Étiquette : pragmatisme

  • Améliorer la démocratie (en France) : une superbe contribution de Guy Carcassonne

    Sans commentaires _ ou presque ! _, pour une fois, de ma part,

    …

    je répercute sur ce blog les très judicieuses propositions (au service d’une démocratie authentique !)

    _ le diable se cachant durablement dans les détails ;

    surtout quand on refuse obstinément de les « régler«  ! _

    de ce constitutionnaliste éminentissime qu’est Guy Carcassonne :

    …

    contre le cumul des mandats électoraux en France,

    …

    publiées hier sur le site du Monde,

    et parues dans l’édition papier du journal datée de ce mardi 4 mai 2010.
    …

    …

    « Constitutionnaliste français réputé, Guy Carcassonne a été conseiller (Relations avec le Parlement) auprès de Michel Rocard, alors premier ministre (1988-1991). En 2007, il a participé au « Comité de réflexion sur la réforme des institutions » présidé par Edouard Balladur. Il est, notamment, l’auteur de « La Constitution«  (Points Seuil, dernière édition le 6 janvier 2009) »

    _ précise aussi la rédaction du journal…

    …

    …

    « Cumul des mandats, le piège« …

    …

    « Le cumul des mandats est une plaie. Il faut la cautériser _ d’urgence et enfin ! notre démocratie ne s’améliorant pas ! Rien n’interdit de le faire intelligemment _ certes ! Reprenons tour à tour chacune de ces trois affirmations. Que le cumul soit une plaie tient d’abord à cette évidence, que l’on connaît au moins depuis Goldoni : même Arlequin ne peut servir convenablement deux maîtres. La nation et les collectivités territoriales ont des intérêts qui peuvent être différents voire, à l’occasion, s’affronter. Celui qui est élu des deux penchera d’un côté et abandonnera l’autre. La confusion des genres nuit toujours à l’un d’entre eux au moins, quand ce n’est pas aux deux. Or représenter la nation est une occupation qui est bien digne d’un plein-temps _ en effet ! _ et qui s’exercera d’autant mieux _ eh oui ! _ que l’on n’aura que cela à accomplir, ce qui est déjà beaucoup. Ne pas l’admettre est intrinsèquement choquant.

    …

    Ensuite, s’il est vrai que le cumul n’est certes pas le seul motif de l’absentéisme, peut-être même pas le premier, il en reste un, puissant, et l’on mesure chaque jour la difficulté de renforcer une institution parlementaire que ses membres persistent à déserter quand trois jours de présence et de travail effectifs changeraient tout en bien _ voilà.

    …

    Si, à la rigueur, le cumul pouvait se comprendre dans la France centralisée de jadis, où il mettait un peu de liant entre le centre et la périphérie, il est tout à fait hors de saison depuis que la décentralisation a confié des responsabilités lourdes et éminentes aux élus locaux, lesquels, au demeurant, bénéficient, dans leurs relations avec l’État, des facilités de toutes sortes que leur offrent les techniques d’aujourd’hui : on peut contacter un bureau ministériel sans pigeon voyageur ou nuits passées dans un train à vapeur. Ce cumul, enfin, est un désastre politique puisqu’il bloque le renouvellement et la diversité d’un corps électif que menacent le vieillissement, l’homogénéité et, avec eux, la sclérose _ oui, oui…

    …

    Plusieurs centaines de parlementaires en situation de cumul, cela signifie plusieurs centaines de mandats, parfois importants, fermés aux femmes, aux jeunes, à la diversité, qui en auraient pourtant grand besoin et nous tous avec eux. Il y a davantage, presque plus grave encore. La tendance est assez naturelle _ hélas ; et bien difficile à « remonter« … _ qui conduit chaque élu à se méfier de tout nouveau venu de son propre parti, surtout s’il semble prometteur. Ne va-t-il pas chercher à prendre la place ? Le plus sûr est alors d’occuper soi-même tout le terrain disponible.

    …

    En cumulant, on s’épargne une concurrence interne qui pourrait se révéler dangereuse _ pour soi. Résultat ? On s’active à écarter les talents _ oui, oui _ menaçants, auxquels on tend à préférer la médiocrité _ mieux contrôlable _, celle qui ne peut pas faire d’ombre. Dans les autres pays, au contraire, l’arrivée de candidats jeunes et doués est encouragée, saluée. L’impossibilité du cumul diminue la menace et, pour tous les mandats, il devient de l’intérêt bien compris de chacun _ = tous ! _ de faire émerger le meilleur candidat, plutôt que de voir celui qui est déjà en place investir _ pour lui d’abord (cf Machiavel) _ tout l’espace.

    …

    La réforme intervenue en 1985 avait au moins eu le mérite de limiter le cumul à deux mandats, mettant fin au délire antérieur dans lequel le même, Jean Lecanuet ou Louis Mermaz par exemple, pouvait être simultanément conseiller municipal, maire, conseiller général, président du conseil général, conseiller régional, président du conseil régional, député ou sénateur et encore, pour faire bonne mesure, parlementaire européen ! Mais ce retour à moins de déraison s’est traduit _ par une spirale vicieuse _ par l’extension de cette déraison même, le cumul étant devenu quasi-systématique.

    …

    Il n’est pas un phénomène ancien. En gros, il concernait environ 30 % des députés sous la IIIe République, 40 % sous la IVe. Dans un premier temps, la Ve avait poursuivi cette tendance à la hausse avant, brutalement, de l’accélérer. Après les élections législatives de 1973, 30 % des députés encore ne détenaient que ce seul mandat. Mais un hasard allait _ hélas _ tout changer _ en pire…

    …

    Dans la foulée de la présidentielle manquée de peu en 1974, des élections cantonales eurent lieu, en 1976, auxquelles le Parti socialiste renaissant présenta des jeunes en très grand nombre. Le scrutin ayant été un succès, beaucoup furent élus et se trouvèrent alors candidats naturels aux élections municipales qui intervinrent en 1977.

    …

    Nouveau succès qui porta les intéressés, jouissant désormais de plus de notoriété, à représenter leur formation aux élections législatives de 1978. La gauche les perdit, mais tous ceux de ses membres qui étaient de nouveaux députés entrèrent au Palais Bourbon déjà lestés d’un autre mandat, voire deux ou plus. La victoire de 1981 paracheva le phénomène à gauche.

    …

    La droite, de son côté, avait compris la leçon _ de pragmatisme _ et la reprit à son compte dans les scrutins successifs de 1982, 1983 et 1986. Depuis, le cumul s’est installé à plus de 90 % _ voilà ! Et quand, passagèrement, son taux diminue, ce n’est pas l’effet d’une volonté, mais seulement de la défaite qu’ont subie les aspirants au cumul qui avaient le malheur d’appartenir au camp défait. A cela que les Français ressentent, si l’on en croit les sondages, les partisans du cumul opposent toutes sortes d’arguments _ rhétoriques…

    …

    Le premier serait celui du choix des électeurs rendus, par leur vote, premiers responsables du cumul. Mais quel choix ont-ils vraiment ? Lorsque le candidat qui représente leurs convictions détient déjà un mandat, ses électeurs n’ont d’alternative qu’entre se résigner au cumul ou voter contre leurs convictions. Est-ce un véritable choix ?

    …

    Le deuxième argument excipe du contact _ voilà ! _ que le cumul permet avec le fameux terrain, et ses réalités _ prégnantes. Ah bon ! Donc les députés français seraient ainsi nettement meilleurs que tous les autres au monde qui, eux, ne cumulent pas ? On ne sait s’il faut être ravi ou inquiet de l’apprendre. En réalité, nul besoin d’un mandat local pour rester proche des électeurs, en ressentir l’état d’esprit et les besoins. Le mode de scrutin, majoritaire et uninominal, interdit _ suffisamment, déjà _ au député qui souhaite sa réélection de négliger sa circonscription et la proximité avec ceux qui y vivent.

    …

    Le troisième argument tient à l’acquisition d’expérience que le cumul autorise. Il est un peu plus sérieux, mais guère. En France jadis, et partout ailleurs aujourd’hui, une sorte de cursus honorum classique conduit à des fonctions locales qui, plus tard, ouvrent la voie au mandat national. Cela produit ainsi des élus déjà expérimentés mais encore disponibles. Carrières locale et nationale peuvent se succéder, non se confondre ou se superposer.

    …

    Quant au quatrième argument, celui selon lequel le mandat parlementaire permet d’obtenir plus _ ah ! ah ! _ pour la collectivité qu’on dirige, il est à la fois douteux et doublement honteux : d’une part, il place la fonction nationale au service exclusif _ hélas ! _ de la fonction locale, ce qui est une aberration théorique et pratique ; d’autre part, il créerait, s’il se vérifiait, une iniquité injustifiable au détriment des collectivités dont le premier responsable n’est pas parlementaire. Or comme il y a 920 parlementaires et près de 37 000 collectivités territoriales…

    …

    Mais, nous dit-on encore, la suppression du cumul ne serait envisageable qu’après l’adoption d’un statut de l’élu. Il n’y a plus alors qu’à chiffrer ce dernier en centaines de millions pour évacuer la réforme. Sauf que ce statut, s’il peut mériter d’être amélioré, n’est certes pas tel qu’il imposerait d’insoutenables sacrifices _ voyons…

    …

    Enfin, dernier argument, le cumul ferait partie de notre culture _ ou habitus installé… Mais de quelle culture _ un bien beau mot ! _ s’agirait-il donc ? Une culture nationale ? Nullement. Ni vous ni moi ne l’avons. Seuls l’ont ceux qui le pratiquent et leur nombre, quoi qu’excessif, ne suffit certes pas à rendre nationale une culture qui n’est donnée en partage qu’à quelques centaines de personnes.

    …

    Pour mettre fin à ces absurdités _ voilà ! _, l’idée est parfois avancée de n’interdire le cumul que touchant une fonction exécutive locale. Ainsi ne pourrait-on plus être député et maire, mais pourrait-on demeurer député et conseiller municipal. Ce compromis ne présente pas de mérites en lui-même. Il n’aurait de sens qu’à défaut d’une prohibition plus radicale, mais pourquoi donc faudrait-il renoncer à celle-ci ? De plus, dans un tel système, se développerait la pratique _ hypocrite _ du contournement par lequel un parlementaire confierait la municipalité à un prête-nom, tout en continuant à agir comme son véritable patron. Ni la démocratie ni l’efficacité n’ont rien à y gagner _ en effet.

    …

    Oui, donc, il faut cautériser la plaie. Mais seule la loi peut le faire car le cumul, aussi longtemps qu’il n’est pas juridiquement interdit, est politiquement _ = pragmatiquement : la norme dominante ces temps-ci… _ obligatoire. Il est vrai que le maire est souvent le meilleur candidat à la députation (et parfois vice-versa). De ce fait, le détenteur d’un seul mandat, même sincèrement acquis au non-cumul, subira des pressions de son parti, de ses militants, pour briguer un siège que, sans lui, ils craignent de ne pas conquérir. L’intéressé ne pourra se soustraire à ce qui devient une exigence _ de succès.

    …

    S’ajoute encore la volonté, compréhensible, de renforcer une position menacée _ Arnaud Montebourg a dû s’y résigner après avoir failli perdre, en 2007, son mandat de député _ soit dans le souci d’améliorer ses chances de réélection, soit, à défaut, dans celui de se prémunir contre une disparition complète en cas d’échec. L’on constate ainsi que tout _ ou presque _ milite, rationnellement, pour contraindre les élus au cumul, lors même qu’ils le réprouveraient.

    …

    C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’est malheureusement pas au pouvoir d’un seul parti de donner le bon exemple, en escomptant sa contagion _ vertueuse. L’avantage concurrentiel qu’il pourrait tirer de sa vertu _ voilà _ ne pèserait guère au regard du handicap électoral qu’il s’infligerait à lui-même. Pis ! Le dommage qui en résulterait dissuaderait définitivement les autres de le suivre dans cette voie. Quelque sympathie que l’on puisse avoir pour une démarche courageuse, elle s’incline devant ce que cette même démarche pourrait avoir de suicidaire et, partant, de contre-productif _ en effet…

    …

    Cautériser la plaie implique donc de trancher définitivement _ si possible : sans tentation de repli et retour en arrière _ la relation incestueuse qu’ont entre elles les carrières nationale et locale. Seule la loi en a les moyens. Elle peut le faire intelligemment _ voilà où se situent les propositions ici du constitutionnaliste Guy Carcassonne…

    …

    Il existe un obstacle technique. En effet, seule une loi organique peut _ constitutionnellement, donc _  interdire le cumul aux parlementaires. Or celles des lois organiques qui sont relatives au Sénat imposent l’accord de ce dernier. Comme il est impossible de l’y contraindre et peu probable _ pragmatiquement _ qu’il le donne jamais, ne restent que soit un référendum, soit un interdit qui ne s’étende pas aux sénateurs.

    …

    Cette seconde formule pourrait être avantageuse. Lorsque le cumul existe à l’étranger, c’est toujours dans la seconde chambre. En outre, puisque celle-ci, constitutionnellement, « assure la représentation des collectivités territoriales », il n’est pas indécent qu’elle soit largement composée d’élus locaux. Signalons un autre avantage. Si le cumul, interdit à l’Assemblée, restait autorisé au Sénat, nombre de grands élus migreraient d’une chambre à l’autre, peuplant ainsi la seconde de personnalités de premier plan, en pleine activité et exerçant des responsabilités importantes. Si les présidents de conseils régionaux ou généraux et les maires n’ont pas leur place au Palais Bourbon, ils pourraient l’occuper au Palais du Luxembourg pour le plus grand bénéfice de tous _ voilà…

    …

    Comment les choses pourraient-elles se passer ? S’il faut s’en remettre à la « bénévolence » des premiers intéressés, on risque d’attendre quelques décennies encore _ = les calendes grecques. Lionel Jospin avait déjà fait une tentative que sa propre majorité avait réduite à néant puisqu’elle avait exigé que l’interdit s’appliquât aux sénateurs, sachant _ ah ! ah ! _ que ces derniers n’y consentiraient pas, ce qui advint.

    …

    Alors quel autre cheminement ? L’optimiste escomptera la répétition _ conjoncturelle _ du scénario qui avait conduit à l’adoption du quinquennat présidentiel : Jacques Chirac ne le voulait pas mais, sachant que les Français y étaient favorables et que son principal concurrent l’annoncerait, il n’avait pas voulu lui abandonner cet avantage.

    …

    De la même manière si, en 2012, l’un des finalistes présumés promet la fin du cumul et que le scrutin s’annonce disputé, alors l’autre se trouvera obligé de faire pareil. L’un et l’autre devront se prononcer clairement : soit le référendum et la prohibition pour tous, soit la voie parlementaire et l’interdit pour les seuls députés, lesquels ne pourront refuser de traduire ce sur quoi le président nouvellement élu et, sans doute, eux-mêmes se seront engagés.

    …

    Enfin, si cet espoir se révélait infondé, subsisterait la possibilité d’un référendum d’initiative minoritaire. Rappelons _ assez utilement ! _ qu’il y faut le soutien de 184 parlementaires et d’un dixième des électeurs. Plutôt que de persister dans la démarche masochiste qu’ils envisagent aujourd’hui, les socialistes, notamment, pourraient apporter les parrainages nécessaires et il est probable que les électeurs, même fidèles à d’autres formations, ne rechigneraient pas à apporter leur concours pour mettre fin à une pratique qui semble tous _ oui, oui ! _ les indisposer fort. Déjà, des étudiants, des citoyens, envisagent une mobilisation en ce sens.

    …

    Quant à la transition à ménager, elle sera assez simple. Aux élections municipales de mars 2013, puis aux cantonales et régionales, éventuellement fusionnées en 2014, les parlementaires qui seraient élus devraient, dans le mois suivant, opter entre leur mandat national ou local pour n’en retenir qu’un seul.

    ..

    Ne restera plus à régler que cette autre loufoquerie _ mais oui ! _ par laquelle on voit des ministres exercer des responsabilités locales. Sa volonté avait suffi à Lionel Jospin pour l’interdire aux membres de son gouvernement. Cette volonté, hélas, n’a pas survécu à son départ et ses successeurs ont eu la faiblesse _ en effet _ de ne pas l’imposer. En droit, il y faudrait une révision non plus de la loi organique mais de la Constitution elle-même. Au moins les candidats à la prochaine élection présidentielle pourront-ils être appelés à se prononcer également sur cette question, et l’on est prêt à parier qu’ils feront alors surenchère de rigueur, ce qui devrait suffire à régler le problème en attendant que se présente l’occasion de retoucher à ce propos notre loi fondamentale.

    …

    La voie n’est pas encore dégagée, mais le cumul luit peut-être de ses derniers feux. Il serait plus que temps qu’ils s’éteignent et les Français seraient les premiers à s’en satisfaire ; ce qui, en démocratie, n’est _ certes ! _ pas tout à fait indifférent. Cumulatio delenda est.


    Guy Carcassonne est professeur de droit public à l’université Paris-Ouest Nanterre-la Défense…….
    Titus Curiosus, ce 4 mai 2010

  • Penser le post-néolibéralisme : prolégomènes socio-économico-politiques, par Christian Laval

    Mercredi dernier, 14 avril 2010, Christian Laval était l’hôte de la Société de Philosophie de Bordeaux et de la librairie Mollat, dans les salons Albert-Mollat, copieusement remplis _ et avec une très remarquable qualité d’attention de la part de l’assistance _, pour la cinquième et dernière conférence de la saison 2009-2010 de notre Société.
    …

    Le « sujet«  _ déterminé en accord avec Barbara Stiegler, en charge de la présidence _ en était « Néolibéralisme et économie de la connaissance«  : le podcast de cette conférence, particulièrement clair, alerte et passionnant, dure 60 minutes…

    …

    C’est la lecture de La Nouvelle raison du monde _ essai sur la société libérale de Pierre Dardot et Christian Laval, aux Éditions de La Découverte ;

    ainsi que les applications de ses dispositifs, plus spécifiquement, aux sphères de l’enseignement et de la recherche _ soient les domaines (et institutions) de la constitution et de la diffusion de la connaissance _ ;

    …

    qui a (et ont) incité Barbara Stiegler à inviter Christian Laval à éclairer le public sur les enjeux culturels _ et civilisationnels ! _ de ce bouleversement majeur, d’ampleur considérable ! qui affecte et les rapports sociaux et la conception de la subjectivité même, selon les intuitions lumineuses de Michel Foucault, en ses dernières leçons au Collège de France :

    …

    Le Gouvernement de soi et des autres _ Cours au Collège de France. 1982-1983

    …

    &  Le courage de la vérité _ Le Gouvernement de soi et des autres Cours au Collège de France. 1984 (de février à mars) ;

    Michel Foucault meurt le 25 juin 1984…

    …

    Voici, déjà _ farci de quelques précisions de mon cru _, la fort éclairante quatrième de couverture de La Nouvelle raison du monde _ essai sur la société libérale :

    …

    « Après la crise financière de 2007-2008, il est devenu banal de dénoncer l’absurdité _ ravageuse _ d’un marché omniscient, omnipotent et autorégulateur. Cet ouvrage montre cependant que, loin de relever d’une pure «folie», ce chaos procède d’une rationalité dont l’action est souterraine, diffuse et globale _ d’ampleur considérable et à l’échelle de la planète. Cette rationalité, qui est la raison _ la ligne de force (de fait), comme la justification (de droit revendiqué, au moins…) _ du capitalisme contemporain, est le néolibéralisme lui-même _ voilà.

    …

    Explorant sa genèse doctrinale _ dans l’histoire des idées de l’Occident depuis les XVIIème et XVIIIème siècles, en Angleterre et en Écosse, pour commencer… _ et les circonstances politiques et économiques de son déploiement _ depuis l’arrivée au pouvoir (politique) des équipes soutenant Margaret Thatcher et Ronald Reagan, tout d’abord _, les auteurs lèvent les nombreux malentendus qui l’entourent : le néolibéralisme n’est ni un retour au libéralisme classique _ celui développé à partir des thèses de John Locke et d’Adam Smith _ ni la restauration d’un capitalisme «pur» qui refermerait la longue parenthèse keynésienne.

    …

    Commettre ce contresens, c’est ne pas comprendre _ bien dangereusement… _ ce qu’il y a précisément de nouveau _ voilà ; et de probablement irréversible, du fait de son ampleur et de sa vitesse de mise en œuvre : considérables _ dans le néolibéralisme _ qu’il faut donc, et urgemment, correctement penser : si l’on veut le contrer !..

    …

    Son originalité _ voilà ! _ tient plutôt d’un retournement que d’un retour : «Loin de voir dans le marché une donnée naturelle _ idéologiquement _ qui limiterait l’action de l’État, il se fixe pour objectif _ on ne peut plus pragmatique _ de construire le marché _ voilà ! sur ces questions (de naturel et artificiel), on se rapportera avec profit à l’ouvrage essentiel de Clément Rosset L’Anti-nature !  _ et de faire de l’entreprise le modèle _ structurel _ du gouvernement des sujets» _ comme l’a révélé l’intuition lumineuse de Michel Foucault dès le début de la décennie 80… Par des voies multiples, le néolibéralisme s’est imposé _ de fait, tout particulièrement en la première décennie du XXIème siècle ! _ comme la nouvelle raison du monde, qui fait de la concurrence _ voilà _ la norme universelle _ et exclusive ! _ des conduites ; et ne laisse intacte _ totalitairement, par là ! _ aucune sphère de l’existence humaine, individuelle ou collective _ voilà qui déborde considérablement du seul champ de l’économie !

    …

    Cette logique normative _ détruisant, tel Attila, tous ses obstacles _ érode jusqu’à la conception classique de la démocratie _ ce qui n’est tout de même pas rien ; particulièrement en France… Elle introduit des formes inédites d’assujettissement _ des personnes : voilà ! _ qui constituent, pour ceux qui la contestent, un défi politique et intellectuel inédit _ tant théorique, à penser, que pratique, à combattre et surmonter, donc…

    …

    Seule l’intelligence _ à construire _ de cette rationalité _ à démonter en sa mécanique (tant destructive que constructive) _ permettra de lui opposer _ avec quelques chances de succès _ une véritable résistance et d’ouvrir un autre avenir » _ civilisationnel, lui : là-dessus, se reporter au plus que jamais d’actualité L’Institution imaginaire de la société, de l’excellent Cornelius Castoriadis…

    …

    …

    Ce que personnellement je retire de la conférence de Christian Laval mercredi soir dernier,

    c’est l’urgence _ tant pratique que théorique _ d’une anthropologie faisant le point _ up to date _ sur ce qui est là détruit, par ce néo-libéralisme ; et sur ce qu’il faut aider et à préserver et à développer, a contrario de la misérable _ davantage encore que pauvre, réduite, simpliste : paresseuse ! et dépourvue d’imagination qualitative ! _ « employabilité« , en les hommes…

    …

    Un des paradoxes de la situation présente _ avec l’extension rapide et difficilement résistible, par sa massivité, de ce néo-libéralisme _

    étant l’hostilité des inspirateurs de ce néo-libéralisme, Hayek et von Mises, à la logique de la planification ! ainsi que leur éloge de l’ignorance (de tout ce qui peut être jugé inutile) !…

    …

    D’où l’expression de « prolégomènes«  du titre de cet article.

    …

    Par là,

    faire le point sur les racines du pragmatisme utilitariste :

    chez un Jeremy Bentham, pour commencer ; mais aussi chez un Friedrich Hayek et un Ludwig von Mises ; et un Théodore Schultz et un Gary Baker ;

    afin d’éclairer ses actuelles applications à l’échelle _ cruciale pour nous, Français, notamment, parmi les autres membres de l’Union européenne _ des directives européennes ;

    ou dans un rapport _ « d’orientation sur l’université et la culture« … _ de Jean-Pierre Jouyet et Maurice Lévy à destination de Nicolas Sarkozy _ en 2008 ; mais ne pas oublier non plus que Jean-Pierre Jouyet faisait partie des « conseillers«  de Ségolène Royal en 2006-2007… _,

    est plus qu’utile : nécessaire !

    …

    Au nom du réalisme de l’efficacité, de la raison de la rentabilité économique (= maximiser les gains en diminuant le plus possible les coûts

    _ mais « coût«  pour qui ? qui tire, ici, les marrons du feu ? et qui brûle (= est brûlé) ? et est passé par « profits et pertes« , en ce drolatique jeu de bonneteau ?.. quid d’une expression telle que « ressources humaines«  ?.. hommes-moyens, mais pour quelles fins, donc ?.. et de qui ?.. _ ),

    …

    c’est à la fois l’ensemble des relations (de convivialité, d’affection, de reconnaissance : au-delà des critères de l’intérêt !!!) de chacun aux autres _ cf ici mon article du 11 novembre 2008 « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie » à propos du judicieux travail de Michaël Foessel La Privation de l’intime ! _ ;

    sans compter, aussi, la solidarité, la fraternité, la générosité, l’amitié ou l’amour vrais!

    …

    ainsi que le statut de l’identité même _ terriblement appauvri ! survivre, consommer, s’enrichir, individuellement (et égoïstement)… : sans désirs vrais, ni sentiments ! _ de la personne

    qui se voit attaqué, réduit, détruit !

    …

    Et pour quels misérables _ bling-bling (selon un misérable standing)… _ « profits » ?..

    …

    Il y a là matière à résister, en faveur d’un sujet « humain » vraiment actif et créateur de perspectives ouvertes et généreuses de vraie vie !..

    …

    …

    Jeudi 15 avril dernier _ le lendemain même de la conférence de Christian Laval _,

    en une double page de Libération, dans la rubrique « Économie » (pages 14-15),

    …

    un significatif article générique _ signé Catherine Maussion _, intitulé « Internet en toile de fonds« , et sous-titré « Les jeunes grands patrons français du web se réunissent (et s’affrontent) pour investir dans les start-up«  ;

    accompagné de trois portraits de fondateurs de « fonds » :

    …

    Pierre Kosciusko-Morizet (un des 3 patrons du fonds Isai Developpement _ et patron de Price-Minister) : « Le credo du coach« ,

    …

    Marc Simoncini (fondateur-patron du fonds Jaina Capital _ et créateur de Meetic) : « Le concret avant tout« ,

    …

    & Xavier Niel (fondateur-patron du fonds Kima Ventures _ et patron de Free) : « La mise à tout va« .

    …
    La fonction de ces fonds :

    aider _ financièrement (et de leurs conseils avisés) _ à « faire émerger des géants européens » d’Internet.

    …

    « Avec la crise, les fonds sont devenus beaucoup plus frileux ; il y a un trou dans la chaîne de financement« , confie Simoncini.

    « Ces nouveaux investisseurs de la Toile joueraient donc sur la prise de risques assumée. « Ce qui manque en France _ ajoute Marie-Christine Levet (Jaina) _, c’est l’argent pour l’amorçage« … « Nous, on en a bavé, il faut aider les jeunes« .

    …

    « De là à en faire des philanthropes du Net ? Les fonds ne veulent pas du virtuel. Mais du retour. Isai veut rendre deux à trois fois leur mise aux investisseurs au bout de huit ans. « L’idée, c’est d’accompagner les boîtes, puis les revendre », dit-on à Jaina Capital _ avec plus-value ; mais cela va sans dire… Avant de recommencer ailleurs«  :

    telle est la conclusion de la présentation de Catherine Maussion, page 14 de Libération.

    …

    Et Xavier Niel, in « La mise à tout va« , interrogé et présenté par Catherine Maussion :

    …

    « Niel guette des « projets simples » qu’il prend au sortir du nid et dans lesquels il mettra « des petits tickets », entre 5 000 et 150 000 Euros. A un rythme affolant : un investissement par semaine pour faire germer _ voilà _ une centaine de petits business. Niel se défend d’être« dans la recherche du profit immédiat ». La preuve : « On fait dix trucs bancals et on est content à la fin quand il y en a un qui marche ». Sur45 à 50 dossiers « faits » avant Kima Ventures, il recense 15 à 20 sociétés qui « bougent encore » ; 15 à 20 qui ont sombré ; 15 à 20 qui continuent doucement leur chemin. « Je ne suis pas sûr d’avoir gagné de l’argent » _ c’est de l’ordre du jeu… Sauf avec Deezer _ toutefois. « Un carton », souffle-t-il. Un retour sur investissement multiplié » par 40 ou 50″… »… Bingo !

    …

    Voilà l’illustration même de la logique _ ludico-financière : à vide !.. _ d’ »innovation » du néo-libéralisme : en matière de recherche _ et création d’entreprises, ici.

    …

    En matière d’enseignement, la norme est celle de la « compétence« , mise en valeur strictement comme « employabilité«  _ pression des coûts et de la rentabilité « obligeant«  !

    …

    Et en ce qui concerne « la valeur économique«  des services et des produits, « la valeur d’usage n’est que le support de la valeur d’échange« , a dit en son exposé Christian Laval.

    …

    Quel sens y a-t-il à réduire tant d’existences humaines,

    et même tant de compétences possibles _ combien de Mozart seront ainsi assassinés ? mais en anglais, « marketable skill«  désigne plus crûment un « savoir-faire négociable sur le marché«  : une « employabilité« … _,

    à de si mesquins et avares calculs ?..

    …

    Qui en « profite » ? Au secours !!!

    …

    André Malraux rapporte ce mot _ bien intéressant _ de Staline à De Gaulle : « A la fin, c’est la mort qui gagne«  ; il suffirait, ainsi, de sur-vivre un peu plus longtemps que ses victimes. Soit la logique du crime des mafieux…

    …

    Ou encore : « Après nous le déluge !« … Sans responsabilité ; à l’heure de « Crime et châtiment« …

    …

    Une autre conception du vivre, du faire _ voire créer _ et du vivre-ensemble, plus fraternelle _ car les dégâts sociaux de la concurrence généralisée sont terribles ! _, doit être pensée et proposée, face à cette dévastation vide qui se répand…

    …

    Penser (et construire) le post-néolibéralisme : voilà la tâche…

    …

    A condition que les politiques alternatives (socio-démocrates, par exemple…) ne « se rendent » pas, comme elles l’ont fait depuis bientôt trente ans, à cette logique « réaliste« 

    _ « There is no alternative » : les autres font ainsi… Un des grands maux de notre pauvre Europe… _

    de la « modernité » marchandisée…

    …

    Un Jean-Pierre Jouyet est passé directement de l’équipe de Ségolène Royal en 2006-2007, au gouvernement nommé par Nicolas Sarkozy ;

    c’est Lionel Jospin qui a mis en place la loi (de gouvernementabilité) Lolf _ loi organique relative aux lois de finances _ en France, le premier août 2001 ;

    et que dire des Tony Blair et Gerhard Schröder ?.. _ et de leurs pantouflages au sortir du gouvernement ?..

    …

    Il y a du pain sur la planche… Au travail !

    …

    Pour se donner un supplément de « cœur à l’ouvrage« ,

    on peut reprendre la devise (à panache) de Charles le Téméraire (1433-1477),

    reprise déjà par Guillaume Ier d’Orange-Nassau (1533-1584 ; dont Turenne _ 1611-1675 _ est un des petits-fils) :

    …

    « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer« … 

    …

    Titus Curiosus, ce 18 avril 2010 

  • Le devenir de la « langue littéraire » en France de 1850 à aujourd’hui : un admirable travail pour comprendre ce qui menace de mort l’exception (culturelle) française et les « humanités »

    « La langue littéraire _ Une histoire de la prose en France, de Gustave Flaubert à Claude Simon » est un ouvrage, sous la direction de Gilles Philippe et Julien Piat, aux Éditions Fayard, absolument passionnant, qui explore avec une réjouissante précision d’analyse (dans le détail !) la construction dans la France d’entre 1850 et 1980 d’une langue

    …

    _ cette « langue littéraire » d’une prose un peu « artiste« , précisément… :

    de Flaubert, et des frères Goncourt à Claude Simon, en passant par Émile Zola, Charles Péguy, Marcel Proust, Jean-Paul Sartre & Roland Barthes, pour ne retenir que les plus représentatifs des représentants des divers styles qui, tour à tour, affleurent, règnent, un moment (1860, 1880, 1900, 1920, 1940, 1960, avant la défaillance des années 80), puis laissent la place à d’autres… ;

    que révèlent et analysent magnifiquement les six contributeurs à cet ouvrage : Stéphane Chaudier, Michel Murat, Gilles Philippe, Julien Piat, Christelle Reggianni et Stéphanie Smadja… _

    …

    langue ayant des fonctions idéologiques cruciales (« artistes« , « culturelles« , apparemment ; mais non sans de subtiles vraies jouissances !..) pour l’imaginaire national,

    tout particulièrement sous la III ème République,

    mais aussi en ce qui lui succède, jusqu’à aujourd’hui,

    …

    sur le déclin, puis face au renouveau, de la rhétorique :

    …

    déclin constant de la rhétorique au XIX ème siécle (avec déclin, aussi, concomitant, de l’enseignement du latin) ;

    …

    puis renouveau _ actuel _ de la rhétorique, lié au déploiement irrésistible et maintenant mondialisé du marketing au XX ème siècle…

    …

    Quid, ici, au passage, de ce « chiffon rouge » de l’« identité nationale » ?..

    …

    La rhétorique _ utilitaire : en matière de communication et de pouvoir sur l’autre _ étant l’autre de la « littérature » en matière de « langue » !..

    …

    Et la « prose littéraire » se construisant, historiquement, donc, une notable « place » entre la poésie, d’une part, et la prose scientifique _ et d’« essai« , et, encore, de pure information (communication & propagande)… _ d’autre part…
    …
    Cela permet de comprendre, en regard, le devenir (historique) de l’école (formatrice des esprits) ;

    et plus généralement de la culture (« humaniste«  :

    à distinguer, donc _ c’est ma conviction _ de ce que Michel Deguy nomme le « culturel » : pleinement idéologique, lui)…
    …
    C’est, alors, de rien moins que de la nature _ essentiellement « plastique » et « flexible » (sur cette différence, cf les travaux de Catherine Malabou : par exemple « Ontologie de l’accident _ essai sur la plasticité destructrice » ; ou « La Plasticité au soir de l’écriture _ dialectique, destruction, déconstruction« …), et donc éminemment fragile _ de l’ »humain » lui-même _ cf aussi le radical « Humain, inhumain, trop humain«  d’Yves Michaud, réfléchissant sur l’œuvre de Peter Sloterdijk (dont l’important « Règles pour le parc humain« , aux Éditions Mille et une nuits)… _ qu’il s’agit dans cette histoire des « humanités » et de leur langue,

    en partie du moins  :

    …

    la partie non strictement positive _ voire « positiviste« … _, préciserai-je, de la formation des personnes (et de ce que Walter Benjamin appelle « l‘expérience« , menacée de « destruction » ! _ jugeait-il, en les passablement inquiétantes, déjà, années 30…

    Cf là-dessus le passionnant récent ouvrage de Georges Didi-Huberman : « Survivance des lucioles« , face au « pessimisme« , à mieux « organiser« , selon lui, d’un Giorgio Agamben ; dès « Enfance et histoire _ destruction de l’expérience et origine de l’Histoire« , son premier livre publié, en 1977…) ;

    …

    celle qui rivalise, justement, avec la langue « positive » des « sciences« , surtout les plus « dures » _ mais les autres aussi (dites « sciences humaines«  ; cf les positions là-dessus d’un Pierre Bourdieu…) _, pour tenir,

    avec un succès assurément fragile et à bien mesurer, aussi, dans ses fluctuations

    …

    _ cf par exemple, « sur le terrain«  (éminemment sensible d’un réel assez décisif ! pour l’individu !), la fonction des « Grandes Écoles«  en France ; et la place, minime, pour ne pas dire infime, mais non sans une certaine aura, toutefois, des filières dites « littéraires«  par rapport aux filières dites « scientifiques » (en fait « techno-scientifiques » et même, désormais, carrément « techno-commerciales » : vers où penchent donc, de fait, ces disciplines « ingénériales«  ?.. « polytechniques » ?..) ; et les conséquences qui s’ensuivent dans les hiérarchies sociales qui, en partie assez considérable, en résultent… _

    …

    cette langue (« littéraire » ; ou des « humanités« ) en tant que partie non strictement positive de la formation « humaine » des personnes

    qui rivalise, donc _ avec ses styles ! jusques et y compris un « style«  authentiquement personnel, singulier ; comme en quelques artistes ! _, avec la langue « positive« 

    pour tenir le haut-du-pavé !.. Face au « dés-humain » et « dés-humanisant » de ce qu’affrontent (et deviennent !.. passivement ; à leur corps _ et âme ! _ défendant, même _ quand et si âme il y a…) les personnes dans les applications massives on ne peut plus effectives, et certes bien efficaces, toujours sur le terrain _ en dur ! _ du réel, du concept pragmatique managérial  de « ressources humaines » !

    …
    Soit le « dés-humanisé » de l’homme

    comme pur et simple « simple moyen« , seulement _ le reste étant sans utilité (dite alors « économique« ) ! _, dans le flux _ seul « intéressant » !.. _ des profits _ comptables _ de ventes _ qui prévalent ! voire seuls « comptent » ! _ de « marchandises » où il _ l’homme, encore _ tente de surnager…
    …
    Soit, un enjeu historique rien moins que civilisationnellement _ ou historialement, pour d’autres _ crucial ;

    …

    et qui aide, au passage, peut-être à saisir un peu mieux ce qu’a pu être et a effectivement été _ voire résiste un peu encore… _ « l’exception française »

    face au rouleau compresseur mondialisé _ globish, en version de « langue« … _ du libéralisme pragmatique anglo-saxon triomphant…
    …
    Le détail des analyses, sur 534 pages (d’une très grande richesse), des auteurs de cet ouvrage, « La langue littéraire _ Une histoire de la prose en France, de Gustave Flaubert à Claude Simon« , _ Stéphane Chaudier, Michel Murat, Gilles Philippe, Julien Piat, Christelle Reggianni et Stéphanie Smadja, je rappelle les noms de chacun de ces contributeurs remarquables ! _ est absolument passionnant !

    …

    Une mine de culture sensible de la plus haute qualité ! déjà !

    …

    Et donc un must pour l’homme cultivé !..

    …

    En plus de la grâce gratuite de ses enchantements sans nombre pour l’intelligence de la sensibilité, de l’ »aisthesis« …

    …
    Un très grand livre que ce « La langue littéraire _ Une histoire de la prose en France, de Gustave Flaubert à Claude Simon« …

    …
    Titus Curiosus, ce 30 décembre 2009

  • L’acuité philosophique d’Yves Michaud sur de vils mésusages du mot « mérite » : la lanterne du philosophe versus le trouble cynique des baudruches idéologiques

    Mardi 13 octobre prochain, à 18 heures, Yves Michaud sera présent dans les salons Albert-Mollat pour présenter au public bordelais son lucidissime « Qu’est-ce que le mérite ?« , qui vient de paraître aux Éditions Bourin…

    …

    La « quatrième de couverture«  de ce brillant petit livre de 300 pages annonce la couleur _ ou la teneur générale _ de l’ouvrage :

    …
    « Le mérite, le travail, l’effort ont fait retour dans le discours politique et dans l’opinion.

    Il faut mériter son salaire ou sa promotion ; les rémunérations doivent être fixées au mérite ; et l’on promet aux élèves méritants des décorations sur le modèle des croix d’honneur du passé.

    …

    Mais ce retour _ dans le discours politique et l’opinion _ est bizarre _ remarque, et c’est le point de départ de son enquête de « démasquage« … _ Yves Michaud : « démasquage«  du cynisme de l’idéologie, inversement proportionnel, lui, à la dose de naïveté !..

    …

    Non seulement il se produit au milieu de revendications égalitaires toujours fortes _ parmi les citoyens des États de régime « démocratique«  tout au moins ; mais la démocratie est bien en (assez) sévère « crise« , semble-t-il ; dont participe, encore, cette même idéologie… _,

    …

    mais c’est aussi un drôle de mérite _ nous y voilà ! _ qui revient _ après quelques années de mise en « sommeil«  au magasin des accessoires usagés, dépareillés…

    …

    Pas question _ cette fois « moderne« -ci ! ah ! la « modernité«  ! face à la ringardise, elle a « figure«  bien avenante !.. :

    bien des « figures«  se sont mises en place, en effet, dans le monde au moment (seconde moitié, louis-quatorzième, du XVIIème siècle : la France allait donner alors, et pour un moment, le ton en Europe, juste avant l’heure, le siècle suivant, de l’Angleterre marchande… ; cf le « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais…« , à Fontenoy ; en 1745…) ;

    au moment de la « Querelle des Anciens et des Modernes » : et ce sont les Modernes qui ne vont pas tarder à l’emporter au siècle suivant, dit, lui, « des Lumières« … _

    …
    Pas question, donc, de valeur morale, d’accomplissements humains, de bonnes actions _ d’« œuvres« … _, de vertu _ comme cela avait été le cas au Moyen-Age théologique et au XVIIème siècle aristocratique.

    …

    On parle _ en ces discours tenus par tout un chacun, ou presque, et (largement) amplifiés (surtout) par les médias : ils ont fonction, ceux-là, entre « fait«  et « droit » (il y a de l’espace, où « pousser » quelques « coins » (d’« avantages« ), tant qu’on y est…), de « légitimation« … : c’est là la fonction (bien pragmatique !) de l’« idéologie« … _

    …
    on parle
    , donc, de travail, d’efforts _ et surtout de rémunérations _ ce sont elles qu’il s’agit en effet de « justifier » (dans l’opinion) comme on ne peut plus « normales » :

    …

    là-dessus, lire les si remarquables articles de Paul Krugman, dans le New-York Times (et repris dans El Pais, en espagnol) :

    j’y ai consacré cet automne quelques uns de mes propres articles, sur ce blog, au moment des élections américaines, et des espoirs suscités par l’élection de Barack Obama :

    « avis d’expert« , le 8 octobre 2008 ;

    « de la crise ; et du « naufrage intellectuel » à l’ère de la « rapacité »« , toujours ce 8 octobre ;

    et « sur le réel et le sérieux« , le 8 novembre 2008… _

    …

    Le mérite semble _ la nuance, le doute, sinon la (re-)mise en cause, est d’importance !.. _ une sorte _ un dangereux « simili«  ! rien qu’une une contrefaçon !.. _ de droit

    …

    _ à faire reconnaître (et avaliser !) dans les mœurs (et des lois !) : par élections (démocratiques) tout particulièrement ! et en priorité ! Vox populi = vox Dei !!!

    …

    Grâce, tout particulièrement, à la très bienvenue « légalisation«  de « lois«  on ne peut plus effectives votées alors par la (on ne peut plus « légale« ) « majorité parlementaire«  :

    …

    cf, par exemple, l’éclairage presque aveuglant (!) de la situation actuelle, ces jours-ci,

    après le rejet du « Lodo Alfano«  (cf cet article-ci de La Repubblica « La Consulta: lodo Alfano illegittimo« , le 7 octobre),

    de l’Italie de Berlusconi… _

    …

    Le mérite semble _ bien dangereusement hélas pour le droit ! que devient-il entre les tripatouillages de ces faiseurs de lois ?! _ une sorte de droit à

    récompense financière _ en tout cas quelque chose qui doit _ très (et rien que) pragmatiquement ! _ payer. » Yves Michaud.

    …

    C’est pour comprendre le sens réel _ = véritable : à rebours des paillettes aveuglantes (et régnantes de fait !) de l’idéologie ! _ du mot « mérite »,

    ce qu’il cache et ce qu’il révèle _ voilà le passionnant résultat de ce très incisif travail d’élucidation d’Yves Michaud en ce « Qu’est-ce que le mérite ?« … _,

    …

    qu’Yves Michaud a écrit ce texte,

    …

    réflexion profonde

    …

    _ en effet ; entre autres grâce au très nourricier apport de ses tenants

    (autant les références théologiques premières : saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Ignace de Loyola, le cardinal Bellarmin ; et aussi Luther et Calvin ;

    que l’œuvre des moralistes classiques : La Rochefoucauld, La Bruyère)

    …

    et aboutissants

    (le passionnant travail d’élucidation des philosophes contemporains, notamment, ou au tout premier chef, anglo-saxons : à commencer par John Rawls ; et, surtout, le prix Nobel d’Économie 1998, Amartya Sen, auquel sont consacrées de très judicieuses pages ;

    …

    mais bien d’autres aussi : Anthony Giddens, Harry G. Frankfurt, Peter Frederick Strawson, Bernard Williams, Michaël Walzer, Marc Fleurbaey, Alan Dworkin, Albert Hirschman, Judith N. Shklar, Thomas Nagel, Robert Nozick, Susan Hurley, Brian Barry, Gary S. Becker) !.. _

    …

    sur quelques aspects essentiels autant qu’étranges de la société contemporaine : primes, vanités, people, VIP, Rolex…« 

    …

    En une brève « Note sur les références«  (sous-titrée « Good bye Saint Thomas ?« ), Yves Michaud remarque en ouverture de son travail (pages 11 et 12 de son livre), l’absence du concept de « mérite«  dans la plupart des « Dictionnaires«  (tel, par exemple, celui de Monique Canto, en 1996 : « Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale« …) et « Vocabulaires«  (tel, par exemple, celui de Barbara Cassin, en 2004 : « Vocabulaire européen des philosophies« ) philosophiques ; ou de théologie (tel, par exemple, celui de Jean-Yves Lacoste, en 1998 : « Dictionnaire critique de théologie« )…
    …
    La bibliographie de départ d’Yves Michaud concerne donc, malheureusement, le seul « monde anglo-américain«  : « What Do We Deserve ? : A Reader on Justice and Desert« , de L. P. Pojman et O. McLeod (OUP 1998) et « Equality, Selected Readings« , du même L. P. Pojman, avec R. Westmoreland (OUP 1997)…

    …
    Yves Michaud ajoutant, page 12 :

    « L’entrée « Desert » du « Stanford Encyclopedia of Philosophy«  sur le web htttp://plato. stanford.edu/entries/desert/ rédigée  par O. McLeod en 2008, donne une bibliographie assez riche en langue anglaise qui permettra à ceux qui le souhaitent d’aller plus loin« .

    …

    Dont acte (et merci ! pour les plus curieux)…

    …

    En passant en revue, ce matin, la presse nationale et internationale, sur le Net,

    je tombe sur ceci, qui retient mon attention :

    …

    « Il n’y a pas si longtemps encore _ un passé qui, quatre-vingts ans plus tard, semble, décidément, s’être éloigné de plus en plus vite _,

    un homme digne d’admiration _ voilà ! la « dignité de » en lieu et place du « mérite à » !.. _ était

    un être dont le courage est un courage moral _ et pas seulement une entreprise pragmatique _,

    la force une force de conviction _ effective : à rebours des seules persuasion et croyance… _,

    la fermeté celle du cœur et de la vertu _ vraie :

    les pages d’Yves Michaud sur les « fondements » de la vertu, parmi la foule des déterminations génétiques, ainsi que le « jeu«  social (et le renouveau actuel de la vogue des « jeux« ), sont passionnantes ; cf sa référence au livre de Ted Honderich « Êtes-vous libre ? Le problème du déterminisme« … _ ;

    …

    un être qui juge la rapidité _ celle, tout au moins, qui confond vitesse et précipitation ! _ puérile,

    les feintes illicites _ = indignes _,

    la mobilité et l’élan _ de simple « agitation« , ici : tout le contraire du véritable « élan«  !.. _ contraires à la dignité _ un concept fondamental, décidément, assez malmené par les temps qui courent…

    …

    Cet être, il est vrai, a fini par ne plus subsister _ tel un « vestige«  pas encore tout à fait biologiquement mort : c’était dans les décennies vingt et trente du siècle passé ; et en ce qui demeurait, dans la vieille Europe centrale, de la « kakanie« … _ que

    dans le corps enseignant secondaire

    et dans toute espèce de déclarations purement littéraires _ telle celle, « déclaration » (le terme est bien intéressant ! ) de Musil lui-même _ ;

    …

    c’était devenu un fantôme idéologique _ par un retournement de concept, cependant ! nous allons pouvoir le constater… ;

    …

    à moins que le « fantôme«  n’insiste à venir hanter quelques dernières mauvaises consciences ;

    et ne « résiste«  ; au moins sur ce mode « d’idées« -là !.. :

    sont-elles aisément tuables ? anéantissables ?..  _ ;

    …

    et la vie a dû se trouver un nouveau type de virilité » _ et de « mérite » ?.. : plus « modernes«  !!! _,

    …

    peut-on lire au très lucide, aussi, chapitre 13 de « L’Homme sans qualités » de Robert Musil,

    quand le personnage d’Ulrich, qui n’en finissait pas de douter de la valeur (effective) de ses travaux scientifiques, lit quelque part ces mots : « Un cheval de course génial » :

    …

    soit un véritable coup de massue pour lui ;

    comme la confirmation qu’il est décidément « un homme sans qualités« …

    …

    En cette œuvre majeure _ « L’Homme sans qualités« … _ de notre modernité (si largement kakanienne !), fruit d’une entreprise de plus de vingt ans, des années 20 du siècle passé, et interrompue à la mort brutale de Musil, en avril 1942...

    …

    J’emprunte ici cette « réflexion«  à un article suggestif de Frank Nouchi, « Le temps des « fantômes idéologiques »…« , dans Le Monde en date pour l’édition papier de ce samedi 10 octobre 2009…

    …
    Que cette petite « réflexion » musilienne

    _ suggérée à Franck Nouchi par l’éditrice Viviane Hamy lisant le portrait du cheval « Sea The Stars« , le crack des cracks, « né pour gagner«  écrit par Christophe Donner dans Le Monde du 7 octobre _

    donne un peu à penser,

    …

    en attendant la conférence d’Yves Michaud mardi prochain, à 18 heures, dans les salons Albert-Mollat, à propos de ce brillant et tellement judicieux « Qu’est-ce que le mérite ?« ,

    conférence dont j’aurai le plaisir, et l’honneur, d’assurer la fonction de modérateur…

    …
    Titus Curiosus, ce samedi 10 octobre 2009

    …
    Post-scriptum :

    …
    On pourra compléter la lecture de « Qu’est-ce que le mérite ?« 

    par l’article de contribution d’Yves Michaud au n° 33 de « Philosophie Magazine«  (consacré, ce mois d’octobre-ci) au « Scandale de l’inégalité« ), aux pages 54-55 et 58-59 :

    …

    « Il faut penser l’égalité en termes de réalisation de soi«  ;

    …

    « discutant les travaux de John Rawls _ précise le sous-titre de l’article _, et, surtout, s’appuyant sur ceux d’Amartya Sen, Yves Michaud nous invite à dépasser une vision strictement économique de l’inégalité » ;

    car « on oublie la liberté, la dignité, le respect de soi« …

    …
    C’est le _ très judicieux ! _ concept senyen de « capabilité » que met tout particulièrement ici en exergue Yves Michaud :

    …

    en invitant à « redonner toute sa complexité à l’idée de réalisation de soi, en comprenant que « les hommes sont divers de diverses manières », comme le dit Sen. Si vous voulez être riche comme Séguéla et avoir des Rolex, c’est un idéal qui se défend _ hum ! l’argument est, en partie du moins, assez « rhétorique«  : la « liberté«  de tels projets (de tels enrichissements) pouvant faire aussi pas mal d’ombre à d’autres (qui ne cherchent pourtant même pas à s’enrichir…)… Si vous voulez mener une vie retirée et dédiée à l’étude, c’est aussi un choix existentiel qui se défend _ portant un peu moins d’ombres à d’autres, celui-là de « choix existentiel« … Dans un cas, vous risquez d’avoir quelques problèmes de santé _ à partir du stress, peut-être… _, mais une belle Rolex. Dans l’autre, d’être un peu plus heureux et équilibré, mais plus pauvre et moins connu.
    …
    Et la tâche d’une anthropologie avancée est de tenir compte de cette complexité.
    …
    La science économique met d’ailleurs au point aujourd’hui des instruments mesurant _ ah ! la mesure ! et son « empire » ; pour ne pas dire son « impérialisme«  ; avant même Galilée, Descartes, Adam Smith… _ assez bien les inégalités de bonheur, de risque, de qualité de vie _ je pense, en France, aux travaux de Serge-Christophe Kolm _ presque toutes les publications de celui-ci sont en anglais, sauf « Bonheur Liberté, Bouddhisme profond et Modernité«  paru en 1982 aux PUF… _ ou Marc Fleurbaey » _ auteur de « Théories économiques de la justice« , aux Éditions Economica, en 1996, et « Capitalisme ou démocratie ? L’alternative du XXIème siècle« , aux Éditions Grasset, en 2006 :

    …

    peut-on ainsi lire à la page 58 du numéro 33 d’octobre 2009 de « Philosophie Magazine« …

    …
    Et le tout dernier chapitre (pages 249 à 272) de « Qu’est-ce que le mérite ? » porte précisément pour titre « Mérite et sociabilité » ;

    tandis que la « conclusion«  (pages 273 à 280) s’intitule « Le Mérite et la vertu » ;

    avec ces tout derniers mots, page 280 :

    …

    « Si les vertus pouvaient revivre

    _ vraiment : peut-être comme au temps de la théologie, ou à celui de l’aristocratie ;

    voire à celui de la « kakanie » dont se souvenait Musil ; et dont ne demeuraient plus, depuis 1919, que de « fantomatiques » vestiges dans quelques figures du « corps enseignant secondaire ; et dans toute espèce de déclarations purement littéraires« … _,

    …

    nous pourrions effectivement nous passer du mérite.

    Nous n’aurions rien à _ devoir, et assez péniblement… _ mesurer.

    …

    En l’état des choses, j’ai bien peur qu’il nous faille nous en tenir à de pauvres mesures _ toujours fort approximatives !..

    Encore heureux si, comme j’ai essayé de le faire comprendre, nous mesurons… leur pauvreté » : oui !..

    un peu plus modestement, en quelque sorte…