Étiquette : nihilisme

  • Crétinisation versus « apprendre à vivre » : comment former, à l’école et ailleurs, à l’essentiel ?

    Une interview opportune et urgente d’Edgar Morin sur la « crise » de la « formation » des personnes, des personnalités, des citoyens _ = « crise de l’éducation » _, afin qu’ils soient _ = nous soyons ! _ de « vrais humains » (se dépassant eux-mêmes, en permanence), au lieu de n’être que de la « ressource » disponible (sur un marché : concurrentiel) en « moyens«  (pour « services » de « ressources humaines » en mal d’ »efficacité » à court terme _ en attendant « la chute« …),

    dans Le Monde du 13 mai 2009 :

    « Edgar Morin : « On devrait instaurer une année propédeutique de culture générale obligatoire »…« 

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    Opposé au cloisonnement des savoirs, le sociologue et philosophe Edgar Morin, qui a élaboré la théorie de la « pensée complexe« , défend ici l’idée d’une culture qui relie _ du latin « religare« , et en français « relier« … _ nos connaissances éparses.

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    Qu’est-ce que la culture générale et à quoi sert-elle ?

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    C’est ce qui, à partir des écrits, des arts, de la pensée, aide à s’orienter dans la vie et à affronter les problèmes de sa propre vie. La lecture de Montaigne, La Bruyère, Pascal, Diderot ou Rousseau nourrit notre esprit pour nous aider à résoudre nos problèmes de vie.

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    Autrement dit, c’est vital.

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    Non seulement on ne peut pas s’en passer, mais il faut la régénérer _ en ce moment se tient aussi, à Grenoble, à l’initiative de « la république des idées« , un colloque sur la question de « rénover la démocratie« … _, parce qu’elle est elle-même victime du mal principal qui frappe les connaissances, c’est-à-dire la compartimentation et la fermeture. Si, comme on l’a toujours fait _ enfin, presque… _, on veut réfléchir sur l’être humain, la nature, la réalité et l’univers, on a besoin d’incorporer les acquis qui viennent des sciences. Je crois qu’il faut régénérer _ est-ce plus précis et plus juste que « rénover » ?.. probablement… _ la culture générale parce que chacun a besoin, pour savoir ce qu’il est en tant qu’être humain, de se référer à sa situation dans le monde.

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    Comment la régénérer ?

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    J’ai fait des propositions pour des réformes de l’enseignement radicales _ prises à la racine. L’enseignement fournit _ entre « fourguer » et « gaver« … _ des connaissances séparées, cloisonnées et dispersées, qui deviennent affaire d’experts fonctionnant sur des problèmes particuliers, mais incapables de voir les problèmes fondamentaux et capitaux.

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    Dans « Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur » (Seuil, 2000), je donne des thèmes _ ou pistes ? _ de réflexion. Par exemple : qu’est-ce que l’être humain ? Cela n’est enseigné nulle part _ la question « Qu’est-ce l’homme ? » est la principale de tout enseignement-questionnement philosophique, tout de même, selon Kant !.. _, car tout ce qui concerne l’être humain est dispersé. Pas seulement dans la biologie ou les sciences humaines et la philosophie _ !!! _, mais aussi dans la poésie et la littérature, qui sont des sources de connaissance de l’humain, mais sont considérées _ par certains, beaucoup, trop… _ comme des luxes _ ou « suppléments d’âme« … _ esthétiques, et non pas des sources de connaissances.

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    Une sorte de méta-savoir ?

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    Plutôt une façon de faire communiquer _ activement, en les dynamisant _ les savoirs et de les rendre nourriciers _ voilà ! et à foison… _ pour l’esprit de chacun. De plus, la culture ne peut pas se réduire aux savoirs transmis par le langage _ articulé, en la langue. La musique, par exemple, nous transmet des messages affectifs que nous traduisons très mal en mots. Mais il y a une pensée derrière la musique. Il y a une pensée derrière les œuvres de Beethoven. Il y a aussi une pensée derrière Rembrandt et Michel-Ange _ voir la (scandaleuse !) misère de l’initiation artistique au lycée (et au collège). Quant à la poésie, elle emploie les mots non pas dans un sens de dénotation instrumentale, mais dans un sens d’évocation que le langage dénotatif ne peut pas dire _ ou la palette ouverte d’un style. La culture inclut tous les arts _ et comment !!!

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    La pensée complexe, qui est au cœur de votre travail, n’est-elle pas l’illustration de cette culture qui relie les savoirs ?

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    On nous enseigne l’analyse et la séparation. Très bien ; mais on ne nous enseigne ni la synthèse ni la liaison. J’ai voulu montrer quelles sont les méthodes _ cf le très important « La Méthode« … _ qui permettent de relier. Dans « L’Homme et la mort » (Seuil, 1951), j’ai fait appel à l’ethnographie, à la préhistoire, aux sciences religieuses, à la poésie, à la littérature… Mon problème était de ne pas juxtaposer ni empiler ces connaissances, mais de les relier en leur donnant un sens.

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    Tout le contraire des disciplines scolaires bien séparées.

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    Les savoirs fermés et séparés doivent être ouverts et reliés. On devrait instaurer une année propédeutique de culture générale obligatoire pour tous, en fin de lycée ou en première année de fac. Et puis, il faudrait former ou réformer les formateurs. Je l’ai appliqué ces dernières années au Mexique, au Brésil et au Pérou, où j’ai fourni les éléments des « sept savoirs capitaux » à développer. Je leur enseigne ce qu’est la rationalité, la complexité. J’introduis les problèmes de notre civilisation ignorés dans les cours d’économie ou de sociologie. Par exemple, sur la fabrication des médias, le consumérisme des classes moyennes, l’intoxication publicitaire ou automobile. Ça fait partie de la culture générale. Dans « Emile ou de l’Education« , quand Jean-Jacques Rousseau demande à l’éducateur ce qu’il veut faire, celui-ci répond : « Je veux lui apprendre à vivre. »

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    D’où l’importance aussi de « La Princesse de Clèves » ?

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    Je fais des critiques politiques au président Sarkozy, mais je ne l’attaquerai pas sur le plan de la culture. Je ne le critique pas de ne pas connaître « La Princesse de Clèves« . Je le critique s’il propose de nous en détourner.

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    N’est-il pas contradictoire de dire que nous sommes dans une société de la connaissance tout en tournant le dos à la culture ?

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    On n’est pas dans une société de la connaissance. On est dans une société des connaissances séparées _ et pratiquées instrumentalement pour une utilité technicienne à courte vue. Le vrai problème, c’est qu’il faut tout réformer. Mais on ne fait que des « réformettes » ; le secondaire occulte le principal ; et l’urgence occulte l’essentiel ; alors que l’essentiel est devenu urgent _ formules capitales ! assassinées par la pseudo-« culture«  de l’évaluation comptable (dite « du résultat » ; cf mon article du 28 avril : « de quelques symptômes de maux postmodernes : 2) “l’inculture du résultat”, selon Michel Feher « ) : c’est si commode…

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    Si la culture relie les savoirs, ne s’en prend-on pas aux savoirs en jugeant la culture superflue ? …

    On relègue les savoirs dans les mains de spécialistes ; et on dépossède tous les autres. Par ailleurs, on est complètement ignorant sur les qualités vitales de la culture générale.

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    Ne croire qu’en des spécialités, c’est ne croire qu’en une vision de l’être humain borné et incapable de se poser des problèmes _ clé de l’intelligence (ouverte et ouvrante) du réel (en sa complexité). C’est du crétinisme. De plus, c’est une illusion ; car, aujourd’hui, dans certaines entreprises, au lieu de recruter des polytechniciens, on recrute _ de fait : on ne peut plus « réalistement« , comme ils pensent… _ des normaliens. On cherche des gens ayant des aptitudes « tous terrains » plutôt qu’une aptitude limitée _ obtuse _ à un seul terrain. Il est démontré que le développement des aptitudes de l’esprit humain à traiter des problèmes généraux leur facilite le traitement _ inventif, créatif, « avec génie« … _ des problèmes particuliers.

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    Propos recueillis par Ma. D.

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    Article paru dans l’édition du 13.05.09

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    Mais qui veut vraiment cela

    parmi ceux qui « occupent«  les manettes ? En lieu et place de fructueusement (pour eux !) « faire affaire«  avec ceux qui « vendent du temps de cerveau humain disponible » ?..

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    Titus Curiosus, ce 14 mai 2009

  • de quelques symptômes de maux postmodernes : 1) en Italie, selon Erri De Luca

    Deux forts articles de journaux, encore : afin d’un peu bien « décrypter » et « mettre à (un peu meilleure) lumière du jour » les impostures _ graves ! _ du « monde comme il va« ,

    et depuis pas mal de temps, maintenant ; ou ce que Nietzsche appelle _ le présent lui convient toujours ! _ la « maladie«  _ endémique ; et suicidaire _ du nihilisme :

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    une (magnifique !) interview d’un Erri De Luca dans un très grand jour, descendu, exprès de la région du lac de Bracciano, où il vit désormais, en un café_ soit le Café Rosati ; soit le Caffè Canova : ils se font face sur la Place… _ de la Piazza del Popolo, à Rome, se prêter à un « entretien » avec le journaliste d’ »El Pais« , Miguel Mora : « Nápoles transmite una educación sentimental nerviosa« ,

    à l’occasion de la parution de la traduction espagnole (« El día antes de la felicidad« , paru aux Éditions Siruela le 22 avril 2009) de son « Il giorno prima la felicita«  (paru, lui, aux Éditions Feltrinelli le 1er janvier 2009) ;

    dans « El Pais » du samedi 25 avril ;

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    et une « tribune libre » : « L’Etat français : dernier refuge de la « culture du résultat » ?..« , du philosophe Michel Feher dans « Le Monde » du dimanche 26 avril 2009.

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    « Une interview très intéressante : remarquable même !..
    Erri de Luca était dans un très bon jour, ce jour-là, à ce moment-là,
    Piazza del Popolo, en dégustant (au Rosati ? au Canova ?) un excellent café
    _ même si pour ma part, je préfère prendre le café au Sant’Eustachio
    ou à Tazza d’Oro, les deux tout à côté du Panthéon…
    Ou à Campo dei Fiori !
    …
    En italien, le livre dont il s’agit s’appelle « Il Giorno prima la felicita«  »…
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    Titus

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    écrivais-je sur l’instant à l’ami Bernard Plossu en découvrant (puis en le lui adressant illico presto) cet article-ci d’ »El Pais » :

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    ENTREVISTA : LIBROS – Entrevista Erri de Luca

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    « Nápoles transmite una educación sentimental nerviosa« 

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    MIGUEL MORA 25/04/2009

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    Ex militante revolucionario y ex obrero de Fiat, el autor italiano ha obtenido con sus obras anteriores el aplauso de la crítica y hoy le llega el del público con « El día antes de la felicidad« .
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    Erri de Luca es un tipo misterioso. Tiene cara de lord inglés, pero es napolitano y viste como un agricultor. Traduce obras del hebreo antiguo y del yiddish, pero asegura que tampoco es judío y que lo aprendió para leer la poesía de primera mano. Su cara de no haber roto un plato encubre un pasado agitado y comunista : fue militante revolucionario en Lotta Continua, y dice no arrepentirse en absoluto de haber vivido « el tiempo en que los obreros follaban« . Sus manos enormes y curtidas remontan también a ese momento : él mismo fue obrero en Fiat (montaba motores de camiones), y albañil, aunque sostiene que llegó tarde a la fiesta.
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    « En Nápoles no gustan los héroes. Siempre reducimos las historias heroicas, las deformamos, les quitamos importancia »

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    Hoy, a los 58 años, De Luca es un escritor, poeta y cuentista fuera de normas y etiquetas con títulos como « Aquí no, ahora no » _ « Une fois, un jour » _ y « Montedidio« . Alpinista ocasional, vive en el campo, cerca del lago de Bracciano, a 50 kilómetros de Roma. Su última novela encabeza la lista de los libros más vendidos del país. Es « El día antes de la felicidad«  (Siruela) _ on traduit donc Erri De Luca bien plus vite _ 1er janvier – 22 avril !!! _ en espagnol qu’en français !.. Es un relato sencillo y poético, con toques de historia y de humor napolitanos. Narra la educación sentimental de un joven huérfano, que crece en los años sesenta protegido por un portero de finca. Don Gaetano, sabio y memorioso, le explica cómo escondió a un judío durante la ocupación nazi, cómo fue la revuelta y la liberación. Mientras le escucha, el héroe va forjándose un carácter; el amor y el futuro los encontrará lejos.
    La protagonista es Nápoles, ciudad de la que De Luca se largó a los 18 años. Hoy ha bajado a Roma, y llega antes de la hora a su café preferido _ le Rosati ? le Canova ? _ de Piazza del Poppolo.

