disque…

    RM : Que peut vous apporter le metteur en scène dans votre travail ?

    GN : August Diehl m’a rapporté la semaine dernière une phrase de Peter Zadek : en répétant son dernier spectacle avant sa mort [2009], il a dit à ses acteurs : « Vous devez d’abord penser, et ensuite ressentir ». C’est une phrase extraordinaire, et ce n’est pas quelque chose qu’un chanteur, ou un acteur, peut trouver par lui-même : c’est par la réflexion qu’on parvient au sentiment, il faut de la distance – oui ! Bob Wilson m’a dit « Ne joue pas pour tous, joue pour un seul ». Andrea Breth m’a dit : « Traverse la scène comme si personne ne t’observait ». Tout ça, ce sont des choses que je ne peux pas oublier – bravo ! Quand Breth a mis en scène l’Eugène Onéguine dont nous parlions, il y avait toute une scène muette avant l’entrée de Grémine, où nous étions tous assis sur une grande table : j’ai adoré jouer cette scène, parce que tout était mis en place de façon si précise. De même la Chauve-Souris mise en scène par Barrie Kosky, voilà quelqu’un avec qui j’aime travailler, parce que c’est un vrai homme de théâtre – sur le terrain – , et pas quelqu’un qui travaille simplement avec des concepts – empruntés impersonnellement, de bric et de broc, et en fonction de modes supposées amener du public…

    RM : En 2023, vous avez créé au festival une série de Nachtmusiken, nuits musicales. D’où vous est venue l’idée de ces concerts si particuliers ?

    GN : J’avais imaginé un programme de Lieder, Böse Lieder (chansons méchantes ou mauvaises chansons), où on commençait gentiment par des choses relativement comiques, La chanson de la puce de Beethoven par exemple, et puis ça devenait beaucoup plus politique, pour ne pas oublier le passé, jusqu’à Eisler, Brecht, etc. J’ai été frappé par le fait qu’à la télévision, au fond, les comiques étaient les seuls à oser remettre en question le discours politique, ce que ne font plus –hélas – les émissions de débat traditionnelles – bien trop convenues, où règnent la langue de bois et les poncifs… – : je me suis donc dit que passer par le rire était une manière d’arriver à parler de choses sérieuses. J’ai fait entre autres ce programme, avec Elena Bashkirova et l’actrice Martina Gedeck dans le château de Neuhardenberg, à la frontière germano-polonaise ; dans le jardin, sous le grand chêne vieux de trois cents ans, j’ai pensé à la personne qui l’avait planté sans savoir à quoi ressemblerait le monde quand l’arbre serait devenu ce qu’il est aujourd’hui, et c’est comme en musique quand je chante Bach, Mozart, etc. J’ai alors repensé à Friedrich Gulda – 1930 – 2000, viennois – , qui avait donné un concert sur clavicorde – un vrai créatif – , et je me suis mis à écouter tout ce que je trouvais en streaming. J’ai donc commencé à me renseigner, un facteur de clavicordes m’a dit que le son de l’instrument était trop faible pour s’accommoder avec la voix, mais j’ai fini par tomber sur la bonne personne – voilà ! et celles-ci sont plutôt rares : il ne faut pas les manquer quand on les croise et fait leur rencontre,… – , Alexander Gergelyfi – natif de Linz. Quand Markus Hinterhäuser m’a demandé ce que je voulais faire à Salzbourg, je lui ai tout de suite parlé du clavicorde ; il était très surpris, puis il s’est souvenu de Gulda qui passait ses hivers à Salzbourg, dans les cafés, souvent avec un clavicorde – pour ma part, j’ai été marqué par Pierre Hantaï travaillant son clavicorde dans un couloir de l’abbaye de Saint-Michel-en Thiérache, près de son fils né tout récemment alors, c’était au mois d’août 1995, pendant qu’Elisabeth Joyé, sa compagne, enregistrait des pièces de clavecin pour le CD « Un Portrait musical de Jean de La Fontaine«  pour la Simphonie du Marais et Hugo Reyne, sur un programme dont j’étais pour 90% l’auteur : je lui tournais les pages de la partition…  – : quand il ne jouait pas aux échecs, il lui arrivait de jouer de son clavicorde. Nous avons donc trouvé cette petite salle sur la colline, pour des concerts du soir puisqu’il faut le calme absolu – oui ! – , et c’était tellement magique – voilà !!! – que nous en sommes à la troisième saison, avec des articles dans les grands journaux : visiblement, on a trouvé là quelque chose qui électrise les gens – assistant à ces concerts de parfaite intimité…

    J’ai toujours eu un problème avec l’interprétation des Lieder, parce qu’il y a toujours ce côté intériorisé qui ne convient pas tellement- voilà ! – aux grandes salles de concert – cela ne m’empêche pas de le faire quand c’est justifié, par exemple avec un programme autour de la Première Guerre mondiale, Mahler, Eisler et Karl Kraus : je l’ai fait à guichets fermés au Prinzregententheater à Munich, et bientôt à l’Opéra de Vienne. Le fait de chanter ce répertoire avec des instruments anciens dans un cadre intime, avec beaucoup moins de puissance, me permet de murmurer – voilà ! – au lieu de tout chanter à pleine voix, et tout à coup un song de l’époque de Shakespeare entre en résonance avec le Leiermann du Voyage d’hiver. La Belle Meunière sur un piano carré d’époque, c’est tellement différent de ce qu’on connaît – voilà, voilà ! – , et pourtant c’est bien comme ça – mais oui ! – qu’on l’entendait à l’époque de Schubert ! C’est même très différent du pianoforte qui est parfois utilisé pour cette musique : c’était un instrument assez luxueux, et le format musical est beaucoup moins intime que ce qu’on obtient avec le – simple – piano carré. Nous vivons dans une époque où le visuel domine – ainsi que le spectaculaire pour les foules… – , où on a désappris  – hélas ! – à écouter – vraiment… – , et c’est important pour moi, cette idée d’une école de l’écoute – oui ! –  : quand le son est trop fort, rien ne va plus, cela devient douloureux ; par contre, on peut réduire à l’extrême le volume sonore, et cela crée une intimité incroyable – voilà ce qui seul convient ici : cette connexion au plus intime de la musique et de la voix…

    Nous travaillons dans la musique classique avec un instrument – le piano de concert – , « le roi des instruments », alors qu’une grande partie du répertoire n’a pas été composée pour cet instrument. Glenn Gould a essayé toute sa vie de chanter sur le clavier, avec un piano carré on y parvient tout de suite ! Pourquoi jouer sur des grands pianos modernes, alors ? Pour le business – hélas ! – , pour pouvoir jouer devant 2000 personnes ! – une réalité qui a fini par s’imposer au XVIIIe siècle avec la prolifération de concerts donnés dans des salles de concert publics, et payants… Nous avons face à nous toute une industrie – voilà ! – du divertissement – Pascal, reviens !!! – , qui veut de plus en plus de spectateurs pour des shows en plein air – à l’acoustique pitoyable : c’est tout simplement une aberration – , de plus en plus de followers – de troupeau qui fait nombre, au détriment de la qualité… – sur Instagram : pourquoi pas, mais on finit – il s’agit ici de l’interprète – par ne plus être préoccupés que de soi-même, de s’admirer – soi, seulement soi – dans ce miroir public – à la Arkadi Volodos, à la Sebastian Salgado, ces polisseurs du joli, sinistres nombrilistes égocentrés : l’ai-je bien descendu, le grand escalier de Mistinguett ?..

    RM : Comment concevez-vous le répertoire de ces concerts ?

    GN : Il y a aussi dans les programmes que je propose quelque chose de très politique, même si je n’en parle pas explicitement : je viens de faire un programme autour des Derniers jours de l’humanité de Karl Kraus, avec déjà deux concerts devant des salles combles, et dies Lieder de Eisler et de Mahler. Le programme Schubert que nous faisons dans les Nachtmusiken est aussi très politiques, avec cette lettre terrible de Gottfried Benn – oui, terrible… – qui montre bien que, malheureusement, les gens d’extrême droite ne sont pas toujours des crétins, ils n’en sont que plus dangereux. Les textes des Lieder de Schubert parlent de forêts, de ruisseaux, etc., mais ils ont été écrits à une époque où la censure était toute puissante ; on le voit aussi dans les livrets de ses opéras, où les commanditaires voulaient des livrets à la Calzabigi, à la Da Ponte, où on ne pouvait pas évoquer des rois, des prêtres, où rien ne devait pouvoir être interprété de façon politique. Les poètes peuvent être de second ordre, mais quand le texte dit « Je suis un étranger partout où je vais » [Der Wanderer, D 493], je pense à ce que dit Beckett quand il parcourt l’Allemagne en 1936 (« Cette Allemagne me court de plus en plus sur les nerfs »), j’ai une toute autre idée de ce que signifie – voilà – cette idée de la Wanderschaft, l’errance ; quand, dans Des Schäfers Klagelied, le berger dit que sa bonne amie est partie « peut-être même au-delà de la mer », on est à l’époque où tant d’Allemands sont partis jusqu’en Amérique. Evidemment qu’il y a des échos politiques – oui.

    RM : Le rapport entre texte et musique est très différent d’une soirée à l’autre. Comment travaillez-vous sur les textes ? Qui les choisit ?

    GN : Pour l’essentiel, c’est moi. Les pièces instrumentales sont choisies en dialogue, et les pièces chantées, naturellement, c’est moi qui les choisis. Pour la soirée Schubert, je me suis fait aider par un dramaturge ; je voulais de la littérature de voyage, d’exil, des années 1930, et j’ai pu faire mes choix parmi la sélection qu’il m’a fournie. Pour la soirée Shakespeare, j’ai demandé à August Diehl quels textes il voulait dire et nous avons ensuite fait le montage ensemble en fonction de nos préférences respectives : cela donne une vraie soirée de théâtre – voilà – , ce qui surprend beaucoup le public. La première année, au contraire, Ulrich Noethen avait souhaité choisir lui-même les textes qu’il disait, par exemple ceux de la poétesse Forough Farrokhzad ; j’ai alors pensé à mettre en lumière l’idée d’Orient et d’Occident, le chant juif, le chant arabe, et la civilisation méditerranéenne, et je suis alors arrivé à Monteverdi. Il ne s’agissait pas de correspondances explicites, mais d’une idée commune, d’une atmosphère – de magiques connivences très intimes…

    RM : Pensez-vous continuer cette série de concerts les prochaines années ?

    GN : Je pense, oui. Il y a encore énormément de répertoire qui m’intéresse, notamment dans les périodes anciennes, Biber, Telemann, etc. – oui ! Je les aime passionnément, moi aussi. Je me suis intéressé aussi à la littérature des trouvères et troubadours, mais c’est tellement difficile à cause de cette prononciation ancienne ! Ce que je veux faire dans ces concerts, en tout cas, ce sont des choses qui sont des découvertes – voilà – aussi pour moi. J’ai eu aussi des demandes pour des concerts similaires ailleurs en Europe, et nous envisageons aussi d’enregistrer La Belle Meunière, si possible avec un piano carré – voilà – sur lequel Schubert lui-même a composé, mais il a besoin d’une restauration.

    Crédit photographique © Anita Schmid

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    Georg Nigl – écoutez cet extraordinaire Mozart-ci – :

    ou l’intelligence rare et singulière d’un musicien de l’intimité absolument passionnant ! 

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    Ce mardi 26 août 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et encore un somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier de la littérature : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres », un fécondissime pharmakon, entre la perte, en 1948, du père Georges Cixous (et l’aubaine de sa bibliothèque), et l’interruption à venir, en 2004, du formidable dialogue entretenu avec l’ami Jacques Derrida : quand reste et tant que demeure une conversation nourrie avec les auteurs de vraie littérature (et philosophie), via les livres que ceux-ci nous ont laissés-destinés ad libitum…

    Et voici maintenant, de la page 77 à la page 93 de ce recueil décidément absolument indispensable qu’est ce tout récent « Et la mère pond vite un dernier œuf« 

    _ il nous faudra bien sûr revenir sur le choix de ce titre plutôt comique donné à ce recueil, dont la source se rencontrera un peu plus loin, au chapitre suivant, « Max und Moritz, et ma mère« , aux pages 98-99 :

    « J’ai commencé à réfléchir sur les mystères du texte et les secrets de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène écoutait ainsi sa mère jouer en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragi-archi-comiques de « Max und Moritz » de Wilhelm Busch…  _, en tant qu’œuf j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors, ce mois de novembre 1942, sur Oran.

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire ce titre du recueil :

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ elle mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur », commente Hélène ; j’y reviendrai en l’article suivant… _

    un autre somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier _ pour le non tari (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , et bien sûr de la force de vie…) si fécond « rêvoir » à l’œuvre d’Hélène : formidable pharmakon à son inénarrable façon à elle, à son tour… _  de la littérature pour Hélène Cixous : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres« , un fécondissime pharmakon d’intarissables conversations poursuivies, vaille que vaille, à la guerre comme à la guerre, et à-la-va-comme-je-te-pousse et m’inspire-respire-expire-souffle _ entre lire les livres de la Bibliothèque, puis penser-panser, rêver en son « rêvoir », et soi-même allant se livrer corps et âme à la jubilation terrible et hilarante de son écrire… _, entre la blessure à panser de la perte sans legs écrit, ni même dit _ seulement la collection de volumes Nelson de sa bibliothèque ainsi laissée sans mot dire de sa part… _, du père Georges Cixous, le 2 décembre 1948, à son décès, et l’interruption à venir le 9 octobre 2004, au décès à lui aussi, l’ami Jacques, du formidable dialogue-conversation _ aussi par téléfaune, puis au « rêvoir« , via les livres laissés de l’ami parti, qui lui-même songeait fort à son propre posthume… ; cela, nous le verrons au chapitre terminal, et lui aussi évidemment capital, de ce livre-ci, aux pages 113 à 137, intitulé « Le chat et le château » : tout, en cet admirable indispensable recueil de textes d’Hélène Cixous qu’est ce jubilatoire « Et la mère pond vite un dernier oeuf« , venant parfaitement « se rejoindre » et s’imbriquer… _ ô combien nourricier, à son tour, avec l’irremplaçable, forcément _ qui donc est substituable ?.. Personne ! Et encore moins ni ami ni aimé ; la consolation-pansement-pharmakon, si elle est désirée-envisagée-recherchée-poursuivie, semble tellement difficile et peut-être même quasi impossible à obtenir et tenir-maintenir longtemps et jusqu’au bout de sa propre mortelle vie, en ce duel à la vie-à la mort des pulsions de vie et la pulsion de mort, si puissantes et tellement compliquées à apprendre à dévier-manœuvrer afin d’essayer-tenter de parvenir à surmonter-survivre à la douleur-poignard du deuil subi de ces si cruelles pertes… _ ami Jacques Derrida…

    …

    …

    Ici,

    et de la phrase, page 78, à propos de Jacques Derrida :

    « il laissait ses livres à la place de sa personne. Et parmi son œuvre immense, ses innombrables méditations sur les mystères tragiques et philosophiques de l’héritage« ,

    presque directement à la suite des mots mêmes, impératifs, de l’ouverture de ce chapitre, page 77 :

    « Un jour des derniers temps, mon ami Jacques Derrida me dit : « Si je ne suis plus là, tu pourras continuer à lire mes livres. » Je grimaçai d’horreur. C’était un dit de vérité à venir, un verdict, une annonce amère. Une phrase à deux coups. Mise à mort et promesse. Ablation et substitution. La mort pour moi, la survie pour mes livres » ;

    et des sublimissimes pages 79-80 à propos de ce qu’Hélène, en forme de « viatique » qui lui était nécessaire, raconte de ce qu’elle a pu bientôt trouver de son père « homme de parole et de mots, c’étaient des mots extraordinaires qu’il me donnait tous les jours« , une fois celui-ci brutalement disparu et enlevé à elle, le 2 décembre 1948 :

    « J’ai hérité de Georges mon père le besoin géorgique de déterrer les mots, de descendre sous le taire, de nettoyer, d’arroser, et d’écouter ce qui erre le long du silence _ c’est admirable ! J’ai toujours aimé Virgile et par conséquent Dante. Outre ce lien indécis et ouvert comme tout, mon père a laissé _ très matériellement _ une bibliothèque. Il ne l’a ni donnée, ni léguée, il l’a laissée avec cet abandon, ce suspens de la volonté dernière, qui fait le don idéal, celui que l’on n’a pas fait exprès. Alors ce legs laissé sans le su, je l’ai pris, je m’en suis constitué l’héritage par excellence, le bien attribué par le sort, béni pour avoir été lu par mon père, et ramassé, lui mort, sur ses étagères. Je n’en finissais pas de composer le lai de la Bibliothèque : j’ai lu, depuis mon père et sans son injonction, il m’a laissée lisant le tout de la littérature, le bon et le mauvais, le sublime et le détritus, son compost, sa litièrature. Sans maître, sans conseil, sans loi. J’ai tout dévoré. De gauche à droite, j’ai sucé un à un tous les volumes de la collection Nelson, tout était bon également. J’ai rien oublié. Je crois que j’ai mangé mon père jusqu’aux moelles. Hériter pour la vie, si c’était possible, je crois que ce serait cette opération : absorber, consommer, transsubstantier le Laissé, en forces vitales pour soi _ voilà.  Sans dette. Et entre tous les legs nourriciers, recevoir et faire son miel d’une Bibliothèque » _ une opération merveilleusement accomplie par Hélène.

    …

    je me rends immédiatement aux deux puissantes pages finales de ce crucial et fondamental chapitre, aux pages 92 et 93, consacré à l’héritage des livres, et pas seulement ceux laissés sur les étagères de son père, Georges Cixous, le 2 décembre 1948 :

    …

    « Peut-on échapper à l’héritage ?

    Moi-même j’ai bien fini par me rendre à Jérusalem, où je ne voulais surtout pas aller _ sur le récit de ce voyage en son « Gare d’Osnabrück à Jerusalem » (paru le 14 janvier 2016), cf par exemple mon article « « , en date du 16 juin 2018…

    Pour payer une infime part de ma dette à l’égard de ma généalogie multimillénaire _ tant sépharade qu’ashkénaze… _, minimissime, pour répondre : oui, à la question êtes-vous coupable ? A la question : êtes-vous juive, je mets : oui, je décide et consens à répondre sur le formulaire _ demandé à remplir pour l’obtention du visa d’entrée en Israël _, oui, alors que mon amour de la Vérité compliquée, mon besoin vital _ oui _ de pousser la pointe de la pensée au cœur du combat des paradoxes, mon alliance avec l’inconnu c’est-à-dire le pays de l’écriture _ ce territoire-trésor lui aussi… _, le courageusement infidèle, toutes mes obsessions vitales, veulent que je dise non pas oui mais : juive je le suis par vent de nord-nord-ouest, ou par mauvais temps, mais par beau temps clair sans rafales de vent, ou quand je suis en mes libertés dans les rêves, je ne réponds que : rien ni plus ni moins.

    En tant que chat, ou écureuil _ du jardin aux arbousiers et pins de la maison d’écriture des Abatilles _, ou ancien chien _ tel son chien Flip _ je ne suis pas plus juive que le cheval ni moins, j’aime les vaches, comme ma mère, pour la fatalité de la vie je m’identifie aux poules, je n’ai guère de difficultés à reconnaître mon âme dans celle d’une poule, j’ai les mêmes battements de cœur,

    mais à tous les juifs qui sont juifs se sentent juifs, juifs des avant et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà… _ d’angoisses et de tourments, l’usage illimité _ et persistant _ de la tragédie et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte, la jubilation _ oui, magnifique ! _, l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ ici je pense au grand Imre Kertész du « Chercheur de traces« … _, la nostalgie perplexe du désert, la fréquentation des zones d’exclusion et le don nomadique, la façon d’allonger perpétuellement le cou au maximum pour scruter l’horizon, comme si le présent était là-bas dans le lointain futur ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche de pensées ou êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale« 

    …

    …

    Un chapitre magistral !

