Étiquette : Pascal Chabot

  • Le superbe « Nettoyer une expression » de Marie José Mondzain en son « Confiscation des mots, des images et du temps »

    Aux Éditions des Liens qui libèrent, Marie José Mondzain vient de faire paraître, le 22 février dernier, un magnifique et dynamisant Confiscation des mots, des images et du temps ;

    qu’elle a pris soin de m’adresser ;

    et que j’ai lu cette fois à nouveau avec intense jubilation, tant je partage,

    (depuis mes lectures de Image, icône, économie _ les sources de l’imaginaire contemporain, en 1997, L’Image peut-elle tuer ?, en 2002, Le Commerce des regards, en 2003, Homo spectator : voir, faire voir, en 2007, Images (à suivre) : de la poursuite au cinéma et ailleurs…, en 2011, pour m’en tenir à ses ouvrages proprement théoriques, si je puis dire, assez improprement…),

    et combien profondément !, ses analyses

    _ cf mes articles du 26 novembre 2011, Dans et par le battement des images, les aventures du sujet (tenir bon ou céder) vers sa liberté : le livre (montanien !) « Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs » de Marie-José Mondzain », et du 22 mai 2012, Sur nos propres opérations imageantes face à l’imageance même de quelques chefs d’oeuvre de l’Art _ au cinéma et ailleurs _, le regard lumineux de Marie-José Mondzain en sa conférence à la librairie Mollat le 16 mai 2012 », celui-ci après notre entretien à propos de cet Images (à suivre) dans les salons Mollat le 16 mai 2012… Et Homo spectator constituant une référence quasi permanente sous ma plume…

    …

    Au passage, je remarque l’identité de l’expression « opérations imageantes« 

    sous la plume de Marie-José Mondzain,

    et dans la bouche de Michel Deguy, qui lui parle d’ »opérations poétiques« , en notre (merveilleux !) entretien (de 75′) à la Station Ausone jeudi dernier 9 mars,

    à propos du magnifique et très riche La Vie subite (aux Editions Galilée) de cet immense penseur, poète et philosophe _ et à chaque ré-écoute de ce podcast, je me surprends à rire chaque fois davantage de la finesse toujours discrète, mais bien perceptible, de l’humour, en sa parole, en son souffle, en son rythme, du merveilleux Michel Deguy…

    Cf aussi mon article du 23 décembre 2009 sur le livre décisif de Martin Rueff sur la poétique de Michel Deguy, Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel :

    la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du « culturel » : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff…

    …

    Or, en regardant d’un peu près la bibliographie de Marie-José Mondzain, je constate qu’en novembre 2008 est paru un recueil d’articles en hommage à Roland Barthes, intitulé Vivre le sens, qui rassemblait les signatures de Marie-José Mondzain et de Michel Deguy, ainsi que celles du grand Carlo Ginzburg, d’Antoine Culioli et de Georges Didi-Huberman.

    Cette proximité de penser entre Michel Deguy et Marie-José Mondzain, me frappe donc.

    Fin de l’incise ; et retour à la lecture de ce Confiscation…

    …

    …

    La quatrième de couverture de ce Confiscation résume excellemment à la fois les origines et les finalités de l’exercice exigeant du penser

    auquel se livre, à nouveau ici, cette chère Marie-José Mondzain ;

    la voici donc, pour commencer, cette quatrième de couverture, avec mes farcissures :

    …

    Confiscation

    …

    Ne faut-il pas rendre _ voilà ! _ au terme « radicalité » sa beauté virulente _ vivement réveillante ; mais c’est aussi qu’il y a péril aux endormis ! _ et son énergie _ rendant effectivement le courage de se remettre bien debout, ainsi que la vaillance de s’y tenir _ politique ?

    Tout est fait aujourd’hui _ par la très massive propagande (et incessant pilonnage) des médias inféodés aux pouvoirs dominants des puissances d’argent _ pour identifier _ faussement, malignement : George Orwell, au secours ! _ la radicalité aux gestes les plus meurtriers et aux opinions les plus asservies. La voici réduite à ne désigner _ aux oreilles et yeux des adhérents à cette doxa  dénués du moindre esprit si peu que ce soit critique : le public addictif de leurs suiveurs dociles…  _ que les convictions doctrinales _ fossilisées en dogmes arrêtés très vite fermés à la moindre ombre d’interrogation ou de soupçon tant soit peu critique _ et les stratégies _ les plus cyniques et mortifères _ d’endoctrinement.

    La radicalité _ véritable, et probe _, au contraire, fait appel au courage _ ainsi qu’à la vaillance : versus paresse et lâcheté ; cf l’actualité comme jamais aujourd’hui de Kant en son lumineux Qu’est-ce que les Lumières ? _ des ruptures _ vis-à-vis de ces doxas et catéchismes en tous genres _ constructives _ elles, et véritablement _ et à l’imagination la plus créatrice _ cf ici le merveilleux L’Institution imaginaire de la société du plus grand que jamais Cornelius Castoriadis ; alors que le livre est paru en 1975.

    Cf aussi les divers volumes de ce grand livre qu’est Le Principe Espérance, d’Ernst Bloch.

    La véritable urgence _ à l’encontre de toutes celles qui acculent, de plus en plus massivement de jours en jours, d’années en années, au burn-out ; cf le remarquable travail de Pascal Chabot en son très incisif Global burn-out, paru en janvier 2013 _ est bien pour nous le combat _ à mener, sans relâche et sans fin, sans jamais renoncer _ contre la confiscation _ voilà ! _ des mots, des images et du temps _ mots, images et temps (de la vie, unique, pour chacun) constituant les tous premiers biens fondamentaux de notre humanité véritable (inlassablement en chantier de construction !), en tant, à la fois, que personnes et que citoyens, pour le moment encore, du moins ; et biens qui sont, en les divers usages que nous avons à en faire, en permanence à élaborer, former, forger, élever, construire, affiner, et pas seulement réparer au fur et à mesure des raréfactions, dégâts, blessures, mutilations, disparitions, aliénations (surtout insensibles ; cf la grenouille ébouillantée peu à peu, à petit feu, sans qu’elle cherche à nul moment à sauter hors du bocal…) qu’ils subissent.

    Ici, que devient l’école ? Et son service public ? Cf le grand livre (indispensable !) de Denis Kambouchner, L’École, question philosophique, paru en 2013, ainsi que mes (modestes) articles des 24 février et 14 mars 2013 sur ce livre majeur : Penser vraiment l’école : l’indispensable et urgent débrouillage du philosophe _ l’admirable travail de Denis Kambouchner et Ecole et culture de l’âme : le sens du combat de Denis Kambouchner _ appuyé sur le « fait du bon professeur »…

    Les mots les plus menacés sont ceux que la langue _ telle une nouvelle LTI ; cf la lumineuse analyse de Victor Klemperer à l’égard des dégâts opérés sur la langue allemande de Goethe par la langue des Nazis : LTI, la langue du IIIe Reich _ Carnets d’un philologue  _ du flux mondial de la communication verbale et iconique _ existe en effet aussi un terrible impérialisme des images (dont celles des nouveaux multi-médias) que décrypte si bien Marie-José Mondzain _ fait peu à peu disparaître _ rien moins : la langue, vivante, en effet, évolue au fur et à mesure de ses usages, et en particulier, forcément, de ses usages statistiquement dominants ! via les médias de masse _ après leur avoir fait subir _ à ces mots les plus menacés : ici la réflexion de Marie-José Mondzain se focalise sur les mots « radicalité« , « radicalisation« , « déradicalisation« …  _ torsion sur torsion _ voilà _ afin de les plier _ voilà _ à la loi du marché _ et de ce que leurs commanditaires cherchent à faire croire au public adhérant et vite captif, en addiction ; sur le marché (et la révolution culturelle libérale), cf Dany-Robert Dufour : Le Divin marché. Peu à peu, c’est la capacité d’agir _ voilà _ qui _ par la paresse et la lâcheté induites par ces habitudes de croire, et de croire penser ! _ est anéantie _ voilà ! de plus en plus monopolisée qu’elle est, cette « capacité d’agir« , par les pouvoirs de l’argent et ses séides, affaiblissant jusqu’à ceux qui s’y opposent et leur résistent _ par ces confiscations mêmes, qui veulent anéantir toute énergie transformatrice _ qui irait au détriment de (et en résistance à) leurs intérêts de pouvoir (surtout financier). Si ces propositions font penser que je crois dans la force révolutionnaire de la radicalité _ vraie : créatrice et libre, imaginante _, on ne s’y trompera pas, à condition de consentir à ce que la révolution ne peut exister qu’au présent. La lutte n’est et ne sera jamais finale, car c’est à chaque instant que nous sommes _ en permanence, sans relâche, y compris et d’abord physique, nerveuse… _ tenus _ voilà ! C’est là le devoir même

    (à l’égard de soi comme surtout des autres : je déteste personnellement l’expression « se devoir de«  quand elle se substitue à l’élémentaire et très impératif « devoir«  ! telle la racine des plus éhontés cynismes sans vergogne ! auxquels nous assistons maintenant, aujourd’hui même, de la part de politiques aspirant (ô la belle exemplarité !) à la fonction présidentielle !!!) ;

    c’est là le devoir même d’assumer sa condition d’humain, peu à peu conquise, à l’échelle des peuples comme à celle, aussi, des indivividus-personnes-citoyens ; mais ce qui a été gagné et s’est construit, à la fois lentement, mais aussi par sauts, par bonds, peut, forcément, aussi se détériorer, s’abimer, se ruiner, se perdre et être perdu, peut-être, ou parfois, sans retour ; « Civilisations, nous savons que nous sommes mortelles« , mais résistons !.. _ ;

    car c’est à chaque instant que nous sommes tenus

    d’être les hôtes _ accueillant _ de l’étrange _ cet étrange même à oser (« Sapere aude ! » est bien la devise des Lumières, comme nous l’a appris Kant), à oser concevoir, oser penser, donc, par ce que personnellement je nomme « imageance« , à partir de ce que Marie-José Mondzain, quant à elle, nomme « opérations imageantes«  _ et de l’étranger _ en un devoir d’hospitalité et d’accueil _ pour faire advenir ce _ c’est-à-dire cette radicalité créatrice, donc _ qu’on _ c’est-à-dire ces pouvoirs et leurs inféodés _ nous demande justement de ne plus attendre et même de repousser _ avec agressivité, colère, fureur, même. La radicalité n’est pas un programme _ ni a fortiori un complot _, c’est la figure de notre accueil _ authentiquement créatif ; du moins s’y essayant : à la Montaigne en ses Essais… ; et de ce qui s’y partage _ face à tout ce qui arrive _ de non programmé, et cela via quelque algorithme que ce soit _  et ainsi continue de nous arriver _ pour peu que ces arrivées-là, en leur diversité, hors de nous et aussi en nous, ne soient pas tout bonnement assassinées, noyées, anéanties et effacées de ce qui s’expérimente jusque dans le plus quotidien.

    …

    …

    Pour moi,

    le fond du problème _ civilisationnel _ abordé dans ce livre important, consiste dans le crucial et complexe processus de constitution et destruction-annihilation

    (menant, non pas à quelque « radicalisation« , mais bien à ce qu’il faut qualifier de « fanatisme » : par « fanatisation« , donc, si on veut, pour bien nommer ce processus _ cf ici les fortes analyses d’Étienne Borne, en son lucidissime Le Problème du mal, publié en 1958 aux PUF)

    de la subjectivation _ concept détaillé notamment par Michel Foucault _ dans le devenir même, tout au long de leur vie, des personnes ;

    …

    avec la place qu’y prennent et occupent

    et la liberté

    _ ainsi que la responsabilité qui va avec, notamment face au mal ; cf à propos du constat, pages-131 130, qu’« il n’y a pas de réelle contradiction entre la radicalité du mal chez Kant, et la banalité du mal chez Arendt, parce que l’un et l’autre reconnaissent l’irréductible liberté propre à tout homme. La radicalité renvoie à l’énigme de la liberté, la banalité à la possibilité pour tous de devenir le sujet du mensonge et de la cruauté« , les deux superbes citations, pages 131 et 133, empruntées à l’article, en 1994, Kant et l’idée du mal radical, de Myriam Revault d’Allonnes : « On voit déjà pourquoi le mal radical peut être dit « banal » : il est radical parce qu’il est banal. Il est le mal de tous, même si tous ne le font pas. » et « C’est nier l’insondable pouvoir de la liberté que de vouloir _ par une politique de la régénération (on dirait aujourd’hui « déradicalisation«  !) _ extirper du cœur de l’homme jusqu’au désir de faire le mal : le mal est le mal de la liberté«  : c’est très clair ! _

    dans le moindre de nos actes,

    …

    et aussi, justement, la radicalité _ voilà ! _ de nos opérations imageantes, à chaque instant ;

    …

    radicalité telle que l’analysent _ à partir, par exemple, de quelques lectures très précises de Platon (Timée) ou Aristote (De l’âme) _ un Cornelius Castoriadis,

    mais aussi un Ferdinand Deligny, thérapeute,

    ou un Masao Adachi, cinéaste,

    dans les analyses passionnantes qu’en livre ici Marie-José Mondzain.

    …

    …

    Sur le fanatisme

    _ un mot curieusement absent ces derniers temps ; et plutôt que de « radicalisation« , pourquoi ne parle-t-on donc pas, ou plus, de « fanatisation » ?.. _ 

    comme une des « trois figures essentielles du mal humain« ,

    voici ce que disait en 1958, en Le Problème du Mal, Étienne Borne :

    …

    …

    Le devoir, inséparable d’une attitude polémique contre le mal, c’est-à-dire de débat _ voilà _ et de combat avec le monde et les hommes, trouve sa vérité philosophique et concrète dans la passion. Rien ne trahit plus le cœur humain que la réduction de la vie morale à une lutte de la raison contre les passions en vue de la possession d’une sagesse paisible. Ôtée la passion, il ne resterait de l’homme qu’une plate caricature, une ombre sur un mur _ oui : désubjectivée… L’immoralité lorsqu’elle va jusqu’au bout d’elle-même poursuit la même dégradation : le propre du vice est d’être sans passion, comme un rituel et une mécanique _ voilà. L’Enfer est le désert de la passion et il faudrait le dire de glace et non de feu _ en effet ! L’homme entre _ oui _ en immoralité _ l’expression est bien intéressante ! _ lorsqu’il organise la fuite _ oui, par un dispositif _ devant la passion, comme l’avouent si elles sont correctement interrogées les trois figures essentielles du mal humain, le dilettantisme, l’avarice, le fanatisme. Les décrire serait la tâche d’une phénoménologie morale ; on se contentera de les analyser brièvement comme autant de philosophies en action _ contre lesquelles mettre en garde.

    …

    Le dilettantisme est un don juanisme _ voilà _ du cœur, des sens et de l’esprit. Rendez-vous élégant de tous les humanismes et de toutes les cultures, produit précieux des civilisations décadentes par excès de richesses, le dilettantisme est monstrueusement intelligent, il excelle à montrer la relativité et le mélange indéfinis du bien et du mal dans les intentions et les actions humaines, il se garde de la partialité et de l’engagement comme d’une grossière faute de goût, il se réclame des apparences successives et contradictoires de la nature et de l’histoire. Le dilettante pratique une technique d’évanouissement du mal _ voilà ! _ qui fait du monde un beau mensonge. Parce qu’il refuse la passion, l’accès à l’existence lui est interdit _ oui. Parce qu’il a peur de prendre le mal au sérieux dans l’angoisse _ que nous avons à assumer, en dépit de son inconfort immédiat _, toute réalité et la sienne propre deviennent de purs possibles sans substance. Le dilettante ne vit pas, il a l’air de vivre _ désubjectivé qu’il est.

    …

    L’avarice, en dépit d’un lieu commun tenace, n’est pas une passion. Ne pas vouloir dépendre, s’enfermer dans un système de sécurité, chercher une expérience de parfaite suffisance à soi, c’est l’avarice même _ oui _ et le contraire de la passion qui est l’épreuve continue _ oui : splendide vérité ! _ d’une vulnérabilité à autrui _ voilà : la passion s’expose à l’altérité, et dans la durée longue de la fidélité. L’avare vrai est Gobseck et non pas Harpagon, ce timide, inconséquent et comique apprenti. L’avare intégral entasse l’argent pour ne rien devoir à personne et pour avoir entre ses mains l’infaillible solution de tous les problèmes, pour constamment se retirer et dominer sans le faste puéril du pouvoir visible, bref pour tenir toujours efficacement le mal _ de la dépendance envers autrui _ à distance. L’argent n’est qu’un moyen _ mais très général, en l’apparence de son efficace _ d’y parvenir, plus vivement symbolique, parmi beaucoup d’autres. Le pharisaïsme, ce respect littéral de la loi, qui demande austérité et vertu réelles, est une technique sûre _ car littérale et mécanique _ de préservation du péché et par conséquent une forme d’avarice et une même carence de passion. L’avare est toujours ce prudent, ce vertueux qui a la morale avec lui et qui a su se séparer du mal. Incapable de reconnaissance, il se perd dans une ingratitude de dimensions métaphysiques, parce qu’il n’a pas voulu s’engager _ voilà _ dans la passion qui dissout _ en effet _ les sécurités _ et les prévisibilités _ et dans le risque qui s’ouvre à _ l’inconnu de _ l’espérance.

    …

    Le dilettante et l’avare étaient des êtres de solitude, des hommes psychologiques ; le fanatique est un être de communauté, un homme foncièrement sociologique _ un suiveur de pur conformisme. Le dilettantisme était une esthétique universelle, l’avarice un absolu de morale, le fanatisme est une religion politique _ oui _ qui entend résoudre dans l’histoire le problème du mal par des techniques d’écrasement et d’extirpation radicale _ par le meurtre généralisé.  Il professe une doctrine de salut par la nation, la classe ou le parti. Le fanatique est aussi bien esclave terroriste que maître despotique : c’est le même esprit de tyrannie, le même manichéisme qui ne supporte pas le partage des valeurs, le dialogue _ voilà _ des expériences _ une expression que reprendrait, j’en suis sûr, Marie-José Mondzain ; mais pour qu’il y ait « expérience« , encore faut-il qu’il y ait un « sujet«  ; et que celui-ci ait pu, déjà, se constituer en un processus un peu développé de « subjectivation« … ; là-dessus, relire Walter Benjamin et Hannah Arendt… _ et qui a besoin pour se rassurer _ mais très mal ! et pas vraiment ! très illusoirement !!! _ sur le bien et le vrai d’une unification _ artificieuse et criminelle _ des consciences _ réduites alors à de purs réflexes pavloviens !!! et panurgiques… _, impériale, charnelle, violente. Familier des procès d’hérésie, le fanatique poursuit à la fois le déshonneur, la réfutation et la mort de l’adversaire. Sa cruauté est le fruit d’une haine sans passion _ la passion impliquant toujours, elle, un processus long et complexe ; et comportant un engagement envers l’autre, ou envers de l’altérité en son objet visé _ qui s’exerce légalement, mécaniquement _ voilà _, rituellement _ aussi. Le fanatique réduit ses victimes à une condition anonyme, substitue à leur visage concret _ voilà _ la définition abstraite de l’hérétique et du traître _ ôté tout visage… Il résout le problème du mal par la destruction des méchants, comme on vient à bout d’une invasion de microbes et d’un vol de sauterelles _ ou d’une infestation de poux. Mais dépersonnalisant _ et désubjectivant _ l’esprit _ et lui ôtant la moindre opération d’imageance _, perpétuant la guerre par sa mythologie de la dernière des guerres avant la victoire totale, il paraît parfois se confondre avec l’esprit du mal.

    …

    Dilettantisme, avarice et fanatisme ne cessent d’ajouter au mensonge, à l’ingratitude, à la haine ; ils sont le mal parce que dès le départ ils ont refusé cette participation au mal dans l’angoisse _ celle de la liberté (et de la responsabilité), et aussi de l’amour _ qui est la seule voie _ qui prend toujours un minimum de temps, de réflexion, voire de débat avec d’autres, qui soient des interlocuteurs proposant des objections, un dialogue _ vers la libération ; chacun d’eux est un système cohérent et fort de liquidation _ annihilation _ du mal, une solution intégrale _ supposée ! _ du problème — ; et vécus ils aboutissent à une exaspération du mal. Il manque aux moralismes comme aux immoralismes de connaître que la passion est la substance de la vie ; ou plutôt ils n’en ont que trop conscience, tant sont savantes et habiles les précautions qu’ils prennent pour ne se point brûler à cette flamme.

    …

    La passion sera alors pour la conscience morale critère d’authenticité. L’âme du devoir est ce prophétisme qui, depuis les temps de l’ancien Israël, se manifeste par la dénonciation des tyrannies et des servitudes, la protestation contre l’iniquité de la mort, la guerre aux idoles, c’est-à-dire au partage de Dieu en valeurs ennemies. Le dilettantisme oubliait, en moquant l’esprit de sérieux, que la colère et l’indignation sont les premiers sentiments moraux. La conscience morale ne sera fidèle à sa propre essence que si elle ne renie pas ses origines. En ce premier sens et comme par enracinement _ à nouveau du radical _, le devoir est déjà passion, ou dilettantisme vaincu.

    Fin de citation.

    …

    …

    Ici,

    et commentant le nettoyage entrepris superbement par Marie-José Mondzain des mots et expressions à partir de « radical« , « radicalisé« , « radicalisation » et « déradicalisation, »

    je mettrai donc l’accent sur l’apport magnifique à l’intelligence des enjeux de ce qui nous _ sujets que nous essayons de constituer _ menace et de ce contre quoi il nous faut défendre les sources et ressources _ oui _ de notre liberté la plus effective, efficiente et la plus concrète _ à l’œuvre et en œuvres _ à déployer, développer, épanouir, faire resplendir en actes et en œuvres dans la joie,

    que constituent et donnent les trois derniers chapitres de Confiscation,

    que Marie-José Mondzain intitule « Image » (aux pages 143 à 164), « Zone et zonards » (aux pages 165 à 189) et « Paysages » (aux  pages 193 à 207).

    …

    …

    Analysant, au sous-chapitre (d’ »Image« ), qu’elle intitule justement « L’imaginaire radical » (aux pages 153 à 164), les démarches et positions-propositions très riches de Cornelius Castoriadis,

    Marie-José Mondzain précise, page 156 :

    …

    « L’image est justement le site _ un terme à méditer _ inassignable _ voilà ce qu’elle va, et très brillamment, expliciter et justifier : notamment en commentant, un peu plus loin, au chapitre suivant, certaines pages (37 d) du Timée de Platon, à propos de la « Chôra«  ; et, aussi, des pages du traité De l’âme d’Aristote, à propos du « Diaphane« … _ qui met _ avec audace et pertinence à la fois _ en rapport _ dynamisant et fécond _ ce qui est _ apparemment, au départ du penser-juger, pour soi-même, en son effort courageux de méditation-analyse-prospection _ sans rapport« .

    …

    Et, page 157, elle cite l’extrait suivant de la page 481 de L’Institution imaginaire de la société, de Cornelius Castoriadis :

    …

    « La représentation est la présentation perpétuelle, le flux incessant dans et par lequel quoi que ce soit se donne. (…)

    Le flux représentatif fait précisément voir _ percevoir, concevoir _ l’imagination radicale comme transcendance immanente _ expression-oxymore  que ne renierait pas Michel Deguy ! _,

    passage _ voilà ! _ à l’autre _ en son altérité profonde de départ _,

    impossibilité pour ce qui « est » d’être

    sans _ simultanément _ faire être _ voilà ! _ l’autre (…)

    …

    En tant qu’imagination radicale _ nous y voilà ! _,

    nous sommes ce qui « s’immanentise » dans et par la position d’une figure

    et _ d’un même inséparable mouvement _ « se transcende » en détruisant cette figure par le faire-être d’une autre figure« .

    …

    Extrait que Marie-José Mondzain commente aussitôt ainsi :

    …

    « L’écriture de Castoriadis est en général si claire qu’on ne peut qu’être encore surpris _ et ébranlé _ par la difficulté et l’absence de fluidité qui surgissent ici dans son expression même« .

    …

    Et elle poursuit ce très significatif commentaire pensif, voire interrogatif, de l’extrait, un peu plus loin (page 160) :

    …

    « Cet extrait énigmatique est un véritable tour de force conceptuel _ nécessaire et fécond, en son défi _

    qui fait qu’une source obscure et même ténébreuse _ plus loin, elle va lui appliquer le terme de « zone« … _ éclaire de tous les feux de l’incarnation _ encore elle ! _ ce qui donne naissance non seulement au sujet _ voilà _, mais à la société tout entière.

    Elle est le brasier nucléaire,

    détenteur d’une puissance quasi atomique

    et sans lequel il n’y a ni invention de l’ordre ni création des événements de l’histoire « .

    …

    Et encore :

    …

    « Le texte mérite qu’on y examine de plus près les termes _ oui _ dans lesquels l’hypothèse de « l’imagination radicale » plaide pour la radicalité de toute exigence _vraie _ de _ vraie _ liberté, qu’elle soit individuelle ou collective« .

    …

    Et cela pour mettre l’accent, page 161, sur le fait que

    « chez Castoriadis, la défense de la radicalité

    modifie la fable _ du labyrinthe de Dédale et du fil d’Ariane (à impérativement suivre à rebours afin de parvenir à s’en sortir) _

    et lui confère au contraire son tranchant »

    _ et cela, à l’exact inverse de la pensée « qu’il tient à la continuité _ douce et réconfortante _ d’un fil _ qu’il suffirait de suivre en le faisant défiler dans sa main _ d’instituer la fidélité des trajectoires et de permettre à la fois d’en finir avec la terreur _ telle celle du Minotaure _ et de retrouver la lumière vivante de l’ordre »…

    …

    Et de poursuivre :

    …

    «  »Tranchant » est un mot radical et fondateur _ voilà, les deux ! _ dans le labyrinthe des explorations, des carrefours et des choix _ à effectuer.

    …

    Trancher, c’est choisir en opérant une coupure ;

    et pour cela il faut que le fil soit celui du rasoir,

    celui de la lame aiguisée, prête pour le combat « .

    …

    Ainsi, Marie-José Mondzain avance-t-elle, pages 162-163 :

    …

    « Le tranchant du fil _ avec la conséquence de la déprise-rupture qui s’ensuit _ transforme _ donc _ le récit labyrinthique

    car le triomphe du Minotaure ne tient qu’à un fil, et sa défaite aussi.

    …

    Si le labyrinthe est une affaire

    non plus d’architecte abritant la voracité « d’un monstre de la folie unifiante »,

    mais de géographe et de géomètre,

    alors ce qui importe à chaque carrefour _ voilà _,

    ce n’est pas, comme pour le Petit Poucet, de conjurer l’égarement par la conservation des traces ou la continuité d’un fil,

    mais au contraire de créer la scène de la séparation _ ou audace de la déprise _ :

    …

    pas de fil d’Ariane,

    mais à chaque carrefour un combat

    pour pouvoir emprunter justement le chemin barré.

    …

    La ruse salvatrice du fil d’Ariane consistait à retrouver son chemin,

    donc à pouvoir rebrousser

    afin de sortir par une issue qui n’est autre que l’entrée elle-même.

    …

    Bien au contraire, les carrefours du labyrinthe sont des sites décisifs, sans retour _ voilà ! _,

    dont le franchissement ne s’opère qu’en termes de lutte et d’énergie imaginaire c’est-à-dire créatrice.

    …

    Pour Castoriadis,

    on ne peut pas se perdre si on invente _ soit un acte d’institution imaginaire : acte(s) d’institution de soi comme sujet, comme acte(s) d’institution de la société _ la suite _ cf ici les analyses de ce que sont la « suite » et la « poursuite » dans le travail précédent de Marie-José Mondzain : Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs. Ainsi que mes articles : Dans et par le battement des images, les aventures du sujet (tenir bon ou céder) vers sa liberté : le livre (montanien !) « Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs » de Marie-José Mondzain et Sur nos propres opérations imageantes face à l’imageance même de quelques chefs d’oeuvre de l’Art _ au cinéma et ailleurs _, le regard lumineux de Marie-José Mondzain en sa conférence à la librairie Mollat le 16 mai 2012…

    …

    Choix radical et créateur sur un territoire construit et pensé comme un réseau de chemins _ se croisant, se ramifiant _

    où l’on évite les fils _ non créateurs _ de retour et ceux de l’égarement. »

    …

    « Le labyrinthe impose _ ainsi _ la nécessité _ courageuse _ du saut (…),

    le choix d’une voie périlleuse dont l’issue ne tient pas à la continuité d’un fil,

    mais qui tisse lui-même _ de son initiative _ le fil arachnéen où vient se poser _ maintenant, hic et nunc _ son pas et s’inventer son itinéraire.

    …

    On ne subit pas le labyrinthe comme un piège préétabli et élaboré par d’autres pour notre perte,

    on évolue labyrinthiquement dans des espaces sans retour _ mais qui ont une histoire, et qui, aussi, vont la faire _

    dont l’énergie inaugurale _ voilà : aude sapere ! _ nous est sans cesse à charge _ avec espérance.

    …

    Quand l’énergie de la provenance n’est autre que celle de la destination elle-même,

    les carrefours et les bifurcations inscrivent dans l’espace des zones _ le mot apparaît ainsi ici _ imprévisibles

    où se décide à chaque instant _ par nous comme sujet décidant, et sur le champ _ une forme _ voilà _ sans précédent.« 

    …

    Avec cette conclusion, pages 163-164, de ce chapitre « Image » et cette sous-partie « L’imaginaire radical » :

    …

    « L’image est l’apparition _ survenant alors _ de cette forme ;

    la zone est le site de cette géographie des possibles _ s’esquissant ainsi, et ayant à se préciser, dessiner, par nous.

    …

    Et on appelle peut-être « artiste« 

    le corps qui donne à l’apparition de cette forme une visibilité autorisant le partage,

    c’est-à-dire donnant à ce partage le nom d’un acteur qui est celui d’un auteur.« 

    …

    Et « c’est à partir de cette zone _ nécessairement indistincte au départ, en même temps, et surtout, que formidable gisement-source d’énergie… _

    que je propose

    d’inscrire un nouveau déploiement de la radicalité imaginative _ voilà _,

    créatrice d’espaces et de temporalité communs » ;

    …

    et « je déplacerai le curseur de la lecture de Platon,

    pour y repérer (…) une indication fondatrice du rapport de l’image à la temporalité

    et à l’exercice étonnant qu’il fait de sa propre fantasia

    pour penser l’inscription radicale de l’image dans un site _ ou « zone »… _ d’absolue indétermination« .

    …

    …

    Dans le chapitre suivant _ intitulé « Zone et zonards« , pages 165 à 189 _ de Confiscation,

    et à partir des lectures _  commentées _ de passages du Timée de Platon par Cornelius Castoriadis et Jacques Derrida,

    Marie-José Mondzain en vient, page 167 et suivantes,

    « au point nodal où la problématique de l’eidos _ l’idée _ croise _ voilà _ celle de l’eikôn _ l’image.

    …

    Platon, plus haut dans le Timée, avant d’inscrire et de décrire son « imaginaire radical »,

    avait nommé le temps image _ eikôn _ mobile de l’éternité (37d, 5).

    …

    Dire du temps qu’il est image,

    et dire de cette image qu’elle est éternité en mouvement,

    est une formulation d’une audace et d’une puissance inouïe _ oui !

    …

    Dans une formule de trois mots,

    Platon hausse eikôn à hauteur de la zone où se joue le devenir sensible et visible du monde intelligible lui-même,

    en se déployant dans le réel selon le nombre en mouvement.

    …

    L’image est donc ce qui met en relation dans le temps,

    l’éternité de l’idée

    et l’espace où nous expérimentons la réalité sensible du devenir dans son apparition _ même.

    …

    L’image est apparition _ voilà ! _ de l’idée dans le monde du devenir temporel.

    …

    Mais Platon veut aussitôt préciser la nature de ce « lieu » inassignable,

    celui du troisième genre de l’être

    où cette relation opère,

    où l’eikôn est mouvement de l’eidos, de l’idée en son éternité.

    …

    L’image est pour toujours du « troisième genre », lieu non de l’être, mais du « naître ».

    …

    C’est pourquoi l’étape suivante de la méditation platonicienne

    vient répondre à la question du lieu de naissance _ voilà _ de l’apparition sensible de l’idée.

    …

    Platon imagine, au sens plein _ voilà _, la béance _ voilà _ de ce lieu vide _ vacant _ qu’est le site de la gestation du visible.

    Il en fait l’hypothèse, le fait surgir, comme si c’était un néologisme, sous le nom de chôra.

    …

    Evidemment, ce mot n’est pas un néologisme,

    il existe à côté et à distance de topos, qui est le mot de la localisation (…).

    …

    Et pourtant, atypique, chôra arrive ici dans le champ philosophique comme une énigme lexicale

    qui n’en finira pas de poser un problème de traduction.

    …

    Dans la langue commune, il désigne l’espace non urbain.

    Il est le champ qu’on peut cultiver, le hors-champ de la cité,

    qui échappe à la détermination des limites et des institutions.

    …

    Ainsi le mot va-t-il occuper un site intermédiaire,

    entre friche et culture, bornage et illimitation,

    dont le nom a la porosité de la membrane qui sépare et compose le voisinage entre le logos, qui le désigne, et le muthos, qui l’hallucine.

    …

    Platon, pour l’introduire, doit absolument inventer _ oui ! _ ce troisième genre de l’être (triton genos)

    qui ne relève

    ni du monde intelligible et solaire des idées,

    ni du monde des ombres sensibles propre aux incertitudes et aux apparitions précaires.

    …

    On doit donc imaginer _ voilà ! _ une « zone » _ voilà ! _ d’où un régime de visibilité surgit _ voilà ! _

    à l’image _ seulement, certes _ de l’éternité _ mais incarnant bel et bien celle-ci ! _,

    une « zone » d’indétermination originaire _ et féconde _,

    sans laquelle _ toutefois _ il serait impossible pour un vivant pensant et parlant d’envisager,

    de donner son visage à l’apparition de l’idée _ apparition de l’idée qui, donc a besoin d’un tel visage…

    …

    Imaginer cette zone sans jamais la voir,

    c’est reconnaître en elle la condition _ voilà : comme transcendantale _ de la visibilité elle-même« , page 169.

    …

    Et, poursuit Marie-José Mondzain,

    « Aristote hérite de cette exigence « mythique » _ de Platon _ lorsque, dans le traité De l’âme, il donne le nom de « diaphane » à une instance sans nom (anonymos)

    qui est _ aussi et encore _ la condition invisible de la visibilité.

    La chôra platonicienne a bien la diaphanéité, la transparence, de ce qui est _ à la fois _ le recueil et la matrice du visible.

    …

    L’origine du visible se trouve _ ainsi _ dans l’invisibilité matricielle de la chôra,

    chôra dont il _ Platon _ nous dit qu’elle est obscure (amudron), difficile à penser (kalepon noient), à peine croyable (mogis piston), donnée comme en rêve (oneiropoloumen) et de façon batarde (nothos).« 

    …

    Marie-José Mondzain peut donc conclure ce passage, pages 169-170 :

    …

    « Platon est donc en effet le premier à formuler en philosophie la nécessité de poser dans sa radicalité _ voilà ! _ une instance imaginaire,

    c’est-à-dire de poser l’hypothèse sans laquelle on ne peut rien voir _ voilà ! le regard (tout regard) a une histoire : le regard doit impérativement se former, dès les premiers moments et jours de l »ouverture des yeux du nourrisson ; cf ici par exemple les analyses, dès 1958, de René Spitz (1887-1974) dans Du regard à la parole _ la première année de la vie… Et il faut ici aussi se pencher sur le devenir de l’appréhension des formes signifiantes chez les animaux, dans les travaux des éthologues… _

    qui donne dans la vie sensible

    son lieu _ voilà ! _ à la pensée

    et sa possibilité au savoir« . 

    …

    Ajoutant tout aussitôt, page 170 :

    …

    « Castoriadis _ tout anti-platocien qu’il se veut _ doit bien à Platon cette symbiose théorique entre originaire et imaginaire,

    même s’il ne traduit pas _ lui, Castoriadis _ chôra,

    que je traduis ici _ écrit-elle _ par « zone ».

    …

    Ce réceptacle du visible en est la source, la matrice (métra),

    nourrice (tithènèn) du visible (48a-52e).

    …

    L’invisible est _ ainsi _ la condition du visible,

    à partir d’un espace sans lieu _ voilà ! _

    qui opère radicalement _ comme source féconde _ comme pure indétermination matricielle et donc féconde sans avoir eu besoin d’être fécondée _ mais qui va peu à peu nourrir le visible s’élaborant à partir d’elle, de la réception-assimilation plus ou moins riche, de références culturelles, de tout ce qui va s’apprendre des échanges de signes (dont, pour les humains, la langue !) avec les autres.

    …

    On peut saisir au passage la raison pour laquelle les penseurs chrétiens se sont saisis de cette chôra

    pour nommer _ en effet _ la Vierge, matrice et nourrice d’un divin bâtard,

    membrane diaphane et intacte, qui met au monde, comme on fait apparaître sur un écran l’image naturelle,

    archétype de toutes les images possibles, image inengendrée de l’inengendré,

    visibilité qui ne cesse de mourir pour ressusciter.

    …

    Cette matrice est bien ce qui donne son visage à la transcendance,

    ce qui permet (…) d’envisager la visibilité de l’idée.« 

    …

    « Traduire chôra par « zone »

    est assez fidèle au dispositif spéculatif qui formule les conditions de l’image et du visible,

    car zonè est la ceinture _ voilà ! cet élément est important _,

    le périmètre _ mais vague et indéterminé, lui, à la différence de la ligne distincte, elle, de l’eidos !.. _ qui donne sa forme au visible,

    la limite de l’incirconscriptible

    en même temps que _ déjà, aussi _ l’inscription _ graphè _ de l’illimité.

    …

    Mais ce graphe défie l’écriture et sa lisibilité ;

    il opère en excès, en débordé de la matérialité des signes.

    …

    Le grapheus, lorsqu’il fait des images, est _ ainsi _ un « zonard »,

    comme l’est tout artiste dont les gestes _ s’inventant _ qui font naître le sensible

    se posent _ dans leur fulgurance _ sur le seuil indiscernable du visible et de l’invisible.

    …

    Affaire de membrane, que les Grecs ont désignée du nom d’hymen », pages 170-171.

    …

    …

    Marie-José Mondzain explique alors pourquoi elle a « choisi d’appeler « zone  » cette chôra » de Platon et de Castoriadis :

    …

    « la raison la plus forte est que cela permet aux zonards, sans domicile fixe et sans identité assignée,

    aux exilés et exclus de toutes provenances,

    de partager _ avec fécondité _ un site d’hospitalité inconditionnelle,

    où tout est possible,

    où rien n’est soumis à l’empire _ implacable _ de la nécessité.

    …

    Nous pouvons partager avec les zonards la liberté _ ouverte et ouvrante  _ de cette imagination radicale,

    c’est-à-dire les débats collectifs sur les conditions de la communauté,

    les conversations du regard _ cf Le Commerce des regards _

    qui font advenir à la parole _ et c’est très important _ les expériences de la sensibilité.« 

    …

    Et elle en déduit que

    « nous devons construire ensemble la scène de ce partage.

    …
    C’est dans la zone de ce partage de l’appartenance de tout vivant à un espace de liberté et d’invention,

    dans cet espace transgénérique, propre à l’image,

    que s’inscrivent _ à la fois _ nos gestes inventifs

    et nos résistances.« 

    …

    Avec cette conséquence cruciale :

    …

    « La confiscation _ revoici le mot ! _

    et la perte de cette ressource de la radicalité _ ou le cœur du problème abordé en ce livre important ! _,

    réduisent tout sujet _ non sujet, en fait, car seulement et totalement passif, décérébré _ de ce dépérissement _ amenant à une terrifiante désubjectivation, annihilation (et suicide) de (ce) qui avait vocation à constituer et devenir un vrai sujet… _

    à tenter les expériences _ mais en sont-ce vraiment ? _ extrêmes

    que sont la _ fausse _ piété fanatique _ le mot « fanatisme«  apparaît bien ici _,

    les rites _ faussement _ purificateurs

    et _ tragiquement (en tout ce qu’ils détruisent en les autres comme en soi) _ initiatiques du sacrifice meurtrier et suicidaire _ sadisme et masochisme sont toujours de très puissants facteurs _,

    les fureurs de l’intolérance _ envers autrui _

    et l’obéissance aveugle _ et affreusement vide _ à des recruteurs impitoyables.  « , page 172.

    …

    « Il faut cesser de voir _ trop commodément _ les convertis à la terreur comme des barbares, des monstres ou des fous.

    Ils incarnent _ plus simplement _ la misère profonde _ tant culturelle qu’économique, ainsi que les résultats _ de l’imaginaire collectif

    que le capitalisme ne cesse de tarir (…) avec les produits euphorisants, qui se veulent salvateurs, du divertissement et de la guerre sainte » :

    …

    ce précisément contre quoi Marie-José Mondzain appelle ici à résister.

    …
    Car, dit-elle, pages 172-173,

    « c’est au nom de cette résistance possible

    que je plaide ici

    pour la radicalité émancipatrice de tous les gestes d’hospitalité

    et de création« .

    …

    Et « créer, c’est sortir de l’impuissance« .

    Et « donner à sentir, c’est produire du commun« _ authentiquement partageable _, page 188.

    …
    …

    Le dernier chapitre, intitulé « Paysages« , de Confiscation

    aborde ce que Marie-José Mondzain appelle, pages 193-194,

    « la porosité des espaces

    dans lesquels se joue le passage _ mais oui _ de la violence inhospitalière du monde habité,

    au site _ de création artiste, ou autre, à la place de la violence et du meurtre ! _ où l’imagination radicale produit la zone sismique _ de création, donc, avec ses cataclysmes _ où poussent avec obstination les saxifrages irréductibles« .

    …

    Marie-José Mondzain prend en priorité deux exemples,

    touchant « à la question cruciale du hors champ » ;

    question qui l’intéresse depuis longtemps, en ses analyses d’images, au cinéma et ailleurs :

    …

    _ le hors champ de Poussin et de ses paysages tragiques _ tels ceux des « Quatre saisons« , au Louvre, mais aussi le « Paysage orageux avec Pyrame et Thisbé«  (du Städel Museum de Francfort-sur-le-Main) _ ;

    _ et le hors champ du cinéaste japonais Masao Adachi _ notamment dans son film de 1969 « A.K.A. Serial Killer« , et d’après son texte de 1971 « Questions imaginaires au tueur en série. L’affaire Norio Nagayama« .

    …

    Avec cette thèse, pages 200-201 :

    …

    « Le paysage est bien le palimpseste toujours déchiffrable _ pour qui incline à décrypter… _ de toutes les passions,

    c’est-à-dire de tous les crimes commis et de toutes les violences subies,

    et même de tous les chagrins éprouvés par ceux qui laissent derrière eux les traces innocentes et visibles de leur disparition violente.

    …

    L’événement _ lui-même, en tant que tel _ disparaît du champ _ de vision du regardeur _ ;

    et c’est son hors champ, donc le paysage, qui devient mémoire sans fin _ du moins potentiellement _ des crimes invisibles » _ qui y ont eu lieu.

    …
    « En suivant l’analyse d’Adachi,

    on peut entendre que le premier crime du serial killer est toujours déjà le deuxième,

    dans la mesure où il s’inscrit sur la toile _ voilà ! _ des violences désubjectivantes _ voilà !! _

    et donc destituantes du paysage

    dont il est l’infime symptôme, le misérable rejeton _ superbe analyse !

    …

    Les crimes les plus terribles (…) sont commis par des corps pour ainsi dire déshérités d’eux-mêmes _ oui : de sujets désubjectivisés ! nihilistes parce qu’annihilés _,

    qui imaginent  _ bien illusoirement _ pouvoir exister _ enfin ! _ dans le regard  _ !!! _ des autres

    à la seule condition _ qui soit accessible aux locataires de ces corps, via les médias de masse d’aujourd’hui offerts _ d’organiser le spectacle des tueries qu’ils perpètrent au prix de leur propre disparition.

    …

    Examiner la scène où se déroulent des scénarios du désastre,

    déchiffrer dans l’espace des villes

    la violence inhospitalière et la brutalité de ce qui n’est plus « rencontre », mais « choc accidentel avec le corps de la terreur »,

    voilà ce que Masao Adachi voulait filmer

    en laissant sa caméra glaner les signes _ voilà ! _ de la déréliction, du désespoir et de la haine dans l’espace urbain de Tokyo.

    …

    Si Adachi ne cherchait pas à connaître ou à faire connaître la personne du serial killer,

    c’est parce qu’il n’était « personne ».

    Le criminel n’était _ certainement _ pas radical.

    …

    Adachi déplace _ donc _ la question de la terreur et du crime

    pour envisager _ et nous faire envisager, aussi _ dans sa radicalité la responsabilité politique _ oui _ du geste cinématographique _ lui-même _ dans son adresse à la communauté tout entière« , page 202.

    …

    « Je crois que nous pourrions de la même façon aujourd’hui filmer

    ou décrire l’espace que nous traversons chaque jour

    pour en laisser voir _ et faire voir _ la violence dans les signes de la pauvreté _ voilà _,

    pour montrer la matière même et les traces visibles et tangibles de l’isolement et de l’inhospitalité « ,

    poursuit Marie-José Mondzain.

    …

    Et, page 203 :

    …

    « Dans le mouvement de sécularisation,

    dont on dit qu’il est la marque du désenchantement du monde,

    la réanimation sauvage du sacré _ superbe expression _

    redonne du service à des fanatismes _ revoici le mot _

    qui, précisément, indiquent un besoin de réenchantement dans les propositions les plus extrêmes _ et pas les plus « radicales«  !

    …

    Les nouveaux catéchismes imposent des fidélités factices _ certes ! _

    et des dépendances suicidaires.

     

    …

    Faute de confiance _ authentique_ et de fiabilité _ vraie _,

    on se jette à corps perdu _ c’est le cas de le dire ! _ dans les croyances les plus ineptes »

    _ et à mes yeux la lente mais profonde détérioration de l’école, pour des raisons probablement d’abord d’économie de budget (mais aussi de mépris des personnes), a sa part de responsabilité aussi ;

    celui qui a enseigné (avec bonheur, mais oui !!!) à philosopher durant quarante-deux années, peut rétrospectivement en juger…

    …

    Alors, page 204 :

    …

    « Y aurait-il des paysages où l’on ne peut _ nécessairement, fatalement _ que tuer ou mourir ?

    N’est-ce pas dans le vaste hors champ des actes terroristes qu’a lieu la destruction criminelle de la planète _ Michel Deguy dirait, lui, de la Terre _ elle-même ? « 

    …

    Alors, et cependant, Marie-José Mondzain voit dans ce qu’elle nomme « un geste d’art« , page 205,

    « le fait de tout geste prenant le risque _ aussi vertigineux _ de manifester cette puissance _ ouverte _ de l’informe

    dans la forme même _ de ce qui devient œuvre.

    …

    C’est ce que je souhaiterais faire entendre, poursuit-elle, page 205-206, en disant que l’art est toujours zonard,

    traitant toujours de l’intraitable _ et acceptant de s’y affronter _

    et faisant advenir dans le sensible la temporalité singulière d’une phantasia turbulente et joyeuse _ parce que joyeusement joueuse.

    …

    C’est dans l’espace atomique sans limites des opérations imaginantes _ voilà _

    que se développe cette zone privilégiée et insigne

    où se déploient _ oui _ les jeux _ voilà _ de notre liberté.

    …

    Et je crois que la radicalité véritable _ puisque là est le fond de la question de ce livre _ est inséparable de la force irrésistible du rire et de la joie.

    …

    Même quand ils s’emparent du pire,

    les gestes d’art nous rendent _ très effectivement _ heureux,

    car nous y puisons les ressources _ fécondes _ de la joie et du partage.

    …

    La joie et le rire sont une source irrépressible d’énergie politique. »

    …

    …

    Avec cette conclusion, page 207 :

    …

    « Au cœur d’un même événement,

    deux régimes sonores se font _ ainsi _ entendre,

    deux énergies

    dans leur tension _ essentielle _ turbulente et jubilatoire _ oui !!! _ :

    …

    celle des craquements jaillissant des fractures _ « saxifrages », dit l’auteur ! _ qui détruisent les chaînes _ d’aliénation _

    et rompent le silence de la fatalité _ à immanquablement subir _ et des enchaînements _ mécaniques, algorithmiques, robotisés _,

    …

    et celle qui surgit, dans la stridence _ d’art _ des voix, des corps qui dansent ou vagabondent sans orientation prévue,

    car ils s’en remettent _ voilà _ à la pure radicalité _ oui : un pur commencement à ouvrir et déployer _ de la rencontre _ vraie : cf mon propre texte, en 2007, Pour célébrer la rencontre, que publia, alors, sur son site, Bernard Stiegler… _ avec celui ou celle qui arrive,

    qu’on n’attend pas

    et qu’on ne doit _ simultanément _ jamais cesser d’attendre _ afin de savoir être toujours prêt à l’accueillir, en son vivace et souvent bref passage ;

    et d’abord apprendre à être apte à savoir, à la seconde, voir, puis saisir, ce qui (et d’abord qui), là, passe furtivement et très vite ;

    à l’image du joyeux en même temps que tranchant divin Kairos, aux chevilles ailées,

    qu’il peut nous arriver de croiser !

    …

    Pour rester radicalement fidèle à cette énergie _ voilà ! _, 

    il faut bien consentir à ce qu’il n’y ait jamais de « lutte finale »,

    mais une fidélité tenace _ oui, de chaque instant ! _

    envers tout ce que nous devons

    ne jamais cesser de combattre

    si nous voulons ne pas cesser d’inventer _ oui _

    pour le partager » _ absolument.

    …

    …

    En trois pages excellemment ramassées,

    la conclusion du livre, aux pages 209 à 211, vient relier lumineusement

    la double thèse finale de Marie-José Mondzain, soient ces « deux propositions«  _ d’action on ne peut plus effective ! _ que sont

    et « l’urgence d’une réappropriation _ par chacun et par tous _ de la parole« ,

    et « l’impérieuse nécessité d’un combat _ tout à la fois puissant et joyeux _ contre la confiscation _ éhontée et à très grande échelle : mondialisée ; mais l’art peut, lui aussi, beaucoup ; et même une seule courageuse personne, parfois  _ des images et des mots« ,

    à ce qui,

    au long des analyses-explorations très fouillées de l’ensemble de ce livre,

    est venu, justement, les fonder :

    …

    « C’est dans la composition _ au sens de la dynamique des forces, en physique _ sociale _ un art éminemment subtil à construire _ des relations d’échanges et de luttes _ les deux, qui sont liées _

    que la paix _ vraie : « union des âmes«  dit Spinoza _ signifie un état positif de la vie antagonistique _ cf ici les décisives analyses de Nicole Loraux, en son La Cité divisée _ l’oubli dans la mémoire d’Athènes…

    …

    Deux forces radicales _ à la fois de fond, et de capacité de commencement _ agissent dans cette composition _ avec sa résultante _ :

    celle qui produit consistance et liaison _ au lieu de schize et déliaison haineuse _ dans un espace de fiabilité _ tellement et ô combien bafouée ces derniers temps-ci _ de la parole

    et celle qui fait surgir _ dans l’inattendu de gestes d’essais de création _ des formes inédites _ voilà ! _ dans le voisinage périlleux _ parfois, sinon souvent, vécu dans l’angoisse _ de l’informe _ avec ses ressources de plasticité _ et la béance _ ouverture féconde _ d’un chaos _ généreux _ « …

    …

    Et « ces deux énergies s’originent peut-être _ ensemble ! _ dans une zone indiscernable d’indétermination radicale,

    où le temps met en mouvement les images de l’éternité« .

    …

    Ce qui permet à Marie-José Mondzain de souligner, en commentaire :

    …

    « C’est cela, l’imaginaire _ ou «  »imageance«  : je préfère, pour ma part, ce terme, forgé à partir d’un participe présent de verbe d’action-création… _,

    c’est cela, sa radicalité » _ ou puissance (formidable !) de commencement.

    Et on comprend que les pouvoirs installés craignent cette puissance rivale de leurs efforts de main-mise, et cherchent à la domestiquer ou l’asservir, en (se) la payant, pour leur exclusif profit !!! Sur ce point, le rappel (in Image, icône, économie _ les sources byzantines de l’imaginaire contemporain) des querelles de l’iconoclastie, est aussi bien éclairant…

    …

    Et c’est à cette capacité d’ »imageance« -là, en chaque sujet humain,

    qu’il nous faut permettre d’apparaitre, surgir ;

    et c’est elle qu’il faut protéger, préserver, encourager, en ses commencements,

    afin d’aider à la cultiver vraiment par les meilleurs moyens qui soient

    et contribuer à ce qu’elle se déploie pleinement,

    en chacun des hommes,

    afin d’aider à étendre, en se réalisant, en un processus épanouissant de subjectivation, leur humanité vraie,

    attaquée qu’elle est par les opérations de décérébrage et désubjectivation à échelle mondiale,

    de misérables (!) marchands d’illusions …

    …

    Merci, chère Marie-José, pour ce travail  bien utile, dans ces combats pour la culture vraie,

    versus les impostures installées…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce mercredi 15 mars 2017

  • « Au-dessus de la mêlée », un article très juste de Jean-Claude Guillebaud, à propos d’Alain Supiot évaluant la « Loi-Travail »

    A l’instant, je découvre sur le site de Sud-Ouest l’excellent article Au-dessus de la mêlée de l’excellent Jean-Claude Guillebaud, à propos des commentaires précis du magnifique _ et trop discret (ou plutôt placardisé !) _ Alain Supiot, au sujet de la terriblement dévastatrice, à bien des égards, Loi-Travail de Myriam El Khomri…

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    Dans un de mes précédents articles _ c’était le 25 avril 2013 _, Le défi de la conquête de l’autonomie temporelle (personnelle comme collective) : la juste croisade de Christophe Bouton à l’heure du « temps de l’urgence » et de sa mondialisation, à propos du livre excellent, lui aussi _ il n’a pas pris une ride… _, de Christophe Bouton Le Temps de l’urgence, aux Éditions Le Bord de l’eau,

    je citais _ trop vite _ le très beau travail (et plus qu’utile : indispensable !) d’Alain Supiot L’esprit de Philadelphie _ la justice sociale face au marché total, auquel Christophe Bouton alimentait sa réflexion, à la page 280 de son Temps de l’urgence. 

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    Je m’empresse donc de reproduire ici ce bel article de Jean-Claude Guillebaud, qui donne bien à penser sur notre actualité tumultueuse et confuse _ mes remarques de farcissure sont en vert _ :

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    Au-dessus de la mêlée
    Publié le 05/06/2016 . Mis à jour le par Sudouest.fr
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    Au-dessus de la mêlée :
    Quand les aigres invectives sur la loi travail nous désolent par leur médiocrité – dans un camp comme dans l’autre -, nous cherchons d’instinct des personnalités compétentes et intègres, capables de se tenir au-dessus de la mêlée…

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    Quand les aigres invectives sur la loi travail nous désolent par leur médiocrité – dans un camp comme dans l’autre -, nous cherchons d’instinct _ je préfèrerais réflexe : nul instinct chez les hommes ; l’emploi, erroné, de ce mot instinct, ne fait qu’apporter de l’eau aux moulins bien trop prospères des dévastatrices idéologies naturalistes et essentialistes en tous genres : racistes, pour commencer… _ des personnalités compétentes et intègres _ voilà !!! _, capables de se tenir au-dessus de la mêlée. Nous attendons d’elles un point de vue réfléchi et crédible. Nous quêtons une parole vraie _ oui ! _, capable de supplanter ces misérables combats de coqs politiciens _ comme c’est juste ! Le juriste Alain Supiot appartient _ en effet ! _ à cette catégorie. Il passe pour le meilleur spécialiste français du droit social _ au cœur même de la polémique en cours, donc _, et sa compétence est mondialement reconnue.

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    Les tenants et aboutissants des questions liées au travail, c’est peu de dire qu’il les connaît. En 2012, il a été accueilli par le prestigieux Collège de France, à la chaire de droit social. Or, c’est à Bordeaux, en 1979, que ce grand juriste originaire de Nantes a obtenu son doctorat d’État, puis son agrégation. Paradoxalement, on entend _ hélas ! _ peu sa voix _ mais on va vite comprendre pourquoi il est ainsi placardisé _ depuis que la France endure un vacarme décourageant à propos, justement, du Code du travail dont il est spécialiste _ c’est dire la dévastatrice inculture (et incompétence) des politiques (de tous bords, en effet !) et gouvernants aujourd’hui…

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    À cela, deux explications. D’abord, Supiot hésite toujours à répondre _ il y faut suffisamment de temps, et d’espace, pour y être suffisamment précis et argumenté en ce qu’on dit et écrit _ à des questions trop simplificatrices _ et les journalistes sont eux la plupart du temps si pressés ; pour ne rien dire de leurs bien trop paresseux auditeurs et lecteurs… Ses réflexions sur les métamorphoses _ oui : l’historicité est cruciale ! _ du concept même de travail et, surtout, les menaces qui pèsent mondialement sur les droits sociaux _ depuis la déferlante néo-libérale, à partir des appuis politiciens des Thatcher et Reagan, et leur violent TINA : « There is no alternative«  ; ainsi que l’impuissance du camp d’en face à les contrer… _, s’accommodent mal de réponses rapides et schématiques _ en effet ! Ensuite, sa liberté et son exigence _ qualités ô combien fondamentales pour approcher la justesse !.. _ ne sont pas toujours du goût _ et c’est peu dire _ des gouvernements en place _ qui préfèrent les soumis et serviles complaisants. À plusieurs reprises, les rapports dérangeants du Pr Supiot ont été enterrés _ voilà. Dans les ministères, on juge parfois – à demi-mot – que cet homme libre « pense mal ». C’est le cas aujourd’hui _ voilà.

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    De fait, dans les rares interviews que Supiot a données récemment, il affirme son hostilité de principe _ à creuser _ à la fameuse loi travail. Son jugement, documenté et réfléchi, est sans appel _ ah ! À ses yeux et à long terme, la loi El Khomri « attise la course au moins-disant social » _ voilà ! Dans un entretien publié le 13 mai par notre confrère « Témoignage chrétien » _ intitulé Libérer le travail de l’emprise du marché total _, il se montre très clair. Il conteste le raisonnement néolibéral, rabâché ces temps-ci _ voilà qui éclaire les réticences qu’il suscite, voire le black-out qu’il subit _, selon lequel il faudrait rendre plus faciles les licenciements pour favoriser l’emploi. Cette prétendue logique lui semble invérifiée. Les entreprises créent des emplois quand leurs carnets de commandes le permettent, et non point parce qu’elles y sont encouragées par la perspective de pouvoir licencier.

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    Il ajoute cette remarque plus percutante : « L’une des causes de l’atonie actuelle de l’activité réside dans l’aggravation des inégalités _ voilà ! _, qui appauvrit un nombre croissant de citoyens et provoque la stagnation de l’économie. » _ tiens donc ! Du coup, si une réforme du Code du travail s’impose, ce n’est pas du tout celle qu’introduit la fameuse loi El Khomri. Cette dernière a pour fonction d’envoyer aux marchés financiers et aux lobbys européens _ qui sont les vraies puissances décidantes ! _ « les signaux qu’ils attendent, en diminuant les garanties juridiques dont bénéficient les salariés » _ voilà ! Et cela, pas trop vite, non plus : la grenouille qu’on plonge brutalement dans l’eau bouillante, s’en échappe immédiatement ; alors qu’elle va se laisser ébouillanter peu à peu si c’est très graduellement qu’on monte le feu sous le récipient…

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    Appeler cela du « réformisme », comme le fait dix fois par jour notre Premier ministre _ ainsi que tous les autres de l’U.E. : Tsipras a dû, lui aussi, en passer par là, et la Grèce… _, constitue un abus de langage. Pour Supiot, il s’agit plutôt de « transformisme », pour reprendre la formule d’un syndicaliste italien, Bruno Trentin (disparu en 2007). Ledit « transformisme » revient à s’adapter tant bien que mal _ et par réalisme, disent-ils _ aux contraintes externes. « Le réformisme, au contraire, estime Supiot, consiste à agir pour faire advenir une société plus juste, qui fasse profiter le plus grand nombre du progrès technique » et respecte notre particularisme anthropologique _ cf ici la différence cruciale et fondamentale entre adaptation (à l’environnement), et accommodation (de l’environnement) ! Mais le pouvoir d’accommodation, un petit nombre se l’accapare, et en écarte et prive les autres…

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    Voilà bien un homme qu’on aimerait entendre _ que oui ! Et avec tout le temps qu’il lui faut (et qu’il nous faut, pour assimiler ce qu’il dit).

    À défaut, je signale que la plupart de ses textes et réflexions sont accessibles via Internet, et que l’un de ses livres (« L’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total », éd. Seuil, 184 p.) est suffisamment limpide pour être accessible à tous.

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    Alain Supiot conteste le raisonnement néolibéral selon lequel il faudrait rendre plus faciles les licenciements pour favoriser l’emploi. Cette prétendue logique lui semble invérifiée.

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    JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD

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    Un article courageux et salutaire, dans la mêlée assourdissante d’aujourd’hui…

    Et un grand merci à Jean-Claude Guillebaud, un vrai grand journaliste, lui,  de nous faire connaître ce très important entretien avec Alain Supiot : un très grand Monsieur !

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    Titus Curiosus, ce 5 juin 2015

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    P. s. :

    voici aussi l’article-entretien Libérer le travail de l’emprise du marché total d’Alain Supiot, paru dans Témoignage chrétien le 13 mai dernier,

    et qui aide grandement à comprendre, et ce qui se passe maintenant en France et en Europe,

    et ses considérables enjeux pour la démocratie :

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    Libérer le travail de l’emprise du marché total

    Propos recueillis par Bernard Stéphan 13 Mai 2016

    Alain Supiot,

    Interview, travail, Economie, loi travail, Code du travail, Salariat

    INTERVIEW

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    La loi Travail de Myriam El Khomri soulève des débats passionnés.

    Professeur au Collège de France, Alain Supiot pose un regard aiguisé sur ce qu’ils révèlent.

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    TC : Bon nombre de décideurs économiques et politiques considèrent que les rigidités du Code du travail dissuadent les entreprises d’embaucher. Partagez-vous cette analyse ?

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    Alain Supiot : L’argument selon lequel il faudrait faciliter les licenciements pour favoriser l’emploi est pour le moins paradoxal. En réalité, les entreprises embauchent quand leurs carnets de commandes se remplissent. L’une des causes de l’atonie actuelle de l’activité réside dans l’aggravation des inégalités, qui appauvrit un nombre croissant de citoyens et provoque la stagnation de l’économie. Or, la France, comme les autres pays européens, s’est privée _ rien moins ! _ des outils d’une politique économique capable de favoriser l’emploi. En 1999 déjà, avec les auteurs du rapport sur le devenir du droit du travail en Europe (1), nous avions signalé les risques _  tiens, tiens ! _ de l’instauration d’une monnaie unique dépourvue d’un pilotage politique fort _ voilà ! _ en matière économique et sociale.

    Seize ans plus tard, faute d’outils traduisant une volonté _ voilà ! _ de cohésion sociale et économique _ eh ! oui _, le travail, sa rémunération et ses socles juridiques protecteurs sont devenus pour les gouvernements les seules variables d’ajustement possible _ voilà ! _ dans un contexte de concurrence exacerbée.

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    Cela signifie-t-il qu’il faut laisser le Code du travail en l’état ?

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    Évidemment non. Mais il faut inscrire la réforme du Code du travail dans un débat de fond _ oui : de fond ! _ portant sur le type de société que nous voulons construire _ c’est fondamental ; cf Cornelius Castoriadis : L’Institution imaginaire de la Société ; et la dualité Ernst Bloch / Hans Jonas : Principe Espérance versus Principe Responsabilité… _, et se doter ensuite d’un cadre juridique adapté à ce projet. Or la réécriture du Code du travail a été engagée en l’absence de tout vrai projet réformiste _ tiens, tiens ! _ : il s’agit d’envoyer aux marchés financiers et aux institutions européennes _ devenues instances de souveraineté _ les signaux qu’ils attendent _ avec une détermination de longue haleine, ne lâchant rien _, en diminuant _ peu à peu, pas à pas _ les garanties juridiques dont bénéficient les salariés. Une telle politique relève de ce que le grand syndicaliste italien Bruno Trentin appelait le « transformisme » (2). Le transformisme consiste à réagir aux contraintes externes en tâchant de s’y adapter, le réformisme au contraire consiste à agir _ par accommodation, imaginative et volontaire, et non pas adaptation… _ pour faire advenir une société plus juste, qui fasse profiter le plus grand nombre du progrès technique, et respecte notre écoumène.

    Faute d’adopter cette démarche, les pays de l’Union européenne en sont réduits à répondre à la demande de « réformes structurelles » formulées par les marchés financiers _ les vrais pouvoirs, par défaut ! _ : c’est-à-dire faire travailler le dimanche et la nuit, allonger les horaires, diminuer la rémunération des heures supplémentaires, etc. Cette course au moins-disant social nous conduit à des impasses.

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    Pourquoi la France ne s’inspirerait-elle pas des mesures de flexibilisation du travail prises en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Italie ?

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    Votre question soulève un problème de méthode. La comparaison des systèmes juridiques est utile à condition de les situer chacun dans leur histoire et leur contexte _ précautions méthodologiques indispensables, en effet. Prenons par exemple le modèle allemand : il valorise les communautés de travail, au niveau de l’entreprise comme à celui des branches professionnelles. À la différence de leurs homologues français, les dirigeants des grandes entreprises allemandes en ont souvent gravi les échelons. Ils ont la même culture professionnelle que les travailleurs, qui sont de leur côté associés au contrôle de la direction. En revanche, ce système accorde une moindre place aux droits des individus, ce qui explique que les réformes Hartz de 2004, créant des contrats de travail sous-payés pour une population sans emploi, n’ont pendant longtemps pas suscité de fortes réactions syndicales. Ce n’est que dix ans après, au regard de la forte croissance des inégalités qu’elles avaient générées, que le gouvernement allemand de coalition _ CDU-SPD _ s’est résolu à instaurer le salaire minimum _ par contrainte circonstancielle de la CDU à partager le pouvoir avec le SPD (dont c’était une priorité de programme), faute de majorité absolue de la CDU aux dernières élections ; ou d’alliance avec les Libéraux, exclus cette fois-ci du Parlement fédéral…

    L’usage du droit comparé dans le débat public français ressemble à celui de la chirurgie par le Dr Frankenstein : on imagine qu’on pourra greffer en France des muscles allemands, un cerveau anglais, un cœur suédois… Mais on ne peut produire ainsi que des monstres, car chaque tradition nationale possède sa logique propre, qu’il faut connaître et respecter pour la faire évoluer _ oui : on voit là la terrible faiblesse de la plupart des médias français qui répercutent de tels schémas superficiels de pensée, quand ils ne sont pas la simple courroie de transmission de leurs propriétaires ou mandataires…

    S’agissant des mesures prise par le gouvernement britannique, notamment le contrat zéro heure, qui permet à une entreprise de faire appel à un salarié à tout moment sans être tenu de lui garantir un volume d’heures de travail minimal, elles visent à répondre à ce que M. Cameron appelle le « global race » : la course mortelle où tous les peuples seraient engagés avec pour seul horizon politique de nager ou de couler. Mais voulons-nous _ voilà ! _ de cette société où une masse de gens sont tenus d’être immédiatement disponibles à toute demande des entreprises sans aucune sécurité du lendemain ? Voulons-nous une Europe qui favorise la concentration des richesses sur quelques rares privilégiés, et l’alignement progressif des conditions de travail du plus grand nombre sur celles des travailleurs les plus exploités dans le monde ? _ d’où le développement de la désaffection (taxée par certains de « populisme« …) à l’égard de l’Union européenne que l’on voit s’amplifier en bien de ses Nations aujourd’hui…

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    D’aucuns affirment que le modèle de l’autoentreprenariat représente l’avenir ?

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    Dans les conditions actuelles, il est rare qu’un autoentrepreneur puisse maintenir longtemps son activité sans s’insérer dans des réseaux de dépendance économique, soit qu’il doive diriger le travail d’autrui, soit que son travail soit dirigé par autrui. C’est l’une des leçons qui peut être tirée de la crise du modèle industriel que l’on a mis en œuvre en agriculture dans les années 1960. La plupart des éleveurs ont été intégrés dans des liens de dépendance économique à l’égard des grandes firmes agroalimentaires, de l’Union européenne et des banques. Ils ont ainsi perdu tout contrôle sur ce qu’ils produisaient, sur la façon dont ils le produisaient et sur la fixation des prix de leurs produits. C’est particulièrement vrai des éleveurs «hors-sol» qui sont en fait des travailleurs subordonnés mais demeurent en droit des entrepreneurs indépendants.

    Quand, dans cette filière, la Commission européenne décide la libéralisation des marchés ou que des producteurs allemands se saisissent _ habilement _ du droit européen pour employer des salariés d’Europe de l’Est échappant aux conventions collectives et aux charges sociales allemandes, la fiction de l’indépendance vole en éclat ; et les éleveurs français qui perdent leur gagne-pain se tournent vers les firmes dont ils dépendent ou vers l’État, comme le feraient des salariés ou des fonctionnaires.

    Dans l’économie actuelle, beaucoup d’entreprises petites ou moyennes sont ainsi _ de facto _ les maillons de chaînes de production où ce sont les entités les plus puissantes, celles qui contrôlent non pas les moyens de production mais les systèmes d’information _ tiens donc ! _, qui disposent du pouvoir _ voilà ! _ et captent la majeure partie de la valeur ajoutée _ idem. Sans avoir à répondre de la sécurité économique des travailleurs. Un chauffeur remercié par Uber n’est pas licencié, il est « déconnecté ». Ces nouvelles formes d’organisation du pouvoir économique remettent en cause _ culbutent, donc _ toutes les catégories de base du droit du travail, qui postulent l’existence d’une entreprise indépendante, avec un employeur disposant d’un pouvoir de décision face à une collectivité de salariés identifiables qui travaillent dans le respect des lois établies sur un territoire.

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    Existe-t-il des marges de manœuvre pour changer la donne ?

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    Reprenons le cas de l’agriculture. Au lieu de modifier les règles sociales européennes et de réfléchir au type d’agriculture que l’Europe veut promouvoir en tenant compte des paramètres économiques et écologiques, et de la nécessité pour des continents comme l’Afrique de préserver une agriculture vivrière, on agit dans l’urgence en procédant à des exonérations de charges, détériorant ainsi un peu plus les bases financières de la Sécurité sociale, et on encourage l’exportation, ce qui fragilise les agricultures des pays du Sud. Un ami malien m’a ainsi récemment appris que son fils a voulu, après des études économiques, se lancer dans l’élevage avicole. Son projet rencontre les pires difficultés, car il est concurrencé par l’importation massive de poulets surgelés venant d’Europe et proposés à des prix défiant toute concurrence.

    La réalisation de la justice sociale ne dépend pas principalement du droit du travail, mais bien davantage _ voilà ! _ des règles qui régissent la sphère monétaire, le commerce international et le fonctionnement des grandes entreprises. C’est là que se situent _ ah ! _ les vraies « réformes structurelles » dont nous avons besoin. Il faut sortir de la schizophrénie actuelle qui fait que d’un côté l’Europe oblige les pays les plus pauvres à démanteler leurs barrières douanières et que de l’autre elle déplore l’émigration en masse de leur jeunesse _ voilà ! _ ; que d’un côté on autorise le rachat par les sociétés de leurs propres actions, c’est-à-dire l’enrichissement des actionnaires aux dépens des ressources vives de l’entreprise, et que de l’autre on déplore la chute de l’investissement ; que d’un côté on autorise le dumping social et fiscal en Europe, et que de l’autre on s’inquiète de l’endettement des États et du délabrement des services publics _ c’est lumineux !

    Là se situent les marges de manœuvre _ dont il faudrait user _, et certainement pas dans le fait d’inciter les petits entrepreneurs à négocier un code du travail par entreprise. Ils n’y sont pas préparés _ d’abord _ et ont mieux à faire _ surtout. Les cabinets de conseil en droit social _ voilà ! _ auxquels ils devront faire appel seront les principaux bénéficiaires de la réforme _ sans commentaire. La rédaction de milliers d’accords particuliers dérogeant aux lois communes a peu de chances de simplifier le droit du travail _ c’est clair ! Et ces possibilités de dérogation vont engager les petites entreprises dans une concurrence sociale dont le gagnant sera celui qui arrachera les pires conditions de travail à ses salariés _ eh ! oui ; et c’est là probablement ce qu’il faudrait enseigner d’économie au lycée !

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    Que faire alors pour rendre le Code de travail plus lisible ?

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    Sa complexité répond à deux facteurs. Le premier est l’extension du salariat à la plus grande partie de la population active et à la nécessité de tenir compte de la diversité et de la technicité des situations régies. Faut-il, pour en réduire le volume, renoncer par exemple aux 49 articles du code qui concernent l’exposition aux rayonnements ionisants ?

    Le second facteur de complexité est la pluie de textes qui visent à déréglementer le marché du travail en multipliant les dérogations au droit commun. Le seul détricotage du repos dominical par la récente loi Macron s’est traduit par cinq pleines pages du Journal officiel… Cesser d’indexer le droit du travail sur les ordonnances aussi changeantes qu’inefficaces des économistes serait donc un pas décisif dans la voie de sa lisibilité _ certes.

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    L’issue à la crise ne résiderait-elle pas dans la sortie d’un modèle salarial ?

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    La mutation que vous évoquez est celle de l’ubérisation, du self-employment _ oui. Elle transforme des formes de la dépendance économique qui affecte aussi bien les salariés que les entrepreneurs. Le travail n’est plus organisé sur le modèle taylorien du travail à la chaîne, c’est-à-dire d’une obéissance mécanique aux ordres, mais sur celui de la direction par objectifs, de la programmation du travailleur. La subordination ne disparaît pas mais change de forme _ seulement : ce point est essentiel… Ce n’est plus le moindre de ses gestes qui est dicté et mesuré, mais sa « performance ». L’obéissance fait place à l’allégeance du travailleur à l’égard d’un donneur d’ordre qui lui assigne une tâche qu’il peut organiser avec une certaine marge d’autonomie, pourvu qu’il remplisse ses « objectifs ».

    Je n’emploie pas ce terme d’allégeance de façon péjorative, mais pour en préciser la nature juridique, qui est inhérente à ce qu’on appelait en droit médiéval une « tenure-service », et qui rend compte aussi bien du travail des salariés que de celui des entrepreneurs dépendants (3). Car ces nouvelles formes de gouvernement des hommes sont porteuses aussi bien _ voilà _ de chances d’une liberté plus grande dans le travail que d’un enfoncement dans sa déshumanisation. Tout dépend du point de savoir si les travailleurs ont leur mot à dire _ ou pas _ sur le sens et le contenu de leur travail, ou bien au contraire si celui-ci les enchaîne à des indicateurs de performance, généralement quantifiés et aveugles à l’expérience concrète de sa réalisation et aux exigences de « la belle ouvrage » _ c’est là qu’est le point décisif d’inflexion des pouvoirs.

    En pareil cas, le travailleur n’a souvent d’autres issues que la dépression nerveuse, le délire _ cf le très juste Global burn-out de Pascal Chabot _ ou la fraude, comme on l’a vu dans l’affaire Volkswagen. Le cercle vertueux de la libération dans le travail et de la créativité _ versus le cercle vicieux de l’aliénation dans le travail et de la perte de toute créativité _ ne peut être tracé que si ceux qui le réalisent ne vivent pas dans la peur _ stressante _ du chômage et peuvent _ très concrètement _ peser collectivement _ soit en une vraie démocratie effective _ sur son contenu et son organisation. Ces deux conditions ne sont pas remplies aujourd’hui _ certes ! Les digues juridiques qui canalisaient _ dans les États _ les forces du capitalisme étant _ désormais _ rompues, nous vivons sous l’égide d’un Marché total _ cf aussi, de Dany-Robert Dufour, et parmi d’autres titres de lui : le Divin Marché… _ dont le mot d’ordre reste plus celui de la « mobilisation totale », où Ernst Jünger avait vu l’un des principaux legs de la Grande guerre.

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    Peut-on sortir de cette guerre en allouant une allocation à vie à chacun sans conditions ?

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    Ce serait au contraire s’enfoncer dans la logique du Marché total, qui est incapable de voir dans le travail autre chose qu’une marchandise négociée en contrepartie d’un salaire _ c’est très intéressant. Une telle réduction suppose de demeurer aveugle à l’importance vitale _ voilà _ des tâches accomplies hors de la sphère marchande, aussi bien qu’à la fonction du travail dans l’institution du sujet humain _ cf Castoriadis, et d’autres ; et ce point est, bien sûr, fondamental ! Cette fonction si bien décrite par Simone Weil lorsqu’elle notait que « par le travail, la raison saisit le monde et s’empare de l’imagination folle ». On ne peut donc impunément priver de travail des pans entiers de la jeunesse et lui dire « vous êtes inutile au monde, mais comme on a bon cœur on va vous donner de quoi ne pas mourir de faim » _ quelle sinistre et terrifiante réduction, en effet ! Lire a contrario Hannah Arendt, sur la part de l’œuvre dans la culture (notamment in La Crise de la culture) ; lire aussi tout Gilbert Simondon…

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    Vous proposez que les salariés bénéficient de droits de tirage sociaux. C’est-à-dire ?

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    La logique des droits de tirage sociaux est d’assurer une solidarité dans l’exercice d’une liberté individuelle ; par exemple, prendre un congé sabbatique, prendre soin de ses parents malades, acquérir des connaissances ou une formation nouvelle, créer une entreprise, élever ses jeunes enfants, etc. La personne qui ferait ce choix bénéficierait de dispositifs finançant la rémunération de ces différentes activités.

    Cette proposition repose sur une conception du travail incluant non seulement sa dimension marchande mais également sa dimension gratuite _ oui, de l’ordre de la générosité _ , aujourd’hui méprisée et rendue invisible _ cf là-dessus les travaux majeurs et décisifs d’Amartya Sen. Je pense au fait d’éduquer ses enfants, d’accompagner un proche malade, d’aller chercher ses petits-enfants à l’école… à toutes ces activités laissées dans l’ombre alors que, paradoxalement, si elles s’arrêtent c’est la société elle-même qui s’arrête… _ oui. Assurer dans la vie de chacun la concordance de ces différentes formes de travail, est indispensable. Car faute de prendre en compte cette vision d’ensemble du travail, on est conduit – comme le fait la loi Macron sur le travail dominical -, à démanteler _ catastrophiquement _ les temps de la vie collective non marchande. La désagrégation des temporalités familiales a un prix, qui n’est pas calculé par les obsédés du travail dominical _ eh ! oui.

    Les droits de tirage sociaux donneraient à chacun la possibilité de combiner _ et équilibrer, harmoniser _ diverses formes de travail dans une vie, et de passer de l’une à l’autre sans mettre en péril ses revenus et ses droits. Cette proposition complète _ oui _ la Sécurité sociale, qui assure une solidarité face aux risques indépendants de la volonté, comme la maladie, l’accident ou la vieillesse.

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    Comment serait financé ce dispositif ?

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    Aucune réforme sérieuse ne peut être engagée aujourd’hui sans remettre d’abord en question un système _ pervers _ qui permet à un tout petit nombre d’accumuler d’énormes richesses et de se soustraire _ voilà ! _ à ce que la Constitution italienne nomme les « devoirs de solidarité politique, économique et sociale ». Sans réduction des inégalités, notamment entre les revenus du travail et ceux du capital, et sans interdiction du dumping social et fiscal, le « compte personnel d’activité » prévu dans la loi El-Khomri risque de devenir un moyen de renvoyer chacun à une épargne individuelle qui renforcera encore le poids de la « bancassurance ». C’est seulement sur la base d’une plus juste distribution des revenus et des charges _ aussi… _ que de nouveaux dispositifs de solidarité pourront voir le jour, qui mettront les progrès de la productivité au service du plus grand nombre, et permettront à chacun de faire ainsi plus de place à des tâches librement choisies.

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    Alain Supiot : né en 1949, ce juriste spécialiste du droit du travail a fondé en 2008 l’Institut d’études avancées de Nantes. Élu en 2012 au Collège de France, où il occupe la chaire « État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités » _ un très grand Monsieur !!!!

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    Propos recueillis par Bernard Stéphan

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    Lire :

    La Gouvernance par les nombres, Fayard, 2015, 512 p.

    L’esprit de Philadelphie, Seuil, 2010, 192 p.

    Au-delà de l’emploi, Flammarion, réédition 2016, 320 p.

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    (1) Ce rapport, publié en 1999 sous le titre Au-delà de l’emploi, a été réédité en mars 2016 par Flammarion avec une nouvelle préface d’Alain Supiot.

    (2) Bruno Trentin, La liberté, le travail et le conflit social, Éd. Sociales, 2016.

    (3) Cf. ce point développé dans La Gouvernance par les nombres, Fayard, 2015.

     

  • Le défi de la conquête de l’autonomie temporelle (personnelle comme collective) : la juste croisade de Christophe Bouton à l’heure du « temps de l’urgence » et de sa mondialisation

    C’est avec un vif enthousiasme que j’ai la profonde joie de chroniquer ici  le très beau travail de Christophe Bouton, en son riche et combien magnifiquement juste ! essai Le Temps de l’urgence

    qui paraît ce mois d’avril aux Éditions Le Bord de l’eau, dans la très intéressante collection Diagnostics _ cf déjà le très remarquable État de vigilance _ critique de la banalité sécuritaire, de Michaël Foessel, chroniqué dans mon article du 22 avril 2010 : Le courage de « faire monde » (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel…  _, que dirigent Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc.

    …

    Christophe Bouton _ homme tranquille, calme et riche de quiétude, au quotidien, dans la vie _ est un philosophe très probe, très précis, ordonné et très clair _ l’analyse de l’Histoire ainsi que celle du Temps constituent la focalisation principale de son œuvre de philosophe _, qui entreprend en ce travail-ci, et d’abord sur le terrain sien de l’analyse philosophique des concepts et des problèmes

    …

    _ mais pas exclusivement : « in medias res », pour commencer (pages 7 à 16) ; ainsi que sur le terrain des sciences sociales aussi (aux pages suivantes de son Introduction, « L’Urgence comme fait social total« , « Mise en perspective historique et géographique » et « La Confusion entre l’urgence et la vitesse« , pages 16 à 37 ; puis en un très riche premier chapitre « Extension du domaine de l’urgence« , à ras de ce nous offre l’actualité récente des médias et des sciences sociales, pages 39 à 115) : au point de m’inciter à aller regarder d’un peu près dans les livres qu’il cite assez abondamment de Nicole Aubert, Le Culte de l’urgence, et Gilles Finchelstein, La Dictature de l’urgence : mais leur défaut est de manquer (et même gravement !) de soubassement conceptuel philosophique ! Ce que dit Nicole Aubert de l’« éternité«  est tout simplement consternant ! ; et la focale de Gilles Finchelstein est celle d’un pamphlet politique un peu trop circonstanciel, un peu daté par le contexte de la campagne présidentielle, qui présida à son écriture, en 2012, et visant la (caricaturale, il est vrai) pratique sarkozyenne du pouvoir et des médias… Alors on mesure combien est précieuse et même indispensable la profondeur de champ du regard conceptuel philosophique… _,

    …

    qui entreprend, donc,

    d’oser envisager des « remèdes » _ concrets et qui soient efficaces ! et pas seulement individuels (ou plutôt personnels), mais aussi collectifs, c’est-à-dire, et à la fois, politiques et juridiques, mais aussi économiques : et cela, à l’échelle tant nationale qu’européenne, pour ce qui nous concerne, nous Français ; mais aussi (et surtout) mondiale, à l’heure de la mondialisation des procédures capitalistes ! _ à la « maladie de l’urgence« 

    qui ne cesse, depuis la décennie des années 90 du siècle dernier _ déjà ! _, de répandre, à la plus large échelle et grande vitesse (et accélération) qui soit _ en une spirale-maëlstrom qui s’auto-alimente et s’auto-accélère elle-même (= un méga-vortex !), l’urgence a « vocation à la mondialisation« … _, ses considérables « dégâts » ;

    …

    avec, même, cette très haute perspective, page 245, en ouverture de son chapitre 4 « Arrêt d’urgence ! » :

    « On peut même se demander si la mondialisation du capitalisme ne va pas entraîner la mondialisation de l’urgence. Que faire _ demande-t-il donc ! _ pour enrayer ce processus ?.. »

    …

    _ le très remarquable chapitre 2, pages 117 à 187, s’intitule « Les Dégâts de l’urgence » ; et ceux-ci sont magnifiquement analysés, ainsi que « la nouvelle barbarie«  (selon une expression empruntée à l’Humain, trop humain, de Nietzsche), qui caractérise leur effet systémique ;

    …

    à propos de « l’inquiétude moderne« ,

    cf ce que déjà disait Locke de l’« uneasiness » (= mal à l’aise, malaise !) ;

    et Christophe Bouton ne manque pas de citer, page 197, ce mot crucialissime (!) de Locke en train de fonder le libéralisme en cette fin du XVIIe siècle : « L’inquiétude (uneasiness) est le principal, pour ne pas dire le seul aiguillon qui excite l’industrie et l’activité des hommes« , dans la fameuse traduction en français de Coste, celle-là même que reprit Leibniz pour l’écriture de ses Nouveaux essais sur l’entendement humain ; Locke nous livre ici rien moins que le malin génie (de marketing !!! : faire désirer, et à perpétuité, ce dont la victime éprouve l’absence-privation comme une souffrance ; et cela sans jamais combler vraiment, par quelque jouissance enfin suffisante !..) à la base de l’ingéniosité capitaliste en train de mettre alors en place ses dispositifs… ;

    …

    et qu’est donc l’« urgence » se mondialisant d’aujourd’hui,

    sinon cette « uneasiness«  même, considérablement (!) augmentée et accélérée,

    par laquelle il s’agissait, déjà alors, de « mobiliser«  à faire travailler et à faire acheter (au-delà d’un simple « consommer«  ou satisfaire des besoins, selon la logique de l’« utile«  : ce n’est d’ailleurs toujours là que le leurre et la « figure de proue«  de ce qui devient carrément une « mobilisation infinie«  ; celle-là même de ce « temps de l’urgence«  généralisée, totale (voire totalitaire…) d’aujourd’hui dont parle Peter Sloterdijk, en sa Critique de cinétique politique : cf page 115…) les malheureux « esclaves«  de cette nouvelle « aliénation ?.. ;

    …

    « le comble de l’aliénation temporelle » étant désormais « cette privation totale _ le mot est prononcé ! _ de temps libre et de liberté dans l’usage du temps. L’individu voit son temps quadrillé, compressé, saturé par des tâches multiples (ce qu’on peut appeler la polychronie) au point que le peu de temps disponible qui lui reste ne lui sert qu’à dormir pour tenir bon« , pages 34-35 (et Christophe Bouton d’annoncer alors : « S’agissant de l’origine de l’urgence, on mettra la focale sur le domaine où elle semble la plus intense, l’économie« , page 35…) ;

     

    …

    « l’urgence est un esclavage moderne« , conclut page 187 Christophe Bouton sa réflexion du chapitre 2 « Les dégâts de l’urgence« , avec à l’appui un autre mot décisif de Nietzsche : « celui qui de sa journée, n’a pas deux tiers _ vraiment ! _ à soi est un esclave, qu’il soit au demeurant ce qu’il voudra : homme d’État, marchand, fonctionnaire, savant« …) ;
    …

    et encore, page 181, cette autre réflexion de Nietzsche (au moment de son séjour à Sorrente, et deux siècles après Locke, dans une optique diamétralement opposée !!!) : « cette agitation s’accroît tellement que la haute culture _ nécessairement ouverte et créatrice ! _ n’a plus le temps de mûrir _ voilà ! _ ses fruits ; c’est comme si les saisons se succédaient trop rapidement. Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie » ; nous y sommes !..

    …

    Au final de ce travail passionnant qu’est ce Temps de l’urgence,

    il s’avère que ce sont les conditions mêmes les plus concrètes et effectives de la liberté,

    dans les activités de travail

    comme dans les activités de loisirs,

    que cherche à distinguer, mettre en valeur et surtout promouvoir le plus concrètement possible, dans les actes et dans les œuvres tant personnelles que collectives,

    l’analyse très précise et superbement ciselée de Christophe Bouton ici.

    …

    Et il appert alors que l’alternative à l’ »urgence« 

    pressante et stressante _ jusqu’au burn-out ;

    sur le burn-out, lire le remarquable et magnifique travail de Pascal Chabot, Global burn-out, paru au mois de janvier dernier ; le phénomène du « burn-out » apparaît cité sept fois dans l’essai de Christophe Bouton, aux pages 21, 65, 126, 130, 244, 278 et 291… _

    …

    est bel est bien le « loisir«  _ vrai, et sa vraie respiration : « le loisir comme libre modulation des tempos«  par la personne, en artiste de son existence, sa vie, page 34 ;

    soit « le loisir, à égale distance de l’urgence et de l’oisiveté« , page 297 ; Christophe Bouton poursuit : « Écoutons Montaigne : « Je hais à quasi pareille mesure une oisiveté croupie et endormie comme embesognement épineux et pénible. L’un me pince, l’autre m’assoupit »…«  ; ce même Montaigne (avec quel art des verbes !) de : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors… » ;

    « le loisir est à comprendre comme un libre usage du temps tout au long du temps quotidien et du temps de la vie » (page 285) ; c’est-à-dire à la fois dans l’activité du travail et dans l’activité du temps libre ;

    car, de fait et fondamentalement, « la liberté ne peut être comprise qu’à la lumière du temps _ c’est-à-dire de la modulation la plus souple qui soit, par la personne active, de ses usages. Elle nomme la capacité de l’individu à pouvoir _ très effectivement _ décider, se frayer un chemin _ d’actes et d’œuvres, in concreto _ dans l’arborescence _ ouverte et riche _ de ses possibilités futures« , page 144… ;

    et cela, pour, s’y épanouissant dans ses réalisations pleines, éprouver cette joie qui témoigne (Spinoza le montre et l’analyse) que, au sein même du temps, s’éprouve aussi la plénitude inaltérable d’une dimension d’éternité (sur laquelle nul temps à venir n’aura de prise, pour l’amoindrir, la briser, la détruire… L’éternité est l’autre même du temps ; mais elle ne s’éprouve, pour nous humains, que dans le temps ; et dans la gratitude de la vie : dans le temps juste ! musicalement juste !!! même si probablement « il faut (aussi) porter du chaos en soi pour donner naissance à une (telle) étoile dansante« … _,

    …

    Et il appert alors que l’alternative à l’ »urgence » pressante et stressante

    est bel est bien le « loisir« ,

    comme Christophe Bouton le démontre parfaitement dans sa superbe Conclusion, Éloge du loisir, pages 283 à 298.

    …

    La base en est que « réhabiliter le loisir,

    c’est promouvoir, à rebours de l’urgence,

    l’idée d’une liberté _ à conquérir et bricoler dans le faire : c’est un art délicat et extraordinairement riche ! _ par rapport au temps« , page 285.

    …

    « Il s’agit de penser un libre usage du temps

    dans l’activité professionnelle

    et dans les loisirs ;

    un temps libre pendant le travail _ par exemple « décompresser le temps, assouplir le carcan temporel, freiner la course à la productivité dans l’organisation _ offerte et subie _ du travail« , page 248 _

    et en dehors du travail _ à l’envers complet des « industries culturelles » (de crétinisation par le seul divertissement fun) si justement dénoncées par Theodor Adorno, Max Horkheimer et les philosophes de l’École de Francfort.

    …

    Le loisir est un temps plus libre,

    dans son usage et sa modulation, page 294 _ moduler (c’est un terme musical) est très important…

    …

    À terme,

    le « loisir au sens de libre usage du temps (…) n’est pas un amusement, un simple passe-temps pour intellectuels _ par exemple… _, il n’est rien moins qu’une des conditions _ sine qua non ! _ de la démocratie et, plus généralement, de la civilisation » _ rien moins ; et c’est tout simplement essentiel ! _, pages 295-296.

    …

    Parce que « le loisir est le temps de la réflexion et de la création« ,

    car « pour créer des œuvres,

    pour les découvrir également _ cf ici, sur l’activité que comporte nécessairement  une vraie « réception » (= pleinement active elle-même, même si cela comporte bien des degrés…), et pas une « consommation » passive et endormie, de ces œuvres : en cette modalité du vivre, importante elle aussi, « dormir«  sa vie est toujours une décidément terriblement mortifère (et assez difficilement rattrapable : on s’y laisse entraîner…) « aliénation » et « barbarie » ! ;

    cf là-dessus les magnifiques L’acte esthétique de mon amie Baldine Saint-Girons, et Homo spectator, de mon amie Marie-José Mondzain : deux livres majeurs ! _,

    …

    il faut pouvoir disposer de temps

    et pouvoir en user librement«  _ les deux : quantitativement et qualitativement ! Et pas l’un sans l’autre !

    Sans la liberté vraie de l’usage du temps, il n’y a très vite que vide et gouffre de néant de sens (même si c’est massivement partagé !) ; et que ce soit dans l’ordre du travail comme dans celui du « temps libre » : le sens de ce qu’est « faire » pour un humain, se perd et s’épuise, bercé par le train-train trompeur de la répétition nihiliste des habitudes, dans le forçage massivement subi de la propagande des « besoins« , de l’« utile«  et de ce qui s’auto-proclame « consommation« , voire « civilisation d’abondance » (et « des loisirs«  !) ; et dans la ritournelle endormeuse du cliquetis des roues des wagons sur les rails répétés à perte de vue des habitudes (confortables ou pas) installées ;

    sur l’habitude, et a contrario de ce que j’en dit là, un commentaire très intéressant, pages 139 à 142, du livre de Bruce Bégout La Découverte du quotidien… _,

    est-il précisé page 296.

    …

    …
    Et « on peut appeler « tempérance »

    _ oui : c’est en effet tout un art (et très effectif )du « tempérer« -moduler. Et la musique et l’art du musicien nous en font ressentir la réalisation ; d’où l’importance vitale de l’aisthesis. ; cf ici les travaux de Jacques Rancière, par exemple dans le passionnant entretien (avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan) récapitulatif de son parcours de penser-chercher qu’est La Méthode de l’inégalité ; mais aussi et d’abord dans Aisthesis _ scènes du régime esthétique de l’art… _

    cette capacité

    _ personnelle : à construire peu à peu acte par acte, œuvre par œuvre, en son « expérience » ; se référant à « deux catégories empruntées à l’historien Reinhart Koselleck« , Christophe Bouton indique, page 143 : « tout individu possède, de part et d’autre de son présent _ et lui donnant, les deux, de la perspective… _, un « champ d’expérience » et un « horizon d’attente »… » élargissant considérablement l’espace et la respiration du vécu de ce présent, non seulement « s’ouvrant«  ainsi, mais enrichi de considérable consistance ; ce qui vient s’éprouver dans le déploiement du « créer« … ; cf là-dessus le très beau livre de Jean-Louis Chrétien, La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation… _

    …

    à bien user de son temps

    …

    et à vivre « à propos »…« 

    _ ici Christophe Bouton cite le fondamental chapitre 13, De l’expérience, du livre III des Essais ; mais sans se référer au merveilleux commentaire des expressions « passe-temps » et « passer le temps » : « J’ai un dictionnaire tout à part moy… » ;

    Montaigne disant alors de la vie (et de ce qu’elle offre très généreusement à vivre) : « Nous l’a Nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous _ voilà ! _ si elle nous presse _ avec, désormais, la pression de ce qui est en passe de devenir le « fait total«  de l’urgence organisée socio-économiquement, tant dans le travail que les loisirs de masse, dans le capitalisme ultra-libéral mondialisé… _ et nous échappe inutilement » ; Montaigne citant alors le Sénèque magnifique (!) de la Lettre 11 (à Lucilius) : « La vie de l’insensé est ingrate, elle est trouble ; elle s’emporte _ dans l’inconsistance _ vers l’avenir tout entière » ;

    et Montaigne de conclure ce sublime passage : « Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive _ c’est le mot important ! car est bien là tout l’art de vivre « vraiment«  !.. _ telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. (…) J’accepte de bon cœur, et reconnaissant _ Montaigne entonne un chant de gratitude ! _, ce que Nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On _ = les ingrats qui se laissent emporter dans l’inconsistance de l’urgence factice généralisée _ a fait tort à ce grand et tout-puissant donneur de refuser son don, l’annuler et défigurer _ voilà ! Tout bon, il a fait tout bon«  ; à chacun d’identifier les responsabilités de ses stress ; et d’ y répondre en conséquence : par la modulation souple (= créatrice !) de ses actes !.. ;

    là-dessus, se référer au concept magnifique de « plasticité » superbement analysé par Catherine Malabou, en son La Plasticité au soir de l’écriture _ dialectique, destruction, déconstruction… _,

    …

    afin de « trouver pour chaque situation le temps juste,

    le bon tempo » _ et c’est bien de la musique du vivre (pleinement) qu’il s’agit là ! _, page 297.

    …

    …
    On comprend que cette « tempérance » _ comme art du tempo, du temps juste ! _,

    assez difficile déjà à conquérir personnellement _ c’est un art subtil et délicat : tout musical… ;

    cf la sublime invocation à Apollon et aux Muses au final si poétique des Essais de Montaigne ; mais aussi selon Socrate, in Gorgias 482b… _,

    soit aussi chasse gardée socio-économique,

    et même assez jalousement :

    …

    « la tempérance, un luxe réservé à quelques uns ?« , page 297

    _ la liberté des autres en agaçant plus d’un ! Sadisme et masochisme faisant partie intégrante des pulsions humaines, eux aussi sont à tempérer : personnellement, d’une part, mais aussi socialement ; et il arrive que certains, décomplexés, ici se déchaînent…

    …

    …

    D’où les ultimes mots _ courageux et de grande ambition socio-politique : pour ce qui est de « trouver des répliques, des résistances à l’urgence« , ainsi qu’il a été dit page 248… _

    de l’essai de Christophe Bouton, pages 297-298 :

    …

    « Tant que la course à la productivité

    ne sera pas _ tant soit peu _ freinée et contrôlée

    par des politiques menées aux niveaux national

    et international _ et là n’est certes pas le plus facile à inciter et obtenir, dans un régime de concurrence généralisée et exacerbée !.. _,

    …

    tant que des contre-normes juridiques _ de droit effectif _

    _ cf ici les beaux travaux de Mireille Delmas-Marty, par exemple son tout récent Résister, responsabiliser, anticiper ; ceux d’Alain Supiot, dont L’esprit de Philadelphie _ la justice sociale face au marché total est cité page 280 ; et ceux de Jean Garapon, dont Le Gardien des promesses _ Justice et démocratie est cité page 168… _

    ne seront pas opposées à la norme _ de fait _ de l’urgence

    …

    _ et Christophe Bouton vient de proposer une panoplie de mesures très précises et concrètes de « résistance«  effective à cette très envahissante « norme de l’urgence«  ;

    les quatre « attitudes qui semblent devoir être évitées » et très positivement contrées (en une stratégie de remèdes précis et concrets se voulant aussi justes qu’efficaces), étant, telles que cernées à la page 245, « catastrophisme, banalisation, psychologisation, fatalisme«  ;

    …

    pour les remèdes positifs que propose Christophe Bouton,

    outre la préventive dénonciation d’« Impasses » dans lesquelles ne pas se fourvoyer, ni s’empêtrer (pages 250 à 258),

    ainsi qu’une très opportune démarche de « Démystification«  (pages 258 à 265), avec ses trois rubriques

    _ « vraie ou fausse urgence«  (pages 259 à 261, et en trois temps de questionnement méthodique à se proposer : 1) « la question de l’origine de l’urgence«  ; 2) « la question de la menace et de ses effets potentiels«  et 3), « la question de la finalité de l’urgence« ) afin de démêler le vrai du faux en matière d’urgence ;

    _ « le Slow Time«  (pages 261 à 264), tel un mouvement commençant à se déployer ;

    _ et « l’éducation comme rempart contre l’urgence«  (pages 264-265) un dispositif crucial afin de contrer la « discipline«  de l’urgence : ainsi « l’éducation qui ne laisse pas assez de place à la créativité _ et la formule est encore beaucoup trop timide ! Il faut enseigner les voies libres de la création : artistique, d’abord !.. _ devient une institution de la séquestration, qui fabrique des sujets dociles« , peut-on y lire ;

    …

    et pour ma part, l’enseignant (à philosopher !) que je demeure viscéralement, continue de se scandaliser que ce ne sont pas les plus intelligents et les plus créatifs de ses meilleurs élèves qui ont été les mieux reconnus in fine par le cursus des Études français ; ce qui souligne à mes yeux l’inintelligence et l’infécondité que notre pays et notre culture en récoltent aujourd’hui ! ; l’hyper-lucidité de Paul Valéry s’en désolait et révoltait déjà dans les années trente… Cf mon article du 26 août 2010 à propos de la brillante et très riche biographie de Paul Valéry par Michel Jarrety : Vie de Paul Valéry : Idéal d’Art et économie du quotidien _ un exemple… Fin de l’incise… ;

     

    …

    on se reportera surtout au sous-chapitre des « Solutions politiques et juridiques » (pages 266 à 281) qui termine le chapitre 4 « Arrêt d’urgence ! » (pages 245 à 281),

    avec ses quatre étapes : « la réduction du temps de travail » (pages 268-269), « le droit à la déconnexion » (pages 270 à 276), « pénaliser l’urgence organisationnelle«  (pages 276 à 278) et « réformer le capitalisme » (pages 278 à 281)… ; et c’est bien là-dessus que paraît devoir se focaliser le débat de fond majeur… _,

    …

    « Tant que la course à la productivité ne sera pas freinée et contrôlée par des politiques menées aux niveaux national et international, tant que des contre-normes juridiques ne seront pas opposées à la norme de l’urgence _ je reprends l’élan de ma phrase _,

     

    la reconquête _ ou conquête, plus simplement : a-t-elle donc déjà, jadis, été atteinte ?.. Nul âge d’or n’est perceptible dans le rétroviseur de l’Histoire… _

    de l’autonomie temporelle _ des personnes humaines _

    sera _ autant personnellement que collectivement, les deux ; et que ce soit dans les conditions (socio-économiques, d’abord) de travail, ou dans les conditions (socio-économiques, elles aussi, ainsi qu’idéologiques) des loisirs, telles qu’elles se présentent massivement proposées (et « proposées«  demeure un euphémisme !) ; et surtout dans les usages enfin libres, parce que libérés (de ce qui, travail et loisirs sans vrai « loisir« , les « presse«  et oppresse ; gare ici aux impostures (et à La Fabrique des imposteurs…) cherchant à nous faire prendre des vessies pour des lanternes…), que nous devons apprendre, geste à geste, œuvre à œuvre, à faire de nos actes ! en de vraies œuvres… _

    …

    difficile autant que rare« …

    …

    Pour conclure,

    je voudrais citer (en la résumant un peu) la superbe conclusion (de l’état des lieux de la situation aujourd’hui) du chapitre « Les dégâts de l’urgence« , pages 186-187, qui met fort bien l’accent sur l’importance de trouver des « solutions accessibles » (page 36) contre « l’emprise de l’urgence » (page 37) :

    …

    « En premier lieu, l’urgence (…) se révèle souvent contreproductive. (…) Elle fait naître du désœuvrement dans et et en dehors du travail. (…) Elle engendre une sclérose, une rigidification de l’existence. Elle n’est (…) qu’une mobilité factice.

    …

    Le deuxième critère pour disqualifier l’urgence est celui des conditions de la vie bonne. (…) L’urgence permanente (…) sape les conditions d’une vie bonne parce qu’elle s’attaque à la structure même du temps de l’individu à tous ses niveaux : temps quotidien, temps de la vie, temps de l’Histoire. Le temps de l’urgence est un temps de détresse. (…) Être dans une telle détresse, ce n’est pas seulement manquer de ressources temporelles pour mener à bien ses projets ; c’est vivre dans un temps dont le présent est dérobé, le passé déraciné et l’avenir atrophié.

    …

    (…) Un troisième type de normativité pour évaluer l’urgence (…) fait appel à (des) notions comme l’œuvre ou la liberté. Toute urgence implique une limitation plus ou moins grande de liberté, qui va de l’interdiction de choisir ses gestes sur une chaîne de montage à l’impossibilité de choisir le sens de sa vie. La liberté, entendue dans un sens temporel, consiste à être, dans certaines limites, maître de son temps. (…) L’urgence est un esclavage moderne (…), une aliénation d’un genre nouveau. L’emploi du temps, le rythme de travail, l’organisation des projets, échappent de plus en plus au contrôle des intéressés. (…) L’urgence est la négation du temps à soi. Elle est comme telle source de frustration, mais il n’est pas sûr qu’on s’en rende toujours compte, car elle est aussi (…) la négation du temps de la réflexion sur soi«  _ ce de quoi ne manque pas se réjouir le« dernier homme » du nihilisme de la modernité, dans le (plus que jamais d’actualité !) lucidissime et indispensable (!) Prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra, rédigé par Nietzsche en 1883, il y a cent aujourd’hui trente ans…

    …
    Alors vivent les remèdes contre cette destruction-là !

    Le Temps de l’urgence est un livre de salubrité publique !

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 25 avril 2013

     

  • Ecole et culture de l’âme : le sens du combat de Denis Kambouchner _ appuyé sur le « fait du bon professeur »…

    Alors, réfléchissons un peu au choix par Denis Kambouchner de ce titre même : L’École, question philosophique… _ je poursuis ma méditation.

    …

    D’abord « question » plutôt que « problème« ,

    parce que c’est au plus large et plus profond questionnement actif et effectif, en même que le plus basique et plus fondamental (à mener…) sur l’école _ les objets à savoir choisir de donner à enseigner, ainsi, plus encore, que les méthodes, les procédures, les plus vivantes et subtiles possibles, de conduire ce processus si riche et si vivant d’enseigner _, que Denis Kambouchner « invite » à « contribuer«  (page 15) par la publication, la lecture attentive et la méditation active et créative, par chacun d’entre nous, de ce livre-ci, en nous incitant, tous les lecteurs de cette méditation sienne de dix années (de l’automne 2004 à janvier 2013), à d’abord revenir (afin de les penser vraiment !) aux fondamentaux des procédures _ au premier chef desquelles, toutes celles que, et en leur diversité, met en œuvre l’école ! en l’enseigner sur le terrain et sur-le-champ, des enseignants _ instituant au fil des travaux et exercices auxquels ces procédures pratiquées donnent lieu, rien moins que l’humanité même des hommes, ces animaux, de fait, dénaturés _ qui avons perdu au fil de la très longue durée de l’existence et des mutations génétiques de l’espèce, les instincts (aveugles d’intelligence, et de capacité d’adaptation et surtout accommodation, en leurs mécanismes automatiques de réactions formatées de simples réflexes à des stimuli statistiquement prévisibles) : remplacés par des pulsions, plastiques, complexes et ouvertes, elles ; cf là-dessus Freud, par exemple in Pulsions et destin des pulsions, qui ouvre le recueil (présentant les concepts fondamentaux de la théorie psychanalytique s’élaborant peu à peu toujours alors) qu’est Métapsychologie, en 1915, après (et au milieu : d’autres suivront ! en un chantier en fait infini…) de longs tâtonnements théoriques, qui ne sont pas non plus, en effet, alors (ni jamais) achevés : ces outils que sont les concepts théoriques s’élaborant au fil du penser actif et créatif de la recherche, demeurant aux yeux du chercheur Freud toujours, toujours, à la fois à l’infini en même temps que par étapes, step by step, si l’on veut, et patiemment, toujours de fait améliorables… _,

    ces animaux dénaturés, donc, que nous et nos enfants présents comme à venir, sommes, tout à la fois, avec fragilité, subtilité, complexité et force ; et avec la responsabilité nous en incombant …

    …
    Et « question philosophique« , parce qu’elle renvoie à une base principielle tout à fait indispensable, qui est la pratique effective et très exigeante du « questionnement philosophique » lui-même _  revenant très activement et effectivement sans cesse aux fondements des concepts _, en l’occurrence, et tel qu’il s’est développé dans sa pratique continuée en même temps que rénovée aussi en permanence, depuis les Grecs, pour ce qui concerne la civilisation de notre Occident ;

    …

    une base fondamentale conceptuelle (en ce « questionnement » permanent)

    bien plus importante et puissante, ainsi que mieux et davantage éclairante !, que les savoirs ponctuels partiels, fermés, et trop souvent, dogmatiques qu’ils sont _ en leurs résumés un peu trop vite commodes… _, insuffisamment autocritiques envers eux-mêmes et leurs propres fondements _ et donc insuffisamment fondés ainsi (en raison) _, de ce qui a pris l’habitude de s’auto-proclamer « sciences humaines« , au premier chef desquelles, ici, la sociologie ; mais aussi les dites « sciences de l’éducation« …

    …

    C’est ainsi que François Dubet _ au chapitre « Les principes d’une école juste« , surtout _, Pierre Bourdieu _ au chapitre « Crise de l’enseignement et critique de la culture« , surtout _ et Émile Durkheim _ au chapitre « Durkheim et la crise des humanités« , surtout, et en remontant dans le temps _ subissent ici la critique, mais toujours extrêmement fine et magnifiquement nuancée, d’une analyse particulièrement attentive et scrupuleuse, de leurs thèses sur l’école ;

    de même que Jean-Jacques Rousseau _ au chapitre « Rousseau et le temps des livres« …

    …

    Ces auteurs étant choisis ici comme exemples des références, analyses et thèses des théoriciens les plus hostiles à l’éducation humaniste : à la Montaigne et Érasme, comme « culture de l’âme« , d’après l’expression et l’analyse fondatrices de Cicéron _ dont les thèses sont magnifiquement analysées, elles aussi, au chapitre « Éclaircissements sur « la culture »«  surtout…

    …

    Si l’on veut résumer le propos général du livre, cela peut donner quelque chose comme ceci :

    L’École, question philosophique constitue une approche philosophique _ vivante ! _ de la notion d’école et de l’éducation.

    Constatant que, à quelques exceptions près _ Jacques Rancière, in Le Maître ignorant, en 1989 ; Marcel Gauchet, in La démocratie contre elle-même, en 2002, Pour une philosophie politique de l’éducation, en 2002 et Conditions de l’éducation, en 2008 ; Alain Renaut, in La Libération des enfants, en 2002 et La Fin de l’autorité, en 2004 _, les philosophes se sont globalement désintéressés de la question éducative,

    Denis Kambouchner montre que les principes à la base de l’éducation sont, par nature, philosophiques.

    Et il met en évidence le fait que la philosophie est elle-même une façon d’enseigner _ par son souci (de curiosité fondamentale) presque obsessionnel de préciser-distinguer ce qui se présente à penser, afin de vraiment comprendre !!! et apprendre à « bien conduire son esprit«  afin de toujours mieux « juger«  et se conduire, en un idéal exigeant d’actes libres et responsables…

    …

    Et voici ce que propose la particulièrement claire Quatrième de couverture :

    …

    « Presque tous les problèmes cruciaux de notre école sont en un sens des problèmes philosophiques : autorité pédagogique, « sens des savoirs », laïcité et rapport entre les cultures, définition d’un système éducatif juste, transformations liées au numérique, etc. Pourtant, les philosophes de notre époque parlent peu de l’éducation, encore moins de l’éducation scolaire. La philosophie doit reprendre sa part dans l’approche publique de la « crise » de l’école. C’est à quoi ce livre veut inviter.

    Ces problèmes sont philosophiques dans la mesure où ils touchent aux principes censés régir l’institution scolaire. Ces principes sont aujourd’hui confus ou introuvables, s’agissant notamment de ce qui est à enseigner et de ce qui est à évaluer. Tous les acteurs et partenaires de l’institution scolaire sont sensibles à cette déficience, d’où s’ensuivent, à un degré trop élevé pour n’être pas ruineux, perplexités, inquiétudes, malentendus, découragements et rejets.

    Mais rétablir pour l’école des principes solides suppose qu’on prenne en compte les complications modernes et tout particulièrement françaises de la relation au savoir et à la culture. C’est le double objet de ce livre. Il faut relire Rousseau, Durkheim, Foucault, Bourdieu, pour remonter aux origines de notre crise intellectuelle, mais aussi pour remarquer ce que les pensées les plus provocantes doivent encore à la notion classique de la culture de l’esprit.

    « Rien ne s’apprend plus facilement que ce qu’il y a de meilleur ». Si Érasme a raison, alors l’urgence est toujours de faire que le meilleur soit offert à tous les enfants.« 

    …

    …

    Est particulièrement admirable _ et je désire le citer _ le passage à propos de l’autorité pédagogique, précisant très finement ce que Denis Kambouchner nomme « le fait _ car c’en est un : constatable _ du bon professeur« , pages 50 à 52

    …

    _ et ce passage est lui-même précédé de ce titre-présentation-ci, page 50 :

    « L’autorité pédagogique, considérée au niveau individuel comme au niveau collectif,

    possède des conditions empiriques (particulières, concrètes, liées aux personnes et aux actes des personnes),

    mais aussi, pour ainsi dire _ et en même temps _, des conditions transcendantales (générales et indépendantes des personnes, des actes et des situations déterminées).

    Autrement dit, cette autorité repose non seulement sur des données de fait,

    mais sur des postulats«  _ qui, les conditionnant, rendent la réalisation effective de ces faits non seulement possible, mais on ne peut plus réelle, ainsi que cela s’expérimente on ne peut davantage concrètement et très précisément dans la pratique infiniment heureuse ! de l’enseigner, quand cela advient ; et c’est, de fait, jubilatoire ! autant qu’heureusement contagieux… :

    …

    « Si l’autorité pédagogique d’un enseignant _ telle qu’elle est reconnue, de fait et grosso modo (à divers degrés), au quotidien de la classe, par ses élèves _ peut être définie par le degré auquel il remplit certaines attentes _ mais comble aussi, très paradoxalement, d’absolues totales surprises, dont les élèves n’avaient jusqu’alors pas formé la moindre idée, si peu claire que ce soit ; et c’est alors pour eux un bonheur ! une grâce qui advient quasi miraculeusement… _,

    ce que l’on peut désigner comme la crise de l’autorité pédagogique _ phénomène qui recouvre toujours de fortes disparités locales _

    est loin de signifier la disparition de toute forme d’attente.

    …

    Au contraire, l’aggravation de cette crise, pourrait bien aller de pair avec l’intensification d’une attente qu’il faudra se représenter nouvellement complexe, peut-être contradictoire, sans doute largement inexprimée, et chargée de passions, sinon même convulsive :

    plus il en sera ainsi, moins cette attente sera facile à remplir ou fréquemment remplie _ même si enseigner ne saurait, non plus, se borner à remplir des attentes, quelle qu’elles soient, et de qui que ce soit ; ni satisfaire à des normes fixées (cf là-dessus les analyses de Roland Gori, in La Fabrique de imposteurs, La folie évaluation, etc.. Cela comporte bien davantage de liberté, de générosité, d’invention et d’initiatives, d’esprit d’imagination et de création exigeantes…

    …

    En toute hypothèse, le mode sur lequel cette attente peut être remplie

    ne peut pas être purement aveugle _ ni entièrement aléatoire ; une expérience de cet « art » (d’enseigner) peu à peu, et à des rythmes divers selon les personnes, se construit, et au fur et à mesure d’une « expérience«  pédagogique ayant aussi à « se bricoler«  artisanalement joyeusement ; sur ce terme de « bricolage« , l’ami Élie During m’a un jour très opportunément rapporté des analyses incisives de Claude Lévi-Strauss…

    …

    Non seulement une attente dormante ou incrédule _ non consciente de constituer une attente ; et non attendue, en conséquence ! ce qui va advenir se révélant sur le mode de la surprise ! _

    doit être réveillée _ voilà ! enseigner, c’est éveiller, et puis nourrir et entretenir la flamme et le feu réactivé (à des rythmes divers) de la pensée active… _

    par une certaine action,

    …

    mais l’attente en général

    comme les attentes particulières (attente d’explication sur tel point, etc.)

    doivent être largement enregistrées

    et même incorporées _ voilà ! _ à l’enseignement _ avec la vivacité d’une capacité d’improviser et d’apprendre soi-même ainsi, sur-le-champ et dans le vif de l’urgence, dans l’échange sur-le-champ, auprès des élèves et dans la classe, qu’est l’action riche d’enseigner _,

    moyennant, de la part du professeur, une forme particulière d’attention _ extrême ! _,

    la même qui s’entendra, comme disait Montaigne, à « allécher l’appétit et l’affection » _ de l’élève, soit le sujet à aider (avec affection aussi) à « s’accomplir« .

    …

    Toute habileté pédagogique, de même que toute habileté rhétorique, reposera dans une mesure notable sur la prise en compte et sur l’organisation _ d’abord, mais pas seulement : existe aussi la générosité heureuse des surprises… _ des attentes _ certaines, et même beaucoup, d’abord non conscientes _ des destinataires _ et il y a là tout un art de savoir surprendre et combler, au-delà de ce qui était au cas par cas précisément identifié comme attendu ou demandé…

    …

    Mais le jugement concernant les attentes,

    l’imagination _ déterminante en ces opérations _ de la bonne manière _ et il n’y en pas qu’une seule : le processus est beaucoup plus ouvert… _ d’y répondre,

    la prévision et la gestion des mêmes attentes

    en tant qu’elles se définissent par rapport à une prestation déterminée

    et sont ainsi sujettes à modification de moment en moment _ cette donnée essentiellement mouvante de plasticité du rapport pédagogique, étant elle aussi cruciale à prendre en compte _,

    …

    tout cela restera impossible au professeur qui n’aura pas une idée précise _ un tant soit peu distincte, au lieu de confuse… _ de sa propre tâche _ de ce qu’est proprement enseigner, donc : de ses objets comme de ses méthodes… Il ne peut pas se diriger totalement à l’aveuglette, même si sa conduite doit comporter aussi éminemment de capacité de souplesse…

    …

    Et il y a moyen de s’approcher _ par focalisations progressives _ de cette idée, considérée généralement,

    en essayant à cerner analytiquement le fait _ voilà ! _ du bon professeur _ en le détail précis et très concret, de son effectivité même, si je puis dire : dans le détail même de la variété très riche de ses opérations.

    …

    L’exercice _ de distinction par l’analyse : qui en découpe et dégage, un à un, les éléments… _ n’est pas des plus pratiqués. : il n’est pourtant pas des plus difficiles,

    et en reprenant le vieux style d’Aristote (celui des traités d’éthique et de la Rhétorique), on peut, par exemple, risquer _ voilà ce que propose alors on ne peut plus positivement Denis Kambouchner _ les formulations suivantes :

    …

    Le bon professeur (…) parle de manière claire et nette _ en se souciant, tel un musicien, des conditions les plus concrètes et effectives de l’audibilité (et pas seulement acoustique ; l’attention est aussi archi-décisive !!!) : la sienne, bien sûr, mais aussi celle des élèves qui prendront la parole ; idem pour l’aptitude du professeur à savoir écouter, et d’abord simplement entendre : les conditions acoustiques étant rien moins que basiques ; mais la gestion de l’attention des uns et des autres est aussi, et même encore plus, capitale !… _,

    avec une assurance _ et une confiance, et une foi en ce qu’il fait _ qui repose sur beaucoup de travail _ à la fois en amont (pour ce qui concerne le savoir et les contenus à mobiliser de sa propre culture, mais aussi les méthodes complexes et variées à mettre en action, et être capable de mobiliser, voire savoir improviser très vite) et au présent de la conduite même du cours, au sein de la classe et en direction des élèves, et avec eux, bien sûr ! _, y compris de travail sur soi _ voilà ! et c’est une toute praxis, en plus de reposer sur une theoria et de constituer une poiesis ! ; de même que, en préparant ses élèves à un travail scolaire (dynamique) fait à la fois de theoria et de poiesis, que ce soit dans la prise de parole ou dans l’exercice écrit, il les prépare eux aussi à un tel travail (dynamique) de praxis sur eux-mêmes !..

    …

    Il fait ce qu’il dit _ avec cohérence et consistance le plus et le mieux possible _,

    et peut montrer un certain coefficient _ ludique et jouissif _ de détachement par rapport à ce qu’il fait _ = une dose d’humour… Il ne doit jamais coller totalement (= purement et simplement ; de manière caricaturale !) à sa pratique, au point de lui-même (via ses tics éventuels ; et qui n’en a pas ?..) s’y réduire dans l’esprit des élèves ; la perception par eux de son propre recul est donc importante dans la confiance et l’admiration, peut-être, qu’ils porteront à son travail pédagogique avec eux et sur eux…

    …

    Sur les matières qu’il a en charge et qu’il aborde directement _ du fait de l’autorité que très officiellement l’institution lui confère _,

    il n’est pas pris en défaut _ ce qui, lui faisant perdre la face, ruinerait, peut-être sans remède, son autorité effective…

    …

    Il en connaît d’autres que celles qu’il a en charge _ en ce que la pratique de sa discipline, ainsi que la culture perpétuellement en chantier qui l’anime (et doit l’animer ! et c’est même là un réquisit capital !), ne se réduit pas (non plus qu’elle ne le réduit lui-même) à ce que lui confère grosso modo le statut de sa fonction officielle…

    …

    Il connaît l’Histoire et les horizons _ en leur riche « relief« , au moins dans une certaine mesure : il dispose donc, et dynamiquement (le chantier étant vraiment, et très heureusement, sans fin…) d’une culture assez large et si possible un peu profonde… Cela formant « exemple«  (mais sans la moindre pesanteur !) dynamique et ludique (= joyeux !) de ce que doit être pour chacun, sans exception, le chantier (culturel, donc…) infini (à vie !) de sa propre humanisation, à l’aune des capacités et désirs à éveiller quant à son propre accomplissement, de chacun d’entre ses élèves : avec affection et confiance…

    …

    Il sait résumer _ avec un recul suffisant _

    et développer _ si nécessaire et ad libitum… _,

    entrer dans le détail _ qui peut être et éclairant, et jouissif ; tout en étant sans lourdeur, ni danger de confusion et de perte du fil de l’essentiel, pour qui suit le récit de ce détail… _

    et schématiser _ en un sens ou dans l’autre, et les deux toujours avec aisance _,

    interroger bien sûr _ avec discernement et sens de l’opportunité ; et plaisir du jeu, même quand il est exigeant, et révèle inattention ou incompréhension non redressée…

    …

    Il pratique les rapprochements et les comparaisons _ ad libitum, comme qui s’amuse (ainsi que sait amuser)… : toute culture authentique est capacité de telles liaisons et comparaisons dynamiques et par là potentiellement créatives, au lieu de savoirs ponctuels sèchement coupés stérilement les uns des autres _,

    use raisonnablement _ sans abus, ni auto-complaisance, qui seraient contre-productifs _ d’images et d’exemples _ avec un art plaisant du récit qui sache instruire en illustrant de façon imagée et mémorable d’une autre manière que le plaisir de la pure et simple théorie (conceptuelle seulement), ce qu’il donne à tâcher de comprendre, en même temps qu’il sait attiser la curiosité et le plaisir d’apprendre en s’amusant, en y prenant de plus en plus et de mieux en mieux le goût _

    dont il montre à la fois la vertu _ illustrative _ et les limites _ le concept (auquel se hisser et à assimiler et comprendre) se distinguant de l’illustration et de la métaphore, qui aident cependant à l’approcher, cerner et incorporer sans raideur intellectuelle (qui serait un peu trop austère et janséniste) ; et tout cela avec le recul nécessaire sur chacun de ces divers plans et modalités de représentation mentale, d’« imageance«  de l’esprit en chantier… _,

    explique les mots _ c’est fondamental : le maître ne doit laisser (ni ne perdre) personne de ses élèves en chemin par incompréhension de mots, d’expressions ou de phrases ; pour cela il n’hésitera pas à varier ses propres formulations, en cherchant à vérifier d’un coup d’œil rapide leur incompréhension par certains, afin d’essayer d’au plus vite y remédier, dans la mesure du possible, et sans trop perdre de temps… _,

    insiste sur les distinctions _ c’est crucial, en fixant utilement, en des déterminations effectivement assimilables, les esprits qui hésiteraient et demeureraient dans un flou les amenant à décrocher _,

    signale à l’avance _ et prévient ainsi en partie _ les fautes et les mésinterprétations possibles _ fort utilement : on l’en remerciera !

    …

    Changeons de mode :

    la personne qui sait enseigner

    s’assure ponctuellement _ et quasi en permanence : le regard y suffit _ qu’elle est comprise _ la qualité du regard de l’élève servant ici de témoin, sur-le-champ ; afin de rectifier au plus vite le tir, sinon.

    …

    Elle répond aux questions _ cette aide-ci est plus qu’élémentaire ! elle est sacrée… _, tantôt amplement, tantôt brièvement _ selon l’estimation la plus objective et pertinente possible du besoin pédagogique du moment.

    …

    Elle parle pour tous les élèves _ du groupe-classe _ et non seulement pour quelques uns _ à nul moment ne laisser en chemin, ni perdre, personne ! Bien revenir chercher ceux qui sont en voie de s’égarer, en perdant le fil du cours…

    …

    Elle peut admettre en souriant _ toujours se mettre les rieurs de son côté… _ qu’elle ne sait pas tout _ nul n’a la science infuse ; tout savoir sans exception s’acquiert en devant toujours, en partie au moins, se construire (jamais seulement par pure réception passive, d’un autre, et tel quel ! ; une telle donnée ne pouvant jamais, ainsi passivement, « s’accrocher«  et demeurer en l’esprit, avec une réelle consistance et cohérence ; car il lui faut, pour demeurer disponible à l’intelligence du jugement en action, et très nécessairement, un champ (d’implantation) riche et vivant d’interactions et interconnexions entre données du savoir et d’une réelle et vraie culture ! qui s’étaye ainsi, par de telles interconnexions permanentes et vives, progressivement ; et accroît aussi ainsi la confiance (de même que la curiosité !) de celui qui apprend vraiment, dans cette situation joyeusement électrique de l’enseignement dans la classe… _,

    mais montre toutefois qu’elle sait l’essentiel _ pour la leçon en cours, du moins, toujours forcément  partielle, ne serait-ce que dans un temps forcément toujours limité parce qu’imparti, au sein d’un ensemble qui le déborde et l’englobe _,

    car elle sait formuler des règles _ de portée tant soit peu générale (réutilisables ou adaptables, ailleurs) _,

    tirer des leçons _ ré-utilisables (et adaptables) pour (et par) l’élève _ de ce qu’elle expose _ toujours avec un recul suffisant _,

    et faire le rapport entre ce qu’elle expose et ce que les élèves sont enclins _ au départ _ à penser _ c’est-à-dire opiner et seulement croire : afin de les en redresser quand c’est nécessaire, et ça l’est fréquemment, et toujours ludiquement et avec amabilité…

    …

    Elle réfléchit,

    parfois tout haut _ le penser a bien des allures ; et on doit savoir prendre le temps de méditer (voire laisser l’esprit chercher, plus ou moins à l’aventure, en montrant l’effort et la joie de la patience, et d’expression-formulation, et intellectuelle (de constitution, rarement immédiate et simple) des thèses du penser-juger-expliquer un tant soit peu complexe mais fécond, démarqué des évidences premières, stériles) ; et avec de plus en plus de vivacité, si possible, au fur et à mesure de l’étoffement et approfondissement de l’expérience…) avant de se mettre en capacité de poser-exposer l’état alors (et toujours améliorable) de son juger _,

    à la meilleure façon d’exposer les choses _ penser et exposer, dans le processus même de l’enseigner, n’est pas simplement réciter (ce qu’on sait, pour l’avoir simplement déjà appris ailleurs, et souvent de quelque autre, auparavant), mais savoir prendre le temps d’analyser, raisonner, réfléchir et juger, dynamiquement , et en le passant au tamis (méditatif activé) de ce que l’on devient capable alors, et ainsi, d’asserter et assumer ; et il n’existe assurément pas qu’une seule manière d’y procéder… Et en donner (à ses élèves, au sein du cours de la classe) un exemple vivant, est absolument essentiel à la dynamique éducative et à sa fécondité, tant à court, qu’à long terme, à l’aune de l’existence des adultes qu’ils seront, longtemps après, aussi…

    Sur ces facteurs et leur très riche nouage, Denis Kambouchner donne de particulièrement passionnantes analyses en son magnifique chapitre « L’enseignement selon Foucault« , aux pages 301 à 329…

    …

    Elle n’est prisonnière d’aucune expression _ mais sait se détacher (parfois avec virtuosité, et toujours avec gourmandise, à partager…) de toutes : les varier sur-le-champ forme un excellent exercice et exemple de richesse à apprendre à forger, eux aussi, par les élèves ; cela devant ridiculiser l’obsession souvent totalitaire en son terrorisme du seul savoir (et réciter) par cœur…

    …

    Elle connaît diverses manières d’enseigner _ qu’elle est capable d’alterner, au besoin, comme pour le plaisir… _,

    fait varier les exercices _ sachant jouer et surprendre, et d’abord ne jamais lasser _,

    ménage des différences de temps et des rythmes _ la conscience de quiconque n’étant jamais uniforme ; cf ici encore l’exemple et modèle de ce que réussit le musicien en sa musique.

    …

    Elle montre qu’elle n’est pas la seule à enseigner _ l’élève pouvant toujours se référer, aussi, déjà, aux livres ; je suis personnellement partisan de la comparaison, à l’occasion et comme en s’amusant, avec ce que proposent les (meilleurs) manuels, et en les comparant, entre eux aussi : nul n’est jamais une perfection ; étant entendu que le jugement (de chacun) doit toujours demeurer vigilant et actif, ne devant jamais rien prendre (nulle thèse, nulle opinion) pour immédiat argent comptant ! _

    et peut enseigner avec d’autres _ en un « horizon des esprits«  qui peut être réjouissant, y compris à travers ses différences, voire divergences : à chacun d’apprendre peu à peu à sereinement en juger…

    …

    Le bon professeur, dira-t-on encore,

    traite ses élèves avec énergie _ il en faut beaucoup, en effet : mieux vaut ne pas être dépressif, ni trop mélancolique ; malheur à celui que sa forme du jour ou de l’heure trahit… _

    mais aussi avec gaieté _ apprendre (comme vivre, exister ; mais les deux sont si intimement liés !..) doit toujours être une fête ! Cf le sublimissime passage que Montaigne consacre, avec beaucoup d’humour et d’ironie, à la fois !, à l’expression « passer le temps » dans l’ultime chapitre de ses Essais (III, 13, De l’expérience) : j’y reviens souvent ! _,

    en tous les cas sans brutalité _ en s’efforçant de ne jamais céder aux impulsions d’énervement, voire de colère un peu trop chaude ! Prendre sur soi fait partie du sang-froid élémentaire nécessaire…

    …

    Il connaît la vie _ avec, si possible, largesse _,

    au moins de manière intuitive _ sans débarquer de trop frais en terrain dangereusement un peu trop neuf alors pour lui… _,

    c’est-à-dire qu’il sait _ avec un minimum d’avance, à fin de piloter-ajuster un peu mieux sa propre pratique, avec responsabilité ! _ ce qui résulte des gestes, des paroles, des événements _ et il doit s’efforcer de l’apprendre vite (avec toujours un poil d’avance sur ses élèves les plus vifs : et il y en a !)…

    …

    Il est précis et exigeant dans ses appréciations _ orales comme écrites : qui doivent être, en conséquence, justement détaillées, afin de se faire suffisamment comprendre (= avec assez d’efficacité pédagogique : c’est un facteur capital de l’autorité pédagogique à forger !).

    …

    Il peut moquer _ mais gentiment, et sans blesser jamais ! _ les manies,

    mais ne déprécie jamais les personnes _ de ses élèves, auxquelles il doit toujours laisser leurs chances : demain sera un autre jour, comme pour tout un chacun, si elles apprennent à mieux s’y prendre… _ ;

    autrement dit, il n’est jamais blessant _ c’est même là la première ligne jaune pédagogique !

    …

    Il pense que les voies d’une démarche rigoureuse _ de l’esprit _ ne sont fermées _ ad vitam æternam… _ à personne _ certains élèves ayant (seulement…) besoin d’un peu plus de temps, ou d’effort de concentration, que d’autres ; mais rien n’est jamais absolument fermé ! Il est même des rétablissements spectaculaires, même s’ils ne sont peut-être pas le cas le plus fréquent ; mais tout professeur digne de ce nom doit vraiment travailler pour ces miracles-là… _,

    et que chacun peut être amené à s’intéresser _ maintenant ou plus tard _ à ce qu’il reconnaît lui-même _ de son autorité professorale : responsable et crédible ; et on apprendra à lui faire confiance ! _ intéressant _ et qui l’est objectivement et universellement en droit ; le maître étant ici l’initiateur, le pédagogue au sens propre, qui met sur le chemin (celui d’une culture authentique et consistante)… Et on ne comprend que trop combien Denis Kambouchner doit durablement ferrailler avec les positions sinistrement relativistes d’un Bourdieu, ainsi que de celles de communautaristes, et leurs dégâts endémiques dans le fonctionnement de fait du système d’enseignement français, ces récentes années…

    …

    Il dit en somme à ses élèves : « tels que je vous vois, voici ce que je dois _ en conscience et probité : éducative, culturelle et civilisationnelle,  d’un même mouvement _ vous montrer.« 
    …

    …

    Denis Kambouchner en déduit, page 53, que

    « le bon professeur » (…) « réfléchit constamment _ voilà ! le processus est positivement infini… _ aux conditions dans lesquelles ce savoir (qu’il communique) est effectivement _ concrètement et hic et nunc _ communicable,

    …

    et ce, sous une forme qu’il faut concevoir _ pédagogiquement dans la pratique au quotidien du cours _ comme d’emblée _ oui ! et dans la richesse potentiellement infinie de sa complexité-subtilité dans le nouage des contenus, des méthodes et des relations interpersonnelles _ dynamique.

    …

    A quoi il faut immédiatement ajouter deux précisions :

    …

    d’une part si la certitude (certitude plénière et non simple appréhension _ la nuance est d’importance… _) de la nécessité _ voilà ! _ de cette communication _ en l’esprit du maître _ ne suffit pas toujours à emporter d’emblée _ et il y a tout de même toujours une certaine urgence : le temps de l’enseignement n’étant certes pas (jamais…) infini ; pas davantage qu’aucune vie… _ la conviction des destinataires _ les élèves _,

    elle est néanmoins absolument nécessaire _ en l’esprit et la conduite du maître _ à l’installation de cette conviction _ en les esprits et les comportements de ses élèves.

    …

    D’autre part, dans la mesure où ce qui est à communiquer d’un certain savoir inclut des considérations d’histoire et d’horizon _ tant pour ce qui concerne ces savoirs eux-mêmes, en quelque sorte objectivement pris en eux-mêmes ; que pour ce qui concerne leur assimilation-incorporation par les élèves, en la variété de leurs situations respectives _,

    ce savoir ne supporte aucune délimitation arbitraire ou conventionnelle _ déterminable, pas plus a priori qu’a posteriori : tout cela nécessite infiniment de souplesse et de liberté.

    …

    Non qu’il soit une totalité, et moins encore qu’il soit infini _ ce savoir _ :

    mais, par définition, il ne peut être enfermé dans des limites déterminées _ parce que l’apprentissage-incorporation de cela (de ce savoir-là), au sein de la relation pédagogique d’apprentissage (impliquant le savoir lui-même, le maître, l’élève, le groupe-classe, ainsi que tout le reste du contexte de cette situation pédagogique, et qui fait partie du monde et du moment de l’Histoire et de la culture), ne peut pas être clos a priori, ni a fortiori une fois pour toutes.

    …

    Il ne peut pas s’agir d’un enseignement fermé _ voilà ! L’ouverture y est essentielle ! et même consubstantielle !

    ..

    Ce qui précède suffit à montrer combien est arbitraire et forcée _ et fautive _ dans son principe l’opposition que l’on avance _ sinistrement _ encore aujourd’hui avec complaisance, entre le culte du savoir et le souci des élèves » _ qui constitueraient les priorités inconciliables et exclusives des uns et des autres _, pages 53-54.

    …

    Et à propos de ce qui « mobilise ainsi l’attention et les soins du bon professeur« ,

    Denis Kambouchner poursuit, page 54 :

    …

    « pour autant qu’il s’agit à la fois _ et le nouage est déterminant ! _

    de la substance d’un savoir,

    des procédures qui en sont constitutives

    et des formes de sa communicabilité

    _ les trois à la fois ! il faut en effet bien mettre l’accent sur cette essentielle et consubstantielle liaison ! _,

    …

    ce qui préoccupe à titre générique _ de sa pratique d’« enseigner« … _ le bon professeur,

    pourrait être appelé précisément _ très cartésiennement _ la Mathesis _ cf la Règle IV des Regulae ad directionem ingenii, à laquelle renvoie la note 2, aux pages 54-55 _ dans l’ensemble _ en leur nouage même _ de ses dimensions,

    autrement dit l’élévation de sa matière à son plus haut degré de communicabilité

    _ ce (processus d’« élévation« ) qui doit s’apprendre et se façonner progressivement, pour le maître, et dans la situation même (irremplaçable et au jour le jour) de l’« enseigner« , en face de, et avec, ses élèves, in concreto : cette « élévation de sa matière à son plus haut degré de communicabilité« -là se forgeant peu à peu, au fur et à mesure de l’« expérience » infiniment complexe, riche et subtile s’élaborant, jour après jour, heure après heure, moment après moment (et avec tels et tels élèves, toujours particuliers quelque part…), de l’« enseigner«  effectif…

    …

    C’est cette communicabilité _ du savoir (à enseigner) en toute la complexité et richesse de ses modalités concrètes d’enseignement sur le terrain (et sur-le-champ !) _ qui s’éprouve _ on ne peut davantage in concreto… _ dans des moments déterminés _ et toujours spécifiquement typés, oui ! _ de l’enseignement ;

    …

    mais il n’est pas question qu’elle soit obtenue ou réalisée _ ni en quelque sorte « capitalisée«  sur papier _, par le maître ;

    …

    cf sur cela les absolument passionnantes analyses de Pascal Chabot, en son tout récent (magnifique ! je lui consacrerai un prochain article !) Global burn-out, pages 74 à 79 :

    le «  »progrès subtil » qui concerne l’individu, son éducation, sa manière de vivre et de se soigner, d’enrayer ses névroses et d’imaginer la joie«  (page 75),

    est de fait distinct du « progrès utile qui a cours dans les sciences, les technologies et la culture concrète » qui «  fonctionne par capitalisation. (…) Les artefacts forment un capital en accroissement constant que l’humanité exploite pour augmenter ses connaissances et son bien-être. Le caractère exponentiel et multilinéaire du progrès technique s’explique par le mécanisme du plus qui engendre du toujours plus, comme une boule de neige » (page 74) ;

    or,  « à côté de ce progrès utile, il existe un type de développement « subtil », dont les lois obéissent à l’esprit de finesse plutôt qu’à celui de géométrie, et dont le terrain d’application n’est pas la matière, mais l’humain » (page 75) ;

    il est donc « sensé de réhabiliter et de soutenir _ et ces termes sont encore bien faibles !!! _ , à côté du progrès utile, un « progrès subtil » _ voilà la distinction principielle ! dans le premier, il y a « capitalisation » mécanique ; alors que dans l’autre il y a « initiation » toujours recommençante ! ; ce qui ne veut pas dire pour autant inefficace, stérile, ni sans progrès…  _ qui concerne l’individu, son éducation, sa manière de vivre et de se soigner, d’enrayer ses névroses et d’imaginer la joie. Ces œuvres-là sont aussi _ voilà ! _ le lieu d’un progrès, même s’il est moins tangible _ et exposable matériellement _ que le précédent » (page 75) ;

    car « ce progrès subtil ne bénéficie pas de la robustesse d’un processus qui se base sur un capital exponentiel. Au lieu de fonctionner par capitalisation, il opère par initiation _ voilà une autre distonction principielle ! _, car il faut à chaque fois tout reprendre au début. Ce progrès est le lieu des commencements (…)

    Le savoir, dans les matières humaines, s’acquiert toujours longuement, car il n’est rien sans l’expérience. On ne peut progresser dans ce qu’il y a de plus subtil en la personne, à savoir la recherche d’un équilibre passionné et serein dans la relation au monde, sans y consacrer du temps. L’éducation est le fruit de la patience. Elle est le contraire d’un don instantané.

    Il n’est pas possible (…) de télécharger le contenu du cerveau d’un enseignant dans celui de ses élèves. La solution n’est pas technologique. Et du reste, il n’y a pas de « solution », car il n’y a pas de « problème » ; mais seulement la vie qui passe à travers les générations, et qui est la matière de tous les humanismes«  (page 76) ;

    or, de nos jours (ceux de notre post-modernité ultra-libérale), « la sphère fragile de l’humain connaît une pression énorme _ dépréciative : idéologiquement aussi _ de la part des puissances techniques et économiques. Elle ne peut pas se prévaloir de résultats aussi manifestes qu’un pont superbe, ou qu’une usine performante. On n’ y fait pas de profit _ financier, pour la poche des actionnaires _, on ne peut y prétendre à des rendements énormes.

    Au contraire, le subtil frôle toujours le néant. Il est confronté aux extrêmes, aux commencements et aux fins.

    La jeune mère se penche vers un enfant qui balbutie ses premiers mots. L’enseignant transmet un savoir à des élèves distraits, baladés dans l’immensité de la mémoire du monde où ils se cherchent en vain. Le médecin tente d’expliquer à son patient que toute chose a un terme. Il paraphrase la maladie, il verbalise le caractère cyclique de la vie.

    Ce qu’ont de commun ces professions, c’est qu’elles aident à vivre. Elles accompagnent la personne dans ses progressions subtiles _ une subtilité que bien des cyniques feignent d’ignorer ! afin de mieux exploiter ceux qui la soignent et la cultivent… _ sur le chemin de l’existence, en ne s’épargnant pas la rencontre du tragique de notre condition : ignorance, mort, oubli, bêtise.

    Toutefois, dans une société extasiée _ de plus en plus totalitairement, faute d’équilibres ! _ devant le triomphe du progrès utile, cette confrontation avec la fragilité des commencements paraît intempestive et d’un autre âge. Le progrès utile, lui, ne connaît pas le néant. Il ignore les cycles et ne se confronte pas aux délicats problèmes de l’origine. Il prospère _ et enrichit ses servants _ dans un développement exponentiel ; ce qui n’estpas sans conséquences. Car cette idéologie et ses tenants sont parfois fatigués _ et c’est là un euphémisme : excédés, carrément ! _ de l’humain, pour dire les choses sans détour » (pages 76-77) ;

    « habitués aux ordinateurs et aux techniques rigoureuses, ils regardent _ de haut ! _ nos tentatives de vivre comme des œuvres _ ridicules et infructueuses _ d’amateur«  (page 78) ;

    alors que, de leur côté, « les professionnels de l’aide ne sont pas dupes. Ils savent qu’ils s’investissent dans le secteur le plus difficile. Ils n’ignorent pas que la sphère des commencements, sécrétée par la cyclicité de la vie, est l’un des refoulés majeurs de l’humanité contemporaine. Ils en ressentent la pression morale, eux, les défenseurs légitimes d’un humanisme de plus en plus problématique.

    Car l’impatience métaphysique _ en plus de socio-économique, des servants et thuriféraires de l’utilitaire et du profit financier sans limites… _ face à la condition humaine est grande. On ne manque d’ailleurs pas de leur signaler que leur participation au véritable (!) progrès de l’humanité est assez minoritaire, notamment en leur offrant des salaires qui permettent tout juste de payer les factures. L’argent reste _ lui, avec les perspectives de profit comptable le plus grand _ dans l’orbe du progrès utile : les capitalismes s’épaulent.

    La logique instrumentale impose en outre à ces métiers de l’aide des tâches administratives supplémentaires et des logiques de rentabilité financière pour évaluer les prestations. Le subtil est _ ainsi _ colonisé. Ses défenseurs, parfois, ont les traits tirés«  (page 79) : des analyses qui viennent magnifiquement à l’appui de de celles de Denis Kambouchner, de même que de celles de Roland Gori, ce n’est pas la peine de le souligner… Fin de l’incise consacrée à l’excellent travail de Pascal Chabot à propos de l’idée de la communicabilité « non capitalisable » d’un savoir (ou penser) à enseigner. _

    ..

    C’est cette communicabilité _ du savoir en l’art même de son enseignabilité, elle-même complexe et très riche ! _ qui s’éprouve dans des moments déterminés de l’enseignement,

    mais il n’est pas question qu’elle soit obtenue ou réalisée _ ni « capitalisée« , et je reprends ici l’élan de ma phrase _

    une fois pour toutes,

    …

    ni du reste qu’elle soit accessible _ à quiconque : élève ou apprenti maître… _

    sur un mode purement impersonnel _ et transférable mécaniquement (voire algorithmiquement), et c’est crucial ! Cf Buffon : « Le style, c’est l’homme même« … Et c’est en cela que l’« enseigner«  est proprement un art, et sans cesse en chantier, comme toute créativité… ; et au cœur de ce qu’est l’humanité même, à son plus vivant, de l’humanité elle-même…

    …

    …

    Le bon professeur approfondit

    ou perfectionne continûment _ voilà ! _

    la communication de sa matière _ parler (composer des phrases) comportant l’élan permanent, la dynamique d’un créer (le discours ; et cela en direction de quelque destinataire, plus ou moins présent, au moins à l’esprit du locuteur, quand ce destinataire du discours n’est que potentiel, parce que non physiquement présent, actuel) ;

    parler comportant l’élan permanent, la dynamique du créer son discours (qui devra, au final de la phrase, afin d’être positivement recevable, s’avérer cohérent et consistant ; et il le sera !) grâce aux structures (syntaxiques) ouvertes et cohérentes et consistantes, au final, de ses phrases, comme le montre excellemment Chomsky _

    dans un style qui lui est propre _ artistement, en fait, donc ;

    et parler ne peut ainsi qu’être un art, même quand il n’est encore, ou reste, que malhabile et guère gracieux…

    …

    …

    La Mathesis qu’il _ le bon professeur, donc _ a en vue _ en son « enseigner« … _

    n’est pas elle-même une théorie

    ni une connaissance

    qu’on pourrait exposer  _ et par exemple résumer…

    …

    Il s’agit d’une Idée

    au sens que Kant a donné à ce mot

    …

    _ d’une représentation puissamment régulatrice,

    d’un « concept de la raison »

    qui a avant tout une valeur dynamique _ oui ! _

    …

    et qu’aucun objet _ circonscrit, lui _ ne peut remplir.

    …

    Et dans la mesure où cette Mathesis n’est pas donnée,

    ni telle qu’elle puisse être _ jamais _ donnée,

    …

    une forme d’idéalisme _ avec toujours le risque d’un accident, puisque sans filet de rattrapage absolument assuré _ restera au principe de tout enseignement dynamique« …

    …

    …

    De l’admirable analyse par Denis Kambouchner du questionnement de Michel Foucault sur l’ »enseigner« 

    par rapport à l’aventure, plus libre et « érotique« , du « chercher« ,

    notamment à propos des scrupules foucaldiens vis-à-vis de ses propres Cours (libres : ouverts à tous publics…), et aussi par rapport à l’agrément éprouvé aux Séminaires (aux participants-intervenants plus choisis), et les deux, Cours comme Séminaires, au Collège de France,

    in le superbe chapitre « L’enseignement selon Foucault« , aux pages 301 à 329,

    …

    je pointerai ici ces magnifiques remarques de la conclusion, pages 328-329,

    quant à la « leçon à retenir _ in fine… _ de la part de Foucault«  _ selon la formulation de Denis Kambouchner page 328 _,

    …

    et contre la tentation de penser, pour Foucault lui-même (page 325) que : « enseigner, c’est _ seulement _ communiquer, avant de s’assurer _ pour validation quasi mécanique… _ qu’il est acquis, un savoir d’essence impersonnelle.

    Pour l’essentiel, ce savoir est l’héritage ou le résultat d’un enseignement _ lui-même, pour l’essentiel, et seulement, déjà _ reçu.

    Il est chose instituée _ et figée.

    …

    L’enseignant, qui reproduit _ seulement _ ce savoir,

    et le reproduit afin qu’on le reproduise _ encore _,

    ne veut rien savoir _ s’aveuglant en quelque sorte lui-même ainsi, par refus de s’auto-questionner si peu que ce soit à propos de ce savoir ; qui n’est plus, ainsi, que de l’ordre de la croyance et du croire… _

    de ce qui serait de nature à le renverser _ invalider sa valeur de vérité.

    …

    Il est donc fermé à l’invention

    et à la découverte _ péché suprême contre l’esprit !

    …

    Dire ce qu’on vient de découvrir _ de frais, en une recherche vivante _,

    avancer _ courageusement _ des hypothèses,

    dresser la carte _ vivante et en relief _ d’un travail en cours _ à la façon, par exemple de la Métapsychologie freudienne _,

    c’est, à chaque fois, autre chose qu’enseigner :

    c’est s’aventurer, provoquer, faire événement _ et voilà ce que valorise jubilatoirement Foucault.

    …

    La recherche est ici érotique par excellence _ voilà ! _,

    elle ne fait qu’un avec le mouvement de la vie et de la pensée

    _ l’enseignement et les savoirs scolaires sont du domaine, non pas proprement de la mort, mais des choses mortes et du renoncement à la vie  » ;

    …

    et alors même que,

    et contre la lettre même de ce qu’a pu écrire Foucault,

    Denis Kambouchner déduit de ses prises de position que (page 325 toujours)

    « ce que Foucault a répugné à admettre, y compris dans son propre cas,

    est que cette opposition elle-même _ entre « enseigner » et « chercher« … _ est abstraite et caricaturale ;

    …

    que « rendant compte » publiquement comme il le fait de sa recherche,

    lui-même soit en réalité un maximum d’enseignant

    _ et pas du tout « un minimum« , ainsi qu’il l’affirme et proclame : « je suis (…) un minimum d’enseignant » ! in l’entretien avec Jacques Chancel de Radioscopie, le 3 octobre 1975, page 318 (d’après Dits et écrits, tome I, page 1654) _ ;

    et que,

    d’une manière générale,

    il soit pratiquement impossible d’enseigner sans chercher _ mais oui !

    …

    Et aussi bien, ce que Foucault semble avoir refusé d’envisager, s’agissant en tout cas de l’école,

    c’est qu’un appareil « disciplinaire » tel qu’il le décrit

    n’ait pas seulement des agents, des opérateurs, des mécaniciens… _ objets, courroies de transmission pure et simple, absolument passifs _

    …

    mais que tous ses agents soient en même temps ce qu’on appelle des sujets _ actifs et créatifs : oui ! _,

    c’est-à-dire n’en soient pas absolument captifs«  !..

    …

    Voici donc « la leçon à retenir » de Foucault :

    …

    « Il y a d’abord de lui une leçon permanente et générale,

    qui tient au refus foudroyant des rhétoriques ineptes,

    à la profusion et à l’acuité des vues,

    et à l’agilité d’esprit sans pareille

    …

    qui font, par exemple, de la lecture des Dits et écrits une expérience comparable à celle des Essais de Montaigne _ rien moins !!!

    …
    Mais on peut aussi faire état d’une leçon plus particulière

    concernant l’école,

    avec l’idée que là où il y a le plus de savoir,

    il y a aussi _ oui ! et comment !! et ô combien !!! _ le plus de liberté et de libéralité.

    …

    …

    Si l’on recherche un fonctionnement de l’école qui ne soit ni désuet, ni autoritaire, ni aveugle,

    …

    on l’obtiendra en rendant le savoir offert par l’école aux élèves

    plus substantiel, plus dynamique, plus généreux

    et comme tel plus réel _ wirklich, au sens de Hegel.

    …

    Cela ne suppose aucunement, tout au contraire, qu’on conçoive la culture scolaire comme une totalité fermée.

    …

    Avec son caractère nécessairement _ du moins en partie, statutairement _ normé,

    cette culture _ de l’école et à l’école _ ne peut être _ pour reprendre les termes de l’Antiquité _ qu’une « culture préparatoire » _ propédeutique _

    destinée à ouvrir sur une « culture perfective » _ plus poussée (et créative, potentiellement), ensuite, mais dans l’élan de la dynamique engagée ! _

    de régime plus individuel et plus libéral.

    …

    Il faut donc qu’elle admette, sur un mode autre que conjuratoire,

    qu’il y a quelque chose _ de vraiment substantiel (et parfaitement objectif) _ au-delà d’elle,

    et d’une certaine façon qu’elle le montre

    et le préfigure _ cette « culture scolaire« , déjà, dans ses contenus abordés comme dans les modalités joyeuses de sa découverte curieuse… _,

    …

    moyennant quoi sa propre normativité

    sera aussi réfléchie, mesurée, raisonnable

    qu’elle peut être _ et non aveuglément fermée et figée, ainsi qu’intimidante et paralysante, voire terrorisante _,

    …

    en même temps qu’elle fera place dans une certaine mesure

    à la dimension « initiatique » _ oui ; nous retrouvons ici une autre intuition de Pascal Chabot, dans le tout récent (janvier 2013, lui aussi) Global burn-out… _

    qui hante _ mais comme une belle muse véritablement inspiratrice, non comme une sirène dangereusement traitresse _

    et soutient encore

    tout enseignement digne _ en effet ! _ de ce nom« , pages 328-329.

    …

    …

    Tout cela,

    dans la précision de sa probité patiente très éclairante,

    et renouvelée de contribution en contribution, année après année,

    est, à son tour, merveilleusement inspirant

    et dynamisant…

    …

    En attendant, peut-être, un chapitre nouveau de Denis Kambouchner

    sur ce qu’est l’ »enseigner » selon Montaigne,

    et un autre

    sur ce qu’est l’ »enseigner » selon Alain :

    …

    deux grands maîtres joyeux et positifs de la modernité réaliste

    mais non machiavélique,

    à propos de ce que doit être la place _ cruciale ! _ de la « culture de l’âme« 

    dans la formation accomplie

    de « sujets » vraiment « humains« 

    épanouis…

    …

    Titus Curiosus, ce 14 mars 2013