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    PREGUNTA. ¿ Se siente italiano o napolitano ?

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    R. Como escritor y hablante, vivo en la lengua italiana. La lengua italiana es mi patria, pero no tengo sentimientos patrióticos respecto a mi país. Si suena el himno no se me acelera el pulso, con la bandera tampoco. Pero la lengua me gusta. Nací y crecí en napolitano y me convertí en un escritor en italiano. No soy un escritor italiano, sino en italiano. Acabé dentro de la lengua de mi padre.

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    P. ¿ Cambió de patria ?

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    R. De lengua. Mi padre pretendía que en casa hablásemos italiano sin acento. La mamma hablaba en napolitano. Ella era el lugar, era Nápoles.

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    P. Sé que murió hace unos días y vivía con usted. ¿ Tenían buena relación ?

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    R. Una relación tardía, adulta, pero buena, fuerte. Vinieron los dos a vivir conmigo porque no les llegaba el dinero.

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    P. ¿ Cómo era Nápoles cuando se fue ?

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    R. Una ciudad del sur del mundo. Tenía la más alta mortalidad infantil y la más alta densidad de Europa, vivíamos apezuñados. Era una ciudad tomada por los americanos, la sede de la VI Flota _ ce que raconte magnifiquement Ermanno Rea, à propos de la vie et de la mort de la militante Francesca Spada-Nobili, dans « Mystère napolitain » ; ou Domenico Starnone, à propos de ses parents, dans « Via Gemito » : deux grands livres sur la Naples d’alors… _ y estaba siempre abierta y vendida para las salidas de los miles de militares americanos, que eran la mayor fuente de renta. Vendida porque, si cometían un delito, respondían ante sus jueces militares. Era una ciudad entregada. Se parecía a Manila, a Saigón…

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    P. Una colonia…

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    R. Con toda la ilegalidad secundaria que eso comporta. Era el mayor burdel del Mediterráneo y el centro del contrabando europeo. Hoy es uno más entre tantos matices del norte, aunque sigue siendo una ciudad poco italiana, más bien española _ les Napolitains continuant superbement d’ignorer que leur chère « Via Toledo«  porte depuis pas mal de temps officiellement le nom de « Via Roma« … Los españoles estuvieron mucho tiempo _ avec les Aragon, les Habsbourg, puis les Bourbon _ y se hicieron napolitanos _ comme le troisième fils de Carlos III, Ferdinando ; son père (un grand roi !) parti occuper le trône de Madrid, en 1759, à la mort de son frère aîné, le roi Fernando VI… Et laissant le trône de Naples (ou plutôt « du Royaume des Deux-Siciles« ) à ce troisième fils… Los reyes que triunfaban hablaban el dialecto. Nápoles es _ en conséquence (peut-être ?..) en partie de quoi… _ anárquica y monárquica. Siempre le gustó tener un rey para los domingos _ c’est largement assez !.. Los otros seis días le gusta estar a su aire y que el rey _ suffisamment bonasse _ deje hacer.

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    P. ¿ La Camorra _ là-dessus, cf le grand « Gomorra« , de Roberto Saviano (ainsi que le tout récent « Le Contraire de la mort _ Scènes de la vie naplitaine« , du même Saviano… _ es española o americana ?

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    R. La palabra es española, la práctica es toda nuestra. Nada que ver con la Mafia, no tiene unidad de mando. Son 200 familias que se reparten el terreno en pequeños trozos, en permanente bronca entre ellas. Por eso es ingobernable. Existía con los españoles, se adaptó a los americanos, y cuando se fueron los americanos se volvió a adaptar.

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    P. ¿ Quién le contó la ocupación nazi ?

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    R. Mi madre. La historia la contaban las mujeres porque los hombres o estaban en el frente o en la cárcel o emboscados. Nápoles fue la ciudad más bombardeada de Italia. En ese momento en que se preparaba la batalla militar entre los alemanes y los norteamericanos surgió la insurrección, por pura acumulación de tensión. Fue una mezcla de pequeñas historias _ cf aussi Curzio Malaparte : « La Peau« …

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    P. ¿ Alguna heroica ?

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    R. En Nápoles no gustan los héroes. Siempre reducimos las historias heroicas, las deformamos, les quitamos importancia. Fue una combinación de miedo, cotilleos y cosas cómicas. Todo junto les hizo vencer _ la force (de vie comme de destruction) de Naples est terrible…

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    P. ¿ Por qué contó la historia a través de Don Gaetano ?

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    R. Porque uno escucha a las mujeres pero aprende de los hombres. Las mujeres son la fuente de información, pero la herencia _ surtout au Sud ?.. _ es un acto masculino, paterno. Es el padre el que transmite y entrega la pertenencia a un lugar. A través de ese relato masculino el chico se da cuenta de no ser un huérfano sino el hijo de una ciudad _ oui… _ de la que debe aprender a marcharse.
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    P. ¿ Nápoles es padre o madre ?
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    R. En mi caso fue una ciudad-causa. Fui consecuencia de ella, me transmitió una precisa educación sentimental nerviosa. Aprendí los sentimientos constitutivos del hombre, la cólera, la compasión y la vergüenza. Y me templó el sistema nervioso una octava por encima de lo normal _ ou le « tempérament », pas seulement musical, en l’occurrence… En eso Nápoles se parece a Jerusalén. Tiene esa misma tensión nerviosa. Disimula, no quiere escrutarte, finge ignorarte, pero en realidad te percibe _ toi… _ con todos los demás sentidos, con el olfato, las orejas, la vibración del cuerpo…

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    P. ¿ Sintió pena al irse ?

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    R. Me despegué como pude _ c’est là le drame de la plupart (tel Domenico Starnone, qui me l’a personnellement confié, en son passage à Bordeaux) des Napolitains qui doivent absolument la fuir pour respirer vraiment et pouvoir créer (à la notable exception près d’un Giuseppe Montesano : cf ses très beaux « Dans le corps de Naples«  et « Cette vie mensongère« ). Tenía encima una mole que me expulsaba. Me arranqué como un diente de una encía _ la formule est parlante ! Luego no pude reimplantarme _ vraiment _ en ningún sitio. Cuando me fui supe que no volvería, pero allí no podía seguir _ c’était l’asphyxie. Estaba solo. Luego _ juste après 68 _ encontré a mi generación _ pas tout à fait une famille _ en la calle, rebelde primero y revolucionaria después, y ahí sentí otra pertenencia, en vez de a un lugar, al tiempo _ c’est-à-dire « l’époque«  ; l‘ »esprit du temps« … Soy _ en cela _ un producto del tiempo, del 900 _ le XXème siècle.

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    P. Y de la revolución fallida.

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    Ici, on passe à l’après-Naples d’Erri de Luca, les
    « années 68« …

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    R. Fui revolucionario a tiempo completo todo el decenio de los setenta. Milité en « Lotta Continua » hasta 1976, y cuando acabó me hice obrero y seguí _ dès lors _ solo. Fue la herencia del tiempo, y hoy lo veo con lealtad _ une vertu assurément importante. No me gusta la nostalgia, pero soy leal _ sans reniement _ con las razones de aquel tiempo. Pienso que aquel hombre joven que fui reconocería en mí a la continuación de sí mismo _ ce n’est certes pas rien ! Quiero pensarlo.
    …

    P. ¿ Hizo la cosa justa ?

    …

    R. Cuando las cosas hay que hacerlas, justo o injusto, no hay elección.

    …

    P. Pero no tomaron el poder.

    …

    R. Era una revolución rara. Era más cuestión de entorpecer al poder y hacer crecer a la sociedad _ que de prendre le pouvoir. No fue inútil. Fue necesario, y dio resultados _ sans précision de plus. No en las vidas personales, ahí lo pagamos caro porque fuimos la generación más encarcelada de la historia, incluida la que vivió el fascismo.

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    P. ¿ Usted hizo cárcel ?

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    R. Poca y muy temprano, en 1968 o 1969.

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    P. ¿ Y lucha armada ?

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    R. Prefiero no contestar _ les plaies demeurent ouvertes ; et pas seulement du fait du pouvoir de la droite italienne (Sivio Berlusconi, Gian-Franco Fini, etc…). Pero toda revolución prevé recurrir a las armas.

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    P. ¿ Defiende todavía el 68 ?

    …

    R. La historia la escriben los vencedores, no los condenados _ certes ; mais il faut aussi voir à long terme…. El 68 fue sólo _ et pas davantage _ el momento de la salida, la campana que sacó a los estudiantes de clase _ pour une brève récréation ? Era el periodo en que los obreros follaban. Ser obrero era una posición social de prestigio _ en effet. Eran un punto de referencia _ une sorte d’aristocratie (du travail). La vanguardia. Tenían poder y encanto _ soit du prestige et du charme…

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    P. ¿ Usted folló mucho ?

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    R. Yo no, me hice obrero tarde. Y entonces no teníamos derecho al amor, el amor era… un pretexto para retirarse.

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    P. ¿ Fue una guerra civil ?

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    R. No desde el punto de vista de las pérdidas, pero sí de las condenas : 5.000 condenados por banda armada. No existía la responsabilidad individual. Por eso esa generación hizo los hijos muy tarde. Yo ni eso, porque soy estéril como un mulo. Pire : Muchos compañeros míos se mataron con la heroína para ajustar cuentas rápido. Y unos pocos se hicieron periodistas o cambiaron de chaqueta _ sans commentaire.

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    P. ¿ Usted ajustó las cuentas ?

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    R. Hay todavía prisioneros, las cuentas sólo están suspendidas.

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    P. ¿ Y no piensa que Berlusconi es en parte consecuencia de esa lucha ?
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    R. No, es la alegre consecuencia de que hemos pasado de ser un país de emigrantes a un país de propietarios de casas, primera y segunda. Italia es un país de nuevos ricos, con todos los tics del nuevo rico. Por eso elige como primer ministro al más rico _ Silvio Berlusconi à trois reprises (1994-1995 ; 2001-2006 ; et depuis 2008) _, como presidente de la República _ Carlo Azeglio Ciampi (de 1999 à 2006) _, a un ex dirigente del Banco de Italia _ de 1979 à 1993 _, y como opositor, a un profesor de economía _ Romano Prodi. Italia ha idolatrado la economía, sólo piensa en el dinero. Es como Suiza, pero con más gente.

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    « El día antes de la felicidad« . Erri de Luca. Traducción de Carlos Gumpert. Siruela. Madrid, 2009. 132 páginas. 13,90 euros.

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    + , en bonus, un article :

    « La felicidad del héroe sin batallas » sur ce même livre (« El día antes de la felicidad« ) dans « Publico » (22 avril 09)
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    La felicidad del héroe sin batallas

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    El escritor italiano Erri De Luca cuenta en ‘El día antes de la felicidad’ la pérdida de la inocencia de un huérfano en plena Segunda Guerra Mundial

    y participa hoy en un espectáculo sobre don Quijote.

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    El escritor italiano cree que la felicidad es pasajera.

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    REYES SEDANOPEIO H. RIAÑO – Madrid – 22/04/2009 22:59
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    Los invencibles se levantan una y otra vez, visten con camisa a cuadros y tienen manos tan grandes como sus botas para caminar por la montaña. Los invencibles son quijotes que lucharon en 1969, como Erri De Luca, que a los 18 años formaba parte de una generación insubordinada y rebelde a la que acompañó dentro del movimiento « Lotta Continua » hasta que fueron conscientes de que no podían cambiar el mundo. Un héroe que durante 39 años creyó que la revolución se hacía en la calle hasta que escribió, hace ahora 20 años, su primera novela, « Aquí no, ahora no » (Editorial Akal) _ en français « Une fois, un jour« , peut-être son plus beau livre (aux Éditions Verdier) _, acerca de su infancia napolitana.

