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Ce que m’apporte la méditation sur les « Bagatelles » (ou « Moments musicaux ») de Valentin Silvestrov dans la préparation de mon entretien à venir mardi 14 janvier prochain, à la Station Ausone, avec l’ami philosophe Bernard Sève à propos de son magistral « Les Matériaux de l’art »…
M’étant remis à la lecture plus passionnante que jamais _ son regard incisif de « penser » est tout aussi profond et essentiel que formidablement ample _ du magistral « Les Matériaux de l’art » _ j’adore le croisement (et lien charnel) de ce pluriel-ci avec ce singulier-là ! _ de l’ami Bernard Sève _ avec qui je m’entretiendrai de ce travail puissant, large et profond, le mardi 14 janvier prochain à la Station Ausone de la librairie Mollat à Bordeaux _,et méditant sur la palette infinie des degrés d’ « artisticité » des œuvres _ un concept essentiel de ce livre… _,et sur l’inépuisable infinité des liens que toute création artistique rencontre et affronte pour aimer s’y confronter _ telle l’huitre perlière face à son grain de sable… _, et à son tour aller une marche plus loin et « créer », face aux « matériaux » qui déclenchent jubilatoirement, en forme d’infini dialogue nourri, acharné et ouvert avec ce qui devient ainsi, par ce geste comme à nouveau inaugural, son « matériau » à elle, en faveur de sa propre inventivité (que je nomme pour ma part _ et d’après les travaux si pertinents de Marie-José Mondzain _ « imageance », un mot forgé à partir d’un actif participe présent…),…je relis _ du verbe « relier », mais aussi du verbe « relire » ; à la source et base-fondation de toute « culture » qui tant soit peu se tient… _ ces fécondissimes intuitions de Bernard Sève, à la musique bouleversante et carrément sidérante de Valentin Silvestrov, qui présentement vient m’enchanter aux disques ;…et tout particulièrement à ce que lui, Valentin Silvestrov, nomme très modestement, humblement, en son œuvre, « Bagatelles », ou encore « Moments musicaux » _ on pourrait dire aussi « Intermezzi »… _,et qui forment d’abord, et fondamentalement, son tout simple et nécessaire atelier d’improvisations, inspirées et inspirantes, respirées,en vue, possiblement, peut-être _ et c’est ce qui est espéré pour plus tard, et plus loin, à l’épreuve du temps _, mais cela c’est le temps à venir qui pourra, lui, se prononcer, d’ « œuvres » notées sur quelque support un peu durable et éventuellement matériellement transmissible, et pas trop vite effaçable non plus ;mais le processus n’est jamais, non plus, lui-même vraiment tout à fait achevé, du moins l’artiste vivant et en capacité de « jouer », et poursuivre son œuvrer ;« tant qu’il y aura de l’encre et du papier », dirait notre cher Montaigne, ainsi que notre cher Proust……Et sur ce travail compositionnel de ces « Bagatelles », je me permets de citer ici ces mots éclairants de Tatjana Frumkis aux pages 13 et 14 du livret du CD PDD030 « Valentin Silvestrov – Boris Berman » :…« Les deux dernières décennies de travail de Silvestrov sont caractérisées par le sens de l’intimité, de « faire de la musique pour soi-même » _ sans considération de public. Le flot de petites formes avec leurs titres récurrents, valses, berceuses, postludes, nuits, barcarolles, sérénades, élégies et pastorales, entre autres, se poursuit encore aujourd’hui. Tous ces titres sont conditionnels et peuvent être facilement remplacés par le terme générique « bagatelle », introduit par le compositeur lui-même, ou « moment », un autre terme qu’il utilise. Selon Silvestrov, la principale impulsion créative _ voilà le geste de départ ! _ pour composer est une intonation, une exclamation ou un motif qui émerge momentanément et ne quitte pas l’oreille interne du compositeur _ c’est dèjà là un indice de quelque chose qui insiste pour exister si peu que ce soit, minimalement, pour le moment au moins… Une bagatelle est donc une occasion « pure » de capturer, de définir et « arrêter le moment » sans l’accabler de ce qu’on appelle le travail thématique. Puis, pour reprendre les mots du compositeur, commence un « duo avec le silence », d’abord mené par lui-même avec son inimitable toucher de piano en apesanteur (« comme s’il marchait sur de la glace au printemps »). Au début, toutes les bagatelles existent « oralement » _ sans écriture notée. Silvestrov poursuit : « Si les bagatelles survivent _ résistent, insistent _ à plusieurs jeux, encore plus, si une année passe et que je continue à y revenir encore et encore, c’est le signe qu’elles existent, ne peuvent pas être annulées et doivent être écrites ». Ce processus, de « matérialisation de l’immatériel » _ à partir de ce que Silvestrov nomme ailleurs des « graines d’intonation« … _, est très laborieux et parfois douloureux lorsqu’il s’efforce de capturer avec la plus grande précision une composition qui est née sous ses doigts, non pas une improvisation, mais une œuvre entièrement composée « prête ». C’est ainsi que les cinq premiers opus sont apparus : ils ont d’abord été enregistrés par le compositeur sur le CD (Bagatellen und Serenaden ECM, 2007), et ce n’est que plus tard qu’ils ont été couchés sur le papier et publiés sous le titre Bagatelles for piano op. 1-5 (M.P. Belaieff). (…) Jusqu’à présent, le volume de Belaieff est la seule publication de la « bagatelle epic » _ ou les « épopées bagatelles » _ (Silvestrov), autrement dite écrite à la main, qui se compose aujourd’hui de plus de 300 opus. Les pièces de caractère ne sont plus ici des « petits riens musicaux » (traduction littérale du mot bagatelle), mais élevées au rang de « nobles insignifiants », comme Silvestrov les appelle , en plaisantant à moitié. »……Tout se tient donc, et est consubstantiellement lié, entrelacé en ces sentes improbables et intriquées de la création, même s’il faudra, aussi, à quelques moments ultérieurs, et choisir et trancher_ et coucher ce qui devient alors œuvre sur le papier… _,et laisser l’œuvre s’émanciper de soi, et vivre sa vie à elle, de par le plus ou moins vaste monde, à côté et loin de soi,telle la bouteille confiée aux courants assez aléatoires de la mer dans l’espérance aléatoire de quelque destinataire qui la recevra, ou pas……Sur ma découverte (sidérante !) de l’œuvre musical de Valentin Silvestrov,que pour ma part je place aussi du côté singulier hyper-intimiste bouleversant en leur pudeur et modestie des chants de la nuit de Federico Mompou (sa « Musica callada« …) et Domenico Scarlatti, mais aussi Louis Couperin, Froberger, ainsi que leurs amis luthistes,…voici les indications et pistes de deux tous frais articles de mon blog « En cherchant bien » :……Ce dimanche 29 décembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa -
Pour célébrer, et sur le fond, le premier anniversaire du décès de Michel Deguy (23 mai 1930 – 16 février 2022), une passionnante contribution, à méditer, de son ami Martin Rueff : « Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend »… Ou le legs de l’oeuvre qui demeure au présent.
Afin de célébrer, et sur le fond _ des liens charnels et consubstantiels entre langue reçue et partagée, discours réalisé et parole vivante inventivement créée : lire là-dessus d’abord, comme basiquement, les linguistes, et tout particulièrement, bien sûr, Noam Chomsky, mais aussi l’admirable Paul Valéry dans la postérité desquels s’est inscrit et a œuvré de façon ultra-vivante et fécondissime notre Michel Deguy… _, le premier anniversaire du décès de Michel Deguy le 16 février 2022,
l’excellente revue En attendant Nadeau nous propose une passionnante et très dense superbe contribution, à méditer, de son ami _ et successeur à la direction de la revue PO&SIE _ Martin Rueff :
« Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend« …
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Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend
La disparition de Michel Deguy (1930-2022) nous a marqués, comme en a témoigné Tiphaine Samoyault _ en son hommage magnifique « Michel Deguy (1930 – 2022)« du 21 février 2022. Un an après, Martin Rueff, qui dirige aujourd’hui sa revue Po&sie, réfléchit, à partir de cette absence et de sa pensée, notre présent, la place et le rôle du poème, comme des leçons continuées _ voilà ! _ avec vigueur.