    Consacré aux ressources, fabuleux trésor où puiser encore et toujours de conversations essentielles que peut offrir le dialogue ouvert et infini du lire-écrire-penser, pour Hélène en son « rêvoir », avec les auteurs vrais de la littérature et de la philosophie _ pas ses pullulantes-purulentes contre-façons de « litièrature« – compost, à destination des oisifs-qui-lisent pour se distraire-désennuyer-divertir : en fait ne plus penser du tout à l’essentiel… Revenir lire et méditer ici le merveilleux chapitre « Lire et écrire » du Zarathoustra de Nietzsche, joliment sous-titré « un livre pour tous et pour personne« … Ou encore le très juste récent « Un Sens à la vie _ enquête philosophique sur l’essentiel » de mon ami bruxellois Pascal Chabot… Des livres nécessaires et vrais, en ces temps de faussaires et fausseté…

    …

    …

    Bien évidemment à suivre…

    …

    …

    Ce dimanche 17 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le Ravel à fuir (!!!), glacial et d’âge glaciaire, du piano trop mécanique de Keigo Mukawa : faire le test comparatif de l’enlevé et merveilleux « Rigaudon » du délicat et délicieux « Tombeau de Couperin »…

    Ce n’est bien sûr pas tout à fait pour rien qu’en sa notice intitulée « L’homme Ravel : une dualité séduisante« , aux pages 13 à 16 de son double album Etcetera KTC 1816 « Keigo Mukawa – Maurice Ravel – Complete Works for Solo Piano«  _ enregistré au Chichibu Muse Park Music Hall  _,

    Keigo Mukawa prononce rien moins que 6 fois le bien significatif qualificatif de « froid« ,

    et qu’il utilise aussi 2 fois l’image éminemment répulsive de « sculpture de glace » pour qualifier son abord personnel du génie ravélien :

    …

    « À l’âge de treize ans, j’ai commencé à travailler sa « Sonatine« , c’était la première œuvre de Ravel que j’étudiais, et l’impression que me faisait sa musique _ voilà ! _ était celle d’une « sculpture de glace froide« . Probablement était-ce la texture de la musique, si précise, si réglée comme une mécanique parfaite _ voilà _, ou bien cette sonorité ferme construite avec des accords dissonants si bien calculés _ voilà encore _, qui m’ont évoqué cette sensation de froideur.

    Plus tard, je suis entré au conservatoire de Paris en 2014 , là même où Ravel avait fait ses classes. J’ai pu étudier ses œuvres, en profondeur, et les jouer de nombreuses fois lors des concerts. Et même si Ravel est devenu le compositeur pour lequel j’éprouve le plus de sympathie, cette image de sculpture de glace n’a pas varié« …

    …

    …

    Mais cette fâcheuse impression ne quitte pas hélas non plus l’auditeur que je suis de ce double CD de Keigo Mukawa, que, sur la foi malencontreuse de divers critiques musicaux _ par exemple Émilie Munera et Rodolphe Bruneau Boulmier, en leur émission En pistes ! de France Musique, ou Bénédict Hévry, le 7 mai dernier, sur le site de ResMusica en un article laudatif intitulé « Keigo Mukawa dans une éminente et fervente somme ravélienne«  ; mais aussi Bertrand Boissard, à la page 98 du numéro du mois de mai 2024 de Diapason ; ou encore Gérard Belvire, à la page 93 du numéro du mois de juin de Classica… _ je désirais vivement découvrir et connaître, et écouter :

    …

    or l’impression tout bonnement désastreuse que j’en ai à l’audition, est d’être livré ici à la tronçonneuse glacée et sans esprit de Glenn Gould débitant à la furibonde décérébrée les fugues mécaniques de Jean-Sébastien Bach, ou, pire encore, massacrant sans pitié les délicieuses délicates sonates pour piano, vives d’esprit, de Mozart…

    …

    …

    J’ai donc procédé à un test comparatif _ qui a tant plu à mon petit-fils Gabriel, très fan de ce Rigaudon de Ravel… _ du preste et à jamais juvénile « Rigaudon » (dédié aux frères luziens Pierre et Pascal Gaudin _ beaux-frères de la cousine de Maurice : Magdeleine Hiriart-Gaudin… _) de cette merveille de finesse qu’est « Le Tombeau de Couperin » :
    …
    …
    _ voici donc à écouter ici ce qu’y donne, en un podcast de 3′ 28, l’Assez vif de ce Rigaudon sous les doigts un poil balourds et mécaniquement tricotteurs _ sans esprit, et dénués de charme, et de fantaisie et malices et humour, si raveliens…  _, et surtout incomparablement trop lents pour la prestesse enjouée et mutine d’un rigaudon de ce basque mince et bondissant, et infiniment vif d’esprit, qu’était Maurice Ravel _ comparez avec les autres interprètes choisis ci-après… _, de Keigo Mukawa… 

    …

    _ et maintenant, sous les doigts bien plus justement mutins _ à la luzienne ! j’aime beaucoup, beaucoup ! _ de Martin James Bartlett, en ce podcast de 3′ 05…

    …

    _ ou encore, par Alexandre Tharaud, en un podcast magnifiquement preste et juvénile _ bravo ! bravissimo ! c’est à la perfection senti ! _ de 3′ 01…

    …

    _ et aussi par Bertrand Chamayou_ pas mal du tout non plus ! _ en un podcast de 3’06…

    …

    _ et encore par l’excellent Steven Osborne, en un podcast bien preste et alerte, lui aussi _ et comme il le faut !.. _, de 3’01…

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    …

    Et maintenant faites votre choix !!!

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    …
    Maintenant, en y réfléchissant encore un peu,

    il me semble que cette approche trop strictement mécanique (et froide) du piano de Ravel de la part du jeune Keigo Mukawa, tient à sa pourtant juste principielle obsession (de métier) d’atteindre la perfection technique nécessaire, en effet, à servir l’idéal d’interprétation la plus juste possible des œuvres tout spécialement de Ravel, mais qui, pour le moment du moins de son propre parcours d’interprète très justement exigeant à l’égard de lui-même _ Ravel lui-même n’ayant jamais été, lui, un parfait interprète, ni au piano, ni à la baguette de chef, de ses propres génialissimes œuvres… _, passe encore, pour le moment du moins, à côté de l’objectif absolument fondamental, et rédhibitoire sinon, de l’interprétation ravelienne : servir l’esprit le plus fin, tendre, chaleureux, insidieusement torride même, voilà, de l’œuvre de Ravel, par la médiation seulement, si je puis le dire ainsi, de la parfaite maîtrise obligée, certes, en effet, de la technique, mais qui n’en qu’un nécessaire moyen, un étai, et qu’il faut absolument, à l’interprète, apprendre à dépasser-transcender, faire complètement oublier à l’auditeur ; sinon l’interprète, encore besogneux, malhabile, en reste, en effet, à une rédhibitoire réfrigérante « sculpture de glace » de cette musique subtilissime de Ravel, au-delà de son obligée perfection technique ; en ne réussissant pas, lui interprète, à atteindre et surtout faire s’envoler-virevolter-tournebouler dans le charme le plus pur et aérien, l’esprit ludique, finement sensuel et même érotique, de la sublime fantaisie narquoise du génie français absolu de Maurice Ravel compositeur ; dans l’esprit, mine de rien très audacieux et moderne, franchement rieur et léger, leste (car délesté…), d’un Couperin, d’un Rameau, mais aussi d’un Mozart, et même encore du jeune Mendelssohn _ par-delà, à la Nietzsche, le tragique fatal de toute vie, qui s’y perçoit bien sûr aussi, en filigrane estompé d’un constant et bien présent arrière-fond, sensible à l’horizon rosé des plus beaux soirs d’été…

    …

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    Ce jeudi 30 mai 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa