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  • Un moderne « Livre des merveilles » pour explorer le pays de la « modernité » : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des « listes », entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit

    Bien que lui-même refuse de se qualifier d’ »anthropologue« 

    _ « Je ne suis pas anthropologue« , écrit Bernard Sève page 205 de De Haut en bas _ Philosophie des listes, qui paraît ce mois d’avril aux Éditions du Seuil, dans la collection « L’Ordre philosophique » _,

    c’est bien une anthropologie, et de vaste amplitude

    …

    _ « si l’on voulait brosser à grands traits l’histoire de la pratique des listes« , on pourrait « distinguer quatre périodes«  (ou « quatre usages des listes, plus ou moins marqués aux différentes époques de l’Histoire« , précise-t-il, encore, page 206) :

    …

    « La première couvrirait plusieurs millénaires, de la Préhistoire à l’invention de l’écriture, et de l’invention de l’écriture aux grandes civilisations du Bassin méditerranéen. Des listes lexicales ou administratives de Mésopotamie, aux généalogies bibliques et aux catalogues homériques, il s’agit, toujours, de rationaliser le monde, d’aider la mémoire (la liste comme procédé mnémotechnique) et, parfois, de faire chanter les noms pour attirer la faveur des dieux« , pages 205-206.

    …

    « La deuxième époque pourrait être qualifiée d’encyclopédique, en donnant un sens assez large à ce terme (qui, à certains égards, conviendrait déjà à Homère). Les listes d’Aristote, celles de Pline, d’Isidore de Séville, les listes métaphysiques, théologiques ou littéraires du Moyen Âge illustrent cette époque. Du réel, la liste veut épuiser le sens et l’ordre ; elle veut célébrer la varietas rerum, la merveilleuse diversité des choses ; elle se fait inventaire ordonné, elle redouble le monde« .

    …

    « Dans sa troisième époque, la liste devient réflexive et ironique. Le nom de Rabelais illustre, mieux que tout autre, le renversement du sens de la liste. La liste se fait moqueuse, son désordre et son abondance contestent l’ordre médiéval du monde et la logique scolastique, la copia dicendi, se renverse en loquacitas grotesque, assumée et parfois agressive. Cervantès, Shakespeare, Sterne appartiennent à cette époque. »

    …

    « La quatrième époque est la nôtre, et c’est celle que nous voulons principalement interroger _ page 206 _ La liste y est un instrument cognitif (Internet), juridique et politique ; elle est aussi un instrument d’évaluation et de contrôle (le QCM), elle est toujours un principe ludique« … _

    …

    c’est bien une anthropologie, et de fort vaste amplitude, donc, philosophique, mais aussi littéraire,

    que nous offre Bernard Sève, philosophe (de l’humain), en ce nouvel opus d’analyse des diverses facettes

    (jusques et y compris les vertiges des gouffres dans lesquels, allant y verser, l’humain _ mais plutôt individuel que collectif, surtout _ peut, y succombant, tomber, plonger, sombrer…)

    de l’esprit humain _ voilà ! _ qu’est De Haut en bas

    …

    _ après un admirable Montaigne _ Des règles pour l’esprit (la meilleure introduction-initiation à l’infiniment opulente « mine » et « labyrinthe » ludique des Essais de Montaigne, à mes yeux ! cf mon article du 14 novembre 2008 Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le “tissage” de l’écriture et de la pensée de Montaigne), en 2007, aux PUF : déjà une analyse de ce à quoi l’esprit (en l’occurrence, celui, magnifiquement « humain«  d’un Montaigne ! probablement ce qui s’est fait jusqu’ici de mieux en ce genre de « conduite« , musaïque, musardant, de l’esprit…) doit s’affronter pour « se régler« , contenir et surmonter et vaincre, en leur donnant une féconde orientation ou « mise en rôle« , la prolixité foisonnante et géniale de ses « vertiges« … ;

    L’Altération musicale _ ou ce que la musique apprend au philosophe, sur la mise en ordre de ce qui survient pour nous dans le temps qui nous est offert de ressentir sur un mode (un peu spécifique) de musique, en 2002, aux Éditions du Seuil ;

    et La Question philosophique de l’existence de Dieu, en 1994, aux PUF… _,

    …

    soit, en effet, une « philosophie » on ne peut mieux et plus pleinement (= richement) anthropologique « des listes« …

    …

    …
    Une « philosophie des listes« , donc :

    et tel est le sous titre de ce De Haut en bas que nous propose présentement Bernard Sève.

    …

    …

    En son « Introduction« , présentant synthétiquement et rapidement

    (en quatre pages et demi + une « liste » sur deux pages et en deux colonnes de 157 « notions corrélées à l’idée de liste« , depuis « Abécédaire«  en numéro 1, jusqu’à « Who’s who«  en numéro 157, en passant par « Indicateur des marées » et « Inventaire« , juste au milieu de cette liste, en numéros 78 & 79…

    …

    _ peut-être pourrait-on y ajouter l’occurrence « Loquèle« , évoquée page 113 _ dans le chapitre « la liste en littérature, poétique et narrativité« … _, à propos de « certaines formes autobiographiques contemporaines«  : « présentées selon l’ordre alphabétique, elle _ la liste ! _ permet un mixte très particulier de pudeur et d’exposition de soi, dont les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes offrent un exemple topique : « L’entrée « Loquèle » parle du flux de paroles à travers lequel le sujet argumente inlassablement dans sa tête les effets d’une blessure ou les conséquences d’une conduite _ la loquèle est une variante ressassante de la liste« . Peut-être Bernard Sève l’a-t-il simplement « oubliée » en sa récapitulation en colonnes…

    …

    Bernard Sève remarque alors aussi, toujours page 113, à propos de ce livre de Barthes, que « le texte d’ouverture de l’ouvrage (« Comment est fait ce livre« ) explique que les figures du discours amoureux « sont distributionnelles » et non « intégratives » ; elles restent toujours au même niveau : l’amoureux parle par paquets de phrases, mais il n’intègre pas ses phrases à un niveau supérieur, à une « œuvre » _ qui les lierait... Comment ne pas reconnaitre ici la logique additive et segmentaire _ discontinue, émiettée _ de la liste ?« . Fin de l’incise sur l’absence de « Loquèle » dans la « liste des notions corrélées à l’idée de liste » ; le chapitre II du livre (« L’intrus de la liste, et autres paradoxes« ) est d’ailleurs consacré à l’absent et à l’intrus, phénomènes paradoxaux et éminemment notables des listes ! _)

    …

    En son « Introduction« , présentant synthétiquement et rapidement

    le sens même de l’aventure de ce grand livre court (de 228 pages _ 240 avec l’index, la bibliographie et la table des matières…),

    …

    Bernard Sève remarque tout de suite, page 7, que « la liste

    _ même pour des « pratiques«  on ne peut plus « élémentaires« , telle que faire « la liste de ses courses« , sans « autre prétention que de soulager la mémoire et de faciliter l’action » ; et « on la jette après usage« … _

    tend à déborder sa finalité purement utilitaire« .

    …

    C’est ce « débord » _ voilà ! _ qu’il va lui être passionnant d’interroger et analyser, mettre à jour, scruter, révéler…

    …

    Ainsi :

    « Je dresse une liste des choses à faire _ = agenda : choses devant être faites _ dans la semaine (réunions, mails, rendez-vous, démarches administratives, etc.). Au fur et à mesure que je m’acquitte de ces obligations, je les raye de ma liste.

    …

    Mais voici que j’honore un engagement que j’avais oublié d’inscrire sur ma liste. Bizarrement, je l’écris _ lui aussi, une fois « fait«  (tenu, honoré), et plus « à faire« … _, pour le rayer aussitôt.
    …
    Ce comportement aussi courant qu’étrange _ voilà ! _ montre que la liste n’est jamais un simple instrument (si tel est le cas, nous n’inscririons pas le nom d’une chose que nous venons de faire sur une liste qui n’a pas vocation à être conservée et archivée) _ à moins que ? Le rituel utilitaire s’achève-t-il avec la péremption de l’utile ?.. La liste doit _ voilà ! l’exigence d’un singulier « état de droit » (idéel) vient ici déborder le pur et simple, lui, constat du tout primaire « état de fait » (réel)… _ être complète ; et, même destinée à être jetée rapidement, elle doit _ coûte que coûte ! _ porter la trace de tous les éléments relevant de son domaine _ l’esprit (plus loin que les exigences de simple bon sens de la raison strictement utilitaire, pragmatique, réaliste : ce qu’il y a en l’esprit humain d’« esprit de la liste«  !) le demande !

    …
    L’homme _ voilà l’objet à explorer de l’anthropologie sévienne _ tend à jouer le jeu _ ou plutôt c’est celui-là l’objet à explorer : le « jeu humain (et parfois trop humain et inhumain !..) de la liste« , en ses dévoiements et débordements si richement divers… _ au-delà de son utilité pratique« … _ lire ici et Johan Huizinga, Homo ludens, et Roger Caillois, L’Homme et les jeux…

    …
    Bernard Sève relève alors une remarque importante _ « une autre ambiguïté« , dit Bernard Sève, page 8 _ venue sous la plume de l’hyper-attentif et hyper-lucide Georges Perec, en son (posthume, en 1985) Penser/Classer :

    …

    « Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ;

    la première est de TOUT recenser,

    la seconde d’oublier tout de même quelque chose _ en ce recensement (à visée de totalité) entrepris _ ;

    …

    la première voudrait clôturer définitivement _ voilà ! en avoir fini une bonne fois pour toutes ! _ la question ;

    la seconde, la laisser _ tout de même, encore, un peu, si peu que ce soit : « encore un instant, Monsieur le Bourreau« , dit à un instant décisif la reine Marie-Antoinette… ; que le jeu (avec sa part de contingence ouverte) ne s’achève pas si tôt !.. ; qu’il se poursuive encore, encore un peu : « s’il vous plaît !.. » _ ouverte«  _ à la page 167 de l’édition de 1985, à la librairie Hachette (et à la page 164 de l’édition de 2003, aux Éditions du Seuil)… 

    …

    Et Bernard Sève de commenter :

    …

    « La liste _ à réaliser par quelque écriture tracée sur une surface _ attire l’homme, parce qu’elle semble pouvoir _ voilà !  _ quadriller le monde _ une expression cruciale : ordonner le monde (et territoire : à cartographier) vivable in extenso afin de parfaitement si possible s’y repérer, s’y diriger sans trop se perdre (jusqu’à en disparaître : Georges Perec est aussi l’auteur de La Disparition ! ) _, en épuiser _ en finir avec elle, la maîtriser enfin ! l’exhumer de ses ombres (ou de son plus sombre), du moins… _ la diversité ;

    …
    mais l’homme souhaite aussi _ plus rêveusement… _ que le monde ne se laisse pas _ pas tout à fait : qu’il résiste ! renâcle ! refuse d’obtempérer à ces (et ses) tentatives de le dominer-domestiquer, élucider-percer à jour… _ quadriller si aisément _ que du qualitatif dissone, et fortement, avec l’impérialisme (de suite monstrueusement dangereux) du quantitatif et du numérique et de la numérisation ! gestionnaire et comptable…

    …
    Comme le dit encore _ et sublimement : qu’on y fasse assez attention ! _ Perec :

    …

    « Il y a dans l’idée que rien au monde n’est assez unique _ expression à bien méditer ! _ pour ne pas pouvoir entrer _ de force, quand « cela«  n’y consent pas de lui-même d’assez bon gré ! ni assez vite… _ dans une liste _ et cela, que l’inclusion (ou que l’exclusion) soi(en)t bienveillante(s) ou malveillante(s), voire mortelle(s) : mais les blessures d’amour propre, aussi, peuvent in fine tuer… _

    quelque chose _ nous y voici donc ! _ d’exaltant et de terrifiant à la fois«  :

    …

    c’est cette terrible ambivalence _ Bernard Sève dit aussi « ambiguïté« … _ que le De Haut en bas _ Philosophie des listes de Bernard Sève se donne pour tâche d’explorer,

    et réalise avec quel brio ! cette fois-ci encore…

    …

    « Nous voulons que tout puisse être listé, et nous sommes pourtant heureux que ce ne soit pas possible » _ soit que demeurent et résistent, de fait, des exceptions à pareille ambition…

    …

    Aussi Bernard Sève en déduit-il, toujours page 8, que « la pratique des listes n’est pas aussi simple que nous le pensions d’abord » _ tiens, tiens !

    …

    Et c’est sa complexité

    que De Haut en bas _ Philosophie des listes va s’essayer, brillamment, à démêler pour (et avec) nous :

    …

    « Le présent ouvrage entend examiner avec précision _ et la méticulosité parfaitement probe de Bernard Sève en est un outil particulièrement performant ! _ la notion de liste, la diversité _ rencontrée _ des pratiques humaines dans lesquelles les listes interviennent, la signification plus ou moins simple de ces pratiques » _ page 8. Comment penser cette diversité? Comment ne pas céder à la force de dispersion _ vertigineusement centrifuge _ d’un tel sujet » _ page 9. Voilà le défi que se donne à relever Bernard Sève face à l’écueil posé d’entrée de son sujet !

    …
    Je relève aussi

    _ et cela, tout particulièrement, eu égard à ma propre « allure de penser« , de parler et écrire, qui y est assez fortement rétive ; et met souvent à mal le malheureux « indiligent lecteur«  s’essayant à suivre le fil des articles de mon blog : très fortement « à sauts et à gambades« , mon style, au point de donner un peu trop vite le mal de mer aux plus bienveillants, au départ, des lecteurs de ce blog ;

    …

    Élie During ayant joliment qualifié cela, d’après Claude Lévi-Strauss, d’allure à « bricole » ; je me permets de le citer :

    « c’est une écriture pleine de petites bifurcations, pleine de bricoles (j’apprends de Lévi-Strauss que ce mot désignait autrefois les embardées ou les changements de direction brusque de l’animal en mouvement) ; une écriture qui s’offre comme une annotation continue d’elle-même, ou plutôt un contrepoint (voilà, nous revenons à la musique) à d’autres voix : la mienne, mais aussi celles de tous les auteurs dont tu fais entendre l’écho au fil de ta plume…« …  _

    …

    Je relève aussi

    ces remarquables précisions-ci, pages 9-10-11 :

    …

    « Le domaine concerné _ celui des listes _ est proprement sans limites,

    mais le format court de ce livre est une heureuse contrainte _ que l’assez extraordinaire professeur (il officia longtemps au lycée du Parc et à Louis le Grand, et forma à la philosophie une bonne génération de brillants et archi-compétents Normaliens ! avant d’assumer une chaire d’Esthétique et de Philosophie à l’Université de Lille-III) qu’est Bernard Sève sait brillamment (avec quelle maestria !) dominer. Il incite à penser net et à dire bref _ en effet ! Il oblige à renoncer au fantasme d’une exhaustivité de toute façon impossible. Il aide à résister au vertige propre à la pratique des listes. Il interdit au discours _ d’analyse et explication : lumineuses ! _ de mimer son objet. Penser la liste _ voilà l’objectif : la connaître et la comprendre ; afin de la faire connaître et la faire comprendre ! _ n’est pas se complaire aux listes : écarter l’« esprit de la liste » _ dangereusement en proie à une insatiable compulsion d’exhaustivité (ainsi que d’indéfinition…) _, pour mieux comprendre _ voilà ! et donner à comprendre, en toute clarté faite, réalisée _ la production et l’usage des listes«  _ par l’esprit humain, en la diaprure de ses ambivalences, en la diversité de ses opérations effectives…

    …

    « Chacune de ces listes _ évoquées et passées en revue dans la « liste des _ 157 _ notions corrélées à l’idée de liste » proposée en conclusion du chapitre d’« Introduction« , pages 12-13… _ exprime une des facettes _ elles sont bien plurielles… _ de l’esprit humain _ c’est lui, ou ce sont elles, en leur pluralité et leurs ambivalences, ces facettes de l’esprit humain, qui intéresse(-nt) le philosophe-anthropologue qu’est Bernard Sève. Nous souhaitons penser à la fois la diversité de ces facettes _ voilà ! _ et l’unité du geste humain fondamental _ voilà aussi ! en même temps ! _ consistant à penser et agir _ les deux _ « en liste » _ cela m’évoque le travail fondamental, basique, d’André Leroi-Gourhan : Le Geste et la parole… Peut-être saurons-nous mieux _ voilà qui doit intéresser tout un chacun, en sa propre humanité (et inhumanité, parfois aussi ! en ses excès…) _ ce que nous faisons lorsque _ tout naïvement _ nous remplissons notre agenda, consultons l’annuaire ou nous laissons griser par la poésie des listes de Rabelais, de Melville ou d’Homère« …

    …

    Pour ma part,

    je ne suis pas un obsédé des listes, bien au contraire : j’aime plutôt et surtout l’improvisation, l’élan, l’inspiration essayée ; le danger de l’oubli ne m’inquiète pas trop _ pour le moment, du moins. Je suis du côté de l’élan et du souffle ; tout particulièrement dans la conversation, la conférence, ainsi que le cours : conçus d’abord comme des interlocutions… Même si je « tiens » mon agenda _ telle une « main-courante » : le numéro 102 de la liste des 157 « notions corrélées à l’idée de liste« , page 13… De même que je « tiens (scrupuleusement !) à jour » la liste des articles de mon blog http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/ … Mais je suis exempt de la manie de « tenir » un répertoire de ma bibliothèque ou de ma discothèque… La différence, très pragmatique, je m’en aperçois, tenant aux perspectives d’action (à effectuer, ou pas)… Et c’est bien l’interlocution qui me motive _ et emporte ; et enflamme…

    …

    D’un autre côté, je dois aussi admettre que j’essaie le plus possible d’être bien large ; et peut-être même « complet » _ le plus que je peux : je rajoute (comme Montaigne et comme Proust) ; et dans le rythme… _, pour rendre « vraiment » justice _ mais sans lourdeur, j’espère… _ à toute l’ampleur (= diversité et variété _ voilà ! _) de ce dont je traite : mais sans rédiger au préalable de telles listes, qui m’encombreraient : je préfère jouer le jeu de l’effort de mémoire (et d’oubli), sur le champ, hic et nunc ; je m’y mets, chaque fois, au défi… C’est mon jeu sérieux. Et je lui prête une vertu d’encouragement pédagogique : à s’y essayer _ joyeusement et scrupuleusement _ à son tour…

    …

    …

    Voici un extrait de mon mot à Bernard Sève, le mardi 30 mars dernier _ il y a cinq jours ; j’ai aussi, depuis, re-parcouru le livre et mes annotations… _ dès que j’eus achevé la première lecture des 228 pages de son livre :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Dynamiser la compulsion de juxtaposition
    Date : 30 mars 2010 09:26:14 HAEC
    À :   Bernard Sève

    …
    Et je me suis mis à la lecture de ce De Haut en bas.
    …
    Je viens de l’achever, donc, en ce début de matinée _ du mardi 30 mars : avant de m’en aller au travail.
    J’aime cette ampleur et extrême perspicacité de vue,
    tout à fait originale et libre _ et toujours vive et joyeuse…
    Le « génie » du penser à l’œuvre, avec liberté et joyeuseté tout à la fois,
    sur des questions cruciales : les formes d’esprit de l’humain,
    en leurs paradoxes, entre fécondité et dangers, aussi, de monstruosité
    _ le cas est cependant peu développé ! en dehors du listal killer (de roman !)… _, ou, plus simplement, de névrose _ dans l’échelle des pathologies…
    …
    Ainsi ce nouvel opus s’inscrit-il on ne peut plus clairement,
    dans la continuité, toute diverse, diaprée, des travaux précédents,
    quant à l’esprit même du bonhomme Montaigne, comme quant à l’altération musicale.

    …
    Je ne vais pas rédiger maintenant mon article sur ce livre,
    mais je retiens dès maintenant son aspect d’amplitude anthropologique _ à nouveau (comme dans le Montaigne _ Des règles pour l’esprit ) :
    car il s’agit cette nouvelle fois encore
    de « bien faire l’homme« , entre courage (et avec « panache » !) et « fragilité« ,
    ainsi que le relèvent les expressions de la conclusion de la dernière page…

    …

    Je les cite, page 228 : « Il est satisfaisant de se dire que la liste peut être à la fois et simultanément le lieu du panache littéraire (un morceau de bravoure) et son point de fragilité (l’effet de liste est à la disposition du lecteur  _ qui s’y enchante ou s’y ennuie ! selon ses dispositions à lui… _). Panache et fragilité : n’est-ce pas aussi une définition possible de l’humanité ?« .
    …
    J’ai attendu la page 223 pour voir apparaître, mieux que le nom de Bergson,
    l’expression d’ »élan bergsonien »
    pour désigner ce qui vient « transfigurer » la « mécanique » « rudimentaire » de la manie ou de la compulsion au lister
    en un « dynamisme » capable
    _ à l’inverse ! _ de faire « jaillir la vie« …
    Même si ces aspects-là apparaissaient déjà dans le chapitre _ le chapitre IV : « Qui parle ? » : un chapitre crucial… _ sur la parole (d’interlocution) et la profération ;
    mais cela concerne aussi ce qui dépend du lecteur en sa lecture, qui doit être
    _ elle aussi ! _ vivante, vive, accueillante, curieuse…
    …
    Je retiens Jack Goody _ l’auteur si remarquable de La Raison Graphique… _, Sei Shônagon _ il m’arrive de lire à mes élèves le début (si merveilleux !) de Notes de chevet, à propos des saisons… _,
    Georges Perec _ que je n’ai jamais vraiment lu : sans doute pour ses aspects un peu trop oulipiens

    (Jacques Roubaud est venu un jour dans ma classe ; de même que Michel Chaillou _ l’auteur de Domestique chez Montaigne _ : proposés par la Drac… ; mais je ne goûte pas trop les aspects formalistes ;
    je suis du côté de l’élan et du souffle ; du côté de Walt Whitman, si l’on veut…)
    ; mais depuis ce courriel, j’ai lu Penser/Classer…
    …
    Voilà ce que je voulais dire pour commencer.
    …
    Je ne suis pas _ du moins à un degré tournant à l’obsession _ un « listeur » ;
    je ne suis pas angoissé
    _ à la Bergson (de La Pensée et le mouvant)… _ par l’abîme entre le caractère discret du discours
    et une supposée « continuité » (plus ou moins désespérante
    _ à penser par un discours) du réel ;
    et m’en amuse plutôt.

    …

    J’aime les élans,
    j’aime les discontinuités,
    les picorages : j’aime le temps et ce qu’il nous propose à vivre
    _ vite.

    …

    J’aime les rythmes souples et vivants
    tels ceux de la musique
    et des divers Arts… Ce sont toujours des Arts du rythme…
    Et vivre aussi, pour commencer !

    J’aime la variété de ces rythmes…

    les hémioles...
    …
    J’aime les (heureuses) rencontres, c’est-à-dire les amitiés _ pas très nombreuses : heureusement ! _,
    qu’offre une vie à qui a la chance de pouvoir apprendre un peu à « cultiver »
    l’art de son « ménager« , ainsi que le dit notre Montaigne : « pour moi donc…« , au final du chapitre 13 du livre III…

    …
    A suivre :
    il me reste à rédiger un article un peu plus construit
    _ j’espère que j’y « viens«  à peu près… _ à partir de ces intuitions basiques…
    …
    Merci infiniment,
    cher Bernard,
    et vive l’attention !

    …

    …

    Il me reste à mettre l’accent sur ce que je retiens de tout cela,

    et ce en quoi je me sens de plein pied et de plein vent sur ce que retient Bernard Sève lui-même de ce parcours _ sien, mais aussi très objectif _ des listes, en leur humanité, et inhumanité parfois pathologique, 

    tel un mésusage _ seulement mécanique ! et non pas dynamique , dynamisant, joyeux _ de la raison.

    …

    …

    La liste dérive de l’écriture,

    ainsi que l’a analysé Jack Goody en sa Raison Graphique (et repris récemment en son Pouvoirs et savoirs de l’écrit…), même si « le travail de Goody, quoique décisif, ne porte que sur les premières listes (sumériennes, akkadiennes, égyptiennes), non sur la pratique humaine de la liste en général« , comme le remarque Bernard Sève à la page 17, au début de premier chapitre, « Qu’est-ce qu’une liste ?« , une « simple liste« …
    …

    « Une liste ne contient que des mots, ou des items assimilables à des mots« …

    Et « toute liste est produite par une série d’opérations«  :

    …

    « Il faut, pour élaborer une liste _ car une liste « se fait« , s’écrit : nécessairement ! _, prendre une sorte de recul par rapport au monde, à la situation d’énonciation et à l’usage ordinaire _ en commençant par le parler ! la parole ! _ du langage. La liste ne relève pas de l’improvisation _ voilà ! _, de l’inspiration soudaine. Une bonne liste, et même une mauvaise, suppose un travail, une recherche des éléments pertinents _ à inclure; les éléments non pertinents étant exclus, ou à exclure ! _, toute une technique intellectuelle de tri et de comparaison _ soit une forme et une tournure d’esprit : exigeants, voire retors ; et à mettre en œuvre très effectivement… Toute liste est une sélection : elle élit et elle écarte. C’est l’objectif premier de sa « comparaison«  : en recul, en effet (et comme en insatisfaction ; c’est un des versants affectifs, de connotation négative, boudeuse, voire colérique, du terme « critique«  !), par rapport à ce qu’offre présentement, de lui-même spontanément et immédiatement le réel, le monde…

    …

    Il y a toujours quelque chose d’artificiel _ et de discrétionnaire _ dans une liste« , page 22. « L’écriture fragmente le flux oral, elle le spatialise et le découpe« , page 23.

    …

    Par là, « l’écriture permet de procéder en plusieurs temps : chercher, fixer, compléter, corriger, vérifier« , page 24. Et « le caractère essentiel de la liste consiste à présenter les mots qui la composent de façon discontinue« , page 25 :

    …

    « une phrase n’est pas une liste de mots, pas plus qu’une mélodie n’est une liste de notes » _ la phrase et la mélodie étant du côté de l’élan…

    …

    « La liste est a-grammaticale. Elle implique la discontinuité de ses éléments ; les mots y sont isolés les uns des autres », page 26… « En un mot, l’état pur de la liste, c’est la langue réduite à l’état de nomenclature« , page 28. Et « la suprématie de la colonne«   _ sur l’écriture à la file, pour la réalisation scripturale de la liste _ « est qu’elle est plus conforme au caractère de séparation entre les mots qui définit la liste. La présentation en colonne _ de haut en bas, avec passage systématique à la ligne pour chaque item (item signifiant « et encore« )… _ est adéquate au concept même de la liste«  ; « la présentation de haut en bas souligne l’a-grammaticalité de la liste, la séparations des items, sa discontinuité. Chaque mot est ainsi présenté dans son autosuffisance et, si l’on peut dire, sa majesté« , page 29

    …

    _ cf aussi, quant à cette « majesté«  par le passage à la ligne, le position du vers, en poésie… mais avec, cette fois, le « port«  du souffle de l’enjambement et l’assonance ludique (éventuelle) du jeu des rimes… La poésie ne me paraissant pas pouvoir souffrir, elle, l’a-grammaticalité : sinon par un usage de la liste, justement… Bernard Sève cite ici, page 50, l’Inventaire (avec ratons-laveurs) de Jacques Prévert, extrait de Paroles ; ou, page 117, un très court poème de Francis Ponge, commençant par « Papillote chiffon frisé« , extrait de La Rage de l’expression…

    …

    « Une liste n’est ni nécessairement finie, ni nécessairement infinie« , page 31 _ ses exigences sont plus modestes ! « Une liste finie peut être présentée de façon exhaustive, mais aussi de façon incomplète (un « etc. » final pouvant indiquer au lecteur que la liste se poursuit virtuellement)« , page 31 toujours… « Une liste n’est pas _ non plus _ nécessairement ordonnée« , page 35. « Une liste n’est ni une classification ni une hiérarchie, même si elle tend _ tout de même : sinon elle lasse vite (l’esprit du lecteur)… _ à l’être« , pages 35-36.

    …

    « Classer les types de liste n’est pas facile« , page 39 ; mais « la distinction entre onomastika _ soient « une série de mots (ou de brèves combinaisons de mots) dont chacun décrit une entité ou une classe d’entités du monde physique« , comme l’a défini A. H. Gardiner, que cite Goody _ et lexica _ soient « des listes de mots pris comme mots« …  _ est la plus importante, et, conceptuellement, la plus décisive.

    …

    Dans les listes « onomastiques », les mots sont pris dans leur valeur référentielle, en tant qu’ils désignent des objets du monde réel.

    Dans les listes « lexicales », les mots sont pris en tant que mots, ils sont chosifiés dans leur statut matériel (phonique ou graphique) ou grammatical.

    Un inventaire _ item n° 79 de la « liste des notions corrélées à l’idée de liste » aux pages 12-13 de De Haut en bas _ est un exemple typique de liste onomastique, une liste de verbes irréguliers _ sans numéro d’item dans cette même liste : soit un cas de liste tout ce qu’il y a de plus normal… _ est un exemple typique de liste lexicale« , pages 40-41.

    …

    « La simple liste, celle qui n’est que liste, exclut l’énonciation comme la profération« , page 87 ; « en situation usuelle _ ou « normale«  ; toute prosaïque, en quelque sorte, au fil du plus commun des jours…  _, il n’y a ni énonciation ni profération. » Et « la liste pourrait être ainsi définie : un texte dont l’auteur ou le producteur s’est retiré« , page 88 _ l’analyse est plus qu’intéressante : cruciale ! j’y renvoie donc ;

    …

    simplement je mentionne aussi présentement cette précision importante de Bernard Sève, page 86, à propos de son usage ici (« en un sens inhabituel« ) du terme « énonciation«  :

    …

    « Je regrette d’employer le mot « énonciation » en un sens inhabituel, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur. La liste est un fait de langage (toute liste est composée de mots), mais il n’est pas sûr qu’elle soit un acte de langage _ voilà ! _ : la plupart du temps, elle ne s’adresse à personne et n’est portée par aucun « je ». Or l’énonciation est _ elle _ un acte de parole _ oui ! _, dans lequel un sujet _ oui encore ! _ formule (par écrit ou par oral) un énoncé ou un ensemble d’énoncés qu’il reconnaît et assume _ voilà ! telle une virtuelle « signature«  envers laquelle il s’assigne lui-même, en quelque sorte ! _ comme siens ; il y a _ ainsi _ dans l’énonciation un engagement _ auctorial (et moral, en conséquence) : voilà ! _ de la personne _ parole dite, parole donnée«  _ et sacrée ! Cette précision-là se trouve page 86 : une précision capitale !..

    …

    Par là, « dans certains moments expérimentaux » _ eux : voilà encore… _ de la littérature

    _ qui, en quelque sorte, « s’est emparée de cette possibilité d’écrire un « texte objectif », sans auteur« , page 89 _,

    …

    « grâce à sa propriété d’être dépourvue d’instance d’énonciation _ en ce sens ainsi précisé page 86 _,

    la liste devient _ paradoxalement, et spectaculairement même (ou artistiquement !) _ l’instrument privilégié d’une écriture _ littéraire, donc, ou artiste ! ; mais sur un mode discret (peu visible) et paradoxal ; non sans humour, non plus, par conséquent… _ désireuse d’écarter ou de minorer _ la nuance est d’importance : une affaire de finesse et de subtilité tout en discrétion… _ l’auctorialité« ,

    remarque très finement et parfaitement justement Bernard Sève page 89.

    …

    Mais on découvre aussi, très vite, que « bien loin que la liste exclue le sujet d’énonciation, elle lui confère _ plutôt, alors _ une posture singulière _ voilà ! d’autant plus forte… _, attentive _ esthétiquement _ à l’interlocuteur comme aux vibrations « kaléidoscopiques » du monde« , page 91. Aussi, si « la liste paraît _ d’abord et en général… _ avoir quelque chose de lourd, de grossier, de simpliste _ voilà _, parce qu’elle n’est jamais au fond qu’une accumulation _ plutôt balourde, en son principe de base _ de mots et d’items« , page 92, on apprend aussi à y déceler _ plus finement tout _ autre chose : « de la souplesse, de la finesse, une triple attention _ artistes ! _ à l’interlocuteur, à l’objet du discours et à ce que Montaigne appellera le « passage »…« , pages 92-93 _ une très grande subtilité, comme on voit.

    …

    En conséquence de quoi, « il faut prêter _ en tant que lecteur : c’est ainsi que la liste aussi nous sollicite… _ aux listes une écoute _ esthétique, artistique, littéraire… _ plus attentive _ souple, fine, subtile _ et plus disponible : derrière le crépitement un peu répétitif de leurs items, un sujet _ parlant via cette mise en écriture et en colonnes (virtuelles ou effectives) ; artiste ! _ peut chercher à dire _ à qui va l’écouter ou le lire : et il nous faut l’apprendre ! _ quelque chose de très précis et de très singulier _ voilà ! _, qui use de la colonne des mots pour exprimer _ invisiblement, en quelque sorte _ ce qui n’est pas inscrit _ noir sur blanc _ dans la colonne« , page 93.

    …

    « Le sujet _ écrivant la liste _ peut donc s’affirmer _ artistiquement, poétiquement ; au-delà du rhétorique pragmatique… _ dans la liste par l’intention _ de signifiance indirecte, oblique, toute en douceur _ dont la liste est porteuse. Cela suppose qu’elle soit insérée dans un contexte concret _ et hors texte _ qui peut seul lui conférer ce statut« , page 102 : c’est plus qu’important : décisif et crucial ! pour l’activité en aval du lecteur… « La liste _ telle la « liste mémorative, véritable tabula gratulatoria » de Marc Aurèle ouvrant « son recueil de pensées par une série d’hommages ; certains sont nominatifs ((Vérus, Diognète, Rusticus, Apollonius, Sextus, Alexandre le grammairien, Fronton, etc.), d’autres sont catégoriaux (« mon père », « ma mère », mon bisaïeul, « celui qui m’a élevé », etc.) ; et se concluant « par un hommage « aux dieux » ; elle occupe la totalité du livre I des Pensées« … _ requiert ici un sujet d’énonciation _ et auctor… _ qu’elle contribue à former. Elle dit l’amour de la vie et la gratitude pour ceux qui furent vivants, et le sont encore dans la mémoire de l’empereur philosophe. La liste devient puissance de vie«  _ poïétiquement, ici… _, pages 102-103…

    …

    « La liste » n’est donc pas nécessairement « du côté _ réducteur et réduit ! _ de la simple graphie, de l’enregistrement« , à l’opposé du « style » ! Car « cette forme fruste de l’écriture, consistant à seulement aligner des mots ou à les ranger en colonnes » est capable de venir subtilement _ le concept est important ! et aussi avec force poétique !.. _ « hanter, de façon universelle semble-t-il, l’écriture littéraire ou mythologique« , pose Bernard Sève, pages 105-106, en ouverture de son chapitre V consacré à « la liste en littérature, poétique et narrativité« …

    …
    Ce « qui est poétique dans une liste« , page 120, c’est que »le mot en liste« , « coupé du monde » _ par l’a-grammaticalité même de la liste (a-rhétorique, par là même aussi !) _, « fait corps _ alors, magiquement… _ avec le monde«  :

    …

    « Coupé du monde, parce qu’il ne signifie pleinement que dans l’acte _ ici isolé de gestes _ de la phrase, dans l’énoncé, dans le discours. Faisant corps avec le monde, parce que le projet de persuasion _ rhétorique et utilitaire, quasi permanent _ est nécessairement suspendu : un mot isolé ne peut prétendre convaincre quiconque de quoi que ce soit. Le mot n’est plus _ alors _ l’outil d’une manipulation linguistique _ et rhétorique, utilitairement _, il devient _ poétiquement _ un morceau du monde _ même : cf le titre donné par Francis Ponge à son recueil justement célèbre : Le Parti pris des choses…

    …

    Il existe un cratylisme naturel à la liste _ oui ! _, comme s’il suffisait aux mots d’être inscrits en colonne ou à la file pour que la portion du monde dont chacun d’eux a la garde _ il y veille dessus avec soin (ou care…) _ nous soit enfin transparente _ voilà sa vertu de révélation poétique ; du moins pour qui sait (et a appris à) s’en servir ; et pour qui, aussi, sait (et a appris à) la percevoir, en écho… La liste poétique se fait alors exploration _ active _ du monde et exploration _ active _ de la langue, double exploration symétrique qui semble avoir renoncé à tout projet de maîtrise _ pratique immédiate, ou rhétorique (utilitaire et utilitariste) : au profit de la « majesté«  pure de cette énonciation…

    …

    « Honneur des hommes, saint langage« , dit le très grand Valéry (La Pythie, in le merveilleux Charmes !)…

    …
    La liste expose
    _ simplement : élémentairement ! ainsi _ le monde« , chez un Zola, chez un Hugo, chez un Perec, cités pages 120-121.

    …

    « Une remotivation _ terme très intéressant : une re-mise en mouvement du sens ! _ du signe se fait presque naturellement dans la lecture poétique du mot en liste. Chaque mot, dans une liste, fonctionne ou peut fonctionner comme un nom propre _ en sa singularité, anomique _ et comme un nom propre familier _ non sans tendresse alors, parfois ; et sans prix (délivré du calcul des équivalences) _ ; chaque mot semble démentir l’arbitraire du signe et jouer un rôle « évocatoire ». La liste fonctionne _ alors _ comme un appel _ non un appel administratif (l’appel dans une classe _ quand, et si, celui-ci se borne, du moins, à un contrôle administratif des présents/absents : mais il peut être aussi (!) une attention plus puissante, et aux présents (avec ce que leur visage au présent peut offrir de signification singulière !), et aux raisons (demandées aux présents) de l’absence des non-présents ! _), mais un appel amical à portée ontologique _ voilà la portée alors de son intensité vibratoire !

    …

    « Quand Sei Shônagon écrit (en colonne) une liste de « Choses qui donnent une impression de chaleur », où elle inscrit _ en l’an mil à Kyoto _ entre autres

    « L’habit de chasse que porte le Chef de l’escorte impériale.

    « Une étole faite de morceaux divers ».

    (…)

    Les sacs dans lesquels on met les harpes »,

    …

    le lecteur peut n’avoir aucune idée _ objectivable, identifiée _ de ce qu’étaient, dans le Japon du XIe siècle _ qui débutait tout juste _ ces éléments,

    il n’en ressent pas moins _ et comment ! _ cette « impression de chaleur ». Il croit voir _ oui ! _ ces objets inconnus _ mais oui ! c’est là la force du paradoxe de cette puissance poétique si intense et incisive ! ou la vertu du « charme« … _ de lui, il croit ressentir une impression de « chaleur » en pensant à eux. Non que ces mots aient pour lui valeur documentaire. Il a simplement l’impression qu’ils lui parlent _ via la voix toujours présente, à la simple lecture tant soit peu attentive et empathique de la part du lecteur tendant l’oreille (et son imageance) ; via la voix toujours présente, ainsi, de Sei Shônagon. Comme si nous avions toujours su que les sacs dans lesquels on range les harpes ont quelque chose _ en eux-mêmes _ de chaleureux et fraternel« , pages 121-122. C’est en effet superbe !

    …

    D’autre part, encore, « la poétisation de la liste, quand elle a lieu, exige une forte implication du lecteur _ en effet : il est mobilisé ! « L’essentiel de la motivation _ voilà _ poétique, écrit Genette _ dans l’article « Langage poétique, poétique du langage« , in Figures II… _, est dans l’attitude _ toute d’activité ! _ de lecture que le poème réussit (ou, plus souvent, échoue) à imposer au lecteur _ ainsi sollicité et remué, en son imageance… _, attitude motivante _ voilà : vers l’avant de ses propres facultés mises en mouvement _ qui, au-delà de tous les attributs prosodiques ou sémantiques, accorde _ ici et maintenant, en sa propre démarche d’attention exploratrice _ à tout ou partie du discours, cette sorte de présence intransitive _ thaumaturgique, magique _ et d’existence absolue _ voilà ! _ qu’Eluard appelle l’évidence poétique« , page 123.

    …

    Idem pour ce qui advient au théâtre, page 124 :

    …

    « Le mode de profération _ des acteurs _ au théâtre est particulièrement propre à l’emploi des listes. » « La liste est une forme indéterminée, et la liste de théâtre est doublement indéterminée : dans sa teneur _ textuelle _ et dans la façon dont elle sera dite _ avec modulations, par l’acteur. Elle pourra être déclamée, chuchotée, murmurée, hurlée, psalmodiée, dite de façon neutre, chantonnée même, d’après les choix d’interprétation et de mise en scène » _ en effet…

    …

    Car « la force de piétinement _ déjà, de la liste _ participe pleinement de la performance théâtrale, de l’acte _ puissant en mobilisation d’émotions _ du théâtre. Le théâtre déploie sur scène un souffle _ voilà ! _ qui en _ = de la liste elle-même _ souligne la dimension d’oralité » _ par le jeu et la voix et le souffle des acteurs. « La liste est aussi une des modalités de la parole parlante« , page 125.

    …

    Aussi « le théâtre amène _ -t-il _ à distinguer deux types de listes en littérature _ parce qu’un auteur y est particulièrement, et singulièrement, présent ! _, ou plutôt deux façons de les constituer _ ce point (de genèse) est décisif !

    …

    Un des enjeux de ce livre De Haut en bas _ Philosophie des listes étant : comment être, ou ne pas être, un « sujet« , un auctor : et peut-être au-delà du cas d’une œuvre littéraire (et artistique), et même d’un texte littéraire écrit (ou interprété, sur une scène), le cas d’être « auteur«  et « sujet«  en sa vie…

    …

    Il est des listes qui se constituent _ en l’écriture _ par prélèvement calculé sur un stock disponible d’informations partagées (procédure d’itemisation) et par addition, plus ou moins mise en ordre, des items ainsi prélevés » _ formellement, en quelque sorte.

    …

    « Et puis il est des listes qui _ toujours en l’écriture _ jaillissent _ quasi violemment _ d’une intuition, d’un sentiment, d’un sens de la situation _ facteur-clé ! _, d’une nécessité dramatique, pittoresque ou canaille _ éminemment stimulante. Ces listes, elles aussi, mobilisent _ voilà ! _ des mots, car toute liste se résout en mots et n’est que mots _ certes ! _, mais les mots sont appelés _ voilà l’instance décisive : vocative ! _ par autre chose que par une logique de type conceptuel ou verbal (assonances, ressemblances, synonymies, homonymies, jeux verbaux), ils sont appelés par la nécessité _ viscérale, tripale, charnelle (et humaine; en un sujet humain !) _ d’un dire«  _ voilà ! pour ma part, j’aime ces excroissances de souffle-ci, autant que je peine aux formalismes (surtout structurels) précédents : encalminés, sans air ; étouffants !..

    …

    Ce que Bernard Sève résume superbement, pages 126-127 :

    …

    « La liste peut être un reste, un germe, elle peut signifier la dégradation, la chute _ alentie jusqu’à une quasi immobilisation _ du narratif dans l’énumération _ notariale, administrative, comptable _ ;

    elle peut à l’inverse opérer une montée _ en accelerando, vivace, elle _, une explosion _ de souffle _ de vérité«  _ comme c’est magnifiquement dégagé...

    …

    Et Bernard Sèvre de poursuivre :

    …

    « Les deux méthodes d’écriture _ littéraire _ que nous distinguons ici ne sont _ non plus _ ni étanches ni étrangères _ irréductiblement _ l’une à l’autre. Bien des listes de Melville _ l’auteur du formidable Moby Dick… _, par exemple, pourraient avoir été constituées aussi bien par l’une ou l’autre voie.

    …

    Reste une différence d’accent _ tiens donc ! une modulation de la voix ! _, pour nous très nette _ et j’abonde aussi en ce sens, on l’aura compris ! _ entre des listes structure et des listes souffle«  _ voilà qui est superbement résumé !

    …

    « Les listes souffle rencontrent et sollicitent le relais du corps _ absolument ! son émoi ! le battement de sa respiration ! _ ; et ce relais, de nature théâtrale, les leste _ oui ! _ de présence et de nécessité«  _ charnelles ! j’applaudis des deux mains !

    …

    Et « l’une et l’autre listes ont leur poétique » _ en effet, page 127.

    …

    Voilà pour le chapitre V consacré à « la liste en littérature, poétique et narrativité« …

    …

    Le chapitre VI est consacré aux « listes comme arme de combat« , avec « usages constructifs » et « usages destructifs«  _ sceptique, réfutatif, ainsi qu’ironique et polémique… _ des listes…

    …

    Bernard Sève, ensuite, consacre son chapitre VII à l’usage des listes en philosophie,

    par exemple dans les œuvres d’Aristote, de Leibniz ou de Kant,

    mais aussi chez les Stoïciens et les Épicuriens ;

    et développe la préférence donnée à la dynamique créatrice des « problématiques » vives, en alerte, vis-à-vis de l’inertie brute, et fossilisée, des « thèmes » et « matières«  ;

    …

    et le chapitre VIII à « Montaigne, un cas exemplaire« …

    …

    « La liste, chez Montaigne, est à la fois expression spontanée de la volubilité _ trop vite pathologique : Montaigne s’en méfie… _ de l’esprit et instrument intellectuel destiné à appréhender _ par une sérénité gagnée : en l’écriture maîtrisée même ; même si poursuivie par le cavalier Montaigne « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« … _ la complexité du monde et de l’homme. Ce statut complexe marque en profondeur les Essais. L’usage réfléchi que Montaigne fait des listes nous éclaire _ et comment ! et combien ! _ sur l’ambiguïté foncière de l’usage des listes«  : en effet ! Page 184.

    …
    « Pour Montaigne, comme pour Homère, la liste peut parfois permettre de saisir _ en pensée, par l’esprit _ la variété kaléidoscopique et mobile du monde, et de la communiquer dans une interlocution vivante et attentive à l’interlocuteur _ et malicieuse, aussi : Montaigne a un humour renversant ravageur ! _, ou plutôt ici au lecteur«  _ sommé de ne pas être trop, tout de même, « indiligent« , dès l’adresse « Au lecteur« , en ouverture des Essais, en 1580 : sinon « Quitte ce livre !« …

    …

    « Une telle interlocution suppose le renoncement au dogmatisme, à la « tyrannie parlière », au verbe agressif hautain. C’est une liste qui nous en avertira«  _ au chapitre « Des boiteux«  (III, 11), remarque Bernard Sève, page 203 :

    …

    « J’aime ces mots qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions : à l’aventure, aucunement, quelque, on dit, je pense, et semblables (…). Qu’est-ce-à-dire ? Je ne l’entends pas… Il pourrait être… Est-il vrai ?« .

    …

    Et Bernard Sève de commenter, toujours page 203 :

    …

    « Précieuse liste _ commente alors l’auteur _, et dont on ne risque guère d’abuser, tant elle contredit le penchant dogmatique et querelleur de l’esprit humain. Cette liste de modalisations _ oui _ du discours doit être _ assurément _ méditée et mise en pratique, à titre d’exercice dont la portée est autant éthique que linguistique. On peut être sûr qu’elle n’a rien perdu de sa pertinence _ certes ! _ depuis que Montaigne l’écrivit« … 

    …

    Le dernier chapitre IX (avant la « Conclusion » ramassée : en quatre pages) a pour titre « Anthropologie de la liste« , pages 205 à 223 :

    …

    « Tout le monde fait des listes (elles peuvent être fort courtes) ; tout le monde use de listes. » « J’entends simplement examiner ici quelques traits saillants dans l’usage contemporain _ si riche et si divers _ des listes« , annonce l’auteur, page 205.

    …

    « L’informatique a complètement modifié _ voilà ! _ la production des listes. Il n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui de fabriquer des listes complexes _ et plus seulement rudimentaires _ et d’y avoir accès » _ encore faut-il s’y repérer et en tirer un profit véritable ; sans s’y empêtrer ; surtout en ce qu’elles présentent de plus séducteur… Ni s’y perdre… « La tendance à lister est passée de l’esprit _ le centre d’intérêt même, en ce livre, de Bernard Sève : ne perdons pas cela de vue ! _ à la machine, qui d’ailleurs liste d’elle-même _ oui ! _, et sans qu’on le lui demande, ses propres données (indexation automatiques des mails, des fichiers, etc.). Toute une grouillante activité de mise en liste bruisse sans cesse _ voilà ! _ dans nos machines presque silencieuses _ en effet.

    …

    Nous n’avons plus tant à produire des listes nous-mêmes qu’à choisir _ et cet art n’est ni le plus facile ! ni sans pièges ! _ celles qui nous intéressent _ et voilà aussi un premier handicap à surmonter ! _ dans les propositions de nos logiciels. Tout cela correspond bien à l’aspect automatique de la liste, à sa Geistlosigkeit (son « absence d’esprit »). La liste, dans l’ordinateur, avoue l’automate qui l’habitait _ basiquement _ dès l’origine« , pages 207-208.

    …

    Socialement et socio-économiquement _ les deux sont-ils désormais dissociables ? _, « la liste joue un rôle de plus en plus important dans l’évaluation _ dure ; et pas forcément juste… _ des individus, c’est-à-dire dans la compétition sociale _ idem : souvent destructrice des personnes, et pas seulement par suicides… Que de gâchis humains ici… L’entreprise, l’université, les institutions culturelles et sportives font de la liste _ et d’un de ses dérivés, le « palmarès«  : item n° 113 de la « liste » sur deux pages et en deux colonnes des 157 « notions corrélées à l’idée de liste« … _ un instrument efficace d’évaluation _ des individus _ : curriculum vitae, bibliographies, discographies, filmographies, projets, bilans, plans d’action, nominations et performances dans les concours et tournois, palmarès _ le voici ! _, et jusqu’aux « pages perso » sur Internet sont autant de listes à valeur compétitive. »

    …

    Les « listes intersectives, entre privé et public, contribuent à la rationalisation (au sens wébérien) du monde social, mais aussi à l’oppression des individus invités à se définir _ en s’exhibant par certains traits mis en avant _ en permanence par des listes : listes de collègues (listes de diffusion), d’amis (Facebook), d’opinions (blogs), de préférences (chats, sites dédiés), etc. Il revient aux sociologues _ poursuit bien optimistement Bernard Sève, page 211 _ de discriminer ce qui relève, dans ces pratiques, de la pression sociale, de la servitude volontaire, des formes d’illusion propres à Internet ou de possibles nouvelles formes de subjectivation.

    …

    La liste présente _ ici _ de façon caricaturée l’une de ses propriétés, la compulsion de complétude (le collectionneur toujours en souci de la pièce qui lui manque). L’auteur d’une liste est pris par le double vertige contradictoire du désir de complétude (qui est autre chose que le vertige de l’infini, que la liste peut aussi susciter) et de la contrainte à l’allongement indéfini de la liste«  _ un nouvel apeiron… La « double injonction » d’ »être complet » et de « devoir toujours compléter » la liste de son curriculum vitae « fait la très grande force _ d’influence _ de la liste moderne« , met en exergue Bernard Sève, page 212. Et « il s’agit maintenant de compétition sociale, économique, financière, politique » : tous azimuts !

    …

    Ainsi, « la liste se situe _ -t-elle _ sur un pôle névrotique ou archaïque de la conscience pratique _ obsessionnellement, pour l’individu et son « esprit« . Alors que « le sage et le saint sont _ eux _ au-dessus des listes : ils se sont hissés à un principe plus élevé qui rend la liste inutile et vaguement ridicule _ « la vraie morale se moque de la morale« , dit Pascal. La conscience est meilleure débarrassée des listes. C’est aussi une des leçons que l’on peut trouver dans les Essais de Montaigne » _ Montaigne, à l’esprit en permanence si vif !

    …

    Et Bernard Sève de surligner ici :

    « l‘utilisation compétitive des listes dans les sociétés contemporaine n’est sans doute pas immorale, mais elle présente un trait archaïque et potentiellement névrotique _ pour les individus _ dont il me paraît nécessaire de mesurer la nocivité« , page 213…

    …

    Pour une autre pathologie,

    cf l’analyse de l’air dit « du catalogue » dans Don Giovanni de Mozart (acte I, scène v, texte de Da Ponte) :

    …

    « Leporello lit un recueil ou un inventaire, qui n’est pas petit (« questo non picciol libro, è tutto pieno dei nomi di sue belle »). » « Ce livre de conquêtes correspond exactement au concept de la liste : écrit, discontinu, noté vraisemblablement au jour le jour, selon la procédure de la main courante, et se prêtant à des comparaisons, comptages et récapitulations _ au rebours de l’attachement à la singularité (sans pareille, elle ; et qui ne cherche en rien la comparaison : saugrenue !)….

    …

    Que révèle cette liste complaisamment déclamée par Leporello ? que seule compte la quantité _ voilà ! celle du comparable… Leporello commence par dénombrer : « En Italie, six cent quarante… Mais en Espagne elles sont déjà mille trois (« Ma in Ispagna son già mille e tre« ) »… » Bientôt, n’importe plus que « la différence principielle, la différence sexuelle entre hommes et femmes (pas un seul garçon dans la liste). Cette annulation de la différence qualitative entre objets conquis _ adieu la singularité ! un clou chasse l’autre… _ est une autre manière d’affirmer _ avec exclusivité ! _ le quantitatif, qui est l’essence de la liste«  _ en annulant la dimension (qualitative, elle) de la singularité ! voilà ! pages 214-215.

    …

    Mais il en va aussi, en pareille logique, de sa propre comparativité (et échangeabilité) à soi (et de soi) ! à l’infini… C’est là la pente et force d’entraînement du nihilisme ; rien moins ! Le loup est dans la bergerie, d’entrée !!!

    …

    « Cet air « du catalogue » exprime admirablement la profonde ambiguïté de la liste. D’un côté, elle enregistre, de façon neutre et extérieure (ici, c’est le valet qui note au jour le jour les exploits du maître) ; de l’autre, elle renforce et elle nourrit la compulsion additive _ ou itemisation : au suivant ! _ qui définit le donjuanisme ; elle devient force active dans la production de ce qu’elle n’est censée enregistrer qu’après coup. La liste vient après (comme enregistrement) mais elle agit avant (comme incitation, appel et tentation)« .

    …
    « Le donjuanisme n’est pas seulement sexuel ou sentimental _ voilà bien la modernité de l’hymne à la liberté venant conclure l’acte I du Don Giovanni de Da Ponte et Mozart, ou « air du champagne » : « viva la liberta !« … _ ; et Leporello (c’est-à-dire Da Ponte et Mozart) nous apprend quelque chose d’essentiel sur la puissance contemporaine des listes _ dans toute leur amplitude : nous y voici !

    …

    Partout où nous sommes incités à cumuler des items _ voilà ! _,

    il y a exploitation sociale _ ou socio-économique : comptable ! _ d’une forme de donjuanisme _ c’est cela !

    …

    On cumulera les titres, les décorations, les références bibliographiques, les fonctions officielles, les engagements, les responsabilités, les « amis », les voyages, tout ce qui peut s’« itemiser » _ oui ! _ dans une liste virtuellement utilisable dans la compétition sociale. Chaque fois, un petit Leporello intérieur fait notre compte, tient notre catalogue à jour et nous pousse à ajouter encore _ toujours plus…
    …
    En d’autres termes, la liste est à la fois mathématique et dynamique : mathématique pour le passé (qu’elle enregistre et consigne) ; dynamique pour le futur (qu’elle oriente et structure).

    Mais la dynamique, ici, n’est qu’une mathématique anticipée (je prends encore une responsabilité ou un engagement pour ajouter une ligne à mon CV), c’est-à-dire la contrefaçon d’une véritable dynamique _ qualitative, elle ; et constituée de singularités non cumulatives, non composables : c’est le point décisif !!!

    La forme liste (qui est une antiforme, nous l’avons souvent dit _ par son émiettement _) se montre alors particulièrement pathogène«  _ en effet ! rien ne tient !

    …

    « La liste contemporaine n’est pas seulement narcissique _ centripètement (tristement, voire vilainement) égocentrique ! _, elle est aussi nostalgique _ et en voilà un autre versant : un prolongement en quelque sorte du romantisme… A certains égards, elle satisfait _ fictivement, sans l’apaiser _ un désir d’encyclopédie devenu impossible à _ effectivement _ combler.«  « On peut bien sûr, Internet aidant, constituer des encyclopédies (type Diderot, non type Hegel) aussi amples _ en extension, peut-être ! en compréhension, c’est une autre affaire ! _ qu’on voudra. Mais il est impossible qu’un homme puisse les maîtriser intégralement, c’est-à-dire les posséder intérieurement _ vraiment _, les penser _ et habiter et vivre, au (et du) dedans… Alors la liste supplée _ voudrait-on croire, du moins… Le grand succès _ commercial actuel constatable _ des dictionnaires et encyclopédies de toutes sortes (…) exprime aussi une nostalgie. La liste mime _ voilà ! à la Bouvard et Pécuchet ! _ l’encyclopédie, car elle aussi parle _ c’est bien tout ce qu’elle sait faire !.. _ de tout. Elle satisfait, assez illusoirement _ et c’est un euphémisme : de quel regret témoigne-t-il ?.. _, un désir de complétude et de systématicité.«  Mais « la liste _ « a-grammaticale, énumérative, additive, discontinue« , elle… _ est le contraire du système qui est _ lui _ syntaxiquement et sémantiquement lié« , page 217.

    …

    C’est que « la liste culturelle _ = pseudo culturelle… cf ici les ironies si justes de Michel Deguy ! _ contemporaine, dans ses formes littéraires et non littéraires (encyclopédies, Internet, mais aussi jeux télévisés ou radiophoniques, quiz, etc.), est potentiellement chargée d’une valeur inattendue : la préservation _ fantasmée, elle aussi : don quichottesque, en quelque sorte ; mais Cervantès avait bien de l’humour, lui… _ d’un monde qui s’émiette _ le paradoxe étant que la liste est, dans son concept _ même _, émiettement et discontinuité. La liste contemporaine est _ donc _ une tentative _ fantasmatique et impuissante, vouée in utero à l’échec, vaine _ pour ressaisir non pas tant l’unité du monde et du savoir que le sens _ hors de portée, dissous _ de cette unité _ du monde et du savoir : plus que jamais lointain, perdu : déchiqueté, en lambeaux et miettes, le « sens«  de cette « unité« -là ; d’où l’ampleur de la nausée de la déréliction éprouvée.

    …

    La liste, dans sa souplesse _ voilà _, peut être à la fois _ à son meilleur _ critique ludique de l’encyclopédie et _ à son pire _ succédané nostalgique de l’encyclopédie _ semble alors lui-même transiger (et pour lui-même le premier) Bernard Sève… Mais qui échappe à de telles tentatives (fantasmatiques) de transactions ?.. Il nous faut bien faire avec…

    …
    Ce rapport nostalgique à la liste en fait un contrepoids
    _ tant bien que mal compensatoire… _ à l’usage social _ assez dur à vivre, lui ; blessant _ des listes compétitives. » Si « la liste compétitive est construite par le moi socialisé, évalué et jaugé ; elle se situe sur le pôle de l’égoïté. » Alors que « la liste nostalgique est tournée vers le monde ; elle se situe sur le pôle de l’altérité. Elle célèbre, sous des formes frustes ou raffinées, la _ plus douce et charmeuse _ varietas nominum et rerum, « la richesse des mots et des choses »… », pages 217-218.

    …

    « On mesure la profonde ambiguïté de notre rapport présent aux listes. La liste permet de satisfaire _ tant bien que mal, ainsi _ des désirs contradictoires : la systématicité et le zapping, le goût de la découverte et celui du survol, la profondeur et la facilité. L’anthropologie des listes est _ bien _ une anthropologie du paradoxe« , page 218.

    …

    Cependant, à propos de l’inscription des listes _ et des vies _ dans le temps, le chapitre IX se termine sur une remarque qui va davantage en profondeur. Quand « la liste sert à construire une généalogie ou une filiation » _ voilà ! _, « le temps est, dans une telle liste, ce qui fait passer _ charnellement _ d’un item à l’autre. La liste est _ alors _ moins succession _ discontinue _ de noms, qu’évocation _ et un peu davantage, peut-être : comme un début de transmission, dès la nomination… _ de ce qu’il y a _ et court, et vole, dynamiquement _ entre les noms, le passage du témoin«  _ soit une dynamique, un « élan » même ; et au-delà du rapport seulement inter-personnel strictement individuel, cela peut, peut-être, même re-fonder toute une civilisation…

    …

    En commençant par re-fonder l’école ; et cette décidément cruciale transmission ; cf, par exemple Bernard Stiegler : Prendre soin _ de la jeunesse et des générations… Cela demande une volonté politique collective : un sursaut formidable (de confiance : civilisationnel…) face au rouleau compresseur usant, ou bulldozer, du nihilisme…

    …

    Et la fonction « principale » de la liste _ à côté des fonctions polémique, axiologique et mémorielle (déjà recensées par Bernard Sève) _ se révèle être « la fonction historico-politique« , page 223. « La liste relève alors de la philosophie de l’histoire. Le temps déposé en elle est destiné à s’épanouir hors d’elle. Nous sommes aux antipodes de la liste donjuanesque et de sa mathématique répétitive ; il s’agit d’une dynamique substantielle«  _ nourricière : l’exemple, ici, en est pris aux intuitions de théologie de l’Histoire de l’abbé Grégoire, en son ouvrage « Les Ruines de Port-Royal des Champs en 1809, année séculaire de la destruction de ce monastère« … Mais on peut l’appliquer à d’autres occurrences… Et les enjeux sont considérables !

    …

    Je désire conclure cet article de recension-présentation de De Haut en bas _ Philosophie des listes sur l’alternative « dispersion« / « dynamique« ,

    comme le fait aussi Bernard Sève en sa belle et forte « Conclusion« .

    …

    Probablement, faut-il conclure à « l’impossibilité d’un discours unitaire sur la liste.

    …

    « La » liste ? Mais il n’y a pas « une » liste, il y a des listes« , est bien forcé de constater Bernard Sève, à l’antépénultième page, page 226 :

    …

    « La tendance à la dispersion est, malgré quelques contre-exemples d’autant plus puissants qu’ils sont rares, la logique fondamentale _ voilà ! _ de la liste, ou plutôt de chaque liste« , reconnaît-il, page 226. « Cela tient à un fait fondamental : la mise en liste est une opération foncièrement rudimentaire _ et pauvre (et appauvrissante, aussi), par là ; si on en reste là… Il suffit de mettre des mots à la suite les uns des autres _ quoi de plus simple ?« 

    …

    Et « la subtilité _ la voie du salut ! face à la sécheresse première… _

    de la liste, quand elle existe, s’arrache _ non sans difficultés ; mais un peu d’enthousiasme (de l’auteur de la liste, comme de son lecteur) vient y aider _

    au simplisme fondamental de son procédé« , page 227.

    …

    L’opération de « disposer graphiquement en colonne, de manière a-grammaticale, des mots ou des expressions » « est une opération simple et presque mécanique. Mais cette mécanique engendre _ du moins parfois : « à l’aventure« , ainsi que le dit Montaigne, nous l’avons vu un peu plus haut (cf la liste de la page 203, empruntée à l’essai Des Boiteux (III, 11)… _ une dynamique :

    là est le mystère de la liste ; là est son intérêt _ sa fécondité et son « génie«  ! La véritable différenciation entre les listes _ hic Rhodus, hic saltus… _ tient au type de dynamique engendrée _ en effet !

    …

    Il peut s’agir d’une dynamique dispersive, et répétitive (le donjuanisme, pris dans son acception large) ;

    il peut s’agir d’une compulsion névrotique de complétude (la collection) ;

    il peut s’agir d’un devoir d’exhaustivité (listes administratives, investigations philosophiques ou scientifiques) ;

    il peut s’agir d’une tendance à la compilation sans principe, voire au simple recopiage (Bouvard et Pécuchet).

    Ces dynamiques sont pauvres, quoique souvent utiles ; elles recèlent _ surtout _ une dimension pathogène _ plus individuelle, semble-t-il, que collective, de masse…

    …

    Mais il arrive parfois que la mise en liste engendre _ en un esprit _ une dynamique toute différente _ moins mécanique et formelle _,

    dans laquelle se dit _ s’énonce ! par un auctor ! _ et s’éprouve _ par un lecteur ou spectateur actif : cf l’Homo spectator selon Marie-José Mondzain : en un livre indispensable ! _ la complexité du monde,

    les vibrations des choses,

    les méandres du moi,

    l’épaisseur des mots.

    …

    Brusquement, la liste dit quelque chose _ tel un tremblement de terre ontologique…

    La liste, contrairement à son concept, se met brusquement à parler _ en tout cas à me parler à moi qui suis son lecteur _ attentif, empathique, page 227. En ce que Baldine Saint-Girons nomme très justement un « acte esthétique«  ! Son livre _ L’Acte esthétique… _ est passionnant sur ce phénomène décisif ! Et que l’école néglige et ne cultive pas !

    …

    C’est que « le rapport entre les items d’une liste est vide _ eh ! oui… le vide (sans air) du nihilisme… _ tant qu’aucune dynamique ne vient _ de son souffle, de son corps mobile et désirant vraiment en son élan _ le déterminer _ de sa direction : celle d’un vrai désir puissant. La pauvreté de la liste est qu’elle n’est que _ simple et minimale _ juxtaposition _ même mise en colonne de haut en bas ; ou mise à la file.

    …
    La richesse de la liste est que _ ou survient quand _ la juxtaposition _ toute simple _ peut déclencher une _ généreuse et profondément féconde, parfois ! _ dynamique qui, parfois _ c’est un facteur contingent : une grâce qui survient ! _, transfigure _ voilà, et de fond en comble ! et c’est un peu plus qu’un jeu aléatoire et purement éphémère de kaléidoscope : quelque chose venant « prendre » et « se saisir« , « tenir«  debout et « vraiment« , plastiquenent… _ cette juxtaposition _ toute simple au départ, en ses premiers mouvements _ et fait jaillir _ génialement _ la vie _ en une forme toute singulière, qu’il faut apprendre à aborder, accueillir, connaître et cultiver, avec ampleur et profondeur.

    …
    Mais cette transfiguration ne se fait pas sans l’intervention du lecteur _ qui doit avoir lui aussi quelque part, si infime soit-elle, à quelque étincelle, lui aussi, de « génie« , en son « abord« , comme en son intelligence, ensuite, de la liste… On l’a souvent remarqué, la liste est de tous les procédés littéraires, celui qui dépend le plus de la coopération _ bienveillante, empathique _ du lecteur. Il est satisfaisant _ alors _ de se dire que la liste peut être à la fois et simultanément

    le lieu du panache littéraire (un morceau de bravoure _ une virtuosité enchanteresse _)

    et son point de fragilité (l’effet de liste est à la disposition du lecteur _ mais pas seulement lui… ; le lecteur doit donc y être si peu que ce soit préparé ; et « formé«  à l’expérience de la singularité « dans«  la connaissance ludique et sérieuse, tout à la fois, des diverses listes, et avec l’élan, surtout, accompagnant de son souffle et de son corps la rencontre et la compréhension de ces listes… _).

    …

    Panache et fragilité : n’est-ce pas une définition possible de l’humanité ? _ dans le mouvement de se dépasser, et dans le risque, certes, de mal y parvenir…

    …

    C’est aussi quelque chose de l’amour, me semble-t-il, au passage :

    en la majesté de sa singularité…

    …

    …

    Un admirable « essai » de parcours oblique dynamique entre philosophie et littérature,

    que ce De Haut en bas _ Philosophie des listes de Bernard Sève, aux Éditions du Seuil… 

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 4 avril 2010

  • Le souffle de la philosophe sur le monde : un appel fort de Thérèse Delpech (dans le Monde)

    « Le déclin de l’Occident » : un texte fort de la philosophe Thérèse Delpech, ce matin sur le site du Monde ; et qui nous rappelle l’urgente nécessité de telles « mises en perspective«  _ civilisationnelles _, dans un univers médiatique atomisé en misérables micro-considérations, équivalant à un épais brouillard, par son insistant, répété, obstiné rideau de fumée, au fil des jours… et pour quels misérables profits de si peu nombreux (qui, de plus, se croient très malins : « après nous, le déluge ! » ; ou « la France… ton café fout le camp !« , dirent, en leur temps, rapporte-t-on, deux des maîtresses de Louis XV) ?!..

    …

    Voici l’article,

    assorti, selon ma coutume, de quelque farcissures de mon cru : en forme d’amorce de « dialogue« …

    …
    « Le déclin de l’Occident« , par Thérèse Delpech

    LE MONDE | 21.11.09 | 13h40  •  Mis à jour le 21.11.09 | 13h40

    …

    Le « thème«  _ oui ! et ce n’est pas une problématique ; cf le distinguo nécessaire (!) d’Elie During en sa conférence au CAPC le 7 avril 2009 (cf mon article) _ du « déclin de l’Occident » est utilisé de plus en plus fréquemment _ idéologiquement !.. _ par ceux qui cultivent à son égard ressentiment, désir de revanche, ou franche hostilité : c’est le cas de la Russie, dont tous les Occidentaux cultivés intègrent pourtant le génie artistique dans le patrimoine occidental ; de la Chine, qui attend son moment historique avec une impatience qu’elle a du mal à dissimuler ; ou du régime de Téhéran, dépositaire autoproclamé d’une mission d’expansion de l’islam dans le monde.

    …

    Quels que soient les arguments _ idéologiques ? pertinents ? _ utilisés par ces pays _ ou leurs dirigeants _, ils méritent qu’on leur fasse au moins une concession _ de « réalisme » ! _ : ils disposent pour étayer leur thèse de solides appuis ; et notamment de la répugnance croissante du monde occidental _ lui-même… _, États-Unis compris, à continuer d’être des sujets de l’Histoire _ ou la tentation du repli du soi (et son estomac) : et c’est cette situation-ci qui irrite l’auteur de l’article ; jusqu’à l’amener à prendre la plume (ou le clavier)…

    …

    En revanche, ces adversaires ignorent une chose aussi importante que ce qu’ils comprennent : le déclin est un des plus grands « thèmes » _ voilà : mais un « thème«  suffit-il à faire une « problématique«  ?.. _ de la culture occidentale, depuis le récit d’Hésiode « Les Travaux et les Jours » à l’orée de la civilisation grecque, jusqu’à l’ouvrage, médiocre celui-ci, mais beaucoup plus connu, d’Oswald Spengler au début du XXe siècle, « Le Déclin de l’Occident« .

    …

    Le fil du déclin court dans notre histoire comme un refrain lancinant _ quelles fonctions a donc la ritournelle ? (cf ce concept deleuzien : La ritournelle) _, qui n’est nullement lié à l’horreur du changement, dont le monde occidental a au contraire considérablement accéléré le rythme, mais à une véritable obsession _ à interroger ! et dans ses diverses « versions« … _, qui est celle de la chute. Ce n’est pas simplement un héritage judéo-chrétien : avant la chute des mauvais anges du christianisme, il y avait déjà, dans la mythologie grecque, celle des Titans. Dans les deux cas, les héritiers de ces histoires conservent la mémoire d’une irrémédiable _ voilà ! _ perte.

    …

    Les versions philosophiques ou littéraires de ce « thème«  _ oui, oui _ sont innombrables : le « Timée » de Platon comprend le récit d’un temps circulaire où il n’est mis fin à la dégénérescence progressive de la création qu’avec l’intervention divine _ démiurgique. Avant Platon, Socrate avait dénoncé un des signes du déclin de la pensée avec la montée des sophistes _ Thrasymaque (dans « La République« ) ou Calliclès (dans « Gorgias« ) _ qui s’intéressaient beaucoup plus à la puissance qu’à la vérité _ un débat toujours, toujours crucial ! Au début du XVIIe siècle, John Milton donne de la lutte des anges une version si terrible dans « Le Paradis perdu » que Bernard Brodie choisira d’en retenir le récit pour introduire un de ses livres sur la bombe atomique.

    …

    A peu près au même moment, Miguel de Cervantès consacre son œuvre la plus importante à la nostalgie du monde de la chevalerie : la triste figure de Don Quichotte exprime la tristesse d’un homme qui ne peut pas vivre dans un monde où l’héroïsme et les aventures n’ont plus de place que dans l’imagination _ dévoyée de l’action efficace : cf là-dessus le beau livre de Marthe Robert : « L’Ancien et le nouveau« … Quand l’illusion est devenue impossible à soutenir, il meurt de mélancolie _ oui ! _ sous le regard désespéré de son fidèle Sancho, prêt à reprendre seul les folles entreprises de son maître.

    …

    Douze ans avant « Le Déclin de l’Occident » (1918-1922) de Spengler, Andrei Biely donne _ dans son grand « Petersbourg« … _ une version beaucoup plus puissante de l’incendie qui commence à saisir le « monde d’hier « _ cf aussi celui, magnifique aussi (!), juste un peu plus tard, de Stefan Zweig… _ au début du XXe siècle : « Les événements commencent ici leur ébullition. Toute la Russie est en feu. Ce feu se répand partout. Les angoisses de l’âme et la tristesse des individus ont fusionné avec le deuil national pour produire une horreur écarlate singulière. »

    …

    En somme, comme le disait Jacques Bainville, « tout a toujours très mal marché ». Les avenirs radieux, les lendemains qui chantent, ne sont que des épiphénomènes dans la culture occidentale, qui finissent d’ailleurs le plus souvent de façon catastrophique, ce dont témoigne amplement le XXe siècle. Comme quoi le pessimisme peut avoir du bon _ voilà ! C’est un avertissement _ une alerte ! à bons entendeurs, salut ! _ que peu de grands esprits _ voilà ! _ ont négligé _ mais les grands esprits se sentent comme de plus en plus esseulés, par les temps qui courent…

    …

    Même les auteurs dont on cite à tort et à travers les propos enthousiastes sur l’Histoire en ont souvent conservé précieusement une solide dose. Emmanuel Kant, par exemple, dont on vante volontiers le projet de paix perpétuelle, sans doute parce qu’il n’a jamais été aussi utopique et perdu dans le brouillard, affirmait _ en sa « Religion dans les limites de la simple raison« , en 1793 _  qu’ »avec le bois tordu de l’humanité, on ne saurait rien façonner de droit« .

    …

    C’est une conclusion que les Européens ne sont jamais tout à fait parvenus à faire partager aux Américains, dont l’Eden semble manquer d’un acteur essentiel : le serpent. Cette absence est, si l’on peut se permettre cette expression, particulièrement frappante _ hélas ! _ dans l’administration Obama, qui ouvre les bras à tous vents, sans craindre les tempêtes ou même les mauvais courants d’air à l’abord de l’hiver. Le président américain devrait relire Herman Melville _ à commencer par l’immense  « Moby Dick« … _, qui, pour avoir de solides racines écossaises, n’en est pas moins un des plus grands écrivains que l’Amérique ait produit.

    …

    Certes, il y a dans le « thème » _ mou _ du déclin un risque évident : le découragement face à toute entreprise humaine, voire, ce qui est pire, une forme de complaisance _ oui : masochiste _ dans la chute, qui est, précisément, l’attitude du personnage de Jean-Baptiste Clamence dans l’œuvre de Camus qui porte ce nom _ en 1956. Tout le monde est coupable dans un monde où la chute est la règle et la rédemption un leurre. Il n’y a plus ni valeurs, ni hiérarchie, ni jugement possibles. La différence entre le meurtrier et sa victime est une affaire de perspective, comme l’est celle qui sépare le « bon » du « mauvais » gouvernement dont une _ justement _ célèbre fresque _ d’Ambrogio Lorenzetti, au Palazzo Publico _ de Sienne a représenté les caractéristiques. On peut se vautrer dans le déclin _ public et privé _ comme d’autres dans la fange et y trouver un certain confort : les choses sont ainsi, pourquoi s’en faire ?

    …

    Mais la force _ voilà _ du « thème«  _ en ce qu’il comporte, tout de même, de « problématique » ; et à cette condition sine qua non… _ est celle du retour sur soi et de la réflexivité, qui permet de mesurer les erreurs, les fautes, et de porter un jugement sur l’engourdissement éthique _ expression importante ! à un moment de tétanisation face à la marée des corruptions (politico-économiques particulièrement) _ où le monde est plongé _ pour agir alors et dès lors en cette connaissance de cause-là ! Les peuples qui refusent de se pencher sur leur passé n’atteindront jamais la maturité historique. A bon entendeur, salut ! _ voilà !

    …

    Il y a là une vraie supériorité _ ah ! ce serait la bonne nouvelle de cette intervention, ici, de Thérèse Delpech ! _ des pays occidentaux, qui ont passé des décennies à tenter de comprendre l’abîme _ voilà ! _ dans lequel ils ont plongé, sur la Chine et la Russie, qui auraient pourtant matière à réflexion _ sans doute !.. Les Européens _ et sans (ridicule !) autosatisfaction ! _ ont, encore aujourd’hui _ mais pour combien de temps ? et lesquels d’entre eux ? Peut-on (jamais !) généraliser ?.. _, conscience de se trouver « au milieu des débris d’une grande tempête », comme l’écrivait Balzac _ dans l’« Envers de l’Histoire contemporaine« , en 1848… _ des rescapés de la Révolution française. Il suffit pour en témoigner de suivre la production cinématographique allemande _ ainsi que sa littérature, aussi ! Ou l’accueil fait (à Berlin) à un Imre Kertész, l’auteur du sublime terrible « Liquidation« …

    …

    La réflexion et le souvenir seuls peuvent donner la force _ voilà l’enjeu ! _ de reconnaître dans la violence et la désorientation _ un concept important, lui aussi… _  de l’époque _ oui : tel est le réel qui interroge !.. _ le prélude potentiel de nouvelles catastrophes _ soit ce qui nous menace tous bel et bien !.. Ils constituent même _ oui ! _ le premier pas _ voilà ! _ pour tenter _ par un sursaut sur soi (de nous tous ? ou seulement des dirigeants ?..) _ de les éviter. Si les massacres passés sont des sujets tabous, comment condamner _ au lieu de se lier les mains ! _ ceux du présent ? Si les liens de Pékin avec le régime de Pol Pot sont censurés _ oui _ au moment du procès des Khmers rouges, si le nombre des victimes de la révolution culturelle ne fait l’objet d’aucun travail sérieux _ oui _ en Chine, si les archives du goulag ou de la guerre en Tchétchénie doivent être protégées _ oui _ des autorités russes, que penser de l’attitude de ces pays _ maintenant _ à l’égard de massacres à venir ? _ certes !!! qui donc le remarque et s’en soucie réellement ??? Qu’est donc ? et où se situe ? le véritable « réalisme » ???

    …

    Certes, le retour sur soi, pour être nécessaire, n’est pas suffisant _ non plus : en effet !.. Le monde occidental doit encore affronter _ on ne peut plus activement… _ d’épineux problèmes : la disparition progressive des grandes questions qui ont agité l’esprit _ public : que devient-il, celui-ci ?.. où (dans quels marécages ou quels sables) est-il donc en train de s’évanouir et perdre ?.. qu’en est-il, même, des « démocraties« , aujourd’hui ?.. _ au profit des « puzzles » ou des « minuties » _ oui ! _ dénoncées par Karl Popper dès 1945 _ dans « La Société ouverte et ses ennemis« … _ traduit un rétrécissement _ suicidaire _ de la vie intellectuelle _ oui ! _ au moment précis où la possibilité d’éclairer _ voilà ! _ de nouveaux horizons a considérablement augmenté avec les moyens _ encore faut-il savoir au service de quelles finalités (ou ambitions) on (!) choisit de les placer, ces moyens-là !.. _ de communication contemporains ; la revanche du sacré _ sur le laïque _, avec un retour fracassant de la religion sous des formes violentes et destructrices _ se fanatisant… _, renvoie au vide spirituel _ le nihilisme (!!!) que dénonce la lucidité extrême de Nietzsche ; relire toujours le « Prologue » lucidissime d’« Ainsi parlait Zarathoustra« … _ de nos sociétés : elle ne rencontre d’ailleurs aucune autre réponse que celle des armes _ tristement faible « ultima ratio regum« … Le travail _ de problématisation, d’abord : à l’encontre des vains seuls « thèmes« … _ est à peine engagé sur ces sujets en Occident. Mais le don _ qui le donne ? qui le construit ? _ du souvenir _ cela s’élabore et se construit sérieusement : c’est aussi la tâche (et l’honneur !) du « métier«  d’historien _ est pour les peuples comme pour les individus le début _ déjà _ de la cure psychique. D’où l’intérêt _ somme toute ! et en pratique… _ du « thème » du déclin _ surtout s’il est correctement « problématisé » !..

    …

    Pour conclure donc, ce « thème » _ que vient « relancer » ici, avec brio, Thérèse Delpech… _ n’a pas pour fonction _ voilà la perspective foncièrement « pratique« , donc, de Thérèse Delpech ici… _ d’entretenir une culture crépusculaire _ mélancolique… _ ou d’annoncer sans trop de réflexion _ hélas : médiatiquement… _ l’avènement de l’Asie sur la scène mondiale. De quoi parle-t-on au juste en évoquant un ensemble géographique aussi disparate ? Et qui peut dire ce que cet avènement nous réserverait ? L’avenir nous paraîtrait moins profondément déstructuré _ voilà ! _ si nous tirions _ vraiment ! _ les conséquences _ on ne peut plus effectives _ d’une vérité toute simple : le seul moyen de participer _ oui ! _ à la réalisation _ oui ! _ d’un monde _ géo-politico-économique… _ plus stable _ n’est-ce qu’un euphémisme ? _ est d’en avoir _ d’abord ; et si peu que ce soit _ une idée _ puis, qu’elle soit, si possible, un peu « juste« …

    …

    Ceux qui disposent des meilleurs outils pour la produire _ cette « idée » d’un « monde plus stable«  : n’est-ce donc là qu’une expression euphémisée ?.. _ sont aussi ceux qui ont la conscience la plus aiguë _ oui _ du caractère tragique de l’histoire _ certes : avis à certains idéalistes américains ??? et affairistes à (fort) courte vue européens ??? Les grandes catastrophes du XXe siècle font partie _ oui ! _ de notre héritage. Nous sommes des êtres du déclin et du gouffre qui ont soif de renaissance et de salut _ qu’entend donc Nietzsche par le mouvement même du « surhumain » ? sinon cela même ?.. Beaucoup de peuples pourraient _ et devraient ; ou doivent… _ se reconnaître dans ce miroir _ et se donner peut-être aussi des dirigeants (à commencer par des chefs d’État ! ou de ce qui en reste… cf notre malingre « Europe« …) en cohérence avec cette lucidité-là!.. Que de chemin (politique et géo-politique, en particulier ; mais aussi dans l’organisation même du travail et de la société ; et de la vie des Arts et de la culture !) à faire !..

    …

    Thérèse Delpech

    …


    …Politologue et philosophe, chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et membre du conseil de direction de l’Institut international d’études stratégiques (IISS), Thérèse Delpech a notamment écrit chez Grasset « L’Ensauvagement » (2005), « Le Grand Perturbateur : réflexions sur la question iranienne » (2007), et publiera en 2010 « Variations sur l’irrationnel« . ……
    …

     

    Une alerte essentielle :

    merci !

    Madame Thérèse Delpech…

    …

    Titus Curiosus, ce 22 novembre 2009

  • Sur la magnifique « Exposition » de Nathalie Léger, Prix Lavinal 2009 : l’exposition de la féminité et l’exhibition (sans douceur, ni charme = sans joie) comme privation de l’intime

    Pour rendre compte

    et du délicieux moment, jeudi soir, de la remise du Prix Lavinal à Nathalie Léger, pour « L’Exposition« , aux Editions POL _ Jean-Paul Hirsch, directeur commercial des éditions POL et bras droit de Paul Otchakovsky-Laurens, était lui aussi présent à la fête _, au village de Bages, au milieu des vignes dominant la Gironde du château Lynch-Bages, en cette fin d’après-midi ensoleillée et agrémentée de brises, en ce Médoc très agréablement policé, désormais _ aux allures d’une un peu inattendue très douce Toscane atlantique, en quelque sorte… _,

    et de la magnifique conférence _ quelle précision et quelle délicatesse dans l’analyse des nuances du qualitatif ! _ donnée par Nathalie Léger, vendredi soir, dans les salons Albert-Mollat (en dialogue avec Bernard Laffargue, qui avait très soigneusement préparé son programme de « questions« )

    et de ma lecture enchantée de « L’Exposition« , plus encore

    _ un très grand livre, léger et profond ! quelle maîtrise de l’expression comme des nuances les plus subtiles (et surtout justes !) du penser : une écriture classique « vibrante«  : celle qui a fait dire, à qui ? à André Gide ? en tout cas à Henri Maldiney (en « Regard, parole, espace » _ aux Éditions « L’Âge d’Homme« , en 1973 _que vient citer, à son tour, Francis Ponge dans « Pour un Malherbe« ) : « le classicisme n’est que la corde la plus tendue du baroque« … _,

    …

    je m’autorise à citer cette série de messages par courriels que je viens d’adresser :

    à l’éditeur ;

    et à l’auteur elle-même (en deux fois)…

    …

    Les voici dans l’ordre chronologique des envois ;

    et selon la « méthode » même qui ouvre « L’Exposition » elle-même :

    je lis, page 9 :

    …

    « S’abandonner, ne rien préméditer, ne rien vouloir, ne rien distinguer ni défaire

    _ face à l’objet à découvrir : ici ce que je désire signifier plus ou moins vaguement à mon correspondant ; c’est un peu moins exigeant, quoique…, qu’une chose-objet à identifier et connaître, en dehors de soi, en son altérité objective (d’objet) qui vous résiste ! _,

    ne pas regarder fixement »

    _ mais en flux, plutôt, mouvant ; et de biais, qui plus est : sous des facettes variées, diverses et multipliées _ ;

    voilà pour les consignes négatives (= ce qu’il faut éviter) ;

    et maintenant voici les conseils positifs et dynamiques proposés (« plutôt« , avance avec délicatesse et modestie vraie l’auteur) :

    « plutôt déplacer, esquiver, rendre flou

    et considérer en ralentissant _ beaucoup de la réussite passe, en effet, par ce chemin-là _,

    la seule matière qui se présente comme elle se présente _ simplement : c’est déjà bien assez complexe « à démêler« … _, dans son désordre _ apparent _, et même dans son ordre » _ qui a bien du sens, si l’on essaie aussi de le déchiffrer…

    …

    Telle est l’ouverture _ fort éclairante, si l’on y fait assez bien attention, et si l’on y revient, à la « relecture » _, de « L’Exposition« … : c’est de l’inspiration et de la méthode, tant de l’écrire que du penser, le plus probe, que nous parle ici, en ouverture de son récit

    _ je ne le qualifierai pas de « roman » : ne s’agissant pas ici de ce qu’Aragon, assez expert, lui, en la chose, a pu qualifier de « mentir vrai« … _

    l’auteur magnifique, Nathalie Léger, de cette « aventure » d’un « motif« , à l’occasion

    _ telle est la circonstance de départ, l’ »accident« , on ne peut plus contingent, en sa « rencontre » avec l’auteur, qui met en branle la poursuite de ce « motif » (qui vient « boulotter » _ cf pages 15 et page 17 _ celle qui s’y livre) _ d’une proposition de création (avec « carte blanche« …) ;

    …

    à l’occasion d’une proposition (de monter une exposition)

    de la part du département « Patrimoine » du Ministère de la Culture…

    …

    « Carte blanche » qui sera finalement, au bout du compte (et au vu de l’aboutissement de la recherche) retirée, la liberté des uns nuisant aux ambitions des autres :

    cf là-dessus la (superbe de vérité) lettre lue (« par quelqu’un« , dans les services ; pas par « le chargé de mission » qui était le commanditaire du projet : injoignable, lui…) au téléphone, page 149 :

    …

    « Enfin, pour être tout à fait explicite, non seulement le projet ne me semble pas conforme à la sensibilité du public _ bien pensant… _ de notre musée _ de « C…« , il faut l’indiquer : une cité riche en souvenirs de Napoléon III, et du Second Empire… _,

    mais, de surcroît, l’abjection

    _ le projet initial portait très explicitement « sur les ruines« , page 13 ;

    et « il était question dans la commande de « sensibilité de l’inappropriable », d’« effacement de la forme », de « conscience aigüe d’un temps tragique » (sic)…, toujours page 13 _

    …

    mais de surcroît l’abjection ne rentre pas dans l’idée que nous nous faisons de la mise en valeur de notre patrimoine » _ au-delà de la ville de « C… » même : des querelles à propos des états d’esprit « attendus«  des destinataires (et « publics« ) d’expositions…

    …

    Fin de l’incise.

    …

    Voici, et dans l’ordre chronologique des envois, ces courriels :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Sur le portrait (et l’exposition) + blog de Titus Curiosus
    Date : 12 juin 2009 08:49:08 HAEC
    À :  Editor

    …

    Merci de votre conseil de lire « La Cause des portraits » de Jean-Louis Schefer.
    …
    Le numéro de juin de la « Revue des Deux Mondes » est intitulé « Actualité du portrait« …
    J’y ai, personnellement, tout particulièrement apprécié l’article (pages 152 à 159) que Jean-Pierre Naugrette consacre à Lucian Freud
    « Lucian Freud, ou la surprise des corps« 
    ,
    avec en exergue cette parole de Lucian Freud :
    « En ce qui me concerne, la peinture n’est autre que la personne. Je veux qu’elle travaille pour moi
    comme fait la chair
    « .

    …
    Soit, ce superbe « travaille pour moi« , le concept « légérien » du « motif qui boulotte«  (pages 15 & 17) :
    …
    avec cette parole (à la radio _ page 15) de Jean Renoir, parlant de « La Règle du jeu » :
    « Le sujet m’a totalement boulotté !
    Un bon sujet, ça vous prend toujours par surprise, ça vous amène
    « 
    …
    …
    Nathalie Léger a l’art (très précis _ via l’IMEC ?..) des citations magnifiquement éloquentes
    parce que de la plus grande justesse !

    …
    Nathalie Léger a appris
    et « que le sujet, c’est justement lui qui vous tient«  _ au lieu que vous vous le teniez !
    et que, ce « sujet« , « il peut ne tenir à rien«  _ c’est-à-dire à apparemment « pas grand chose« … _ ;
    « d’apparence ténue le plus souvent, un détail, un vieux souvenir, pas grand chose« ,
    il « vous prend et, inexorablement, vous confond en lui
    pour régurgiter lentement quelques fantômes inquiétants,
    des revenants égarés mais qui insistent
    « …

    …

    D’où, à l’occasion de la réponse « à une carte blanche sur la ruine«  (page 17),
    le « sujet« 
    _ mais pas si contingent que cela, nous allons le découvrir, à la suite de l’auteur elle-même en son travail d’« écrire« … _
    de « la vie de cette femme, la Castiglione« 
    (qui « se fait photographier pour construire, sous l’apparence de la frivolité, ce que Poe appelait « l’habitacle de la mélancolie »…  » _ page 92) :
    …
    « J’ai été happée, gobée par ce sujet-là.
    J’ai tout fait pour le sauver,
    c’est-à-dire tout fait pour m’en débarrasser,
    mais j’étais déjà subrepticement boulottée par lui…
    « 

    …
    Et,

    le « sujet » devenant dynamiquement « motif« ,
    cf le génie (sublimissime) de Cézanne, pages 26-27 :
    …
    « Pour en parler,
    mieux vaudrait s’en tenir à ce qu’en disent les peintres :

    « Je tiens mon motif »
    , dit Cézanne à Gasquet _ cf Joachim Gasquet : « Cézanne« , aux Éditions Encre Marine ; et « Conversations avec Cézanne« , aux Éditions Macula. Qu’est-ce que le motif ? « Un motif, voyez-vous,
    c’est ça… », dit Cézanne en serrant les deux mains. Il les rapproche, lentement les joint, les serre,
    les fait pénétrer l’une dans l’autre, raconte Gasquet.
    C’est ça.
    « Voilà ce qu’il faut atteindre. Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé »…« .

    …
    Pour « faire un motif«  (page 27), « il faut par les mots
    _ dans le cas de l’écrivain : les mots sont sa matière, ses moyens d’atteindre la chair,
    et de la faire pétrir
    _,
    rapprocher lentement, conjoindre, faire pénétrer » des détails qui vont se mettre enfin à parler vraiment (= sortir de leur mutité coutumière)…
    …
    Mais c’est très précisément là aussi le travail de celle qui conçoit et construit une exposition _ sur la Castiglione, par exemple _ ;
    et doit « résister » aux conseils et pressions diverses (dans l’épisode du « conservateur en chef » du Musée de C…, pages 68 à 71 ; avant la lettre « coup-de-grâce » au ministère, des pages 149-150)…
    …
    Grande chose, donc, _ et sur l’inspiration ! de l’auteur, de l’artiste ! _ que ce petit livre de 157 pages qu’est « L’Exposition » :
    l’exposition de soi (à commencer par leur corps), d’abord, de quelques femmes,
    dont
    ,
    outre, pages 37 à 39, Isabelle Huppert, par exemple
    cf mon article à propos du film (et du roman) « Quignard versus Simenon au schibboleth de la vraisemblance (du “monde” créé) : “Villa Amalia” / “La fuite de Monsieur Monde” »

    …

    ou, page 40 (puis page 75), Marilyn Monroe,
    …

    la mère de la narratrice (passim

    _ et c’est elle le pivot, bien involontaire, de sa part, certes, de ce grand livre _ ;

    mais cf d’abord cet extraordinaire épisode de la photo à la plage, page 75 :

    « Je me souviens de ma mère, l’été, décidant finalement de quitter sa serviette pour aller se baigner ; (…) elle s’y rend à contrecœur, le corps légèrement ployé à partir d’un point précis, le ventre, le sexe sans doute, se replier sur lui pour le dissimuler et dans cette discrète et pudique inflexion en profiter pout tout effacer, pour tout annuler, son corps, impossible à exposer, ce corps _ impossible d’y consentir« ) ;
    …

    mais aussi sa grand-mère (la mère de sa mère : « au corps souverain et idéalement conformé« , lui, page 74 ;

    et dont « l’ombre portée » fait fléchir et ployer sa fille : « elle si tendre, si aimante, si confiante » dont le « fléchissement« , le « repli du corps sur lui-même« , « est bien la honte, le mot est comme une tombe« , page 74) ;

    cette mère de sa mère, page 153, « le visage féroce et lumineux, cette allure étonnante, ce don d’élégance, le raffinement avec lequel, plus âgée, elle portait des perles en plastique achetées au Prisunic de la rue Gioffredo, l’évidence lorsqu’elle paraît dans l’image _ c’est-à-dire la photographie _, cette certitude » : que d’autres n’ont pas…
    …
    Dans un des articles de mon blog « En cherchant bien… »

    consacré à cet immense livre qu’est « Zone » de Mathias Énard
    « Emérger enfin du choix d’Achille !.. »

    repris dans un second : « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard  »
    je reprends l’expression de Mathias Énard de « la pyramide des pères«  _ et de l’injonction qu’elle comporte : au « choix d’Achille » _ :
    …
    Il y a donc aussi une « pyramide des mères« ,
    mais en creux, elle, « invaginée« …

    …
    Ce que figure excellemment dans le livre l’épisode (pages 74 à 77) de la contemplation d’une photo de la mère de la narratrice à la plage _ je le relis :
    …
    « Je me souviens de ma mère, l’été, décidant finalement de quitter sa serviette pour aller se baigner« …
    à l’eau « si fraîche » alors que « il fait si chaud » :
    « pourtant elle s’y rend à contrecœur,
    le corps légèrement ployé
    à partir d’un point précis, le sexe sans doute,
    se replier sur lui pour le dissimuler
    et dans cette discrète et pudique inflexion
    en profiter pour tout effacer, pour tout annuler,
    son corps, impossible à exposer,
    ce corps _ impossible d’y consentir
     » (page 75).
    …
    Souvenir doublement confronté
    à des photos de Marilyn Monroe par Bert Stern
    et à la toile « Phryné devant l’Aréopage » de Jean-Léon Gérome :
    à leur commun geste
    de « cacher son visage » (page 75).
    « Ma mère, pour aller à l’eau, aurait dû se mettre son maillot sur la tête« … (page 77) !!!
    …
    C’est que les femmes entre elles, elles aussi, sont « terribles » ; et se font « honte« , en une « guerre » dans laquelle il s’agit de mettre « les autres (beautés) en déroute«  (page 10) devant soi…
    …
    Je vais achever ma lecture de « L’Exposition » : j’en suis à la page 92 _ c’était le vendredi matin, juste avant que je termine le livre…
    …
    Ravi de vous avoir rencontré.
    …
    Titus Curiosus

    …
    Ensuite, ces deux courriels adressés à l’auteur, Nathalie Léger,

    hier soir et ce matin :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Sur l’exposition de la féminité
    Date : 13 juin 2009 18:41:27 HAEC
    À :   Nathalie Léger

    …

    Bravo pour votre présentation-commentaire, hier soir, de « L’Exposition« .

    …

    Le moment du village de Bages, ce quasi soir d’été, parmi ces belles vignes du Médoc, était, en effet, un moment de grâce (infiniment légère : zéphyrée…) :
    c’était la joie d’une certaine reconnaissance (des autres : lecteurs…), pour celle qui fut très probablement une jeune fille timide, un peu incertaine d’elle-même :
    avant cette « réalisation » en des œuvres
    qui en sont vraiment

    _ j’ai aussi jeté un œil sur « les Vies silencieuses de Samuel Beckett » ;
    de même que je connais votre travail sur et pour Barthes !!!

    « Journal de deuil« 

    (cf mon article du 4 mars 2009 : « Lire ou pas “Journal de deuil” de Roland Barthes : chagrin à mort versus travail de deuil« ) ;

    et « La Préparation du roman I & II« …

    Merci de tout cela…

    …

    Et hier soir, le dispositif des salons Albert-Mollat a permis de parfaitement bien entendre et goûter la qualité
    (de précision, délicatesse et infinie justesse) de votre penser et parler

    _ en plus de celle de l’écrire : mais peut-on les disjoindre ?..

    …

    Jeudi soir, et non sans mauvaise conscience, je n’avais pas encore achevé la lecture de « L’Exposition« , entamée le matin seulement :
    je m’étais procuré le livre dès réception de l’invitation de Denis Mollat
    à être de la petite fête de Bages. Je m’en voulais un peu de ne pas avoir eu le temps _ par charge du travail professionnel _ d’aller au point final,
    qui, donc, allait être « l’Inexorable« 
    (page 157).
    Soit ce qui met fin, en « coupant » ses derniers « possibles« , au « destin » d’une vie…
    Avec sa théâtralité grandiloquente qui n’échappe pas complètement au ridicule, Malraux l’a formulé ainsi : « la mort transforme la vie en destin« …
    Mais le « baroqueux » que je suis
    n’est pas indifférent du tout au « memento mori«  : l’expression vient sous votre plume, page 149…

    …

    Au passage,
    j’ai rédigé le texte de présentation du livret du CD de la déclamation, par Eugène Green, du « Sermon sur la mort » de Bossuet (CD Alpha 920, paru en 2002 & « Sermon sur la mort » de Bossuet) ;
    dont le titre est « Lecture de Bossuet : la traversée du mystère, le singulier du Présent » ;
    et les titres des sous-parties : « Dans le siècle et au milieu du monde _ chronique du temporel » ;
    et « Poétique baroque de la présence : la fraîcheur du vent dans les plis« …

    …

    Ce que, page 44 de « L’Exposition« , vous dites de l’absence de vision _ par quiconque (un homme pour une femme, en l’occurrence) _ de « vacillement« ,
    de
    « tremblante lueur dans ses yeux brillant, comme une flaque de soleil à la surface des eaux » (in Ovide) : le « vacillement » de la joie vraie,
    me semble éclairer la sécheresse de cœur de bien des personnes
    ,
    au-delà du cas, ici (assez « gratiné« , il est vrai), de la « marmoréenne » comtesse de Castiglione :
    du rivage de sa maison de famille de La Spezia, ne peut-on pas entrevoir les montagnes de marbre de Carrare ?..

    …

    Et qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas, pour ce « vacillement« , de « la fonction de l’orgasme«  (comme la nomme doctoralement Wilhelm Reich),
    mais du « vent d’éternité » (irréversible, lui) d’un amour partagé, tout simplement.
    Ce qui a fait dire à Spinoza _ un maître de la joie et de la béatitude _ que, parfois, « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels«  :
    quand la joie ressentie témoigne effectivement de l’actualisation de notre puissance…

    …

    C’est pour cela que je pense qu’une des clés de « L’Exposition » se trouve à la page 111 :
    « Et moi qui voulais écrire sur la joie, sur l’ondée intérieure, le froissement là, très haut, saisissant à la gorge, un ravissement, le bonheur,
    encore raté
    « 

    _ la Castiglione mettant son cœur décidément « un peu (trop) bas« …

    (ainsi qu’elle se l’entend signifier par l’impératrice elle-même, au bal du ministère des Affaires étrangères, en février 1857 : page 124).

    …

    Non : vous dites simplement, dans « L’Exposition » de quelle base il nous faut, chacun d’entre nous, nous élever (nous défaire ; voire nous arracher)
    pour atteindre cette rive _ décisive, alors _ de la joie vraie…

    Vous en donnez en quelque sorte le « négatif » (photographique).

    …

    Et pour des photos de la joie _ et leur flou : la joie est toujours en mouvement (et d’expansion : cf Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse« )… _, je vous recommande l’œuvre de mon ami Bernard Plossu…
    Il ne fige rien…

    …

    Je vais écrire un article sur « L’Exposition » (demain matin, sans doute) ;
    que je place à hauteur du roman qui m’avait le plus impressionné, cette saison 2008-2009,
    « Zone » de Mathias Énard : en un tout autre style ;

    j’aime les deux…

    …

    Voici l’article sur « Zone » _ du 3 juin 2009 : reprenant un précédent (dès septembre : le 21; le jour de l’automne), à l’occasion de l’attribution du « prix du livre Inter » à ce roman… _ « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard »
    qui justifie ma comparaison :
    dans « L’Exposition« , c’est l’ »invagination » _ en pyramide inversée _ des filles par rapport à toutes les mères dont elles sont issues,
    qui se met en miroir
    de la « pyramide des pères » qui accable les fils, en « Zone » (selon « le choix d’Achille« )…

    …
    Enfin
    _ et vous pardonnerez peut-être cette prolixité gasconne… _,
    je vous recommande l’œuvre de Daniel Mendelsohn, centrée sur la construction (très riche, et ouverte) de l’identité,
    à partir d’une démarche d’enquête pleine de probité (et de persévérance) _ comme la vôtre…

    …
    Voici ce que j’en ai écrit sur mon blog « encherchantbien » en deux articles, les 8 et 9 février derniers, à propos de « L’Etreinte élusive » : « Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le “getting-off” d’un orgasme) : “L’Etreinte fugitive” de Daniel Mendelsohn » &, commentant le précédent, « Daniel Mendelsohn : apprendre la liberté par l’apprendre la vérité : vivre, lire, chercher »
    …
    Il faut lire aussi le plus admirable encore (que « L’Etreinte élusive« ) « Les Disparus« …
    Vous découvrirez l’importance qu’y prennent les photos !!!

    Mais pas pour « se dégoûter » (ni dégoûter les autres) « de la figure humaine« , comme vous le relevez, page 94, dans le délicieusement vénéneux « La Curée » _ de Zola : une cuvée délectissime, en effet…
    Si vous ne le connaissez pas, essayez de jeter un œil sur le film (excellent) qu’en a tiré Roger Vadim, en 1965…
    …
    Et de cette enquête sur le chantier complexe et riche de l’identité personnelle,
    Daniel Mendelsohn achève, en ce moment même en France et à Paris, le troisième volet :
    sur ce que la culture (et la littérature) française(s) a (et ont) apporté au déploiement _ non achevé : le processus se poursuit… _ de son identité.
    …
    Bien à vous,
    …
    Titus Curiosus

    …
    P-s : j’espère que Monteverdi vous a mise en joie ;
    il y a quelques années,
    j’avais été comblé par un admirable « Retour d’Ulysse dans sa patrie« , dirigé par William Christie,
    sur cette scène splendide du Grand-Théâtre (de Victor Louis : de 1776, il me semble)…
    …

    Suivi, ce matin à l’aurore de cet autre courriel, complétant le premier :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : et l’exhibition comme « privation de l’intime »
    Date : 14 juin 2009 07:43:17 HAEC
    À :   Nathalie Léger

    …

    Suite à mon mail d’hier soir :
    …

    Et le contrepoint de « l’exposition » instrumentalisante (de soi ; ainsi que de rapports à d’autres que soi),
    est

    ce que le philosophe Michaël Foessel appelle très justement : « la privation de l’intime« .
    …
    Nous sommes alors aux antipodes de ce « charme« , de cette « douceur » vraie du regard, qui font si cruellement défaut à la Castiglione… :
    en plein dans la « guerre » de ces armes que sont les apparences organisées
    (de soi et de quelques autres, s’y prêtant),
    celle qui vise la « déroute » des adversaires : sur un certain marché des séductions (et des images)…
    …
    Voici, si vous avez un peu de temps, ma réflexion (en un article de mon blog, le 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« ) sur ce phénomène d’instrumentalisation et de pouvoir
    bien à l’envers (et aux antipodes) de la joie
    :
    cette « joie » espérée, dites-vous en un éclair (qui illumine beaucoup des ténèbres arpentées dans « L’Exposition » !) : « l’ondée intérieure« , « un ravissement, le bonheur« , dites-vous si éloquemment page 111.
    …
    Mais si c’est « encore raté«  (dites-vous, page 111) cette-fois-ci,
    ce n’est que pour l’objectif d’écriture
    _ la « joie » ; et non pas « l’abjection« , après la « férocité«  _ de ce récit-ci (de « L’Exposition« ) : autour du projet
    (= « une carte blanche proposée par la direction du Patrimoine« , page 13 ;
    et pour la réalisation de laquelle on vous « proposait le Musée de C… » ) ;

    autour du projet d’ »exposition » sur le motif de la « ruine« 
    _ qui ne se réalisera finalement pas,
    suite au « refus » de votre « choix de la photo du reliquaire » par « le conservateur général du musée de C…« , ayant « écrit au ministère » son (vif ; et acerbe) mécontentement (page 149) ;
    et
    « le chargé de mission«  au département du « Patrimoine » du Ministère de la Culture devenant soudain injoignable : «  »sa mission est achevée », me dit-on« , page 150 ;
    et par là-même s’est achevé le projet de l’exposition « sur les ruines » (page 13)… _
    …
    autour du mystère
    de la férocité du regard

    _ ainsi que de la très durable (jusqu’à sa mort) fascination pour sa propre image (photographique) :
    « elle  se fait construire, sous l’apparence de la frivolité, ce que Poe appelait « l’habitacle de la mélancolie »…«  ( page 92) _
    de la Castiglione :

    …

    dont vous finissez (pages 142-144) par dégager sans doute le « secret » (« elle se saoule d’abjection« ) dans l’image que vous finissez par exhumer, « dans les sous-sols du musée de C… » :

    …

    « Voilà. C’est elle« , page 142 ; « je sais que c’est celle-là« , page 144)
    la photographie du « reliquaire » au « chien mort«  (page 142) :
    « autour de la dépouille de son chien mort _ « Sandouya » ? « Kasino » ? (page 50) _, la vieille Castiglione (…) s’agenouille la tête dans les mains et rejoue la scène de la déploration.
    Elle devient chose parmi les choses, corps putréfié parmi la pourriture, seul tombeau possible pour son ineffable beauté, enfin
    «  (page 142) ;

    …

    et encore ceci :
    « Après l’enivrement de sa beauté, après l’extase,
    elle se saoule d’abjection
    « 
    (page 143).

    …
    Car « ce » n’est pas du tout « raté« 

    dans la vie qui est la vôtre,
    puisque,

    si vous savez dire (page 111) avec autant de sérénité que vous désiriez écrire « sur la joie » (et « le bonheur » qui en émane),
    on sent bien que vous en avez une expérience précise de la réalité

    et de la valeur

    _ et combien, a contrario, le cas de la Castiglione en constitue le contre-exemple monstrueux…
    …
    De même que c’est une absolue réussite (d’écriture et de pensée)
    que ce récit si juste
    sur l’ »exposition » de soi aux autres

    …

    en confrontant, même si c’est fort discrètement, l’histoire de votre mère

    _ cette dernière aux prises avec sa propre mère, avec son fiancé et mari, et avec « Lautre » ;
    ainsi, même si c’est très discret, qu’avec vous-même, sa fille : mais en contrepoint heureux, cette fois !.. :

    « étant moi-même à ses côtés (et non « contre » elle), la soutenant, l’aimant, et elle, si tendre, si aimante, si confiante« , dites-vous de vous deux, très brièvement, page 74 ;

    et vous lui rendez par là, et très discrètement, un magnifique hommage :

    elle qui fut tout à la fois « joyeuse _ revoilà donc l’élément décisif ! _, scrupuleuse et songeuse« , dites-vous d’elle (et c’est presque la fin du récit de « L’Exposition« , à la page 156)…
    …
    en confrontant, donc, l’histoire de votre mère

    _ mais aussi celle d’une Isabelle Huppert ou d’une Marilyn Monroe, face à l’exposition à la photo _

    avec celle de la Castiglione ;

    que constitue cette « Exposition » de 157 pages parue chez POL… :
    et dont témoigne la réception (heureuse !) par les lecteurs (et ce prix Lavinal)…

    …

    Voici donc cet article (du 11 novembre 2008) sur l’analyse de Michaël Foessel de « La Privation de l’intime » : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« …
    …
    Bien à vous,
    et en osant espérer n’être pas trop importun par cette prolixité chronophage
    (de gascon :

    je suis aussi cousin avec Adolfo Bioy Casares ; ma mère _ qui a 91 ans _ est née Bioy ; d’une vieille famille béarnaise d’Oloron…)
    …
    Titus Curiosus

    …

    Ps :
    j’ai adoré, sur le rapport avec sa mère, le livre d’Elisabetta Rasy, « Entre nous » (« Tra noi due« , en italien).
    Et Elisabetta Rasy est devenue une amie.
    …
    En 2004-2005 et 2005-2006, j’ai fait travailler les élèves de mon atelier littéraire et photographique « Habiter en poète » sur le regard sur Rome d’Elisabetta Rasy dans ce roman (mâtiné d’autobiographie), « Entre nous » ;
    qui est un « tombeau » à la mère ; de même que son roman « Pausilippe » était un tombeau au père : les deux sont parus en traduction française aux Éditions du Seuil…

    …

    L’enjeu de notre atelier (avec le photographe bordelais Alain Béguerie) étant d’aller en huit jours à Rome tenter de « saisir » et « restituer » par l’activité photographique (« inspirée » et persévérante ; ainsi que chanceuse…) le regard sur sa ville d’un grand écrivain contemporain…
    …
    En 2002-2003 et 2003-2004, nous avons accompli le même « travail » (merveilleux !) avec _ et dans _ la Lisbonne d’Antonio Antunes en son « Traité des passions de l’âme« .
    Mais je n’irai pas jusqu’à dire que j’entretiens les mêmes rapports amicaux avec Antonio Lobo Antunes qu’avec Elisabetta : même si chacun d’eux a bien voulu échanger avec nous durant presque deux heures…
    …
    Alors, je me demandai :
    comment interpréter vos dernières pages, après l’échec de l’exposition Castiglione-Musée de C… ?
    Qui prononce, page 153, les paroles (mises en italiques) : « Or, un soir de novembre, peu de temps après la mort de ma mère, je rangeais des photos » ?
    Est-ce votre mère ?..

    Et qui dit  (page 154) :
    « Certains jours, je suis comme cette vieille qui pleure assise devant les photos qu’elle fait glisser sur la toile cirée avec des gestes trop grands » ;
    en présence de
    « l’infirmière« 
    (?) qui commente « cette manie qu’ont les vieux _ pas tous _ de pleurer dès qu’ils se souviennent« , « en rangeant les photos« ,
    si ce n’est vous-même, cette fois :

    « je suis comme cette vieille femme, je regarde les visages de ceux qui ont disparu,
    je continue à faire glisser les images,
    j’arpente le couloir
    _ de la vie de chacun ? _ lente, penchée, misérable« …
    …
    En 2006, j’ai perdu mon père, né le 11 mars 1914

    (en une cité au pied des Carpates, chef-lieu d’arrondisement du Bolechow du grand-oncle Shmiel Jäger de Daniel Mendelsohn, qui le fait revivre dans « Les Disparus« ) ;

    homme particulièrement silencieux, avec lequel j’ai toujours eu des rapports assez peu faciles.
    Il est mort après 6 mois d’Alzheimer en une maison de retraite à 5oo mètres de chez nous ; plus mutique que jamais.

    …

    Et depuis je suis dans un travail de deuil qui me fait, comme vous, « rebattre les cartes« …
    …
    Votre pudeur (de fille de votre mère), dans cette « Exposition« , est magnifique.
    …
    Outre les livres de Mendelsohn,
    je vous recommande, donc, aussi, ces deux livres d’Elisabetta Rasy : « Entre nous » et « Pausilippe » : les photos aussi y sont présentes, et importantes.

    …

    Quant à moi, je ne prends personnellement jamais de photos _ je laisse faire mes trois filles…
    Et je suis ami avec des photographes : Alain Béguerie ; Bernard Plossu.

    …

    Cf mon article, encore : « Attraverso Milano : le carton d’invitation alla mostra »
    …

    …

    « L’Exposition » de Nathalie Léger : un très grand livre, dense et léger (= intense, précis, et sans pathos), de 157 pages ;

    comme l’a bien souligné Jean-Michel Cazes au village de Bages, lors de la cérémonie solennelle d’intronisation (« Nathalie Léger à la lumière du Médoc« ) de Nathalie Léger et Jean-Paul Hirsch au sein de la joyeuse et sérieuse Commanderie du « Bontemps, Médoc, Graves, Sauternes et Barsac« …

    …

    Titus Curiosus, ce 14 juin 2009

  • A propos de « La Nuit de Mai » de Clément Rosset : un article d’Aurélien Barrau sur les « modalités philosophiques » rossétiennes

    A propos de l’analyse du désir dans « La Nuit de mai » de Clément Rosset, et en complément à mon article précédent : « Le “désir-monde” du désir face à ses pièges : Clément Rosset à la rescousse des élans de Daniel Mendelsohn et de Régine Robin« ,…

    on se reportera avec grand profit à un très bel article du philosophe et physicien Aurélien Barrau : « la philosophie rêvée _ Clément Rosset et la complexité du désir« , sur l’excellent site _ quelle mine ! _ laviedesidees.fr

    …

    Des thèses du début de l’article, je n’ai rien , ou très peu, à ajouter :

    …

    « Comment convoquer, dans un très bref essai, Proust et Boulez, Balzac et Stravinsky, Dostoïevski et Berio, Michaux et Tchaïkovski, Verlaine et Ravel ? Comment croiser, en quelques pages, Lucrèce, Leibniz, Nietzsche, Marx, Freud, Cioran, Deleuze et Althusser ? Comment imposer, par les non-dits d’un écrire presque nonchalant, des réminiscences insistantes _ devenant bientôt des présences évidentes _ de tous les autres, les compositeurs, les poètes, les philosophes, les plasticiens, les romanciers qui participent d’un ineffable réseau ? Il suffit, sans doute, d’offrir à la réflexion du penseur de la singularité _ Clément Rosset _ un concept pluriel par excellence : le désir.

    …

    L’objet du désir est une multiplicité. La « machine désirante » de Deleuze et Guattari dépasse la dialectique de l’Un et du Multiple par régime associatif, couplage, synthèse productive. Elle refuse de subsumer la globalité des désirs produits sous une unité qui les réduirait et les transcenderait. Tout y fonctionne simultanément, mais les objets de la somme sont toujours partiels. C’est le cœur de la thèse que Clément Rosset défend, complète et _ dans une certaine mesure _ infléchit avec « La Nuit de mai « .

    …

    Proust comme un paradigme. La petite madeleine n’est pas seulement le souvenir de Combray. Plus exactement, l’enchantement qu’elle suscite, les délices qu’elle engendre, l’extase délicate qui l’accompagne _ ce sont les verbes qui sont importants : par ce qu’ils dynamisent ! _, ont chargé Combray d’une signification particulière : non pas d’un sens caché ou d’une profondeur à découvrir, mais d’une sorte de pouvoir totalisant _ irradiant, et positivement (!), à l’infini. Combray est devenu la totalité des joies et des désirs de Proust _ en fait « Marcel« … _ enfant. Ce qui entoure ou accompagne un objet d’amour n’est ni une « garniture », ni une valeur ajoutée : c’est une condition de possibilité pour que l’affect se déploie _ à l’infini de ses ondes irradiantes. L’émotion _ mouvante et mobilisatrice _ est une pluralité d’émotions _ en cascades, en quelque sorte : comme aux lacs (multipliés ; et sublimes) de Plitvice ; ou de la (merveilleuse aussi) rivière Krka ; les deux en Croatie : des lieux de bains éclaboussant de joie… La cohérence importe moins que la cohésion _ par contiguïté (à commencer par empirique) _ : aussi artificielles soient-elles, les ramifications _ se déployant _ de l’objet désiré sont nécessaires à son émergence en tant que lieu identifié _ à partir de son « ressenti » _ du désir. Proust ne pourrait pas aimer le souvenir de Combray si celui-ci ne convoquait simultanément une myriade _ en effet ! _ de circonstances joyeuses, d’enthousiasmes latents et de jubilations en devenir _ que de transports heureux !.. Si le souvenir n’était que partiellement heureux, il cesserait absolument de l’être. Le dramaturge latin Trabea écrivait « je suis joyeux de toutes les joies » ; autrement dit : aimer, c’est tout aimer _ sans chichiteries, ni « comptages » : cf aussi Brassens : « Tout est bon chez elle ; (il n’)y a rien à jeter«  : encore heureux !!! ; et « sur l’île déserte, il faut tout emporter«  : on ne saurait mieux (le) dire ! La joie, comme le désir, ou l’amour, est surdéterminée _ d’abondance ! _ : une diversité de causes, parfois étrangères les unes aux autres _ de pure « accointance », si je puis me permettre, circonstancielle : un bonheur de « coïncidence » ! en quelque sorte ; et tout l’alentour, aussi, en profite joyeusement ! car la joie est heureusement contagieuse ; en plus… _, doit intervenir pour qu’elle _ la joie _ émerge _ et sourde de quelque part (peu importe laquelle, ou lesquelles) de moi, qui suis en expansion, alors… : il n’y a de joie qu’à y prendre part ; si la joie vient à notre rencontre ; elle n’est, aussi (= n’existe ; ne naît), en nous, qu’à « trouver » (et « rencontrer ») en nous une joie elle-même profonde ; essentielle ; en un improbable (voire miraculeux) accord avec ce qui vient s’offrir à elle (et à soi ; ou à nous) du réel (et d’un autre) : d’une altérité, en tout cas ! C’est cet accord-là qui « se fête » par la fête même de la joie, en quelque sorte !.. Non qu’une joie isolée soit intrinsèquement impensable, mais plutôt que son instabilité _ = sa fragilité, vulnérabilité, faiblesse : non vivable… _ est telle qu’elle mène inexorablement _ de fait ! cela se constate, forcément ! _ à la chute. Chute qui met en jeu l’existence même _ en effet... _ : le déprimé déçu par une joie _ trop _ fugace _ faiblarde ! _ devient souvent suicidaire. Une jouissance unique, isolée, singulière _ sans compagnie à elle-même, cette jouissance tristounette-là _, ne peut plus devenir un objet de désir _ et est snobée… Ce dont la fin _ le terme, la cessation, l’arrêt _ est repérée, les limites identifiées, les ramifications circonscrites _ un concept important ! _, les linéaments soulignés ou l’unicité avérée, n’existe déjà plus _ pour un sujet susceptible de désirer _ en tant que bonheur latent _ faute d’infini de ses « retentissements », de ses ondes (et « harmoniques ») en propagation expansive. Un « désir-maître » _ cf « La Force majeure« … _ peut émerger, objet pensable _ parfois palpable _, mais il n’est _ nécessairement, selon l’analyse magistrale de Clément Rosset _ que le lieu d’une convergence, d’une complicité, d’une connivence » _ le conditionnant absolument (sine qua non !) ; ni plus, ni moins ; ou plutôt : il n’a lieu (= n’actualise sa potentialité) que si co-existe(nt), avec lui, et le « pousse(nt) » avec faveur (!), « une convergence« , « une complicité« , « une connivence » « bénéfiques », qui ajoute(nt) à cette joie ; et la hausse(nt) à un sentiment de bonheur, sub specie æternitatis ; en plus de la réjouissance du présent, sub specie temporalis ! Les deux coexistant et se renforçant dans l’allégresse ! Ce que le triste, pour sa part, en son isolement (de tout), de son côté (et en son « quant-à-soi »), ignore ; et n’a, probablement, même pas le moindre début d’idée ; faute d’en ressentir le plus petit début d’une émotion, ou plutôt d’un sentiment (voire d’une passion) : le malentendu est alors immense. Comment espérer jamais le combler ? Comment essayer d’initier un triste à la joie ? Comment lui faire franchir le premier petit pont (ou passerelle) ?.. la première invisible limite (ou frontière) ?..

    …

    …

    Un peu davantage de commentaires, peut-être, pour la suite _ un peu plus abstraite, « métaphysique », sans doute, du bel article d’Aurélien Barrau :

    …

    « En marge de la complication _ complexité plutôt _ des objets du désir, Rosset esquisse une pensée de la complexité  _ c’est mieux, en effet ! _ du sujet désirant. Il est structurellement hétéronome _ se livrant à l’attractivité de son objet ! Il est pluriel _ comme l’identité  (« men » et « de« , en grec) que Daniel Mendelsohn, peu à peu, se découvre, en répondant (un peu) mieux à l’attraction de ses désirs, et au fur et à mesure des rencontres des sujets qui vont les susciter, ces désirs-là _, il se scinde, il invente le médiateur _ accélérateur et « combustible« , dit Rosset _ de son propre désir. Comme le suggérait René Girard _ notamment dans « Vérité romanesque et mensonge romantique » _, il se façonne à l’image métaphysique _ = mimétiquement _ du « modèle«  et de son rapport _ de tension jouissive par elle-même, déjà _ à l’objet _ = « jeté vers » ; = « jeté pour » (le sujet)… _ considéré.

    …

    Clément Rosset admet que l’image d’un « combustible du désir » inévitablement constitué en rhizome _ selon le schéma deleuzo-guattarien ; cf « Rhizome« , en 1976 ; repris dans « Mille plateaux« , en 1980 _ semble parfois contredite. De Rastignac à Claës, en passant par Grandet et Hulot, les héros balzaciens paraissent, au contraire, polarisés par une idée fixe, unique lieu fantasmé de leurs passions et de leurs actions. Des monomanes désirants _ en effet. L’exclusive de la quête y apparaît comme consubstantielle à l’authenticité du désir. La thèse centrale de l’ouvrage n’est néanmoins pas déconstruite par ces exemples dans la mesure où l’objet du désir, pour unique qu’il soit, n’en devient pour autant jamais isolé _ et c’est bien là le point décisif ! La complexité ramifiée du désir s’est en quelque sorte condensée, cristallisée. Elle n’en demeure pas moins prise dans l’entrelacs dense et enchevêtré _ et mouvant, dynamique _ de la trame des plaisirs visés.

    …

    Mais quel désir, précisément, a pu pousser _ en amont même de l’œuvre _ Clément Rosset _ lui-même, en tant qu’auteur se mettant à la table d’écriture _ à écrire ce si bref ouvrage dont le propos est finalement fort simple, presque évident ? _ mais glissant, en la réalité tellement mouvante ( et « in-circonscriptible !) de son objet (le désir) ; et dérangeant pour beaucoup, voire tant ! pour cette raison-là… À quels autres objets, idées, mélodies, poèmes, mythes est-il lié dans le processus symplectique du désir rossetien ? Cet essai est peut-être le moins explicitement philosophique de toute l’œuvre de Rosset : aucun plaidoyer ontologique, aucune réflexion sur la nature du réel, aucune résonance ouvertement épistémique. Pourtant, et c’est sans doute l’intérêt central de l’ouvrage, la position philosophique de l’auteur _ et c’est ce qui intéresse tout particulièrement ici Aurélien Barrau _  s’y décèle aisément en filigrane. Non pas cachée à la manière d’une énigme dont il faudrait découvrir la clef ; mais, bien au contraire, mise en œuvre comme une « machine errante » qui se dévoile moins par ce qui la constitue _ en amont : oui _  que par ce qu’elle produit _ en aval : en effet ! Il ne s’agit pas ici _ pour Clément Rosset _ d’argumenter, mais d’actualiser. On ne philosophe plus, on explore le champ des possibles au sein d’une élaboration philosophique _ parfaitement d’accord !

    …

    Les filiations lucrétienne, spinoziste et nietzschéenne _ oui ! je les ai bien notées aussi… _ de la position de Clément Rosset se lisent, à la manière d’un palimpseste, tout au long de ce petit ouvrage. Du premier, on trouve une référence explicite au quatrième livre du « De natura rerum » : « Vénus est vulgivaga, c’est une vagabonde », les objets du désir sont variables et s’organisent en multiplicité. Du second, on entrevoit le conatus comme puissance de persévérance du désir (le héros balzacien, archétypal de ce point de vue, fait, précisément, ce qu’il faut pour qu’il ne soit jamais assouvi _ c’est-à-dire « arrêté », immobilisé, annulé : il en « veut » toujours plus… _). Du troisième, on décèle la réhabilitation désinhibante qui innerve le « Crépuscule des Idoles« , œuvre centrale pour Rosset dans la mesure où Nietzsche s’y révèle déjà suffisamment en proie à la folie pour n’avoir plus besoin d’inventer d’inutiles répliques du réel, mais encore assez lucide pour être en mesure de le décrire.

    …

    Une philosophie en creux. « La Nuit de mai » est une philosophie du non-dit, du non-requis, du non-pensé _ avec « sprezzatura« … Clément Rosset n’a pas besoin d’y récuser l’existence d’un double du réel qui, depuis Socrate, constituerait la grande illusion métaphysique. Il n’a pas besoin d’y réfuter la distinction de ce qui est et de ce qui existe. Il n’a pas besoin d’y rappeler qu’aucun sens caché n’a valeur par-delà l’expérience vécue. Il n’a pas besoin d’y faire l’apologie d’une immanence paradoxalement puisée à l’aune de Parménide. Il n’a pas besoin d’y développer une ontologie _ cf « Le réel : Traité de l’idiotie« … _ de la singularité. Il lui suffit d’outrepasser les concepts jalonnant la tradition par une pratique philosophique littéralement insensée. L’affirmation du primat de la différence se lit dans un rapport insolite au réel : tout est singulier et étonnant par le seul fait d’exister. Poursuivant son rejet de toute variante de méta-question philosophique du « pourquoi » _ ce qu’on pourrait, en l’occurrence, appeler le « principe de raison » de Descartes, Leibniz ou Hegel _ Rosset ne s’intéresse pas à le genèse du désir _ en effet ; de même que François Noudelmann s’en agace, frontalement, carrément, lui, dans « Pour en finir avec la généalogie » (en 2004), et dans « Hors de moi » (en 2006)… Il en analyse la modalité _ voici le principal apport de l’analyse ici du travail de Clément Rosset par Aurélien Barrau !

    …

    Il y a, chez Clément Rosset, différentes manières d’accéder à la réalité, d’y accéder dans toute l’étendue de son insignifiance (c’est-à-dire d’en percevoir simultanément la détermination et l’indétermination, les « deux visages de Janus » _ in Clément Rosset : « Le réel : Traité de l’idiotie« , Paris, Éditions de Minuit, 1997, p. 26 _ : le hasard et le nécessaire). L’ivrogne et l’amoureux éconduit, par exemple, sont sur cette voie d’existence sans essence. Ils ne veulent _ ni ne peuvent _ inventer un double fantasmatique : il sont en prise avec l’actualité vécue d’un réel remis à neuf. Or, étonnamment, Rosset prétend que « La Nuit de mai«  est la retranscription, plus ou moins exacte, d’un rêve. Sans doute _ à son insu ? _ propose-t-il ici une nouvelle voie d’accès au monde brut, non dupliqué, en devenir : le songe. Qui, mieux qu’un rêveur, pourrait faire une pure expérience de la surface, du contour, de l’apparence ?

    …
    Tout, loin s’en faut, ne va pas de soi dans la proposition de Clément Rosset. L’identité supposée des discours sur le désir, l’amour et la joie, en particulier, n’est pas sans poser de difficulté. Les arguments évoqués : « l’amour est la forme la plus intense du désir » et la référence à la phrase de La Fontaine introduisant les « Animaux malades de la peste » « Plus d’amour, partant, plus de joie« , sont pour le moins laconiques _ devrions-nous nous en plaindre ? Non.. Qu’il existe un rapport de causalité _ un fort souci du physicien _ entre le sentiment amoureux et l’émergence de certains bonheurs _ ou « joies » ?.. _ corrélatifs ne suffit certainement pas à établir _ par raison démonstrative ? _ l’identité générale des schèmes structurant ces deux ordres psychiques. La proposition demeure _ à dessein ? _ à étayer et son champ de validité à établir _ mais Clément Rosset est, en cette « Nuit de mai« , ainsi que dans la plupart de ses écrits, « dans » d’autres modalités de « parole »…

    …

    Lévi-Strauss voyait _ dans « L’Homme nu« … _ dans le « Boléro » de Ravel _ l’un des compositeurs les plus présents dans l’œuvre de Rosset _ l’exemple, fort paradoxal, d’une « fugue à plat », en tension vers l’inouïe modulation finale en Mi Majeur. C’est peut-être ainsi que pourrait se lire cet étrange opuscule : un contrepoint déplié, étiré entre la complexité de l’objet désiré et celle du sujet désirant, tendu vers une drolatique réhabilitation de l’égoïsme _ du moins dans le cas, délimité (!), de son « in-nocence » : absence de nuisance envers autrui _ en tant que capacité à ne pas nuire ! _ avec, page 39, cette « grande qualité d’être le seul à garantir à autrui qu’on le laissera tranquille en toute occasion. Vous ne serez jamais dérangé par quelqu’un qui ne s’intéresse pas à vous » ; même si Clément Rosset concède aussi, tout de même, bien qu’elliptiquement, page 40, que « ses abus peuvent être fâcheux (on l’a vu chez Balzac)« …

    …

    « La Nuit de mai«  ressemble à Clément Rosset : peu rhétorique, simple comme l’évidence, protéiforme comme le désir, étonnante comme le réel. Elle est aussi très singulière au sein de l’œuvre. Comme il se doit.« 

    …
    Ainsi, voilà aussi la seconde partie de l’article d’Aurélien Barrau.

    …

    Pour mettre un peu plus en perpective et en relief mon vagabondage sur le « désir » comme « désir-monde » chez Clément Rosset,

    afin d’un mieux lire, ainsi, et “L’Étreinte fugitive” de Daniel Mendelsohn, et “Mégapolis _ les derniers pas du flâneur“ de Régine Robin…

    …
    Titus Curiosus, ce 20 février