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Il y a un an, le 16 février, que le poète et philosophe Michel Deguy est mort, un an que beaucoup d’entre nous, penchées et penchés sur le journal, s’interrogent ce qu’il aurait dit, pensé. Quelles auraient été ses _ vivantes et vives, et intensément vivifiantes _ colères, ses inquiétudes et ses passions ? La guerre en Ukraine, le tremblement de terre en Turquie et en Syrie, la situation politique européenne et mondiale si peu orientée vers la recherche d’une société juste et digne, mais surtout les preuves du géocide continué (terme qu’il inventa pour dire l’assassinat perpétré de notre terre), auraient bouleversé ce témoin engagé _ voilà ! _ et auraient inspiré le poète si on peut encore user d’un mot qui signifie que ces événements l’auraient traversé en pensée de mots _ oui : puisque penser procède de la langue et de ses mots reçus et pouvant inspirer ; et quelques uns d’entre ces mots, parfois, forgés même, comme néologismes assumés, par le locuteur… Or, comme la poésie, selon son expression, « fait des propositions » (au double sens, logique et érotique, de la formule), et comme la poétique les fait rentrer _ en les proposant à lire, parler, et penser _dans le débat _ voilà ! _, il est urgent de rappeler quelques-unes des exigences qu’il nous lègue _ oui, voilà ! _ à travers ses livres de poèmes – une trentaine, depuis Les meurtrières (1959) – et ses essais, dont un titre rassemble l’élan : La raison poétique (2000) _ et très bientôt, début juin, aux Éditions du Canoë, Ut musica, ut poïesis, un ultime entretien avec Bénédicte Gorrillot.
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À quoi reconnaît-on le langage _ singulier, spécifique _ du poème ? C’est dans la réponse à cette question que se trouve la première leçon _ à méditer _ de Deguy. Le poème est en lutte intime contre toute forme de littéralisme _ qui enferme et veut clore le sens. Soit le syllogisme didactique suivant. L’époque est au littéralisme, or le poème refuse tout littéralisme, donc l’époque se trouve face à une alternative dont elle sort toujours vainqueure autoproclamée : ou bien elle rejette le poème (elle le marginalise, le réduit _ voilà _ tout en déplorant sa disparition), ou bien elle l’accepte en le dissolvant dans la littéralité (stratégie de la récupération). Examinons rapidement ce syllogisme.
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a) Il y a aujourd’hui trois formes de littéralisme : on les croit ennemies. Elles se retrouvent dans ce qu’elles nient. Le littéralisme économique (le réel à la lettre, c’est la finance ; la condamnation de ce littéralisme est convaincante : pensée unique, realpolitik, dictature des marchés _ à sens unique : TINA, There Is No Alternative) ; le littéralisme religieux (il a pour nom fondamentalisme ; il y a plusieurs fondamentalismes) ; le littéralisme des corps (celui de la biologisation des identités sexuelles : qu’il s’agisse de les revendiquer ou de les diluer ; on veut que le corps soit, non une interprétation, mais un donné à changer littéralement plutôt qu’à comprendre : le corps de la lettre devient le modèle du corps à la lettre) _ oui, oui, oui. Que l’on relise un peu Freud…
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b) Or le poème défait le littéralisme même quand il défend la lettre : il est de l’ordre du comme, de la commaison _ cf La commaison, paru à L’Extrême Contemporain le 3 mars 2022 _, de la comparaison. C’est la thèse la plus durable _ en effet… _ de Deguy, comme l’atteste le très actuel Court traité de poétique surtitré La poésie n’est pas seule (1987) : le poème fait entrer et la langue dans la sensibilité _ oui _ et l’imaginaire dans la langue _ qu’il ouvre et prolonge superbement. Il invente les formes de l’autre langue _ celle du poème et du poète _ dans la langue du même _ la langue d’abord reçue et partagée, qui s’agrandit par là. Il est liberté _ imageante ; j’ai personnellement formé ce mot, « imageance« , à partir des analyses de mon amie Marie-José Mondzain… _ de la langue quand la rhétorique (fût-elle celle des discours émancipateurs) rebat _ et referme dans la platitude de la stricte répétition (cf les affreux et si tristes « éléments de langage« des sinistres godillots playmobils si peu cérébrés…), même si, grâce au jeu qu’offre toute syntaxe tant soit peu maîtrisée, nous inventons toujours (ou du moins le pouvons, le pourrions) un peu chacune de nos phrases, en dépit des paresseux clichés véhiculés jusqu’à plus soif par la bienpensance supposée et de fait imposée des médias… _ les oreilles du langage _ jusqu’à plus soif. Le roman n’est-il pas capable de cette même liberté ? C’est évident et il ne cesse de faire ses preuves. Mais si le roman du XIXe siècle avait obligé le poème à se libérer de la rhétorique de la poésie, il est temps désormais d’admettre que le poème pourrait permettre au roman d’échapper à sa propre rhétorique _ répétitive, refermée, enfermante. Est-il étonnant qu’on puisse voir aujourd’hui fleurir des romans écrits en vers ?
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c) Le rejet du poème peut prendre des formes plus ou moins brutales (de son éviction par l’économie de marché _ éditoriale déjà et d’abord : la poésie se vend-elle bien ? permet-elle de gonfler suffisamment les chiffres de vente des librairies ?.. _, à la forme apéritive sociale du « vous reprendrez bien un petit poème » – dans le bus, sur tweet, etc.) pittoresque. Les formes de sa littéralisation sont aussi nombreuses qu’insupportables – qu’il s’agisse d’adhérer aux images du poète (éculées toutes et à réinventer toutes comme formes-phrases plus que comme formes de vie) ou de récupérer la poésie en la faisant rentrer dans le moule. Deguy avait inventé un terme pour décrire la manière dont le capitalisme avancé se saisit des identités pour les retourner contre elles : le culturel _ prêt au cliché, prêt-à-porter, prêt à penser : par paresse d’abord, puis très vite conformisme moutonnier (et bien vite agressif)… Or le culturel, c’est l’époque du capitalisme qui a fait passer le même au cœur des différences vécues. Le poète plus vrai que nature n’a jamais existé – pas plus que le « yaourt à l’ancienne ». On veut faire du poète une icône, on s’accroche à des vies de poètes, on liquide la poésie _ en la vidant de la vie libre et toujours un peu sauvage et aventureuse de son imageance giboyeuse. La poésie continue _ voilà. Elle en a vu d’autres.
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Une deuxième leçon consiste alors en ceci : la poésie doit rester l’art _ avec sa part de goût et de saveur de l’inventivité et sa joie de la découverte… _ du langage. Comme art, elle tend à l’œuvre _ qui accède, alors, à une durée autre et autonome _ (et non à la pratique qu’elle n’exclut pas mais accueille comme de surcroît) ; comme art du langage, elle se meut dans le logos qu’elle meut _ transforme un peu, au moins à la lisière, à sa façon _ et émeut _ surtout, en effet ; et élève, et transporte. Le langage est le théâtre _ scénique, opératique _ de ses opérations et rien de ce qui est langagier ne lui est étranger. Elle reste accueillante et appelle à ses propres résistances et transformations, mais elle défend la loquacité _ orale _, notre capacité de parler et notre liberté _ ouverte et inventive d’inouï _ d’expression. Si les poètes sont assassinés, ce n’est pas en raison de leur mode de vie ; c’est à cause de leur puissance _ formidable _de formulation. C’est parce qu’ils ouvrent la bouche et articulent la langue de manière inouïe et poignante _ voilà, voilà.
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Nous ne savons _ forcément _ pas ce que nous devons attendre de _ la puissance d’improvisation dynamique (et qui peut être même dynamiteuse) de _ la poésie. Cette leçon, la troisième, est d’espoir. Une lecture paresseuse de Benjamin voudrait que la prose soit la sobriété du poème et son avenir. C’est une vieille rengaine de matrice hégélienne. Fin du poème comme fin de l’art ? C’est en poème qu’il faut répondre à la fin du poème. Trois anciens noms du poème servent à indiquer des issues pratiquées aujourd’hui (la lectrice et le lecteur s’amuseront à coller des noms propres comme dans un exercice à trous). L’hymne, ou le poème continué d’avant la fin du poème. L’hymne se maintient contre la fin du poème. Il assure la grandeur _ de célébration, cérémoniale et exaltante _ du ton, la hauteur de la poésie, sa prodigalité _ joyeuse _ spacieuse. L’élégie s’inscrit comme le poème _ d’humilité ressentie et assumée _ de l’impossibilité du poème. Poésie comme haine ou comme déception de la poésie, exilée, raréfiée rendue « impossible ». Le poème réflexif ou critique. Il prend en compte le diagnostic de l’époque, mais il refuse la thérapie. Pourquoi donc l’idée de poème ne passerait-elle pas par le poème ? Le poème se fera porteur d’opération critique sur la fin du poème : il prendra en charge les opérations de la pensée sous une forme poétique. Ou, pour le dire avec Mallarmé, la poésie est comme le sonnet : elle se passe de son explicitation en prose puisqu’elle se réfléchit elle-même _ voilà : en elle-même et par elle-même, consubstantiellement _ de toutes les façons. Deguy aura pratiqué l’hymne et l’élégie en les croisant dans le poème critique _ et philosophique par là _ pour voir s’échanger leurs prérogatives. Il aura donné à la poésie française une des poésies critiques les plus intenses de la seconde moitié du vingtième siècle. On le rapprocherait volontiers (avec toutes les précautions d’usage) de deux autres poètes critiques de l’Europe de l’après-guerre : l’Italien Franco Fortini (Florence, 10 septembre 1917 – Milan, 28 novembre 1994) et l’Allemand Hans Magnus Enzensberger (Kaubeuren, 11 novembre 1929 – Munich, 24 novembre 2022).
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La quatrième leçon que nous lègue sa réflexion est que si la poésie est au cœur de ce que nous traversons et de ce qui nous traverse, c’est que le géocide _ lui-même, qui advient _ exige que nous prenions le langage _ en la pluralité élargie de ses usages et registres, au-delà des idiomes scientifiques, technologiques, ou économiques dominants… _ au sérieux. Deguy a consacré trois livres à ce problème : La fin dans le monde (2009) ; Écologiques (2012) ; L’envergure des comparses. Écologie et poétique (2017). Prendre le langage au sérieux ? Nulle grandiloquence ici : la poésie ne sauvera pas le monde, et si jamais elle permettait « d’habiter poétiquement le monde », ce ne serait qu’au prix d’un travail continu sur ce cliché qui maltraite Hölderlin en galvaudant son mot d’ordre. Ce que Deguy nous rappelle (et d’autres poètes avec lui), c’est que la poésie entretient un rapport d’essence scellé par le langage avec notre compréhension _ même, et c’est forcément essentiel ! _ du monde (milieu ? environnement ? nature ? terre ?) _ à toujours davantage creuser, élargir, vraiment pleinement penser.
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Ce rapport s’énonce de la manière suivante : la poésie éprouve le langage comme l’expérience du monde en tant qu’il va disparaître _ fuir, échapper, être manqué, perdu, détruit par notre inattention et absence d’égard, puis oubli… « Le monde va finir » ? L’émotion _ vive, touchante _ qui naît du langage poétique n’est pas liée à un contenu particulier (le poème fait flèche de tous les bois de l’affect) mais à sa forme qui affecte autant ses énoncés (ce qu’il dit) que son énonciation (comment il prend en charge _ voilà, en la chair même de son chant _ ce qu’il dit). L’émotion qui naît du poème est spécifique _ oui, et il faut apprendre à bien l’accueillir _ : elle est liée à l’appréhension du temps qui passe _ oui : ce temps qui fait la pulsation même de nos vies _ au sein même de l’appréhension _ plus ou moins perspicace et attentive, juste _ des phénomènes. Si les hommes voient le sol de la terre se dérober sous leurs pieds (cette formule devenant aujourd’hui littérale), et si les hommes regardent la terre avec le langage (la formule est du poète Jean-Patrice Courtois commentant Deguy), alors il n’est pas étonnant qu’ils se tournent vers le langage qui se rapporte au monde « en le portant disparaissant » _ en sa coulée même. Le poème porte le monde – il le rend présent _ voilà _, il le fait passer, le translate, le reconduit, mais aussi le sauve, le repêche, le rappelle, le restitue _ oui, il est ainsi réellement opérant, à l’inverse d’aveuglant. S’il le portait « apparaissant », le poème serait hymne à la célébration de sa présence : c’est dans le poème que le monde pourrait « rejaillir vivant » _ une fête ! S’il le portait « disparu », le poème serait élégie _ déploration _ pour un monde défunt. Or le poème critique ne porte ni « apparaissant », ni « disparu », mais « disparaissant » _ dans la difficulté de la recherche de saisie de la justesse de son penser sensible et de ses conditions elles-mêmes… _ : la modalité même de la constitution du monde lyrique est précisément celle d’un « porter disparaissant » – d’un faire apparaître dans la disparition en acte _ ne serait-ce que parce que toute phrase entamée va finir et finit. En portant le monde, il en garantit la phénoménalisation _ voilà _, en le portant « disparaissant », il assure et la présence et son retrait _ concomitamment _, et le phénomène et sa défection – il le fait défaillir dans un frémissement de langage _ ou « admirable tremblement du temps » presque saisi, Kairos aidant, en son passage... Il le décontenance.
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Parce qu’il dit la sortie de route et la perte des repères, « désarroi » est un beau mot. Et puisque desarreier a existé, nous pourrions, toutes et tous, nous dire désarroyés. Plus que jamais ? Le sentiment d’être arrachés à l’histoire est historique et à des millénarismes sans science ont succédé les catastrophismes éclairés d’aujourd’hui. Il était inévitable sans doute qu’une telle situation fît lever des prières et, avec elles, de nouvelles spiritualités. Que ces dernières entraînassent un désir de poésie était sans doute prévisible. Mais le désir de poésie ne fait pas le poète _ certes _ et les poètes ne seront _ en effet _ ni les saints ni les gourous de demain. Ils regardent ailleurs et devant eux. On ne leur fera pas dire la messe. On espérera leurs poèmes inouïs. Quand les mots viennent à manquer, il n’est ni facile ni inutile de se tourner vers celles et ceux qui font de ce manque une force et qui tentent _ en toute humilité _ d’éviter les effets de manche et le retour _ très illusoirement _ confortable des rhétoriques les plus plates _ soit mercenaires et cyniques, soit achetées et prisonnières. Les poètes font preuve d’une opiniâtreté bizarre _ en effet. Une vieille comparaison rapproche le mot de la monnaie et du jeton. Le poète ne veut pas qu’on se refile les vieux jetons de la fausse monnaie. Il veut remonétiser _ oui _ le langage. Qu’il y échoue n’est ni signe de son échec ni synonyme de sa grandeur. Deguy aura essayé _ voilà : à la Montaigne _ pendant près de soixante-dix ans. Sa vigueur est de rigueur. Et l’inverse n’est pas moins vrai.
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Un hommage ô combien mérité à ce que nous a définitivement laissé (à revenir méditer, en son œuvre qui est là) Michel Deguy.
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Et en apostille un peu plus personnel,
et sans revenir ici aux divers articles que j’ai consacrés à Michel Deguy lui-même,
ni à l’entretien si précieux _ et tellement exemplaire de la vie frémissante de son si inventif penser en langue ! _ que j’ai eu avec lui à la Station Ausone le 9 mars 2017, à propos de son « La Vie subite » _ et aussi « Noir, impair et manque« … _, dont voici un lien au podcast, afin de percevoir aussi et encore le grain même de sa voix et les rythmes de son souffle, présents toujours, et toujours audibles, en le verbe et de sa poésie et de tout ce qu’il a écrit : en l’œuvre de lui qui nous demeure à lire, pour converser encore avec lui…
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je me permets simplement de renvoyer ici à plusieurs des articles de ce blog « En cherchant bien« , signés Titus Curiosus, liant de près le nom de Martin Rueff à celui de Michel Deguy :
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_ le 12 décembre 2009 : « L’incisivité du dire de Martin Rueff : Michel Deguy, Pier-Paolo Pasolini, Emberlificoni et le Jean-Jacques Rousseau de « Julie ou la Nouvelle Héloïse »«
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_ le 23 décembre 2009 : « la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du « culturel » : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff«
repris le 13 mai 2010 : « la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du “culturel” : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff _ deuxième parution«
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_ le 18 février 2022 : « De Troie en flammes à la nouvelle Rome : l’admirable « How to read » les poèmes de Michel Deguy de Martin Rueff _ ou surmonter l’abominable détresse du désamour de la langue«
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_ et tout récemment le 2 février 2023 : « En apothéose au merveilleux « Deguy » (Po&sie numéro 181-182), un magistral inédit « Retour sur l’autobiographie », conçu comme un épilogue au superbe « Noir, impair et manque » de 2016…«
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Ce mercredi 22 mars 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa
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L’immense plaisir de la lecture de l’Intégrale de la Correspondance de Maurice Ravel ; et l’entretien de la curiosité…
Achevant à l’instant, page 1352, l’Intégrale de la Correspondance (1895-1937), écrits et entretiens
de Maurice Ravel,
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je tiens à souligner le plaisir que je prends
à pénétrer un peu,
par un Journal, une Autobiographie, ou une Correspondance
_ aussi partiels et tronqués fussent-ils : bien des lettres manquent… _,
l’intimité _ les arcanes _ du vécu
ainsi que de l’œuvrer
d’un auteur, un écrivain, un artiste…
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Quelques remarques, et questions, au passage :
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Je m’interroge en effet sur les parentés de Ravel à Ciboure – Saint-Jean-de-Luz_ les notes, pourtant copieuses, de Manuel Cornejo manquant parfois de précision.Et Maurice Ravel demeurant lui-même très discret sur tout cela.……A Saint-Jean-de-Luz_ où Ravel éprouvait un très fort désir de venir se ressourcer : au moins seize fois entre août 1901 et l’été 1935 _,Ravel avait pour amies très proches les sœurs Marie Gaudin (1879 – 1976)et Jane Gaudin (1880 – 1979)_ cette dernière épouse de Henri Courteault (26-8-1869 – 2-11-1937) ;Jane et Henri étant les parents d’Annie Courteault (née semble-t-il en 1909) et Pierre Courteault (21-4-1910 – 15-12-2006).Ainsi que leur belle sœur, Magdeleine Gaudin-Hiriart (1875 – 1968), veuve de leur frère aîné Charles Gaudin (1875 – 1910).…La maison des Gaudin, « Mirentxu », se situe au 41 de la rue Gambetta.…Les parents de Marie et Jane Gaudin, (St Martin) Edmond Gaudin (né le 17 novembre 1844, et décédé le 28 décembre 1920)et Annette Bibal (née le 28 avril 1845 et décédée en 1936),se sont mariés à Saint-Jean-de-Luz le 27 janvier 1875 ;et ont eu 7 enfants, dont Charles, l’aîné (né en 1875, et décédé début octobre 1910),et Marie (née en 1879) et Jane (née en 1880), parvenues presque centenaires toutes les deux.…Maurice Ravel appelle Magdeleine Gaudin-Hiriart (11-3-1875 – 15-6-1968), épouse de Charles Gaudin,et mère d’Edmond Gaudin (30 mai 1903 – 28 décembre 1988),« ma cousine »_ cf la lettre de Maurice Ravel donnée à la page 246 ; ainsi que celle de Madeleine Gaudin-Hiriart, donnée à la page 403. J’ignore selon quels liens précis de parenté _ côté Delouart, forcément, et probablement avec les Hiriart, plus qu’avec les Gaudin…Car à nul moment Ravel ne qualifie Marie et Jane Gaudin de « cousines »………En revanche, Ravel qualifie Gachoucha Billac, qui vivra toute sa vie à demeure chez les Gaudin à Saint-Jean-de Luz (41 rue Gambetta) _ elle aida à élever leurs sept enfants _de sa « grand-tante maternelle » ;celle-ci était née à Ciboure en 1825.…Et c’est _ fait éminemment notable ! _ Gracieuse Billac qui déclara la naissance de Maurice Ravel à la mairie de Ciboure le 8 mars 1875 _ le père de l’enfant se trouvant alors à Paris.…Ici encore quels sont les liens de parenté précis entre Marie Delouart et Gracieuse Billac ?..……Mais au passage, je m’interroge :…comment cette « tante Bibi » (dite ainsi en une lettre du 20 octobre 1921, page 764),que Maurice Ravel ne manque encore pas d’inclure en ses vœux de bonne année à la maisonnée Gaudin du 41 rue Gambetta à Saint-Jean-de-Luz, le 3 janvier 1933,peut-elle être celle-là même qui, née en 1825, alla déclarer sa naissance à la mairie de Ciboure le 8 mars 1874 ?..…En 1874, Gachoucha avait déjà 50 ans.Et en 1921, cette Gachoucha-là aurait eu 96 ans ; et en 1933, 108 ans !…Peut-il s’agir de la même personne ?..…Je relève en effet aussi,page 537 de l’Intégrale de la Correspondance (1895-1937),dans une lettre de Maurice Ravel du 18 septembre 1916,et à propos d’une sienne indigestion de melon,…l’utilisation du passépour évoquer sa « chère tante Gachuch » (expression de la lettre du 16 octobre 1902, page 82) :…« Plus de 2 semaines de dysenterie (…) J’ai voulu réaliser le vœu de ma pauvre tante Gachucha qui souhaitait (sic) mourir d’une indigestion de melon ».……La Gachoucha Billac bien vivante en 1921 et 1933ne serait-elle pas plutôt la fille de la Gachoucha Billac née en 1825 ?..…Je note aussique la mère de Maurice Ravel, née Marie Delouart (le 24 mars 1840),avait été déclarée à la mairie de Ciboure « née de père inconnu » ;…elle dont la mère, Sabine Delouart (11 mars 1809 – 22 décembre 1874), avait été, elle aussi déclarée « née de père inconnu » ;Sabine Delouart dont la mère se nommait elle aussi Marie Delouart :…Marie Delouart, fille de Sabine Delouart, petite-fille de Marie Delouart………Voilà les raisons pour lesquelles je désire en apprendre un peu plus sur ces relations de parenté cibouro-luziennes de Maurice Ravel……Page 1291 de cette Intégrale de la Correspondance (1895-1937),il est en effet indiquéqu’Étienne Rousseau-Plotto a recueilli les témoignages directs de la famille Gaudin _ notamment de Charles-Paul, le fils d’Edmond et Annette (sic). Edmond et Annette ?.. Ou bien plutôt le fils d’Edmond et Angela ; et le petit-fils de Charles et Magdeleine ?....Ce Charles-Paul Gaudin-ci, qu’a donc rencontré Etienne Rousseau-Plotto, n’est pas le Charles Gaudin fils d’Edmond et Annette Gaudin, et décédé en 1910 !!…S’il est bien le fils d’un Edmond Gaudin(né, lui, le 30 mai 1903, et décédé le 28 décembre 1988),ce Charles-Paul Gaudin avait une mère qui ne se prénommait pas Annette, mais bien Angela :…Et son père, Edmond, était le fils unique de Magdeleine Hiriart (11 mars 1875 – 15 juin 1968),l’épouse de Charles Gaudin, qui était lui le fils aîné d’Edmond Gaudin et son épouse Annette Bibal.…Et cette Magdeleine Hiriart avait, non loin d’elle, une sœur ainsi que ses parents (Hiriart) quand elle est tombée veuve de Charles, début octobre 1910 _ cf la lettre du 8 octobre 1910, page 246.…Et cet Edmond Gaudin-là, né, lui, le 30 mai 1903, a épousé Angela Rossi, née le 12 septembre 1905 ;dont les enfants sont Maylen Gaudin, épouse et veuve Lenoir,et Charles-Paul Gaudin.Edmond Gaudin (3-5-1903 – 28-12-1988) a, en effet, eu pour épouse Angela Rossi (12-9-1905 – 18-12-1999) ; tous deux reposent désormais au cimetière d’Aïce Errota, à Saint-Jean-de-Luz ;…et ils ont eu 2 enfants :Maylen Gaudin (épouse de Michel Lenoir : né en 1935 et décédé en 2012) _ ils ont eu quatre enfants _et Charles-Paul Gaudin,…lui-même père de Jean-Bernard Gaudin, qui vit à Madrid ;et qui est lui-même père d’un petit Baptiste.…Et je relève quele 4 mai 2016, aux obsèques de Maritxu Rossi, née Larregain (âgée de 90 ans, et donc née en 1926),étaient notamment présentes ses parentes :sa sœur Hélène Larquier, née Larregain (1922 – mai 2018), veuve d’Auguste Larquier (né en 1925 et décédé en avril 2015),sa belle-sœur Maïté Larregain, née Ducasse (1925 – décembre 2017), veuve de son frère Jean Larregain (né en 1921 et décédé en juin 2013)sa nièce Maylen Lenoir (fille d’Edmond Gaudin et Angela Rossi, et veuve de Michel Lenoir, né en 1935 et décédé en 2012 ; et mère de 4 enfants)et Francine Gaudin, peut-être l’épouse de Charles-Paul Gaudin _ j’ignore jusqu’ici ses liens de filiation.…Voilà qui peuvent être les parents Gaudinqu’Étienne Rousseau-Plotto a pu rencontrer en son enquête sur les témoignages à propos de Maurice Ravel à Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, pour son Ravel, Portraits basques………Bien des mystères entretiennent donc encore notre curiosité………Ce dimanche 17 mars 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa
