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  • S’entretenir avec des voix survivantes : Correspondance avec le mur, le second volet du triptyque cixoussien Osnabrück-Jérusalem

    S’ouvrir et s’entretenir encore _ ou toujours _ avec des voix chères,

    perdues, abandonnées et promises _ ou livrées _ à un mortel et définitif oubli _ à rédimer ! _,

    quand s’effacent les mémoires des derniers témoins _ Ève, Marga, ici _

    des vies _ plus ou moins longues, et surtout plus ou moins réalisées, accomplies _ de proches qui viennent de passer,

    …

    telle est la vocation que se donne,

    peut-être non sans réticences, ni retards,

    en son très marquant triptyque Osnabrück-Jérusalem,

    et singulièrement en ce splendide second volet qu’est ce Correspondance avec le Mur,

    …

    en s’offrant, en sa maison d’écriture

    _ tel un Montaigne en la librairie-écritoire de sa Tour _,

    à sa plus exigeante et rigoureuse _ en même temps que d’une folle liberté _ imageance

    …

    la merveilleuse et bien réaliste _ en son souci de la plus juste vérité ! _ Hélène Cixous.

    …

    …`

    Après, ici, ce qui m’apparaît désormais _ et provisoirement, car je subodore qu’il y en aura des suites… _

    comme le premier volet

    de ce que, pour mon usage personnel de lecteur, je nomme _ provisoirement donc ! _ le triptyque Osnabrück – Jérusalem,

    …

    qu’a ouvert ce premier volet qu’était Gare d’Osnabrück à Jerusalem (paru le 14 janvier 2016)

    _ cf mon article déjà très admiratif du 14 mai dernier :  _ ;

    et qui lui-même, ce très remarquable opus cixoussien de 2016, constituait une reprise

    _ à dix-sept ans de distance : c’est dire la constance-persévérance-fidélité de ce suivi _

    de ce que je nommerai l’avant-volet de Gare d’Osnabrück à Jerusalem :

    Osnabrück, paru aux Éditions Des Femmes le 12 février 1999.

    …

    Ce Gare d’Osnabrück à Jerusalem que je qualifierai de poursuite-approfondissement, de ce que fut, pour les fratries-sororités Jonas, Osnabrück,

    dix-sept ans plus tard que ce qu’avait été l’avant-volet d’ouverture Osnabrück.

    …

    …

    Mais, en 2015-2016, il se trouve qu’Ève Cixous, la mère de Hélène, est décédée

    _ en sa cent-troisième année d’existence corporelle directement sensible (et visible) _ le 1er juillet 2013,

    et que désormais le « monde » de Hélène

    se trouve devenu pour elle un « monde » sans Ève :

    …

    « La fin d’Eve, mon personnage irremplaçable, mon immense modeste, c’est pour moi la fin du monde. Depuis 2013, je suis sans monde, le livre est refermé. Plus d’un siècle emporté au passé _ voilà : enfui, et voué possiblement à l’oubli ! _ dans la mémoire _ promise, s’il n’existe d’autres recours à saisir, à devenir à court ou long terme _ sans voix« , lit-on page 152 de Correspondance avec le Mur ;

    et je veux retenir et souligner ici cette association « sans monde » / « sans voix«  ;

    …

    ou je dirai plutôt que ce nouveau « monde » de Hélène est « un monde avec« ,

    un monde avec de la présence, encore, mais nécessairement sous une forme changée,

    et avec « une autre voix » que celle d’Ève de son vivant,,

    même si celle-ci, voix, peut se trouver encore, aussi, et bien sûr, demeurée la même,

    simplement à peine légèrement (et forcément, du fait de l’invisibilité nouvelle pour nous du corps disparu…) métamorphosée :

    …

    la voix à peine métamorphosée d’Ève, donc ! ;

    Ève rejoignant alors ainsi, pour Hélène, et Montaigne, et Shakespeare, et Proust :

    les plus intensément plus que jamais présents _ par ce qui d’écrit demeure d’eux : parce que leur voix et souffle y retentissent ! _ parmi les correspondants-interlocuteurs absents vénérés de Hélène ;

    …

    et c’est surtout, bien sûr, la voix singulière d’Ève elle-même _ avec son timbre spécifique : je vais y revenir un peu plus loin _ qui, par-delà la disparition physique de celle-ci, demeure, parle et résonne-raisonne toujours le plus et le mieux _ entre toutes les voix ainsi perçues par Hélène _ ;

    et re-vient fréquemment ré-halluciner sa fille, et booster _ et ce n’est pas accessoire _ sa propre imageance d’auteure, tout particulièrement en sa chambre (de lumière) d’écriture,

    en plus de continuer à venir régulièrement visiter_ elle, Ève, surtout _  ses rêves nocturnes ;

    …

    cf là-dessus ce merveilleux passage page 30, à propos de la « voix ferme » d’Ève,

    « appuyée sur les mots allemands » dont il lui arrivait de faire encore usage :

    …

    • « Deux jours avant le mois de mai _ 2015 _, la voix d’Ève m’a dit : as-tu téléphoné à Marga ? (J’ai senti le reproche _ justifié ! _ se former doucement.) C’était une Hallucination _ avec un H majuscule. Mais quand même c’était bien _ mais oui ! _ Ève _ elle-même, rendue via cette voix singulière parfaitement sienne. Dans les hallucinations la voix est _ paradoxalement _ comme sauvée _ voilà ! _, lavée de ses enrouements, réparée _ oui _, pleine _ enfin ! _ comme une voix qui exécute en solo _ en sa plénitude ici atteinte, obtenue et réalisée _ une strophe d’un Lied familier, elle ne manque pas de souffle _ c’est capital ! _, elle est souple _ oui, et se prête aux moindres variations d’inflexions _ et ronde, elle ne tremble pas, c’est la voix-Ève absolue _ formule sublime ! comme sait nous en réserver si souvent l’inspiration follement généreuse et merveilleusement extra-lucide d’Hélène Cixous ! _, conservée _ voilà _ à l’abri dans ma mémoire _ à force de l’excellence de la qualité maintenue de la correspondance-conversation soutenue entre elles deux : dans les séances lumineuses d’écriture habitée en l’imageance si performativement lucide, visionnante, de Hélène _, le timbre grave sans pli, charnu _ voilà ! _, c’est tout maman, sa force, sa profondeur _ voilà la force magnifique de restitution de l’écriture cixoussienne. On ne s’y attend pas _ ni nous, lecteurs, ni, d’abord, bien sûr, à son écritoire, Hélène elle-même, qui écoute et écrit au rythme de la voix ! Elle vient _ cette voix d’Ève _ de derrière mon dos. C’est peut-être pour qu’on _ qui que l’on soit _ ne voie pas qu’on ne la voit pas _ et l’invisibilité du corps y est bien pour quelque chose ; la puissance de la vision passant inversement proportionnellement par l’invisibilité physique (à l’exception, parfois, de quelques photos conservées excellemment regardées) ; c’est là une force de la radio (et du téléphone) par rapport à la télévision (et à Skype). Cela lui donne aussi plus d’autorité _ à elle, Ève, qui n’en manquait certes pas. C’est comme ça que Dieu parle _ c’est-à-dire vient parler _ à ses interlocuteurs _ car il s’agit bien d’interlocutions ! on ne le soulignera jamais assez _, sa Voix vient de derrière toi, elle surprend par son amplitude » _ alors admirée…

    …

    Mais il faut dire aussi, de cette voix d’Ève, qu’elle demeure _ nouveau paradoxe _ étonnamment présente aussi _ et encore _ paradoxalement sous plusieurs autres formes de voix que la sienne même, certaines d’entre ces voix venant parfois aussi se composer-fusionner-se fondre intimement avec la sienne, à l’image de la condensation dans le travail du rêve ;

    mais à côté de la voix d’Ève elle-même, et seule, isolée, d’abord, bien sûr, toujours si fermement présente _ reconnaissable entre toutes _ et résonnante-raisonnante,

    vient aussi, et parmi d’autres encore, mais bien distincte d’elle(s), la voix de sa « cousine-jumelle » Marga (« Ève et Marga les deux cousines jumelles en haleine _ d’une forme de rivalité endémique due au simple fait de leur proximité de moment de naissance, en 1910 _ depuis cent ans« , lit-on à la page 25 : Ève Klein, fille aînée de Rosie Jonas, est née le 14 octobre 1910, et sa cousine germaine Marga Löwenstein, fille benjamine _ et cinquième et ultime enfant _ de Paula Jonas, le 30 décembre 1910) ;

    …

    et c’est ainsi Marga _ devenue Carlebach en 1937 par son mariage avec le rabbin Alexander David Carlebach _, qui, en substitution _ en quelque sorte _ d’Ève _ devenue Cixous par son mariage avec Georges Cixous le 15 avril 1936, et physiquement disparue le 1er juillet 2013 _, devient désormais ces années 2013-14-15-16-là _ au moins potentiellement, car demeurent aussi à son égard de personne (de même qu’à l’égard de Jérusalem, aussi !), certaines réticences, et assez puissantes, de la part de Hélène ; et réticences qui ont un très notable poids dans le fait de la différance maintenue jusqu’à la fin de la part de Hélène à se déplacer-se rendre jusqu’à Jérusalem pour venir rendre physiquement visite à la plus que centenaire, en sa cent-sixième année, Marga !!!! _ l’héroïne-correspondante vivante principale, tant au téléphone que par lettre (sinon physiquement, à Jérusalem même, puisque là, une forte réticence _ j’insiste ! et différance maintenue ! Hélène repousse toujours cette hypothétique visite  _ demeure _ rien n’est simple, ni univoque ! _ ; et que le doute s’instille, jusqu’à demeurer encore à la fin du récit, dans nos esprits de lecteurs, quant à la pleine effectivité (versus simple fictionnalité) de la rencontre, jamais, à Jérusalem même, au domicile de Derech Hebron de Marga, à Jérusalem, donc, la Ville du Mur, entre Marga, encore vivante, jusqu’aux dernière jours de mars 2016, et Hélène, quant à établir si Hélène a effectivement fait, ou pas, ce voyage de Jérusalem avant ce mois de mars 2016, par exemple au mois de mai 2015 !.. ;

     jusqu’à insuffler plus largement encore en nous lecteurs un puissant doute sur le statut même de l’entier récit (et sa vertu de réalisme vérace) de Hélène Cixous, et parfaitement volontairement, bien sûr, de sa part, qu’est ce magnifique Correspondance avec le Mur ;

    …

    ainsi cette merveilleuse vibration magnétique des phrases, si libres en même temps que si rigoureuses et justes, de l’auteure, induit-elle _ mais très discrètement, sans surtout y insister ! _ en nos esprits de lecteurs attentifs, un puissant flottement vibratoire quant à la nature consubstantielle du statut, des caractères, des limites, aussi, de ce qu’il faut entendre, et sur lesquels nous pourrions nous entendre avec l’auteure, par « réel«  et « réalité«  ;

    et cela sans la moindre concession de sa part, bien sûr _ elles seraient mortelles à la portée de vérité de sa poïesis ! _, aux facilités et complaisances confusionnistes du genre fantastique ; dont nous sommes ici et très heureusement aux antipodes…

    …

    …

    Et c’est ainsi que Marga devient peu à peu dans le récit l’héroïne-corrrespondante vivante principale _ je reprends ici le fil de ma décidément trop longue phrase _,

    de Correspondance avec le Mur,

    qui constitue le volet n°2 du triptyque Osnabrück-Jérusalem…

    …

    …

    A propos de la double relation de Hélène à Ève et à Marga (et à Marga comportant une part d’Ève),

    je veux préciser et développer encore ceci,

    toujours à propos de ce point crucial des « voix » d’absents-absentes telles qu’elles sont convoquées ou accueillies dans le récit,

    qui à ces « voix« -là s’offre et se livre :

    …

    Hélène Cixous ira jusqu’à parler d’ »amour _ pour Marga _ par confusion _ de sa part : « condensation« , dirais-je _, comme si c’était Ève qui m’envoyait ce trésor«  (indique-t-elle page 151) ;

    …

    ainsi que du « sentiment caressant _ que Hélène vient alors à éprouver _ qu’une part _ mais pas la totalité, bien sûr _ de Marga est faite de l’étoffe _ Jonas _ d’Ève

    et que pour cela et pour le contraire aussi _ retenons-le bien aussi ! _,

    parce qu’elle _ Marga _ est Ève plus ou moins _ certes ! _,

    je la chéris _ mais non ambivalence et réticences, donc (et retards) _

    et je me réjouis de la voir lundi _ (sic) au mois de mai 2015 _ (page 34) ;

    les deux cousines étant les filles de deux sœurs Jonas, Rosie Jonas, épouse Klein, pour Ève ; et Paula Jonas, épouse Löwenstein, pour Marga ; il faut y insister ;

    …

    et, pour qualifier, cette fois, la voix de Marga, au moins au téléphone

    (car on ne saura définitivement pas ici si Hélène et Marga se sont effectivement rencontrées ou pas à Jérusalem ! ni en quelle année : 2015 ? _ 2016 ? non ! _),

    on peut lire ceci de fascinant (page 32) :

    …

     » Un an plus tard _ que mai 2015, donc _ maman _ décédée le 1er juillet 2013 _ m’a hallucinée. J’ai téléphoné.

    Marga m’a répondu _ pour justifier de ne pas avoir répondu à un appel téléphonique précédent d’Hélène _ I was attending a lecture, she said.

    Elle _ Marga, donc : mais il semble que cette réponse téléphonique de Marga ne se place pas au sein de l’hallucination par Ève, mais bien en pleine réalité on peut plus effective !.. _ utilise une voix étrangement familière _ à l’oreille d’Hélène _, en anglais, de mélange _ une condensation ! _ des voix d’Ève et d’Éri _ Érika Klein, la sœur cadette d’Ève, née, elle, le 15 juillet 1913 à Strasbourg, et décédée le 31 décembre 2006 à Manchester, et qui a vécu une partie importante de sa vie en Angleterre _, que je n’avais pas entendue _ pour ce qui concerne cette voix « étrangement familière, en anglais«  de Marga _ depuis soixante ans«  _ à Belfast, à Londres, ou à Manchester… _ ;

    …

    et (page 33), toujours pour cerner-qualifier cette voix de Marga, mais devenue entre-temps d’outre-tombe (depuis le décès de Marga, fin mars 2016) en mai 2016 _ soit deux mois après ce décès _, ces magnifiques notations pour la caractériser :

    …

    « Intacte, puissante et cet allant _ andante ! _ du timbre qui résonne dans la gorge des Jonas _ voilà ! _ depuis Ninive jusqu’à Osnabrück, des têtus, surtout les femmes. C’était le 1er mai de la cent sixième année de la chronique«  (donc en mai 2016) ; nous sommes donc bien là au pays magicien (mais pas fantastique !) de l’imageance, sinon de l »hallucination, de Hélène Cixous ;

    …

    …

    mais aussi, et encore, cette affirmation (page 37) :

    …

    « Marga était _ carrément ! _ une voix qui voyageait à travers trois siècles _ XIXe, XXe et XXIe _ comme la voix de Dieu. (…) Nous nous rencontrions dans le monde _ on ne peut plus réel, lui aussi, et certes pas de la fantaisie impossible et irrationnelle du fantastique ! _ invisible par l’oreille » ; c’est-à-dire partout dans le monde où Hélène peut (a le pouvoir de) tendre vers elle, Marga _ comme elle le fait envers sa mère, Ève, ou envers sa tante Éri, ou sa grand-mère Omi-Rosie : les principales interlocutrices de ses correspondantes désormais absentes (je mets à part, bien sûr, le cas de son père, Georges Cixous, décédé, lui, à Alger le 12 février 1948 … _, son oreille tant physiquement qu’en pensée ou en hallucination, en imageance donc… ;

    …

    et encore (page 39), à propos des trois mois d’été qu’en 1950 Hélène, âgée de treize ans, alla passer à Londres (pour sa « première Lehrjahr année d’apprentissage de l’immensité du monde« ) chez la cousine Marga, « à Golders Gardens, Golders Green NW11 » (page 35),

    et, toujours, surtout, à propos de la différence des voix de sa mère Ève et de la cousine Marga :

    …

    « pendant trois mois je n’ai pas entendu sa voix _ celle d’Ève, demeurée, elle, à Alger _, au lieu de son timbre j’ai eu le timbre plus léger et rieur _ voilà : un timbre plus proche, pour Hélène, de celui de sa plus rieuse, elle aussi, tante Éri _ de Marga pour allumer _ car la voix a le pouvoir (magicien d’imageance, dis-je…) d’être lumière _ dans le noir du temps » _ sublime formulation ! _ ;

    ce que commente aussitôt ainsi Hélène :

    …

    « le Fait que ma mère m’ait adressée à Marga pour le premier rite de séparation _ entre elles deux, la mère veuve de quarante ans et la fille de treize ans _, s’est agité devant moi comme un drapeau de salut« … ;

    Marga, comme la suppléante-double, à nouveau _ mais non sans réticences, ni différance à aller se rendre venir la rencontrer à Jérusalem _, d’Ève ;

    …

    et encore, pour évoquer ce mélange-condensation-confusion fascinant des voix, ceci, page 43,

    à propos cette fois de la voix propre de Marga :

    …

    « Nous prenions le café à Jérusalem _ cela demeurant in fine fortement problématique du strict point de vue de la chronologie la plus réaliste ! La voix d’Éri _ la petite sœur d’Ève, et la tante maternelle de Hélène, mais décédée plus tôt qu’Ève et Marga : le 31 décembre 2006 à Manchester _ avec son grain de sourire _ définitivement juvénile, voilà : encore une magnifique formulation ! _ sortait _ maintenant : en mai 2015 ! _ de la gorge de Marga« … ;

    …

    …

    et plus fondamentalement encore, et toujours à propos de ces diverses voix aimées,

    Hélène Cixous dit ceci, page 69, de vraiment très essentiel au sujet de son propre cheminement de vie :

    …

    « Chemins où mon être procède par égarements et résurgences _ contrastés : à l’image, en plus cahoté et subi, du « à sauts et à gambades » montanien _, toujours aveugle _ au seulement physiquement visible _ et toujours accompagnée _ voilà l’important _ sans le savoir, bordée doublée _ maternellement-filialement _, par mes voix _ d’ombres chères : telle est donc la formule poignante capitale ! C’est pour cela que parmi mes guides de voyage _ c’est-à-dire de vie _, je m’en rapporte toujours _ outre à ces voix chéries et vénérées-là _ non seulement aux guides du Routard, mais aussi au guide de Dante-Virgile _ la Divine Comédie _ pour les descentes dans l’horreur et au Montaigne _ les Essais _ pour les ascensions. Puisqu’il faut _ destinalement _ se perdre _ voilà, c’est un passage obligé ! _, on ne peut l’effectuer _ ce voyage un peu compliqué d’une vie _ sans ceux qui ne nous abandonnent _ par delà leur disparition physique, et absence momentanée _ jamais _ comme cette proximité-fidélité-là de présence maintenue et continuée est précieuse ! _ que pour quelques provisoires _ de quelques jours, semaines, mois _ séparations«  _ avant les bienheureuses retrouvailles (des rêves nocturnes, et plus encore de l’imageance poïétique diurne), et la dimension d’éternité de ces correspondances-conversations essentielles, au lieu de purs et simples définitifs (et terrifiants) mortels abandons…

    …

    …

    Voilà pour ma réflexion un peu personnelle sur ce fondamental commerce des voix

    dans ce merveilleusement réaliste _ avec largesse ! _  Correspondance avec le mur !

    intégrant à la conception la plus juste et rigoureuse du réel _ sans la moindre complaisance envers l’irrationnel ou le fantastique ! _

    tout ce que permet d’atteindre le plus réalistement possible, et dans le souci le plus strict de la visée la plus probe de vérité,

    c’est-à-dire sans la moindre concession au fantastique, aux élucubrations mystiques, ou à ce Kant nomme la schwärmerei,

    la plus lucide capacité de connaissance vraie _ et c’est fondamental ! _ de ce que je nomme l’imageance poïétique.

    …

    Fin ici de ma préface entièrement personnelle _ sans appui ou accompagnement.

    …

    …

    Après ce premier volet, donc, qu’est Gare d’Osnabrück à Jerusalem

    qui lui-même constituait une reprise _ à dix-sept ans de distance _ de ce que je nommerai son avant-volet : Osnabrück, paru le 12 février 1999,

    …

    je viens d’achever hier soir la lecture première du merveilleux volet 2 du triptyque Osnabrück-Jérusalem :

    Correspondance avec le mur (paru le 19 janvier 2017)

    et que je traduis, pour moi-même, en Conversations poursuivies avec les ombres chères…,

    et cela après avoir lu juste auparavant son volet 3, Défions l’augure (paru le 18 janvier 2018) :

    les trois aux Éditions Galilée…

    …

    …

    En conséquence de quoi,

    et selon ma fidèle méthode, celle de mes articles précédents des 25 avril, 9 mai et 14 mai derniers :

    …

     

     

    …

    c’est à partir de cette lecture toute fraîche de Correspondance avec le mur, paru aux Éditions Galilée le 19 janvier 2017,

    que je place ce jour à mon dossier d’approche de l’œuvre-continent Cixous

    cet article-ci

    Hélène Cixous dans les souterrains du temps

    de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Les Lettres françaises, le 9 février 2017

    …

    _ article au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime le faire (en forme de triple dialogue, donc : avec l’auteur, Hélène Cixous, avec son premier lecteur-commentateur, qu’est René de Ceccatty, ainsi qu’avec moi-même, méditant), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    Bien sûr, si ces farcissures dérangent (ou ralentissent, ou compliquent, au lieu d’aider) en quoi que ce soit,

    le lecteur a tout loisir de les shunter…

    …
    …

    Hélène Cixous dans les souterrains du temps

    …

    …

    Correspondance avec le Mur

    d’Hélène Cixous 

    …

    Illustrations d’Adel Abdessemed

    …

    Galilée, 168 p.

    …

    …

    Il y a apparemment peu de points communs entre Julien Green et Hélène Cixous _ c’est par l’assez long détour d’une remarque portant sur la forme du récit, et via une comparaison de l’abord de l’Ulysse de James Joyce par Julien Green et Hélène Cixous, à quelques quarante-cinq ans de distance, que René de Ceccatty choisit d’aborder ici la présentation de son propre regard sur Correspondance avec le Mur… _ : certainement pas de génération (trente-sept années les séparent _ Julien Green est né le 6 septembre 1900, et Hélène Cixous, le 5 juin 1937 _), ni de formation, d’origine, de parcours, d’œuvre. Et on voudrait cependant citer une remarque _ fort judicieuse _ du premier _ Julien Green _ sur Ulysse de Joyce, qu’il lisait dès sa parution _ à Paris, le 2 février 1922 _, et auquel  la seconde _ Hélène Cixous _ consacra sa thèse d’angliciste _ L’Exil de James Joyce ou l’art du remplacement, soutenue en 1968. Cette remarque, Julien Green la nota dans On est si sérieux quand on a dix-neuf ans (Fayard, 1993), son journal très précoce, tenu quand il avait une vingtaine d’années _ de 1919 à 1924 _ et publié _ seulement _ quelques années _ en 1993 _ avant sa mort très tardive _ le 13 août 1998 ; Julien Green est né le 6 septembre 1900. Et on pourrait l’appliquer _ cette remarque du jeune Julien Green _ à la démarche _ d’écriture du récit _ d’Hélène Cixous : « Quelque chose dans le ton _ un élément crucial ! _ du premier chapitre _ de l’Ulysse de Joyce, donc _ fait songer que ces premières pages sont la suite _ voilà ! _ d’un livre que nous ne connaissons pas _ et prenons en chemin, écrivait donc le jeune Julien Green au début des années vingt, vers 1922. Jamais l’auteur ne se soucie de notre ignorance _ de lecteur pénétrant, perdu, sans repères, dans le récit. Il écrit comme si nous savions qu’il sait ; il dédaigne _ avec une superbe sprezzatura _ l’explication, pour la raison très simple que la vie, elle-même _ ne prenant guère de gants… _, la dédaigne _ voilà ; et c’est donc dans le flux de la vie même (sans gants) que nous voici sans façon et cavalièrement admis, juste par-dessus l’épaule de l’écrivant… Nous sommes _ trop mal _ habitués, en effet, aux artifices _ contournés _ de l’écrivain qui écrit son livre en vue _ souvent bien formatée _ d’un lecteur _ hélas ! et en mesurant les chiffres de vente qu’il pourra en escompter… _ et qui ne présente pas les faits sans les commenter _ aussi _ au fur et à mesure, ou tout au moins sans essayer de les lier entre eux par une certaine logique _ rassurante par sa cohérence, qui n’est pas du tout celle de la vie, brutale et désordonnée, et parfois chaotique. Avec Joyce _ et les plus grands auteurs : Faulkner, Antonio Lobo Antunes, etc. _, on comprend _ difficilement, en essayant de s’accrocher au moindre détail d’apparence anecdotique qui pourrait constituer un indice pour ce qui suivra… _ ce qu’on peut. » On pourrait croire que ce préambule annonce un éreintement du chef-d’œuvre _ joycien. Il n’en est rien. Au contraire, la méthode narrative de Joyce, en effet, souvent _ délibérément _ ambiguë et allusive, est, aux yeux du tout jeune lecteur déjà fort savant et surtout certain de ce que peut et de ce que doit être la littérature _ qu’est le jeune Julien Green en 1922, 23 ou 24 _, une juste réponse aux artifices du roman _ académique _ dominant. Car, au terme d’un éloge argumenté sur une page, il conclut : « L’ordre et l’harmonie ne sont-ils pas des éléments factices _ voilà ! _imposés au goût du lecteur par une pure convention _ de commodité de lisibilité _ ? L’auteur qui se plie à cette discipline n’est-il pas en contradiction avec lui-même s’il essaie par ce moyen de nous présenter une image fidèle de la vie ? » _ et voilà l’objectif prioritaire proclamé : un accés bien plus direct et vrai à la vérité, aussi brute (ou brutale) soit-elle, du réel vivant vécu et à vivre.

    …

    Or Julien Green, qui passe parfois pour un romancier précisément classique et conventionnel, était, lui aussi, habité par des visions et des rêves _ tenus cachés _ qui sont la stimulation la plus profonde _ probablement, et tourmentée _ de son œuvre, comme, du reste, le révèlent son long journal et son admirable autobiographie _ Jeunes années. Ce faux romancier classique (qui tarda à lire Dostoïevski, sentant qu’il allait là se frotter au plus grand des experts des forces secrètes et de l’inconscient _ oui : c’était dangereuxx ! _) était en communication plus ou moins directe avec cet inconscient qui _ pour des raisons principalement d’éducation religieuse _ le terrifiait _ voilà _ et lui lançait des signes dont il faisait, quand il le pouvait, des histoires de vertige, d’épouvante et de crime, dans un contexte le plus souvent bourgeois et religieux _ de péché ! _, mais avec une connaissance très approfondie de la Bible _ remarquable connaisseuse, elle _ et de grands textes spirituels et poétiques _ les plus profonds. Il aimait donc James Joyce _ voilà ! _ dont la violence, la crudité _ oui : brute, directe _, le génie linguistique _ aussi ! _, la fréquentation des pulsions les plus enfouies _ voilà ! voilà ! _ le _ lui _ faisaient apparaître comme un maître _ un professeur (sans façons) de désir. Il avait compris ce que la littérature pouvait _ voilà ! _ pour cette infinie introspection _ oui _ à laquelle il se vouait, pour traquer à la fois _ car nous sommes bien en effet dans une formidable ambivalence ! _ des forces maléfiques, mais aussi une capacité d’émerveillement _ les deux ; et la béance-ambivalence du créer commence fort légitimement par faire peur, inhiber, voire paralyser. Fin ici du préambule joycien-greenien de René de Ceccatty. Place à Hélène Cixous.

    …

    Voilà plus d’un demi-siècle _ depuis la publication en 1967 de ses nouvelles Le Prénom de Dieu… _ que Hélène Cixous creuse _ oui : fouille, approfondit, fouaille _, dans des livres aux tonalités diverses, mais à l’authenticité égale _ et impitoyable _, une vérité _ oui ! _ secrète _ à exhumer-mettre au jour : avec extraordinaire jubilation et non sans larmes _ que sa vie _ au fil du quotidien des jours, mois, années, si je puis dire, avec, forcément, alternances tourneboulées de climax et anti-climax venant se confronter-heurter-ajointer, comme cela se produit en toute vie... _ tour à tour révèle et enfouit _ oui, les deux. Depuis Or, elle s’est attachée à décrire minutieusement _ dans toute leur complexité et ambivalences colorées diverses _ les liens familiaux qui l’ont construite et parfois disloquée, non seulement dans une ascendance multiple _ et déjà transhumante de par toute l’Europe, le plus vaste monde, la Méditerranée, et même l’Aquitaine, Arcachon… _ qui la rattache _ comme à un humus de paradis-enfer nourricier _ à diverses traditions, diverses nationalités, diverses langues _ oui _, mais aussi dans une histoire politique et individuelle qui a créé de nombreuses brisures _ meurtrières, terribles _, de nombreux exils géographiques et intérieurs _ oui, les deux _, passions, ruptures, deuils. Dans ce qu’il faut bien appeler un destin _ des forces déterminantes puissantes et parfois répétitives _, mais auquel elle ne se soumet _ en effet ! _ pas _ c’est une formidable résistante ! que rien n’arrête… Comme sa mère _ : qu’elle analyse _ oui _ par tous les moyens _ très divers et colorés _ qu’offre la littérature _ et cela, à la différence du pragmatisme éminemment terrestre de sa mère _, qui, dans son cas, trouvent des échos dans la peinture, la philosophie et, comme on le sait par sa collaboration avec Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, la dramaturgie _ pas de genres étanches ici : à la Shakespeare ; et, cavalièrement (« à sauts et à gambades« ), à la Montaigne.

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    La particularité de son style _ voilà _ est de mêler _ avec une irrésistible incroyable liberté (à la Shakespeare !) et souplesse de sa faculté (visionnaire) d‘imageance et télétransportation, pour reprendre, d’une part, un mot que j’ai tiré de l’œuvre de Marie-José Mondzain (dès Homo spectator), et, d’autre part, le mot crucial, selon ma lecture, de René de Ceccatty en son admirable Enfance, dernier chapitre… _ des fulgurances limpides _ absolument ! _, des récits prosaïques, simples, drôles _ oui ! l’esprit (mais sans esbroufe ! ni superficialité) règne !_, dialogués avec vitalité et vibration _ tout cela est parfaitement ressenti ! _, et des analyses intellectuelles complexes _ mais sans la moindre cuistrerie, ni démonstration, tout simplement issues d’une vaste et profonde culture qui va de soi et fournit les repères les plus adéquats pour appréhender le mieux les finesses et paradoxes oxymoriques de la complexité _,  aux références littéraires et philosophiques qui réclament une grande attention de lecture _ certes, mais sans lourdeur, jamais ; et qu’une culture solide de lecteur peut détecter, sans piège : tout, ici, coule de source limpide et va de soi… _ et tissent d’un livre à l’autre _ oui _ un miroitant réseau _ oui, aux reflets et éclats (glittering) quasi infinis _ d’amis écrivains, peintres, personnages fictifs ou mythiques (ici Isaac, familier à ses lecteurs _ mais il garde tout son mystère ! _, mais aussi Tristan) _ qui se côtoient et se mêlent sans jamais dissoner _, et bien sûr Montaigne, Proust…) qui lui tendent _ les uns et les autres _ la main _ et la voix _ dans un univers que le temps _ ni l’historicité _ ne limite plus _ en effet : tout magnifiquement communique avec la plus extrême pertinence et justesse (et beauté, et poésie) de vision : saisissante. Nous nous mouvons dans de l’éternité dans laquelle tout respire et resplendit, même le plus noir d’encre, avec la force de la plus vive clarté.  Tout cela élabore un récit autobiographique _ oui, en effet, très concret, et qui lui donne un ancrage bien terrestre, notamment en matière de lieux, bien réel _ qui n’est pas toujours événementiel _ mais, parfois aussi, et sans difficulté, fictionnel, ou méditatif, et à vocation d’universalité, mais sans jamais nul pesant didactisme de démonstration ! ; la légéreté (et la jubilation) du souffle de la phrase, avec une profonde liberté de ponctuation, toujours justifiée (et juste !), prime toujours, en la musique de ce récit, à hauteur de ce que soi-même a de plus large, haut, profond, en même temps que solide et bien campé sur ses jambes : au service de la justesse lumineuse de la vision _, où les dates jalonnent une progression qui n’est pas pour autant entièrement chronologique _ en effet : à nous d’apprendre à (un peu mieux) nous repérer et jouer (ou déjouer) avec.

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    La mort de sa mère _ Ève Cixous, née Ève Klein (1910 – 2013) _, qui est advenue il y a quatre ans _ le 1er juillet 2013, à Paris _, a opéré une coupure considérable dans son destin _ et en ce qui peut faire pression, souvent répétitivement, sur sa personne _ et dans son œuvre _ à partir du Détrônement de la mort, paru le 16 janvier 2014 ; le splendide Homère est morte… paraissant le 28 août 2014 _, soudain privés non seulement d’un pilier identitaire — «… la fin d’Ève, mon personnage irremplaçable, mon immense modeste, c’est pour moi la fin du monde… » (sur lequel prendre appui, ne serait-ce que pour frontalement s’y opposer…) —, mais d’une interlocutrice _ d’une incroyable vitalité (assortie d’un vivifiant permanent humour, jamais pris en défaut !) _ à laquelle les lecteurs s’étaient _ en effet ! _ attachés, parce qu’elle apparaissait comme un garde-fou _ oui, face aux dérives poïétiques de sa fille (qui tient en cela davantage de son père, Georges Cixous, brutalement disparu le 12 février 1948 : Hélène avait dix ans) _, une sorte de surmoi sympathique et insolent _ les deux : Ève est une force qui va, résiste, maintient, et survit _, aux rappels à l’ordre amusants et poétiques _ les deux _, tantôt un retour au réel _ le plus prosaïque et nourricier : Ève fut sage-femme _, tantôt, au contraire, une fuite vers un monde intemporel _ celui de la survie familiale (des Jonas et des Klein) _, auquel la _ très _ grande vieillesse donnait une dimension majestueuse et magique _ les deux, en effet : Ève survit à ses divers maux, notamment ceux, même si non mortels, de la peau _, en dépit du délabrement physique et du flottement _ envahissant, sur la fin _ de la conscience. Mais Ève Klein ne pouvait mourir en littérature _ et de fait elle se survit très éloquemment ici, via, en partie, cette sorte de double-jumelle lui survivant qu’est sa « cousine-jumelle«  Marga, tout particulièrement _, pas plus qu’elle ne pouvait disparaître du cœur et de la conscience _ notamment écrivante _ de l’auteure _ c’est que les murs de la chambre d’écriture (à la Montaigne en la librairie-écritoire de sa Tour) parlent. Non plus que de ses rêves _ que Hélène Cixous note très scrupuleusement : puisqu’ils lui livrent de quotidiennes nocturnes missives (soit une très notable correspondance). Elle _ Ève, donc, cette formidable archi-vivante ! _ continue à vivre _ voilà, mais dans l’invisibilité : « par l’oreille«  de Hélène, par l’assidue « correspondance » de leurs voix, maintenue, soutenue, entretenue… _, et elle réapparaît donc pleinement _ plus que jamais ! tant elles ont appris à parfaitement se connaître ainsi que se surprendre encore, à nouveau _ dans ce nouveau livre, qui, comme Julien Green le dit d’Ulysse, a déjà commencé _ au moment où nous en prenons et saisissons, au vol, la lecture, comme penchés par-dessus l’épaule de l’auteure écrivant ; cf ce magnifique passage, page 15 : « Les voix, dis-je, sont comme les tourterelles argentées qui viennent boire au bord du grand tiroir d’eau fraîche sous le chêne _ probablement un bassin au jardin de la villa à Arcachon, lors de l’été tranquille et sur-animé de l’écriture. Elles sont attirées par la grande feuille de papier blanc _ rien de mallarméen ici ! c’est même tout le contraire ! _, elles se perchent sur la marge _ du papier lumineux de celle qui a commencé d’écrire _ et se courbent sur le ruisseau renouvelé _ voilà ! rien de tari, ni de sec, ici, en ce jardin tout fleuri _ de l’écriture« . Le lecteur entre donc d’emblée _ oui, en ami _ dans un monde _ riche et vivant _ dont les personnages ne sont pas _ formellement _ présentés quand ils sont nommés _ à nous de les découvrir et pénétrer tels qu’ils surviennent et reviennent (du passé ou du présent proche), ici et maintenant, devant l’auteure, dans le flux se poursuivant du récit, et d’apprendre aux moindres signes qu’ils présentent, malgré eux, à les connaître, mais jamais magistralement : tous disposant fondamentalement de leur propre liberté d’initiative et surprise ! Et pourtant, ils existent _ certes : ils font totalement partie du réel ; ils en sourdent pleinement, certains même jusqu’en leur disparition-assassinat ! _ et deviennent rapidement cernables _ ou presque : quelques uns, certains, résistent tout de même à notre curiosité inquisitrice, même très patiente (tels certains cousins du passé, confondus maintenant faute de repères ou témoignages pleinement fiables) ; et parce qu’ils résistent d’abord à la propre curiosité de l’auteur, qui peine à en identifier quelques uns : certaines mémoires auxiliatrices venant désormais à lui faire parfois, à elle la première, cruellement défaut _, même pour ceux qui n’ont pas lu les livres précédents _ mais c’est le cas des plus grands livres : Faulkner _ Le Bruit et la fureur _ ou Proust  _ tout A la Recherche… _, pour commencer. Et quoique _ ou parce que ! _ dépourvus des artifices habituels aux « scènes romanesques », ils ont une présence _ naturelle et amicale d’accueil, même un peu brut _ et une vitalité dynamiques _ magnifiques _ qui entraînent _ avec une renouvelée jubilation _ la lecture.

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    Le précédent livre _ Gare d’Osnabrück à Jerusalem _ racontait le retour _ mais Hélène s’y était-elle vraiment rendue, à Osnabrück, avec sa grand-mère Rosie, lors de leur voyage en Allemagne, notamment à Cologne, en 1951 ? Elle ne le sait plus : elle ne s’en souvient pas vraiment, et plus personne (de vivant) ne peut plus le lui ni confirmer, ni infirmer… _ à Osnabrück, ville _ presque _ natale d’Ève Klein _ c’est à Strasbourg, alors allemande, qu’Éve Klein est née le 14 octobre 1910 ; son père Michaël Klein, qui, juste après son mariage (à Osnabrück, en 1910) avec Rosie Jonas, avait rejoint à Strasbourg son frère Moritz Klein, industriel à Strasbourg,  et y avait créé à son tour une usine, de chaussures ; mais son père ayant été tué à la guerre sur le front russe (le 27 juillet 1916), sa mère Rosie, née Jonas, la petite Ève et sa sœur cadette Érika, suite à la défaite allemande de novembre 1918, avaient toutes les trois rejoint la famille Jonas à Osnabrück à ce moment-là (le pater familias Abraham Jonas était décédé, chez lui à Osnabrück, le 7 mai 1915 ; et c’est le frère aîné de Rosie, « Onkel André«  (Andreas Jonas, né le 6 février 1869) qui est devenu le chef de cette branche de la famille Jonas ; et c’est ainsi à Osnabrück (puis ensuite un peu à Dresde, auprès de Hete Stern, une des sœurs aînées de Rosie, dont le mari, Max Meyer Stern, dirigeait alors la Dresdner Bank) qu’elles (Rosie Klein et ses filles Ève et Éri) vécurent la majeure partie de la décennie des années vingt… _ et ville dévastée par les déportations juives _ par les Nazis, dès 1933 _ avant de redevenir une ville _ très officiellement _ amie _ des Juifs, ceux-ci ayant tous disparu de la cité en 1945 : enfuis ou exterminés… Ce retour _ au berceau (en 1880, les Juifs ayant été admis à résider à Osnabrück !, en 1881, le pater familial, Abraham Jonas (18 août 1833 – 7 mai 1915) était venu, de Borken, y installer sa famille, et rapidement prospérer) de la branche paternelle, les Jonas, de sa mère _ était, pour Hélène Cixous, une façon d’affronter de manière directe _ sur place : lieux et documents historiques aidant ! _  la question de l’ascendance, de la mémoire familiale _ du moins ce qui, par menues bribes déchiquetées, pouvait, au fil des éloignements et des disparitions, dans le temps, en rester _ de la déportation, de l’horreur de la solution finale, de son identité juive _ toujours questionnante pour elle ; et en rien communautariste. Georges Cixous, son père séfarade était athée, et sa mère ashkénaze non observante, et extrêmement pragmatique ; elle était seulement une fervente des agrumes en provenance d’Israël (Jaffa)... Elle _ Hélène Cixous _ s’en explique, par ailleurs, dans Une autobiographie allemande, son entretien _ excellent : je l’ai très soigneusement lu, lui aussi _ avec Cécile Wajsbrot, paru simultanément chez Bourgois, l’an dernier _ le 3 mars 2016. Devait suivre un retour _ effectif, physique _ à Jérusalem _ peut-être Hélène avait-elle participé là à quelque enseignesement, ou donné quelque conférence… ; ce n’est pas vraiment précisé _, auquel est donc consacré _ du moins en apparence _ ce livre. Mais le retour a-t-il _ effectivement, ou pas _ eu lieu ? finit-on par _ sérieusement, en effet _ se demander _ anomalies et flottements volontaires ou pas du récit aidant. Pourtant ces événements _ de et à Jérusalem _ que raconte _ avec force détails bien réalistes, sensuels et quasi charnels _ Hélène Cixous, et qui sont ses retrouvailles avec Marga _ Carlebach _, la cousine d’Ève Klein, aussi âgée _ Ève et Marga sont toutes deux nées au dernier trimestre 1910 : Ève le 14 octobre, Marga le 30 décembre _, plus âgée _ désormais, puisqu’Ève est décédée le 1er juillet 2013 _ qu’elle, mais lui survivant _ en sa cent-sixième année d’existence en mars 2016 _, sont racontés avec des détails très réalistes _ et même sensuels : ainsi les détails délicieux des cérémonies du café, du thé, des fraises, des gâteaux _ qui ne devraient faire naître aucun doute, sinon que, comme dans un rêve _ voilà _, la précision réaliste ne suffit pas à _ totalement _ dissiper l’incertitude. Et _ le choc de _ la lettre finale _ en quatre volets et en anglais _, d’une dame très âgée (de cent cinq ans) à sa petite-cousine, fournie en fac-similé _ oui, aux pages 155 et 156 _, laisse entendre que l’auteure ne serait pas encore venue _ mais non ! même pas en mai 2015… _ d’Osnabrück à Jérusalem _ ni ne se serait rendue au Mur des Lamentations glisser le petit papier de sa prière entre deux pierres, comme elle le narre avec force détails pourtant durant tout le chapitre intitulé Le crime est dans le Mur (aux pages 105 à 127)  On est donc dans une narration volontairement, involontairement flottante _ oui ! Et c’est là une des forces et un élément majeur du charme prenant de ce récit perpétuellement vibrant et magnétique : flottant, en effet… Les scènes, les dialogues sont pourtant _ très réalistement _ censés avoir eu lieu bel et bien à Jérusalem _ oui : en mai 2015. Qu’es-tu venue faire à Yerushalaïm ? demandait _ en anglais _ Marga _ à sa petite-cousine Hélène, page 43. Mais _ Hélène _ est-elle vraiment allée à Jérusalem ? se demande le lecteur à son tour _ eh oui. S’agit-il, pour la partie qui concerne le voyage de Hélène à Jérusalem, ses visites à Marga, ainsi que son pélerinage au Mur des Lamentations, d’élucubrations fantasmatiques, produites seulement face au mur lumineux de la page blanche du Livre à écrire ?.. Mais celles-ci auraient-elles nécessairement moins de force de réalité pour l’auteure, comme pour le lecteur ?.. Non : la force de vérité de l’œuvre est dans la poïesis de l’imageance de l’écriture inspirée.

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    Car ce voyage à Jérusalem est surtout, rêvé ou pas _ et le point est assurément d’importance : la vraie vie de l’écrivante qu’est viscéralement et fondamentalement Hélène Cixous est celle faite des fantastiquement réalistes conversations qu’elle poursuit, en l’absence physique (et invisibilité présente) de ses interlocuteurs choisis, via la splendeur lumineuse et nourricière de la page du Livre qui là s’écrit _, le prétexte douloureux _ mais consubstantiel, et jouissif sans le moindre masochisme : Hélène Cixous est une positive heureuse ! _ d’une réflexion _ éminemment sensible, et même sensuelle, et passionnante _ non seulement sur l’identité juive _ incontournable pour elle, même si, à Paris ou Arcachon, elle a eu assez peu à en souffrir en sa vie, en tout cas moins qu’à Oran ou Alger _ mais sur toutes les migrations intérieures _ oui _ ou géographiques de la famille _ transbahutée, exilée, pourchassée, voire décimée à diverses reprises _ et de la personne _ même, diverse _ de Hélène Cixous. Bien sûr, avant tout sur les déportations, qui ont détruit une partie _ nombreuse ! _ de sa famille, mais aussi sur la gigantesque diaspora _ des oncles, tantes, et cousins et cousines, tant Jonas que Klein _, du Chili à Israël, en passant par l’Algérie _ l’Afrique du Sud, aussi _, les États-Unis et l’Angleterre. L’Algérie, à laquelle Hélène Cixous a consacré de nombreux livres, sur son enfance et son adolescence, réapparaît toujours _ forcément. Mais ici comme un miroir de cette autre origine _ la plus archaïque et probablement fondamentale _ que serait Jérusalem. Origine imaginaire _ fantasmatique _ et reniée _ repoussée, mise à distance, avec refus puissant de s’y sentir en tout cas enfermée, retenue, prise au piège : en une nasse qui l’étoufferait et la mutilerait _ en même temps. Car Israël ne peut, malgré le rayonnement spirituel de chaque lieu divinisé par la Bible, représenter désormais _ politiquement, du moins, même si l’auteure demeure discrète sur ses réticences… ; mais déjà sa mère Ève avait repoussé, au sortir de la guerre de 39-45, la suggestion de son mari Georges, de partir en Eretz Israël s’y réfugier ; mais Hélène souligne aussi les reflux volontaires d’Eretz Israël ou Israël, et de son grand-oncle Andreas Jonas, et d’Érika sa tante et de son mari Bertolt Barmes ; etc. _ une référence essentielle _ pour Hélène ; on notera cependant ce passage significatif (et très puissant) dès l’ouverture du livre, aux pages 13 et 14 : « J’ai constaté concernant le rôle de Jérusalem dans mon histoire _ voilà ! _, qu’il y a là dans l’air, circulant invisibles _ voilà _ comme des radiations magnétiques _ voilà ! _, des volontés plus fortes que ma volonté _ prise ainsi en situation de faiblesse relative, donc _ de _ seulement, pour ne pas dire touriste…  _ visiteuse. On y arrive trop tard _ voilà _, on vient après les dieux« . Et Marga, double _ depuis toujours, et comme substitut désormais d’Ève, défunte _ israélien _ à Jérusalem _ d’Ève, a beau appeler l’auteur à la rejoindre, une résistance de tous ordres _ oui ! _ s’oppose à _ une réponse positive physique effective à _ cet appel _ le téléphone pouvant (ou devant) pour Hélène suffire : « Jérusalem ? J’ai tout perdu et oublié, je me souviens d’Osnabrück et de Berlin. N’est restée pleinement présente que Marga, celle que je n’avais pas l’intention _ voilà, c’est dit ! _ de visiter à Jérusalem, ce n’est pas pour Marga que je vais faire un tel voyage _ voilà ! _, au téléphone ça suffit _ sic ! _, et finalement quand je pense à Jérusalem dorénavant _ donc au final des résistances… _ c’est Marga qui occupe tout le cadre de ma pensée « , lit-on page 24. Et suit cette phrase : « Je pourrais placer ici en attente _ en souffrance _ le Livre de Marga, un livre que je n’aurais jamais pu penser laisser venir _ confidence éminemment claire ! et expression significative : « laisser venir« … _ avant le 26 mars de cette année (2016) _ date de la réception de la lettre bien réelle (en quatre volets) de Marga, donnée en fac-similé aux pages quasi finales de ce Correspondance avec le Mur, aux pages 155 et 156 _,  j’ai encore bien des chemins _ de vie (mais nous n’en apprendrons guère sur eux ici, du moins…) et d’écriture _ à parcourir autour des murs _ dont ceux, d’abord, si importants, du jardin (avec portail) de la maison d’écriture l’été à Arcachon _ avant de me trouver devant la porte de la Grande Ville« . Le dialogue, du reste, tel qu’il est reproduit est un dialogue _ en partie comique, bien sûr ; en même temps que tragique _ de sourdes _ en effet ; Hélène est ici prise par le lecteur tant soit peu attentif en terrible défaut d’urgence de curiosité, en son timing (de vie comme d’écriture) ; Marga décèdera, en effet, à Jérusalem, cette même semaine (!) de mars 2016 ; cf à l’ultime page du livre, page 157, ceci : « Mais aujourd’hui, jeudi 31 Mars 2016, tandis que je fais le 02.569.8825, comme promis, entre un mail disant : Marga died at age 105. Inutile de laisser sonner _ dans le vide, désormais. on m’arrache la langue, douleur tenaillante comme si le reste _ peut-être ultimement vivant, du moins _ de maman m’était arraché de la bouche« . Que suit immédiatementatement encore ceci : « Toutes les questions _ celles déjà adressées par courrier, mais parvenues trop tard à Marga (pour qu’elle ait pu y donner réponses) ; comme toutes les autres questions qui demeuraient encore à lui poser… _ se pressent _ désormais fantômatiquement et en vain _ autour du lit _ mortuaire _ de Marga désormais éternellement sans réponse _ quand s’achève l’heure des derniers témoins du destin des membres de la fratrie Jonas des années du nazisme _, elles soupirent _ ces questions en souffrance _, elle _ Marga _ n’entend plus ? _ et pas seulement du fait de sa surdité par l’âge… _ alors elles se tournent _ ces questions demeurées tristement pendantes… _ vers le mur _ sans écho, lui : celui de la chambre mortuaire, bien sûr ; mais il n’est cependant pas le seul mur présent à l’esprit de l’écrivante, et capable de répondre et poursuivre-continuer la « correspondance » ou la conversation… _ et s’éteignent une à une _ ces questions _ dans son silence » _ celui de Marga ; existe donc aussi le mur davantage parlant et résonnant (pour les voix des disparus !) de la chambre d’écriture, du moins si et quand l’écrivant réussit à convoquer (ou « laisser venir« ) la délicatissime et importantissime ombreuse et lumineuse, et plus que jamais éclairante, conversation avec Marga…

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    Et la visite chez Marga _ du moins celle narrée par le récit _ est « déréalisée » _ dans le récit qu’en fait l’auteure _ par toutes les morts _ advenues _ que sa voix _ celle de Marga, thaumaturgiquement _ représente. En premier lieu, la mort d’Ève, pourtant plus vivante _ elle : oui, par la grande qualité de l’écoute réciproque maintenue en cet extraordinaire couple mère-fille _ que tous les vivants du fond de sa mort _ car Hélène, en sa formidable gourmandise de sa mère, sait y être singulièrement attentive, en sachant aussi s’en donner d’optimales conditions. Hélène Cixous exprime très clairement son sentiment, lorsqu’elle frappe _ fictivement ? _ à la porte de sa grande-cousine _ Marga, à Jérusalem _ : « Quand on arrive dans un lieu où on n’avait jamais imaginé _ suite à diverses fortes réticences _ se trouver jamais, jamais désiré se retrouver _ le re- (de ce re-trouver) nous faisant forcément question ; mais, après tout, Jérusalem constitue pour pas mal d’entre les humains, une archaïque basique origine… _ un jour, laissé quarante ans _ soit, si je calcule bien, et prend ce nombre à la lettre : 1976 ; que représente donc cette date dans la vie d’Hélène, et en ses rapports avec la cousine Marga ? ou avec Jérusalem ? _ dans les limbes, les sens éprouvent un choc violent, ce lieu, pourtant réel, palpable, visible _ et combien ! _, se dresse dans une étrangeté d’autant plus brusque que ce lieu est _ lui-même, en lui-même et par lui-même _ d’une réalité implacable _ et mordante _, il se produit alors dans la chair _ profonde _ de l’âme de vives réactions d’enregistrement, la scène entière dans tous ses détails vient s’imprimer dans la mémoire vive _ voilà _, on est sans défense. J’étais d’autant plus vulnérable que je me suis trouvée _ comment ? en pensée ? en imageance poïétique active ? _ devant la porte de l’appartement réel avec _ surtout ! _ tous mes êtres perdus debout _ et bien présents, donc _ juste derrière moi _ l’accompagnant, et la « bordant-doublant« , selon la puissante formule de la page 69_, nous étions morts _ même Hélène : elle aussi _, plus ou moins _ à divers degrés, donc, mais tous et chacun en puissante demande, toujours et plus que jamais : de reconnaissance posthume et de réponses aux questions… _ et Marga _ dernier témoin survivant de ces fratries passées (ou perdues) _ a ouvert vivante. »

    …

    Hélène Cixous a souvent évoqué le voyage des morts d’Ulysse _ oui _, et le personnage « oublié » d’Elpénor _ marin _, mort _ noyé _ sans sépulture _ voilà ! abandonné aux poissons et à l’oubli définitif et irréparable… Et nous nous souvenons de ce qu’il advint, à Athènes, aux stratèges, pourtant victorieux lors de la bataille navale des Arginuses (en 406 avant Jésus-Christ, lors de la guerre du Péloponnèse) : les généraux victorieux furent condamnés (puis mis) à mort par les Athéniens pour avoir négligé, à la suite d’une tempête, de recueillir et de ramener dans la cité les corps des nombreux naufragés qui s’étaient noyés… _ sur l’île de Circé et revu _ par Ulysse, responsable de lui _ chez les morts _ cf le passage (importantissime pour le sens même de Correspondance avec le mur !) à la page 137 : « Pourquoi suis-je si fortement attirée _ voilà _ par les Ombres ? _ c’est très ardemment même qu’Hélène désire si vivement leur conversation renouée et prolongée ! _ pourquoi Ulysse ne peut-il retourner à lui-même _ et cela, au-delà même de son retour à l’île d’Ithaque _ avant d’avoir visité les disparus _  laissés, abandonnés, derrière lui  _, pourquoi doit il se rendre auprès du peuple des morts s’il veut avoir la chance de se retrouver _ lui-même _ plus vivant que jamais _ la vraie vie, profonde et authentique, étant seulement à ce prix ! _, pourquoi me faut-il _ se dit Hélène ici, après Ulysse dans Homère _ promettre à Elpénor _ quel est donc son Elpénor à elle, d’entre ses propres morts abandonnés ? _ de lui rendre les honneurs de la tombe sous la terre, donc précisément à quelqu’un _ oui, qui donc peut bien être cet Elpénor cixoussien ? _ que j’aime bien mais qui n’est pas _ non plus _ le plus intime de mes proches ? Je me rends compte que je cherche Andreas _ Jonas, le cher « Onkel André » de sa nièce (et mère de Hélène) Ève, et le frère aîné d’Omi-Rosie, né, lui, à Borken le 6 février 1869, et décédé à Theresienstadt le 6 septembre 1942 _, Hans Günther _ Jonas, né en 1910 à Osnabrück, et décédé au Chili, peut-être à l’île de Pâques, peut-être en 1970, ou un peu plus tard ; et fils du précédent, l’« Onkel André« … _,  Irmgard _ née Jonas, décédée en Eretz Israël, sœur de Hans Günther, et fille d’Andreas Jonas et son épouse Else _, Else _ Jonas, l’épouse d’Andreas, née Else Cohn, à Rostock le 9 juillet 1880, et décédée à Theresienstadt le 25 janvier 1944 _, Paula _ née Jonas, épouse d’Oskar Löwenstein, et la mère de Marga, et sœur de Rosie _, Gerta _ la fille aînée de Paula, et la sœur aînée de Marga, née à Gemen le 17 octobre 1900 et décédée à Auschwitz le 17 août 1942 _ … comme si je voulais les rencontrer _ voilà ! _  après leur mort, vivant après _ voilà : le mot est souligné _ leur mort« . Et plus loin, à la page 138 : « Comme je comprends ceux de la Nekuya _ décrite au chant XI de l’Odyssée d’Homère… _, les malchanceux qui n’ont pas pu finir _ vraiment _ de vivre avant leur mort _ parce qu’abandonnés, assassinés et privés de sépulture _, les privés de dernier acte _ acte assumé au lieu d’être volé ! _, ceux qui ont perdu leur mort _ qui leur a été tragiquement dérobée _, ils souffrent d’avoir l’histoire sectionnée _ voilà ce que Hélène pourrait chercher à modifier-réparer peut-être… _ et ce manque de mort reconnue _ et livrée par l’abandon directement à la fosse indéterminée mais infinie de l’oubli sans fond _ les affecte comme d’un handicap, d’un indice _ terrible, néantisant _ d’illégitimité _ du tout de leur vie vécue _, du coup les malheureux se sentent repoussés dans un coin _ perdu, non balisé _ de la mémoire, il manque à leur dossier une pièce déterminante, mais lorsque vient une visite inattendue _ telle celle ici de Hélène, au moins par son imageance active et rigoureuse, non délirante _ à Jérusalem-sous-la-terre, ils se précipitent pour solliciter _ de ce visiteur passant là _ l’achèvement du récit » _ et voici identifié le pouvoir de fond et la mission sacrée de peut-être la plus haute littérature, tels que se les assigne aussi la très grande Hélène Cixous. Les morts et les vivants communiquent naturellement dans le sommeil, bien entendu _ par les rêves, où ils reviennent visiter les dormants ; et que très scrupuleusement retiennent dans leurs notes, et Hélène Cixous, et René de Ceccatty _, mais aussi dans les livres _ offerts, ensuite, à l’opération multiplicatrice de la lecture un peu attentive des lecteurs. Ici, tout en revenant sur l’Odyssée, Hélène Cixous cite aussi _ pages 69-70 _ le chant VIII _ vers 85 à 110 _ de la Divine Comédie, où après avoir traversé le fleuve des morts, Dante et Virgile voient la ville de Dité, dont les habitants protestent violemment en découvrant _ entre les visiteurs défunts _ un vivant :

    …

    …

    « ….”Qui ose ici, vivant,

    …

    Rejoindre le règne des morts ?”

    Alors mon maître _ Virgile, guidant ici Dante _ leur fit signe

    Qu’il leur parlerait en secret.

    …

    Calmant leur tollé, ils maugréent :

    “Viens seul, quant à celui _ Dante _ qui fut

    Assez hardi pour pénétrer

    …

    Chez les morts, qu’il reparte seul !

    Qu’il essaie, le fou ! Toi _ Virgile, déjà mort _, tu restes,

    Après l’avoir guidé dans l’ombre.” »

    …

    …

    L’auteure se sent parfois menacée de ce reproche _ d’illégitimité, pour, elle, une vivante, de s’introduire ainsi au domaine des morts _, mais le plus souvent, au contraire, accompagnée _ « bordée doublée, par mes voix« , ai-je déjà relevé, à la page 69 _ par une bienveillance _ nécessairement _, et surtout _ singulièrement _ celle _ éminemment maternelle _ de sa mère _ oui : à la fois mère et sage-femme…

    … 

    Ce n’est pas la première fois qu’Hélène Cixous met la question juive _ et l’image-paroi dressée du Mur des Lamentations de Jérusalem _ au centre d’un de ses livres. Ses nombreux dialogues avec Jacques Derrida tournaient autour, avec un esprit critique _ éminemment _ partagé, quant à l’arrière-fond politique _ en particulier, et avec une vigilante méfiance à l’égard de tous les communautarismes _, et avec une pareille passion pour la lettre même et le secret _ à essayer d’oser caresser-pénétrer-décrypter-éclairer _ des textes sacrés. Mais ici, sans doute va-t-elle plus loin dans l’intériorisation _ si personnelle _ de la réflexion. « A tous les juifs qui sont juifs, se sentent juifs, juifs des avants et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà _ d’angoisses et de tourments _ qui forcément mettent en mouvement, expulsent de l’inertie, inquiètent en profondeur et intensité le penser et le s’orienter ! _, l’usage illimité de la tragédie _ qui fait prendre forcément au sérieux (ainsi qu’au rire) l’indépassable condition de mortalité de la si belle vie _ et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte _ et de résistance _, le génie de la jubilation _ oui ! _, les bosquets _ et non forêts _ de comédie _ bien sûr ! à la Marivaux et Mozart _ sans restriction de circonstances _ même, et surtout, dans la confrontation au pire _  l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ mais oui ! l’humour va jusque là ! cf le meilleur de l’œuvre d’Imre Kertész, Liquidation _, la nostalgie perplexe du désert _ oui, celui de la solitude de la plus extrême sécheresse assoiffée, qui aide l’ouverture et la réceptivité aux magnétismes les plus variés, denses et porteurs de la méditation et de l’élévation ; cf le lieu des trois métamorphoses de Nietzsche en son Zarathoustra _, la fréquentation des zones d’exclusion _ où s’expérimentent de vraies audaces ; coucou Marie-José Mondzain : en son Confiscation des mots, des images et du temps _ pour une autre radicalité _ et le don nomadique _ à l’envers de l’hédonisme dilettante touristique tournoyant désespérément dans les sempiternels mêmes clichés _ d’allonger le cou au maximum pour scruter _ à des fins d’urgence salvatrice rapidissime _ l’horizon, comme si le présent _ authentique et seul lucide _ était là-bas dans le lointain futur, ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche des pensées ou des êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps _ à retrouver, accompagner et délivrer _, l’archéologisme de la réflexion _ oui, en la multitude infinie de ses tenants et aboutissants à décrypter (cf Barbara Cassin : son Vocabulaire européen des philosophies _ dictionnaire des intraduisibles), et en l’infinité des chemins se proposant discrètement à suivre et explorer avec constance et ténacité _ d’où mon long cou _ plaisante Hélène _, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale » _ mais oui, car c’est l’aventure ouverte de l’imageance de l’écriture de la vulnérabilité qui, sans masochisme ni sadisme trash, est à même d’explorer vraiment et en pleine vérité la multiplicité de ces diverses capacités-là, jouissives.

    …

    Marga est morte entre le moment _ « le 17 mars à 16h 32« , c’est un jeudi _ où elle a envoyé sa lettre _ de Jérusalem _ à Hélène Cixous et le moment _ « le 26 mars 2016« , c’est un samedi  _ où celle-ci l’a reçue _ à Paris. De son côté, Hélène _ qui avait conversé « longuement au téléphone » avec Marga « le 20 mars » (page 152) _ écrivait _ elle aussi, de son côté _ à Marga. Les lettres _ qui se sont seulement croisées, par-dessus la Méditerranée _ ne se sont pas rencontrées _ aucune des deux n’ayant constitué une réponse à l’autre : notamment la lettre (évoquée et décrite en son détail et plan de questions, aux pages 147 à 149) dans laquelle Hélène avait commencé à établir une liste de questions précises à propos d’une partie des disparus de leur famille Jonas, est demeurée hélas sans réponse aucune de la part de Marga ; comme j’ai commencé de l’indiquer moi-même en ma préface plus haut (à propos de l’importance cruciale des « voix« ), avant d’emboîter mon pas (à farcissures vertes) à celui de René de Ceccaty en sa lecture de Correspondance avec le Mur… Et cette correspondance _ envisagée seulement, et à peine entamée par ces deux lettres croisées demeurées hélas sans le moindre commencement de réponses mutuelles _ s’est _ d’un seul coup (celui de la mort soudaine de Marga) _ éteinte _ telle une flamme soufflée, la vie interrompue de Marga _, au moment _ même _ où elle naissait _ cette correspondance _, s’écrasant contre ce Mur, le Mur des Lamentations, celui du mont Moriah, qui donne son titre au livre _ mais il se trouve, aussi, que ce Mur des Lamentations de Jérusalem, n’est pas le Mur unique, où glisser, entre les pierres, quelques vœux, sur de petits papiers pliés, en vue de quelques divines réponses : par la vie même à venir ; car demeure encore toujours la ressource (magique, d’imageance, apprise par Hélène, dès 1940, au quatrième étage de la maison de la rue Philippe, à Oran, auprès du voisin pharmacien Monsieur Émile, quand des Cixous (ainsi qu’Omi Klein) logeaient aux troisième et second étages de cet immeuble, à Oran) ; la ressource magicienne d’imageance, donc, du mur verdoyant accueillant et nourricier de la page d’écriture ; avec ce qu’elle offre d’une écoute réciproque des voix de l’invisibilité, en une conversation à oser ouvrir et poursuivre continuer-suivre-développer, ainsi qu’Hélène s’en octroie les opérations depuis pas mal de temps maintenant en ses livres successifs... Sur ce mont _ Moriah _, Abraham _ le tout premier de l’Histoire retenue _, était prêt _ en signe d’absolue obéissance aux volontés de Dieu _ à sacrifier Isaac _ son fils. Mais son geste _ par l’Ange _ fut arrêté. Et ce geste, dans son suspens même, fut fondateur _ reste que je me demande qui donc se cache sous la figure cixoussienne du poète Isaac de Hélène, déjà disparu lui aussi, nous dit-elle ? En quoi fut-il, ou pas, cet Isaac poète, une des causes des réticences et retards (fatals pour la réception des réponses quémandées un peu trop tard à Marga), par rapport à d’autres nécessités ou urgences jugées alors prioritaires par Hélène, à entrer enfin en un peu plus réelle conversation que de brefs échanges téléphoniques, avec, tant qu’elle vivait en sa cent-sixième année, la toute dernière survivante des fratries Jonas d’Osnabrück, Marga Carlebach née Löwenstein, survivant trois ans encore (2016 / 2013) à sa « cousine-jumelle », Ève Cixous, née Klein? Ainsi qu’à entrer (trop tard ?) en conversation avec Jérusalem même ?..

    …

    …

    René de Ceccatty

    …
    …

    Suivra mon commentaire de lecture de Défions l’augure, lu juste auparavant,

    et qui m’a, lui aussi, ébloui !

    …

    …

    Et rendez-vous chez Mollat en janvier 2019,

    pour nous entretenir du volume prochain !!!

    …

    …

    Ce jeudi 7 juin 2018, Titus Curiosus – Francis

  • Un vrai grand livre est un palimpseste : Retour à Lemberg, « un livre sur l’identité et le silence » et « les lacunes laissées en nous par les secrets des autres »…

    Pour Annie,

    pour Lara,

    and, of course,

    for « Dear Philippe« ,

    …

    sur le merveilleux visage duquel

    rayonne le merveilleux sourire

    de son merveilleux grand-père Leon Buchholz,

    …

    tel qu’il est bien visible, ce merveilleux sourire,

    sur la photo de sa famille (Lemberg, ca. 1913)

    _ très heureusement conservée, à travers toules les vicissitudes ! Leon avait neuf ans, et était le seul à sourire ! _,

    à la page 47 du merveilleux Retour à Lemberg…

    …

    …

    …

    Quel immense livre,

    _ ce merveilleux Retour à Lemberg, de Philippe Sands _,

    vient faire, au final,

    la prodigieuse enquête _ de six années (de 2010 à 2016), et comportant chacune un retour (physique) de son auteur, Philippe Sands à Lviv-Lemberg-Lwow _

    entrelacée,

    entre les complexes _ et patientes : de très long souffle ! _ minutieuses reconstitutions des parcours de vie des juristes :

    Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16-8-1897 – Londres, 8-5-1960),

    Raphaël Lemkin (Ozerisko, 24-6-1900 – New-York, 28-8-1959)

    et Hans Frank (Karlsruhe, 23-5 1900 – Nuremberg, 16-10-1946) _ éminent juriste, en effet, lui aussi, et auteur-inspirateur des lois du Reich nazi, en plus d’avoir été l’avocat personnel de Hitler _,

    d’un côté

    _ et il faudrait presque ajouter à ces parcours de juristes (se frottant tous les trois à la question de savoir s’il existe ou pas des limites, et lesquelles, à l’absoluité de la souveraineté des États),

    la reconstitution, aussi (mais à venir, celle-ci !), du parcours de vie d’Otto von Wächter (Vienne, 8-7-1901 – Rome, 10-9-1949), qui lui n’était pas juriste, mais seulement avocat (il avait été le condisciple de Lauterpacht à la Faculté de Droit de Vienne à partir de 1919, une fois que, contraint de quitter Lwow parce que, à ce moment, assez bref, les étudiants juifs y avaient été proscrits de l’université, Lauterpacht s’était replié à Vienne, où il fut alors le disciple du très grand Hans Kelsen ; d’abord, von Wächter fut le meneur, à Vienne en juillet 1934, des nazis autrichiens qui assassinèrent le 25 juillet 1934 le chancelier Dolfuss ; ensuite, il fut atrocement efficace à Lemberg, à son poste de Gouverneur de Galicie, auquel il avait été nommé par Hitler lui-même le 22  janvier 1942, en son entreprise d’extermination (qui se voulait totale, pardon du pléonasme !) des Juifs de Galicie ; et cela jusqu’à sa propre fuite de Lemberg, à l’arrivée de l’Armée rouge, le 27 juillet 1944 ; l’enquête de reconstitution de ce brillant parcours meurtrier d’Otto von Wächter se poursuivant pour Philippe Sands, notons-le bien, puisque l’enquête sur ce personnage constitue la matrice du travail présent de son prochain livre…) _ ;

    et ce côté-là est le côté le plus accessible, déjà un peu balisé qu’il est par les curiosités des universitaires, historiens et historiens du droit, du monde entier

    _ mais Philippe Sands fouille plus loin et beaucoup plus profond, dans le devenir singulier, riche et moiré, des identités complexes, et, in fine, mal connues jusqu’ici , de ces trois  personnages, Lauterpacht, Lemkin et Frank, sur lesquels vient se pencher l’enquête merveilleusement fine et perspicace de son formidable livre _ ;

    …

    et, d’autre part, d’un autre côté,

    la plus malaisée reconstitution,

    face à la relative minceur _ et les lacunes ! _ des archives familales conservées, face aux difficultés à recueillir des témoignages des derniers vivants susceptibles d’apporter  quelque connaissance tant soit peu fiable et avérée sur un passé familial qui s’est considérablement éloigné ; et plus encore face à ce qu’avait été, sa vie durant, le mutisme intransigeant, quoique souriant (« C’est compliqué, c’est le passé, pas important« , page 39 _ et en français dans le texte ; Leon Buchholz a vécu quelques cinquante-huit ans à Paris : de janvier 1939 à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en 1997 ; il était devenu français ; et vénérait la France ! _), de Leon Buchholz lui-même,

    …

    la plus malaisée reconstitution, donc,

    du parcours de vie de Leon Buchholz (Lemberg, 10-5-1904 – Paris, 1997), le grand-père maternel de Philippe Sands

    _ d’autant plus qu’un tel mutisme n’était pas seulement sien, mais celui, partagé, de la plupart des membres de sa famille ; à commencer, et surtout, par le silence (et « le détachement« , écrit Philippe Sands, page 38), compliqué d’une étrange complète absence de rire, de l’épouse de Leon, Rita ;

    Rita, née Regina Landes (Vienne, 1910 – Paris, 1986), la grand-mère maternelle de Philippe ;

    Rita, « sortie de nulle part« , constate, page 61, Philippe Sands, au moment de leur soudain mariage, à Vienne, le 23 mai 1937 (Leon venait d’avoir trente-trois ans ; et Regina-Rita Landes, née en 1910, en avait vingt-sept ; soudain, car nul témoignage (ni ancien, ni présent), ni document écrit, n’apporte le moindre éclairage sur les prémisses de cette union ; pas une seule photo antérieure avec Rita : leur première photo ensemble est la photo officielle de leur mariage, et sur laquelle, remarque Philippe Sands, page 61, « ni l’un ni l’autre ne sourit en ce jour heureux« …) ;

    Rita, Regina Landes, donc, était « viennoise et autrichienne«  (page 61),

    tandis que Leon, lui, né autrichien à Lemberg en 1904, était devenu ipso facto polonais par le simple fait du Traité international avec la Pologne, signé le 28 juin 1919 (un « document connu sous le nom de « Petit traité de Versailles »« , page 111 ; un Traité qui avait pour but de garantir et assurer la protection (menacée) des minorités résidant sur le territoire de la Pologne ressuscitée ; l’ancienne Pologne avait été en effet dépecée une troisième fois, le 3 janvier 1795, par l’Empire de Russie, le Royaume de Prusse et l’Empire d’Autriche, qui s’étaient partagés la totalité de ses territoires ; la Galicie, avec sa capitale Lemberg, ayant été donnée à l’Autriche) ;

    et cela, en tant que natif, le 10 mai 1904, de cette ville qui, de Lemberg, autrichienne, venait de devenir Lwow, polonaise ; et alors même que, ayant fui Lemberg, prise par l’armée russe l’été 1914, Leon résidait depuis lors à Vienne, auprès de sa sœur aînée Gusta, qui y avait épousé l’année précédente, en 1913 donc, le viennois Max Gruber ;

    mais la famille de ces Landes, apprendra-t-on incidemment plus loin dans le livre, avait, elle aussi, des racines à Lemberg en Galicie…

    La mère de Rita, Rosa Landes, étant veuve, ce fut elle, ainsi que ses trois fils, Wilhelm (l’aîné, « dentiste de son état« , et père d’un petit Emil, né en 1933), Bernhardt (père d’une petite Susanne, née en 1932) et Julius Landes, les frères de Rita-Regina, qui, au début de l’année 1937, donc, « accordèrent la main de Rita à Leon«  (page 62) ; et « c‘était la nouvelle famille viennoise de Leon«  (page 62)…

    Comment Leon et Rita avaient-ils bien pu se rencontrer, à Vienne, se plaire, puis s’épouser ce 23 mai 1937 ?.. L’enquête de leur petit-fils Philippe, narrée dans le livre, fait chou blanc sur ce point ; et eux-mêmes n’en ont jamais rien dit non plus à aucun de leurs proches parents ou amis, du moins parmi ceux qui ont survécu et auraient pu en témoigner auprès de Philippe, ou de sa mère Ruth… Le mystère continue donc de régner ici.

    …

    Leon Buchholz, donc, le propre grand-père, adoré !!!, de l’auteur :

    …

    « un homme généreux et passionné,

    dont le tempérament fougueux _ voilà ! _ pouvait se manifester de manière brusque et inattendue« ,

    ainsi commence la présentation-portrait de son cher grand-père Leon, qu’entreprend, à la page 39, son petit-fils Philippe ;

    …

    qui poursuit _ lui qui, né le 17 octobre 1960, aura eu trente-sept ans au moment du décès de son grand-père en 1997 ; et chaque année le londonien Philippe Sands, de double nationalité française et britannique, venait passer quelques jours chez (ou avec) ses grands-parents français Buchholz, à Paris : il a donc eu le temps, sur la durée, de bien le côtoyer et le connaître, et l’apprécier, l’aimer… _ :

    …

    « J’ai beaucoup de souvenirs heureux,

    et pourtant l’appartement de Leon et Rita _ situé vers le milieu de la rue de Maubeuge, non loin de la gare du Nord, à Paris _ ne m’est jamais apparu comme un lieu joyeux _ voilà, et cela en très net contraste avec le tempérament « généreux et passionné«  du grand-père Leon ; soit une conjonction d’éléments de base de l’énigme du couple (de presque cinquante ans de durée : 1937 – 1986) de ses grands-parents, à élucider, pour leur petit-fils. 

    …

    Jeune garçon _ dans les années soixante _, j’en sentais _ de cet appartement _ déjà la lourdeur,

    une tension _ voilà… _ faite d’appréhension _ de quoi donc ? _

    et imprégnée du silence qui remplissait l’air _ mais les lieux parlent.

    …

    Je ne venais _ de Londres à Paris _ qu’une fois par an _ aux vacances _,

    et pourtant je me souviens _ tout spécialement _ de l’absence _ endémiquement pesante _ de rires » _ en ce lieu de vie des grands-parents Buchholz…

    …

    …

    et cela, donc, d’un autre côté,

    un côté forcément plus restreint et peu ouvert aux débats _ et c’est un euphémisme ! _, et d’abord à l’intérieur même du cercle des proches _ que ce silence devait avoir, semble-t-il, pour intention de protéger ! _,

    le côté, donc, de l’histoire intime _ un mot qui va se révéler crucial ! _ de la propre famille _ Buchholz – Flaschner – Landes – Gruber, etc. _ de l’auteur, Philippe Sands ;

    …

    et cela à travers aussi, et peut-être surtout, le parcours de vie (ainsi que les souvenirs _ tamisés et plus ou moins transmissibles en fonction des époques et de l’avancée en âge de chacun _ à propos de ses parents, Leon et Rita) de sa propre mère Ruth, née _ le 17 juillet 1938, à Vienne _ Ruth Buchholz ;

    …

    Ruth, au départ éminemment chahuté de Vienne _ le 22 juillet 1939 _, à l’âge d’un bébé de tout juste un an _ un an et 5 jours _, et voyageant en train de Vienne à Paris sans personne de sa famille pour l’accompagner, son père se trouvant déjà à Paris, et sa mère étant restée à Vienne : comment fut-ce possible ? C’est à peine croyable !.. Et pourquoi était-ce son père, et non pas sa mère, qui allait prendre en charge, et tout seul, isolé, à Paris, un enfant si petit ? Il y a assurément là de quoi s’interroger !

    …

    …

    Ce que résume bien le témoignage (pages 66 et 67), récent, je suppose, du cousin _ né à Vienne en 1933 _ Emil Landes _ chirurgien-dentiste de son état, comme l’était son père Wilhelm (le frère aîné de Rita), ainsi que l’ami d’enfance (l’expression se trouve à la page 499) à Londres, d’Emil, Allan Sands : le mari de Ruth et père de Philippe… _ :

    …

    «  »Comment Rita a-t-elle pu vivre à Vienne _ seule : sans son mari Leon, parti à Paris dès janvier 1939 (comment et pourquoi ?) _  jusqu’à la fin de 1941 ? » _ s’interroge Philippe. Son cousin _ en fait le cousin germain de Ruth _ Emil, qui _ lui _ avait quitté Vienne _ pour Londres avec ses parents _ en 1938 _ l’année de ses cinq ans _, ne se l’expliquait pas _ lui non plus, quand Philippe est venu, assez récemment, je suppose, au début de son enquête, peut-être en 2010, le consulter là-dessus. « C’est un mystère, et cela a toujours été _ mais depuis quand ? _ un mystère« , m’a-t-il dit doucement. Savait-il que Leon et Rita n’avaient pas quitté Vienne ensemble ? « Non. Ils ne sont pas partis ensemble ? » me demanda-t-il. Savait-il que Rita était restée à Vienne jusqu’à la fin de 1941 ? « Non » _ rien n’avait donc filtré de cela dans cette famille Landes non plus…

    …

    Et aussi :

    « Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont ton grand-père _ Leon _ s’est arrangé _ remarque bien intéressante : Leon était un homme aussi remarquablement discret qu’intelligent et courageux, au milieu d’effroyables menaces _ pour quitter Vienne« , me dit Emil, le cousin de Ruth.

    « Et j’ignore comment il a pu permettre à sa fille _ un bébé (juif, qui plus est !) de tout juste un an _ de quitter Vienne _ quant à cet exploit-là, l’enquête nous en apprendra davantage un peu plus loin : Leon était admirablement ingénieux ! et audacieux !

    Et Leon participa aussi, mais sans en faire état non plus, à la Résistance en France ; cela, il a fallu que son petit-fils le déduise de ses patientes et rhizomiques recherches, et de quelques témoignages qu’il est parvenu, avec un peu de chance aussi, à obtenir ; notamment à partir du décryptage d’une photographie d’un cortège lors d’une cérémonie en un cimetière : il s’agissait du cimetière d’Ivry-sur-Seine ; et c’était le 1er novembre 1944 ; Leon y figure juste derrière le général de Gaulle !.. (pages 86 à 88) _,

    ou comment ta grand-mère _ Rita, la tante d’Emil, et juive elle aussi… _ a pu s’échapper » _, Philippe découvrira plus tard que ce fut le 9 novembre 1941 : « le lendemain, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit à la dernière minute » : le caractère énigmatique de ce départ (au bon moment !) du Reich allemand de Rita, ne faisait donc que se renforcer… (ce sera à la page 74) ;

    tout cela, cependant, ce n’est pas frontalement que nous l’apprendrons ; nous devrons en rester à des suppositions à partir de quelques indices, principalement une série de photos, datant (mais il aura fallu aussi l’établir !) de l’année 1941, et conservées chez elle par Rita, d’hommes vêtus de Lederhosen (culottes de cuir) et de Weissstrüpfe (hautes chaussettes blanches) : « signe, je le sais maintenant, de sympathie pour les nazis. Dans un tel contexte, ces chaussettes prenaient une allure sinistre« , commente Philippe Sands, page 256 ; et d’hommes se tenant en la compagnie de Rita dans un jardin d’un beau quartier du centre de Vienne (voir la photo, page 256), au décisif chapitre V, L’Homme au nœud papillon, pages 245 à 258. Ce beau jardin viennois, Philippe Sands, l’ayant localisé, le visitera : il jouxte le splendide immeuble du 4 Brahmsplatz, où résidait cet homme au nœud papillon dont on peut voir la photo à la page 241. Ces photos ont été découvertes par Ruth, sa fille, « parmi les papiers de Rita, après sa mort en 1986 » ; et Ruth « les avait ensuite rangées avec celles de Leon _ décédé, lui, en 1997 _ dans un endroit où elles étaient restées durant une décennie« , avant que Philippe ne les découvre à son tour, en 2010, et cherche à les comprendre, en sa méthodique et minutieuse enquête, où le moindre détail devient un magnifique (et indispensable) indice (page 247). Fin de l’incise.

    …

    …

    Confiée par sa mère, Rita, à une étrangère, une anglaise, dont on commence par ne connaître que le nom, Miss Tilney

    _ un nom inscrit à la-va-vite sur le quai de la gare de l’Est, sur un petit bout de papier jaune (la photo de ce document se trouve page 159), griffonné probablement dans la perspective, pour Leon, d’un contact ultérieur _,

    la petite Ruth, née donc à Vienne le 19 juillet 1938, arrive à Paris, à la gare de l’Est, le 23 juillet 1939, à l’âge de tout juste un an, mais sans sa mère Rita, demeurée, elle, à Vienne ; Rita, quant à elle, ne retrouvera son mari Leon et sa fille Ruth, à Paris, qu’ »au début de l’année 1942 » (page 75), en pleine Occupation ; et alors qu’elle avait quitté le Reich _ ici demeure un trou spatio-temporel de deux mois, plutôt étrange … _ le 9 novembre 1941 : « le lendemain _ 10 novembre 1941, et par décision d’Adolf Eichmann _, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit _ ainsi _ à la dernière minute _ tiens donc ! Sa fuite fut, soit très chanceuse, soit préparée par une personne informée _ j’ajoute donc ici ce commentaire très parlant de Philippe Sands à la citation commencée de donner un peu plus haut ! Je ne sais pas _ écrit Philippe Sands, page 74 _ quand Rita arriva à Paris ni comment elle y parvint. Sur le Fremdenpass _ conservé par Rita en ses papiers _, il n’y avait ni tampon ni explication. D’autres documents confirment cependant qu’elle a bien retrouvé son mari à Paris au début de l’année 1942″ (pages 74-75)

    _ soit quasiment deux mois après son entrée, probablement par la Sarre, en France :

    « Le 14 août _ 1941, à Vienne _, on délivra à Rita un Fremdenpass, valable pour un an, lui permettant de voyager, de quitter le Reich et d’y revenir. Bien qu’elle fût enregistrée comme Juive, le tampon J rouge n’y figurait pas. Deux mois plus tard, le 10 octobre, la police de Vienne l’autorisa à quitter le pays, et elle partit pour Hargarten-Falck, dans la Sarre, à la frontière entre l’Allemagne et la France _ voilà.

    Le voyage devait avoir lieu _ elle le savait ! _ avant le 9 novembre. La photo du passeport montre une Rita terriblement triste, les lèvres serrées, les yeux pleins de pressentiment. J’ai trouvé une copie de cette photo dans les papiers de Leon ; Rita l’avait envoyée de Vienne à Paris. Au dos, elle avait inscrit : « pour ma chère enfant, pour mon enfant en or » (…) Avec, un peu plus bas, ce commentaire : « Pour quitter Vienne, Rita a dû bénéficier de l’aide d’une personne ayant des relations«  (pages 73-74). Fin de l’incise.

    …

    Et Rita, Ruth et Leon étaient juifs tous les trois…

    Leur survie à Paris sous l’Occupation nazie fut, elle aussi, forcément problématique ; comme l’avait été l’existence de Rita, juive, à Vienne, dans le Reich, au cours des trois _ très _ longues années précédentes : 1939-40-41 _ de séparation du couple qu’elle formait avec Leon…

    L’énigme à décrypter se précise peu à peu _ step by step.

    …

    …

    Qui est donc cette Miss Tilney

    qui s’est chargée de convoyer par le train de Vienne à Paris, la petite Ruth, ce bébé d’un an à peine, à son père Leon ?

    Cette énigme-ci sera résolue.

    …

    Mais d’autres au moins aussi étranges, et à multiples rebondissements, viennent vite s’y adjoindre et jalonner le somptueux récit palpitant de cette enquête tant historico-juridique qu’intimement familiale _ ces deux pans de la même quête entremêlés, croisés, alternés _, en ce merveilleux Retour à Lemberg

    …

    _ cf mes trois précédents articles d’approche, des 23, 29 et 31 mars derniers :

    «

    »

    » … _ ;

    …

    …

    je n’en suis qu’à ma troisième lecture de ce livre passionnant et si riche,

    et je découvre à chaque fois de nouveaux micro-détails

    avec de nouvelles macro-connexions à opérer

    _ en fonction de nouveaux éléments de contexte que je découvre, au fils du récit, et dont je prends de mieux en mieux conscience, par ces connexions mêmes, et dont je me souviens de mieux en mieux, aussi ; mais c’est cela, lire vraiment un texte, c’est-à-dire découvrir, parcourir et déchiffrer les couches successives de matériaux d’un palimpseste ; matériaux directement issus des vies des personnes dont sont observés à la loupe, comme ici, les parcours, et se découvrant, dès que l’on creuse un peu ; cela pouvant même se réaliser au corps défendant de l’auteur, et à son insu :

    …

    ainsi, par exemple, pourquoi le prénom du frère cadet (Marc) de Philippe, n’est-il jamais prononcé dans le livre, les deux fois que celui-ci est pourtant évoqué ? Cf à ce propos, la précision que Philippe Sands lui-même donne dans un article sien The Diary: Philippe Sands du Financial Times du 3 juin 2016 :

    …

    At an event in London earlier this week, it was a relief to reach the part where I could make a few remarks.
    I took the opportunity to express, very publicly, feelings of fraternal love towards my brother, who has put up with years of queries about obscure family memories for things I’ve written.
     
    Later, over dinner at nearby Fischer’s — where the Wiener schnitzel wins out over all competition — he thanks me for my nice words,
    then asks whether there was a particular reason he got no mention in the acknowledgments for my latest book.
    I want to set him straight, but am unable to do so after leafing through the relevant pages.
    Aghast, I immediately email my publishers with a corrective insert, extolling the virtues of “my brilliant brother Marc, the finest”.
    Knopf in New York replies, asking if he is my only brother. “This information affects whether to use restrictive or non-restrictive commas,” they explain. I take an instant decision not to consult our father.
    …
    Et pourquoi Marc Sands n’est-il pas, non plus, cité dans la liste pourtant apparemment exhaustive des Remerciements de l’auteur à tous ceux qui lui ont apporté une aide, si menue ait-elle été (parfois même un seul mot !), donnée aux pages 499 à 505 de Retour à Lemberg ?… Fin de l’incise _ ;

    …

    …

    chaque relecture apporte donc son lot de nouvelles connexions à essayer, comme autant de pistes s’offrant à explorer…

    …

    …

    Après le bref Prologue : Une Invitation (pages 23 à 33 = 11 pages),

    ainsi que le tout premier et très important _ fondamental et probablement principal ! _ chapitre I, Leon (pages 37 à 91 = 54 pages),

    …

    les chapitres impairs suivants, tous brefs,

    _ et que l’on aurait pu superficiellement penser ne constituer que des chapitres de transition, pittoresques et anecdotiques, afin de pimenter le récit principal, qui est celui de la grande Histoire _,

    sont consacrés à des personnages apparemment secondaires et fugaces _ ils ne réapparaîtront pas _, de témoins ou comparses _ probablement annexes… _ de l’intrigue familiale _ celle réputée a priori par nous secondaire _,

    soient les chapitres III : Miss Tilney de Norwich, pages 161 à 182 = 12 pages) ; V : L’Homme au nœud papillon (pages 245 à 258 = 14 pages) ; VII : L’Enfant qui est seul (pages 321 à 328 = 7 pages) ; et IX : La Fille qui avait choisi de ne pas se souvenir (pages 375 à 384 = 10 pages),

    chapitres qui constituent comme autant d’étapes de la démarche d’enquête familiale du petit-fils de Leon et Rita, quant au parcours de vie, notamment pendant la guerre et sous l’Occupation, de ses grands-parents…

    …

    …

    _ je pense ici à la très belle enquête d’Ivan Jablonka à propos du parcours de vie (et de mort ) de ses grands-parents paternels, en Pologne, puis à Paris (sous l’Occupation), en son passionnant Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus _ une enquête ; cf aussi, sur ce beau livre, mon article du 9 avril 2012 : »…

    …

    Et je pense aussi à l’enquête superbe, encore, et de par le monde entier, de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (le livre est paru en 2006 aux États-Unis, et en 2007 pour son édition française) ; cf mes deux articles des 8 et 9 juillet 2009 : «  et » ; rédigés suite à ma lecture du livre suivant de Daniel Mendelsohn paru en français, en 2009 (mais l’original était paru aux Etats-Unis en 1999), L’Étreinte fugitive…

    …

    Et aussi, forcément, à ce chef d’œuvre absolu que sont les travaux éblouissants de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs, volume 1 : Les Années de persécution 1933-1939, paru en 1997, et volume 2 : Les Années d’extermination 1939-1945, paru en 2008 ;

    précédé de son très beau Quand vient le souvenir, paru en 1978 ; et suivie de son merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie, paru en 2016 ;

    sur cette somme, cf mes deux articles en suivant des 16 et 29 septembre 2016 : «  et »…

    …

    Et sur l’histoire de la Galicie,

    consulter aussi l’admirable travail de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline ; et mon article du 26 juillet 2012 : « …

    …

    Cf aussi, à propos de ma rencontre avec le Père Desbois, le 31 janvier 2008, à Bordeaux, pour le colloque Les Enfants de la guerre, ainsi que ma lecture de son terrible Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par balles, ces articles du 12 novembre 2008 et du 9 juillet 2009 : « … ; et »…

    …

    Auparavant, j’avais lu, terrifié, eu égard au silence radical de mon père, né à Stanislawow le 11 mars 1914, l’impressionnant roman de Wlodzimierz Odojewki (Poznan, 14 juin 1930 – Piaseczno, 20 juillet 2016) Et la neige recouvrit leur trace, paru aux Éditions du Seuil, en 1973…

    …

    Un des premiers souvenirs de mon père, raconte ma mère (qui vient d’avoir cent ans le 11 février 1918 : quelles dates !), c’est celui de l’entrée des cosaques, sabre au clair, dans la cour de la maison de ses parents, à Stanislawow, en Galicie, au pied des Carpates ; sa mère Fryderyka (native de Lemberg, et fille de Sara Sprecher, de la famille Sprecher, de Lemberg…), ayant pu sauver à temps le petit Benedykt, traumatisé à vie… Au cours d’un épisode de ces guerres austro-russes d’alors ; j’en ignore la date…

    …

    Fin de cette longue incise bibliographique (et personnelle, aussi) ; et retour à Retour à Lemberg.

    …

    …

    Nous serions donc, de prime abord, tentés de recevoir ces brefs chapitres impairs comme faisant fonction de virgule, de pause, entre les principaux et gros chapitres _ les chapitres pairs _, parties prenantes, eux, d’un récit _ de portée universelle, lui _ de la grande Histoire, celui de la vie et de l’œuvre (mêlées), de ces deux grands juristes du droit international que sont Lauterpacht et Lemkin, ainsi que de la vie et de l’œuvre (de mort) du nazi important _ juriste de formation, lui aussi, et principal concepteur du statut juridique des lois du régime nazi ! et ce point est fondamental du point de vue du Droit… _, qu’est Hans Frank, un des principaux accusés (et condamnés) du procès de Nuremberg

    soient les chapitres II, Lauterpacht (pages 95 à 158 = 64 pages) ; IV, Lemkin (pages 185 à 242 = 57 pages) ; VI, Frank (pages 261 à 327 = 66 pages) ; VIII, Nuremberg (pages 331 à 371 = 41 pages) ; et X : Jugement (pages 387 à 440 = 54 pages) ;

    et juste avant le bref et tranchant Épilogue : Vers les bois (pages 441 à 453 = 13 pages).

    …

    …

    Ces chapitres impairs, presque anodins _ historiquement _ par rapport aux chapitres pairs de la grande Histoire, comportent de menus, mais décisifs éléments _ ou détails _ d’énigmes, se présentant, à chaque étape de l’enquête, comme un défi à résoudre, et se révélant bientôt, l’un après l’autre, comme autant de pièces-ressources successives de la résolution du puzzle familial _ dont pas mal d’éléments étaient, bien sûr, cachés, soigneusement tenus secrets par les uns et les autres, et pour divers motifs _ des Buchholz,

    …

    amenant,

    sinon toujours la pleine résolution frontale des étrangetés et énigmes (aux éléments se clarifiant pas à pas) _ l’auteur, en très fin avocat qu’il est, répugne à asséner de massives résolutions au lecteur, préférant laisser celui-ci mariner un moment dans ces bizarreries et difficultés à s’orienter au sein de ce qui se révèle peu à peu, en effet, un puzzle ; puis se faire lui même, à partir du dossier d’éléments d’abord épars, puis assemblés peu à peu et réunis par l’auteur, ses propres conclusions de lecteur, d’autant mieux assertées ainsi, et alors, en ce processus de découverte progressive par lui-même ! _,

    du moins, de quoi se faire une idée un peu approchée _ mais sans trop lourdement y insister, de la part de l’auteur : un très filial respect demeure aussi très présent, quand la compréhension finit par se faire jour ! _ de ce que cachaient des secrets longtemps tus _ car trop douloureux à porter à une lumière trop vive _ et donc tenus floutés, laissés plutôt à esquisser, à un peu de distance et en arrière-plan ;

    et dont quelques très menus signes-détails seulement affleurent, laissés, avec infiniment de pudeur et de délicatesse, à peine perceptibles, et dans les blancs du discours (ou dans des gestes ou expressions du regard surpris au vol) plutôt que dans des paroles explicites et nettes ;

    comme en témoignent, si l’on y prête bien attention, les mots de commentaire contenus, mais fermes cependant et pleinement assumés, de la nièce de Leon, Herta Gruber-Peleg, à Tel-Aviv (« ni surprise, ni choquée« , commente la scène Philippe Sands, page 383) ;

    et plus encore, bien sûr, le « sourire entendu » (page 384) sur le visage de Ruth, la mère de l’auteur, se souvenant de sa propre rencontre en Californie _ dans les années 70, m’a précisé de vive voix Philippe Sands _, avec Max, l’ami de jeunesse viennois de son père…

    _ Ruth s’est mariée jeune, elle avait 18 ans, en 1956, à un londonien, Allan Sands, le meilleur ami de son cousin Emil Landes, immigré à Londres, à l’âge de cinq ans, en 1938 ; Allan et Emil, amis d’enfance, ont tous deux été étudiants en dentisterie, puis chirurgiens-dentistes… Et à l’instant où j’écris cela, je m’aperçois que le nom de Sands est comme pré-inscrit dans celui de Landes.

    …

    …

    Pas mal d’humour, riche d’amour et de générosité, dans cette discrétion subtile et délicate, est assurément bien là, présent, chez les Buchholz, et à travers les générations qui se succèdent : Leon, Ruth, Philippe _ et maintenant les enfants de Philippe Sands et Natalia Schiffrin.

    …

    Rien n’est ici trahi, 

    du moins pour ce qui concerne les actes de Leon, dont certains héroïques : je veux parler ici d’actes de Résistance, durant les années d’Occupation, à Paris, même si rien n’en sera vraiment précisé, ni a fortiori étalé par lui-même _ et pas davantage dans le récit que s’efforce d’en recomposer très filialement ici, son petit-fils Philippe…

    …

    Il s’agit de l’infatigable travail de Leon à l’UGIF, l’Union Générale des Israelites de France

    _ dont le récit est rapporté aux pages 82-83, avec aussi cet épisode : « Brunner _ nommé à Paris le 9 février 1943, afin d’intensifier le processus de déportation des Juifs de France _ s’étant personnellement rendu dans les bureaux du 19 rue de Téhéran _ de l’UGIF _ pour superviser les arrestations, Leon lui avait échappé en se cachant derrière une porte » ; récit transmis à Philippe par sa chère tante Annie, qui le tenait de son mari, Jean-Pierre, le frère cadet (1947 – 1990) de Ruth _ ;

    …

    ainsi que de ses liens avec les Résistants du groupe Manouchian, membres des MOI, les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’Œuvre Immigrée

    _ rapportés aux pages 87-88 : « Un membre de l’affiche _ l’affiche rouge d’Aragon, rendue célèbre par la chanson de Léo Ferré _ m’était familier _ rapporte Philippe Sands, page 88 _, Maurice Fingercwajg, un Juif polonais de vingt ans. Je connaissais ce nom : Lucette, une amie de ma mère avec qui elle allait à l’école tous les matins après la fin de l’Occupation, avait épousé Lucien Fingercwajg, le cousin du jeune homme exécuté. Le mari de Lucette m’a appris plus tard que Leon avait eu des contacts avec le groupe _ voilà _, mais il n’en savait pas davantage. « C’est pour ça qu’il est parmi les premiers dans le cortège du cimetière d’Ivry », m’a dit Lucien » _ dans ce cortège, Leon se trouve juste derrière le général de Gaulle, sur une photo (page 87) prise le 1er novembre 1944 à Ivry : « De Gaulle avait visité le Carré des Fusillés, le mémorial des combattants résistants exécutés par les Allemands pendant l’Occupation » (page 86) ; une photo que Leon avait conservée en ses papiers, et « la première que j’ai vue dans le salon de ma mère avant le voyage pour Lviv« , l’été 2010, indique Philippe Sands, à la recherche passionnée, désormais, de toute ce qu’avait eu à surmonter, en sa vie, ce grand-père adoré, depuis son départ de Lemberg…

    …
    …

    Rien n’est trahi.

    Tout au contraire ; une parfaite piété filiale _ Leon n’appelait-il pas Philippe « mon fils  » ? (page 39) _ vient, et toujours discrètement, s’accomplir.

    …

    Et par ce lumineux livre-tombeau

    à son grand-père,

    le petit-fils fait pleinement droit à ce que fut la vérité profonde de la vie de Leon…

    …

    Halleluiah !

    …

    …

    Le second exergue, à la page 10, du livre,

    en l’occurrence, et en tout premier lieu, une extraordinaire citation des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok, extraite de L’Écorce et le noyau _ à la page 427 de l’édition dans la collection Champs des Éditions Flammarion _ :

    …

    « Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter _ voilà ! _,

    mais les lacunes _ fantômales _ laissées en nous _ sans que nous, qui les subissons, y puissions, du moins tout d’abord, grand chose ! _ par les secrets des autres« 

    _ sur ces lacunes mêmes, cf mes articles des 16 et 17 juillet 2008, à propos de Jeudi saint, de Jean-Marie Borzeix : «  et »… _ ;

    …

    …

    ainsi que,

    et un peu plus loin, à la page 12 de la Préface à l’édition française du livre _ et seulement elle ! Et le titre français de ce récit d’enquête, Retour à Lemberg, me semble, aussi, bien plus parlant que le titre originel East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity », en déplaçant l’accent à la fois sur le lieu parfaitement identifiable de la ville de Lemberg-Lviv (un carrefour de tensions toujours très vives pour notre Europe, et face à la Russie), et sur la très concrète démarche d’enquête (avec d’inlassables « retours » physiques de l’auteur qui y poursuit très concrètement ses recherches autour d’Otto von Wächter), plutôt que sur la question plus théorique (même si elle est, bien sûr, très importante !), de la genèse des concepts du Droit international ; et même si les enjeux d’application de ces derniers, surtout, sont, plus que jamais en 2018, considérables ! pour une plus effective démocratie, on n’y insistera jamais assez… _,

    …

    la double expression suivante :

    …

    « Retour à Lemberg est un livre sur l’identité et le silence _ résume ainsi splendidement ce qui en fait le principal et l’essentiel, Philippe Sands !

    Et nous découvrirons, peu à peu, qu’il s’agira aussi, fondamentalement (même si ce n’est pas théorisé par l’auteur), de la formation et du devenir des identités personnelles, toujours potentiellement ouvertes et dynamiques, perçues et appréhendées, ici, à travers celles des principaux protagonistes (surtout Leon, Lemkin et même Frank ; un peu moins Lauterpacht ; mais même aussi l’identité plastique de la personne de l’enquêteur-narrateur lui-même, par rapport, notamment, à l’identité ressentie plutôt que consciemment connue, de son grand-père, Leon… ; et sa merveilleuse capacité de sourire et de presque tout surmonter…) ; même si parfois, voire souvent, il arrive à certaines, ou même à la plupart, de ces identités en mouvement de ces personnes-personnages de Retour à Lemberg, de se fermer, puis demeurer, fixement, refermées (névrotiquement), faute, alors, d’assez de capacité dynamique et dynamisante de plasticité et de ré-ouverture, ou résilience, en elles, ces identités personnelles… Savoir rebondir… Et ces enjeux-là de plasticité et dynamisme de nos identités, nous concernent, bien entendu, chacun et tous, sans exception ! ; et cela aussi en fonction, forcément, des contextes (sociaux et culturels : complexes et mouvants, eux aussi ; et cela sein de l’Histoire générale, qui nous porte et emporte ; parfois nous soulève, et parfois nous pèse, ou nous engloutit et détruit), à commencer par les comportements et réactions des autres, et des autres en groupe (un phénomène auquel Raphaël Lemkin est particulièrement sensible ; lire ou relire ici, aussi, le Masse et puissance d’Elias Canetti, un autre contemporain (1905-1994) important de cette Europe centrale…) ; de ces autres auxquels notre moi a l’occasion, d’abord, et occasion positive, de plus personnellement s’identifier et former, subjectiver (cf par exemple le processus d‘introjection de Mélanie Klein), mais aussi, d’autres fois, de parvenir à se déprendre, se libérer, s’extirper d’une emprise nocive, névrotique, ou perverse… Etc. _ ;

    …

    mais c’est aussi une sorte

    _ à la John Le Carré (par exemple dans le sublime Comme un collégien) ; et il se trouve, en plus, que John Le Carré est un voisin et ami, à Londres, de Philippe Sands... _

    de roman policier

    …

    _ c’est-à-dire une patiente et très déterminée enquête, à passionnants rebondissements, obstinément menée par l’auteur (qui nous la détaille _ et l’attention au moindre des détails est en effet capitale ! _, en presque la moindre de ses démarches, et nous y fait participer ainsi, magnifiquement !) au cours de six années de déplacements de par le monde (et à Lemberg et Zolkiew, en Galicie, désormais ukrainienne, tout particulièrement),

    à rechercher et décrypter de très nombreux documents d’archives qu’il fallait d’abord repérer et dénicher (sans rien laisser passer d’important…), rassembler et réunir, comparer et connecter entre eux, pour parvenir, ainsi mis en rapport, à les faire vraiment parler ! Et parler implique toujours un contexte (hors-champ : à impérativement éclairer), ainsi qu’une adresse (à des personnes déterminées, spécifiquement motivantes…) ; et la pratique plurivoque de son métier d’avocat a bien aidé Philippe Sands en ces diverses tâches d’enquêteur-décrypteur, puis auteur-compositeur de son récit !

    …

    Et s’efforcer, plus encore urgemment, de recueillir, à contresens du temps filant à toute allure des horloges biologiques des vies

    _ « But at my back I always hear

                Time’s wingèd chariot hurrying near« ,
    s’exclamait To his coy mistress le poète Andrew Marvell… _ ;
    …
    et s’efforcer de recueillir tant qu’il est temps, et en sachant aussi à l’occasion les provoquer, d’irremplaçables témoignages (parfois d’un seul mot !), quand est en train de s’achever, pour ce qui concerne les exactions de la Shoah principalement, ce qu’Annette Wiewiorka a nommé l’« ère du témoin«  (cf son livre de ce titre) ; mais, cela, pas seulement à l’égard de meurtres de masse ; cela peut concerner aussi les menues existences les plus privées, certaines expériences les plus intimes, en la singularité la plus discrète ou secrète, des rapports les plus personnels des individus, à d’autres, avec d’autres, avec certains autres, qui leur sont chers, ou qui veulent leur peau !.. Les affaires de l’intimité peuvent elles aussi se dérouler sur des fonds de violence, aussi bien dans le déchaînement de leur effectivité objective que dans le vécu le plus inquiétant ou affolant de leurs ressentis _
    …

    mais c’est aussi une sorte de roman policier

    à double entrée :

    …

    la découverte des secrets de ma propre famille _ autour des liens affectifs noués, et plutôt en secret, à Vienne, par son grand-père Léon, d’une part, et sa grand-mère Rita, d’autre part (chacun de son côté) ; et ce seront bien là les clés de l’énigme familiale du couple (un peu atypique, au final, mais peut-être pas tant que cela…) des grands-parents Buchholz… _, d’une part,

    …

    et, d’autre part, l’enquête de l’origine _ ou plutôt de la genèse… _ personnelle _ de la part, cette fois, des deux inventeurs de ces concepts décisifs du droit international contemporain, à partir de 1945 : Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin _ de deux crimes internationaux _ ou plutôt de leur dénomination et surtout détermination juridique officielle ; mais il fallait, bien sûr, et extrêmement précisément, les déterminer ! _ qui m’occupent _ lui, Philippe Sands _ dans ma vie professionnelle _ d’avocat spécialisé plaidant en ces matières dans des procès on ne peut plus effectifs _ au quotidien,

    …

    le génocide _ le néologisme a été créé de toutes pièces par Raphaël Lemkin, qui le propose pour la première fois en son livre Axis Rule in Occupied Europe, achevé de rédiger le 15 novembre 1943 (page 231), et publié un an plus tard, en novembre 1944 (page 235) _

    …

    et le crime contre l’humanité«  _ avec Hersch Lauterpacht (dont le livre An International Bill of the Rights of Man parut, lui, en juin 1945), René Cassin, qui fut le principal concepteur (dès ses années de la France libre, à Londres, auprès du général de Gaulle), puis rédacteur principal de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; René Cassin, donc _ dont je suis un ami de la famille, et d’abord de son neveu Gilbert Cassin _, en partage la paternité de conception et dénomination ; mais Hersch Lauterpacht était, lui un juif de Galicie, devenu, aussi, à Cambridge, un très pragmatique britannique ; alors que René Cassin préfère lui, en bon français qu’il est, et à Londres, auprès du général de Gaulle, raisonner et agir en termes de principes universels… Mais leur profond souci et le plus effectif possible du Droit, est bien le même…

    …

    …

    Philippe Sands précisant alors :

    …

    « Au lecteur de décider

    si l’enchevêtrement _ dans la (très heureuse !) rigoureuse alternance des chapitres impairs concernant les Buchholz, et pairs concernant les grands juristes, Lauterpacht et Lemkin, puis Frank et le déroulé du procès de Nuremberg (un grand merci, ici à Victoria Wilson, son « éditrice parfaite : attentive, aimante et sceptique, elle n’a cessé de me vanter les mérites de l’écriture lente, je lui en suis très reconnaissant« , page 505)  _ de ces deux histoires _ toutes deux passant par cette même cité de Lemberg-Lwow (aujourd’hui Lviv), et à des moments qui les concernent, directement ou indirectement, chacun et tous, et sous la pression tragique des mêmes causes ! _, n’est dû _ ou pas _ qu’au hasard

    _ ou bien, plutôt, et aussi !, à quelque(s) conjonction(s) de facteurs personnels (d’identité et subjectivation) communs prégnants, liés certes au lieu et au moment, et aux milieux, menaces et actions armées d’autres (= les autres, en groupes surtout ; et c’est là-dessus qu’insiste Lemkin pour l’incrimination de génocide, que, lui, identifie à partir du modèle de l’exemple arménien de 1915 (pages 194-196…) ; mais aussi, peut-être, à d’autres facteurs plus personnels et intimes, voire singuliers (et facteurs puissants de notre identité ! ou identification…), pouvant être, aussi, lourds de violences, et déjà de menaces, qui y interviennent, là encore, plus ou moins directement ou indirectement, de la part surtout, il est vrai, de groupes… C’est que « nul homme n’est une île«  ! selon l’expression de John Donne. Et c’est fondamentalement au sein même des échanges avec les autres (à commencer par celui de la parole, en l’apprentissage de la langue, puis de toute la culture… ;  ainsi que des regards), mais aussi de tous les autres signes, y compris corporels et les moins conscients, avec nos proches, d’abord (puis d’autres ; qu’il faut apprendre à apprivoiser ; et avec lesquels s’accorder plus ou moins…), que nous, humains, nous formons et forgeons peu à peu, et continûment, notre identité de personne-sujet (qui est ainsi ouverte, et non pas fermée)… Et sur cette articulation-là, Philippe Sands, avec une très grande humanité et merveilleuse délicatesse, creuse loin et profond, et profondément juste, en son balancement très mesuré entre le poids de ces divers facteurs d’identification...

    Et, de plus, et encore, nous sommes ici sur le terrain de droits (et pas de simples faits bruts) : de droits (à revendiquer et soutenir) à faire naître et apparaître d’abord, délimiter et faire reconnaître, d’abord théoriquement et en droit positif, puis à faire entendre, respecter et protéger très effectivement, sur le terrain, cette fois, quand d’autres les bafouent et les violent ! Et osent théoriser sur ces abus, tel le Calliclès du Gorgias de Platon, ou tel Carl Schmitt : un cran philosophique au-dessus du médiocre Hans Frank… Cf aussi le riche Masse et puissance, d’Elias Canetti…

    Et au passage, nous pouvons comprendre le conseil de Léon à son cher petit-fils Philippe (page 38 : « Leon m’encouragea à faire du droit« ), c’est-à-dire consacrer sa vie professionnelle la plus effective au Droit, et la défense vigoureuse et argumentée, la plus concrète, des droits… Cf aussi, plus tard, et à la page 437 : « Leon était ravi de mon choix de carrière« … Mais, ici, et cette fois avec son œuvre d’auteur, et auteur de ce si éloquent Retour à Lemberg, Philippe Sands donne encore beaucoup plus d’ampleur à la mission reçue de son cher grand-père. Et c’est très émouvant.

    …

    Le sens des faits _ avec la lucidité et la clairvoyance qui le conditionnent, ce crucial et fondamental « sens des faits« … _

    et les détails (le diable, nous le savons, sait s’y cacher ! mais c’est aussi là qu’il se fait démasquer !) _ de ce voyage qui va d’Est en Ouest et retour

    _ (East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity » est le titre originel anglais de ce Retour à Lemberg… : East West Street étant la traduction anglaise du nom polonais de la rue principale de Zolkiew, berceau de la branche maternelle, les Flaschner, de la famille de Leon Buchholz (mais la maison des Lauterpacht, les parents de Hersch, se trouvait dans cette même rue de Zolkiew !) ; une rue qui s’est appelée, à diverses périodes de domination germanophone : autrichienne, puis allemande-nazie, LembergerStrasse…  _

    est _ en partie au moins _ une affaire personnelle » _ et cela, déjà, pour chacun des protagonistes de ce récit : les juristes-concepteurs, qui sont aussi de très pragmatiques acteurs des nouvelles conceptions du Droit international, à la création duquel ils ont décisivement contribué alors ; les traqueurs-prédateurs nazis ; et les traqués et victimes (quelques uns parvenant à en échapper, mais la plupart des autres, pas), juifs surtout…

    Et c’est un immense mérite de ce livre qu’est Retour à Lemberg, que de réussir à nous faire approcher, encore une fois avec une extrême délicatesse, ces facteurs personnels et intimes, d’identité, profondément « humains« , jusque dans les amours un peu compliquées et chahutées, de certains, et même de la plupart, des protagonistes pris ici comme objets d’analyse fouillée en cette enquête extrêmement minutieuse, même un Hans Frank ; tous impliqués, à divers degrés, et ne serait-ce que dans leur famille, dans les violences et soubresauts annexes de l’Histoire collective ; sous les regards réels (ou potentiels) d’autres, des autres, ainsi que de groupes se conglomérant (cf, par exemple, ici, le Masse et puissance, d’Elias Canetti) ; afin de mieux comprendre la part de ces facteurs humains et inhumains, tant dans les comportements effectifs que dans les jugements sur eux…

    …

    …

    Bien sûr,

    au départ de l’enquête menée par Philippe Sands ici,

    il y a cette invitation universitaire _ au printemps 2010 : l’Ukraine indépendante (et surtout sa partie le plus occidentale, la Galicie et sa ville principale, Lviv) s’ouvrait alors un peu à l’Europe de l’Ouest… _ faite à l’avocat de droit international spécialisé en affaires de génocides et de droits de l’homme qu’il est

    _ et qui découvrira la ville de Lviv à la toute fin du mois d’octobre 2010, et y prononcera sa conférence dans la salle même où se trouvèrent, étudiants, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin durant le cursus de leurs études de droit (de 1915 à 1919, page 104, pour Lauterpacht ; et de 1921 à 1926, page 192, pour Lemkin) ; de même que se trouva, aussi, dans cette même salle, Hans Frank, pour un fameux discours prononcé là le samedi 1er août 1942 (pages 293 à 295, avec deux photos) : « c’était l’anniversaire de l’incorporation de Lemberg dans le Gouvernement général _ que dirigeait Hans Frank _, comme capitale du Distrikt Galizien, germanisé depuis peu _ à partir de l’été 1941, et le déroulé de l’opération Barbarossa. (…) Le principal objectif de Frank était de restaurer _ à son profit de Gouverneur Général de (toute) la Pologne occupée _ un régime civil sous la houlette ferme _ et c’est un euphémisme ! _ du gouverneur _ de Galicie, à Lemberg _ Otto von Wächter… » _ son subordonné ; page 291 _, 

    par la Faculté de Droit de l’Université de Lviv, et à propos des conceptions nouvelles, depuis 1945-46 _ et le procès de Nuremberg _ de ce droit.

    …

    …

    Mais, ce qu’ignorent encore, ce printemps 2010 de leur invitation, les instances invitantes de Lviv,

    c’est que, d’une part, les deux inventeurs de ces concepts, Hersch Lauterpacht (1897 – 1960) et Raphaël Lemkin (1900 – 1959), sont tous deux étroitement liés à leur ville de Lviv

    _ Lauterpacht est né à la très proche Zolkiew (LembergerStrasse) le 16 août 1897, et gagna Lemberg, avec ses parents, en 1910, afin d’y faire ses études (dont le début de celles de droit, à l’université, de 1915 à 1919 ; en 1919, pour causes de mesures antisémites polonaises à l’université, il dut partir pour Vienne afin d’y poursuivre et terminer ces études de Droit : auprès du grand Hans Kelsen) ; mais ses parents continuaient, eux, de résider à Lwow (où ils y furent raflés, en août 1942, pages 144-145) ; quant à Lemkin, lui est venu à Lwow, en octobre 1921, afin d’y faire, lui aussi, ses études de droit : la prohibition des éudiants juifs de 1919 avait alors cessé, du fait de l’application du Traité des droits des minorités ; et dont il sortit diplômé le 20 mai 1926 _,

    …

    mais, mieux encore,

    les invitants ignoraient aussi, et d’autre part, que leur invité, l’avocat londonien Philippe Sands (né à Londres en 1960, y vivant, y exerçant son métier d’avocat et d’enseignant à l’université, ainsi qu’y résidant toujours),

    avait lui aussi de très étroits liens avec la ville de Lviv _ des liens familiaux et culturels (juridiques !), même si ces liens étaient encore assez vagues pour lui-même, à ce moment d’octobre-novembre 2010 : son grand-père Leon, en effet, ne lui avait pas dit un mot, pas plus du détail de ses dix années de petite enfance passées à Lemberg (de sa naissance, le 10 mai 1904, à son départ de la ville, au mois de septembre 1914, fuyant les armées russes) que du détail des vingt-quatre années suivantes de sa jeunesse passées à Vienne (de son arrivée chez sa sœur Gusta Buchholz-Gruber, en septembre 1914, à son départ (tout seul !) pour Paris et la France, au mois de janvier 1939).

    …

    puisque son grand-père maternel, Leon Buchholz (1904 – 1997), lui aussi, était né à Lemberg (le 10 mai 1904), y avait vécu (jusqu’en septembre 1914, et sa fuite vers Vienne), et y était revenu, à Lwow _ la Lemberg autrichienne étant alors devenue polonaise _, à l’été 1923 : c’était, à ce moment, afin, d’une part, de disposer _ du fait du Traité des minorités imposé par les Alliés, le 28 juin 1919, à la Pologne renaissante _ d’un passeport polonais _ qui lui était désormais nécessaire, en tant que né en Galicie ; et qui, d’une certaine façon, bien plus tard le sauvera des Nazis (quand il sera considéré, sur la foi de tels papiers, non pas comme juif autrichien, mais simplement apatride : sans mention, à l’encre rouge sur ces dits papiers, de sa judéité !)… _, et, d’autre part, de rendre visite à ses cousins Flaschner _ du côté de sa mère, Malke, née Flaschner _, à Zolkiew

    _ et c’est cet été 1923-là, que Leon aurait pu croiser à Lwow, et Raphaël Lemkin qui effectivement y étudiait ; et même, peut-être, Hersch Lauterpacht, qui certes y avait cessé d’étudier l’été 1919 (où, pour contourner les mesures anti-juives prises alors à l’université de Lwow par les toutes nouvelles autorités polonaises, il avait dû gagner Vienne pour pouvoir y achever sa formation de juriste, auprès du grand Hans Kelsen) ; qui s’était marié (à Vienne, le 20 mars 1923) ; et qui, le 5 avril suivant, avait rejoint l’Angleterre pour occuper bientôt, en octobre, un poste de professeur de droit qui lui avait été offert, à Londres ; mais Hersch Lauterpacht aurait pu venir à Lwow depuis Londres, rendre visite à ses parents, qui continuaient, eux, et continuèrent de résider à Lwow ; ainsi que son frère David, et sa sœur Sabina, et leurs époux respectifs : Ninsia, pour David, et Marcele Gelbard, pour Sabina ; et leurs filles : Erica, pour David Lauterpacht, et Inka, pour Sabina Gelbard,… En 1945, de toute cette famille Lauterpacht résidant à Lwow-Lemberg-Lviv, n’aura survécu que la seule Inka Gelbard (nièce de Hersch) ; tous les autres avaient été assassinés…

    …

    Leon, lui, ne reviendra plus jamais à Lwow.

    …

    Après Vienne, c’est la France et Paris qu’il gagnera, en janvier 1939 ; et pour toujours :

    devenu français, Leon adorait la France ;

    et au fils qui lui naîtra le 3 janvier 1947, il choisira pour prénom Jean-Pierre

    _ et au passage je note que le fils aîné de Philippe Sands a été prénommé, en 1995, Leo JP…

    …
    …

    L’art de la recherche _ en quelque domaine que ce soit _, comme celui de la réalisation d’une œuvre à accomplir, nécessite de prendre l’initiative de concevoir _ Sape audere !, telle est la devise des Lumières, comme le proclame bien haut Emanuel Kant, en son indispensable Qu’est-ce que les Lumières?, en 1784 _ et de faire, en procédant à de fécondes connexions :

    rien n’est ici simplement subi passivement, ou reçu de l’extérieur ; pas davantage qu’isolément, non plus.

    …

    Et dans les rapports du sujet cherchant, et créant, à son réel environnant,

    il ne s’agit jamais, en rien, de simples coïncidences purement circonstancielles et extérieures, étrangères aux personnes _ et à la personnalité même, singulière _ du chercheurs et créateur.

    …

    Surtout quand viennent interférer, comme ici, des jeux meurtriers et à très grande échelle, de chats et souris entre traqueurs et traqués, bourreaux et victimes :

    …

    ainsi,

    et à côté de bien d’autres _ presque tous, à vrai dire ! _ de leurs parents,

    la mère de Leon, Malka Buchholz, née Flaschner, est assassinée à son arrivée sur la rampe de Treblinka, au bout de la Route vers le paradis, au mois de septembre 1942 (page 360) ;

    quand la mère de Rita, Rosa Landes, venait, moins d’une semaine auparavant, le 16 septembre 1942, de mourir d’épuisement à Theresienstadt (page 76)…

    …

    Malka, Rosa : deux des arrière-grand-mères de Philippe Sands ;

    Treblinka, Theresienstadt : deux des grands sites d’assassinat des Nazis…
    …

    ..

    Ce en quoi, pour ce qui concerne au moins les bourreaux,

    le moment (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946) du procès de Nuremberg

    allait se révéler décisif, face à la phénoménale mauvaise foi persistante et endurante de la plupart de ces prédateurs attrapés, capturés, et désormais maintenus, à leur tour, dans une nasse, à Nuremberg ;

    …

    tel Hans Frank

    _ quant à son subordonné direct, Otto von Wächter, éminent résident de Lemberg en tant que Gouverneur de la Galicie nommé par Hitler lui-même (le 22 janvier 1942), et terriblement efficace en l’extermination de ses Juifs, il réussit à fuir l’avancée de l’Armée rouge quand celle-ci, lors du reflux de la Wehrmacht hors de l’Union soviétique, vint s’emparer de Lemberg, le 27 juillet 1944 ; Wächter parvint, lui, à échapper, du moins provisoirement, au châtiment : il put se réfugier à Rome, où il bénéficia de hautes protections ecclésiastiques… jusqu’à sa mort, à Rome, le 10 septembre 1949, semble-t-il.

    …

    …

    Outre son passionnant film The Nazi legacy : what our fathers did, réalisé avec l’étroite collaboration _ et participation à ce documentaire _ de deux fils de bourreaux nazis, Niklas Frank et Horst von Wächter (tous deux nés en 1939),

    …

    le présent travail en cours de Philippe Sands, et grâce à la vaste documentation _ familiale _ que lui a généreusement fournie Horst von Wächter, concerne, justement, le parcours de vie entier (décès compris, à Rome), d’Otto von Wächter, éminent et singulier citoyen de Lemberg…

    …

    …

    L’œuvre d’écrivain-chercheur de Philippe Sands se poursuit donc, à côté de son travail d’avocat en droit international spécialisé dans les crimes de génocide et d’atteintes aux droits de l’homme : passionnante, en sa quête de vérité, comme en sa très profonde _ et empreinte de la plus grande délicatesse _ humanité.

    …

    …

    Mais je voudrais m’attacher au plus émouvant _ et touchant _ de tout,

    même, peut-être, par rapport aux combles de l’horreur que furent les massacres d’extermination _ Shoah par balles, chambres à gaz, etc. _ :

    …

    le portrait si délicat par Philippe Sands de son bien aimé grand-père Leon Buchholz,

    …

    via, ici,

    …

    _ et entre autres assez rares témoignages désormais disponibles, à partir de novembre 2010 (début de cette enquête), quant au passé viennois de Leon, entre 1914 et 1939, puisque c’est sur ce passé viennois-là que vient se focaliser, à ce stade de sa recherche, la curiosité de son petit-fils, afin de mieux comprendre ce qu’a pu être en vérité le couple assez étrange qu’ont formé ses grands-parents Leon et Rita, disons entre leur mariage « célébré le 23 mai 1937 au Leopoldstempel, une belle synagogue de style mauresque, la plus grande de Vienne » (page 61), et la naissance de leur second enfant, Jean-Pierre, à Paris, le 3 janvier 1947 _

    …

    via, ici, donc,

    le témoignage « viennois« ,

    obtenu par Philippe Sands « dans une maison de retraite avec une belle vue sur la Méditerranée, non loin de Tel Aviv » (page 376), en 2012 _ à au moins soixante-quatorze ans de distance (entre 1938, son départ de Vienne, et 2012, ce jour de leur rencontre à Tel-Aviv) _, de la cousine Herta, âgée de 92 ans,

    une des nièces de ce grand-père Leon _ puisque Herta Peleg, née Gruber, est la seconde des filles (après sa sœur Thérèse-Daisy, née en 1914, et avant sa sœur Edith, née en 1923) de Gusta Buchholz (la sœur aînée de Leon) et son mari Max Gruber ; et témoin potentiel privilégié, du fait que c’est chez Gusta et Max Gruber (qui venaient de se marier en janvier 1913), que vinrent se réfugier, l’été 1914 à Vienne, Leon et sa mère Malka, quand Lemberg fut prise et en partie dévastée par l’armée impériale russe.

    …

    …

    Herta Peleg :  « la fille qui avait choisi de ne pas se souvenir« ,

    ainsi qu’elle-même l’affirme à Philippe Sands, le fils de sa cousine Ruth, à la page 380 :

    …

    …

    « Je veux que tu saches que ce n’est pas vrai _ comme certains le disaient, tel son propre fils Doron, Doron Peleg, que Philippe avait réussi à contacter depuis Londres _ que j’ai tout oublié,

    voilà ce qu’elle dit, les yeux rivés aux miens _ précise alors Philippe.

    C’est juste que j’ai décidé il y a très longtemps que c’était une époque dont je ne souhaitais pas me souvenir.

    Je n’ai pas oublié. J’ai choisi de ne pas me souvenir« …

    …

    …

    Ce témoignage-clé (aux pages 380 à 384) qui constitue un apport crucial décisif pour l’intelligence de la personnalité de son grand-père Leon, telle qu’elle avait pu se révéler et s’épanouir en sa jeunesse, à Vienne,

    a été obtenu par Philippe Sands à Tel Aviv en 2012,

    soit soixante-quatorze ans après le départ de Vienne (en septembre 1938, page 375) d’Herta, qui n’a plus jamais revu son oncle Leon, qui lui-même quitta Vienne peu de temps après, en janvier 1939.

    …

    Dans l’état d’esprit qui était celui de Philippe Sands au moment de ce voyage à Tel-Aviv,

    Herta Gruber-Peleg,

    était, pour lui, la dernière nièce vivante de Leon _ ce qui n’était pas tout à fait le cas ; car Philippe découvrira un peu plus tard, en 2016 (cf page 531, dans la Postface), l’existence, et à Tel-Aviv aussi, d’une autre nièce de Leon, et qui, dira-t-il, pleura en lisant certaines pages de Retour à Lemberg (paru en anglais en 2016, en effet) ; mais il n’en précisera pas l’identité, indiquant seulement que Doron Peleg était son neveu ; il s’agit donc, ou bien de Thérèse-Daisy, l’aînée des trois soeurs Gruber, née en 1914, ou, plus vraisemblablement, d’Edith, la benjamine, née en 1923… _,

    et semblait constituer le tout dernier témoin à pouvoir lui parler de Leon au moment de sa jeunesse _ et de son mariage avec Rita, en 1937 _ à Vienne :

    …

    « D’après moi _ venait d’écrire l’auteur page 376 _, Herta était la seule personne vivante qui pouvait avoir _ et donc transmettre _ des souvenirs de Vienne, de Malke et de Leon.

    …

    Elle ne voulait pas parler _ avait prévenu son fils Doron, Doron Peleg _,

    mais on pouvait peut-être rafraîchir sa mémoire _ un bon avocat devait en être capable ; surtout avec l’aide de quelques photos anciennes que Philippe apporterait et lui mettrait sous les yeux…

    …

    Elle se souvenait peut-être du mariage de Leon et de Rita au printemps de 1937, ou de la naissance de ma mère _ Ruth _ un an plus tard, ou des circonstances de son propre départ de Vienne. Elle pourrait peut-être aussi m’éclairer sur la vie de Leon à Vienne _ un élément important ; c’était là ce que se disait Philippe Sands, chez lui, à Londres, devant la perspective d’une telle rencontre à Tel-Aviv… Elle accepta de me recevoir. Qu’elle consente à parler du passé était une autre affaire » (page 376).

    …

    Mais l’avocat subtil et empathique qu’est le chaleureux et remarquablement fin Philippe Sands, va superbement y réussir.

    …

    …

    Et cet échange, durant deux pleines journées d’échanges intenses, avec Herta, dans son appartement de la maison de retraite où désormais elle vivait, face à la Méditerranée, constitue le sommet _ en toute délicatesse et pudeur _, et la clé finale, du questionnement de Philippe à propos de son grand-père Leon _ et de sa grand-mère Rita. A moins que d’ultimes témoignages, ou de nouveaux documents, sollicités et décryptés, livrent de nouvelles découvertes. La recherche a aussi quelque chose de passionnément infini.

    …

    Ces pages-ci (de 380 à 384)

    de la rencontre de deux jours, donc, de Philippe Sands avec Herta, à Tel-Aviv, et ce qu’il va en apprendre,

    et qui comprennent aussi, in fine, en un paragraphe de sept lignes, page 384, la mention du « sourire entendu«  de Ruth, la mère de Philippe,

    quand celle-ci, un peu plus tard, lui raconte sa rencontre avec Max, en Californie, dans les années 70..,

    …

    vont venir donner au petit-fils de Leon, le plus beau et juste portrait de son merveilleux grand-père.

    …

    Et, à ce stade presque final de ma lecture, je voudrais ici rappeler les mots de son petit-fils qui, page 39, ouvraient le portait de son grand-père Leon :

    …

    « un homme généreux et passionné,

    dont le tempérament fougueux pouvait _ à l’occasion _ se manifester de manière brusque et inattendue » ;

    soit un homme passionné, foncièrement ouvert, mais sachant aussi parfaitement se contenir et demeurer discret, de même que très audacieux, et même héroïque, quand il le fallait…

    …

    …

    Après les dix ans, de 1904 à 1914, de sa prime enfance à Lemberg,

    Leon avait en effet vécu à Vienne vingt-quatre années, qui avaient été celles de sa jeunesse joyeuse : de l’automne 1914, à son départ pour Paris en janvier 1939.

    Et il en vivra encore cinquante-huit de plus, à Paris, jusqu’à son décès en 1997 _ et son veuvage, depuis 1986.

    …

    …

    Nous découvrons d’abord ceci, à l’important chapitre 133, et à la page 381 :

    …

    « Ce fut le nom de Leon qui suscita le souvenir le plus vif _ de la vieille cousine Herta.

    …

    Son oncle Leon, elle l’avait _ en effet _ « adoré »,

    comme un frère aîné, de seize ans seulement son aîné.

    …

    Il était toujours dans les parages _ chez elle et ses parents, à Vienne _,

    une présence constante.

    …

    « Il était si gentil, je l’aimais. »

    …

    Elle s’interrompit,

    surprise par ce qu’elle _ elle campée d’habitude sur un plutôt ferme quant-à soi… _ venait de dire.

    …

    Puis elle le redit,

    au cas où _ qui l’aurait chagriné _  je n’aurais pas entendu.

    …

    « Je l’aimais vraiment ».

    …

    Ils avaient grandi ensemble, expliqua Herta,

    ils vivaient dans le même appartement après le départ de Malke pour Lemberg en 1919 _ quand la situation s’était apaisée là-bas, à Lwow, désormais.

    Il était là quand elle était née en 1920, il avait seize ans, c’était un lycéen viennois.

    …

    La mère de Herta, Gusta, le gardait en l’absence de Malke.

    Leon était une présence constante _ et marquante _ dans sa vie. » (page 382). 

    …

    …

    Puis, ceci, un peu plus bas, toujours page 382 :

    …

    « Lorsque nous feuilletions les albums de photos _ ceux d’Herta comme ceux que Philippe avait apportés _,

    son visage s’adoucissait _ voilà _ chaque fois qu’elle voyait une photo de Leon

    _ la douceur de Leon suscitait, et maintenant encore, de la douceur…

    …

     Elle reconnut le visage d’un autre jeune homme qui apparaissait sur plusieurs photos

    _ qu’avait apportées Philippe ; et qui dataient toutes d’à partir de 1924, l’année des vingt ans de Leon, en l’épanouissement de sa période « viennoise« , en quelque sorte.

    Regarder surtout les photos des pages 59 et 383.

    …

    Son nom lui échappait.

    …

    C’est Max Kupferman, lui dis-je, le meilleur ami de Leon.

    …

    « Oui, , bien sûr », dit Herta.

    « Je me souviens de lui, c’était l’ami de mon oncle, ils étaient toujours ensemble.

    Quand il venait à la maison, il venait toujours avec son ami Max. »

    …

    Cette remarque m’incita à l’interroger sur les amies de Leon.

    …
    Herta secoua la tête vigoureusement,

    puis sourit, d’un sourire chaleureux

    _ sourire, douceur, chaleur, sont décidément des marqueurs cruciaux dans le recueil très attentif des témoignages à propos de son grand-père Leon auxquels procède Philippe Sands.

    …

    Ses yeux aussi sourirent _ et ils parlent clair.

    …

    « Tout le monde passait son temps à demander à Leon _ et c’est là la pression du groupe _ « quand vas-tu te marier ? »  Il répondait toujours qu’il voulait ne jamais se marier » _ a précisé alors Herta : « toujours, jamais« .

    …

    Je l’interrogeai _ donc _ sur d’éventuelles _ parfois _ petites amies.

    Elle ne se souvenait d’aucune amie.

    « Il était toujours avec son ami Max ».

    …

    C’est tout ce qu’elle a dit,

    répétant ces mots

    _ « Il était toujours avec son ami Max« …

    …

    …

    Doron _ le fils d’Herta _ demanda _ alors, avec beaucoup de modération dans le conditionnel de la formulation _ si elle pensait que Leon aurait pu être gay _ un mot, bien sûr, assez récent.

    …

    …

    « On ne savait pas ce que c’était alors » _ dans les années 20 et 30 ; surtout une petite fille née en 1920… _,

    répondit Herta, d’un ton égal _ et bien sûr les intonations de la voix, de même que les regards, comptent beaucoup dans l’expression des témoignages…

    Elle ne fut ni surprise, ni choquée. Elle ne confirma, ni n’infirma« .

    …

    Fin ici du chapitre 133.

    …
    … 

    Puis, ceci, encore, au chapitre suivant, 134 (pages 383-384) :

    …

    « De retour à Londres,

    je me suis replongé dans les papiers de Leon, rassemblant _ avec méthode _ toutes les photos que je pouvais trouver. (…)

    …

     Je mis de côté toutes celles où il y avait Max,

    les rangeant par ordre chronologique du mieux que je pouvais. (…)

    …

    Entre 1924 _ l’année des 20 ans de Leon _ et 1936, sur une période de douze ans _ et en 1936, Leon avait eu 32 ans, le 10 mai… _,

    Leon avait collectionné plusieurs douzaines de photos _  pas mal, par conséquent ! _ de son ami Max.

    Pas une année apparemment ne s’était écoulée sans qu’une photo ne soit prise, ou plusieurs.

    …

    Les deux hommes en randonnée. Jouant au foot. Á une cérémonie. Á une fête sur la plage, accompagnés de filles, bras dessus, bras dessous. Ensemble près d’une voiture dans la campagne.

    …

    Ces _ plusieurs douzaines de _ photos prises sur une période de douze années,

    entre vingt _ 1924 _ et trente-trois ans _ 1937 _ (quelques mois avant son mariage avec Rita _ qui eut lieu le 23 mai 1937, pour ce qui concerne les données biographiques de Leon… _),

    témoignent d’une _ très réelle _ relation de proximité _ entre Leon et Max.

    …

    Qu’elle fût intime ou non _ voilà l’adjectif qui revient ici _,

    n’apparaît _ cependant _ pas clairement _ au vu des seules photos (toutes dénuées d’impudeur) étalées sur la table.

    …

    Les revoyant à nouveau _ et plus attentivement _ aujourd’hui,

    avec _ désormais, en plus _ les remarques de Herta en tête

    _ procéder aux connexions judicieuses (prenant en compte aussi le hors-champ !) est, forcéement, décisif ; tout élément doit être, toujours, et le plus correctement possible, bien sûr, contextualisé ! c’est-à-dire connecté à d’autres… C’est la justesse de cette connexion qui ouvre l’intelligence (ou pas) de la signification… Par l’auteur, au premier chef, évidemment ! Mais par nous, les lecteurs, aussi (lire est lui aussi un acte d’intelligence ; et donc un engagement de soi, personnel et singulier) ; ce qui nécessite, de notre part, en emboitant le pas, en quelque sorte, à la démarche même d’écriture inventive de l’auteur écrivant, quelques relectures, à chaque fois un peu plus attentives aux détails qui avaient pu jusque là nous échapper ; et sur lesquels l’auteur avait peut-être, justement, choisi de ne pas trop lourdement insister ! faisant confiance à notre propre finesse de lecteur attentif (ou pas) aux moindres nuances et intonations (voire aux silences) de ses phrases… Hic Rhodus, hic saltus… _,

    …

    je me dis que c’était là une intimité d’un genre particulier _ peut-être, mais lequel ? A nous d’y méditer…

    …

    Leon avait dit qu’il ne voulait jamais se marier _ et il n’existait certes pas alors de mariage entre personnes de même sexe ; ni de pacs.

    Et encore moins de procréation médicalement assistée.

    Les solutions fines à la configuration personnelle de telles relations étaient possiblement alors moins formatées que ce qui se déploie à très grande échelle aujourd’hui dans nos sociétés moutonnières, alors même que les individus se figurent être absolument singuliers et uniques : par un aveuglement (de totale cécité !) habilement construit par de très peu visibles, voire invisibles, dispositifs algorithmiques sociaux…

    …

    …
    Max avait réussi à quitter Vienne _ quelles raisons précises l’y avaient donc incité ? _ ;

    comment, quand, je ne le savais pas _ et c’est bien dommage : ni Herta Gruber-Peleg, née en 1920, et nièce de Leon ; ni Emil Landes, né en 1933, et neveu de Rita, ne l’ayant jamais su, ne pouvaient donc pas le savoir ; et même Emil Landes, bien trop jeune en 1937-38, ne pouvait évidemment pas avoir connu ni se souvenir de ce Max Kupferman… Et qui d’autre, maintenant, pouvait apporter un nouveau témoignage fiable sur tout cela ?..

    Il était parti _ mais à quelle date ? dès 1937 (soit le moment où cessent les photos jusqu’alors si fréquentes de l’ami Max, au moins dans la collection qu’en conserva Leon) ? plus tard ? mais quand ? Et qu’est ce qui avait donc pu motiver son départ, à lui, de Vienne, et d’Autriche ?.. L’Anschluss (Max aussi était juif) ne se produisit que l’année suivante : au mois de mars 1938… Et pour quelles raisons Max était-il parti tout seul ?.. Qu’est- ce qui avait pu retenir si fort l’ami Leon à Vienne ? Sa profonde affection pour sa mère Malka ? Le désir de se marier et d’avoir des enfants ? Qui pourrait le dire ? _

    …

    il était parti

    pour l’Amérique, New-York, puis la Californie _ Philippe Sands n’indique pas précisément ce qui lui permet de l’affirmer : une correspondance entre Max et Leon ? un témoignage particulier, tel celui de Ruth, issu de leur rencontre californienne ?.. Cela n’est pas explicité.

    …

    Il était _ cependant _ resté en contact avec Leon _ par échange de lettres ? et en permanence ? Il semblerait que oui, mais là encore Philippe Sands laisse discrètement ces éléments dans le flou. Il en reste au stade de l’allusion. Durant l’Occupation, Leon se trouvant à Paris sous la botte allemande, il avait dû leur être assez difficile de communiquer par le courrier, très surveillé ; chacun (Leon à Paris, Max en Amérique) devait disposer d’une adresse sûre et fiable de l’autre afin de réussir à le joindre, sauf à utiliser les services de la poste restante, mais dans une ville forcément préalablement connue de soi (peut-être Max a-t-il résidé toutes ces années-là, sans en bouger, à New-York…). La pratique de la poste restante était fréquente en France sous l’Occupation et le régime de Vichy. Par exemple, Hannah Arendt et ses amies allemandes du XIVéme arrondissement de Paris (dont Herta Cohn Bendit), l’utilisaient, une fois parvenues en zone libre et ayant à s’y déplacer (Lourdes, Toulouse, Montauban, Marseille), en 1940-41… _ ;

    …

    et plusieurs années plus tard, lorsque ma mère était _ ce « était à«  semble impliquer un minimum de résidence dans la durée _

    à Los Angeles _ Ruth était devenue adulte, et depuis longtemps ! Ruth a épousé Allan Sands, l’ami d’enfance de son cousin Emil Landes (né en 1933, lui), en 1956 (elle avait 18 ans) ; j’essaie de me repérer… Mais Philippe Sands ne donne pas davantage de précision sur ce séjour de Ruth Sands à Los Angeles _,

    elle l’avait rencontré _ Ruth, et à sa suite Philippe, sont donc tout à fait en mesure de dater correctement cette rencontre californienne de Ruth et de Max (dans les années 70, m’a dit de vive voix Philippe).

    Leon avait-il indiqué à sa fille l’adresse de Max en Californie ? Ou avait-il communiqué à Max les coordonnées de Ruth lors de son passage ou séjour à Los Angeles ?.. C’est plus que probable… Mais cette précision ne nous est pas donnée ; Philippe Sands nous dit que Leon et Max gardèrent contact (mais à distance, sans se voir), l’un habitant Paris, et l’autre en Amérique : par-dessus l’Atlantique qui les séparait désormais ; et surtout il nous laisse penser que Leon a favorisé cette rencontre californienne entre son ami de toujours, Max, et sa fille, Ruth. Qu’avait donc dit Leon à sa fille (trentenaire alors) ?.. Et celle-ci en a-t-elle, depuis, confié le détail à Philippe ? C’est très vraisemblable. Mais le récit tel qu’il est publié, préfère, avec délicatesse, s’abstenir d’entrer dans ce détail du devenir de l’amitié viennoise de Leon et de Max..

    …

    …

    Il s’était marié tardivement _ qu’est-ce à dire ? quand, plus précisément ? _,

    m’avait dit ma mère _ née, elle, en 1938 ; et Max Kupferman ayant, pouvons-nous supposer, approximativement l’âge de Leon, né lui en 1904 ; cela pour tenter d’évaluer ce que pouvait être l’âge de Max (certainement plus de soixante ans) au moment de cette rencontre californienne (au cours des années 70) _,

    et il n’avait pas d’enfants _ et avoir des enfants (ou pas) peut être très important pour certaines personnes.

    …

    Comment était-il ?

    …

    Chaleureux _ nous y re-voilà ! _,

    aimable _ tiens, tiens ! _,

    drôle _ et c’est parfaitement perceptible sur pas mal des photos de Max conservées par Leon : Max adorait plaisanter et rire ! _,

    selon elle

    _ et toutes ces micro-appréciations d’intonations que nous fournit ici Philippe Sands, nous apprennent, elles aussi, beaucoup.

    …

    Au passage, et à propos de l’importance de ces intonations de la voix, je veux souligner ici le vif et très émouvant plaisir qu’éprouve Philippe Sands (et c’est parfaitement perceptible sur la vidéo), à tenir, en concert, le rôle de récitant ; de récitant d’extraits de son Retour à Lemberg, accompagnés de merveilleuses illustrations musicales (Erbarme dich, de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, chanté par Laurent Naouri, etc…), dans le spectacle  qu’il donne quatre fois par an de par le monde, en compagnie magnifique de proches amis : musiciens, chanteurs, comédiens… Mais la profession d’avocat en apprend déjà beaucoup sur les intonations efficaces…

    Pour ma part, je me souviens d’avoir proposé à mes élèves de Terminale, l’année de ma toute première année d’enseignement de Philosophie (c’était en 1972, au lycée René Cassin, à Bayonne), en sujet de dissertation, ce fragment d’Héraclite (dit l’Obscur) : « Ces gens qui ne savent ni écouter, ni parler« … J’y suis particulièrement sensible ; et d’abord au « savoir écouter« …

    Et j’ai été aussi récitant lors de concerts de La Simphonie du Marais et Hugo Reyne ; la toute première fois, ce fut pour un concert Lully, dans le grand salon de l’Hôtel-de-Ville de Lyon, le 20 novembre 1993… Plus tard, j’ai aussi appris sur le tas à parler à la radio (France-Culture, France-Musique, à Paris, à Versailles) ; puis à devenir modérateur pour des entretiens, chez Mollat, à la Cité du Vin, au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux. Cf mon listing d’entretiens disponibles par podcasts et vidéos. Etc.

    Je suis donc très sensible à l’importance des intonations de la voix… Fin de l’incise.

    …

    …

    Comment était-il ?

    Chaleureux, aimable, drôle, selon elle.

    …

    « Et flamboyant » _ voilà !

    Philippe et sa mère ont maintenant tout loisir d’entrer bien plus avant, dans leurs échanges, dans le détail de ce qu’ils ont appris de Leon, qui se trouve être aussi, par ailleurs, allais-je écrire, pour elle, le père, et pour lui, le grand-père dont ils ont connu d’autres facettes de l’identité, complexe, riche et dynamique ; de même que pour l’identité de quiconque, si l’on veut bien creuser un peu…

    Et toutes ces remarques sur ce qui émanait de la personnalité de Max telle que Ruth a pu l’éprouver lors de cette tardive rencontre californienne, sont magnifiquement corroborées par la photo en gros plan du visage de Max (et celui de Leon), prise en 1929, à Vienne, dans une étroite cabine de photomaton : plus de quarante ans avant que Ruth ne découvre le visage et ne perçoive la personnalité de Max, le viennois, en Californie…

    …

    …

    Elle avait souri _ encore et toujours ce fondamental sourire : d’intelligence et d’affection, les deux _,

    d’un sourire entendu

    _ Ruth savait donc. Mais n’avait rien dit, jusque là.

    Philippe n’avait pas non plus demandé grand chose à sa mère, avant ce voyage à Lviv, en octobre 2010 ; et avant l’apparition de cette affectueuse curiosité ainsi déclenchée, à Lviv, envers la personnalité pas assez encore connue de lui jusque là, de ce grand-père Leon, qu’il aimait tant. Oui, ce fut bien ce voyage très émouvant d’octobre 2010 à Lviv qui fut le catalyseur de cette curiosité et de toute cette démarche d’enquête, et qui mena à cette meilleure connaissance par Philippe de son grand-père, via tout ce dossier ; et cela à côté de son enquête sur les parcours de vie et les œuvres des juristes Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin et Hans Frank, et à propos de l’articulation conflictuelle entre les droits nationaux et le droit international…

    Mais maintenant, Ruth a tout loisir de bien en parler à Philippe, et avec ce joli sourire d’intelligence complice entre eux deux…

    …

    …

    Je retournai _ poursuit Philippe Sands _, à la seule lettre de Max que j’avais trouvée _ que sont devenues les suivantes ? puisque le contact entre Leon et Max s’est poursuivi jusqu’aux années 70 au moins… _ dans les papiers de Leon.

    Écrite _ aux États-Unis _ en mai 1945, le 9, le jour où les Allemands avaient capitulé face à l’Union soviétique.

    C’était _ visiblement _ une réponse à une lettre de Leon

    _ quel pouvait être son contenu ? Leon avait-il pu déjà avoir connaissance, en avril 1945, et à Paris, de l’étendue des meurtres de Juifs en Europe centrale et orientale ? et, plus particulièrement du sort des proches de son ami Max Kupferman ?.. _,

    expédiée depuis Paris _ qui avait été libéré le 25 août 1944 _ un mois plus tôt _ début avril 1945, donc : détails en effet significatifs…

    …

    Max décrivait la perte de membres de sa famille _ perte dont il venait de recevoir, d’Europe centrale, probablement, confirmation ; car il demeure assez peu probable qu’en avril 1945, Leon ait pu déjà disposer depuis Paris, de beaucoup d’informations sur les massacres d’Europe centrale ; et cela en dépit des relations nouées avec le réseau des gens de l’UGIF… Mais qui sait ? Leon était ingénieux et audacieux… _,

    …

    l’instinct de vie _ qui était le sien _,

    l’optimisme retrouvé _ ce que Boris Cyrulnik a baptisé la « résilience« …

    …

    Ses mots _ de Max _ dénotaient un espoir _ mais lequel ? _ palpable _ si les signes sont bien là, sous nos yeux, c’est à nous qu’il revient d’apprendre à les interpréter ; et en fonction, bien sûr, des contextes, mouvants…

    Ce que Philippe Sands s’est efforcé, bien sûr, de faire, au fur et à mesure des avancées (à rebondissements) de ses investigations…

    …

    …

    Comme Leon _ pense alors par devers soi et comme à voix haute Philippe _,

    il buvait la vie _ telle est la dominante du tempérament joyeux et optimiste (« flamboyant«  !) commun aux deux amis, Max et Leon ! _,

    même si la coupe _ étant donné la situation, de part et d’autre de l’océan _ n’était qu’à moitié pleine

    _ et ce qui tranche, aussi, avec l’absence endémique de rire de l’épouse de Leon, Rita…

    Même si Rita et Leon donnèrent à Ruth un petit frère, Jean-Pierre, né à Paris le 3 janvier 1947.

    …

    Des choix drastiques furent donc faits, et à plusieurs reprises, et par chacun des impliqués ;

    et où chacun d’entre eux se trouvait alors : à Vienne, à Paris, à New-York, en Californie ; ainsi qu’en fonction des divers lieux où il pouvait se déplacer, ou fuir, échapper à la nasse…

    …

    La dernière ligne _ de cette ultime lettre de Max conservée par Leon dans ses papiers : que devinrent les autres ? _ accrocha mon regard,

    comme lorsque je l’avais lue pour la première fois,

    mais c’était alors pour une raison différente,

    sans connaître le contexte _ forcément crucial ! _,

    avant d’avoir entendu le témoignage _ sur le vif, et irremplaçable _ d’Herta.

    …

    Max se référait-il à des souvenirs viennois _ précis _ lorsqu’il avait écrit ces mots,

    lorsqu’il avait envoyé des « baisers affectueux » à Leon,

    avant de terminer sa lettre par une question ?

    …

    « Dois-je répondre à tes baisers, avait écrit Max _ avec une bonne pincée d’humour noir _, 

    ou sont-ils seulement pour ta femme ? » 

    …

    …          

    Sur cette question des droits les plus intimes _ je reprends cet adjectif in fine très important _ de la personne,

    face aux pressions (et parfois _ voire souvent _ aux violences _ par exemple, en l’occurrence, homophobes _) des autres _ et le plus souvent en groupes (très vite fanatisés, qui plus est…) _,

    …

    deux autres situations _ et souffrances, chagrins _ peut-être proches, sinon exactement similaires,

    ayant affecté l’intimité de deux des autres principaux protagonistes de l’enquête :

    Raphaël Lemkin,

    et Hans Frank,

    doivent être aussi abordées quant à ce volet de l’intimité personnelle, et peut-être même singulière ;

    et ses droits…

    …

    …

    D’abord, et surtout _ par la détresse qui la nimbe d’un bout à l’autre, semble-t-il… _, la situation personnelle de Raphaël Lemkin,

    comme s’y intéresse, avec pudeur ainsi que prudence, Philippe Sands _ et d’après son enquête sur lui, éminemment scrupuleuse et la plus complète possible : un travail de bénédictin ; presqua analogue à celui que fit Lemkin à propos de Hans Frank ! _, au chapitre 136 (de la partie X Jugement), et surtout à la page 390 ;

    …

    Lemkin, qualifié, page 390, de « célibataire endurci« , ne s’était, en effet, pas marié ;

    de même qu’est souligné, page 442, le fait qu’il « mourut sans enfants« .

    …

    …

    Il n’avait eu ni « le temps, ni les moyens de mener une vie maritale« , avait-il confié _ en 1959, soit l’année même de sa mort _ à Nancy Ackerly,

    une jeune étudiante _ « de Louisville, Kentucky » _ avec laquelle, au printemps 1959, à New-York, il avait sympathisé et lié amitié _ après s’être amusé un jour qu’il se promenait dans un parc, et l’avait rencontrée par hasard, alors qu’elle « pique-niquait avec un ami indien sur la pelouse du Riverside Park, non loin de Columbia University« , à New-York, à lui claironner, par fanfaronnade, qu’il était capable, lui qui n’était plus un tout jeune homme (il allait avoir cinquante-neuf ans), de dire « je vous aime«  en vingt langues différentes ! (page 185).

    …

    Et, bientôt « devenus proches« ,  l’été qui suivit _ et qui allait être celui-là même de sa mort, d’une crise cardiaque, le 28 août 1959 _,

    Raphaël Lemkin et Nancy Ackerly ont travaillé « ensemble sur le manuscrit _ des Mémoires de Lemkin _ que Lemkin intitula Totally Unofficial » (page 185) ; ce qui fait de cette jeune femme, qui fut sa confidente de prédilection en 1959, un témoin très privilégié de son parcours de vie.

    …

    Raphaël Lemkin était un homme à la personnalité singulière, un individu assez isolé socialement _ un « outsider«  ! ai-je entendu à diverses reprises le qualifier Philippe Sands… _ :

    …

    un homme « solitaire, déterminé, compliqué, émotif et volubile,

    quelqu’un qui n’était pas véritablement charmant, mais qui « essayait _ et sans vrai succès _ de charmer les gens » »,

    d’après l’éditorialiste Robert Silvers (page 196), qui l’avait bien connu, et en a parlé en ces termes à Philippe Sands ;

    …

    et cela, malgré une indiscutable sociabilité :

    …

    « Sociable _ il se liait plus facilement que Lauterpacht _, il vivait en homme du monde » (page 389) ;

    …

    mais c’est seul, tristement seul, qu’une fois rentré chez lui, il se retrouvait

    et s’éprouvait, douloureusement :

    …

    sans personne auprès de qui vraiment s’épancher, se confier ;

    contre qui se serrer, se blottir,

    à qui s’abandonner ;

    et étreindre…

     

    …

    Sa mère Bella l’en avait pourtant prévenu, averti, mis en garde, notamment la dernière fois qu’il était passé revoir ses parents, chez eux, à Wolkowysk, en Pologne, à la fin octobre 1939 :

    …

    « Bella insista, rappela à son fils que le mariage était un moyen de se protéger,

    qu’un homme « solitaire et sans amour » aurait besoin d’une femme, une fois « privé » du soutien de sa mère.

    Lemkin ne l’encouragea pas à poursuivre«  _ un tel discours.

    Raphaël « répondit aux efforts de Bella avec affection, prit dans ses mains la tête de sa mère, caressa ses cheveux, baissa ses yeux, mais ne fit aucune promesse.

    « Tu as raison », c’est tout ce qu’il put lui offrir, espérant que sa vie de nomade lui sourirait davantage à l’avenir« , page 210.

    …

    …

    Le texte de ces Mémoires de Lemkin ne trouvant pas d’éditeur à ce moment (1959-1960)

    _ probablement du fait du décès de Lemkin, le 28 août 1959 ; et plus encore de l’absence d’un vrai réseau d’amis fidèles, ou de disciples, auprès de lui, et ayant souci du soin de son œuvre ainsi que de sa mémoire au regard de la postérité.

    Raphaël Lemkin n’avait pas non plus d’héritier dont il serait demeuré proche :

    le fils de son frère Elias, son neveu Saul Lemkin, né en 1927 (la famille d’Elias avait réussi à survivre aux Nazis comme aux Soviétiques, et à rejoindre l’Amérique après la guerre), vivait lui-même, « à quatre-vingt ans passés« , assez isolé à Montréal, dans des conditions plus que modestes, quand Philippe Sands le rencontra pour recueillir son témoignage sur son oncle Raphaël ; mais les liens familiaux entre Raphaël Lemkin et son neveu Saul, étaient très distendus (pages 210-211).

    Et la jeune étudiante qu’était Nancy Ackerly, en 1959, ne disposait, quant à elle, d’aucune autorité, ne serait-ce qu’universitaire, pour assumer et assurer ce rôle de conseil auprès d’un éditeur _,

    …

    le texte, donc, de Totally Unofficial

    « finit _ un peu perdu, et en tout cas non édité (et donc demeuré invisible)… _ (…)

    dans les entrailles de la New-York Public Library« 

    _ de laquelle Bibliothèque, ce n’est que bien « des années plus tard » que « un jeune universitaire américain mentionna le manuscrit, et m’en fit _ ensuite _  parvenir une photocopie« , raconte Philippe Sands (page 186) ; ayant pris connaissance de l’existence de ce document, très précieux pour sa propre recherche concernant Lemkin (sa vie personnelle solitaire, sa vie professionnelle un peu compliquée et conflictuelle, ainsi que son rapport passionnel à son œuvre de juriste), Philippe Sands obtint donc de s’en procurer une photocopie, qui, bien sûr, le passionna et dont il tira énormément d’éléments pour son travail de reconstitution du parcours de vie et de la genèse à méandres de l’œuvre de juriste de Raphaël Lemkin. Et un tel travail de précision de reconstitution dans les moindres détails, tant d’une vie que d’une œuvre, est, bien sûr, la seule méthode qui vaille.

    …

    …

    Plus loin,

    aux pages 209-210,

    continuant de se pencher sur les méandres peu heureux _ et c’est un euphémisme _ de la vie de Lemkin, Philippe Sands note bien que « l’une des caractéristiques frappantes de la biographie de Lemkin est en effet l’absence de référence _ qu’elle ait été exprimée, cette « absence de référence à toute relation intime« , par lui-même, ou bien reconnue et établie par d’autres _ à toute relation intime _ sic : cela va donc assez loin. Lemkin ferait-il donc partie de ceux qu’on qualifierait aujourd’hui d’« asexuels«  ? Probablement que non.

    …

    De tous les documents que j’ai dépouillés _ poursuit Philippe Sands _, aucun ne mentionne _ en effet _ une femme, bien que certaines aient apparemment manifesté _ publiquement _ un intérêt pour lui.« 

    …

    …

    Et c’est ce qui transparaît aussi, plus loin, page 390, de ce document privé exceptionnel et particulièrement expressif qu’est la petite œuvre poétique _ totalement inédite _ de Raphaël Lemkin, « trente poèmes qu’il avait écrits et qu’il avait voulu partager avec _ sa jeune amie et collaboratrice de 1959 _ Nancy » Ackerly ; et que celle-ci, bien des années après la disparition de Lemkin, adressa, par la poste, à Philippe Sands :

    …

    « La plupart _ de ces poèmes, résume Philippe Sands _ portait sur les événements _ de diverses sortes, probablement _ qui avaient façonnés sa vie et était (sic) heureusement _ pour sa faible qualité poétique ? pour ce qu’elle révélait (un peu trop ?) de la vie de son auteur ?.. _ restée dans l’ombre,

     mais certains poèmes parlaient d’affaires de cœur _ nous y voilà.

    …
    Visiblement, aucun n’était destiné à une femme en particulier _ qu’il aurait aimée ou courtisée un peu durablement _,

    mais deux d’entre eux s’adressaient apparemment _ au vu de la syntaxe _ à des hommes.

    …

    Pris dans « l’effroi de l’amour »

    _ est-ce là le titre du poème ? ou bien une expression significative du poème dont est cité l’extrait qui suit ? _,

    il écrivait :

    …

    M’aimera-t-il davantage

    Si je ferme la porte à clef

    Lorsqu’il frappera cette nuit ?

    …

    …

    Un autre, sans titre, s’ouvrait sur ces vers _ mais la suite (plus impudique ?) ne nous est pas ici donnée _ :

    …

    Monsieur, ne vous débattez pas

    Laissez-moi baiser

    Votre poitrine avec amour.

    …

    …

    Philippe Sands concluant, page 391, ce passage à propos des confessions poétiques _ inédites _ de Raphaël Lemkin _ qui comporte probablement d’autres richesses biographiques _ par ces mots :

    …

    « On ne sait à quoi _ à quel hors-champ bien réel (inconnu jusqu’ici) de son existence _ ces vers faisaient référence.

    …

    Il semble cependant que Lemkin avait vécu une vie _ entière _ de solitaire,

    et qu’il avait peu de personnes avec qui partager sa frustration

    …sur l’évolution du procès » _ de Nuremberg,

    eu égard aux difficultés qu’il avait en effet éprouvées à obtenir la place officielle de premier plan, et au procès de Nuremberg même, qu’il désirait en ce décisif procès, au service de la reconnaissance universelle de son concept de « génocide« …

    …

    …

    Et dans l’Épilogue de Retour à Lemberg, à la page 442,

    nous retrouvons cette notation de Philippe Sands : « Lemkin mourut sans enfants ».

    …

    …

    D’autre part,

    Philippe Sands remarque, page 231, dans la Préface que Lemkin rédigea pour son livre capital Axis rule in Occupied Europe, que de tous les groupes de personnes dont Raphaël Lemkin s’attachait à vouloir défendre _ sur le terrain du droit international _ les droits  _ en particulier les « Juifs, Polonais, Slovènes (?), et Russes » ; semble exister ici une maladresse de traduction… _,

    « d’un groupe au moins, il ne faisait aucune mention :

    les homosexuels« .

    …

    Qui étaient pourtant passibles, le fait est bien connu, d’abord du port de l’étoile rose, et qui furent très effectivement persécutés en tant que groupe identifiable _ ainsi marqué et fiché _ et stigmatisé…

    …

    …

    Que déduire de pareille omission en ces écrits de Lemkin ?

    …

    Probablement une gêne toute personnelle de la part de Lemkin en sa vie d’homme sexué ;

    et dont, à ce point d’être incapable de pouvoir l’aborder en son texte de droit _ pouvait-il y en avoir de vraies raisons théoriques ? _, il souffrait et avait honte…

    …

    …

    Raphaël Lemkin serait peut-être ainsi un gay

    _ mais le mot n’est pas cette fois prononcé pour lui, faute de discours de quiconque sur lui sur ce chapitre : pas de Niklas, comme pour Hans Frank ; pas de Doron, comme pour Leon Buchholz ;

    dans le cas de Raphaël Lemkin, son neveu, Saul Lemkin, qui vivait (pauvrement) à Montréal, ne sait rien de la vie personnelle et intime de son oncle, et ne porte pas le moindre jugement sur elle… _

    qui n’aurait pas vraiment assumé ses penchants… ;

    ou leur éventuelle publicité…

    Et cela, que ce soit du temps de sa vie en Pologne _ quand ses parents, Bella et Joseph, n’avaient pas encore été exécutés par les Nazis ; ce fut à Treblinka (page 422) _, ou ensuite aux États-Unis…

    …

    Mais les pratiques homosexuelles, à cette époque _ avant 1960 _, et notamment à New-York,

    constituaient-elles, ou pas, un comportement de groupe ?..

    S’agissait-il là _ comme le néologisme qu’est le vocable de « gay« … _, ou pas,

    d’un phénomène sociologique, et d’époque ?..

    …

    Etait-ce l’assignation de sa propre singularité à un groupe, qui lui répugnait ?

    Ou plutôt, la constitution en quelque sorte officielle et au sein de la théorie juridique d’un tel groupe d’Homosexuels ?..

    …

    Le point serait intéressant à creuser…

    …

    …

    Ce qui concerne, maintenant, le cas de Hans Frank

    sur cette part relativement tue de sa propre intimité,

    et cela malgré (ou à cause de) ses liaisons bien connues, voire ses affichages avec diverses maîtresses,

    …

    se trouve au chapitre 109 (de la partie VI, Hans Frank), et à la page 315 ;

    …

    et il est abordé par Philippe Sands à partir des analyses _ d’une sévérité impitoyable ! _ du dernier fils (né en 1939) de Hans Frank,

    Niklas Frank,

    en partie à partir de confessions, dans le Journal de l’épouse de Hans _ et mère de Niklas _, Brigitte Frank,

    à propos de l’intimité _ en effet plutôt bizarre _ de leur couple :

    …

    « Niklas avait compris que

    sa mère _ d’un côté _ exerçait une forte emprise _ psychique _ sur Frank,

    malgré son attitude cruelle _ à lui, d’un autre côté _ envers elle

    _ en une relation de couple sado-masochiste, et doublement perverse en quelque sorte.

    …

    « Sa cruauté _ envers Brigitte son épouse, « de cinq ans son aînée«  _ devait servir à cacher son homosexualité », me dit Niklas.

    …

    Comment le savait-il ?

    …

    Grâce aux lettres de son père

    et au Journal de sa mère.

    …

    « Chaque fois, de nouveau _ c’était donc endémique… _,

    il semble que mon Hans lutte désespérément _ et en vain ! _, encore et encore », confiait Brigitte à son Journal, « pour se libérer de son attitude juvénile _ qu’est-ce-à-dire ? qui datait de sa jeunesse ? qui concernait son attirance envers des jeunes gens ?.. _ pour les hommes », en référence au temps qu’il avait passé en Italie _ la référence demeure obscure, faute de disposer d’informations sur la jeunesse ou/et les voyages de Frank en Italie…

    …

    …

    C’était pourtant le même Frank _ mais y a-t-il vraiment là incohérence ? _ qui avait favorablement accueilli le paragraphe 175a du code pénal du Reich étendant la prohibition de l’homosexualité_ adopté le 28 juin 1935 (in la note 103 de la page 481 ; avec cette précision : « Frank avait prévenu que « l’épidémie de l’homosexualité » menaçait le Reich« …) ; mais seulement si celle-ci tournait à l’exclusivité…

    Et les Nazis (race de seigneurs !) n’avaient pas la moindre complaisance pour ce qui ressortait de l’universel, ou même du général.

    Un tel comportement, avait déclaré Frank, est « l’expression d’une disposition contraire à la norme de la communauté nationale » _ une norme, c’est-à-dire un simple habitus majoritaire : de fait, et non de droit ; mais que peut donc signifier le droit pour un Nazi ? sinon le simple fait brut de la force, et de son pur arbitraire… ; cf ici les analyses de Carl Schmitt ; ou, déjà, en amont, le discours que prète à son personnage de Calliclès, dans Gorgias, Platon… _ qui doit être puni sans merci « si l’on ne veut pas que la race périsse » _ seulement par pragmatisme bien compris.

    …

    …

    « Je crois qu’il était gay », dit Niklas » (page 315), en conclusion de ce raisonnement.

    …

    …

    Et voici donc l’autre occurrence de ce mot « gay » (page 313, donc),

    avec la question de Doron Peleg, à Tel-Aviv, à propos de Leon Buchholz (page 383)

    dans Retour à Lemberg.

    …

    …

    Ce qui nous ramène

    à réfléchir à ce qui constitue, et en lui donnant forme,

    dans le temps d’une vie humaine, tant au sein de la personnalité de l’individu, que dans l’évolution de ses rapports aux autres,

    et dans l’affiliation _ tant recherchée par soi qu’assignée par d’autres (ou les autres) _ à divers groupes, sociaux, raciaux, ou autres,

    l’identité :

    …

    l’identité, toujours complexe et dynamique, est toujours potentiellement ouverte,

    et comporte toujours au moins une part de plasticité…

    …

    Et nous retrouvons ici la distinction et les approches concurrentes que faisaient dans leurs démarches de conceptualisation théorique du droit (et des droits)

    Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin ;

    …

    et que continue d’interroger, aussi, Philippe Sands…

    …

    …

    Dont voici le podcast (de 56′ 38″) de la présentation de son livre,

    mercredi 28 mars, à la Station Ausone,

    tel qu’il vient d’être d’être mis en ligne par le site de la librairie Mollat…

    …

    Ainsi que la vidéo.

    …

    …

    Ce lundi 2 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Les conditions de la survie : « Terre noire » de Timothy Snyder, un fort livre inquiet

    Du magnifique historien américain Timothy Snyder,

    après l’admirable Terres de sang _ L’Europe entre Hitler et Staline, en 2012,

    et le passionnant et intrigant Le Prince rouge _ Les Vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg, en 2013

    _ cf mes articles du 26 juillet 2012 et du 30 décembre 2013 : chiffrage et inhumanité (et meurtre politique de masse) : l’indispensable et toujours urgent « Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline » de Timothy Snyder  et La place du « rêve ukrainien » d’un Habsbourg, dès 1912, dans l’Histoire de notre Europe : le passionnant « Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg », de Timothy Snyder : sur les modalités de la faisabilité de l’Histoire _,

    voici que paraît cet automne 2016 le très important Terre noire _ L’Holocauste et pourquoi il peut se répéter,

    tous aux Éditions Gallimard.

    …

    Ce livre plus qu’inquiet sur la possibilité de nouveaux génocides au XXIe siècle,

    s’inscrit à mes yeux dans le prolongement de l’extraordinaire Persécutions et entraides dans la France occupée _ Comment 75 % des Juifs en France ont échappé à la mort, de l’immense Jacques Semelin, paru en 2013 aux Éditions Les Arènes et Le Seuil

    _ cf mon article du 30 juin 2013 : Un monumental chef d’oeuvre de micro-histoire : « Persécutions et entraides dans la France occupée » de Jacques Semelin .

    …

    Fort de son travail si précieux sur les faits dans son plus qu’indispensable Terres de sang,

    et rejoignant, aussi, les analyses de Hannah Arendt dans son essentiel Les Origines du totalitarisme,

    Timothy Snyder met ici l’accent sur l’importance présente et à venir de l’existence effective d’institutions étatiques, capables, seules, de défendre l’existence de droits eux-mêmes effectifs et efficaces,

    indépendamment et en plus, aussi, de la réalité, elle-même très effective et nécessaire !, mais plus rare et plus difficile en l’absence de l’existence d’États et de droits, quand ils sont détruits,

    de la bonne volonté de « sauveteurs » des pourchassés

    (cf le chapitre, immédiatement avant la Conclusion, significativement intitulé « La poignée de Justes« ) ;

    …

    et je pense aussi à l’admirable chef d’œuvre qu’est L’Allemagne nazie et les Juifs _ Les Années d’extermination _ 1939-1945, de Saul Friedländer

    _ cf ici mon article récent, le 29 septembre 2016, à propos de Où mène le souvenir _ ma vie :

    Saul Friedländer : la construction chahutée (par la vie) de l’oeuvre et de l’homme _ émergence et accomplissement d’une « vocation »…

    …

    En cela, Timothy Snyder tente d’éclairer sur ce que des « leçons de l’Histoire » pourraient enseigner aux citoyens d’aujourd’hui que nous sommes, à l’heure de l’ultra-libéralisme et des critiques contre l’État…

    …

    Cf à ce sujet le récent retentissant article de Timothy Snyder, publié, entre autres journaux, par Le Monde :

    20 Lessons from the 20th Century on How to Survive in Trump’s America…

    …

    Americans are no wiser than the Europeans who saw democracy yield to fascism, Nazism or communism. Our one advantage is that we might learn from their experience. Now is a good time to do so. Here are 20 lessons from across the fearful 20th century, adapted to the circumstances of today.

    1. Do not obey in advance. Much of the power of authoritarianism is freely given. In times like these, individuals think ahead about what a more repressive government will want, and then start to do it without being asked. You’ve already done this, haven’t you? Stop. Anticipatory obedience teaches authorities what is possible and accelerates unfreedom.

    2. Defend an institution. Follow the courts or the media, or a court or a newspaper. Do not speak of “our institutions” unless you are making them yours by acting on their behalf. Institutions don’t protect themselves. They go down like dominoes unless each is defended from the beginning.

    3. Recall professional ethics. When the leaders of state set a negative example, professional commitments to just practice become much more important. It is hard to break a rule-of-law state without lawyers, and it is hard to have show trials without judges.

    4. When listening to politicians, distinguish certain words. Look out for the expansive use of “terrorism” and “extremism.” Be alive to the fatal notions of “exception” and “emergency.” Be angry about the treacherous use of patriotic vocabulary.

    5. Be calm when the unthinkable arrives. When the terrorist attack comes, remember that all authoritarians at all times either await or plan such events in order to consolidate power. Think of the Reichstag fire. The sudden disaster that requires the end of the balance of power, the end of opposition parties, and so on, is the oldest trick in the Hitlerian book. Don’t fall for it.

    6. Be kind to our language. Avoid pronouncing the phrases everyone else does. Think up your own way of speaking, even if only to convey that thing you think everyone is saying. (Don’t use the Internet before bed. Charge your gadgets away from your bedroom, and read.) What to read? Perhaps The Power of the Powerless by Václav Havel, 1984 by George Orwell, The Captive Mind by Czesław Milosz, The Rebel by Albert Camus, The Origins of Totalitarianism by Hannah Arendt, or Nothing is True and Everything is Possible by Peter Pomerantsev.

    7. Stand out. Someone has to. It is easy, in words and deeds, to follow along. It can feel strange to do or say something different. But without that unease, there is no freedom. And the moment you set an example, the spell of the status quo is broken, and others will follow.

    8. Believe in truth. To abandon facts is to abandon freedom. If nothing is true, then no one can criticize power because there is no basis upon which to do so. If nothing is true, then all is spectacle. The biggest wallet pays for the most blinding lights.

    9. Investigate. Figure things out for yourself. Spend more time with long articles. Subsidize investigative journalism by subscribing to print media. Realize that some of what is on your screen is there to harm you. Bookmark PropOrNot and other sites that investigate foreign propaganda pushes.

    10. Practice corporeal politics. Power wants your body softening in your chair and your emotions dissipating on the screen. Get outside. Put your body in unfamiliar places with unfamiliar people. Make new friends and march with them.

    11. Make eye contact and small talk. This is not just polite. It is a way to stay in touch with your surroundings, break down unnecessary social barriers, and come to understand whom you should and should not trust. If we enter a culture of denunciation, you will want to know the psychological landscape of your daily life.

    12. Take responsibility for the face of the world. Notice the swastikas and the other signs of hate. Do not look away and do not get used to them. Remove them yourself and set an example for others to do so.

    13. Hinder the one-party state. The parties that took over states were once something else. They exploited a historical moment to make political life impossible for their rivals. Vote in local and state elections while you can.

    14. Give regularly to good causes, if you can. Pick a charity and set up autopay. Then you will know that you have made a free choice that is supporting civil society helping others doing something good.

    15. Establish a private life. Nastier rulers will use what they know about you to push you around. Scrub your computer of malware. Remember that email is skywriting. Consider using alternative forms of the Internet, or simply using it less. Have personal exchanges in person. For the same reason, resolve any legal trouble. Authoritarianism works as a blackmail state, looking for the hook on which to hang you. Try not to have too many hooks.

    16. Learn from others in other countries. Keep up your friendships abroad, or make new friends abroad. The present difficulties here are an element of a general trend. And no country is going to find a solution by itself. Make sure you and your family have passports.

    17. Watch out for the paramilitaries. When the men with guns who have always claimed to be against the system start wearing uniforms and marching around with torches and pictures of a Leader, the end is nigh. When the pro-Leader paramilitary and the official police and military intermingle, the game is over.

    18. Be reflective if you must be armed. If you carry a weapon in public service, God bless you and keep you. But know that evils of the past involved policemen and soldiers finding themselves, one day, doing irregular things. Be ready to say no. (If you do not know what this means, contact the United States Holocaust Memorial Museum and ask about training in professional ethics.)

    19. Be as courageous as you can. If none of us is prepared to die for freedom, then all of us will die in unfreedom.

    20. Be a patriot. The incoming president is not. Set a good example of what America means for the generations to come. They will need it.

    …
    Les Américains ne sont pas plus avisés que les Européens, qui ont vu la démocratie succomber au fascisme, au nazisme ou au communisme. Notre seul avantage est que nous pouvons apprendre de leur expérience. C’est le bon moment pour le faire. Voici vingt leçons du XXe siècle adaptées aux circonstances du jour.

    1. N’obéissez pas à l’avance. L’autoritarisme reçoit l’essentiel de son pouvoir de plein gré. Dans des moments comme ceux-ci, les individus prédisent ce qu’un gouvernement répressif attend d’eux et commencent à le faire de leur propre initiative. Ça vous est déjà arrivé, n’est-ce pas ? Arrêtez. L’obéissance anticipée renseigne les autorités sur l’étendue du possible et accroît la restriction des libertés.

    2. Protégez les institutions. Respectez la justice ou les médias, ou bien un tribunal ou un journal en particulier. Ne parlez pas des « institutions » en général, mais de celles que vous faites vôtres en agissant en leur nom. Les institutions ne se protègent pas elles-mêmes. Elles tombent comme des dominos si elles ne sont pas défendues dès l’origine.

    3. Souvenez-vous de la déontologie professionnelle. Lorsque des gouvernants montrent le mauvais exemple, les engagements professionnels envers des pratiques justes deviennent très importants. Si les avocats font leur travail, il sera difficile de détruire l’Etat de droit, et si les juges font le leur, de tenir des procès spectacles.

    4. Quand vous écoutez des discours politiques, faites attention aux mots. Prêtez l’oreille à l’usage répété des termes « terrorisme » et « extrémisme ». Ouvrez l’œil sur les funestes notions d’« état d’exception » ou d’« état d’urgence ». Et élevez-vous contre l’usage dévoyé du vocabulaire patriotique.

    5. Gardez votre calme quand arrive l’inconcevable. Lorsque survient l’attentat terroriste, rappelez-vous que les groupes autoritaires n’espèrent ou ne préparent de tels actes que pour asseoir un pouvoir plus fort. Pensez à l’incendie du Reichstag. Le désastre soudain qui nécessite la fin de l’équilibre des pouvoirs, l’interdiction des partis d’opposition, etc., est un vieux truc du manuel hitlérien. Ne vous y laissez pas prendre.

    6. Soignez votre langage. Evitez de prononcer des phrases que tout le monde reprend. Imaginez votre propre façon de parler, même si ce n’est que pour relayer ce que chacun dit. N’utilisez pas Internet avant d’aller au lit. Rechargez vos gadgets loin de votre chambre à coucher, et lisez. Quoi ? Peut-être Le Pouvoir des sans-pouvoir, de Vaclav Havel ; 1984, de George Orwell ; La Pensée captive, de Czestaw Milosz ; L’Homme révolté, d’Albert Camus ; Les Origines du totalitarisme, de Hannah Arendt ; ou Rien n’est vrai tout est possible, de Peter Pomerantsev.

    7. Démarquez-vous. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Il est facile de suivre, en paroles comme en actes. Il l’est moins de dire ou de faire quelque chose de différent. Mais sans un tel embarras, il n’y a pas de liberté. Dès le moment où vous montrez l’exemple, le charme du statu quo se rompt, et d’autres suivent.

    8. Croyez en la vérité. Abandonner les faits, c’est abandonner la liberté. Si rien n’est vrai, personne ne peut plus critiquer le pouvoir, puisqu’il n’y a plus de base pour le faire. Si rien n’est vrai, tout est spectacle. Le plus gros portefeuille paie pour les plus aveuglantes lumières.

    9. Enquêtez. Découvrez les choses par vous-même. Passez plus de temps à lire de longs articles. Soutenez le journalisme d’investigation en vous abonnant à la presse écrite. Comprenez que ce que vous voyez à l’écran ne cherche parfois qu’à vous faire du mal. Ajoutez à vos favoris des sites comme PropOrNot.com, qui démystifie les campagnes de propagande en provenance de l’étranger.

    10. Pratiquez une politique « corporelle ». Le pouvoir veut que vous vous ramollissiez dans votre fauteuil et que vos émotions s’évanouissent devant l’écran. Sortez. Déplacez votre corps dans des endroits inconnus au milieu d’inconnus. Faites-vous de nouveaux amis et marchez ensemble.

    11. Echangez des regards, dites des banalités. Ce n’est pas seulement de la politesse. C’est un moyen de rester en contact avec votre environnement, de briser les barrières sociales inutiles, et d’en venir à comprendre à qui vous fier ou non. Si nous entrons dans une culture de la dénonciation, vous ressentirez le besoin de connaître le paysage psychologique de votre vie quotidienne.

    12. Sentez-vous responsable du monde. Remarquez les croix gammées et les autres signes de haine. Ne détournez pas le regard, ne vous y habituez pas. Retirez-les vous-même et donnez l’exemple afin que les autres fassent de même.

    13. Refusez l’Etat à parti unique. Les partis qui prennent le contrôle des Etats étaient autrefois autre chose. Ils ont su exploiter un moment historique pour interdire toute existence politique à leurs rivaux. Participez aux élections locales et nationales tant que vous en avez la possibilité.

    14. Dans la mesure de vos moyens, faites des dons aux bonnes causes. Choisissez un organisme caritatif qui vous convient et configurez le paiement automatique. Vous saurez alors que vous avez employé votre libre-arbitre à encourager la société civile à aider les autres à faire quelque chose de bien.

    15. Protégez votre vie privée. Les dirigeants peu scrupuleux emploieront ce qu’ils savent de vous pour vous nuire. Nettoyez votre ordinateur des logiciels malveillants. Rappelez-vous qu’envoyer un courrier électronique est comme écrire dans le ciel avec de la fumée. Pensez à utiliser des formes d’Internet alternatives, ou, plus simplement, utilisez-le moins. Cultivez les échanges de personne à personne. Pour la même raison, ne laissez pas irrésolus les problèmes juridiques. Les Etats autoritaires sont comme des maîtres chanteurs, à l’affût de tout crochet pour vous harponner. Essayez de limiter les crochets.

    16. Apprenez des autres et des autres pays. Entretenez vos amitiés à l’étranger ou faites-vous y de nouveaux amis. Les difficultés que nous traversons ne sont qu’un élément d’une tendance plus générale. Et aucun pays ne pourra trouver de solution à lui tout seul. Assurez-vous que vous et votre famille avez des passeports en règle.

    17. Prenez garde aux paramilitaires. Quand des hommes armés se prétendant antisystème commencent à porter des uniformes et à déambuler avec des photos du chef, la fin est proche. Lorsque ces milices paramilitaires, la police officielle et l’armée commencent à se mélanger, la partie est terminée.

    18. Réfléchissez bien avant de vous armer. Si vous portez une arme dans un service public, Dieu vous bénisse et vous protège. Mais n’oubliez pas que certains errements du passé ont conduit des policiers ou des soldats à faire parfois des choses irrégulières. Soyez prêt à dire non. (Si vous ne savez pas ce que cela signifie, contactez le Musée du Mémorial américain de l’Holocauste et renseignez-vous sur les formations en éthique professionnelle.)

    19. Soyez aussi courageux que vous le pouvez. Si aucun de nous n’est prêt à mourir pour la liberté, alors, nous mourrons tous de l’absence de liberté.

    20. Soyez patriote. Le président entrant ne l’est pas. Donnez l’exemple de ce que l’Amérique pourrait signifier pour les générations à venir. Elles en auront besoin.

    Timothy Snyder, professeur d’histoire à l’université de Yale, Etats-Unis. Traduit de l’anglais par Olivier Salvatori.

    …

    A bons entendeurs, salut !

    …

    …

    Titus Curiosus, ce mardi 29 novembre 2016

  • Le lumineux génie d’arpenteur des villes de Régine Robin : un très profond retour à Berlin, en « Un Roman d’Allemagne » (aux Editions Stock)

    De même que

    dans le sublime arpentage de villes de l’hyper-généreuse et infatigable _ de curiosité à la fois ludique, joyeuse et non dénuée de gravité, infiniment perspicace en la profonde lucidité hyper-sensible de son regard de vérité _ Régine Robin,

    …

    Le Mal de Paris (en 2014) fait couple, par contraste, avec Mégapolis _ les derniers pas du flâneur (en 2009)

    _ cf mes deux articles du 26 mars 2014 et du 16 février 2009 : Régine Robin, formidable exploratrice des méga-villes en mouvement : le cas-malaise de Paris et Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin _,

    …

    de même l’époustouflant, parce que très profond, Un Roman d’Allemagne qui vient de paraître ce mois de novembre, et toujours dans la très belle et importante collection Un ordre d’idées de Nicole Lapierre aux Éditions Stock,

    fait couple, par approfondissement _ pardon de la répétition, mais nous sommes aussi dans le forage… _, cette fois, et par un amour qui plus que jamais la travaille, avec le si étincelant, déjà, Berlin chantiers _ essai sur les passés fragiles (en 2001),

    qui m’avait si fort impressionné à la lecture

    _ et si manque pour ce Berlin chantiers un article de ma part, c’est seulement que ce blog-ci (ouvert le 3 juillet 2008 avec l’article programmatique le carnet d’un curieux ) n’existait pas encore.

    Et, en ce programmatique article, auquel je demeure plus que jamais fidèle, je citais, sinon Berlin, du moins ce que je nommais déjà des « villes-mondes«  : « Rome, Prague, Istanbul, Lisbonne, Naples, Buenos-Aires, etc… » :

    c’est là dire mes affinités avec le regard et l’écriture, qui vont de pair, de cette prodigieuse regardeuse empathique, avec tout le recul de son intelligence si vive et si aigüe, si véloce et plus encore si juste, car on ne la lui fait pas, jamais !, sur fond de son inépuisable culture, qu’est Régine Robin !

    …

    …

    C’est l’excellent Patrick Boucheron qui, le 17 novembre dernier, à Sciences-Po-Bordeaux,

    en réponse à la question que je suis posais sur ce qui dans Mégapolis de Régine Robin pouvait éclairer sa propre réflexion sur « le projet urbain » pour lequel il est invité cette saison 2016-2017 à la chaire Gilles-Deleuze,

    m’a appris la toute récente parution ce mois de novembre de ce magnifique Un Roman d’Allemagne, sur lequel rien n’a semble-t-il paru jusqu’ici dans la presse, du moins celle que que je lis.

    A l’exception d’une fort belle recension de Georges-Arthur Goldschmidt, intitulée Une Allemagne vue de si près,

    sur le site En attendant Nadeau.fr ;

    et que voici :

    …

    Une Allemagne vue de si près
    par Georges-Arthur Goldschmidt

    …
    Dans Un roman d’Allemagne, Régine Robin revient avec toute sa perspicacité et sa sensibilité sur une thématique qu’elle avait traitée avec son érudition et son énergie coutumières dans Berlin chantiers, à savoir la mémoire allemande prise entre national-socialisme et « Wiedergutmachung » (réparation), comme on disait en RFA, la partie occidentale de Allemagne. Le livre de Régine Robin porte essentiellement sur la RDA, cette partie de l’Allemagne anciennement occupée par l’Union soviétique et pour laquelle la question de la réparation ne se posait pas, préservée qu’elle prétendait être de toute « culpabilité » _ à l’égard du fascisme _ du fait de sa nature socialiste.

    Largement autobiographique, issu pour une grande part de son destin personnel de rescapée _ l’auteur est née en 1939 à Paris, de parents Juifs polonais réfugiés _, ce livre est édifié sur le « trébuchement « de la mémoire allemande. Dans la moindre ville où résidait une victime du nazisme (juif, communiste, sinti, homosexuel, etc.), de petits pavés gravés en rappellent _ désormais _ le souvenir. Régine Robin y situe sa propre mémoire, prise entre le yiddish, le français, sa langue maternelle, et l’allemand. Comme elle le dit elle-même, elle « a traversé plus de soixante-quinze ans des XXe-XXIe siècles, partagé les enthousiasmes de l’après-guerre et les désenchantements qui les ont suivis ; a vu les idéologies du siècle tourner, le communisme disparaître, se couvrir d’opprobre, alors qu’il avait représenté l’horizon et le principe espérance _ selon l’expression d’Ernst Bloch, en 1954, à laquelle fit face, en 1979, le principe responsabilité, de Hans Jonas… _ au lendemain de la guerre ».

    D’où les déambulations, les errances, les dénégations et les retournements berlinois qui habitent ces pages denses et précises _ oui. On voit surgir des personnages souvent inconnus et des itinéraires qui en disent long sur l’état de choses en RDA finissante et sur la façon d’aborder ce passé toujours présent. Il en surgit des inconnus qui auraient tout aussi bien pu prendre place dans l’Histoire, tels cette Eve et ce Peter que le mur _ dressé le 13 août 1961 (cf page 40 du livre) _ séparera à jamais, ou cette Eva Platz d’abord échouée à Cuba au lendemain de la Nuit de Cristal, et qui, après être passée par l’Allemagne de l’Ouest, finit sa vie en RDA. Ce sont de multiples apparitions qui, toutes, ramènent à cette présence souterraine _ oui, et à divers titres _ dans la mémoire de la terreur nazie ; ainsi la ligne S3 de la S-Bahn, ce chemin de fer intérieur qui dessert Berlin et passe par des lieux historiques comme le cimetière où est enterrée Rosa Luxemburg, et qu’empruntèrent aussi deux tueurs de femmes de l’époque hitlérienne. L’anecdotique fait la substance de l’historique.
    Régine Robin capte tous ces aspects de Berlin et les donne à voir avec toute la pesanteur de l’époque nazie, où le peuple était mêlé au crime, à celle de la RDA, paralysée par la stupidité de ses gouvernants. On se demande ce qu’avaient bien pu faire ces vieillards qu’elle croise dans les rues de Berlin ; peut-être l’un d’eux avait-il connu ce jeune musicien juif Konrad Latte qui avait, de planque en planque, pu survivre à Berlin, aidé entre autres par le pianiste Edwin Fischer, ou comme Marie Jalowicz Simon, une jeune juive, elle aussi cachée par des Berlinois. C’est, en effet, la Shoah qui est le fond de voix _ voilà ! _ de ce livre, cette survie toujours miraculeuse où régnaient la terreur absolue et le crime absolu érigé en morale nationale. En RDA, où tous étaient antifascistes, surtout les anciens nazis, « on exalta la libération grâce aux Soviétiques, et toutes les dates qui pouvaient s’y raccrocher, mais on occulta la spécificité du génocide des Juifs, qui fut classé dans la même catégorie générique que toutes les autres victimes du fascisme ». Tel est bien le fond sur lequel s’édifie la conscience allemande, sur ce qui ne fut jamais commis encore et reste en filigrane irréparable.

    Le parcours historique que ce livre reconstitue est décrit au travers des éléments les plus caractéristiques. L’ouvrage célèbre _ dirigé par Harald Welzer _ Grand-papa n’était pas un nazi, auquel le livre fait référence, le montre bien : personne, parmi les témoins interrogés, n’a participé en rien au génocide juif… À chaque instant Régine Robin s’est heurtée à cette dénégation de fond _ oui _ si nette, et qui est de même nature _ probablement oui _ que le consentement initial qui a rendu la Shoah possible [1]. Un roman d’Allemagne est une anthologie passionnante des tours et détours des exercices mémoriels au travers de divers personnages qui ont eu un rôle politique ou littéraire.

    « Nous sommes tous des Juifs allemands », conclut Régine Robin à l’issue de ce remarquable ensemble d’études qui touchent au cœur de la réalité de ce pays désormais réunifié et fort loin de ces passés [2].

    1. Cf. Patrice Loraux, Consentir, Le Genre Humain. Éditions du Seuil, nº 22, novembre 1990

    2. Voir Gérard Noiret, Poésie du monde. Berlin, dans EaN n°20.

    …

    Je reprends ici  le fil de mon discours, et le récit de ma découverte, grâce à Patrick Boucheron, de la parution toute récente de ce si beau et si important Un Roman d’Allemagne :

    et voici pour cela mon courriel du 25 novembre dernier à Régine Robin :

    …

    Chère amie,

    venant juste d’achever ma première lecture de votre magnifique (et troublant) Un Roman d’Allemagne,
    je me propose de suggérer à la librairie Mollat _ ainsi qu’au Goethe Institut de Bordeaux _ de vous inviter à nouveau
    pour venir présenter à Bordeaux ce très fascinant travail,
    qui fait couple au moins avec Berlin Chantiers,
    de même que Le Mal de Paris fait couple avec Mégapolis…

    C’est l’excellent Patrick Boucheron,
    venu à Sciences-Po Bordeaux jeudi il y a 8 jours, à propos du « projet urbain » auquel il a été sollicité d’apporter sa réflexion d’éminent historien,
    qui, à ma question post-conférence _ c’était la toute première question _ comparant ce qu’il venait de brillamment proposer, à votre si riche Mégapolis,
    a indiqué que venait de paraître _ et je l’ignorais ! _ de vous ce nouvel opus, Un Roman d’Allemagne ;
    que me suis empressé d’aller acheter et lire (dévorer) !

    Ensuite, et en aparté, au moment des petits-fours, Patrick Boucheron _ nous correspondons par courriels à l’occasion _ m’a confié n’avoir pas lu Mégapolis,
    à la différence de Berlin Chantiers, La Mémoire saturée _ sur lequel il a insisté dans sa réponse à ma question _ et Le Mal de Paris.

    Je l’ai vivement incité à se plonger, pour approfondir sa réflexion sur « les projets urbains », dans votre Mégapolis !

    …

    J’ai pas mal de questions à vous poser concernant votre très vive fascination pour Berlin (et la RDA),
    alors que vos parents venaient de Pologne (Kaluszyn, à l’est de Varsovie),
    et parlaient yiddish et polonais surtout
    _ mais allemand aussi, comme mon père (né en mars 1914, à Stanislawow, à l’extrême sud de la Galicie, lui).

    Ce tropisme (de quasi Ossie) envers Berlin et la RDA
    est-il surtout dû au fait prégnant des convictions communistes de votre père ?

    Mais je me suis posé aussi de semblables questions
    à propos de l’attachement à Berlin _ au point de choisir d’y vivre plutôt qu’à Budapest _ d’Imre Kertesz,
    qui n’était certes pas (et n’avait jamais été) communiste, lui _ cf son superbe Le Refus.
    Quel immense écrivain !
    Mais je me suis aussi interrogé sur sa durable absence de critiques envers la société occidentale, lors de ses divers témoignages _ Sauvegarde, journal 2001-2003, Dossier K., L’Holocauste comme culture, L’Ultime auberge ; mais nul regard critique de sa part… _ sur sa durable vie quotidienne à Berlin,
    alors que j’y étais très attentif…

    …

    De toutes façons, Un Roman d’Allemagne est un chef d’œuvre !!!
    C’est proprement éblouissant.

    Je vous embrasse,
    en vous supposant parisienne en ce moment…

    Francis

    …

    D’autre part, Régine Robin, ayant été l’épouse du metteur en scène, berlinois, Wolfgang Epstein _ mais j’ignore tout de lui _,

    a vécu aussi, et assez longtemps à Berlin… 

    …

    Voilà, pour commencer…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce mercredi 30 novembre 2016