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    Desde entonces, su arma cambió ; y esas manos gigantes que se frotan una contra otra con detenimiento y fruición, como buscando forzar sus pensamientos, se empeñan en predicar que la enseñanza es la base de la libertad de los pobres, de los trabajadores, porque como dice uno de los personajes de su nuevo libro « El día antes de la felicidad » (Siruela) : « La instrucción nos daba importancia a nosotros los pobres. Los ricos se habrían instruido de todas las formas. La escuela daba peso a quien no lo tenía, lograba la igualdad. No abolía la miseria, pero entre sus muros permitía la igualdad« .

    …

    Esas palabras que Erri De Luca pone a la deriva en el relato de una Nápoles convulsa y rebelde contra la ocupación alemana, donde un muchacho huérfano aprende a trompicones entre las enseñanzas de don Gaetano ; y el encuentro con el primer amor ; y la huida de su ciudad, también son las del propio autor. « En mi ciudad después de la guerra, la escuela pública era el lugar donde sucedía la igualdad« , explica el escritor a Público, en el Círculo de Bellas Artes de Madrid, a donde ha llegado para presentar hoy un espectáculo « Don Quijote y los invencibles« .

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    A fuerza de cultura

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    Una biblioteca nutrida consigue que el ciudadano llegue a otras posibilidades que no le estaban pronosticadas : « Fuera de la escuela, todo eran opresores y oprimidos, uno sobre el otro. Pero en la escuela todos estábamos juntos, los hijos de la burguesía con los hijos de la pobreza que no marchaban a trabajar. Es así como un chico pobre puede asumir una nueva condición y abrirse un nuevo camino que cuestione los confines designados por los avatares de la vida. »

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    « La felicidad es un golpe imprevisto, una cita sin preparar« 

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    Algo así buscó don Quijote, un personaje que Erri De Luca (Nápoles, 1950) considera irreductible, porque tras encajar reiteradas derrotas jamás se rinde, ni se acobarda. Por eso el homenaje en escena, por eso Don Quijote y los invencibles, con una puesta en escena en la que él cuenta las historias de un ser que jamás ganó una batalla, pero que no se dejó de plantear seguir peleando por el mundo que había imaginado, junto con un guitarrista y cantante y un clarinetista.

    …

    « ¿ Que por qué darle carne al relato y hacer teatro ? Porque yo soy un tipo que cuenta historias y las cuento oralmente y también por escrito« , explica para aclarar que los tres se benefician del noble lugar del teatro, pero simplemente se sitúan en torno a una mesa, hablando y cantando. « No hay ninguna otra acción« .

    …

    « Invencible » es una de las palabras que persiguen a alguien que ha luchado toda su vida por imponerse a su destino. De Luca es un Quijote sin batallas en su haber, porque como él mismo dice « los invencibles no son los que ganan las batallas, sino aquellos que continuamente derrotados, nunca dejan de levantarse para afrontar otra batalla« . Los invencibles tienen otra virtud, que les hace moverse sin tener nada fijo, sin saber qué será de ellos, y es que buscan la felicidad aunque son conscientes de que si llegan a conocerla alguna vez, deberán olvidarla inmediatamente. Esa es la esencia de la novela « El día antes de la felicidad« .

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    Esto de la felicidad

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    Erri de Luca se recoge las mangas de su camisa azul y blanca a cuadros, vuelve a frotarse las manos y explica que la felicidad « es un golpe imprevisto« . Esa es la razón por la que no se puede contar con ella para nada, « porque a lo sumo es un empujón de alegría« . De hecho, está convencido de que la mayor parte de las veces que pensamos en la felicidad es para referirnos al pasado, como memoria. « La felicidad es una cita para la que uno nunca está preparado, aunque sabe que la va a tener« , remata.

    …

    « En la escuela pública es el  lugar donde sucede la igualdad »

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    Aparentemente « El día antes de la felicidad » es el diario de alguien que recuerda su historia en un « cuaderno de rayas mientras el barco se encamina hacia la otra punta del mundo« . El personaje en esta maravillosa novela lucha por tratar de reconocer la felicidad, pero el autor le hace pasar por agravios que le harán comprobar en sus carnes que hay que olvidarla tan rápido como llegue, « porque como viene se va« .

    …

    En ese sentido, podríamos entender que toda una vida es el día antes de la felicidad, siempre a la espera de su aparición. Pero Erri De Luca lo niega: « No, porque si no sería como una zanahoria delante del caballo. Y eso no es la felicidad« . De hecho, el autor italiano se emplea a fondo en sus imágenes, en las que hay siempre un sentido poso autobiográfico: « El día antes de la felicidad yo era un alpinista que derrapaba en el descenso« , le hace decir al protagonista.

    …

    Diálogo en las cumbres

    …

    La referencia a la montaña en la anterior cita no es casual. Erri De Luca es un apasionado montañero, que ya ha dejado testimonio en algunos relatos como los que componen « El contrario de uno » (2005) _ « Le Contraire de un » _  y en « Tras la huella de Nives » (2006) _ « Sur la trace de Nives » _, donde se metió en la mochila las reflexiones de la alpinista Nives Meroi (Bérgamo, 1961) _ una de las tres mujeres que han ascendido siete de los catorce ochomiles _, con quien habló de la fascinación del alpinismo, de la aventura, la muerte… el viaje sin fin.

    …

    « El terrorismo comienza en nuestro siglo con Guernika »

    …

    « En realidad mi escritura tiene poco que ver con mis paseos por el monte. Sí compararía mi relación del monte con la lectura más que con la escritura« , nos cuenta. Hablamos de la naturaleza y es inevitable ver en su cara morena y afilada las huellas de un gran paseo reciente. Sus pequeños y audaces ojos azules se mueven con tranquilidad, charla pausado. « Me gusta ver en la montaña cómo sería el mundo sin nosotros _ dice dibujando un lugar sin habitantes. Allí escasea el hombre y además se acentúa la sensación de estar de pasada, de no habitar. Porque subir una cumbre es como dar un paseo en el desierto.« 

    …

    Curiosamente, Erri relaciona esos paseos solitarios con sus lecturas diarias del « Antiguo Testamento » al amanecer. « Entro no como creyente, sino como transeúnte ; y salgo con las mismas. Así hago en la montaña, entro y salgo« .

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    Terrorismo y revolución

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    No podemos dejar de preguntarle por la posibilidad de llevar adelante hoy una revolución por las generaciones más jóvenes, hay motivos. Él es rematadamente franco : « Podríais hacer la revolución, pero no queréis« . « El siglo XIX fue un siglo de revoluciones, de insurrecciones del pueblo que cambiaron las relaciones de fuerza entre opresores y oprimidos. Yo provengo de este siglo, donde la Historia aplastó las historias personales y dividió familias, separó pueblos… Fue un siglo muy invasivo« , recuerda.

    …

    Es pesimista con nuestras responsabilidades. « Hoy no veo ninguna solidaridad con la insurrección. Cuando nosotros, Occidente, invadimos Irak, Afganistán… no pasa nada, no veo entre los jóvenes la solidaridad con las luchas independentistas armadas de estas culturas islámicas que no quieren que nosotros vayamos a arreglar nada. Todo viene tachado como terrorismo y nadie quiere entender nada, ni oponerse a esa definición« , afirma. Para Erri De Luca, que conoce los relatos de Nápoles, la ciudad más bombardeada de Italia en la Segunda Guerra Mundial, terrorismo es un bombardeo sobre civiles. Por eso dice que « el terrorismo comienza en nuestro siglo con Guernika. »
    …

    La suite de cette réflexion, (sur quelques symptômes de maux postmodernes)

    en un second volet : 2) « de quelques symptômes des maux postmodernes : 2) “l’inculture du résultat”, selon Michel Feher« …

    …

    Titus Curiosus, ce 28 avril 2009

  • La splendeur du style cinématographique d’Angela Schanelec _ en ses regards sur Marseille et Berlin (« Nachmittag » + « Marseille » en un très fort DVD !)

    Le style (de cinéma) d’Angela Schanelec me touche _ m’éblouit et m’enchante _ ;

    et je me réjouis tout particulièrement d’avoir suivi les conseils d’Antoine Guillot et Arnaud Laporte, lors de leur émission « Tout arrive » du mercredi (consacrée au cinéma), le 7 janvier, recommandant très vivement le (double) DVD des films « Nachmittag » et « Marseille«  _ réunis sous un intitulé « La Nouvelle vague allemande » _ d’Angela Schanelec (aux Éditions « la vie est belle »)… ;

    et de l’avoir commandé (constatant que nulle part à Bordeaux il n’était directement disponible)…

    …
    Car le style même d’Angela Schanelec va (assez incroyablement ! mais cela, du moins, reste relatif…) au fond des choses

    avec une qualité d’attention au réel particulièrement fine, aiguë et formidablement lucide,

    jusqu’à un degré de douleur (tourmenteuse : outrepassant la capacité de beaucoup d’y faire face ; et, a fortiori, de pouvoir, cependant, s’en réjouir, aussi…) peut-être proprement germanique…

    _ ainsi, en ce vingtième anniversaire de la mort de l’immense Thomas Bernhard (un des deux ou trois génies majeurs du XXème siècle _ Heerlen (Pays-Bas), 9 février 1931 – Gmunden, 12 février 1989 _),

    ai-je assisté, vendredi 13 février, à une passionnante conférence au Goethe Institut de Bordeaux, invité (à l’impromptu, alors que nous nous sommes rencontrés au rayon « Littérature » de la librairie Mollat à peine deux heures avant), par la toujours très perspicace Jutta Bechstein, consacrée à Rolf Dieter Brinkmann _ Vechta (entre Münster et Oldenburg), 16 avril 1940 – Londres, 23 avril 1975 _ et à son (formidable !!!) « Rome, regards« , par son éditeur (des Éditions Quidam), Pascal Arnaud, et sa traductrice, Martine Rémon _

    qui m’étonne passablement aussi : à un tel degré d’intensité, veux-je dire…

    …

    Aussi, vais-je citer et commenter, à ma façon, un article remarquablement perspicace

    _ de Mathieu Macheret, sur le site critikat.com

    …

    « Guerre lasse« 

    …

    Angela Schanelec _ édition DVD « Nachmittag » (2007) et « Marseille » (2005)
    …
    DVD _ 16 décembre 2008
    …
    « Marseille« , quatrième film d’Angela Schanelec, connut il y a trois ans les honneurs d’une sortie sur les écrans français _ ce qui signifie encore, pour pas mal de films, parisiens. Ce n’est malheureusement pas le cas de l’inédit « Nachmittag« , dernier opus en date de la cinéaste qui, en provenance directe du festival de Berlin 2007, atterrit chez nous sur la case vidéo et sort en catimini _ à l’exception au moins de France-Culture ; et de quelques sites Internet… _ de la soute à bagages…

    …

    Son prédécesseur _ « Marseille« , donc _, pas beaucoup mieux loti, n’avait pas résisté (!..) longtemps à la barbarie de la distribution hexagonale _ certes : et de ses finalités de plus en plus uniformément commerciales (et la loi d’airain du marché : le profit, en numéraire, des vendeurs)… Sa finesse rigoureuse, son port altier mais délicat _ comme c’est bien regardé ! _, lui avaient valu, face à la concurrence, un retour en charter aussi fulgurant qu’immérité. « La Vie est belle » _ l’éditeur de ce double DVD _ les a réunis en double programme sur une belle galette sans bonus. Plutôt : où le bonus serait la primeur du dernier film _ « Nachmittag« , de 2007… On s’en réjouit, certes, mais non sans se dire, les yeux embués, que c’est tout de même un peu dommage _ de ne pas disposer d’un peu plus de l’œuvre assez géniale d’Angela Schanelec…
    …
    C’est dommage, car rares sont aujourd’hui les films aussi lumineux _ à divers sens : comme c’est juste ! _ que ceux de Schanelec. Rares sont ceux, donc, qui ont autant à gagner d’une projection _ en salle ! _, dont la magie propre dépend autant du faisceau qui frappe l’écran et rejaillit sur son spectateur. Ainsi, « Marseille » et « Nachmittag » peuvent-ils bien être pris pour ce qu’ils sont : des traités pratiques sur la façon dont la lumière tombe sur les choses ou les traverse _ et l’analyse commence à pénétrer les secrets de la force de Schanelec… Sur la façon dont elle frappe les êtres, les éblouit et, ce faisant, les opacifie aux yeux des autres _ et là commence, bien, un certain drame… Cela n’a rien d’arbitraire. Nous sommes au cœur du projet esthétique de Schanelec _ l’analyse met dans le mille ! _ : dresser une barrière de clarté laiteuse _ séparante _ entre ses personnages, un voile diffus où s’engluent _ aussi, dans un présent s’étirant en vain _ leurs volonté et emportements. Un grand bain d’air dont l’épaisseur _ sidérante _ les freine et finit par les fixer _ et plomber, médusés… Un aquarium _ transparent à la lumière de l’extérieur autant que clos sur lui-même _ contre les parois duquel ils buttent _ et se blessent, peut-être mortellement. La faible profondeur de champ _ de la prise de vue, en intérieur, tout particulièrement _, souvent en vigueur, alliée aux partis pris de surexposition, achèvent de plonger l’environnement dans un même flottement _ d’été (berlinois) somptueux _ vague. À cette perception du monde tient une bonne part de la cruauté et de la tendresse _ étroitement mêlées, oxymoriques _ de Schanelec. Grâces lui soient rendues, l’éditeur _ du DVD, « la vie est belle«  _ a dû suer sang et eau pour restituer l’expérience lumineuse _ oui ! quelle beauté ! sur le petit écran de l’ordinateur même !.. _ de ces films tournés en 35 mm.

    …

    « Marseille » avait à l’époque _ février 2005 _ été lâché en salles avec pour seule arme le compagnonnage de deux compatriotes : « Voyage Scolaire » de Henner Winckler et « En Route » de Jan Krüger. Ces trois films étaient sensés entériner en France le lancement du terme tout frais _ et très approximatif _ de « Nouvelle Vague Allemande«  (on lui préfère celui, un poil plus précis, d’ »École Berlinoise« ). On peut mesurer aujourd’hui à quel point « Marseille« , en dépit d’une familiarité indiscutable, « prenait déjà la tangente » du mouvement… Si son hypothèse restait identifiable _ réalisme cru, jeunesse mutique et solitaire (avec l’étrangèreté pour les autres, comme pour le spectateur, de Sophie, la photographe), crise du couple allemand et effritement de la cellule familiale, froideur des teintes (tout particulièrement : à Marseille comme à Berlin ; en fonction de leurs lumières alors…) _ elle ne laissait rien augurer de la majesté _ oui ! _ de sa forme, ni de l’étrange alliage de brutalité et de douceur qui fait toute la beauté du film _ ô combien magnifiquement est-ce justement ressenti !

    …
    On y suit Sophie, jeune berlinoise venue, dans le cadre d’un échange d’appartement, passer dix jours dans la cité phocéenne du titre _ « Marseille » _ « pour prendre des photos« . Une intrigante première partie, où Sophie est de tous les plans, trace son parcours d’acclimatation _ voilà le concept-clé… Elle commence par acheter des baskets, elle ne s’arrêtera plus de circuler, à pieds ou par les transports en commun. On la voit arpenter _ oui ! _ une ville qu’on dit pittoresque et qui n’a cependant jamais autant ressemblé à n’importe quelle autre ville _ en effet !.. Nulle pacotille de folklore ou d’exotisme ici… Elle prend _ simplement _ des images et des repères. En même temps, elle n’échappe pas à la rudesse _ oui ! _ de ce nouvel air : tout un tas de micro-agressions _ à la limite du perceptible : nous sommes dans « le neutre » d’une sorte de « presque normalité » post-moderne (au moins française, dans le moindre des cas…) _ font saillies (jeunes qui chahutent, pompiers autoritaires, klaxons intempestifs, type grossier). Surtout, la solitude _ de la voyageuse, en permanence, ou quasiment, dans le champ de mire de la caméra (et donc, pour nous, sur l’écran) : Sophie _ enfonce le clou de son étrangèreté : ni là, ni là-bas, en transit _ avec peu de bagages. Elle finit par rencontrer un jeune garagiste _ Pierre _ qui lui prête sa voiture et la présente à des amis. La greffe, d’abord difficile (il la présente d’abord à un pote lourdingue), finit par prendre. Elle fait la fête avec cette nouvelle petite société quand…
    …

    Vlan ! On se met à parler allemand. Le temps d’une coupe insaisissable, presque dans notre dos, Schanelec _ au montage, mais d’abord à la caméra _ nous fait passer du Midi à Berlin. Sous les grands airs de sa mise en scène, d’une beauté (tranquille, sereine) assez hautaine _ cadres (toujours) au cordeau, compositions architecturales (des images), plans qui durent (mines de rien _ tel celui du bar, avec Pierre : un des plus intenses du film), dialogues rares et lacunaires (c’est le plus manifeste : mais le personnage de Sophie, la photographe, même si elle parle un très bon français, a, sur Marseille, la position et le regard d’une étrangère) _ celle-ci (Angela Schanelec, aux commandes de son art de cinéaste) enfouit _ oui ! sans le moindre maniérisme _ une structure très élaborée, très fine, toute en lignes brisées _ merci de si bien le montrer, l’analyser ainsi ! _, assemblant un tissu _ oui _ de ruptures douces et franches _ oui !!! _, disséminant une collection _ discrète _ de signes à retardement _ dont il faut, au spectateur, se souvenir, a posteriori : telles de petites mines ; qui sont au moins promises à explosion… _, dont le sens éclate _ pour qui ? pour le personnage de Sophie, dont le visage reste, invariablement, lisse ? pour le spectateur, immergé dans tant de « neutre », lui ?! _ de manière rétroactive _ et seulement ainsi, en effet _ et éclaire d’un nouveau jour _ la conscience du spectateur demeuré attentif _ ce qui précédait. D’où le sentiment _ éprouvé devant l’écran _ de nébulosité assourdie _ cotonneuse : ce n’est pas, ici, le triomphe de la lumière d’un plein été ! l’épisode marseillais (ou première stase) se déroulant au mois de février _, d’ivresse modérée _ pas encore nauséeuse _, où les choses ne sont jamais immédiatement claires

    _ mais pour qui est-ce jamais le cas ?

    …

    comme pour n’importe quel enfant ;

    et Angela Schanelec en place dans ces deux films ; interprétés, d’ailleurs par les siens, enfants (le petit Louis Schanelec interprétant le petit « Anton », et la petite Agnès Schanelec interprétant la petite « Mimmi »), dans la vie ! ; et comme si leurs jeux les préservaient _ pour un moment, peut-être… _ des blessures des autres, adultes… ; et encore il faudrait revoir bien mieux _ = re-regarder à la lumière de cette question _ ces séquences…

    découvrant la vie ;

    mais aussi pour tout un chacun ayant à « former » _ forcément ! _ sa propre expérience du réel, et toujours le rencontrant, en sa « sur-venue » vers lui, avec le sentiment d’une terrible nouveauté ; et s’y blessant, si peu que ce soit, forcément, aussi…

    fin de l’incise sur l’enfance de tout « apprentissage » d’ »expérience » de la vie... _

    …

    mais conservent _ « les choses« , donc… _ un temps leur ambiguïté.

    …
    Chacun des deux films _ « Marseille » comme « Nachmittag » _ étonne _ oui ! _ par cette manière de passer rapidement, comme si de rien n’était _ sans la moindre arrêt (d’image) maniériste : hyper-classique, au contraire ! _, sur les informations capitales _ et il y en a ! tout film forme un drame… _ du récit _ jamais marquées, ni, a fortiori, surlignées _, de ravaler _ le mot est intéressant _ les signes prétendument majeurs _ pour le spectateur qui y réfléchit, se remémore, fait le point, synthétise, veut comprendre (ce qui vient de se dérouler _ du « drame » _ sous ses yeux, sur l’écran, sans coups de projecteur, ni zooms, ni travellings… _ au même rang _ comme c’est le cas, déjà, « dans la vie », pour tout réel auquel tout un chacun a forcément affaire ; est (plus ou moins rudement ou doucement) forcément confronté : il faut (apprendre à) vivre ; et survivre _ que toutes les occurrences _ qui surviennent, pardon du pléonasme : l’ »image-mouvement » du film nous offrant/imposant toujours, quelle que soit la durée de celui-ci, la situation de devoir offrir (et subir) un minimum de patience à cette diachronie ! _ du réel _ l’autre option (et unique !) étant de rompre soi-même _ comme le fera à deux reprises, cet « après-midi »-là, Konstantin, le fils, dans « Nachmittag« , le film suivant _ la partie…

    …

    Revenue à Berlin, Sophie retrouve tout ce qu’elle avait quitté. Rien n’a changé : elle replonge au centre de la même agonie sentimentale, du même amour emberlificoté et indénouable _ que nous découvrons alors, seulement maintenant, en cette seconde stase (berlinoise), au fil des images qui se succèdent (et sans drame). Celui qui stagne _ encalminé _ entre elle et un couple d’amis, femme _ Hannah _ actrice et homme _ Ivan _ photographe, élevant un petit Anton, alors que leur relation prend l’eau de tous bord. Devant cette somme d’impossibilités agglutinées _ se découvrant d’une séquence (ou stase) à une autre, accollée _, elle ne tarde pas à annoncer _ toujours dans le « neutre », sans mélodrame _ son retour à Marseille.

    …

    Elle prend alors le train pour la dernière _ brève _ partie _ ou dernière stase _ du film. À peine de retour là-bas, elle subit une agression terminale, sublime _ hors-images, hors écran _ : un échange de vêtements _ et dépouillement de tout, sous menace d’arme à feu : Sophie énonçant en son témoignage que sa priorité, de toute urgence, fut (ou était) de conserver sa vie… _ que nous ne verrons pas, mais dont le récit sera rapporté _ lors d’un interrogatoire purement réglementaire (de procès-verbal) _ au poste de police (le plus proche _ de ce coin de rue d’avec la Canebière où se produisit l’agression _) _ suit une ultime séquence, sur le rivage de la mer, à la plage, le soir, avec une Sophie, en jaune, étonnamment légère, et comme soulagée…

    …

    On en arrive _ alors _ au clou du disque _ DVD _ versatile, le tout frais « Nachmittag« , adapté de « La Mouette » de Tchékhov.

    …

    Le film s’ouvre sur ce qu’on devine être les répétitions d’une pièce de théâtre. Ce premier plan s’inscrit dans les quelques instants qui précèdent le début du jeu _ proprement dit ; et les dialogues _ : allées et venues des quelques personnes présentes _ gens de théâtre au travail (de répétition d’un spectacle) _, scène _ quasi _ nue, gradins _ quasi _ vides. Une actrice quitte la salle et rejoint la scène. Elle se prépare, elle va jouer…

    …

    on passe à autre chose : le film _ l’intrigue principale, après une séquence d’ouverture _ commence.

    …

    On tient peut-être _ sans la moindre insistance ; et comme par inadvertance _ dans ce plan introductif, dont l’agencement lacunaire _ toute vie l’est, déjà ! _ va s’éclaircir par la suite, la raison du style de Schanelec _ oui ! _ : tout s’agence _ parfaitement ! c’est le travail de construction des séquences ; puis du montage _ comme si chaque plan était pris _ =  extrait, par focalisation _ du fond du décor. Les bords du cadre _ avec ce qu’ils expulsent, forcément, « hors-cadre » !.. _ concentrent une bonne part de sa cruauté _ oui ! _ : ils piègent ou expulsent, ils tranchent, ils suppriment, mais jamais ne se font _ avec tendresse d’un centre ou d’un foyer de chaleur, protecteur, attractif _ accueil ou refuge. Ils sont comme ces coulisses visibles sur certains plateaux, au-delà desquelles les personnages n’existent plus _ en effet _ sans pour autant cesser d’apparaître.

    …

    Irène _ qu’interprète Angela Schanelec elle-même, de l’autre côté de la caméra, ici _ est actrice _ comédienne au théâtre. Un après-midi d’été _ somptueux, comme Berlin en connaît ! _, elle se rend chez son frère _ plus âgé _ Alex, en mauvaise forme _ plus que maussade, ou asthénique : on ne saurait davantage se montrer quasi uniformément bougon et aigri… _, où vit son jeune fils Konstantin, auteur de théâtre _ il écrit… _ veillant _ non sans une dose importante de patience _ sur son oncle. La grande _ belle et lumineuse _ demeure entourée de verdure _ luxuriante ! quel Berlin éclatant de beauté ! en cette saison d’été _ et bordée d’un lac _ où l’on se baigne ; et peut paresser au soleil, sur un radeau de bois : quelles belles images de l’eau ! _ accueille également les filles des voisins : Agnès, 19 ans, ancienne petite amie de Konstantin et sa petite sœur Mimmi qui partage son temps entre baignades et parties de cartes. Cette petite troupe n’a plus _ passé-composé à relever… _ grand-chose d’une communauté : l’habitude de se retrouver _ qu’on devine (en effet !) _ a cédé _ insensiblement _ le pas à la fatigue, l’ennui et le désintérêt. Irène profite de ces retrouvailles _ d’une après-midi, de passage, en quasi « coup-de-vent »… _ pour présenter son nouvel amant, Max _ c’est un écrivain « à succès », semble-t-il… _, à ses proches. Des échanges se configurent _ avec souplesse et intermittences _ entre les différents protagonistes, au cours desquels chacun prend acte _ sans vraiment rien dire, ni même rien manifester ouvertement : cela se perçoit seulement au jeu (et au rythme) des regards et des absences de patience (et de désir) _ de sa solitude et de sa propre indisponibilité _ c’est bien de cela qu’il s’agit _ aux autres. Bien qu’il perce parfois _ sans éclat _ ces nappes _ mot très juste _ d’attente, de repos _ d’agonie ? _ et d’amer _ oui ; dénué de suavité _ farniente, le passé émerge sourdement _ oui _ comme la survivance d’un rituel qui n’a plus lieu d’être, dans la mesure où il s’est vidé de tout désir _ = acédique, en cette « vacance » (plombée)… _ de la part de ceux qui l’accomplissent _ mécaniquement, sans âme _ encore _ mais pour combien de temps ?..

    …

    D’où ce sentiment que ces dernières retrouvailles _ familiales : avec (ou pour) Irène _ sont celles de trop, la fois où chacun comprend qu’il ne pourra plus _ qu’est-ce donc qui permet de l’affirmer ? de l’augurer ?.. _ délivrer _ mot un peu étrange _ envers les autres, jusque dans ses propres mots d’amour, que des paroles _ ou des mutités _ de haine.

    …
    Chez Tchekhov
    _ dans « La Mouette« ; ou dans « La Cerisaie« … _, ce sentiment qu’un rituel était peut-être accompli pour la dernière fois s’accompagnait, pour la communauté en cause, de la douloureuse conscience de son inutilité. Fidèle en ce point à l’auteur, Schanelec situe son action au moment exact où le rituel, vidé de son sens, est devenu simulacre. Plus personne n’y croit, mais tout le monde s’y accroche _ vraiment ? _ lâchement, sans énergie. D’ailleurs, la seule qui semble y croire encore un peu, ou surestimer son importance _ Irène, qui garde un soupçon d’amour dans le cœur _ s’en prendra plein la gueule. Croyant à raison surprendre une _ première _ tentative de suicide, elle se coupe en retirant des mains de son fils _ sorte d’ange blond éthéré, distant au monde : c’est sur lui que le regard (de sa mère ?) se porte le plus… _ la lame qu’il pointait contre lui-même. Elle se fait traiter de « charogne » par son frère, avant qu’il n’avoue se désintéresser d’elle peu à peu. Et il faut voir à table comment les hommes lui parlent ! Elle concentre à son endroit toute l’hostilité de sa famille (deux hommes sans femme, soudés contre elle, la mère). C’est pourtant à elle que revient le dernier regard _ le dernier mot ? _ du film, posé sur un lac qui lui répond par la belle constance de sa sérénité et de son mutisme _ et son fils qui vient d’avaler des barbituriques, s’endormant sur le radeau de bois (du milieu du lac) qu’à la nage il est venu rejoindre…

    …

    Quand, au début du film, Konstantin demande à son oncle Alex : « À quoi crois-tu ?« , celui-ci lui répond : « À des moments isolés et souvent inattendus » _ des rencontres inespérées ; non programmées ; et improgrammables : où surgit, et est accueillie (et pas repoussée) la vérité… Une belle figure de ponctuation suspendue _ oui ! et c’est tout un art : d’hémioles, dirait-on dans l’interprétation (et les gestes : musicaux) de la musique dite « baroque » ; les hémioles ne sont pas écrites (notées) sur la partition ; il faut, au musicien-interprète, les deviner : au souffle, en écoutant et regardant les autres : les partenaires _ qui ressemble à s’y méprendre au cinéma d’Angela Schanelec : c’est excellemment observé !

    …

    Mathieu Macheret : « Guerre lasse » _ sur critikat.com

    …

    Voilà en quoi l’esthétique non-esthétisante d’Angela Schanelec

    me touche

    beaucoup…

    …

    Sur ce concept d’esthétique/æsthesis,

    relire,

    outre la magistrale et indispensable « Critique de la faculté de juger«  de Kant,

    le fondateur de la discipline : Baumgarten (1714-1762) : une traduction en français de son « Esthétique«  (« Æsthetica« ) est parue il y a quelque temps en français, aux Éditions de l’Herne, en 1988 …

    …

    Il faudrait la comparer, cette esthétique/æsthesis d’Angela Schanelec,

    à celle de Michelangelo Antonioni, quant à la complexité des approches et des contacts, entre les personnes _ silences et plans-séquences longs (et intenses ; mais sans lourdeur, jamais) compris… Même si, ici, il ne s’agit pas de brouillard, mais de son contraire : des halos éblouissants, auxquels viennent buter, sans à-coups (ni hystérie), des regards (et des corps, à leur suite)…

    …
    Ainsi qu’à celle d’Ingmar Bergman, bien sûr, aussi : si forte à l’image ; si tragiquement désespérante, elle _ et jusqu’à des suicides, aussi (comme dans « Nachmittag« )… Une des clés de l’œuvre entier de Bergman _ Uppsala, 14 juillet 1918 – Fårö, 30 juillet 2007 _ (« Les Fraises sauvages« , « Le silence« , « Une passion« …), me semblant résider dans le « récit d’enfance » de « Fanny et Alexandre«  (en 1982)… Il y a, probablement (= existent), certains tropismes des lumières du Nord (cf « Elle n’a dansé qu’un seul été« , du même Ingmar Bergman ; et les livres du grand Stig Dagerman : « L’enfant brûlé » et « Notre besoin  de consolation est impossible à rassasier« , pour commencer…)…

    …

    Par rapport aux brouillards de la plaine du Pô et de Ferrare (cf le sublime _ et bêtement méconnu, sinon snobé _ « Par-delà les nuages » : l’œuvre testamentaire d’Antonioni _ Ferrare, 29 septembre 1912 – Rome, 30 juillet 2007 _, en 1995 ; avec l’aide, très marginale _ pour « rassurer » les producteurs, inquiets des suites de son ictus, en décembre 1985 _ de Wim Wenders) _ ; aux brouillards de Milan (cf « La Notte« ) ; et même ceux de Rome et du Latium (cf « Identification d’une femme » ; et, en amont, « L’Eclipse« ) ; ou ceux des îles Lipari (cf « L’Avventura«  : films tous bouleversants : si merveilleusement prodigieux de justesse !)…

    …

    Ces « pistes _ d’un art (épuré, sobre) d’attention à la vérité _ Antonioni et Bergman »

    devraient, bien sûr, être creusées beaucoup plus loin et profond…

    …

    En se plaçant du côté de la réception, par le spectateur,

    maintenant :

    …

    rien, nulle part, n’est forcément seulement (et à jamais) « détail » inessentiel ;

    …

    notre attention (de découvreur, au « spectacle ») est toujours intensément requise ;

    ainsi que le filtre (activé : au vif !) d’une critique (de notre part _ et le terme, « krisis« , signifie bien, en effet « tamis », « opération de filtrage ») assez réfléchie,

    assez souple et assez fine (à assez petits grains : afin de recueillir effectivement, sans les laisser passer, filer à jamais _ mais essayer de les saisir et retenir, si peu que ce soit, du regard, lui-même si mobile _, les toutes petites pépites : d’or,

    au milieu des boues et des poussières de tout le reste, qui passe : le tout-venant de ce qui occupe, et combien massivement _ jusqu’à l’obstruction et l’occlusion _, nos saisons, à la longueur _ qui peut être ennuyeusement proche du vide _ de nos journées…),

    pour être assez perspicace, cette attention

    à ce qui nous est alors « montré », par l’artiste, en son œuvrer…

    …

    Et, à ce regard-là,

    le cadrage, et le montage,

    avec leurs focalisations, leurs ellipses, leurs rythmes, à chaque fois singuliers,

    de ces artistes-là,

    …

    nous aident ;

    …

    et formidablement : merci à leur génie, vif, puissant, vigoureux, dés-endormissant ; et dés-anesthésiant ! ;

    …
    tout en sollicitant aussi, forcément, un minimum d’attention, et plus, et mieux, d’investissement (participatif :

    de cette attention fragile de notre regard et de notre écoute, toujours frêles

    (en cours _ = voie _ perpétuelle, en quelque sorte, de « formation », … ; pas trop fossilisés, peut-être, encore : entre la folie douce la plus probable de l’enkystement et le cabrage _ à-côté-de-la-plaque _ de la tétanisation ruant-dans-les-brancards…),

    …

    mobilisés, pour lors _ regard comme écoute _, envers ce « réel » montré, en effet, en son œuvrer, par l’artiste :

    …

    on « en » manque tant ! dans le fil des jours, ordinaire, de cette perception un peu plus aiguë et fine d’un « réel » décisif, ô combien, pourtant ;

    …

    tant nous passons si souvent,

    anesthésiés et abrutis que nous sommes, et quasi en permanence,

    à côté de tout !.. ;

    …

    et c’est là qu’il faudrait une véritable éducation æsthétique : artistique, au lycée !!!

    …

    à la place des crétinisations par bombardement médiatique généralisé

    des industries à rouleaux-compresseurs d’entertainment !!!

    formatant avec tant d’efficacité si grossièrement, et en tous les sens du mot, les imaginaires) ;

    …

    tant nous passons si souvent

    à côté de tout !.., donc _ je reprends et poursuis _

    en notre « partie », si mal interprétée (par nous-même), de « spectateur », aussi ;

    partie, pourtant, et ô combien !, nécessaire et indispensable :

    …

    car c’est là une condition sine qua non,

    non seulement du spectacle (devant des œuvres _ qui soient « d’art », vraiment ; sans imposture, veux-je dire…),

    mais aussi, et d’abord, et fondamentalement, de nos rapports aux autres, « dans la vie » même, elle-même, et d’abord ! ;

    …

    chacun, veux-je dire, en notre vie (unique ! comme un chemin-de-fer « à voie unique » ! et sans billet de retour, probablement, semble-t-il…) ;

    …

    alors, d’un amour !!

    …

    Il y a toujours là une terrrible urgence :

    …

    de ne pas passer aussi bêtement à côté…

    …

    Ce qui est le cas largement dominant, pourtant…

    …

    Tout cela _ en ce final d’article _,

    en prolongement, en quelque sorte, des remarques sur la « connaissance » _ d’abord ; et essentiellement _ « poétique » des villes

    de mon article du 16 février, à propos du « Mégapolis » de Régine Robin :

    « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin«  ;

    …

    et pour conjurer l’inquiétude soulevée par l’ami Bruce Bégout de « voir beaucoup trop de beaucoup, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler« , in “Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas“, in “Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires“, aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31…

    …
    Regarder est bien aussi,

    et fondamentalement,

    un « acte esthétique« ,

    nous apprennent, décidément (!),

    et Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ;

    et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« …

    …
    Ne craignons pas de nous y livrer

    en (et avec) douceur

    (= sans crispation) :

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec

    _ après Antonioni et Bergman _

    avec une merveilleuse finesse :

    …

    celle de ses lumières ! de ses cadrages ; de ses ellipses, aussi ;

    de son art cinématographique du « récit », toujours pris, par nous, « en cours » ;

    …

    et dont manquent (et manqueront toujours : à jamais !) bien des chapitres antérieurs

    _ comme dans l’art de Faulkner (« Le bruit et la fureur«  ; « Absalon ! Absalon !« ) ; ou dans celui d’Antonio Lobo Antunes (« Traité des passions de l’âme«  ; etc… : il faut tout lire de lui, aussi !!!) ;

    …

    et comme dans toute vie !

    (ainsi que son « art » : à apprendre, et d’urgence !)

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec, donc,

    en magnifique artiste de son cinéma,

    nous y aide…

    …
    Titus Curiosus, ce 22 février 2009

  • Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin

    Après un très riche « Berlin chantiers _ un essai sur les passés fragiles«  (aux Éditions Stock, en mars 2001)
    _ dans lequel à la manière de Walter Benjamin, elle nous propose, comme elle l’écrit, des flâneries qui recomposent une ville en pleine mutation à travers une réflexion sur la mémoire et l’oubli :
    « Je suis, avant tout, un flâneur sociologique. Je propose ici des balades, aussi bien dans l’histoire que dans l’espace urbain, dans le discours social que dans la littérature. Flâneries mi-théoriques, mi-descriptives, déambulations dans mes lectures et mes lieux, dans Berlin… » _ ;

    …

    et « La mémoire saturée«  (toujours aux Éditions Stock, en mars 2003), une saturation trop proche de l’oubli dans ce que pareille mémoire _ pas assez intime, personnelle ; mais « officielle » _ risque d’avoir de figé,
    …
    Régine Robin poursuit son exploration benjaminienne
    et du devenir des (très très) grandes villes du monde ;
    et du devenir de la « flânerie » du promeneur

    _ pas du touriste, ou de l’homme d’affaire (« ni Venise, ni Dubaï, ni Shanghai« , conclut-elle son livre, page 377 : « et pourquoi pas Montréal ?« , où elle a choisi de résider…) _,
    avec « Mégapolis _ les derniers pas du flâneur« , toujours dans la belle collection que dirige Nicole Lapierre, « un ordre des idées« , aux Éditions Stock, donc, ce mois de janvier 2009.
    …
    La « quatrième de couverture » me semble assez parlante
    pour que je la reproduise ici,
    avant de me livrer à ma propre-lecture-commentaire ; puisque je suis aussi un amoureux passionné de certaines villes…
    …
    Voici :
    « J’habite une mégapole depuis ma naissance _ Paris, où Régine Robin est née en 1939 _ et depuis ma naissance la ville m’habite _ poétiquement _ ; depuis ma naissance, la ville me dévore _ un peu monstrueusement : forcément, une ville, ça « marque » ! _ et je dévore _ avec un joyeux appétit (presque d’ogre, toutes proportions gardées, forcément) _ la ville. Pour moi, elle n’est pas un objet _ à portée de mains, et d’instrumentalisation _, mais une pratique _ plurielle : des pieds (qui arpentent), des yeux, de tous les sens convoqués et passionnément activés _, un mode d’être, un rythme, une respiration _ du corps _, une peau _ en émoi _, une poétique«  _ pour sûr ! A la Hölderlin : « c’est en poète que l’homme habite cette terre«  (et ces villes : humaines-inhumaines…). Ou « la ville comme autobiographie«  (page 28).
    …
    Régine Robin, poursuit la « quatrième de couverture », nous fait ici partager son amour _ et c’est un euphémisme _ des grandes villes, ces cités monstres, mutantes, aux contours indécis.
    Infatigable
    _ la vie est éphémère _ et passionnée, elle les parcourt _ de ses pas _, s’y attarde _ c’est nécessaire pour les connaître un peu (au-delà des clichés-écrans qui nous les dérobent : « volent » !) _, s’y égare parfois _ et c’est un charme précieux…
    …
    Dans ses déambulations, tout la fascine, l’authentique et le toc _ en voie de multiplication, mondialisation commerciale (et numérisation) « poussant »… _, les néons ou la lumière d’un couchant _ à Los Angeles, par exemple _, le monumental comme l’atmosphère d’un coin de rue, la mélancolie d’un quartier déglingué, et les rubans enchevêtrés des échangeurs routiers _ à Tokyo, par exemple, où ce « feuilletage » semble le plus dense…
    …
    Nouvelle flâneuse de la postmodernité
    _ du XXIème siècle _, elle nous entraîne _ déjà quelque peu « migrante » elle-même… _ ainsi de Tokyo à New-York en passant par Londres, Los Angeles et Buenos Aires, dans des périples improbables _ heureusement ! que de découvertes ainsi ! _ et des circuits insolites _ au gré des « programmes de découverte et exploration (ludiques) de la ville » qu’elle-même se donne : un peu à la Georges Perec…
    …
    A Londres, la surprise est au bout _ vers la campagne _ de chaque ligne de métro ;
    à Los Angeles, Harry Bosch, l’inspecteur de police des romans de Michaël Connelly est un guide imprévu ;
    à Buenos Aires, la réalité rejoint la fiction des films de gangsters lors d’une tentative d’enlèvement à main armée
    _ à laquelle la voici, à son corps défendant, malencontreusement mêlée : les balles sifflent ! _ ;
    à Tokyo, le virtuel se confond
    _ impérieusement ! _ avec le réel, dessinant un paysage fantastique.
    …
    Car ces balades urbaines sont aussi des voyages
    _ mentaux (et poétiques) _ entre imaginaire _ collectif, aussi bien qu’intime et éminemment personnel (ainsi les péripéties de l’enquête, à Buenos Aires, sur les traces d’un « secret de famille« , concernant Haim Eiserstein , grand-oncle paternel, devenu Jaime Tiempo, pages 308 à 317… _, littérature et cinéma _ très présents, en effet : et qui peuvent être d’excellents médiateurs de compréhension sensible, face aux clichés-écrans qui, de par le monde, colonisent les imaginaires…
    …
    « Je suis un travelling permanent », affirme celle qui arpente inlassablement les mégapoles de notre temps« …
    …
    Et maintenant,
    ma propre lecture de
    « Mégapolis« …

    …

    « Je ne suis que dans et par les villes, mais elle me fuient, je les aime parce qu’elles m’échappent constamment« , dit Régine Robin page 11, en son chapitre d’introduction, « L’Amour des villes«  : on ne parvient jamais à en faire tout à fait le tour, à les étreindre complètement _ sans compter qu’elles ne cessent, et combien rapidement, de changer aussi (un peu, à la marge)… « Ni archéologie, ni hiéroglyphes, la vie comme une déambulation urbaine«  ; au milieu de tous ceux qui, eux aussi, se déplacent d’un lieu à un autre (de _ ou au dehors de _ cette ville) ; et portent quelque chose de l’air de cette ville ; en un échange de « bons procédés » (du moins quand la ville est positivement inspirante, en vertu du (bon) « génie du lieu »..

    …
    « Une image pour chaque ville comme un immense collage. Budapest, c’est une longue marche dans les feuilles mortes sur l’île Marguerite ; Prague un bruit de tramway brinquebalant dans une banlieue triste _ oui ! _, Vienne, une odeur de café dans une ruelle, Berlin, le silence autour de la synagogue reconstruite de l’Oranienburger Strasse. Il y a aussi le clapotis de l’eau au détour d’un pont, à Venise, près de l’Académie, la couleur du ciel au crépuscule à Buenos Aires, et les matins de givre, à la Bruno Bakery dans le Village, à New-York » _ liste à laquelle j’ajouterai, personnellement, la splendeur des platanes en montant vers Haghia Sophia, à Istamboul ; et les pavés des venelles autour de Campo dei Fiori, à Rome… Ou quelque balcon _ splendide dans sa simplicité _ sur le Tage, à Lisbonne…

    …

    « Mais comment entre-t-on dans une ville, comment débarque-t-on dans une ville inconnue ? _ question que je me suis maintes fois posée, et avec quel plaisir, quand j’ai eu à faire découvrir Rome, et Prague, et Lisbonne... C’est la question qui obsède Olivier Rolin _ dans son spendide « Sept villes«  (aux Éditions Rivages, en février 1988) _ à la rencontre de sept villes qu’il a aimées :

    …

    « Mais par où commencer ? Par le centre, comme tout le monde ? La jalousie de la passion souffre de cette promiscuité. Par la périphérie ? C’est tout de même frustrant. Et d’ailleurs, quel principe d’investigation adopter ? Progresser en spirale ? Carré par carré ? On se convainc vite que cette méthode est impratiquable. Reste alors l’empire du hasard : prendre une ligne de métro et descendre à toutes les stations, ou à une station sur deux, ou à toutes celles qui commencent par l’initiale du prénom de la femme aimée, etc. »

    …

    La solution qu’il choisit est de s’en remettre aux hasards des parcours littéraires : chercher à Prague tous les lieux, les domiciles de Kafka ; à Dublin, ceux de James Joyce ; à Lisbonne, ceux de Pessoa. Pourquoi pas ? _ pour ma part, j’avais choisi de faire découvrir Lisbonne à travers le « Traité des Passions de l’âme » d’Antonio Lobo Antunes ; et Rome, à travers « Entre nous » d’Elisabetta Rasy _ ainsi que Naples, à travers « Je veux tout voir« , de Diego De Silva ; mais ce dernier projet-là, lui, ne s’est pas réalisé… J’avais aussi, dans mes cartons, la Trieste (et environs) de « Microcosmes » de Claudio Magris ; et l’Istamboul d’Orhan Pahmuk (par son « Istanbul _ souvenirs d’une ville« )…

    …

    On peut aussi entrer dans une ville en tombant amoureux de son plan, de sa forme, du tracé de ses rues et de leur nom« , page 14.

    …

    « Entrer dans la ville encore par quelques facettes insolites. Un jour, une de mes amies, tout juste arrivée à Istanbul et ne sachant pas comment « l’entamer », était allée voir un ami _ la seule adresse qu’elle avait manifestement _ qui tenait une petite librairie francophone dans un quartier reculé. Il lui montra une étagère sur laquelle il avait regroupé des romans policiers de langue française dont l’intrigue se passait à Istanbul. C’est comme ça qu’elle a vu la ville, en suivant les personnages, leurs itinéraires, dans un Istanbul qui n’avait rien de touristique _ ouf ! _, m’a-t-elle expliqué en souriant, sachant que j’allais apprécier le propos » _ mettre ses pas dans les pas (poétiques) d’autres (qui ne soient pas des commerciaux), page 15…

    …

    « Désir d’arpenter _ oui ! _, d’explorer _ oui, encore ! _, de flâner _ prendre tout son temps, c’est capital ! (et malheur aux pressés ! ils vont passer à côté du « principal » : à réveiller, telle une « belle-au-bois-dormant », dans les détails !!!) _, de parcourir _ de long et en large _, de monter et descendre _ dans tous les sens _ des avenues, des rues

    en bus, en tramway, en trolley,

    désir de traverser _ vraiment la ville _ en métro, en taxi,

    de filmer, de photographier _ pour ceux qui le souhaitent : pas moi ! je préfère le pari fou et flottant de la mémoire… _,

    de voir des films dans les grands cinémas ou des cinémas de quartier _ quand on demeure un temps certain dans une grande ville _,

    de rester au fond des bistrots  _ ou aux terrasses de café, s’il y en a… _,

    de rencontrer _ surtout ! _ des gens,

    de vivre _ soi-même aussi, par capillarité _ de cette pulsation, de ce rythme _ un point fondamental : cette respiration-souffle de la ville ! _ de la mégalopole,

    d’expérimenter, de « performer » _ absolument : Régine Robin retrouve ici les concepts cruciaux d’ »acte esthétique » et de « Homo spectator » de mes amies Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ; et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator » : deux ouvrages irremplaçables pour mieux ressentir les enjeux civilisationnels (si décisifs pour notre avenir collectif d’ »humains non in-humains« ) de la perception et de l’être-au-monde aujourd’hui !.. _ page 18.

    …

    Survient alors

    _ en la première partie du livre, intitulée « Vers une poétique des mégapoles«  _

    une inquiétude, suggérée à Régine Robin par une réflexion de (l’ami) Bruce Bégout, à propos de son « expérience de Las Vegas«  (in « Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas« , in « Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires« , aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31 :

    …

    « Que voit-on exactement _ mais la justesse (et vérité) du regard est-elle exactement affaire d’ »exactitude » ?.. _ quand on traverse une ville, qu’on y séjourne, que ce soit pour une halte brève ou pour un long moment ? A cette question _ de l’acuité de la perception _ Bruce Bégout, qui s’est installé à Las Vegas dans un motel miteux à la lisière de la ville, jouant à fond le jeu de cette moderne Babylone, répond :

    …

    « Mais qu’ai-je vu ? Beaucoup et pas grand chose ; ou plutôt un « beaucoup » qui est un « pas grand chose » _ mais tout regard est nécessairement partiel, d’après un (leibnizien : monadique) point de vue ! Beaucoup d’enseignes, d’attractions, de machines à sous, de tables de jeu, de joueurs survoltés ou exténués, de serveurs aigris, moroses, ou tout simplement munis du sourire stéréotypé tout juste sorti du congélateur. Beaucoup de signes et d’images, de symboles et de spectacles. Beaucoup de bruits, de lumières et de secoussses. Beaucoup d’argent et de frime. Beaucoup trop de beaucoup » _ d’où le sentiment de la nécessité probable d’avoir (et pas mal !) à décanter et filtrer de ce « trop » là…

    …
    Ces propos me hantent _ confie alors, page 19, Régine Robin. Et si moi aussi dans mes périples urbains à travers le monde, j’allais voir « beaucoup trop de beaucoup » _ aveuglants et assourdissants : brouillant la perception ! _, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler » _ décanter et filtrer, donc.

    …

    Voici alors une réflexion cruciale, page 19 :

    …

    La poétique des mégapoles que je cherche à traquer _ voilà l’objectif méthodologique de ce livre tout simplement existentiel… _

    n’est en rien une saturation _ cf le titre de l’ouvrage précédent de Régine Robin : « La Saturation de la mémoire« , en 2003 _ du regard.« 

    …

    Elle réagit alors à la provocation de sa propre question-inquiétude :

    …

    « J’aime les néons, les décors kitsch, le carton-pâte

    et cette collision _ oui, elle aime les collisions ! _ entre le passé et le présent,

    l’authentique et le pastiche,

    le postmoderne et l’ancien » _ jusqu’à un peu trop (vertigineusement) s’en étourdir ? s’en soûler ?..

    …

    Mais : « Le trop-plein ne m’empêche pas de voir,

    de penser,

    de comparer _ soient les « actes æsthétiques » de l’ »Homo spectator » actif ! et pas (trop) passif, ni dupé (aveuglé) ! _ ;

    et je m’épanouis _ oui ! le ton est intensément jubilatoire ! _ dans ces excès et rencontres de contraires _ qui engagent à prendre la distance minimale critique d’un recul ; pour une focalisation lucide, même en bougé (cf le flou si justement éloquent, en son « dansé », de mon ami Bernard Plossu…

    …

    Et, en effet, « je m’intéresse aux villes monstres, qu’on ne sait plus comment nommer« , met bien les points sur les i Régine Robin, page 21 de ce chapitre introductif, « L’amour des villes« …

    … »

    Régine Robin revendique sa pleine liberté de « flâneur sociologique« , ainsi qu’elle l’écrivait elle-même dans « Berlin chantiers« , ou d’« écrivain indisciplinaire« , comme cela a été récemment écrit à son endroit, in « Une Œuvre indisciplinaire : mémoire, texte et identité chez Régine Robin« , ouvrage collectif paru aux Presses de l’université Laval _ coucou, l’ami Denis Grenier ! _ , à Québec, en 2007 : la précision est intéressante _ et je la fais (parfaitement) mienne aussi ; si je puis me permettre ce parasitisme parfaitement inopportun !
    …

    « Je me promène _ oui ! et Nicole Lapierre, la directrice de la collection « un ordre d’idées« , pratique elle aussi (cf son superbe « Pensons ailleurs« , paru en 2004) cet art de « se promener » aussi par l’écriture ! un art montanien !!! l’expression est d’ailleurs « tirée » des « Essais » de Montaigne : « Nous pensons toujours ailleurs » (in « De la diversion« , Livre III, chapitre 4) _ entre les disciplines, les formes, les esthétiques, les textes et les images,

    au courant certes de ce que les spécialistes écrivent sur le sujet,

    mais sans être dans l’obligation _ universitaire ? _ de les suivre, d’adopter leur terminologie ou leur point de vue. Si ce livre s’appuie sur un certain nombre de lectures et de références,

    il tente de les laisser à l’arrière-plan _ n’étant jamais que des outils _, de ne pas s’encombrer _ le regard, en voyage, doit être le plus alerte (fin et léger) et vif possible ! _ de leur cortège.« 

    …

    Quant au choix des mégapoles (à aller regarder),

    Paris a été écartée « par trop grande proximité« , alors que Régine Robin veut « être une anonyme dans les villes, une ombre, une passante« . Elle veut « se laisser surprendre et ne pas avoir de souvenirs à chaque carrefour, à chaque station de métro, à chaque arrêt de l’autobus« , page 23.
    …
    Pourquoi avoir écarté « Le Caire, Lagos, Johannesburg« , « Istanbul« , « Bombay« , « Séoul« , « Jakarta« , et « surtout Mexico«  ; « São Paulo« , « Pékin, Shangai«  ? Parce que « il ne s’agit pas pour moi d’une étude exhaustive,

    mais de rencontres existentielles, subjectives _ et donc assumées avec ce fort coefficient-ci ! existentiel-subjectif, donc ; gage de voie vers la vérité ! _, avec une mégapole,

    d’une rêverie _ en partie, un peu _ ;

    d’une expérience, d’une performance _ vécues un peu longtemps sur le terrain…

    …

    Et elle précise : « J’ai choisi des villes que je connaissais déjà, où j’étais déjà allée, parfois plus de quatre ou cinq fois pour de courts ou de longs séjours (comme à Buenos Aires, Los Angeles ou Londres), où j’avais vécu (New-York), où je pouvais comparer les impressions d’une première fois avec celles d’une deuxième (Tokyo).

    …

    J’ai choisi des villes dont je connaissais la littérature et le cinéma _ le filtre de regards d’artistes est rien moins qu’anodin ! et enrichit et l’exploration de la découvreuse-arpenteuse, hic et nunc, sur le terrain ; et le plaisir du lecteur !!! _,

    où j’avais des amis _ c’est important : avoir à qui parler : manifester et échanger des impressions en s’adressant à quelqu’un qui vous répond vraiment _, quelques points d’appui,

    où je pouvais être accompagnée, attendue, accueillie _ sans avoir à subir, trop frontalement et de plein fouet, la violence d’une solitude prolongée dans la jungle de la ville… Car « traverser les mégapoles, maintenir contre vents et marées la spécificité du flâneur, nécessite _ bien sûr ! _ quelques _ élémentaires _ précautions. Les mégapoles, même celles du « premier monde » génèrent _ en effet _ la peur. Le fait que je sois une femme entre deux âges, pas forcément une touriste mais une étrangère à coup sûr, une flâneuse insolite, n’est pas indifférent aux difficultés que je rencontre. Cela m’expose, me fragilise. Je dois à tous moments en tenir compte. Ces villes recèlent d’immenses zones de pauvreté, de même que des zones de crime ; et elles exigent un code _ à maîtriser _ pour s’aventurer hors des sentiers battus. A New-York, dans le métro, en 1974, j’ai failli me faire assassiner. A Los Angeles, un jour, dans l’autobus 20, le long de Wilshire Boulevard, un « fou » est monté et, sous la menace d’un revolver, a dévalisé tout le monde, à commencer par le chauffeur. Buenos Aires est une mégapole intermédiaire dans laquelle j’aime me promener ; pourtant, en 2005, en plein quartier chic de la Recoleta _ le quartier de mon cousin Adolfo Bioy Casares et de son épouse, Silvina Ocampo _, j’ai été témoin d’une tentative d’enlèvement à main armée, digne d’une scène de film de gangsters », page 24.

    …

    En ressort, page 26, « une poétique des mégapoles, une poétique de ces temps où l’aura nous a définitivement _ c’est la thèse de Régine Robin, américaine de Montréal _ quittés ; et où la reproductibilité technique, dans sa modalité _ benjaminienne _ de simulation, a fait s’évanouir l’original à tout jamais _ cela, cependant, doit se discuter : Régine Robin, un peu trop sociologue et pas assez philosophe, cédant un peu trop vite (à mon goût du moins !) à la pression (médiatitico-capitalistique, si j’ose dire) du « c’est ainsi ; et pas autrement » ; « il n’y a pas d’alternative » : peut-être que la toute récente crise financière (de cet automne 2008) va remettre (enfin !) à une plus juste place ces clichés dans le sens d’on sait (bien) quel vent !..

    …

    « Comme déambulatrice, comme flâneuse contre vents et marées,

    touriste à mes heures mais touriste décalée _ presque tout le temps _,

    sociologue

    ou artiste,

    photographe à d’autres moments,

    je prends la mégapole comme elle se donne _ oui ! elle s’y confronte… _ : grandiose et terrifiante, métamorphosée,  excitante et méconnaissable quand on l’a connue il y a vingt ans, trente ans auparavant, souvent médiocre, banale, toujours complexe et fascinante.

    …

    J’ai aussi mes moments de nostalgie _ beaucoup à Buenos Aires, particulièrement, cette cité de « charme » _, mes coins-perdus-aujourd’hui-disparus,

    mais je découvre que l’esthétique de la déglingue est une donnée fondamentale de notre temps qui n’est pas sans charme _ le charme, oui : un facteur décidément majeur (puissant !) tant des villes évoquées que de l’écriture qui les évoque ici, en ce « Mégapolis« …

    …
    Je sais que nous vivons dans un monde de réseaux, d’interconnexions, de déambulations plus semblables à des bandes passantes ou à des jeux vidéo qu’aux piétons et flâneurs des temps baudelairiens ; que l’ère digitale, les GPS, les écrans de contrôle, les téléphones portables, que tout cela est notre horizon,

    mais je m’abandonne volontiers aux surprises du transit, des transferts, des flux, de la circulation _ sur l’ère de la vitesse, lire Paul Virilio…
    …
    Je cherche ce qui peut faire image des mégapoles aujourd’hui,

    les montages et collages hétérogènes,

    les perceptions subjectives

    qu’il faut développer

    pour créer de nouveaux langages, de nouvelles images,

    sans succomber _ voilà le danger _ à ce que véhiculent, en permanence _ en un blitz-krieg terriblement efficace, à terme… _ les stéréotypes du marketing.

    …
    Je cherche, en un mot, les nouvelles « manifestations discrètes de la surface »,

    à rendre compte de la transformation postmoderne des perceptions de l’expérience, des nouvelles formes de la ville sensible,

    à traquer les fantasmagories et illusions d’aujourd’hui, induites par le fétichisme de la marchandise _ oui ! des « produits » comme des « services » _ dont l’envahissement est encore plus fort _ certes _ aujourd’hui que dans les années vingt.
    …
    Ce qu’il nous faut aujourd’hui,

    c’est une transformation complète du regard _ selon d’autres rythmes _, une nouvelle façon d’appréhender les mégapoles,

    ces villes qui, dit-on, n’en sont plus«  _ page 27.

    …

    A cet égard, le concept de « ville générique » que forge Rem Koolhaas est riche de significations, à bien le lire (pages 58 et 59) : elles « se caractérisent par la disparition progressive de leur identité. La ville générique, c’est ce qui reste quand on _ cherchez qui ! _ a éliminé la prévalence de l’histoire, de la culture spécifique matérialisée dans le patrimoine, dans son ensemble architectural historique« . Et si « il y a bien, presque partout _ encore… _ des centres historiques

    dont certains ont été préservés,

    d’autres réhabilités, plus ou moins restaurés, parfois reconstruits à l’identique

    et qui sont voués au prestige, au tourisme _ une industrie substantielle, toutefois, dont on ne peut pas se passer de tenir compte, par conséquent (dans la logique gouvernante, du moins) _, au patrimoine _ hérité, tant bien que mal, du passé _ ils sont en voie de muséification ;

    et la vie quotidienne s’en est presque retirée _ comme à Venise, la ville dont est maire le philosophe Massimo Cacciari.

    …

    Le reste, la vraie ville _ vivante et productive _, c’est la ville de plus en plus libérée _ l’expression n’est que trop significative ! _ du centre historique _ et de son poids (terrible) d’obsolescence (ou ringardise) face au postmodernisme !

    …
    La ville générique est souvent _ esthétiquement (et/ou humainement) ; mais qui, statistiquement, s’en soucie encore, en notre postmodernité performante ?.. _ médiocre, informe et interchangeable _ capacités (technologiques et autres) de délocalisations aidant… On la retrouve partout dans ses diverses fonctions _ qui (seules !) la légitiment _ avec ses centres d’achat _ ou plutôt de vente !!! _, ses logements _ il le faut bien ; pour certains, du moins… _, ses stations-service _ tant qu’il y aura des voitures, et de l’essence, et du pétrole, du moins, aussi ! _, ses parkings, ses cafés _ pour stationner un peu quelque part _, ses métros _ pour se déplacer ailleurs _, ses bidonvilles _ pour les « laissés-pour-compte » _, ses terrains-vagues et ses voies de circulation rapide qui souvent la parcourent et la traversent _ certains aimeraient bien qu’il n’y ait même rien que des flux…
    …
    En elle _ la ville générique selon Rem Koolhaas, donc _, très fréquemment, la distinction entre centre et périphérie s’estompe ; les centres prennent parfois _ carrément ! _ l’aspect de banlieues ; et les périphéries ou quartiers excentrés se dotant de simili-centres _ ces éléments de distinction-indistinction-là mobilisent toute l’attention de Régine Robin, en son exploration du Grand Londres, par exemple…

    …

    Elle peut _ mais c’est accidentel et fort contingent… _ ne pas manquer de charme, mais elle partage avec les autres un air de famille _ sans doute rassurant, si tant est que la métaphore de la « famille » convienne : mais il ne s’agit que d’un vague « air » ; et les familles sont re-composées !..

    …

    Elle est éphémère, modeste _ pas impressionnante : petite-bourgeoise, sans rien de proche qui lui soit trop étranger ! _, n’ayant pas été conçue pour durer _ tout passe, tout casse, et plus encore, tout lasse ! _ longtemps, contrairement aux anciens ensembles architecturaux du centre.
    …

    Elle est immense et complexe, diffuse, éparpillée, sans densité _ pas trop de proximité : laquelle confinerait par trop à de la promiscuité…

    …
    Ville de réseau _ et par là de passages _, et non plus uniquement de territoire,

    elle apparaît souvent comme n’étant plus une « ville » (!), encore moins une ville « authentique » _ que d’incongruités, désormais, en notre postmodernité, page 59…

    …

    Mais aux page 81-82-83, en conclusion du deuxième chapitre, « la ville sensible« , de cette première partie du livre, « Vers une poétique des mégapoles »,

    Régine Robin répond à l’inquiétude que peut susciter cette « ville générique«  (selon Rem Koolhaas) : « Faut-il craindre alors la généralisation de cette « mémoire générique » qui remplace la mémoire organique des lieux ? C’est encore Koolhaas qui suggère que

    plus l’histoire disparaît de nos mémoires et de nos villes,

    plus elle est célébrée dans des endroits spécialement construits pour _ hypocritement ? _ la mettre en avant, dans des quartiers hyperstylisés et hyperthéâtralisés,

    de vrais décors qui génèrent une ville « déjà vue »,

    la ville et son passé comme on « doit » _ désormais, et tout un chacun _ se les représenter.
    …

    Cette mémoire générique, cette mémoire recyclée

    est notre imaginaire _ collectif, de propagande _ d’aujourd’hui, un imaginaire de synthèse _ c’est le cas de le dire…

    …

    C’est comme si l’on devait choisir

    entre la pétrification (la muséification des centres)

    et la production permanente de l’amnésie _ en sus des anesthésies galopantes ! déjà… _ par la reproduction du même _ et certes pas la découverte de (ou l’attention à) l’autre ! _ sur d’immenses espaces banalisés.« 

    …

    Cependant, poursuit Régine Robin, « il est peut-être possible de vivre la mégapole autrement _ pour quel pourcentage de population, toutefois ? Voici alors sa position : « Je ne crois pas _ c’est un acte de foi _ aux mémoires figées. Toute mémoire _ certes _ est déjà médiée _ mais par quoi ? et par qui ? et dans quels objectifs ? _, déjà sémiotisée ;

    …

    et l’image d’une ville, même quand elle se donne dans la « disneyfication », dans la caricature _ infantilisante : style « papa-maman » ad vitam æternam, comme cela s’entend désormais presque partout : « allo- maman-bobo !« ... _,

    peut à tout moment être déstabilisée. Elle est toujours vacillante ; le regard la déconstruit.
    …
    Les villes génériques, ces polypalimpsestes, ces kaléidoscopes rendus à la banalité, ne changent rien à ce tremblé _ riche de potentialités ; poïétique _ de l’image.

    …

    Eviter avant tout l’écueil de la réification _ oui ! mais par quels moyens, par quels dispositifs de prévention ? Et de qui pareil « évitement » est-il donc l’affaire ? du sujet ? du passant, du flâneur ? du citadin ou du visiteur ? ou bien des architectes et urbanistes, et autres aménageurs, à tous égards, de la ville ?.. D’où surgit ce qui vient « résister » à la réification ?

    …
    Et Régine Robin d’évoquer alors « quelque menthe sauvage« , « même sur les façades les plus léchées« , « qui fera émerger tout à coup de l’inquiétante étrangeté«  _ mais pour qui ? _ ; « de l’ombre« , « quelques traces dont on a _ provisoirement ? _ perdu le sens, mais qui insistent«  _ vers qui ? _ ;

    …

    « quelques espaces vides, muets, qui fragilisent et déstabilisent le sens déjà là » _ mais pour qui ?

    …

    Quant à elle, Régine Robin _ mais qui n’est pas n’importe qui ; avec son histoire (et une culture) issue(s) de Pologne (et d’Europe ; dont Paris et la France) :

    « J’arpente des villes qui ne se superposent pas tout à fait à leur plan, à leur forme, à leur rythme, à leur dynamique sociale,

    des villes qui résistent toujours aux significations qu’on _ certains ? qui ont un peu plus de pouvoir (que d’autres) ? _ leur donne.« 

    …
    « Ainsi, les mégapoles, de transformations en métamorphoses, deviennent semblables au navire Argo dont toutes les pièces ont été changées, mais qu’on reconnaît malgré tout comme étant le navire Argo. Il ne me déplaît pas d’évoquer la mégapole comme un grand navire dont tous les quartiers ont été modifiés ; et qui part à la dérive…«  : comment interpréter et évaluer pareille « dérive » ?..

    …

    Le troisième volet de cette partie de présentation d’une « poétique des mégapoles« , s’intitule, assez historiquement : « du flâneur au nomade«  :

    …

    « Le flâneur avait été _ page 84 _ une figure fondamentale du grand projet de Walter Benjamin resté fragmentaire » ; cf « Paris, capitale du XIXème siècle« …

    …

    Régine Robin cite alors « Identifications d’une ville » de Dominique Baqué : « Plus de flâneur, mais la figure anonyme de celui qui traverse la ville.« 

    …

    « Certains, comme Stefan Morawski, pensent que la flânerie est encore possible lorsqu’on ne succombe pas à Disneyland, quand on se questionne et remet en question les fausses utopies, les univers paradisiaques de la consommation de masse _ tiens donc ! _, quand on résiste au simulacre. (…) Mais suffit-il de « résister » pour que le flâneur _ déjà mort !!! _ ressuscite ? Il semble que les ruses du simulacre soient incommensurables _ redoute Régine Robin : qui vit à Montréal ; et pas à Paris : le lieu d’où l’on écrit importe au diagnostic ; surtout en matière de « course à la postmodernité », dont nous sommes en permanence « abreuvés »…

    …

    La mégapole imposerait un autre tempo _ voilà ! Plus de _ baudelairiennes _ passantes, de regards brefs échangés _ quelle peine ! _ avec une inconnue, plus de saisie éphémère de l’instant _ et donc d’accès (spinozien : « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels«  _ dans « l’Ethique« ) à l’éternité ! _ ; seulement des anonymes _ sans regard, ni visage !!! _ traversant des lieux indifférenciés ; plus d’errants qui hantent _ un peu longtemps _ les rues ; d’ailleurs plus de rues, mais des esplanades, des espaces, des centres commerciaux, des surfaces » _ sans directions, page 87.

    …

    « L’examen du motel, du mode de vie qu’il implique, permet à Bruce Bégout _ dans « Lieu commun _ le motel américain » _ d’opposer le nomade moderne _ américain, d’abord _ au flâneur des villes européennes du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Le nomade lié à la civilisation automobile est un être « ambulant, errant sur les routes désertiques… sans destination ni passé ». (…) Rien ne s’oppose autant à ce nomade circulant que le flâneur qui arpente _ voilà le mot important _ les villes européennes compactes et denses, qui, même s’il joue _ oui ! _ de l’étrangeté, de la distance, de l’air blasé, comme le disait Simmel _ un autre grand ! _, se trouve toujours dans un environnement familier dont il voudrait se défaire _ si peu que ce soit… La rue est son lieu d’élection. Il est chez lui, quoi qu’il en dise. Ce qu’il cherche dans la ville où il a ses repères, c’est précisément à leur échapper _ un peu, les faire « jouer », leur donner quelque peu du « tremblé » _, à se sentir autre, à s’altérer _ s’augmenter d’une part d’autre, où il soit davantage (et un peu mieux) lui-même ; et avec d’autres que lui… Il est en quête _ et pas le nomade : lui ne recherche rien ! ni lui-même, ni quelque autre personne ; de « personne », d’ailleurs, si je puis dire, il n’y a plus… pfuitt… ; le désert tout efface… _ de l’incongru, de ce qui est en marge, de ce qui vient rompre _ un peu _ la _ trop grande ; et pesante _ familiarité des lieux. Le flâneur se laisse dériver, flotter, parce qu’en fait il a la _ relative, fluctuante, délicieusement tremblotante _ maîtrise du processus _ oui ! Il ne peut _ ni ne veut _ s’abstraire de son environnement _ ils se nourrissent mutuellement _, de son esthétique du choc _ minimal _, de son goût de l’inattendu _ heureusement surprenant. Il poursuit, dit Bégout, ce que le véritable errant fuit. (…) C’est lui qui est en état d’hypnose, jamais le flâneur. Loin du savoir raffiné de ce dernier, c’est un analphabète urbain _ au secours, les GPS !!! Ce n’est pas auprès de lui qu’on trouvera une psychogéographie de la ville, ou quelque dérive que ce soit. (…) Bégout fait de ce nomade l’archétype de l’Américain perpétuellement en mouvement, non pas l’héritier entreprenant de la Frontière d’autrefois, mais l’homme qui n’étant nulle part chez lui, n’est que pure mobilité, toujours en partance, on the road ; et toujours dans un ennui _ abyssal ! _ qui n’a plus rien de mélancolique ou de romantique _ celui du rien (= nihiliste), pages 101 et 102.

    …

    Avec cette ultime notation, empruntée à « L’éblouissement du bord des routes« , concernant le travail de (l’ami) Bruce Bégout :

    …

    « Le beau texte de Bruce Bégout, après plus de cent pages de critique acerbe, se termine par cette confidence _ que semble partager Régine Robin _ : « Celui qui pense que j’agis de manière ironique et que je m’octroie les plaisirs faciles de la satire se méprend. Il n’a rien compris à ma démarche. Cette sous-humanité morcelée et esseulée, c’est moi. »

    …

    Commence alors la seconde partie du livre, avec les passionnants chapitres « Désir d’Amérique » _ « Le blues de New-York » et « Los Angeles la mal aimée » _ ; « Tokyo, la ville flottante » ; « Buenos Aires _ la ville de l’outre Europe » ; et « L’Europe aux nouveaux parapets : Londres« . Tous très différents, et idiosyncrasiques. Je n’en dirai rien ici, en laissant toute la surprise _ et la richesse de la découverte personnelle _ au lecteur du livre.

    …

    Cependant,

    l’écriture de ce livre est antérieure à deux événements venant d’affecter un peu brutalement _ deux césures de l’automne 2008 _ notre identification du « réel », et, en conséquence, le « réalisme » :

    …

    la crise du capitalisme ultra-libéral _ et les récessions en cascade qui commencent à s’ensuivre… _ ;

    et le remplacement de George W. Bush par Barack Obama, à la tête de la puissance (politique) américaine…

    …

    Comment va se comporter le « business »

    en particulier en sa composante urbanistique ?

    Still, as usual ?..

    …

    Quel va être le devenir des mégapoles ?

    …

    Nous allons bien voir ce qui ne va manquer d’advenir maintenant,

    et de ces villes-monstres,

    et de ces humains pas tout à fait encore in-humains

    _ pour reprendre le concept de « non-inhumain » de Bernard Stiegler (dans « “Prendre soin _ De la jeunesse et des générations« ) _,

    qui les peuplent, les traversent ; et parfois même _ ô incongruité ! _ les arpentent…

    …

    Dans tous les cas,

    un livre passionnant que ce « Mégapolis » de Régine Robin : un très grand livre !!

    où l’on découvrira beaucoup de cette regardeuse passionnée…

    …

    Titus Curiosus, ce 16 février 2009…