Étiquette : relectures cixoussiennes complémentaires

  • Lectures cixoussiennes complémentaires, dont le passionnant « Animal Amour », paru aux Editions Bayard en 2021, et présent en ma bibliothèque personnelle, mais pas lu jusqu’à aujourd’hui…

    À la recherche d’éléments complémentaires pour parfaire mon intelligence un peu plus fouillée du passionnant « Chat Larme » lu une toute première fois hier – cf mon article d’hier soir 18 octobre : « Réception et toute première lecture, de repérages factuels, du « Chat larme » de la chère Hélène Cixous : avec une très vive admiration…« , en un tout premier dépiautage… – , et après avoir recherché, mais en vain jusqu’ici – il me faut donc poursuivre cette recherche… – , parmi ma collection de livres d’Hélène Cixous – son « Tours promises » de 2004, ainsi que son « Le Jour où je n’étais pas là » de 2000, passés en revue tous les deux, mais sans réussir à mettre la main sur la page narrant le paysage de la Dordogne à  Cabara contemplé avec son frère Pierre, pas encore fâché par le malencontreux qualificatif de « versatilité«  employé à son égard (page 85 de « Tours promises« )… – le détail qui m’a profondément marqué du passage où celle-ci narre son émerveillement, en compagnie de son frère Pierre, à Cabara – entre Branne et Saint-Jean-de-Blaignac – , à la vue de l’ample méandre si paisible de la Dordogne – un lieu que j’aime tout particulièrement moi aussi, et pour lequel je n’hésite pas à faire un détour pour venir le contempler à mon passage par Branne ; et il se trouve aussi que les parents de mon camarade de lycée durant 7 ans, à Libourne, Claude Mie (Libourne, 3 juillet 1946 – Libourne, 6 mai 2018), étaient les instituteurs de ce village de Cabara : venu à Cabara rendre visite à Claude Mie, c’est ce jour-là que j’ai vu pour la première fois Cabara… – , lors d’un de leurs voyages, ensemble, Pierre et Hélène, à la Tour de Montaigne,

    je viens de tomber aussi, dans la haute pile des Cixous à portée de ma main, sur un important petit livre, de 2021, aux Éditions Bayard, que je n’avais pas lu – mais oui, ça m’arrive ! – : le très détaillé « Animal Amour« ,

    le texte d’une superbe « petite conférence » donnée le 21 janvier 2006 au Nouveau Théâtre de Montreuil – aux pages 9 à 44 – , très joliment suivi – aux pages 47 à 76 – d’échanges très riches de « Questions/Réponses » avec le jeune public très attentif de cette « petite conférence« , où voici que j’apprends de nouveaux éléments, circonstanciels, des liens d’Hélène Cixous, d’une part avec son chien ratier Fips, durant son enfance à Alger, et d’autre part avec ses chattes, dont d’abord la chatte Thessie (1993 – 26 août 2002) – nommée cette fois-là « Tessie« … – , puis les chattes – l’une noire, l’autre blanche – Philia et Alètheia (nées, par un étrange hasard, ce même 26 août 2002 du décès de la chatte Thessie ; et qui ne sont pas du tout des filles de Thessie – « Et de Thessie sont venues Alètheia et donc Philia et par réincarnations Haya et Isha, et par suite viendront Physis et Echo« , lit-on page 24 – , même si elles lui succèdent au domicile d’Hélène à partir du « premier jour du printemps » 2004 – la date nous en est donnée à la page 77 de « Chat Larme« … – , soient âgées alors d’un peu moins de 7 mois…

    …

    Dans le bref chapitre inaugural de ce « Chat Larme« , aux pages 9 à  12, intitulé « Le dernier livre« , l’autrice se confronte, une nouvelle fois ces derniers temps, mais plus frontalement que d’habitude, à la question de la nature de ce qui risque d’être, l’âge venant, son ultime opus :

    «  »Ceci est mon dernier livre », me dis-je – c’est-là la phrase inaugurale de ce nouvel opus cixoussien, ce mois d’octobre 2026… –

    Cela faisait des années – déjà, en effet – que cette idée se présentait à moi, (m’avertissait) me prévenait – en forme d’alarme baignée de pleurs, angoissée : ritournellement sussurée en quelque sorte, mais au fur et à mesure de plus en plus insistante : « For whom the bell tolls ?« , sonnait-tonnait l’immense John Donne… –  , mais chaque fois le livre que je prenais pour l’ultime, et que donc je considérais avec – immense – respect et timidité s’avérait – à l’endurance de la durée de vie et d’écriture continuée : « Tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , s’encourageait notre très cher Montaigne en son final essai, testamentaire et en apothéose, « De l’expérience« … – erreur libre, illusion – ce n’était donc pas lui, ce « dernier livre«  auquel il allait falloir, au présent de l’écriture, devoir s’affronter : un autre nouveau livre s’avérant, de fait, et en effet, le suivant. Pendant des années il y eût le Fantôme, celui-là m’a accompagnée régulièrement, il remplissait la fonction – capitale et archi-nécessaire, quasi-vitale… – de confident – interlocuteur d’absolue confiance… – , de collègue, de co-aventurier,  et de co-vivant. Entre nous il s’appelait Le-Livre-que-je n’écris-pas, il aurait pu s’appeler Le-Livre-que-j’écrirai, d’une certaine façon, il était déjà écrit et – même – archivé, c’était le livre que je craignais d’écrire – en tant que devant s’affronter au fait de se trouver peut-être devenir le dernier… – et je cultivais – aussi – cette – sacro-sainte – crainte, sachant – pertinemment – que c’était cette crainte même qui me pousserait – très ardemment – à le confesser – c’est-à-dire parvenir à l’écrire très effectivement. Et finalement, au terme de chaque expédition – d’écriture-aventure, très dangereusement risquée chaque fois, livre après livre… – , je devinais que Le-Livre-que-je-n’écris-pas – « C’est un thème récurrent chez toi, dit ma fille. (…) Tout dépend des guillemets. Si tu mets des guillemets, c’est une citation. (…) Je mettrais – au conditionnel, et pas au futur ! – des guillemets, dit le carnet (de 2002, et relu en 2025, ou 2026…). Si on publiait – au conditionnel maintenu, mais que vient maintenant contredire la présente très effective publication de ce modeste « Chat Larme« … – ce livre qui n’est que chat« , lit-on, au final, pages 86 et 87… – se dérobait (déroberait) à toute reddition, se faisait prier – voilà ! – , et promettait de s’accomplir au prochain arrêt« , page 7.

    Pour aboutir, quinze lignes plus loin, page 10, cette fois, au très inattendu, et assez ironique, constat-révélation suivant :

    « Et quelle surprise ! Je n’aurais jamais imaginé que mon « dernier » livre, c’est ce livre. Celui-ci-même – ce « Chat Larme« -ci, par conséquent…. Certes je m’attendais à une surprise, mais de magnitude – supposée forcément – impressionnante – quasi cataclysmique… – , une œuvre biblique ou révolutionnaire – voilà ! exaltée et tonitruante… – , violente, unique, mais attendrissante, sans précédent – pour un bouquet final ! – ou sans précédente, semblable à aucune autre jamais survenue dans le monde haletant de la littérature, et qui n’aurait – nécessairement, pour être « le dernier« … – pas de suite. Du moins dans le monde connu de ma bibliothèque. Les personnages, s’il y en avait, je m’attendais à ce qu’ils soient (…) de ces personnes qui sont perçues comme des « caractères » – puissants – , (…) gens assez rares donc. (…) Or rien ni personne de ces candidats ne se présente – ici, cette fois – au poste de personnage principal de ce livre, ni la Mère, ni le Grand Frère ni le Roi, ni la Fille adorée, ni le prophète, ni le héros tragique ni le Sage

    alors quoi ? qui ?

    _ un chat. Personne d’autre – voilà !!!

    Là où j’aurais pu m’attendre à un K., un chat !?

    (…) Ainsi on trouverait, par exemple, une scène où l’artiste en narration serait tellement angoissé, ou heureux, que c’est comme si de grands incendies anéantisseurs de continents ou des massacres tueurs de peuples ne le prenaient pas – cette fois-ci, pour une fois – à la gorge, comme si la fumée âcre et terrifiante des bûchers ne le faisait pas trembler d’une épouvante sacrée – voilà, voilà ! – , pendant ces heures où – nous y voici… – son âme était tout entière absorbée à ne pas quitter du regard – quoi ? qui ? – le petit visage transi de désespérance – Thessie est en train de quitter la vie : une attaque la terrasse et la détruit… – du chat bien-aimé » – fin du chapitre d’ouverture, page 12.

    …

    Une merveille !

    …

    Et en reprenant « Tours promises » – paru en 2004, il y a 22 ans… – , j’y retrouve ces deux superbes affirmations de l’autrice, la première concernant précisément la chatte Thessie :

    _ à la page 139, ceci :

    « J’avais perdu lourdement mon Eurydice ma bien-aimée Thessie (…) le 30 août 2002. Je n’acceptai pas que la bonté dont elle était l’essence ne fût plus incarnée. Je n’accepte pas que le travail de la désagrégation des cellules interrompe l’enlacement des âmes » : la conséquence en sera, en plus de l’écriture, l’adoption dès le mois de mars suivant, en 2004, des chattes Philia et Alètheia, …

    _ et à la page 73, cela, comme anticipation quasi prémonitoire, sur le pouvoir de sa littérature :

    « Tout est invention. L’ennemi c’est croire qu’il y a un récit vrai, croire qu’il y a une explication, que l’enchaînement des faits enchaîne les faits et engendre une forme, non non la vie est déchaînée. J’écris un livre. Ce livre n’est pas Celui que je n’écris pas. Je couds ma vie avec des livres, lorsque c’est déchiré, je me recouds – voilà ; je me rabiboche avec les moyens (sublimes) de mon bord d’écrivaine…. Toute la vérité sera faite au dernier moment, à la dernière heure, c’est alors que nous saurons que nous aurons été, qui nous aurons été, seul le dernier jour signe« …

    Voilà ! Mais nous n’y sommes pas encore à ce moment-ci…

    …

    Et en lisant pour la première fois ce matin « Animal Amour » – paru en 2021 et présent dans ma bibliothèque personnelle, mais pas encore lu jusqu’ici – , un long passage extrêmement parlant, de la page 36 à la page 44, concerne très précisément cette chatte Thessie – orthographiée ici « Tessie« … – adorée, dont j’extrais ceci :

    « Nos âmes étaient pareilles. Elle me donnait la vie, sa vie, ma vie et sans aucune dette. Elle m’a donné sa mort aussi – voilà – et je la garde, mais je ne peux pas en parler ici – ce sera pour « Chat Larme« …  J’ai cru mourir de ce don, mais on doit rester quand même. Elle a mis – moribonde, en ses ultimes instants de vie… – ses lèvres fines comme un trait sur ma bouche disant : « N’aie pas peur, je reviens, je trouverai un moyen ». Et elle a mis son dernier souffle sur ma langue. Elle est revenue. Le moyen, c’était Philia et Alètheia. Mes deux chattes – en l’année 2006 où cette conférence est prononcée – sont nées le jour même – de la mort de Thessie : le 30 août 2002 ; mais elles ne sont pas ses filles… – , comme on rallume un feu aux braises et un nom à un nom – pour continuer et poursuivre inlassablement son travail.De Thessie est venue Theia, et de Theia Alètheia, qui veut dire en grec la vérité. Et d’Alètheia est venu Philia, qui veut dire en grec l’amour. L’amour qui aime, l’amour de l’amour. Cependant si je n’aimais pas, si je ne crevais pas de peur de perdre, si donc je n’avais pas de chat à perdre, je serais pauvre, sans joie, sans vie. Je serais sans mémoire, sans fièvre, sans toi donc sans moi-même – voilà ! – , je serais sans.

    (…) L’amour, qui nous donne le bonheur, ne nous le donne sous sa forme la plus aiguë, la plus enivrante, la plus délicieuse, qu’au prix de la mort – Orphée perd Eurydice. Qui aime, tremble pour l’autre, par l’autre. C’est comme ça – en effet. Qui me donne à vivre me donne à mourir également. J’avais déjà eu à mourir de la mort de mon père, puis de la mort de Fips, son chien adoptif, mon enfant, mon frère. Chaque mort m’arrive – me tombe dessus. Je crains la morsure, l’amputation – de ce qui s’est greffé en moi : « Greffée. Je suis greffée« , a-t-on page 20. De l’animal amour, la mort est sûre. Encore plus sûre que la mienne à cause de la vie qui naturellement est plus courte – pour un animal que pour un humain – , du moins en principe, sauf pour l’éléphant. De nous deux l’un verra l’autre mourir, l’un devra subir le mourir et la mort de l’autre. On ne sait pas lequel de nous deux survivra mais avec ma malchance, me dis-je, je parie que ce sera encore moi qui aurai le malheur d’avoir à vivre avec une vie de moins » – en moi et mon âme, du moins tant qu’elle est en mesure de cultiver encore sa mémoire… ; de même que le corps lui aussi, à la longue, finit par s’user et se défaire, partir peu à peu en lambeaux, inéluctablement, malgré les recoutures et les soins des réparations…

    …

    Mes relecture cixoussiennes complémentaires ne font ainsi que commencer :

    à suivre et poursuivre, donc, pour être un peu plus conséquent…

    …

    Ce lundi 19 octobre 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa