Étiquette : Proust

  • L’humour « ouragant » d’Hélène Cixous : de Siegfried Katzmann lecteur de Freud et Walter Benjamin, en 1937-38, à Fred Katzmann, « petit homme gallinacé » et « le deuxième ultramoche parmi les prétendants » d’Eve, après 1985-86

    Hier, au terme de mon second article à propos de 1938, nuits, d’Hélène Cixous

    _ soit d’abord, en prologue,  le 4 février,

    puis  hier 6 février _,

    …

    j’en suis venu à désirer placer maintenant le focus de mon regard-lecture-analyse

    sur un élément à mes yeux capital de l’œuvre d’Hélène Cixous :

    …

    son formidable et merveilleux humour

    …

    _ et c’est un élément tout spécialement actif, en contrepoint (permanent ; et c’est un trait de famille : son père, Georges Cixous, sa mère, bien sûr, Ève Klein-Cixous, ses deux enfants, sa fille et son fils, sa tante Erika Klein-Barme, etc.) de l’horreur narrée, en cet opus nouveau-ci, 1938, nuits,

    et cela tout particulièrement à propos du personnage-pivot de cet opus qu’est Fred Katzmann,

    qu’Hélène, elle, à la différence de son fils et de sa fille (chez laquelle Fred a, avec Ève, au moins résidé quelques jours, « à Ithaca New-York« , « en 1988« , comme indiqué, au passage (page 86) de la conversation d’Hélène avec sa fille et son fils, conversation développée aux pages 84 à 88) ;

    …

    Fred Katzmann, donc,

    qu’Hélène, donc, n’a peut-être jamais (dans le récit, la chose demeure dans le flou) rencontré de son vivant (Fred Katzmann étant décédé à Des Moines, Iowa, le 18 septembre 1998 ;

    …

    cependant, page 10, Hélène dit ceci, à propos de sa mère Ève :

    …

    « Bien des fois, j’ai cru la perdre _ pour un homme, qu’Ève aurait donc suivi ? _, je l’ai perdue _ en vrai ? du vivant d’Ève ? qui serait de fait partie rejoindre un homme ? ou bien s’agirait-il bien plutôt, voilà !, d’une perte (par intermittences) de rêve, ou dans les rêves ?.. Ève se mettant à déserter les rêves de sa fille, Hélène ? Á ce stade du tout début de l’opus, page 10, le lecteur est incapable de savoir sur quel pied il va bien pouvoir danser, en ce récit sans guère de repères sur lesquels pouvoir un peu compter pour se fixer tant soit peu en une relative stabilité de l’ordre du discours : la narratrice jouant à s’amuser un peu de nous, ses lecteurs un peu désorientés… Tout flotte encore un peu, avec légèreté, dans de l’indécidable ; et c’est une forme d’humour de l’auteur vis-à-vis des lecteurs entamant ici avec confiance leur lecture… _, elle est revenue.

    Cela me fait penser _ nous y voilà donc _ au voyage _ lequel ? Fred et Ève en firent plusieurs, dans des pays lointains, pour des vacances (nous l’apprendrons plus loin, aux pages 85, 86, 88, par exemple : Hawaï, New-York, Istanbul, Buenos Aires, Majorque…) ; qu’a pu donc avoir de particulier ce voyage (de « road movie« , évoqué page 10 : qu’est-ce à dire ?) auquel Hélène fait allusion ici ?.. _ qu’elle _ Ève _ a  fait avec Fred _ nous y voilà ! Et telle est la première apparition (onirique ? et de quand daterait un tel rêve ?..) de Fred Katzmann dans cet opus, 1938, nuits _

    j’étais occupée _ en réalité bien effective ? ou seulement en pensée ou imagination, voire en un rêve ? _ à Des Moines, en Iowa, en 2000 _ mais à cette date, Fred, lui, est déjà mort (le 18 octobre 1998) ! S’agirait-il ainsi, là, d’un rêve ?.. C’est bien possible : Hélène sait aussi en jouer… _,

    Fred avec sa Cadillac blanche, c’est lui qui conduisait _ où, dans l’Iowa, à partir de Des Moines ? et quand donc ? En un rêve rêvé par Hélène en 2000 ? Ou bien un rêve censé se dérouler, lui, en 2000 ? Et pourquoi alors une telle date ?.. Du fait du nombre rond ?.. _, il est un peu plus jeune qu’elle _ de deux ans _, il n’a pas tout à fait 90 ans _ en effet, en 2000 : né en 1912, et décédé en 1998, Fred ne les atteindra pas vraiment ; il aura seulement 86 ans… ; mais en 2000, il serait bien né il y aurait 88 ans… _, elle dit : il fait plus vieux que moi.

    Je les ai regardés prendre la grande route, pour leur road movie _ comment l’interpréter ? s’agit-il là d’un pur cliché onirique ? Hélène s’amuse avec nous, ses lecteurs… _ Fred s’était fait une élégance de fiancé américaine, américaine l’élégance, une rose blanche à la boutonnière, Ève comme d’habitude, pantalon, bons souliers _ de marche ou de randonnée _, prête, ready, the readiness is all _ Shakespeare, Hamlet, V, 2 _, tu connais ça ? _ serait-ce à Fred que s’adresserait ici Ève ? Probablement oui, même en ce rêve d’Hélène… Selon Ève, c’est du Heine, Fred démarre deux secondes trop tard, ils entrent dans l’immense route américaine.

    Cinq jours passent, ont passé _ sans recevoir de nouvelle d’eux deux et de leur Cadillac… _, à la fin je n’ai plus retenu mon angoisse ou ma colère, après cinq jours s’ils étaient morts sur la route, j’en mourrais, s’ils n’étaient pas morts une énorme colère me transporterait _ de n’avoir pas reçu de nouvelles _, et le sixième jour j’ai éclaté. Ève n’avait pas vu le temps passer _ ni pensé seulement  à passer quelque petit signe, un petit coup de fil à Hélène, pour la prévenir que tout allait bien... Pour Fred non plus le temps ne passe pas _ d’abord depuis (et du fait) qu’il est décédé ; nous savons, à ce stade du récit, page 190, si peu de choses de lui ; il n’est guère davantage qu’une mince silhouette, de quelques rares traits. Vous auriez pu m’appeler ! criai-je. Assassins !

    Ils changent de temps selon la langue de leur échange. En 2000 _ Fred est mort depuis le 18 septembre 1998  _ ils voyageaient en anglais, mais pour se disputer venait l’allemand. Avec moi, le français. Je criais en français » _ dans ce rêve, rêvé en 2000 par Hélène, ou bien se déroulant en 2000 pour Hélène ? Mais qu’est-ce qui donc, à ce moment-là du passé, aurait pu lui faire penser-rêver à ce Fred ? Hélène est donc encore bien loin d’avoir découvert le Bericht qui va lui faire regarder d’un tout autre œil celui qui était demeuré pour elle un simple « M. Katzmann«  !..

    …

    On ne sait pas non plus ce qui dans les faits advenus permet au fils d’Hélène de parler, lui aussi, comme sa sœur, assez précisément, et avec humour, de Fred Katzmann, aux pages 85 à 88 (« C’était le deuxième ultramoche parmi les prétendants _ des vieux jours d’Ève : en 1986, Ève (née le 14 octobre 1910) a atteint les 76 ans _, dit mon fils, mais le contraire du premier ultramoche _ sans plus de précision ! _ que je haïssais, je le trouvais _ lui, Fred _ sympathique _ le fils d’Hélène a donc connu au moins ces deux prétendants-là, « ultramoches« … _, l’œil vif, le pas petit saccadé comme d’une poule. D’une marionnette « , page 86) ; il se peut ainsi que lui aussi l’ait très effectivement rencontré, et observé ; et possiblement, comme sa sœur, aux États-Unis… ;

    …

    et, d’autre part, Hélène, quant à elle, pourrait, aussi, c’est une autre éventualité-hypothèse, ne s’être rendue (mais était-ce en réalité vraie ? ou seulement en rêve ?.. Se pose la question !) à Des Moines, Iowa, qu’en 2000, soit postérieurement au décès de Fred Katzmann (survenu le 18 septembre 1998) : qu’y serait-elle venu y faire, ou y chercher ? et pour quelles obscures raisons ? Elle ignorait tout alors de ce petit « trésor«  (page 9) qu’allait devenir pour elle le Bericht de Fred ! Au cas où ce ne serait pas en rêve qu’elle s’y serait rendue, à Des Moines, Iowa… ;

    …

    en se souvenant de cette remarque de la page 10 (à propos d’un voyage de road movie, en Cadillac blanche, de Fred et Ève), à saisir (ou manquer) au vol de la lecture qui débute, mais trop elliptique pour ne pas demeurer au lecteur, et encore ! si il y fait attention, plutôt énigmatique, à la seconde page, page 10, donc, de 1938, nuits : le lecteur, surtout rapide, ne prend guère garde alors, à ce moment, à pareille allusion pour lui bien vague (et très anecdotique) au point de lui sembler carrément gratuite !), faute de référentiel factuel un peu solide auquel pouvoir, dès ici de son début de lecture, se raccrocher… : « j’étais occupée _ à quoi donc faire de beau ou d’utile ? _ à Des Moines, en Iowa, en 2000« , déclare ainsi ici, à la volée, et quasi clandestinement, Hélène, la narratrice ; à moins que ce séjour d’Hélène à Des Moines Iowa, soit sans le moindre rapport avec la personne de Fred Katzmann, vague compagnon de voyage occasionnel de sa mère…

    …

    Et c’est là un des traits assez marquants, à mes yeux du moins, des récits parlés (telle une conversation devant un amical lecteur un peu attentif…) d’Hélène Cixous ; soit une façon aussi d’allumer-attiser un peu, sur le vif, la curiosité du diligent (et bienveillant) lecteur complice, comme le dirait un Montaigne :

    …

    Siegfried-Fred Katzmann (Burgsteinfurt, 15 août 1912 – Des Moines, 18 septembre 1998), donc :

    il est un personnage éminemment tragique en son présent, puis passé, de Siegfried Katzmann en Allemagne, lors de l’épouvantable effroi des nuits d’Enfer de 1938 (et peut-être 39), à Osnabrück, puis Buchenwald ;

    …

    puis, il est devenu un personnage un peu comique, du moins à partir de 1985 et ses retrouvailles, le 20 avril de cette année-là, à Osnabrück, avec sa coréligionnaire et concitoyenne de jeunesse, à Osnabrük, avant 1929, Ève Klein, (devenue en 1936, par son mariage à Oran avec Georges Cixous, né, lui, à Oran le 9 mai 1908 et décédé à Alger le 12 février 1948, Ève Cixous),

    du moins aux yeux d’Ève (« on le reconnaît à coup sûr à son petit format cagneux, voix sonore, petit homme », dit-elle, page 14), mais aussi des enfants d’Hélène, sa fille et son fils, qui l’ont semble-t-il un peu rencontré, notamment à New-York, en 1988 (et quid, ici du « restaurant de la rue de Trévie«  (à New-York ?..) dans lequel Fred « s’est fait voler son portefeuille«  resté dans une poche de sa veste accrochée à un portemanteau du restaurant ?, ainsi que l’évoque la fille d’Hélène, à la page 86.

    Existerait-il donc une « rue de Trévie » à New-York ??? :

    …

    métamorphosé qu’il s’est, ce Siegfried allemand d’Osnabrück, en traversant l’Atlantique en mars 1939 sur un bateau néerlandais, le « Nieuw Amsterdam« ,

    en Fred Katzmann américain de Des Moines, médecin orthopédiste pour enfants, porteur, à l’occasion, de « chemises hawaïennes et de colliers de fleurs« , voyageant en vacances de par le vaste monde, avec Ève, retrouvée par lui à Osnabrück le 20 avril 1985, pour une cérémonie d’hommage aux Juifs d’Osnabrück :

    …

    « Il avait envie de jouir de la vie, on parlait restaurant _ c’est ici la fille d’Hélène qui raconte, page 85 _, ils _ Fred et Ève _ vont à Hawaï ; je vois les photos de Fred avec la chemise hawaïenne et le collier de fleurs, une des raisons pour lesquelles on _ un référentiel collectif, qui semble réunir ici Hélène et ses deux enfants _ n’a jamais tenté d’accéder _ vraiment _ à lui

    _ vraiment, et vraiment sérieusement ; avant de découvrir son Bericht (rédigé en 1941), laissé sur une étagère de son couloir par Ève, et qui dormait là, sans avoir été lu par quiconque (pas même Ève, fort peu soucieuse du passé : « Ma mère laisse traîner le rapport de Fred, sur une étagère depuis l’année 1986, elle ne le lit pas. Ça ne sert à rien, elle est contre le couteau dans la plaie« , page 79), avant qu’Hélène ne le découvre, ce Bericht (« c’est de l’or« , « ce trésor« , page 9), en 2018… _,

    c’est quelqu’un qui ne faisait pas d’histoires » ; et qui a cependant été « le « personnage familier » pendant plusieurs années _ une dizaine d’années tout au plus, à partir de 1986, énonce ici la fille d’Hélène, toujours page 85, pour de banals voyages de tourisme de par le monde, en compagnie de sa grand-mère, Ève…

    Une pièce rapportée par Ève, qu’aurait-il _ donc bien _ pu dire _ d’un peu original et vraiment intéressant, autre que des clichés _ à la famille d’Ève ? » ;

    …

    mais aussi, et c’est l’expression immédiatement suivante, probablement encore dans la bouche de la fille d’Hélène ; mais ce pourrait être aussi dans celle de son frère : car ils sont bien d’accord sur leur image de Fred, l’un deux laissant échapper un « On en a vu défiler des hommes à côté d’Ève«  (toujours page 85) ; une remarque apparemment anodine, mais factuellement assez intéressante : Ève, toujours active et en chemin, souliers de marche ou randonnées aux pieds, était éminemment pragmatique, et restée jeune, et pas seulement d’esprit, longtemps ; et quasiment jusqu’au bout… ; cela, nous l’apprenons ici, au détour de ces remarques plutôt anodines… ;

    …

    et avec lequel Fred,

    je reviens ici sur la focalisation du discours-conversation sur lui spécialement entre Hélène et ses deux enfants,

    il semble bien qu’Ève a effectivement fait pas mal de voyages (de tourisme) à travers le monde : « Pour Ève, Fred servait (sic : Ève est fondamentalement une pragmatique !) à voyager. Istanbul. Buenos-Aires. Majorque« , page 88 ; le narrateur demeurant ici indistinct au lecteur ;

    …

    lui, Fred, avait peut-être vis-à-vis d’Ève, quelque arrière visée matrimoniale (Fred était en effet devenu veuf, à Des Moines, en 1983) ;

    …

    mais, outre qu’il était « ultramoche«  (page 86 ; et le criterium esthétique est rédhibitoire pour Ève ! elle le proclame bien fort, à propos des hommes : « J’ai pas rencontré tellement d’hommes intéressants. J’ai vu pas mal de médecins _ Ève Cixous, devenue veuve le 12 février 1948, avait créé à Alger une clinique d’accouchements ; elle était sage-femme. Ils étaient mariés. René, c’était un bon camarade. Un garçon bien, intelligent, honnête, on a fait des voyages, c’était pas la grande générosité mais il était gentil.

    Finalement Fred, le seul Allemand, un médecin, et pas marié _ en fait veuf depuis 1983. Un homme très intelligent. Mais, qu’est-ce que tu veux, la limite, c’est mon sens de l’esthétique« , page 15 : Fred était « ultramoche« , page 86…),

    …

    « Ève avait _ aussi _ dit qu’il était impuissant » (page 85) ;

    …

    en conséquence de quoi « Ève ne pouvait _ décidément _ pas être amoureuse de lui c’était un intellectuel discret » (énonce encore l’un des deux enfants d’Ève, pour justifier leur absence de vraie curiosité à son égard, toujours page 85)… _

    …

    …

    j’en suis donc venu à penser à placer maintenant le focus de mon regard-lecture

    sur un élément à mes yeux capital de l’œuvre d’Hélène Cixous :

    …

    je veux dire son formidable et merveilleux _ toujours présent _ sens de l’humour.

    …

    …

    Un humour tout à la fois extrêmement léger,

    mais aussi proprement « ouragant«  _ au participe présent ! cette forme verbale de l’action étant utilisée par l’auteure à la page 24 de 1938, nuits ;

    et en voici l’occurrence :

    …

    l’ »Événement » (et il s’agit, en cette occurrence-là, de celui de la « Kristallnacht » !) « advient partout, imprévisible, ouragant, déchaînant des éléments encore inconnus, émissaire de la fin du monde«  ; c’est dire là toute la démesurée puissance de ce qui vient ouraganer…

    …

    Ouragant au passage aussi le lecteur ! qui en est bouleversé…

    …

    …

    Et cet humour, Hélène,

    qui le partageait tellement

    _ et même, et peut-être surtout, au cours de leurs épiques disputes _

    avec sa mère Ève,

    …

    continue de le partager aussi _ mais sans se disputer ! _ avec ses deux enfants,

    …

    avec leur regard à la fois terriblement amusé _ et amusant _,

    en même temps que terriblement lucide

    …

    sur les traits _ défauts comme qualités _,

    les travers,

    …

    des personnes croisées et rencontrées,

    …

    tel ici ce pauvre Fred, le médecin orthopédiste pour enfants de Des Moines, Iowa,

    et compagnon de quelques uns des voyages tardifs d’Ève, de par le monde, à partir des années 1986-87-88,

    _ et suite à leur(s) rencontre-retrouvailles (depuis 1929) à Osnabrück le 20 avril 1985,

    pour le colloque en hommage aux Juifs d’Osnabrück, organisé par Peter Junk et Martina Sellmayer _

    et qui a eu de plus en plus de mal à marcher

    au fur et à mesure de son vieillissement…

    …

    …

    Cet humour ouragant, donc,

    que Hélène Cixous partage avec les plus grands,

    tels Montaigne, Shakespeare, Proust,

    ou Kafka.

    …

    …

    Je parlerai de Freud et de l’illusion

    dans mon prochain chapitre

    à propos de ce très riche récit _ « une banque de graines« , « des graines de vérité« , des expressions cruciales : à prendre très à la lettre ! (page 11) ;

    ou encore « un trésor » (page 9) _,

    nous avait averti l’auteure,

    …

    en ouverture de ce récit sien,

    …

    et à partir de sa lecture comme « hypnotisée » du Bericht de Siegfried-Fred Katzmann,

    rédigé par ce rescapé de Buchenwald

    en une semaine « hallucinée » de mars 1941, à Des Moines, Iowa,

    …

    à la page 11, de 1938, nuits…

    …
    …

    Ce jeudi 7 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • « 1938, nuits », ou dans la peau de Siegfried-Fred Katzmann (1912 – 1998) : le très véridique dialogue poursuivi à l’infini d’Hélène Cixous avec ses proches, qu’ils soient défunts, lointains, et même réticents jusqu’au mutisme

    Le nouvel opus d’Hélène Cixous, 1938, nuits

    _ qui vient de paraître aux Éditions Galilée le 24 janvier dernier,

    et dont je suis, ce lundi 4 février, à la troisième lecture : y découvrant chaque fois de nouveaux trésors (et parfois carrément décisifs ! mais oui !!) d’abord non relevés-remarqués,

    tant l’écriture toujours inventive, tout à la fois légère et sans jamais de lourdeurs, mais dense en sa merveilleuse cursivité (conversationnelle),

    est riche de mille infra-détails archi-fins (et jamais gratuits !)

    laissés inaperçus du lecteur le plus attentionné, toujours un peu trop pressé en courant la si riche, même si légère et aérée, phrase ; 

    comme il arrive à notre lecture des merveilleux, tout à la fois infiniment légers et incroyablement denses, eux aussi, avec leurs prodigieux ajouts de détails les plus fins, Essais de Montaigne :

    on n’a jamais fini d’en découvrir, à chaque lecture-relecture, d’infiniment riches aperçus (constructifs, et non abyssaux à s’y perdre-noyer ! : toujours ouverts et enrichissants pour notre intelligence du réel abordé ; et notre propre permanente conversation-réflexion de lecteur avec un tel texte-trésor…) qui, généreusement offerts, s’ouvrent aussi à la méditation… ;

    et je pourrai citer aussi, pour pareille aventure de richesse infiniment renouvelée de lecture, et l’écriture de Proust, et l’écriture de Shakespeare… _,

    …

    est un chef d’œuvre

    _ ramassé en 146 pages et quatre chapitres, dont deux brefs (de 9 et 8 pages) :

    le premier, introductif, aux pages 9 à 17 : « Un petit livre dort dans la nuit« ,

    et le quatrième, conclusif, aux pages 139 à 146 : « Je voudrais parler d’espoir » ;

    le second et le troisième, plus copieux (de 52 et 64 pages) parce que comportant l’essentiel de la recherche-enquête-méditation-conversation à laquelle se livre ce 1938, nuits,

    aux pages 19 à 71 : « Il y a quelque chose dans l’air« , sur la Nuit de Cristal du 9 au 10 novembre 1938 telle qu’elle fut vécue à Osnabrück par le jeune (il avait 26 ans) Siegfried Katzmann ;

    et aux pages 73 à 137 : »Ici, Buchenwald« , pour le troisième, sur le séjour de Siegfried Katzmann à Buchenwald, du 12 novembre (page 129 : « c’est le 12 novembre« ) au 13 décembre 1938 (même si le Bericht reste muet sur la date de cette sortie de Siegfried du KZ) ;

    et comportant, ces deux chapitres-là, des sous-parties titrées

    (« Etwas« , « Nun« , « Curriculum vitæ«  et « La mort perdue de Benjamin« , pour le chapitre 2 « Il y a quelque chose dans l’air«  ;

    puis, « Un Siegfried« , « Choix de Juifs« , « Le chêne de Gœthe« , « Dans l’intérieur de Fred«  et « En route !« , pour le chapitre 3 « Ici, Buchenwald« ) ;

    …

    il me faut aussi remarquer, au passage, que semblent (mais je peux bien sûr me tromper) demeurer ignorés de l’auteure, ici, c’est-à-dire à ce moment de l’été 2018 de son écriture (à moins qu’elle-même n’ait choisi de nous laisser en l’obscurité d’un tel savoir de sa part), les moyens et péripéties de sortie de Buchenwald de Siegfried Katzmann, le 13 décembre 1938 (cf cette Kurzbiographie für Frederick S. (Siegfried) Katzmann),

    ainsi que le détail (non narré par Fred en son Bericht) de ce qui a très factuellement permis son départ vers les États-Unis en avril 1939, à bord du vaisseau « Nieuw Amsterdam« , si ce n’est le fait, mais pas tout à fait suffisant, cependant, d’avoir fait une demande préalable d’un Visum, auprès de l’ambassade des États-Unis, à Paris, probablement  (les mémoires sont, et demeurent, flottantes…) en 1937 :

    le récit du Bericht s’interrompant en effet juste avant cette sienne inespérée sortie de l’Enfer de Buchenwald… ;

    …

    il faut aussi bien marquer

    que ce que narre ici l’auteure,

    est sa propre lecture, absolument fascinée et vibrante, du récit (Rapport, Bericht) que Siegfried Katzmann,

    devenu (ou métamorphosé en) Fred Katzmann (à son arrivée aux États-Unis, à New-York, à Ellis Island, pour commencer), en avril 1939, puis désormais installé comme médecin orthopédiste pour enfants au fin fond du Midwest, à Des Moines, Iowa),

    a narré, l’espace d’une semaine comme hallucinée, au mois de mars 1941, en son Bericht… ;

    …

    et qu’il n’a, semble-t-il, pas jugé utile, ce Fred Katzmann de 1986, d’assortir ni d’un appoint, ni de quelque commentaire un peu surplombant, en quelque postlude final, lors de son envoi (« Par chance, en 1986, Fred exhume son Bericht, il l’envoie à « Ève-le-rêve-de-des-vieux-jours »… « , page 66) de ce Bericht (de 1941 ; « un truc qui dort dans un tiroir depuis quarante-quatre ans« , page 77) à Ève, tel quel donc (brut !), en 1985 ou 86, à sa vieille amie d’Osnabrück, Ève Klein, devenue Cixous, à Paris, de ce Bericht, donc (ainsi demeuré brut et compact) de 1941, tapé à la machine, et sans guère d’espace (« Tu as déjà vu tellement de mots sur une seule page ? Bon, pour le papier, oui. Pour moi, ça manque d’air« , pouvait ainsi dire, de sa manière inégalable (à notre tour, nous l’entendons prononcer cette vive, alerte et lucidissime parole !), Ève à sa fille Hélène, en ce début de mois de juillet 2018, page 15 ;

    « Vers 2 heures de la nuit de juillet (2018), maman m’appelle d’en haut _ forcément ! Elle (décédée le 1er juillet 2013), de sa voix (bien audible !), me prévient qu’elle me jette par la fenêtre en urgence un paquet précieux. (…) On dirait un livre. Je le ramasse. Quel poids ! Pas de doute c’est de l’or. Je remonte avec ce trésor _ voilà ! qui, telle quelque belle-au-bois-dormant de pauvre papier, sommeillait depuis toutes ces années : 1938, 1941, 1985, 1986, 2018… ; et que la lecture incisive d’Hélène, puis, à notre tour, la nôtre, plus ou moins ensommeillée, d’abord, et curieuse et attentive, réveille et vient rendre prodigieusement vie ! _ vêtu de papier blanc« … : ainsi débute 1938, nuits, en ouverture de son premier chapitre (« Un petit livre dort dans la nuit« ), à la page 9 :

    …

    et par là nous mesurons combien ce nouvel opus-ci d’Hélène Cixous continue, et c’est fondamental !, de poursuivre _ voilà ! _, sa merveilleuse conversation, devenue d’outre-tombe depuis cinq ans, avec sa mère, bien que celle-ci soit décédée le 1er juillet 2013 (« C’est le cinquième 1er juillet, depuis que ma mère est partie sac au dos faire le tour de l’autre monde, je ne sais jamais d’où elle va m’appeler _ voilà ! de temps en temps, Ève vient appeler Hélène ! _ la prochaine fois« , toujours page 9 ;

    …

    et Hélène, la narratrice principale de ce récit (à très riches tiroirs, bien plutôt qu’en abyme : il n’a rien d’abyssal ! puisque, au lieu de nous y enfoncer et nous y perdre, nous ne cessons, avec l’auteure, de jubilatoirement nous élever ! Et il progresse toujours un peu, ce récit, investigation de micro-détail après investigation de micro-détail (et à nous, lecteurs, d’apprendre à les relier, ces micro-détails, en le puzzle, toujours un peu ouvert, qu’ils composent !) dans sa quête de la vérité à débusquer !) poursuit, page 10 : « Elle _ Ève _ m’a confié la garde _ voilà ! _ de son appartement parisien, où tout séjourne _ en parfaite quiétude _ dans l’ambre _ préservatrice _, ses présences _ le mot est bien sûr capital ! _, parmi lesquelles _ aussi, forcément _ son absence _ certes _, ses archives _ cela aussi est capital : et c’est bien un « trésor«  ! qui nous a été très délicatement légué (par Ève), et est donné à partager (par Hélène, sa fille, en sa propre écriture, à son tour) sans aucun doute… _, ses aventures, ses vies et opinions. J’en ai pour des dizaines d’années de fouilles _ comme Schliemann à Troie. En vérité à la fin, je n’aurai _ toujours _ pas fini » _ puisque la richesse, infinie, de ce fond conservé, est en effet inépuisable) ;

    …

    mais que sa chère mère soit décédée (cf Homère est morte…), n’a presque guère d’importance aujourd’hui pour Hélène, puisque leur richissime conversation-dialogue _ et c’est bien là le principal ! _se poursuit presque plus que jamais, du moins « tant qu’il y aura de l’encre et du papier en ce monde«  (Montaigne disait plus précisément : « Qui ne voit que j’ay pris une route _ d’écriture-conversation _ par laquelle, sans cesse et sans travail, j’iray _ très décidément et avec jubilatoire (et contagieuse) alacrité ! _ autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde ?  Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantasies« , ou imageance jouissive, au début de son essai De la Vanité (III, 9), afin de la saisir et noter, cette fugace, mais si précieuse, vie…

    et aussi tant qu’Hélène dispose de sa sérénissime montanienne Tour d’écriture, l’été, à Arcachon :

    la double conversation-dialogue entre Ève et Hélène se poursuit donc, opus après opus, pour notre plus grand bonheur renouvelé et augmenté de lecture ! _

    …

    …

    le nouvel opus d’Hélène Cixous, 1938, nuits,

    est un chef d’œuvre absolu,

    …

    un miracle de réussite

    en ce niveau de perfection

    et du récit _ haletant et sidérant _ des faits vécus rapportés,

    et de la méditation _ profonde _,

    et de l’écriture _ incroyablement vivante, juste

    et merveilleusement poétique, en sa fastueuse imageance,

    jusque dans le rendu-analysé au ras des émotions rapportées et commentées du subi-vécu, ici, de l’horreur,

    de ses surprises, et essais, au fur et à mesure, de parade,

    ou toujours bien fragile et misérable tentative incertaine et mortellement dangereuse d’accommodation

    de « l’Aktionné »…

    …
    …

    Cette fois-ci, et à nouveau pour cet opus-ci,

    le Prière d’insérer

    que prend soin de nous proposer, en ouverture détachée, sur feuille volante, du livre

    _ ici en deux pages et sept lignes _

    l’auteure,

    …

    est une clé simplissime magnifique :

    …

    …

    « C’est le quatrième livre

    _ après Osnabrück, en 1999, Gare d’Osnabrück à Jerusalem, en 2016, et peut-être (?) Correspondance avec le mur, en 2017 _

    qui me ramène à Osnabrück

    _ mais aussi Dresde, où vécut aussi Omi, ne serait-ce qu’en 1934,

    et même en 1938 : demeure ici une certaine ambiguïté laissée par l’auteure… _,

    la ville de ma famille maternelle _ les Jonas.

    …

    Je cherche

    _ voilà ! tous les livres d’Hélène constituent une recherche infinie de vérité (des malheurs advenus ; et pas mal tus) ;

    celle-ci, la vérité, ayant été cachée, volée, ou carrément massacrée.

    …

    Je cherche à comprendre

    _ et voilà bien le terme capital ! l’alpha et l’oméga de tout l’œuvre d’Hélène Cixous ! _

    pourquoi Omi ma grand-mère

    _ Rosie Klein, née Rosalie Jonas, à Osnabrück, le 23 avril 1882 (et décédée à Paris le 2 août 1977) _

    s’y trouvait encore _ à Osnabrück,

    ou bien plutôt à Dresde ? N’est-ce pas le consul de France à Dresde qui, au lendemain de la Nuit de Cristal, prie Rosie de quitter au plus vite l’Allemagne, grâce à son passeport français (« Madame, vous devriez partir« , page 104), puisque Rosie Klein fut aussi strasbourgeoise, auprès de son mari Michaël Klein (décédé en 1916, pour l’Allemagne, sur le front russe), jusqu’en 1919, où elle rejoignit sa famille Jonas, à Osnabrück… Et ses filles Ève et Erika Klein sont en effet toutes les deux nées à Strasbourg, en 1910 et 1912.. _

    en novembre 1938

    _ lors de la Kristallnacht du 8 au 9 novembre.

     

    …

    Ainsi que _ quelques uns de _ ses frères et sœurs _ Jonas : elle en eut huit.

    Deux de ses frères (dont l’« Oncle André », Andreas Jonas, décédé à Theresienstadt le 6 septembre 1942) et deux de ses sœurs (et je n’ai pas encore réussi à déchiffrer desquels et desquelles d’entre eux, ses frères, et d’entre elles, ses sœurs, il s’agissait), en plus de certains cousins et cousines, sont décédés l’année 1942, à Theresienstadt et Auschwitz (et peut-être Sobibor aussi), nous est-il révélé, sans davantage de précisions, aux pages 63-64 de 1938, nuits…

    …

    Cela faisait pourtant des années que les Monstres _ criminels _ occupaient le ciel allemand

    et proféraient _ on ne peut plus clairement  : depuis la publication vociférante (le 18 juillet 1925) de Mein Kampf !!! ; et, bien sûr, l’arrivée de Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933 _ des menaces de mort à l’égard des Juifs,

    …

    mais Omi continuait _ obstinément _ de penser qu’elle était allemande

    même après avoir été déclarée nonaryenne,

    même quand la langue allemande _ cf de Victor Klemperer le très éclairant LTI, la langue du IIIe Reich _ carnets d’un philologue… _ a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois.

    …
    Certes son mari

    _ Michaël Klein (Trnava, 24 septembre 1881 – Beranovitch, 27 juillet 1916 : Trnava, en l’actuelle Slovaquie ; Beranovitch, en l’actuelle Biélorussie-Belarus) _

    était bien mort pour l’Allemagne _ sur le front russe _ en 1916

    mais quand même« .

    …

    …

    « Comme je n’arrive _ décidément _ pas à rentrer _ directement _ à l’intérieur _ voilà _ de ma grand-mère

    _ afin de vraiment enfin la comprendre, ainsi que son parcours, avant de parvenir, peut-être fin novembre 1938, chez sa fille Ève et son gendre Georges Cixous, à Oran, sur l’autre rive de la Méditerranée (Rosie n’a jamais su nager !) _

    …

    je me décide _ et voilà le détour qu’opère cet opus-ci _ à entrer dans la Nuit Décisive

    _ celle (ou plutôt celles, au pluriel) de la Kristallnacht, du 9 au 10 novembre 1938 (au nombre de « 280 ? Ou 1400 ?«  incendies de synagogues, page 99) ; ainsi que de celles, terribles nuits, qui vont suivre, en particulier, et d’abord, à Buchenwald, toujours cette fin d’automne 1938… ; mais il s’agit ici, en l’occurrence, de la Kristallnacht d’Osnabrück, avec l’incendie de la Synagogue de la Rolandstrasse, et de ce qui s’en est suivi aussitôt pour bien des Juifs de la ville _

    …

    par l’intérieur _ grâce à un Rapport (Bericht), rédigé en allemand, à Des Moines, en mars 1941 (page 62), par Fred Katzmann, et adressé, quarante-quatre ou cinq ans plus tard, en 1985 ou 86, à son amie de jeunesse, à Osnabrück, Ève Klein, devenue en 1936 à Oran Ève Cixous (Ève et Georges Cixous s’étaient rencontrés à Paris en 1935), la mère d’Hélène :

    Siegfried, devenu Fred aux États-Unis, Fred, citoyen de Des Moines, Iowa, (et électeur démocrate), donc, et Ève s’étaient en effet retrouvés le 20 avril 1985 à Osnabrück, à l’invitation de deux historiens de l’histoire des Juifs de la ville, Peter Junk et Martina Sellmayer, pour une journée-rencontre d’hommage aux Juifs d’Osnabrück (page 93), et étaient devenus bons amis (« Fred était le dernier ami de ma mère« , page 26) ;

    mais Ève, fondamentalement pragmatique et tournée exclusivement vers le présent et l’avenir, n’avait pas du tout jugé utile (« Ça ne sert à rien, elle est contre le couteau dans la plaie« , page 79) de lire ce Rapport (Bericht) que lui avait adressé le vieux Fred en 1986 (« Ma mère laisse traîner le rapport de Fred, c’est-à-dire de Siegfried, sur une étagère depuis l’année 1986, elle ne le lit pas « , page 79) ;

    elle l’avait seulement plus ou moins négligeamment déposé « sur l’étagère du couloir » (page 11) de son appartement ; probablement à destination, quelque jour à venir (ou pas), de la curiosité (infinie et sans relâche, elle ne l’ignorait bien sûr pas !) d’Hélène… ;

    …

    et page 14, en un dialogue imaginaire post-mortem (rédigé cet été 2018), Hélène prête visionnairement ces mots (ou cette pensée) à sa mère :

    « Et elle :

    _ J’avais préparé ça _ voilà ! Ève est magnifiquement prévenante ! _ pour toi. C’est la déposition de Fred. Pleine à craquer » (page 14) _

    …

    je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l’intérieur

    de Siegfried K., un ami _ sans plus de précision, ici, pour ce Prière d’insérer _ de ma mère

    _ Ève Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013) ; et Siegfried Katzmann (né à Burgsteinfurt, le 15 août 1912 et décédé à Des Moines (Iowa), le 18 septembre 1998 ; mais Siegfried est installé avec sa famille à Osnabrück dès le mois de décembre 1912). Deux plus ou moins amis de jeunesse ; avant qu’Ève ne quitte Osnabrück et l’Allemagne dès 1929 : Ève allait alors avoir 19 ans, et Siegfried, 17.

    …

    Il _ Siegfried Katzmann _ a _ en novembre 1938 _ 25 ans _ ou plutôt 26 : il est né le 15 août 1912 _, il vient d’arracher _ en dépit des mille obstacles des lois anti-juives nazies _ son doctorat de médecine _ à l’université de Bâle, en Suisse _,

    …

    la Grande Synagogue _ d’Osnabrück, située « à l’angle de la Rolandstrasse«  (page 21) _ lui brûle devant la figure,

    …

    le voilà _ immédiatement après (« sofort » :

    « Blitz, dringend, sofort, Foudre, Urgentissime, Immédiatement, c’est la formule de la galvanisation. (…) Il y a une force secrète dans le style de ce message _ de commandement de la SS, en l’occurrence de Reinhardt Heydrich SS Gruppenführer _, dans le rythme, peut-être dans la récurrence du mot Sofort, qui exerce une pression _ sur les récepteurs SS aux ordres, de par le Reich tout entier _ sur une certaine zone _ du cerveau… _, tout de suite, accélère les réflexes _ voilà _, économise _ bel euphémisme ! _ la pensée, imprime, déclenche _ par stimulus – réaction ! _, dit mon fils _ Hélène converse avec et sa fille et son fils tout au long du récit de ce 1938, nuits _, le télégramme part-arrive, toutes les synagogues partent en crépitant et hurlant dans les flammes exactement au même instant _ par tout le Reich : voilà. Comme prévu par le télégramme, les Juifs sortent, pas tous, et tous encore ou déjà en pyjamas. (…) Par chance _ bel euphémisme pour celui qui va se faire aussitôt capturer ! _ Siegfried _ lui _ a son grand manteau d’hiver, la nuit _ de novembre _ est glaciale, le feu de la Synagogue réchauffe _ certes _ son visage, il profite _ très momentanément _ de la chaleur de la Synagogue, ça il l’aura oublié« , lit-on dans le récit que fait Hélène de sa lecture du Bericht, jusqu’à avoir « l’esprit hypnotisé«  (page 129), de ce saisissant Bericht de Fred-Siegfried Katzmann, qu’Ève n’avait, elle, surtout pas voulu ouvrir-regarder-lire, elle s’en était bien gardé !, pages 116-117) _

    …

    naufragé _ tel Robinson Crusoë, en totale déréliction dans la sauvage solitude de son île déserte (cf aux pages 86 et 127) _ à Buchenwald, pour l’inauguration _ quel humour ! du KZ _ par les _ tous _ Premiers Déportés.

    …

    Je le suis _ voilà ; du verbe « suivre« , plutôt ;

    même si Hélène, en lisant et écrivant, se met aussi « dans sa peau«  :

    « dans l’intérieur de Fred«  est même le titre du sous-chapitre de onze pages qui débute page 109…

    …

    Il ne sait pas _ immédiatement : la conscience comporte toujours un tant soit peu (au mieux minimalement, mais ce peut être plus durable) de retard, d’accommodation progressive à ce qui lui arrive, surtout de surprenant, inattendu, imprévu, voire imprévisible, et qui plus, et surtout, est formidablement mortellement violent !.. _ ce qui _ si brutalement et dans un tel déchaînement barbare de violences _ lui arrive.

    …

    C’est nouveau, ça vient d’ouvrir

    _ c’est un totalement bouleversant Événement ;

    …

    cf la belle réflexion de l’auteure sur ce mot-concept d’Événement : un mot-concept spécifiquement français, remarque et insiste Hélène à la page 24 : « Une autre difficulté pour l’auteur : le mot Événement. On ne peut pas plus s’en passer que du mot Dieu. Il advient partout, imprévisible, ouragant (sic : un participe présent verbal), déchaînant des éléments encore inconnus, émissaire de la fin du monde.

    _ Sans ce mot, on ne pourrait rien dire, dis-je _ commente Hélène.

    _ C’est le mot qui nomme sans nommer, dit ma fille _ Hélène a en effet pour interlocuteurs présents (et intervenant très finement dans sa méditation-recherche-écriture), et sa fille, et son fils ; et leurs commentaires (jamais conflictuels) sont superbement riches de finesse. Car Hélène ne cesse de converser-dialoguer aussi avec quelques présents proches, pas seulement des absents et des défunts, telle sa mère, l’éruptivement hyper-ironique Ève. Et c’est là un échange en permanence éminemment vivant et fécond qui transparaît sur la page. Et on comprend par là qu’Hélène tienne à ne recevoir quiconque d’autre qu’eux, ses enfants, dans sa Tour d’écriture (à la Montaigne) d’Arcachon-Les Abatilles, ses deux mois d’été consacrés d’une manière absolue, sinon sacrée, à son œuvre sacrale d’écriture…

    _ C’est le mot-Dieu en français, dis-je. C’est _ même, carrément : quelle formidable et essentielle confidence ! _ pour ce mot que j’écris en français _ langue ainsi fondamentalement ouverte, selon Hélène, au surgissement du non encore conçu, mais par là et ainsi concevable. Hélène a enseigné l’anglais (et en anglais), parle parfaitement allemand, et bien d’autres langues encore, dont l’espagnol.

    Dans mes autres langues, en anglais, il n’y a pas d’Événement, en allemand non plus«  _ d’où la terrible difficulté de commencer, en ces autres langues, à se représenter-figurer la simple éventualité, déjà, de la possible, mais si difficilement croyable (et, par là, qui soit, tant soit peu, un minimum efficacement prévisible) survenue-irruption-disruption de tels Événements monstrueux, à ce degré d’inhumanité-là…

    …

    Ce n’est pas terminé _ avec cette hyper-violente Kristallnacht.

    Bien au contraire ! ces 9 et 10 novembre 1938 à Osnabrück (et dans tout le Reich hitlérien) ; ça se déchaîne, et ça va s’amplifier ; il va s’agir ici de l’ouverture aux premiers déportés du KZ de Buchenwald (dont les travaux de terrassement avaient commencé, avaient dit les journaux, en « juillet 1937  » : page 94), qui y entrent le 12 novembre 1938 (« c’est le 12 novembre, il fait un jour nocturne, glacial (…), un des effets de l’arrivée-entrée dans le KZ Buchenwald _ note alors Hélène, page 129, de ce qu’elle lit-découvre dans le Bericht de Siegfried-Fred _ est l’ablation du monde où j’habitais _ disait Siegfried 1938 – Fred 1941 _ encore la semaine dernière _ chez lui, à Osnabrück. C’est ce qui arrivait _ commente Hélène _ aux voyageurs qui parvenaient à l’Ètranger absolu, pure hypothèse, car nul n’est jamais revenu from this unknown country pour en raconter la réalité autre. Et déjà on a renoncé à tout ce qui était connu. Me voici donc _ tel l’Ulysse d’Homère, l’Énée de Virgile, ou le Dante de sa propre Divine Comédie… _ comme chez-les-morts _ voilà !!! _, ceux qui ne pourront jamais rien dire » _ et dont il faut donc relayer la parole empêchée et interdite, massacrée, page 129). Mais l’entreprise nazie de persécution va très bientôt se muter en systématique extermination des Juifs _ cf les deux tomes de ce considérable monument qu’est L’Allemagne nazie et Les Juifs, de Saul Friedländer : Les Années de persécution (1933-1939) et Les Années d’extermination (1939-1945)...

    …

    Buchenwald est _ en effet ; et cf ici l’admirable Le Chercheur de traces, d’Imre Kertész : à Weimar, Buchenwald et Zeitz, après un bref passage sien à Auschwitz…  : attention ! chef d’œuvre ! Si vous ne le connaissez pas, à découvrir toutes affaires cessantes ! _ à côté de Weimar.

    Weimar, c’était Gœthe.

    …

    Siegfried est un modeste Robinson aktionné en 1938 _ à Buchenwald, tout à côté ; en novembre et décembre 1938 : du 12 novembre (son entrée) au 13 décembre (sa sortie), pour être très précis.

    …

    Avant _ cette lecture hallucinée du Bericht de Siegfried-Fred _ je ne savais pas _ de l’intérieur : c’est là dire le formidable pouvoir d’une écriture… _ ce que c’était, un juif aktionné _ confie ici Hélène.

    …

    …

    Suivons _ voilà en effet le fil-conducteur de ce livre-ci ! le but final étant rien moins que de parvenir enfin à l’intelligence « de l’intérieur«  d’Omi en ces années (1933-38) de nazisme, où Omi demeura dans le Reich… _

    Siegfried _ en le récit-Rapport (Bericht), de celui qui vient de devenir Fred Katzmann, à Des Moines, Iowa, en mars 1941 _

    dans la fameuse Nuit Nazie aux mille incendies _ du 9 au 10 novembre 1938 _,

    prologue _ seulement ! Pire, bien pire encore, allant, en suivant, monstrueusement, bientôt advenir et se déchaîner !… cf à nouveau les deux tomes du chef d’œuvre extraordinaire et magnifique (par la qualité d’une puissance prodigieuse des témoignages recueillis) de Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs : Les Années de persécution (1933-1939), et Les Années d’extermination (1939-1945)… Á lire aussi, toutes affaires cessantes ! _

    au temps de l’Anéantissement _ la Shoah ; mais Hélène ne prononce pas ce mot, alors anachronique ; tout particulièrement aux États-Unis, et dans l’Iowa de Fred, à Des Moines, en 1985-86.

    …

    J’aimerais tant pouvoir _ maintenant, mais c’est trop tard ; le Dr Fred Katzmann, orthopédiste pour enfants, est décédé le 18 septembre 1998, à Des Moines _ lui demander _ et que Fred puisse très effectivement et précisément y répondre _ pourquoi, comment _ en son détail de circonstances _, il est encore là »  _ ayant réussi à survivre à tout cela ; et d’abord à sortir de Buchenwald, le 13 décembre 1938 (Hélène n’en dit rien : le savait-elle seulement alors ? Peut-être pas…) ; Fred Katzmann n’en avait probablement pas laissé un témoignage, du moins aisément accessible jusqu’alors… Pas même en accompagnement de l’envoi, tel quel, de ce Bericht de 1941 à Ève, en 1986. Cependant, Ève et Fred (« le dernier ami de ma mère« , page 26 ; « Pour Ève, Fred servait surtout à voyager. Istanbul. Buenos Aires. Majorque. Sans aucun rapport avec la racine. On ne pouvait imaginer plus extraordinairement dissymétrique« , page 88) se rencontrèrent plusieurs autres fois, outre leurs voyages d’agrément (c’est-à-dire de tourisme de retraités) de par le vaste monde : sinon, peut-être, à Des Moines, Iowa, tout du moins à New-York, ainsi qu’en témoignent la fille et le fils d’Hélène, page 86 :

    « _ Je me souviens de lui quand il est venu à Ithaca New-York avec Éve, dit ma fille, en 1988, il avait 76 ans, ils étaient chez moi _ voilà _,

    je me souviens d’un déjeuner rue de Trévie (à New-York ? cette mention sonne bizarre…), il s’est fait voler son portefeuille ce jour-là, il avait accroché sa veste au portemanteau du restaurant,

    avec son jabot, un petit homme gallinacé _ sic _, vif dans la conversation. 

    _ C’est pas un Apollon, dit Éve.

    _ C’était le deuxième ultramoche parmi les prétendants _ d’Ève _, dit mon fils _ qui connaît de lui au moins une photo… _, mais le contraire du premier ultramoche que je haïssais, je le trouvais sympathique, l’œil vif, le pas petit saccadé comme d’une poule _ la métaphore est donc filée. D’une marionnette«  _ c’est donc que le fils d’Hélène a pu voir et observer marcher ainsi Fred Katzmann ; et il partage l’appréciation de sa sœur : lui aussi entrant dans le registre du « gallinacé« , avec son « le petit pas saccadé comme d’une poule« … Page 14, Ève, quant à elle disait : « on le reconnaît à coup sûr à son petit format cagneux, voix sonore, petit homme« …

    …

    Hélène concluant, en forme de commentaire de cet échange avec ses enfants à propos de Fred, page 87 :

    …

    « Franchement, je ne le connaissais pas _ de l’intérieur, avant la lecture de ce Bericht… Pour moi, il n’a jamais été Fred. Je l’appelais M. Katzmann _ lors de ce qu’ont pu être leurs rencontres effectives, ou pas ; ou du moins leurs échanges à distance : de courriers, voire téléphoniques…

    Je ne savais rien de lui.

    Ève ne m’a jamais rien dit _ voilà ! _ de son histoire« 

    _ et voilà pourquoi Hélène a ignoré les circonstances précises de la sortie du KZ de Buchenwald de Siegfried, et les péripéties de ce qui a suivi ce séjour d’un mois (12 novembre – 13 décembre) au KZ de Buchenwald dans la vie de Siegfried Katzmann ;

    à commencer par sa sortie du camp, le 13 décembre 1938 (selon sa Kurzbiographie),

    puis son départ in extremis d’Allemagne, au mois d’avril 1939,

    et son embarquement sur le navire « Nieuw Amsterdam« , et son débarquement à New-York et Ellis Island .

    …

    …

    Á suivre : ceci est un prologue…

    …

    …

    Ce lundi 4 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Afin de fêter le passage à une nouvelle année…

    Afin de fêter le passage à une année _ de vie _ nouvelle,

    …

    je veux redonner ici un texte mien

    datant du printemps 2007 _ presque douze ans déjà _,

    et retrouvé, par chance, l’automne 2016.

    …

    …

    A l’origine,

    il s’agissait d’un projet de préface

    à une publication qui n’est finalement pas advenue,

    celle d’une correspondance débridée par courriels

    avec l’ami photographe _ génial ! _ Bernard Plossu.

    …

    …

    En réponse à quelques remarques, sunon objections, d’amis

    à mes propositions de thèses,

    …

    j’ai à la suite développé tout un essai,

    demeuré inédit,

    intitulé Cinéma de la rencontre : à la ferraraise ;

    …

    et sous-titré

    Ou un jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni,

    …

    en m’appuyant sur une analyse minutieise et étoffée

    de la sublime première séquence _ ferraraise ! _ du film testamentaire 

    du ferrarais Michelangelo Antonioni,

    Al di là delle nuvole.

    …

    …

    Ferrare,

    ou la civilisation délicatissime et un peu cruelle aussi, des Este.

    …

    Je développais cela aussi en mon essai.

    …

    …

    En voici donc le premier élan, l’envol, le départ :

    …

    …

    « Pour célébrer la rencontre » : un texte mien de 2007 « retrouvé » !

    — Ecrit le mercredi 26 octobre 2016 dans la rubrique “Philo, Rencontres”.
    …
    …

    Revoici un texte provisoirement égaré,

    et retrouvé.

    …

    …

    Pour célébrer la rencontre

    …

    …

    Les rencontres changent forcément les vies _ tel le clinamen de Lucrèce.

    …

    Des rencontres, il en des de fâcheuses, voire de tragiques, en tout cas de mauvaises. On s’en voudra toujours, forcément, de n’être pas ce jour-là resté bouclé chez soi, ou, au moins, sur son quant à soi. Mais c’est trop tard.
    Des rencontres, il en est, en foule _ c’est même le tout-venant _, d’insipides et vides, affectées seulement de leur propre bulle de vacuité _ nullité et néant de remplissage qui s’étonne même, stupidement, d’exister.

    …

    En fait, la rencontre, ici, n’a pas lieu. Il y a erreur de vocabulaire. Ce ne sont que des ombres qui se croisent et se manquent _ comme les parallèles d’Euclide, sans le choc bien physiquement sensible du clinamen…
    Et il s’en trouve aussi quelquefois d’heureuses _ un amour, une amitié qui se découvre _ qui ne courent tout de même pas les rues, même s’il faut bien sortir un peu pour faire des rencontres.

    …

    Car, avec la rencontre, avec ce moment improbable, et imprévu, d’une rencontre avec une personne singulière devenant soudain quelqu’un de plus ou moins important pour soi, voilà que le monde, qui paisiblement vient de prendre sans à-coup quelque millimètres à peine d’expansion _ à moins que ce ne soit le monde environnant qui se soit gentiment écarté, reculé _, voilà donc que le monde se met à laisser bruire, sans doute par l’interstice infime qui vient d’advenir, telle des lèvres, dans le sol, dans la croûte terrestre, ou dans le bleu du ciel, un murmure champêtre, un air infinitésimalement plus léger, une harmonie douce et discrète comme un secret qu’on ne devine qu’à la puissance de quelques lointains effets : l’air à l’entour, comme par un apport d’oxygène, se colore maintenant d’un vivifiant éclat, d’une lumière caressante un peu plus chaleureuse, conférant à tout ce qui remue une allure quasi dansée, chaloupée, comme réenchantée _ même si on ne s’en rend pas forcément tout de suite compte. Il vaudrait mieux cependant, tout va si vite…

    …

    L’elfe Ariel vient de manifester ses pouvoirs musicaux éoliens dans l’île tempêtueuse où se désolait dans son errance tournoyante de presque lion en cage l’exilé Prospero, de neuf débarqué…

    …

    Mais rencontre il y a, à la double condition de savoir et d’oser saisir l’occasion (de rencontrer quelqu’un), occasion peu détectable, qui risque même de passer trop vite quand elle survient _ pour laquelle commencer par ouvrir grand tous ses sens.

    …
    De savoir et d’oser la retenir, cette occasion qui passe, en la tenant un peu dans la main _ comme Montaigne nous le raconte superbement, nous livrant, à la fin de son livre (et de sa vie) son art de jouir du présent, en son dernier essai (Essais, livre III, chapitre 13, « de l’expérience« ) à propos de l’expression « passer le temps« .

    …
    Je ne résiste pas au plaisir de citer le passage : « J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens » _ retâter, s’y tenir. « Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon » _ se rasseoir : quelle superbe litanie de verbes actifs ! Je poursuis la lecture : « Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens _ ah! l’humour et l’ironie de Montaigne ! _, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir _ voilà les antonymes _, et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve, et prisable, et commode, voire en son dernier décours, où je la tiens ; et nous l’a Nature mise en mains _ mise en mains, ce n’est pas moi qui le lui fait dire ! _, garnie de telles circonstances, et si favorable, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. » C’est magnifique !

    …

    Je reprends : rencontre il y a, à la condition de ralentir un peu le passage, la course affolée du temps.

    …
    La rencontre fournit une telle occasion, si et quand on se dit que quelque chose de singulier est en train d’advenir, avec une personne devenant là sous nos yeux quelqu’un de définitivement singulier pour nous. On n’en revient pas, c’est le cas de le dire. Il faut s’y arrêter, y prêter toute l’attention que cela, et d’abord que la personne de l’autre, méritent.

    …

    Et même, rencontre il y a, à la condition de retenir le moment, comme un instant encore, et toujours, hébété, qui s’ébroue, et doit, le premier tout étonné, comme s’extirper de la course aveugle et précipitée des secondes trop uniformes d’avant, d’avant cette rencontre, et accédant étrangement, mais royalement, lui, le moment, au hors-temps de l’éternité.

    …

    Car le temps nous offre _ ce n’est un paradoxe qu’en apparence _ l’expérience de l’éternité _ du moins à qui sait l’expérimenter, la « cultiver« , dit Montaigne…

    …
    Nous n’expérimentons, en effet, l’éternité, que dans le temps, que dans ce que le moment présent tout d’un coup vient nous offrir de possibles, quand le moment se met, à toute allure, à bourgeonner et fleurir, et nous offre la fenêtre, plus ou moins étroite ou large, de l’épanouissement de ce qui n’était qu’en germe. Dans la rencontre, précisément. En ce relativement bref laps de temps, mais qui s’élargit incommensurablement, jusqu’à une dimension d’éternité.

    …

    « Nous sentons et nous expérimentons _ ajoute-t-il même _ que nous sommes éternels« , dit, d’expert, le cher Spinoza en son Ethique.

    …

    Saisir, tenir, retenir ce moment présent. Afin de se réjouir alors de cette grâce (de la rencontre de cet autre, devenant, ici et maintenant même, important pour soi, important pour nous) comme il convient.

    …

    « Tout bon, il a fait tout bon« , se réjouit Montaigne, un peu plus loin que le passage cité plus haut :

    « Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive _ voilà le mot tout aussi décisif _ telle qu’il a plu à Dieu de nous l’octroyer » _ Dieu ou la Nature : les dispensateurs de la vie… « Je ne vais pas désirant que soit supprimée la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double ( » Le sage recherche avec beaucoup d’avidité les richesses naturelles« ), ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiménide se privait d’appétit et se maintenait, ni qu’on produisît stupidement des enfants par les doigts ou les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore voluptueusement _ bien entendu ! _ par les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement » _ toujours l’humour de Montaigne. « Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon cœur et reconnaissant _ c’est le principal ! _ ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait du tort à ce grand tout puissant donneur de refuser ce don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon ( » Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime« )… »

    …

    Montaigne, ou la célébration de la gratitude, du moins pour qui s’est forgé _ il emploie, je l’ai souligné au passage, le verbe « cultiver » _ l’art de jouir de la vie. A chacun _ Dieu, César, soi-même, la vie, ou la Nature_, et équitablement, son dû.

    …
    Et Haendel, lui aussi bientôt au final de sa vie et de son oeuvre :

    « Whatever is, is right« , est-il proclamé sublimement au grand choeur conclusif de l’acte II de l’oratorio Jephté, un des sommets, sans nul doute, avec l’ »Alleluhia » du Messie, de l’œuvre haendélien.

    …

    Saisir, tenir, retenir_ et se réjouir, dans la rencontre initiale.

    …
    Mais pas comme un prédateur, anxieux, brutal et agressif : l’autre n’existe plus, il s’en empare et le croque. Ni comme un malotru, importun et indélicat, qui, sans la distance de l’égard et du respect, abuse déjà du temps de l’autre.

    …

    Et il faut, de surcroît, la grâce de l’évidence joyeuse de ceux qui, là, à l’instant, « se trouvent ».

    …
    Ou qui se sont trouvés : mais il est forcément bien plus aisé de le reconnaître et de s’en réjouir rétrospectivement, une fois confortés, voire rassérénés, par l’expérience et l’habitude éprouvées par un vécu ensemble prolongé _ qu’il s’agisse de l’amour, mais qu’il s’agisse aussi de l’amitié, toujours aussi neuve et fraîche, elle aussi, à chaque retrouvaille_ que pour l’étonnement tout neuf de la rencontre première et initiale. Celle qui, sans préméditation, vient d’ouvrir un champ fécond et de l’appétit pour une suite… La plongée dans la confiance accordée lors de la rencontre initiale _ cette expression me convient bien _ est un pari sur le présent et l’avenir qu’il ouvre, un don gratuit, une avancée méritoire, un pas confiant et audacieux.

    …

    Je reviens à ce moment béni, à cette grâce heureuse de la rencontre initiale.

    …
    Il faut le miracle du même hors-monde, dans ce moment réellement partagé _ et pas simplement des parts de temps croisées, échangées.

    …
    Outre l’improbabilité physique de la chance (statistique) de cette rencontre, parmi tant de gens, cet art de la reconnaissance du miracle de la rencontre d’ouverture demande infiniment de tact, et cela plurivoquement.

    …

    Car ce n’est pas là une présomption. Ce n’est pas là un contrat : ce n’est pas conditionnel. Ce n’est pas là un échange. Encore moins marchand, et a fortiori marchandisé, comme on nous transforme toute relation inter-personnelle désormais. Si nous n’y résistons pas…

    …

    Nous ne sommes pas, pour une fois, dans l’univers mesquin du calcul, dans l’aire truquée du donnant-donnant qui se répand toujours davantage sur la planète, sous la pression dupeuse de régimes capitalisant leurs profits.

    …
    Nous voici, au contraire, transportés hic et nunc au pays, fragile et fort, fugace et éternel, de la grâce, où règne sans partage la générosité. Où chacun est roi en son royaume, et le roi de son temps à donner.

    …

    Apprendre, non-touristes que nous sommes, à ne pas le manquer, ce royaume en voie de raréfaction, cet Etat menacé de disparition pour obsolescence…

    …

    Que d’improbables conditions, ou de handicaps, pour pareille rencontre !

    …
    Et pourtant, elle advient, elle est là. Elle impose son évidence _ si on ne la rejette pas, si on ne la craint pas, si on veut bien s’y donner. Car on peut aussi redouter pareille grâce. Ainsi que la refuser si elle se propose. S’en détourner.

    …
    Ainsi la peur se répand-elle aujourd’hui, sous les pressions organisées en permanence des propagandistes de tous poils de la crainte, voire de la terreur, sous couvert de « sécurité« …

    …

    Le divin Kairos _ le génie inspirateur-dispensateur de l’occasion favorable _, lui, est un dieu coureur aussi vif et alerte qu’espiègle, qui chemine et même danse en courant éperdument, d’autant plus vite qu’il est muni d’ailes aux chevilles.

    …
    Une longue mèche touffue se balance en permanence sur son front et balaie ses yeux rieurs, son visage mobile. Alors qu’il est complètement chauve sur le derrière du crâne et la nuque…

    …

    C’est qu’une fois que Kairos nous a croisés et dépassés, il ne nous est plus possible de lui courir après pour espérer le rattraper par la chevelure, afin de le retenir et ressaisir, ou capitaliser les opportunités qu’il offrait…

    …
    Kairos a filé comme une anguille, offrir ailleurs et à d’autres ses dons instantanés.

    …

    Il y a de l’irréversible dans le temps.

    …
    D’autant que Kairos tient à la main un rasoir effilé, emblème de son pouvoir tranchant. Avec lui, c’est sur le champ qu’il faut se décider à prendre _ ou plutôt recevoir, accueillir ce qui se tend vers nous _ la chance qu’il propose : c’est maintenant ou jamais. Comme les fruits à la saison. Après, c’est trop tard.

    …
    Cela s’apprend, à l’expérience : nous avons une vie pour nous y faire…

    …

    Ces choses-là, si douces _ l’élection mutuelle, incalculée, de la rencontre _, sont aussi formidablement vives _ comme l’éclair de la foudre _, le temps du clignement des regards, et ne tolèrent bien sûr pas la moindre lourdeur, indélicatesse _ a fortiori vulgarité. C’est l’échange dépouillé, direct et à vif des regards qui crée d’abord, et quasiment à soi seul _ si l’on peut dire pour une rencontre, où des liens riches instantanément commencent à se tisser ! _, qui crée donc l’accroche, la mutualité de l’égard, et l’absolu _ sans conditions, souverain, sans appel _ de l’accueil, de l’ouverture, du seuil franchi, et pour toujours, de la confiance : sur ce regard terriblement exposé, sans apprêts, et qui demande, sans le dire _ comme nous l’a appris Emmanuel Levinas _ : « ne me tue pas ! » Echange de regards assorti, bien sûr forcément, de paroles, et de leur qualité, ainsi que du tissu _ soie, velours et toute matière qu’on voudra… _ de leur ton et de tout ce qui peut y transpirer, au timbre, au rythme, ainsi qu’au contenu, évidemment aussi, de leur fiabilité, car c’est elle qui va finir par trancher… La part du regard, et la part du discours et de la voix, les plus exposés, se mêlant, encore, à l’arrière-fond, important, lui aussi, de la part des postures… Quelle intensité foudroyante et décisive l’espace rapide de telles rencontres ! Car on n’a guère de temps pour s’expliquer, et encore moins déballer ce qui pourrait nous justifier, en cette rencontre initiale…

    …

    Ne pas abuser du temps _ de la patience _ de l’autre, de l’effort en tension de son écoute, pour le moment consenti à accorder à cette rencontre… Même un hors-temps prend donc du temps _ y compris pour qui dispose à peu près librement de son temps. Faire bref est donc la plus élémentaire des urbanités. L’art, assez français, de la conversation a su s’employer autrefois à cela…

    …
    L’emblème du rasoir de Kairos est donc très finement saisi.

    …

    Avec la rencontre heureuse, nous voici donc d’emblée et de pleins pieds dans l’éternité _ contrée, par essence, vierge de touristes, et non stipendiée.

    …

    Il faut d’abord avoir su s’y préparer, d’autant que cette chose advenant _ pareille rencontre _ est statistiquement assez improbable, risquant même _ et c’est la norme de fait, pour beaucoup _ de n’arriver jamais.

    …
    Ainsi, est-ce tout un art, subtil, qui s’apprend _ ou pas : cela plutôt se découvre, cela s’improvise, sur le tas, et avec les moyens du bord, l’irradiation de la joie aidant aussi, comme un doux lubrifiant, et modeste. Un art qui s’apprend avec l’âge _ mais chaque âge a ses atouts et ses capacités. C’est tout un art, donc, que d’être doucement attentif et ouvert, et d’abord d’être infiniment délicatement disposé à la rencontre _ voire en être a priori désireux et a posteriori friand… Tout dépendant aussi, bien sûr, de la personne singulière de l’autre : tel un continent tout neuf à découvrir _ mais qui s’en plaindrait ? Après, il faut apprendre à la vivre, à la godille en quelque sorte, à vue, au ressenti. Un cabotage raffiné au ras des côtes, chacun auprès de la sensibilité de l’autre qu’on apprend d’autant plus vite à connaître qu’on l’apprécie, qu’il nous étonne et nous enchante chaque fois.

    …

    Et, pour mettre un peu plus de piment à l’affaire, nous avons, tous et chacun, nos jours, nos heures, nos minutes d’indisponibilité ou d’indisposition, quand il nous arrive d’être mal lunés. Ces jours-là, autant demeurer claquemuré chez soi. A moins qu’on sache le dépasser…

    …

    La jeunesse fait longtemps preuve de timidité, ou d’audaces à contresens. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait…

    …
    Cependant, bien que ce soit à son corps défendant, et rarement sans nulle offense, vivre s’apprend, tant bien que mal. on peut sans doute y progresser.

    …

    La vieillesse, quant à elle _ que vaut le mot ? convient-il à la chose ? _, a souvent le défaut de trop se résigner, et cesse trop tôt, et bien à tort, de croire au Père Noël ou au Prince charmant… Trop tôt flétrie, la vieillesse, devenant alors en effet un désastre, se meurt à petit feu, en se survivant sans joie, bien avant la disparition sans retour.

    …
    Mais il y a aussi bien des vieillards qu’habite encore et toujours la flamme de la jeunesse :

    le désir et la joie qui les habitent, les animent, qui leur donnent le goût et la passion de continuer à vivre, les entretiennent dans la joie de rencontres continuées, même raréfiées.

    …

    Enfin, il y a aussi tous les pressés, tous les stressés.

    …
    Sans compter ceux qui, trop blessés, sont déjà eux aussi, dans leur mornitude, comme déjà morts, fossilisés dans leurs déceptions, ou de mécaniques habitudes. Feront-ils de vieux os, ces acédiques en voie de dessèchement ?

    …

    Charge donc à la maturité de conserver et entretenir le feu de la jeunesse, de ré- enflammer sa belle flambée, en demeurant décidément toujours plus ouvert à la nouveauté inépuisable du présent, à sa magnifique singularité, dans la rencontre toujours renouvelée de l’autre, afin de l’accueillir comme le présent généreux qu’il (le présent) et elle (la rencontre) se révèlent être, du moins dans les cas heureux _ sous l’espèce d’un frère humain, d’une amitié ou d’un amour. Un présent ouvert, riche et habité.

    …

    Savoir être neuf chaque matin et tous les matins que Dieu, ou la Nature, fait, au jour nouveau qui advient, qui nous échoit, qui se présente, qui s’offre, en cadeau des vivants aux vivants, pour qu’ils se rencontrent.

    …

    Mozart à son père (le 4 avril 1787) :

    « Je ne me mets jamais au lit sans me rappeler que peut-être, si jeune que je sois, le lendemain je ne serai plus. Et néanmoins personne, parmi tous ceux qui me connaissent, ne pourra dire que je manifeste la moindre humeur maussade ou triste. Et de cette félicité, je rends grâce tous les jours à mon Créateur, et je la souhaite de tout cœur à chacun de mes semblables. »

    …

    Les génies créateurs, Mozart, Haendel, Spinoza, Shakespeare _ dont je n’ai rien dit, me concentrant plutôt sur l’amitié, du sublime sonnet par lequel il nous donne à entendre encore plus qu’à regarder la rencontre-découverte déjà parfaitement énamourée, at first sight, de ses héros Romeo et Juliette, parmi le virevoltant et assourdissant, de poussière et de fumée, bal masqué des Capulet _, Montaigne, Nietzsche aussi _ le penseur de l’éternel retour du même et de l’amor fati _, ainsi que, c’est même, tout bien pesé, sans doute le plus fin (car le plus à vif et piaffant de sa nervosité électrique rentrée) de tous les analystes du kairos, Marivaux, dont je n’ai non plus rien dit _ tant il sait aussi se faire furtif et discret _, ce cousin, virtuose en art du rythme et du silence, de Mozart, Marivaux, ce benêt peseur d’ « œufs de mouche dans une balance en toile d’araignée » dont se gaussait, mais c’est par jalousie, le déjà vif pourtant, mais moins subtil en son écriture, Voltaire, tous ces génies créateurs, donc, non seulement sont des généreux sans compter de leur temps et de leur énergie, mais savent, et ô combien, faire preuve de gratitude en rendant au centuple à la vie, par leurs œuvres sublimement fines et détaillées, le feu joyeux que la vie ne cesse de leur prodiguer…

    …
    …

    Suite, en forme de commentaire, au texte précédent :

    …

    …

    Il y a, certes, rencontre et rencontre.

    …

    Toutes ne sont pas du même ordre, de la même qualité, de la même importance : cela en composant toute une variété.

    …
    Il faudrait donc relativiser, « bémoliser » en quelque sorte, ce que je viens d’en dire, en ma « célébration de la rencontre« , en « m’emballant » un peu _ un peu trop : « un brin superlatif, mais pas antipathique« , vient, maintenant, de qualifier l’article de mon blog consacré à mon compte-rendu de sa rencontre avec lui, le 28 mai dernier, au Festival Philosophie de Saint-Emilion : L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France. Peut-être emporté par l’emphase d’un beau titre : « Célébration de LA rencontre« …

    …
    Il n’y aurait donc pas tout à fait rien entre l’absolu de la « vraie rencontre » _ en particulier de la « rencontre initiale » _ et le néant de rencontres qu’est la vie de beaucoup _ la plupart ? _, et sans qu’ils en aient forcément une conscience claire _ le supporteraient-ils ? _, la majorité préfère à la rudesse sauvage de la solitude, d’être leur vie durant plus ou moins bien accompagnés, avec coups et blessures même, ou alors par les reality showsde la télé qui scintille jusqu’à des heures très tardives dans la salle- à-manger…

    …

    Existerait donc, plutôt, tout un nuancier de rencontres.

    …
    Même s’il s’agit en majeure partie plutôt d’illusions de « rencontres« …

    …

    La rencontre, ou plutôt son idée, l’idée qu’on s’en fait par avance, déjà, et qui, souvent, ne formate que trop ce qu’on va vivre ensuite d’une rencontre effective _ mais peut-être pas « vraie » _, l’idée de la rencontre, donc, a tant d’attraits, tant de promesses de charmes… Trop de séductions a priori…

    …

    Que serinent donc les chansons ?.. « Un jour, mon prince viendra… Et il m’emportera… » L’amour, toujours l’amour…

    …
    Ainsi, d’abord, peut-être parle-t-on trop de « rencontres« , réduisant malencontreusement alors la rencontre effective, pour ce qui finira hélas par en advenir, à ce qu’on s’en promettait, sans assez de largeur _ qui doit être, tout simplement, infinie _ d’ouverture et d’accueil au surprenant de la rencontre, à la singularité infinie de la personne rencontrée.

    …

    Une imagination trop étroite, et trop formatée, lâche ici les amarres et prend trop vite le large : pour ne se mirer, au final, qu’en elle-même, et à sa pauvreté ; et réussir à manquer la splendeur de l’altérité de la personne rencontrée !

    …
    Voilà ce qu’il advient de trop lâcher la bride au petit, tout petit, ego, et à son égocentrisme triste et ballot : une vacuité pornographique, avec une ivresse de négation (et de mort), dont on constate ces temps-ci les sinistres avancées.

    …

    Le triomphe spectaculaire du nihilisme.

    …

    Alors qu’il faut apprendre, comme les héros de Homère, l’envol plus audacieux du cabotage en humanité, assez près, mais pas trop non plus _ au risque de le gêner ou l’étouffer _ auprès de l’autre… A la distance, aérée et sereine, de l’égard et d’une vraie curiosité : attentive et attentionnée. Ainsi que de ce qu’il faut d’accommodation dans le regard pour qu’il y ait vraiment la distance justement estimée du re-spect en même temps que d’une vraie connaissance (ainsi que re-connaissance)… Tout ici doit joyeusement re-spirer…

    …

    Il nous faut donc, en la rencontre, apprendre à nous méfier de ce que y mettrions trop de nous-mêmes, au lieu de laisser advenir le miracle vrai de l’altérité.

    …
    Miracle, car inhabituel, voire sur-naturel. Surtout pour une espèce dénaturée _ je veux dire qui a perdu le mécanisme spécifique des instincts, au profit du dressage et de l’apprentissage culturel (voir ce qu’en dit Peter Sloterdijk dans Règles pour le parc humain).

    …

    Cette rencontre qui _ c’est à la fois son essence et son épreuve de vérité _ survient, nous déborde, nous prend à l’improviste, de plein fouet, et par surprise, avec toute la gamme des embruns divers que cela implique _ et cela, quoi qu’on puisse, ou qu’on ait pu, en attendre ou en espérer, quand la dite-rencontre était programmée, planifiée, nos agendas sont si complexes, il nous faut bien nous organiser un peu ; ou rêvée. C’est que la « rencontre vraie » est toujours surprenante, et même brusquante. Dérangeante. Bousculante. Urticante. Il est normal que nous soyons par elle sortis, extraits, extirpés de nos gonds coutumiers, de nos habitudes établies à la va-comme-je- te-pousse… Et cela, par le principal, par l’essentiel : par la nouveauté radicale et fondamentale de l’autre.

    …

    L’autre : terra incognita, « continent » vierge et immense, ai-je avancé tout à l’heure…

    …

    Ne pas s’enivrer trop, par conséquent, rien qu’à supposer (supputer = calculer) ces attraits, comme esquissés, et ces charmes, comme subodorés, de la rencontre, ou plutôt de l’inconnu de la rencontre, je veux dire le caractère insu, ignoré de celui ou celle _ une personne, un sujet _ à découvrir dans son altérité puissante, absolue, et donc forcément étrange : à apprivoiser _ ou plutôt s’apprivoiser mutuellement. Comme en amour, le rituel des fiançailles.

    …

    Préférer donc, pour hygiène du vivre, à la tentation de l’imaginaire, la franchise plus rude, voire à l’occasion quasi sauvage, mais rassurément consistante, et heureusement pleine de répondant, elle, du réel : car charnelle. La vraie chair ne trompant pas.

    …

    Je me suis donc focalisé, dans cette « célébration de la rencontre » _ puisque c’est sur elle que j’esquisse ici ce petit « commentaire » _, sur des moments un peu plus cruciaux que d’autres dans une vie, sur des instants dynamiques, dynamisants, voire parfois même enthousiasmants, même si les « débuts » ne sont naturellement pas _ ce serait bien présomptueux _ « en fanfare« , ces premiers moments, ressentis cependant comme prémisses encourageantes, constituant ainsi des sortes de « tournants » _ en musique baroque, on parle d’ »hémioles » : le changement _ aussi impératif que subtil _ n’est pas noté sur la partition, mais les interprètes, avertis, expérimentés, savent (et il le faut absolument !) le comprendre… Cela impulse un rythme. Soit le principe radical de tout ce qui vit _ nous ne quittons décidément pas le charnel.

    …

    Ainsi qualifiai-je ces « moments« -là de « rencontre initiale« , parce que de telles rencontres ouvrent d’elles-mêmes, par une simple et belle évidence, la voie d’un désir d’approfondissement, d’une suite, comme avec la kyrielle des danses des « suites » de la musique baroque, ces rencontres-là n’étant, ni se contentant pas de demeurer rencontres sans lendemain.

    …

    Or, c’est le paradoxe, l’étrangeté de ces « rencontres initiales » _ étrangeté qui, je le constate, devient de plus en plus consciente, riche, nourrie, avec l’âge, avec« l’expérience » qui tout simplement, strate à strate, se compose, construit et s’accumule_, c’est cette étrangeté paradoxale, donc, qui m’intéresse, avec un regard de plus en plus rétrospectif, et, forcément, aussi savant, culturé, de tout l’appris _ oserais-je qualifier ce regard de proustien ? _, en même temps que de plus en plus immédiat, rapide, vif, curieusement, et sans doute aussi plus lucide ; ainsi, encore, qu’un peu décalé _ et tout cela, mêlé, défilant à toute allure dans l’espace formidablement intensifié, lui aussi, de l’instant.

    …

    Avec pour couronner le tout, une pincée d’auto-ironie _ ça s’appelle l’humour, mais il y a trop de mauvais goût à y prétendre si peu que ce soit, lourdaudement. Nous sommes dans l’ordre incomparablement léger et magique de la sprezzatura… Nietzsche, que j’ai un peu négligé jusqu’ici, disait : « Je ne croirais qu’en un dieu qui sache danser »…

    …

    La peste du pataud qui me colle aux basques, et que donc je demeure !..

    …

    D’un autre côté, j’y reviens, tout _ sinon beaucoup _ est aussi, d’une certaine façon « rencontre« , selon une échelle comportant des degrés, et, en quelque sorte, à l’infini…
    J’évoquais, en début de texte, les « non rencontres » des zombies… Mais là, c’est de l’ordre du tout ou rien _ et donc du rien !

    …

    Alors qu’il faudrait envisager, à côté du cas désolé de ces privés absolus de toute vraie « rencontre« , tout un nuancier délicat de diverses qualités de rencontres, avec leur coefficient respectif de vérité, qui se découvre à l’expérience, telle une gamme plus ou moins concentrée ou étendue _ comme on dit d’une solution chimique qu’elle est plus ou moins étendue (d’eau ?) _, ou un camaïeu délicat et subtil…

    …

    Ce régime assez divers de tonalités diverses de « rencontres« , je l’éprouve particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _ grande _ de mes élèves ; et des progrès que j’en attends, que j’en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _ car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l’acte). Même si j’œuvre _ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l’examen de fin d’année _ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut plus complaisamment, et avec courbettes, s’y laisse prendre.

    …

    La classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n’ont heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu d’activité permanent ; et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien sûr, l’inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la parole et plus encore à l’écoute, ainsi qu’à la critique bienveillante, encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d’abord, bien sûr du professeur, responsable de l’entité « classe » et de sa « vérité » _ un lieu, donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu électrique où doit progresser, et progresse la conscience…

    …

    Entrer dans la classe, s’approcher de la chaire, et après avoir déballé l’attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après « l’appel » _ au cours duquel je m’avise avec soin de l’état de chacun par ce qu’annonce son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d’abord de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l’échange vivant de nos regards, commencer à parler. A convoquer le sens _ « Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !« … _, à partir de notre commun questionnement, notre socratique _ et « pentecôtique » ?_ dialogue.

    …

    Voilà qui réclame infiniment de présence, c’est-à-dire d’attention, de ré-flexion, de chacun et de tous _ et d’abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice exigeant. A l’aune de l’idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment possible en grande forme ! Car ici et maintenant, en cette salle de classe, tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée : elle n’est pas aux ordres ! _ de s’interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d’oser, en confiance, à s’essayer _ voilà ! _ à juger _ oser juger. Et puis justifier ses raisons. Dans l’espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l’espace formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu’il faut espérer adaptée, l’échange de nos paroles, de nos phrases, s’essayant et se mesurant, par l’effort du « penser » à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé, du bien pensé… Emmanuel Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » (dans La Religion dans les limites de la simple raison _ vigoureux opuscule contre la censure). Soit une rencontre avec l’idéal de vérité et de justesse du jugement, dans l’échange à la fois inquiet et joyeux du « juger« .

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    De même que pour Montaigne, instruire, c’est essentiellement former le jugement. Exercice pédagogique exigeant.

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    Voilà ce qu’est la rencontre pédagogique philosophique.

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    Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et par l’échange _ et cette « rencontre » de vérité. Et pour _ c’est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse. Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour chacun. Car, « le style, c’est l’homme même » _ en sa singularité, quand il y parvient _, nous enseigne Buffon en son Traité du style.

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    Comment accéder à « son » style ? Comment accomplir une œuvre qui soit vraiment « sienne » _ et sans se complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c’est l’affaire d’une vie, pas seulement d’une année de formation de philosophie.

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    Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un élan _ même si elle n’est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que l’aider de conseils à ne pas s’égarer dans de premières voies qui aliéneraient ; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et positivement, son propre chemin. « Vadetecum« , recommandait Nietzsche dans Le Gai savoir à qui désirait un peu trop mécaniquement devenir son disciple, le suivre : « Vademecum, vadetecum« … La réussite du maître, et c’est un paradoxe bien connu, c’est l’émancipation _ autonome _ de l’élève.

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    J’adore, pour cela, cette situation « pédagogique« , bien particulière, sans doute, à l’enseignement de la philosophie _ ou plutôt du « philosopher » : « on n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher« , disait encore Kant, après Socrate, et d’autres. C’est que c’est un art, et pas une technique. Un art un peu « tauromachique » _ c’est-à- dire n’hésitant pas à s’exposer mortellement à la corne du taureau _, à l’instar de la mise en danger qu’évoque si superbement Michel Leiris dans sa belle préface à L’âge d’homme. Situation particulière encore, aussi, peut-être, à ma pratique personnelle _ si tant est que j’ose une telle expression _ de cet enseignement « philosophique« , tel que je le conçois, comme je l’ai bricolé, cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives d’élèves. Car j’ai aussi bien sûr beaucoup appris d’eux, par eux, avec eux, dans ce ping-pong d’une classe vivante, où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous « rencontrons« par le questionnement vif et exigeant de la parole _ et des regards.

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    Comme j’ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d’humanité, dans toute sa modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge ; Simone est décédée juste un mois avant d’accomplir ses cent ans… _, une personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.

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    Avec les élèves : voilà, j’aime ça.

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    Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d’avoir _ et d’être rétribué pour cela _ à « rencontrer » ainsi, en mon service hebdomadaire, mes élèves…

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    En partie indépendamment de son efficacité, certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une joie portante. Une vivifiante jeunesse.

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    Même si pour certains, voire beaucoup d’entre ces élèves _ et au pire, mais c’est quand même très rare, une classe entière : alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien d’intéressant n’advient durant tout ce temps. Pas d’étincelle, pas de lueur s’allumant au moins dans la prunelle de l’œil, pas d’enthousiasme, pas de progrès… Les dieux, qui sont « aussi dans le foyer » _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant _, se taisant désespérément alors, n’inspirant aucune pensée, n’éveillant aucun éclair d’intelligence, désertant tristement les tentatives d’échanges… Le grand Pan est mort pour ceux-là. Je n’aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs d’Ephèse…

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    C’est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en convenir. On se console alors en se disant qu’on sème _ et qu’on aura semé _ pour l’avenir…

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    Mais c’est déjà, objectivement, le jeu statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _ pour combien de temps, les budgets (et le service public) se réduisant ? _ par la configuration des espaces et constructions scolaires et des emplois du temps… Jeu statistique aidé, accéléré ou retardé, par l’évolution _ ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des « structures« … « L’acteur« , se démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et par sa modeste mais nécessaire contribution, « le système » dont il fait partie ; « système » pourtant grosso modo à peu près maintenu en état, et qui continue à présenter une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité… Pour combien de temps ? Et avec quelles énergies ?

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    Dans la vie, c’est pareil : j’aime « rencontrer« , j’aime « échanger« , j’aime cette situation électrique de « désirs » (curiosités) « croisés » _ même, et c’est la règle, de fait comme de droit, peu érotisés : cela m’arrange, je suis plutôt un chaste. Cela n’empêchant pas une vive et permanente dimension « esthétique » du vivre, de l’ordre même du jubilatoire _ jusqu’à l’éclat de rire joyeux…

    …

    Même si la plupart du temps, je dois en convenir, j’ai le sentiment de croiser pas mal d’ombres. Et pas de celles, errantes, qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d’un François Couperin.

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    D’un autre côté, encore, il y a aussi la rencontre amoureuse.
    Mais sur ce terrain-là, je suis « saturé« , si j’ose dire : j’ai la chance d’avoir à mon côté une femme absolument merveilleuse _ et c’est déjà beaucoup trop parler…

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    Et puis, il y a aussi _ pour baliser toute la gamme des rencontres _, ne pas nous le cacher, les « retombées« , les déceptions, tout ce qui part en eau de boudin dans nos relations y compris d’amitié (?) avec les autres.

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    Voire, heureusement moins fréquent, le coup de couteau de la trahison.

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    Expérience terrible. Qui force, forcément, à réfléchir…

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    Qu’en est-il de notre capacité à nous illusionner, à nous bercer d’histoires, de chansons ? _ nous revoilà en pays de connaissance, et j’entends d’ici les rires de plusieurs… Dans ce cas-là, est-on jamais sorti de soi ? A-t-on jamais vraiment rencontré quelqu’un d’autre ? C’est à se casser la tête contre le mur.

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    Diogène avec sa lanterne cherchait vainement un homme. Faut-il diriger cette lanterne vaine d’abord sur soi-même ?

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    « Personne » est le nom qu’Ulysse le très habile a donné, pour s’évoquer lui-même, au Cyclope qu’il venait d’éborgner-aveugler…

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    En conséquence de quoi, il faut peut-être relativiser _ à la Bernard Plossu _ les magiques « instants décisifs » des « rencontres initiales« , à la Cartier-Bresson, sur lesquelles je m’étais focalisé d’abord dans ma « célébration« .
    Et mettre un peu d’eau dans le vin de ces « rencontres décisives« .

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    Tout est alors « rencontre« , à des degrés, cependant et certes, divers. Avec une infinie variété de tons, dans le doux camaïeu _ patient, ralenti, profus _ de la gamme, riche en beiges et en gris, qui va du blanc surexposé le plus éblouissant, au risque d’aveugler, au noir d’encre le plus âcre et profond, selon les bonheurs, ou caprices, de la lumière puis du papier, pour le photographe au sortir du cabinet de développement.

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    Comme nous le montre la variété parfaitement heureuse de l’œuvre généreux et libre de Bernard Plossu _ qu’on contemple son album « Rétrospective« , à défaut des cimaises de son expo synonyme du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg (c’était au printemps 2006).

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    Au delà de la prise et de la découpe de la photo singulière, c’est alors la « séquence » qui est intéressante, comme la suite _ musicale _ des phrases ou des chapitres d’un livre _ avec le « blanc » de la « tourne« . Et comme la disposition-montage d’une exposition de photos, encadrées ou pas, sur les cimaises. Ou d’un livre de photos dont le lecteur-spectateur tourne, lui aussi, forcément, les pages. De même que nous clignons naturellement des yeux, et battons des paupières. C’est le passage qui fait rythme _ le temps est bien présent, offert, et pleinement coopératif : il faut apprendre à le mettre avec soi, l’avoir de son côté. Et c’est alors un allié considérable.

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    Comme dans la vie, la succession qualitative, syncopée, des moments, à partir du passage des jours _ et, forcément, des nuits.

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    Qu’on écoute ici les voix des poètes : à propos du rythme des saisons, Arthur Rimbaud : « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » signalait, pour une fois un plus rêveusement, le garnement batteur ivre de percussions.

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    Ou, à l’inverse des syncopes, la grâce liquide, le ballet lisse et lentement kaléidoscopique des nuages dans le ciel : « les nuages, les merveilleux nuages« , du spleen baudelairien.

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    Ou, encore, à la croisée du martellement rimbaldien des syncopes et de la liquidité baudelairienne _ du clock et du cloud ligetien (et de Karol Beffa) _, la mélancolie du spectateur Guillaume Apollinaire, se laissant fasciner, à la rambarde du pont Mirabeau, par les remous abyssaux du fleuve qui avance, et brodant sa chanson sur le tissu effiloché de sa vie, à la croisée de plus en plus mal rapiécée de ce qui passe et de ce qui demeure _ en témoin désolé et contrit, et pour combien de temps encore ? _, pour, héraclitement _ « tout coule« … _, déplorer _ et se plaindre _ du passage :

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    « Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Et nos amours
    Faut-il qu’il m’en souvienne
    La joie venait toujours après la peine

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face

    Tandis que sous le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l’onde si lasse

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure

    L’amour s’en va comme cette eau courante

    L’amour s’en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l’Espérance est violente

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure

    Passent les jours et passent les semaines

    Ni temps passé

    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure« …

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    En face d’Héraclite le « déplorateur« , Démocrite, l’atomiste, est le philosophe rieur et réjoui _ Montaigne reprenant dans ses Essais la symétrie de ces deux figures qu’avait marquée Diogène Laërce.

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    Nous retrouvons alors, avec le philosophe abdéritain, la lignée joyeuse, éminemment plus charnelle _ c’est celle de ceux qui cultivent leur jardin : Epicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche, comme aussi La Fontaine, Diderot et notre cher Montaigne _, une lignée réconciliée avec son corps et les conditions de la vie,

    je veux dire la lignée du clinamen…

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    Francis Lippa, ce mercredi 26 octobre 2016

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    Ce lundi 31 décembre 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • « Dark », d’Edgardo Cozarinsky, ou comment l’irruption d’un « Hollywood sauvage et sans sous-titres » dans la vie d’un adolescent argentin accouchera d’un écrivain et cinéaste

    Poursuivant ma lecture des récits d’Edgardo Cozarinsky,

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    après Loin d’où

    _ cf mon article du 8 août dernier : Admirable Loin d’où d’Edgardo Cozarinsky  _,

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    je viens de lire Dark (publié en 2016 ; et chez Grasset en traduction française, le 11 janvier 2017) ;

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    et commenterai ici la très juste critique qu’en a donné l’excellent Mathieu Lindon

    dans le Libération du 20 janvier 2017:

    Edgardo Cozarinsky, mineur de bas-fonds…

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    EDGARDO COZARINSKY, MINEUR DE BAS-FONDS

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    Dark est un roman d’aventure et d’apprentissage _ oui, mais qui n’est pas vraiment ni une éducation sentimentale, ni sexuelle : seulement une importante ponctuation, durablement marquante en ses impacts à long terme, de la prime jeunesse _ auquel, indépendamment des faits précis, on _ c’est-à-dire nous, lecteurs _ accorde un caractère si autobiographique _ pour ce qui concerne le lien de l’auteur même à son personnage principal, qui s’auto-prénomme fictivement Victor en la fiction, et qui sera devenu un auteur « soixante ans plus tard« , au présent même du récit, en 2015 ou 16… _ qu’on le lit comme une vaste réponse _ de l’auteur à soi-même, d’abord : mais qui demeure ouverte, béante ; encore non classée… _ à la fameuse question : «Pourquoi écrivez-vous ?» _ oui. L’intrigue _ du passé de jeunesse rapporté _ se déroule dans les plus ou moins bas-fonds de Buenos Aires dans les années 50 _ oui ; un certain nombre de lieux (bars, bouis-bouis, bordels, cinémas, etc.) sont évoqués (et ainsi visités), en divers quartiers et faubourgs de la ville. Il y a deux personnages principaux. L’un apparaît sous deux avatars : âgé, il est dénommé «le vieil écrivain» ; adolescent, «poussé par un désir de fiction» _ l’expression, en effet très significative, se trouve à la page 28 _, il dit s’appeler Victor à l’autre héros, un inconnu _ inquiétant autant que fascinant du début à la fin _ quadra ou quinquagénaire, Andrés _ qu’un autre personnage, Franca (une croate), nommera plus loin, à la page 68, « Fredi« … _, qui lui adresse la parole dans un bar _ « l’Union Bar, aujourd’hui démoli, au coin de la rue Balcarce et de l’avenue Independencia« , à Buenos Aires (page 23, pour être précis dans la localisation)… «L’écrivain ne sait pas _ et ne s’en soucie guère ! _ si la chronologie de ce qu’il essaye _ c’est important : la tentative demeure toujours fragmentaire et partielle, grandement lacunaire _ de raconter _ rétrospectivement _ respecte celle des faits rappelés» _ page 65 ; « En revanche, il sait que la mémoire efface plus qu’elle ne garde. L’imagination, rusée, récupère tout ce que la mémoire a effacé et l’attrape _ très heureusement _ dans les filets de la fiction«  : ce que personnellement je nomme, en lisant bien Marie-José Mondzain, « l’imageance« . Et tel est bien le point (de ce récit) qui me paraît crucial !.. Pour le principal, il n’y a pas trop de doute, s’il s’agit _ pour l’auteur, suggère fortement le critique _ de faire comprendre _ tout en délicatesse, et sans la moindre lourdeur ; avec beaucoup de raccourcis ! et toujours fragmentairement _ comment l’adolescent est devenu _ voilà ! _ l’écrivain. Victor a aussi une cousine _ Cecilia, de trois ans plus âgée que lui. «Et avec ça, comment tu te débrouilles ?» demande-t-elle après quelques regards sur la braguette de son cousin _ page 47. C’est elle qui l’aidera «à atteindre _ in concreto _ la prestance _ purement technique _ nécessaire» _ page 48 _, lui indiquera «les mouvements qu’il trouverait très vite spontanément», et il se souviendra du «parfum de sa cousine, qui imprégnait draps et oreiller, et que de toute sa vie il ne retrouverait en aucun autre» _ pages 48-49. Andrés est au courant, car l’adolescent et l’homme mûr acquièrent vite une intimité _ entre eux deux _ reposant sur la vie _ passablement _ aventureuse _ et c’est peu dire ! _ de celui-ci, sur les découvertes _ à connotations érotiques, bien qu’indirectes, tout particulièrement _ qu’il propose à son jeune ami. Andrés est un homme à femmes, apparemment _ selon ses dires et ce qu’en laissent paraître aussi ses actes _, qui ne déteste rien tant que les hommes à hommes, mais un mystère, quand même _ c’est sûr ! _, pèse sur l’intensité de sa relation _ complexe à qualifier frontalement _ avec l’adolescent _ ce qui pose aussi, forcément, question : que cherche-t-il à ménager, et pour quelles raisons, en le jeune homme ?

    …

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    Edgardo Cozarinsky est né en 1939 à Buenos Aires _ de parents et grands-parents émigrés d’Europe de l’Est _ qu’il quitta en 1974 pour Paris. Enrique Vila-Matas le présente ainsi en 2003 dans Paris ne finit jamais _ page 164 _, après avoir écrit le rencontrer souvent au cinéma : «Cozarinsky, un borgésien tardif selon Susan Sontag _ ?!? _ , était un exilé argentin qui semblait avoir fini par se sentir à l’aise dans son rôle _ un rôle ? ce n’est guère juste !… _ de personne déplacée _ ?!? Cf plutôt, outre les pages qu’il lui consacre en son indispensable Mes Argentins de Paris, l’article de René de Ceccatty Edgardo Cozarinsky, le voyageur sans terre cité en mon article du 8 août dernier : Admirable Loin d’où d’Edgardo Cozarinsky. Ecrivain et cinéaste _ c’est très important ! l’imageance et le fictionnel ne sont pas que littéraires ou romanesques, mais aussi cinématographiques !!! _, il vivait entre Londres et Paris, j’ignore où il vit maintenant, je crois qu’il ne vit plus qu’à Paris _ écrivait alors Vila-Matas, en 2003. Je me souviens que je l’admirais parce qu’il savait concilier _ voilà _ deux villes et deux activités artistiques […], je me souviens aussi que j’avais vu certains de ses films et lu son essai sur Borges et le cinéma, ainsi que son étude sur le ragot comme procédé narratif et d’autres textes, tous très captivants. Dix ans après avoir quitté Paris, j’ai admiré tout particulièrement son livre Vaudou urbain [traduit chez Bourgois, ndlr], un livre d’exilé, un livre transnational dans lequel il utilise une structure hybride […].» A noter aussi cet étonnant dialogue entre l’auteur et un supposé interwiever, au chapitre 3 (pages 20 à 22 de Dark) : Dialogue sur le «kintsugi» dans Dark, avant qu’on en vienne à l’histoire de Victor et Andrés : «C’est l’art japonais qui consiste à remplir les fissures d’un objet brisé, de porcelaine par exemple, avec de la résine où on a dilué de la poudre d’or. Au lieu de dissimuler la fente, on la souligne avec une substance lumineuse, qui a parfois plus de valeur que l’objet même. C’est ainsi qu’on ennoblit l’objet : au lieu de cacher les cicatrices de sa vie _ expression à relever ! _, on les exhibe. – N’est-ce pas ce que fait _ rabouter-repriser et embellir-ennoblir… _ tout romancier avec sa propre vie ? – C’est ce qu’il tente de faire» _ page 22. L’expression « exhiber les cicatrices de sa vie«  est bien sûr à mettre en rapport avec l’expression ultime du texte, page 142 : « surnagent les restes d’un naufrage« …

    …

    …

    Sexe, politique, exotisme, il s’en passe, dans Dark, et sous diverses perspectives _ plus ou moins intriquées, mais toujours très sobrement traitées. C’est cette multiplicité des points de vue qui fait aussi l’écrivain, qui en fait un privilégié, comme Andrés _ ou Fredi _ le dit à l’adolescent _ pages 98-99. «Ce pays _ l’Argentine des années cinquante _ est un cas désespéré. […] Mais ne te gâche pas la vie avec la politique, toi tu t’en sortiras, tu fais des études, tu auras une profession, qui sait, si ça se trouve tu deviendras un écrivain célèbre, respecté. Moi, en revanche, je suis un type qui n’est que de passage _ à jamais un migrant _, je l’ai toujours été et le serai toujours. Va savoir où je me retrouverai demain. Toi, si l’ordure t’éclabousse, tu t’en débarrasseras rien qu’en secouant les épaules. Moi, elle se colle à moi, elle me marque, si je ne fais pas attention elle m’écrase.» Alors, pour que «surnagent les restes d’un naufrage» _ c’est sur cette expression-ci que se termine justement le livre, page 142 _, il faudra que l’adolescent devienne écrivain _ et s’essaie, à sa façon singulière, tâtonnante, à « retrouver » à raviver-rédimer, tel le Proust de la Recherche, son propre « temps perdu« … _ cet écrivain qui, dans les premières pages du texte, victime d’une crise de panique, résiste à s’en remettre à un psy de quelque obédience que ce soit, «comment confier son âme à quelqu’un qui n’a pas lu Dostoïevski ni saint Augustin» _ page 8 _, prêtant à certains une inculture exagérée. On prétend que chacun se souvient de la première fois où il a dit «je t’aime». Mais la tâche de l’écrivain est à la fois plus simple et compliquée : il s’agit ici de remettre en scène la première fois où il a entendu _ entendu se dire à lui, jeune homme _ ces mots _ ici : « Je t’aime, morveux !« , page 139 _, dans quelles circonstances, avec quelle oreille, et quel autre mot _ « morveux« , donc… _ accompagnait cette très étrange déclaration _ in extremis : Andrès et Victor ne se reverront jamais plus de leur vie.

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    Mathieu Lindon 

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    Edgardo Cozarinsky
    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu. Grasset, 142 pp.
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    Mathieu Lindon, je remarque, n’évoque ni le Vautrin, ni le Lucien de Rubempré, ni le Rastignac, de Balzac

    dans cette genèse de cet écrivain _ et de sa sexualité, aussi… _ qu’est Edgardo Cozarinsky.

    …

    Il faudrait lire ou relire ici aussi Edmund White, qui lui aussi, a croisé notre auteur,

    et en parle _ un peu…

    …

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    Ce dimanche 12 août 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa