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  • La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ la nécessaire maturation de son génie d’auteur III

    Après mes deux premiers articles d’introduction au « Lièvre de Patagonie« 

    du 29 juillet _ « La joie sauvage de l’incarnation : l’”être vrais ensemble” de Claude Lanzmann _ présentation I » _

    et du 13 août 2009 _ « La joie sauvage de l’incarnation : l’”être vrais ensemble” de Claude Lanzmann _ quelques “rencontres” de vérité II » _,

    …

    voici,

    et juste avant l’exposé (IV) de l’objet de mon analyse : la singularité du « génie » d’auteur de Claude Lanzmann,

    …

    voici le tout dernier volet (III) de mon « introduction« ,

    à propos de la nécessaire maturation de ce « génie« -là,

    un « génie » proprement « cinématographique » ;

    mais assez à l’écart, par son « estrangement« 

    …

    _ ce mot, rare (d’un état ancien du français : présent chez Montaigne ?..), vient à la bouche de Claude Lanzmann, et deux fois : page 419 et page 440 ; cette seconde fois à propos de ses rapports de « communication« , ou plutôt « intelligence«  (et dans toute l’amplitude, ici, de ses acceptions), avec « trois des protagonistes les plus importants de « Shoah«  », les tchèques Richard Glazar et Filip Müller et le slovaque Rudolf Vrba :

    « Outre le fait qu’ils étaient tous trois des personnalités d’exception, à la fois par leur intelligence, leur survie miraculeuse, leur héroïsme, leur capacité à analyser leur expérience,

    je ne pouvais leur parler qu’en une langue étrangère ;

    _ cela fait partie des « contraintes » merveilleusement (paradoxalement !) fécondes qu’évoque ailleurs (que dans ce « Lièvre de Patagonie« ) Claude Lanzmann ; peut-être dans le passionnant recueil que réunit en 1990 Michel Deguy, aux Éditions Belin, « Au sujet de Shoah, le film de Claude Lanzmann« , et qui comporte cinq articles importants de Claude Lanzmann lui-même ; à moins que ce ne soit dans sa contribution personnelle, sous forme d’entretiens (en « trois séances de travail » : les 26 janvier, 18 avril et 14 octobre 2006) avec Jean-Michel Frodon, intitulée « le travail du cinéaste » (pages 111 à 125) en cet autre recueil « sous la direction de Jean-Michel Frodon«  : « Le cinéma et la Shoah _ un art à l’épreuve de la tragédie du 20e siècle« , paru aux Éditions des Cahiers du Cinéma en 2007… _,

    …

    et l’estrangement _ voilà le terme lui-même peu courant ! _, autre nom de l’éloignement que j’ai évoqué plus haut _ Claude Lanzmann nous renvoyant ici à un développement, page 419, à propos du « coup de foudre violent et partagé«  (page 420) éprouvé lors de sa rencontre, au restaurant Fink, à Jérusalem, en novembre 1970, avec « une femme parfaitement énigmatique, pour moi sans nom

    _ mal perçu quand l’ami commun, Uri Avnery, les avaient très rapidement présentés l’un à l’autre : « il me présenta à elle en allemand«  (page 418)… _,

    sans origine, sans biographie ; je me trouvai véritablement en terra incognita, dépourvu d’un seul repère qui me permît _ à cet instant, et face à l’énigme de sa beauté, de son regard, de son visage  _ d’accéder à elle. » Car « je n’avais pas retenu le nom de celle que j’imaginais être la maîtresse d’Avnery ; il l’avait chuinté

    _ « Angelika Schrobsdorff » ; elle était berlinoise ; et Claude Lanzmann, tombé éperdument amoureux, l’épouserait un peu plus tard : en octobre 1974… _

    inaudiblement ; mais peu m’importait ; elle me fascina dès le premier regard ; sa présence chez Fink, à Jérusalem, en Israël, était pour moi un absolu mystère. » Et Claude Lanzmann, alors, de le détailler, cet « absolu mystère« , page 419 : « Pareille beauté n’existe pas là-bas ; mais pas davantage en France ou ailleurs. Je ne pouvais la relier

    _ « relier«  : ainsi procède toujours l’effort de connaissance : une tentative de familiarisation avec de l’inconnu, d’abord insituable, et venant nous troubler et nous inquiéter par là ; en rattachant cette nouveauté insituable pour soi à du déjà tant soit peu repéré ou déjà connu… _

    …

    Je ne pouvais la relier à rien ; ni aux Juives les plus belles que j’avais pu connaître, qui ne suscitaient en moi aucun sentiment d’estrangement

    _ et voici, page 419, la première occurrence de ce très beau vieux mot !

    que Claude Lanzmann réutilise page 440 à propos de cette « condition paradoxale d’approche » : conservant la distance de la singularité à préserver !.. ne pas réduire (a fortiori une « vraie » personne…) à quelque chose comme du cliché !

    cette seconde fois, à propos des singularités exceptionnelles, et des personnes elles-mêmes, et de leurs « témoignages« 

    (sur « le dernier rail, la dernière bifurcation, quand il est absolument trop tard ; quand l’irrémédiable va s’accomplir« , page 532 : le moment de la mort quand « dans le noir se livre ce que Filip Müller appelle « le combat de la vie, le combat de la mort », chacun tentant d’attraper un peu d’air pour respirer une seconde de plus« , page 535, dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau ; alors que « les malheureux qui en furent les victimes n’eurent _ eux _ aucun savoir, aucune connaissance de leur propre fin : jusqu’au dernier instant, jusqu’à ce qu’on les précipitât, à coups de fouet de matraque, de massue, à l’intérieur de la chambre de mort«  ; « ils ne connurent rien d’Auschwitz, ni le nom, ni le lieu, ni même la façon dont on leur ôtait la vie. Ils ont terminé leurs jours _ eux _ dans le noir, entre quatre murailles de pierre lisse, dans un véritable « non-lieu » de la mort«  _ pages 535-536 )

    …

    à propos des singularités exceptionnelles, donc,

    de Richard Glazar, Filip Müller et Rudolf Vrba _,

    …

    Je ne pouvais la relier, donc, à rien ; ni aux Juives les plus belles que j’avais pu connaître, qui ne suscitaient _ elles _ en moi aucun sentiment d’estrangement

    ni à celles que j’avais croisées dans d’autres contrées »…

    …

    voici _ je reprends l’élan de ma phrase de départ ! _ le tout dernier volet (III) de mon « introduction« ,

    à propos de la nécessaire maturation de ce « génie« -là,

    un « génie » proprement « cinématographique« , donc ;…

    mais assez à l’écart, en effet, et par son propre « estrangement« ,

    ce « génie » cinématographique de Claude Lanzmann,

    …

    de la plupart des canons en cours de « tous les professionnels de l’audiovisuel« ,

    ainsi que Claude Lanzmann les nomme et les rassemble, page 511…

    …

    A cette fin de saisir la singularité de l’aventure existentielle et de l’histoire de l’accomplissement, après maturation et pas mal d’improbables, voire d’impossibles, détours, du « génie  cinématographique«  qui a éclos en Claude Lanzmann

    _ mais tout « génie » a sa propre (singulière !) aventure, imprévisible : il « arpente«  (page 504, et ailleurs !) des sentes non déjà balisées, ou parcourues par d’autres ;

    « opaque«  à lui-même qu’il est, pour commencer, en ses débuts, ce « génie«  ;

    et grâce, aussi, à pas mal de risques, et donc aussi de courage, pour affronter et vaincre sa propre « annihilation« … : c’est un « parcours du combattant » ! ; pour surmonter et dépasser  les obstacles, et l’incompréhension première (ainsi que la terrible force d’inertie) des esprits (et corps) un peu moins « géniaux » et plus « conformistes » que lui… _,

    …

    j’ai donc dû, pour cette fin-là, et le plus attentivement possible, relire tout « Le Lièvre de Patagonie«  !.. afin de le moins possible négliger ou perdre du suc de son « essentiel«  : capital à mes yeux

    sur ce qu’est le travail, toujours « hors-norme« , de l’œuvre

    …

    _ « ce qu’il pouvait y avoir de hors-norme« , Claude Lanzmann l’écrit lui-même, en 1981, à Jan Karski,

    de ce qui n’était encore, que son « projet« , en cours, complexe (et même absolument désordonné : encore bien trop « opaque« …), de « réalisation« , alors,

    depuis sa décision, après « toute une nuit, une nuit de feu » (page 429) « pascalienne«  ! (page 430) de marche « dans Paris« , « au début de l’année 1973«  (page 429) de s’y lancer et consacrer,

    de « Shoah«  :

    …

    « je me sentais

    _ devant la proposition, à Jérusalem, de son « ami Alouf Hareven, directeur de département au ministère des Affaires étrangères israélien » :

    « Il n’y a pas de film sur la Shoah ; pas un film qui embrasse l’événement dans sa totalité et sa magnitude, du point de vue des Juifs. Il ne s’agit pas de réaliser un film sur la Shoah ; mais un film qui soit la Shoah. Nous pensons que toi seul _ qui venais de réaliser le film « Pourquoi Israël« … _ es capable de le faire. Réfléchis. Nous connaissons toutes les difficultés que tu as rencontrées pour mener à bien « Pourquoi Israël« . Si tu acceptes, nous t’aiderons autant que nous le pourrons« , page 429 _,

    …
    je me sentais

    _ tel l’alpiniste qu’il avait appris à devenir auprès de son beau-père René Dupuis, ou du guide (« de haute montagne« ) Claude Jaccoux dans le massif du Mont-Blanc (cf les pages 387 à 390) _

    au pied d’une terrifiante face Nord inexplorée«  ;

    …

    « je quittai Alouf abasourdi et tremblant _ cette conversation dut avoir lieu au début de l’année 1973 _ et rentrai à Paris, ne sachant quoi décider ;

    mesurant l’immensité de la tâche, ses impossibilités qui me paraissaient _ assez réalistement !.. _ innombrables ; craignant de ne pas pouvoir relever ce défi incroyable.

    …

    Cependant, quelque chose de très fort et même de violent en moi me poussait à accepter : je ne me voyais pas _ après les « près de trois ans de travail » (page 427) du premier film « Pourquoi Israël« … _ reprendre mon ancien métier _ fragmentaire ; pas d’auteur complet (avec « final cut » !..) d’une œuvre qui en quelque sorte « se tienne« … _ de journaliste ; cette période de ma vie était révolue.

    …

    Mais dire oui signifiait renoncer à toutes les prudences et sécurités ; m’engager dans une entreprise dont je ne savais ni le terme _ le fruit réalisé, l’œuvre : accomplie ou avortée… _ ni le temps qu’elle allait requérir _ ce serait dans pas moins de douze années ! _ ; c’était choisir l’inconnu _ un trou noir, peut-être : un gouffre sans fond ; sans sol ultime où se tenir… _ ; je me sentais au pied d’une terrifiante face Nord inexplorée _ jusqu’alors ; et meurtrière… _, dont le sommet demeurait invisible, enténébré de nuages opaques« …

    …

    « Je marchai _ ce début d’hiver 1973 _dans Paris toute une nuit, une nuit de feu,

    j’affermissais ma résolution en me disant qu’une chance unique m’était offerte ; qu’elle exigeait le plus grand courage ; qu’il serait indigne et lâche de ne pas la saisir.

    …

    (…)

    Je clarifie aujourd’hui _ commente rétrospectivement son effort de mémoire, Claude Lanzmann _, et je regrette de le faire, les pensées bien plus confuses _ que ce résumé-là _ qui se combattaient en cette nuit pascalienne.

    …

    Au matin, à bout de forces, avant de plonger dans un calme et noir sommeil,

    je téléphonai à Alouf Hareven pour lui dire mon consentement », page 430) _

    …

    voici,

    en une lettre de 1981

    à Jan Karski,

    qui s’impatientait, déjà un peu,

    alors que son « témoignage«  (majeur !) sur la Shoah en Pologne _ « sa présence dans le film serait irremplaçable«  (page 511) _ avait été « tourné aux États-Unis en 1979«  (page 510) ; et, de fait, le film ne lui sera, une fois vraiment terminé, montré que le 23 octobre 1985 !

    …

    _ mais alors, ce 23 octobre 1985 :

    « la première projection à laquelle Karski assista, dans un cinéma de Washington, l’enthousiasma au point qu’il m’écrivit dix lettres de coulpe battue ; il fut mon plus fervent supporter ; et je me souviens avec un émotion que j’ai encore du mal à contrôler des trois jours que nous passâmes ensemble pour la première du film à Jérusalem« … _

    …

    voici comment Claude Lanzmann,

    je reprends ici le fil et l’élan de ma phrase,

    le dit lui-même au « grand«  (l’adjectif vient sous la plume de Claude Lanzmann à la page 510) Jan « Karski« 

    _ l’auteur de l’encore si scandaleusement méconnu, et actuellement indisponible !!! « Mon témoignage devant le monde _ histoire d’un secret » _,

    qui s’impatientait, déjà un peu

    « que le film ne soit pas achevé, alors qu’il m’avait, selon lui, laissé tout le temps pour y parvenir« , « deux années«  après « avoir tourné avec lui«  (page 511) :

    …

    je cite :

    « lui expliquant, pour la première fois, je crois _ avant quelques autres interlocuteurs _, la dimension unique _ voilà ! et très loin des « normes » en usage chez les professionnels de l’audiovisuel et dans l’industrie cinématographique ! _ que je voulais donner à mon travail,

    tentant de lui faire éprouver ce qu’il pouvait y avoir _ telle en est la formulation précise _ de hors normes et même de révolutionnaire _ là est l’expression que je voulais donc souligner _ dans un pareil projet,

    qui prétendait tout embrasser et montrer _ oui ! faire « ressentir«  ainsi ! à ce qui consentiraient à le regarder et écouter «  vraiment » : pas mal y renoncent…  _ ce qu’avait été du point de vue des Juifs eux-mêmes le désastre« , page 511 _

    …

    afin de le moins possible négliger ou perdre du suc de son « essentiel«  : capital à mes yeux sur ce qu’est le travail, toujours en partie, ou « avec quelque chose de« , « hors-norme« , sinon (de) « révolutionnaire« ,

    de création (du « génie«  vrai) d’un artiste ! et de sa « loi«  :

    …

    le terme de « loi«  (de l’œuvre), absolument décisif, une fois « découvert«  (ou devenu pleinement conscient) par Claude Lanzmann, revient à de multiples reprises en cet immense livre qu’est « Le Lièvre de Patagonie« 

    et en est une des clés, selon moi ;

    pas seulement à cette occurrence-ci de la page 502, à propos de l’ordre même de son « plan de travail«  :

    …

    « Mon premier voyage en Pologne avait eu lieu _ seulement : le projet avait commencé au début de 1973 _ en février 1978 _ à Treblinka. Je fis, à mon retour, un bref séjour en Israël pour revoir Srebnik après m’être rendu à Chelmno _ après Treblinka _ ; puis me lançai dans la préparation très complexe d’un tournage _ forcément à organiser ! _ qui se déroulerait dans plusieurs pays.

    Le premier tour de manivelle eut lieu six mois plus tard à Treblinka, autour du 15 juillet ; et, à partir de là, gagné par la même urgence _ de tourner, maintenant ! _, j’enchaînai les campagnes, à Corfou, aux États-Unis, en Israël, en Suisse, en Autriche, etc., pendant ces trois années, jusqu’à la fin 1981.
    Je revins quatre fois tourner en Pologne.

    …
    Il m’arrive encore de me demander ce qu’aurait été
    « Shoah » si j’avais commencé mes explorations par ce pays, comme la logique commandait de le faire, au lieu de vagabonder _ voilà… _ d’abord partout ailleurs dans le monde.

    …

    Je sais _ maintenant : avec tout le recul de la rétrospection ! de ce livre même qu’est « Le Lièvre de Patagonie«  _ que j’ai obéi _ cependant _ à une loi différente (de celle de cette « logique » organisée :

    …

    on peut la spécifier, cette « loi« , appréhendée petit à petit, et dans la « brume« , le « brouillard« , voire les épais « nuages« , de l’acte permanent de « création«  ici, y compris toutes les complexes démarches les plus concrètes (et administratives) de terrain qu’elle impliquait aussi !

    comme étant de l’ordre de l’invention du « génie«  _ cf l’analyse magnifique qu’en donne le « génial« , lui-même, Kant en sa non moins géniale « Critique de la faculté de juger« … ; y revenir souvent ! _

    …

    de l’ordre de l’invention du « génie«  :

    …

    celui de Claude Lanzmann lui-même ;

    …

    distinct, par exemple, d’un « génie«  philosophique « pur » (= conceptuel pour l’essentiel…), tel que celui qui mobilisa, très jeune déjà (« un philosophe-né », lui, le qualifie Claude Lanzmann, page 140), un Gilles Deleuze, par exemple

    (cf page 167 : « le génie manifeste de Gilles«  : dans la « création de concepts«  ; cf son « Qu’est-ce que la philosophie ?« …),

    …

    Je sais que j’ai obéi _ je reprends l’élan de la phrase de Claude Lanzmann _ à une loi différente

    contraignante, opaque à mes propres yeux et d’un autre ordre : celle de la création«  : je vais y consacrer l’article principal à venir : le numéro IV !

    …

    Dans le cas, ici _ qui nous occupe tout spécialement _, de Claude Lanzmann,

    son « génie«  propre, qu’il lui a fallu peu à peu, et de bric et de broc, par paliers et par strates, et « liens«  (surtout !) complexes et touffus, découvrir et « élaborer« , « construire« , « machiner« , mettre en œuvre

    …

    _ par exemple, au moment de l’élaboration de son premier film, « Pourquoi Israël« , de 1971 à 1973,

    et en fréquentant les « Yekke _ c’est ainsi qu’on nommait, en Israël, les Juifs allemands _, dans le calme et ombreux quartier de Rehavia« ,

    dont « les « Sämtliche Werke » (Œuvres complètes) de Goethe, de Schiller, de Hölderlin, de Hegel ou de Kant, beaux volumes reliés qui emplissaient les rayonnages des appartements » (de ces « Yekke« , donc)

    _ par exemple « la bibliothèque de Gershom Scholem, fabuleuse caverne d’Ali Baba de la grande culture juive«  qui l’avait tout particulièrement « émerveillé«  (page 421) _

    faisaient monter à mes yeux d’irrésistibles larmes sans que j’en comprisse vraiment _ alors _ les raisons«   :

    …

    « Israël, l’Allemagne, les deux années que j’y avais passées _ au final des années 40, à Tübingen, puis à Berlin _, la Shoah, Angelika

    _ Schrobsdorff, rencontrée par le plus grand des hasards, un tristement pluvieux et glacial soir de novembre 1970, chez Fink (un restaurant de Jérusalem) et qu’il épouserait en octobre 1974 ; avec Gershom Scholem pour « témoin de nos épousailles juives« , « sous la houppa, à la fin d’un jour d’octobre encore très chaud » _

    se nouaient en moi à d’insoupçonnables profondeurs », peut-on lire, à la page 420 _

    …

    le « génie » propre de Claude Lanzmann,

    je reprends le fil et l’élan de ma phrase,

    est un  « génie«  de « témoin«  montreur (et « passeur« ) de vérité par son œuvre cinématographique (sans exemple : à rebours de la plupart des pratiques communes à la plupart des professionnels « de la profession« …

    …

    cf la phrase importante, pages 243-244 : « la posture de témoin qui a été la mienne dès mon premier voyage en Israël _ d’août à décembre 1952 _, et n’a cessé de se confirmer et s’engrosser au fil du temps et des œuvres _ un point capital ! et combien justement revendiqué par lui ! _, requérait que je sois à la fois dedans et dehors, comme si un inflexible mandat m’avait été assigné«  : c’est magnifiquement juste ! ;

    …

    et celle-ci, page 511, plus décisive peut-être encore, face à tous ceux qui s’impatientaient des longueurs infinies, et de l’élaboration, de la conception ; et du tournage ; et enfin du montage : « une opération longue, grave, délicate, subtile« , est-il dit page 509 ; car « c’est la construction du film _ seule ; sans nul commentaire surplombant ! _ qui est la clé et le moteur de son intelligibilité ; qui permet au récit d’avancer _ sans chevilles, ni rail unique grossier _ et d’être compréhensible _ sensiblement, en toute la richesse de sa complexité : lumineuse, par ce travail ! _ pour le spectateur«  qui la reçoit, toujours page 509 ;

    …

    voici cette phrase cruciale de la page 511 :

    « J’avais plus de foi en moi qu’en tous les professionnels de l’audiovisuel ; et d’abord pour une très puissante raison : j’avais la force _ conquise épreuve après épreuve, ces douze ans durant de l’aventure si improbable, au départ, de « Shoah » ! _ de prendre mon temps«  ; ce point est, d’ailleurs, capital pour tout authentique créateur : il ne doit obéir, au final, et contre vents et marées même, qu’au rythme propre (= la « loi«  même !) de l’œuvre elle-même ; de la création ! en son « opacité«  même première ; ainsi qu’à l’intérieur même de ses contraintes, et de tous ordres, d’ailleurs, qui, ainsi, même si c’est apparemment paradoxalement, font par là même partie intégrante de la « loi«  à la source jaillissante de cette création et de cette œuvre !)

    …

    Dans le cas de Claude Lanzmann,

    son « génie«  de « témoin«  montreur (et partageur) de vérité par son œuvre (sans exemple) cinématographique, donc,

    a eu besoin d’un peu plus de patience et d’une riche et complexe,

    « opaque«  aussi, il le dit aussi à plusieurs reprises, nous venons de le voir,

    maturation :

    …

    page 249, cette remarque rétrospective particulièrement lucide, à propos la « découverte«  (de ce que Sartre a qualifié alors, en 1953, de la part du jeune Claude Lanzmann, il venait juste d’avoir vingt-sept ans, de « la particularité juive«  dans le jeune État d’Israël, en son second semestre de 1952, donc) ; et de la renonciation à « écrire«  immédiatement « dessus« … :

    …

    « Je remis tout cela à plus tard,

    conscient que j’avais à grandir, à vieillir

    pour résoudre, dans un autre plan que celui où je me les posais alors _ un plan historico-journalistique, en l’occurrence alors _, les questions qui s’étaient levées en moi _ on ne peut pas tout de suite écrire, changer en livre

    _ plutôt que le livre, son medium (à lui, d’« auteur« , Claude Lanzmann) sera le film,

    il le découvrira assez tardivement (par son reportage pour l’émission de télévision d’Olivier Todd, « Panorama« , sur les bords du canal de Suez, pendant la meurtrière « guerre d’usure«  israëlo-égyptienne, au début 1968 ; cf les pages 408 à 410) _

    …

    on ne peut pas tout de suite écrire, changer en livre

    la matière

    _ encore trop brute (ou pas assez « articulée« , faute d’assez disposer, alors, de clés…), pour l’heure, en ces années 1952-53 : « matière«  dénuée pour le moment, donc, de sa vraie « forme«  (ou « Gestalt« , dit-il ailleurs en son livre : page 442) _

    de sa vie ; ce qui est souvent le défaut des professionnels de la littérature. J’étais un homme des mûrissements longs _ voilà un facteur essentiel ! _ ; je n’avais pas peur de l’écoulement du temps ; quelque chose m’assurait

    …

    _ avec justesse ! celle de la patience du « pêcheur » attentif à la réelle « imminence » (d’une proie « guettée«  et attendue…) :

    …

    cet important mot « imminence«  _ annonciateur de pratiques ultérieures : celles de « recueillement«  de « témoignages » : parfois en « pêcheur«  ; d’autres fois en « chasseur« , aussi _  est présent deux fois dans le livre :

    …

    page 386, à propos des « bonheurs de l’attente et de l’imminence«  lors de la chasse au sanglier avec son beau-père René Dupuis, en Haute-Marne, « posté « ventre au bois » sur une sente gelée et verglacée« , « dans de grands domaines forestiers proches de Colombey-les-deux Églises« , dans les années soixante de son mariage avec l’actrice de théâtre Judith Magre ;

    …

    et page 441 à propos du projet, hélas inabouti

    _ « avec beaucoup de regret. Et de peine«  : « Dov mourut malheureusement d’une crise cardiaque avant que je pusse tourner« … _

    d’aller pêcher « en Méditerranée, non loin de Césarée« , avec « Dov Paisikovitch, boucher à Hadera » et « l’homme le plus silencieux que j’ai connu«  (page 440) ; mais « le silence est aussi un mode authentique du langage«  :

    …

    « originaire de Transylvanie, il avait été déporté à Birkenau avec sa famille au moment où l’extermination des Juifs de Hongrie était à son comble, en mai 1944 (…) ;

    et même si « on ne pouvait le comparer en rien à _ l’extraordinaire _ Filip Müller

    …

    _ « il n’y aurait jamais deux Filip Müller ; jamais _ une autre fois… _ cette voix de bronze, et la reverbération, la vibration de son timbre, qui se poursuit longtemps après que ses justes et dramatiques paroles ont été proférées ; jamais cette profondeur de pensée, cette haute réflexion sur la vie et la mort, forgées par trois années d’enfer » ; si bien que de « tous les membres du commando spécial d’Auschwitz » ayant réussi à « survivre » que Claude Lanzmann a retrouvés et connus, « aucun n’égala _ en « force de témoignage« … _ Filip Müller ; et je sus qu’ils ne seraient pas dans le film. Sauf _ mais, lui, Dov Paisikovitch, pour « sa jeunesse et son absolu mutisme » !.. _ est-il précisé page 440… _,

    …

    il _ Dov, donc : le « silencieux« , lui… _ me plaisait ; et je lui rendis plusieurs fois visite dans sa boucherie, convaincu que sa jeunesse et son absolu mutisme avaient _ eux aussi ! _ leur place dans la tragédie que le film aurait à incarner » ;

    …

    « comme j’aime moi-même la pêche

    …

    _ nous y voilà !

    cf page 67, sa découverte de la pêche, l’été 1938 : « nous passions nos vacances à Saint-Chély-d’Apcher, en Lozère, chez un directeur d’école républicain, Marcel Galtier, que j’adorais parce qu’il m’instruisais de tout

    _ »instruire«  est aussi un mot qui vient à la bouche de Claude Lanzmann à propos de ses rapports (infiniment riches!) avec Simone de Beauvoir ; cf page 253 : « M’instruire était pour elle une façon de tout appréhender d’un oeil neuf, lui redonnant l’émotion _ = la fraîcheur ! _ des premières fois » : une « fraîcheur » à apprendre à trouver, saisir, re-trouver, re-vivre (ressusciter !) et ne jamais gaspiller… ; par exemple cinématographiquement… _,

    et d’abord de la pêche à la mouche dans les étroites et serpentines rivières à truites des hauts plateaux de l’Aubrac« … _

    …

    comme j’aime moi-même la pêche,

    l’attente, l’imminence _ voilà les réalités décisives (et fécondes) ici ! j’y reviendrai ! _,

    je m’étais dit : « On ne parlera pas ; on pêchera ensemble ; et je raconterai son histoire en voix off« . Dov avait accepté ma proposition ; il mourut malheureusement d’une crise cardiaque avant que je pusse tourner« , page 441, donc… _

    …

    quelque chose m’assurait,

    donc, je reprends l’élan de la réflexion de Claude Lanzmann, page 249, à propos de son « insuffisance de maturité«  (d’auteur !) en 1953,

    que mon existence atteindrait sa pleine fécondité

    _ et « géniale«  : c’est en effet de l’œuvre propre du « génie« , à la Kant, qu’il s’agit, en cette vie d’un authentique créateur (d’exposition, « dévoilement« , ainsi que « transmission«  et « partage« , de la vérité de ce qui a pu advenir à un peuple) que cette vie « féconde« , oui ! (en une œuvre géniale, telle que « Shoah« …) de Claude Lanzmann _

    quand elle entrerait dans sa seconde moitié » : soit, en comptant bien, seulement à partir des quarante-deux ans de Claude Lanzmann : à la date de la parution du « Lièvre de Patagonie« , cela donne à partir du 27 novembre 1967… ; et en 1953, Claude venait d’atteindre ses vingt-sept ans…

    …

    voici, donc,

    ce sera l’article final,

    l’article « principal » (IV) sur cet « immense livre » qu’est « Le Lièvre de Patagonie«  de Claude Lanzmann :

    il portera sur la « loi » de la création du « génie«  de l’artiste ;

    Claude Lanzmann dit aussi, page 504, « le travail de la vérité«  :

    les deux lui sont, en effet, absolument indissociables !..

    …

    « Loi » qui lui fut aussi un « mandat » (page 493)

    de révélation, transmission et perpétuation, enfin,

    d’une vérité (tragique) longtemps contournée et étouffée,

    sinon « annihilée« …

    …

    Titus Curiosus, ce 17 août 2009

  • de la fabrique de l’identité (du soi), sous le versant du genre (féminité, virilité) et de l’intimité (rapports à l’autre) dans le meilleur de la littérature aujourd’hui : « L’Exposition », de Nathalie Léger ; « Zone », de Mathias Enard

    Avec un cran supplémentaire de recul dans le dispositif de lecture (= de mon « commentaire » analytique-critique…) de mes « grands livres » préférés,

    en l’occurrence, cette semaine de juin-ci, « L’Exposition«  de Nathalie Léger, après « Zone«  de Mathias Énard, en septembre dernier (2008, déjà…) ; les « grands livres » ne se bousculant pas nécessairement au portillon du lecteur…

    _ cf mes articles immédiatement (ou presque) précédents :

    « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard » (le 3 juin 2009),

    « Sur la magnifique “Exposition” de Nathalie Léger, Prix Lavinal 2009 : l’exposition de la féminité et l’exhibition (sans douceur, ni charme = sans joie) comme privation de l’intime » (le 14 juin 2009)

    et « la jubilante lecture des grands livres : apprendre à vivre en lisant “L’Exposition” de Nathalie Léger » (le 15 juin 2009 dernier, c’est-à-dire avant-hier) _,

    …

    à la réflexion m’apparaît de plus plus évidemment

    que la force (formidable !) du meilleur de la littérature d’aujourd’hui

    _ et assez loin à l’écart de la fonction idéologique d’auto-crétinisation (de soi) du « grand public« , via le tout-venant des « clichés » des si « divertissants »  best-sellers !.. : « Tournez, manèges » et  « Roulez, petits bolides » !.. pendant que les divers tiroirs-caisses des « marques » se remplissent… _,

    tient à la luxuriance du terreau

    et personnel et culturel : les deux inextricablement mêlés en leur construction permanente, de bric et de broc, « réciproque » et « infinie » _ ad vitam æternam, si j’ose le formuler ainsi… _

    sur lequel (et duquel) les auteurs « vrais » _ un Mathias Énard pour « Zone » ! une Nathalie Léger pour « L’Exposition » ! _ plantent (et tirent) la perspective (en relief) et la puissance de vue (ou force de vista)  dynamisantes, les deux ! de la « vision » de leur « monde« 

    _ et à partir d’un monde (réel et effectif forcément commun) pour commencer :

    en l’enfance, d’abord, « passage obligé » de la plus grandement visible « minorité » ; mais aussi à l’âge adulte encore, du fait de notre « appartenance » (« ferrée » !..) d’encore trop souvent pseudo « majeurs« , seulement, à l’ »époque » : de laquelle nous aurions bien du mal à nous « échapper » ; étant forcément, sans réelle échappatoire, celle-ci, « la nôtre« , d’ »époque » !!!) ;

    …

    et à partir d’un monde (réel et effectif commun) pour commencer, donc,

    « donné« , « imposé« , « reçu » à notre corps défendant et partagé (= commun)…

    Fin de l’incise _

    …

    en une écriture magnifiquement inspirée, ainsi qu’un style singulier, chaque fois :

    en tout cas, c’est ce qui s’avère pour moi, lecteur, à la double lecture de ces deux merveilleux « Zone » et « L’Exposition« ...

    …

    Ce sur quoi je désire donc « revenir » et « mettre l’accent« , en ces deux très grands livres que sont donc et « Zone » et « L’Exposition« ,

    c’est sur la construction de l’identité personnelle

    _ pour qui se dégage du clone, ou du zombie : dans l’important « passage » (méditatif, à propos du plus que problématique « portrait » de soi-même) n° 43, page 77, Nathalie Léger a cette formule magnifique à propos d’une éventuelle « découverte » du « soi » : « l’entassement des spectres qui n’en font d’ordinaire trompeusement qu’un«  _

    à partir de ce que Nathalie Léger nomme très judicieusement,

    et dès son troisième « passage« , page 11 _ mais qui l’y repère « vraiment« , alors ?.. à sa première (et le plus souvent unique !) lecture _,

    « le trajeux sinueux de la féminité » ;

    et qui s’est avéré, du moins à ma lecture de son livre, le « motif« 

    (de fond !!! à la Cézanne ; au « passage » 15, pages 26 et 27 : je lis, c’est Cézanne qui vient, d’outre-tombe, via le très précieux témoignage _ « Cézanne » _ recueilli, puis laissé (en héritage : à toutes les postérités), par Joachim Gasquet, nous « parler » :

    « Un motif, voyez-vous, c’est ça… », dit Cézanne (à Gasquet) en serrant ses deux mains. Il les rapproche lentement, les joint, les serre, les fait pénétrer l’une dans l’autre, raconte Gasquet. C’est ça. « Voilà ce qu’il faut atteindre. Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. » Fin de la citation-« leçon » de Cézanne sur le « motif« , page 27 ; et fin de mon incise)

    …

    le « motif« , donc, qui allait travailler la narratrice (et l’auteur) de ce récit

    _ le vocable « roman » n’apparaissant (heureusement !) pas sur la page de garde du livre ! ni nulle part, non plus, ailleurs en (ou sur) ce livre…

    …

    Ainsi qu’à partir de ce que j’ai pu qualifier, en ma lecture de « Zone« , du « motif » de la « pyramide des pères«  dans la construction de ce « roman« , assumé comme tel, cette fois, mais follement inspiré et libre (et grand, en tout ce qu’il brasse de si puissant et si fondamental, pour un auteur si jeune _ de trente-six ans _ en une seule phrase, ou plutôt un seul souffle, de 517 pages, s’achevant sur l’expression, page 217, « une dernière clope avant la fin du monde« …) ;

    « roman » d’une seule phrase (pour l’essentiel _ excepté trois chapitres de lecture par le narrateur lui-même, toujours, d’un roman plus « traditionnel« …) dans l’esprit, et souffle, de son narrateur unique, Francis Servain Mirković, s’exprimant à la première personne du singulier, le temps d’un « trajet » (de « méditation-rumination » et de soi et du monde ! archi-mêlés !..) en train (au lieu d’avion : manqué, lui _ « raté« , par exemple page 130… _, à Orly : ouf ! pour la « méditation-rumination » du « soi-monde » !..) entre les Stazione « Milano Centrale » et « Roma Termini » ; et qui m’a fait intituler mon premier article sur lui, dès le 21 septembre 2008 : « Emerger enfin du choix d’Achille«  :

    puisque telle est la signification de ce voyage en train (du personnage Francis Servain Mirković) de Milan (Stazione « Centrale » _ en provenance de Paris, gare de Lyon, pour ce qu’il en est, du moins, de ce dernier « transport ») vers Rome (Stazione « Termini« ), afin d’essayer (tout au moins !) de « solder« _ auprès des instances ad hoc du Vatican ; en « vendant » une copieuse valise de documents ultra-secrets sur le passé plus que sulfureux de personnages d’ »agitateurs et terroristes, marchands d’armes et trafiquants, commanditaires et intermédiaires, cerveaux et exécutants, criminels de guerre en fuite » du dernier siècle écoulé _ tout un passé hyper violent de plusieurs, au milieu duquel le sien particulier, propre (« lui-même » ayant « accompli sa part de carnage lorsque la guerre en Croatie et en Bosnie l’a jeté dans le cycle enivrant de la violence« ), placé sous la figure archi-coléreuse d’Achille (et de « L’Iliade » : le livre comportant autant de chapitres que « L’Iliade » de livres… : 24.

    …

    Et si je jette un coup d’œil au final de ce « Zone« , qu’est-ce j’y découvre (ou retrouve) ? Je lis, à partir du bas de la page 515 :

    …

    « voilà nous longeons l’aqueduc romain nous pénétrons les murailles _ demeurées quasi intactes de l’enceinte de l’Urbs _ puis le cul-de-sac de la gare de Termini _ d’un coup voilà que _ les voyageurs s’affolent, des animaux dérangés dans leur sommeil _ de la nuit dans ce train _, ils se lèvent tous en même temps _ grégaires _ récupèrent leurs bagages rangent les livres et les journaux je sors discrètement la petite clé je libère la mallette _ solidement accrochée à un range-bagages : « je l’ai discrètement menottée au porte-bagages« , s’était dit le narrateur, page 15, en s’installant, au départ de Milan, dans le « Pendolino Milano-Roma« … _ la valise si légère _ en poids _ et si lourde _ en secrets _, le train longe le quai _ de la gare d’arrivée de Termini _, il souffle, il prend son temps, j’attrape mon sac me voici debout dans le couloir entre mes compagnons de voyage _ quatre fois au moins j’ai moi-même ainsi débarqué sur ce quai de gare de Termini (sauf qu’une fois, c’était le quai de Tiburtina…), juste après ces sublimes « vues« , avec pins, de la si belle campagne romaine _ nous allons nous séparer, chacun va poursuivre son destin, Yvan Deroy _ l’actuel pseudonyme du narrateur venant livrer (en les vendant) au Vatican les « secrets«  de sa valise d’agent de « zone« … _ aussi _ le narrateur cessant ces « fonctions« -là… _ je vais aller à pied jusqu’à l’hôtel _ où il compte résider un peu _ la vie est neuve la vie est vivante _ il n’y a de progrès et de « bonheur » « vrai » que dans le dépassement (ou « congédiement ») de quelque chose de « dépassé« … _ je sais maintenant _ au final de cette méditation ferroviaire nocturne d’entre Milan et Rome (par Lodi, Parme, Reggio d’Émilie, Modène, Bologne, Prato et Florence : où le convoi a fait station) _, adieu sage Sashka _ la maîtresse (russe) qu’il avait compté rejoindre, en « son minuscule studio du Transtévère« , page 465 _, je peux tenir debout tout seul _ désormais, au terme de cette méditation ferroviaire nocturne de 517 pages sur ce parcours de tant d’années d’aventures violentes dans la « zone«  d’opérations méditerranéenne… _,

    je n’ai plus besoin de cette valise, plus besoin _ même ! _ des deniers _ de Judas ! _ du Vatican,

    je vais tout balancer dans l’eau (…), au dixième jour _ c’est un projet qui s’échafaude sur le champ… _ j’irai à pied jusqu’au Tibre fatal tout près du pont Sixte _ je le connais bien, reliant les deux quartiers aimés de Campo dei Fiori et Trastevere _ jeter ces morts _ des « secrets » de la valise _ dans le cours du fleuve, qu’il les amène jusqu’à la mer _ la Méditerranée _, le cimetière bleu _ de l’enfouissement-engloutissement _,

    que tous s’en aillent _ au diable (ou au « bon dieu« )… _, les noms et les photographies _ les témoignages des « faits » pour « archives« … _ seront rongées par le sel, puis évaporés ils rejoindront les nuages, et adieu, Yvan Deroy rejoindra le ciel lui aussi, le Nouveau Monde _ disparaissant d’ici pour « refaire » sa vie, pour « renaître » « vierge » là-bas outre-Atlantique… _,

    adieu Rome trop éternelle _ avec beaucoup trop de mémoire (et beaucoup trop d’archives, surtout au Vatican…) ; comme le chante Octavie (« Addio Roma !« ) dans le sublime « Couronnement de Poppée«  du génialissime Claudio Monteverdi… _, en avion, à l’aéroport de Fiumicino j’attendrai _ nous passons décidément au futur… _ le dernier appel pour mon vol, les passagers, la destination, je serai assis là _ désormais : en un futur devenu immobile _ sur mon banc de luxe sans pouvoir bouger nulle part plus personne j’appartiens _ dorénavant : nous voici en un présent indéfiniment prolongé, sans projet ! _ à l’entre-deux au monde des morts-vivants enfin je n’ai plus de poids plus de liens _ ni professionnels ni érotiques : Sashka, Stéphanie, Marianne : du passé… _ je suis dans ma tente _ de Grec ? de Troyen ? « L’Iliade«  affleure toujours dans « Zone« … _ auprès des nefs creuses j’ai renoncé _ grâce au « congédiement« … _ je suis dans l’univers des moquettes grises des écrans de télévision et ça va durer tout va durer _ désormais _ il n’y a plus de dieux courroucés plus de guerriers _ enfin ! _ près de moi se reposent les avions les mouettes _ de l’estuaire du Tibre _ j’habite _ pour toujours _ la Zone où les femmes sont fardées et portent un uniforme bleu marine _ d’hôtesses de l’air _ beau péplos de nuit étoilée il n’y a plus de désir plus d’envol plus rien un grand flottement un temps mort où mon nom se répète _ non sans ironie dans les haut-parleurs de l’aéroport _ envahit l’air c’est le dernier appel le dernier appel pour les derniers voyageurs du dernier vol je ne bougerai plus de ce siège _ de hall _ d’aéroport, je ne bougerai plus c’en est fini des voyages, des guerres _ ah ! _,

    à côté de moi le type au regard franc me sourira _ envisage le narrateur, débarquant pour l’heure à Termini ; et c’est ce présent-là qui pour l’heure est encore le présent du récit… _ je lui rendrai son sourire il y a des années qu’il est là suspendu lui aussi _ certes _ enchaîné à son banc _ tel l’Hercule enchaîné… _ des années il est là depuis bien avant la découverte de l’aviation _ c’est dire ! _ il a une bonne tête, c’est un métèque, c’est un géant, un géant de Chaldée dont on dirait qu’il a porté le monde sur ses épaules _ Antée _, il est depuis des siècles entre deux avions, entre deux trains,

    alors qu’on me dépossède de mon nouveau nom en le soufflant dans les haut-parleurs,

    je pense aux bras de l’oiseau d’acier qui m’attendent, cent cinquante compagnons de limbes y ont déjà embarqué mais moi je m’y refuse,

    je suis Achille _ enfin _ calmé _ de son courroux _

    le premier homme le dernier

    je me suis trouvé une tente _ où camper longtemps _ elle est à moi maintenant c’est ce tapis ignifugé et ce velours rouge

    c’est mon nom qu’on crie mon espace je ne me lèverai pas

    mon voisin est avec moi c’est le prêtre d’Apollon c’est un démiurge _ le thaumaturge des métamorphoses _

    il a vu la guerre lui aussi et l’aveuglant soleil des cous coupés _ sans en revenir indemne tout à fait, absolument… _,

    il attend tranquillement _ désormais _ la fin du monde _ comme certains (autres) illuminés ; un croisé, pas plus tard que hier soir, sur le quai de la gare « Centrale«  à Milan ; un autre, « tchèque germanophone«  (« la Mort est un tchèque germanophone avec un horaire de chemins de fer« , page 59), et qui l’avait passablement impressionné, celui-là, dans un train (« de nuit« , aussi) pour Paris s’en revenant « de retour d’enquête à Prague » « via Francfort« , « du côté de Tetschen »… (pages 56 à 60) _,

    si j’osais, si j’osais je me jucherais sur ses épaules comme un bambin ridicule _ un nain sur les épaules d’un géant _,

    je lui demanderais _ tel le bambin Jésus au géant Cristophore franchisseur de rivière _ de me faire traverser des fleuves, des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres _ le fleuve de la Troade _ barrés de cadavres _ n’achevant pas de se décomposer à l’infini… _,

    je lui demanderais _ toujours au conditionnel de la rêverie, comme tout ce final de « Zone« , en marchant, de moins en moins pressé, sur le quai de débarquement de Stazione Termini… _ d’être mon dernier train,

    mon dernier avion _ aussi _

    ma dernière arme _ tant que nous y sommes _, la dernière étincelle de violence qui sorte _ enfin _ de moi

    et je me tourne vers lui pour lui demander,

    pour le supplier de m’emporter

    il me regarde avec une compassion infinie, il me regarde,

    il me propose soudain une cigarette

    il dit l’ami une dernière clope _ de condamné ? de libéré ? _ avant la fin ?

    une dernière clope avant la fin du monde. »

    C’était là le final (avec son point unique _ à l’exception des trois chapitres du roman libanais (« trois récits du Libanais appelé Rafaël Kahla que m’a recommandé la libraire de la place des Abbesses« , page 52) intercalé : les chapitres IV, XIII et XX _ de « Zone« , pages 515, 516 et 517 .

    …

    Quels sens, je me le demande au passage, ont donc ces nombres : 24 (chapitres pour « Zone« ) et 100 (« passages » pour « L’Exposition« ) ? Je pense, en effet, ici aussi aux 100 « passages » (plutôt que « paragraphes« ), séparés de « blancs« , de « L’Exposition« , entre le premier mot (« S’abandonner« , page 9) et le dernier (« Atropos : l’Inexorable« , page 157) du livre…

    …
    Bref, dans le cas du « récit » très discrètement personnel

    _ peut-être « un peu trop discrètement« , m’a confié s’être entendu « reprocher » l’auteur, par quelques uns (peu…) des lecteurs ou « critiques » du livre : opinion que je ne partage certes pas : tout grand livre laisse « ouvertes« , et même suscite (et doit susciter !), mille pistes qui ne seront certes pas « bouclées« … _

    de Nathalie Léger, « L’Exposition« ,

    je n’ai pas insisté, en mes deux précédents articles (des 14 et 15 juin), sur la part (et particulièrement les « blancs« ) d’autobiographie (de la narratrice du « récit« ) affleurant,

    mais toujours très discrètement, en effet,

    sans jamais les précisions (terribles ! elles…) qui caractérisent son écriture (au premier rang de laquelle son art _ remarquablement développé à l’IMEC _ imparable des citations : toujours d’une incisivité « documentaire » magnifique : implacable !), à propos du « trajet de la féminité » de la comtesse de Castiglione,

    quand elle aborde _ sinueusement… _ l’histoire du « trajet sinueux de la féminité » de sa propre mère ;

    et plus encore _ encore plus sinueusement…_ la sienne propre, je veux dire, l’histoire de son propre « trajet sinueux de la féminité » :

    …

    au lieu du triomphe glorieux de citations,

    c’est alors le règne des pronoms personnels pas complètement déterminés

    (par exemple, dans le très bref « passage » n° 49 de deux phrases seulement, page 85 : « Une nuit je la vois en rêve. J’ai oublié le détail _ pour une fois ! mais c’est le propre des rêves, une fois le réveil passé… _, mais le principe, c’est qu’elle ne m’aime pas » :

    qui désignent donc ces « la » et « elle » ?.. « Lautre« , peut-être ?.. Ils affleurent bel et bien, pourtant, tels des récifs, tels des amers… ; mais le « blanc » permet de « passer à autre chose« , vite…) ;

    voire celui des initiales seulement

    (au-delà du « C… » désignant très visiblement la cité « impériale » de Compiègne, et ville de ce musée dont le « conservateur général » viendra apposer son veto au projet _ et « carte blanche » _ d’exposition « Castiglione » de la narratrice : « il refuse mon choix de la photo du reliquaire« , page 149 ;

    cet(te) autre « C., « autoritaire et séductrice », comme le dit son entourage« , du « passage » n° 36, page 55 ; voici, je lis :

    « Déjeunant _ pour quelles diablesses de raisons ? professionnelles ? autres ? nous n’en saurons certes pas davantage que ce qui nous sera « livré » en ce bref « passage » presque essoufflé de quinze lignes, page 55 _ avec C., « autoritaire et séductrice », comme le dit son entourage _ un personnage ayant ainsi un « entourage » parlant ainsi d’elle, comporte une certaine « importance«  : mais qui la lui donne ? qui la lui confère, cette « autorité«  ?.. ; et pour quelles (diablesses ?) de raisons ?.. _, je devrais me tenir sur mes gardes, rester distante,

    mais voilà qu’après l’œuf mayonnaise, elle _ seulement le pronom _ me regarde sans que je sache pourquoi d’un air aimable, le ton de sa voix est presque affable, elle me sourit.« 

    Avec ce résultat-ci, confesse alors la narratrice : « Alors, soudain une douloureuse émotion _ retenue non sans difficulté par celle qui « se contient » de se voir ainsi reconnaître un tel pouvoir déclencheur d’« amabilité« … _  m’empoigne _ rien moins ; c’est plus fort sans doute qu’un « m’étreint » : on ressent toute la violence de la « poigne«  se portant sur un cou… _ à la gorge,

    une joie presque folle  _ oui … _ me submerge _ rien moins ! _,

    tout mon corps _ cette fois, bien au-delà de la seule sensation à la gorge _ souffre de cette étreinte _ d’émotion si intense ressentie subitement _ brutale,

    cela ne dure qu’un instant _ avant de se reprendre mieux _ mais un instant, je suis anéantie

    _ le terme « anéantie«  (!!!) n’est certes pas anodin : y aurait-il donc, d’une part, des « bonheurs » qui exaltent et comblent ? (ceux dont traite Spinoza en son « Ethique«  ; et qui composent la « béatitude« …) ; et, d’autre part, d’autres qui, eux, « anéantissent » ?.. _

    de bonheur,

    quoi ? quel bonheur ? »

    _ la narratrice se le demande immédiatement, au moment même où, lecteur, je m’y interrogeais… _ ;

    …

    et voici ses réponses,

    bricolées dans la paix relative de l’écriture a posteriori (qui se souvient fort bien de l’épisode, marquant, pour avoir été, ainsi vécu, « retenu » par la mémoire de la narratrice ; et, mieux encore, digne d’être « rappelé » dans l’écriture du récit, ici, à propos du « trajet sinueux de sa (propre) féminité », à son tour ; après (et à la suite de ; voire enchaînées à) celles, « féminités« , de la Castiglione, ainsi, aussi, que celle de sa mère :

    soit comment le « sujet » rencontré, et à plusieurs reprises (il « insiste« …) « par accident« , devient, dans l’écriture du « véritable » écrivain (= écrivain « vrai« …) « travail«  du (puis « travail«  sur, « inspiré« , le) « motif » lui-même… :

    …

    « quel bonheur ? celui d’apaiser la haine _ comment donc ? _, d’échapper à la destruction _ en survivant à quelle peine, à quelle blessure si dangereusement mortelle ?.. _ et de ne m’en tirer _ déjà _ pas si mal ?

    celui d’être manipulé par une garce _ c’est dit ! _ ?

    celui d’être reconnu _ un enjeu capital… _ par une femme _ quelle qu’elle soit ?.. même une « garce » !.. _ ? »

    _ soit cette « ambivalence«  (assez terrible, ou terrifiante… : l’oscillation, récurrente dans le récit de « L’Exposition« , entre « attraction«  et « répulsion« ) par laquelle s’est peu à peu construite (et comprise) l’identité, et à travers le « genre«  de la « féminité« , de la narratrice, elle-même, ainsi que plusieurs indices récurrents, donc, viennent l’indiquer très brièvement et discrètement, mais clairement et fermement, tout de même, aussi, au cours du « récit«  de « L’Exposition« , et à quelques reprises ;

    …

    la narratrice qui est tout à la fois la fille de sa mère

    (ainsi que de son père : celui qui, un moment au moins, s’est laissé séduire par « Lautre«  ;

    cf là-dessus les « passages«  (sur des photos fort « gênantes« …) n° 45 à 48,

    voire aussi 49 et 50 (s’achevant, alors, ce dernier, sur le récit onirique des « portes de pierre«  en abyme ?.. si étranges…) ; pages 81 à 86 de « L’Exposition«  ;

    je cite seulement la conclusion, page 86, de ce récit de rêve : « Seul un petit orifice dans la pierre permet d’observer l’intérieur _ par- delà le seuil de la porte _ dévasté par un éboulement« …) ;

    …

    mais qui est aussi la petite-fille de sa grand-mère (maternelle : cette femme au « visage féroce et lumineux« , à l’« allure étonnante« , au « don d’élégance » et au « raffinement«  rares, porteurs de cette « évidence«  et de « cette certitude » « lorsqu’elle paraît dans l’image » des photos qui témoignent pour toujours d’elle, page 153, dans le passage n° 96, au rayonnement tel que sa seule « ombre portée«  faisait cruellement « fléchir » impitoyablement sa fille, la mère de la narratrice, comme le décrit superbement  le « passage » n° 41, pages 74-75, que voici :

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse, et ce délié, cette gracilité de l’adolescence, la douceur de son regard, cette soumission attentive, le sourire incertain, la nuque toujours un peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain _ lui _ et idéalement conformé _ tel celui de la Castiglione ! _ de sa mère. Sur ces images, c’est bien cela qui frappe le plus, l’ombre portée _ dissolvante, sapante, ébouleuse, rongeuse : faisant « fléchir« …  _ de la mère _ superbe observation ! de la petite-fille de cette grand-mère-là…

    Ma mère enfant se tient toujours fléchissante _ la nuance négative l’emportant au final sur le fléau qui semblait hésiter encore de la balance… _ aux côtés de la sienne. »

    …

    Et cette précision, encore, déjà mentionnée dans les articles précédents sur « L’Exposition » : « Ce fléchissement, ce repli du corps sur lui-même, c’est,

    je le reconnais, je n’ai pas cessé de le reconnaître,

    étant moi-même à ses côtés, la soutenant, l’aimant, et elle, si tendre, si aimante, si confiante,

    c’est bien la honte _ de soi _, le mot est comme une tombe« , page 41 :

    voilà la conclusion… 

    …

    Bref, en « Zone » comme en « L’Exposition« ,

    il n’y a de salut (des narrateurs _ et, en amont, des auteurs ? puis, en aval et à leur suite, des lecteurs ?..) _

    que dans l’œuvre réalisée personnellement, et en un vrai style,

    où s’entend toute la palette d’une voix infiniment riche

    et qui ne réduit jamais le visage à cet « entassement des spectres qui n’en font d’ordinaire trompeusement qu’un« , comme l’énonce superbement la narratrice de « L’Exposition« , page 77 ;

    ni ne se confine dans cette « vision d’horreur«  à la « Psychose«  d’Alfred Hitchcock, où ne se voit que « le visage de la mère grimée sur le visage du fils« , à la page page 78 de cette même « Exposition« …

    comme y songe la narratrice de l’enquête, se remémorant l’aventure de son « exposition » envisagée (une « carte blanche » laissée, donnée) au « musée de C… » ; et finalement (la « carte blanche » retirée…) avortée.

    …

    Comme dans le monologue intérieur du narrateur de « Zone« , Francis Servain Mirković, s’apprêtant à se « défaire«  (à Rome…) de son passé (avec « massacres« ) un peu trop lourd et encombrant, dans un « congédiement » en forme de pied-de-nez et de « retour aux envoyeurs » de mauvais traitements.

    …

    Dans un cas _ celui au féminin de « L’Exposition«  _, elle, Nathalie Léger,

    procède par « passages«  _ au nombre de 100 _ et « sauts » _ au nombre de 99 ;

    …

    dans l’autre _ celui au masculin de « Zone«  _, lui, Mathias Énard,

    par une unique phrase (ou souffle) de 517 pages, mais avec un rythme infiniment coulé, souple, avec des ruptures (un musicien dirait « hémioles« ) de signification

    (ou encore, un philosophe attentif, « embardées«  : le mot qu’utilisa, à partir du « bricoles«  de Claude Lévi-Strauss, Élie During à propos de mon propre style ; cf mon article du 23 mai « Lire, écrire, se comprendre : allers et retours de “bouteilles à la mer” : la vie d’un blog…« …),

    qui sont autant d’appels à la mémoire (lieuse), en voie de constitution du lecteur, à partir de la mémoire collective (du temps ; de l’époque) ; qui est elle-même aussi une construction (de « liens« , de « sauts« ).
    …
    Dans les deux cas,

    Nathalie Léger comme Mathias Énard ont une culture infiniment luxuriante, précise et souple, procédant par « liens » infiniment riches de sens…

    Auxquels « liens » (et « sauts« ), nous, lecteurs, sommes conviés à « réagir« , avec richesse, souplesse et inventivité, à notre tour…

    …
    Et tout l’art du récit auquel est convoquée l’activité de la mémoire, la culture et l’imagination du lecteur,

    est dans la souplesse de ces « sauts » (-« embardées« ) de pensée…

    …

    Le « modèle » littéraire libérateur de ces formidables dispositifs d’écriture/lecture étant, au choix, l’ »Ulysse » de James Joyce (en 1922) ;

    ou « Le Bruit et la fureur » de William Faulkner (en 1929)…

    …
    Voilà, j’ai trouvé :

    ce qui m’enchante dans ces « immenses livres » que sont « Zone » et « L’Exposition« ,

    c’est leur rythme formidablement puissant et assez follement syncopé (par « hémioles« ),

    si riche de tant de dynamique de sens,

    en une poiesis à la Walt Whitman, si l’on veut :

    …

    par leur très long souffle « avec embardées » ;

    …

    mais c’est aussi le style tranquille, plein, toujours dansant, et éclatant d’humour « à la Montaigne« …

    …

    Titus Curiosus, ce 17 juin 2009

    …

    Post-scriptum :

    …

    On peut écouter le très riche entretien de Nathalie Léger avec Bernard Laffargue à propos de « L’Exposition« , enregistré le vendredi 12 juin dans les salons Albert Mollat ; il dure _ les échanges de Nathalie Léger avec le public n’ayant pas été « conservés » pour cette diffusion _, moins de 50 minutes :

    c’est un régal de précision et de souplesse (« hémioles« ) d’analyse !!!

  • De la « non-inhumanité » d’un cinéaste d’exception : James Gray (dans « The Yards »)

    A la double occasion d’un (nouveau : le troisième, en l’occurrence : le premier, ce fut « en salle », à la sortie en France du film ; et le second, lors de sa parution en DVD) visionnage de « The Yards » (le film est sorti en 1999), lors d’un passage mercredi soir) à la télévision,

    …

    et de la sortie, cette fin mai, du DVD de « Two Lovers« , le dernier film de James Gray _ cf mon article (admiratif !) du 21 novembre 2008 : « “Two Lovers” _ ou de l’”humanité” vraie du “care” dans le regard cinématographique de James Gray » _,

    …

    je suis demeuré, cette fois encore, béat d’admiration face à la très profonde « non-inhumanité« 

    _ selon l’indispensable concept stieglérien (passim ; dont, par exemple, le très important « Prendre soin _ 1 de la jeunesse et des génération« ) _

    de cet auteur cinéaste, James Gray ;

    face à la beauté (et vérité) de cet immense film, « The Yards« , donc ;

    ainsi qu’à ce que James Gray obtient de ses acteurs-interprètes :

    …

    en commençant par le visage de Mark Wahlberg, par les yeux (et le regard : les deux !) ultra-sensibles duquel, via le personnage (de Leo Handler) qu’il incarne, se déroule, pour les spectateurs fascinés du film que nous sommes, à en suivre, scène après scène, le défilement sur l’écran, l’intrigue de ce polar new-yorkais (dans le quartier de Queens, cette fois (pour « Little Odessa« , c’était dans le quartier juif russe du Bronx) ;

    …

    et en continuant par les yeux (et le regard : désolé) chargés de noir de Charlize Theron (transformée pour l’occasion en la brune Érica Stoltz) ;

    …

    mais encore à travers l’incarnation « habitée » de tous les autres acteurs :

    …

    d’abord, pivot (pour beaucoup, mais quasi à son corps défendant…) du Fatum, l’ange sombre (Willie Guttierez) que figure le d’autant plus dangereusement lisse Joaquin Phoenix (qui revient, avec Marc Wahlberg, dans « La Nuit nous appartient » ; puis sans lui, dans « Two Lovers » : en DVD cette semaine) ;

    …

    relayés du côté de ceux qui ont « sombré » par les impeccables figures que donnent à leurs personnages (de « parrain« , Frank Olchin, et de son épouse, Kitty Olchin : soient la mère d’Érica ; et son beau-père) les (toujours !) impeccables James Caan et Faye Dunaway (le premier, fragile dans les incertitudes de ses plus noires décisions; la seconde, le regard protégé par d’immensément larges verres de lunettes translucides ou teintées) ;

    …

    et du côté de ceux qui ont tant bien que mal « tenu« , mais terriblement « amochés« ,

    la bouleversante, dans sa sobriété, Ellen Burnstyn, dans le personnage de Val Handler, la mère veuve et en bien mauvaise santé (au cœur près de céder…) de Léo…

    …

    C’est à un film de « regards » immergés en pleine action (violente), que nous sommes invités à assister,

    en ce « réel » de concurrence exacerbée des compagnies d’entretien du métro new-yorkais,

    du fait surtout de la place qu’y prennent des plans relativement rapprochés…

    …

    A part ces moments de « regards » éperdus, « pris«  (au plus près de leurs silences par la caméra formidablement attentive de James Gray, dans sa sobriété), à la toile dans laquelle se « prennent« , sans pouvoir s’en « dépêtrer« , les mouvements inchoatifs et malheureux de ses trop malhabiles protagonistes),

    je noterai deux remarquables scènes-« ballet«  (si j’ose les qualifier ainsi) de « bagarres«  (mais sans le moindre formalisme, ni maniérisme de la part de la caméra ; ni a fortiori hyper-baroquisme…), mettant « aux prises« , en deux extraordinaires et imprévues accélérations des gestes, les personnages qu’incarnent,

    d’une part (les deux fois) Joaquin Phoenix,

    et d’autre part, dans la plus longue et en extérieur _ dans la rue _, Mark Wahlberg ;

    et, dans la plus brève et en intérieur (avec escalier et étages), Charlize Theron :

    …

    le corps de cette dernière (Érica) en restera définitivement « figé« 

    en une improbable figure de « poupée » désarticulée et arrêtée en une posture anguleuse, immobilisée et cassée (mi à la Hans Bellmer, mi à la Egon Schiele, peut-être…) ;

    …

    tandis que les deux autres, félins (Willie et Leo), continueront, dans la rue, à courir _ même si moins vite..

    …

    …

    On pourra lire ici un très beau commentaire de ce film, par Alexandre Tylski

    (ainsi qu’un autre, « à contresens« , lui, de ma perception : pour mieux se rendre compte de la pertinence… ; par Serge Kagansky) :

    …

    Mais d’abord, cette remarquable interview-ci de James Gray, par Olivier Nicklaus,

    sur lesinrocks.com le 9 mai 2000 :

    …

    « The Yards de James Gray » :

    …

    On attendait avec impatience le deuxième film de James Gray, qui avait fait forte impression il y a cinq ans avec « Little Odessa« . « The Yards« , avec toujours New York en arrière-plan, revisite le « thème » de l’individu face à l’injustice et à la perversité.

    …

    Pourquoi une aussi longue absence ?
    …
    James Gray : ­ C’est très simple. J’ai du mal à monter les films auxquels je tiens, qui représentent un risque pour les producteurs. L’industrie du cinéma est très dure. En outre, je ne suis pas le genre de personne à avoir des tas d’idées et qui, si un projet patine, peut s’atteler à un autre. Depuis « Little Odessa« , je n’avais que « The Yards » en tête. Ce film me tenait trop à cœur pour que je l’abandonne comme ça. Je suis un réel obsédé ; et je ne suis pas prêt à faire de compromis ! Du coup _ cette « vertu » se paie ; et à un prix fort ! _, j’ai mis trois ans à le monter.
    …
    Trois ans pour convaincre les studios ?
    …
    C’est plus compliqué que ça. « Little Odessa » a obtenu un succès critique suffisant pour que les studios s’intéressent à moi. Le problème, c’est qu’ils vous veulent pour réaliser un scénario à eux. J’en ai lu quelques-uns : ils me tombaient des mains ! C’est absurde quand on y pense. Ils vous remarquent pour votre singularité _ voilà ! _, mais si vous leur proposez un projet personnel, ils _ les « instrumentaliseurs » du marketing… _ n’en veulent pas ! Là est la vraie explication des cinq ans entre « Little Odessa » et « The Yards« . Je trouvais qu’il y avait suffisamment de réalisateurs remarqués pour leur premier film, mais dont le deuxième était une merde estampillée « studio« . Alors même si j’en ai bavé pendant toutes ces années laborieuses, aujourd’hui, je ne le regrette pas. Au final, j’ai tourné le film que j’avais écrit.
    …
    « The Yards » est un projet cher ?
    …
    Mes difficultés n’ont jamais été tellement liées à l’argent, mais plutôt au casting. Les acteurs, surtout les stars, viennent vous voir en vous disant « J’ai adoré « Little Odessa« , je veux absolument être dans votre prochain film. » Et quand vous parlez réellement d’un projet avec eux, vous vous rendez compte qu’ils ne cherchent qu’une vitrine _ toujours l‘ »instrumentalisation«  et le marketing ; au rebours de la singularité de l’œuvrer « vrai«  (= authentique) !.. Moi, j’essaie de faire des films, pas des vitrines pour Untel ou Unetelle. Sur mes films, j’ai même l’ambition de réunir une équipe et que chacun ait le sentiment d’apporter sa pierre à un projet commun _ ce qu’est l’œuvrer de cinéma…
    …
    A l’arrivée, vous avez pourtant une distribution particulièrement excitante _ et encore mieux que ça ! _ : Marc Wahlberg, Joaquin Phoenix, Charlize Theron, James Caan, Ellen Burstyn, Faye Dunaway…
    …
    C’est vrai, ce sont des acteurs merveilleux _ oui !!! _, et contrairement à l’image que l’on pourrait avoir d’eux, aucun de ces six-là n’a justement _ ouf ! _ ce complexe de la vitrine. Wahlberg et Theron _ les deux regards-pivots du film… _ ont fait eux-mêmes la démarche de m’appeler pour participer au projet. Et Caan ou Dunaway savaient qu’ils n’auraient que des rôles secondaires, mais ils se sont mis d’emblée au service du film _ voilà la démarche d’un « véritable » artiste !
    …
    Quel est le point de départ du projet ?
    …
    C’est très autobiographique _ ce point est, lui aussi, important. J’ai voulu faire un film sur un groupe de personnes qui essaient _ dans la difficulté du « réel« … _ de se construire en tant que famille _ voilà… Mon père a travaillé dans le business du métro à New-York. J’ai donc beaucoup observé _ oui : avec attention et curiosité authentique… _ ce monde quand j’étais jeune, en particulier la corruption _ oui ! _ qui y règne. C’est ma version de « Sur les quais » de Kazan, en remplaçant les quais par les rames de métro. D’ailleurs, le titre du film, « The Yards« , évoque les voies de garage du métro new-yorkais.
    …
    Il y a déjà un cliché au sujet de votre cinéma : cette fameuse « noirceur« .
    …
    (Rires)… Oui, c’est vrai. Mais le monde est comme ça, je n’invente rien. « The Yards » est un drame social _ réaliste et tragique, tout à la fois _ inspiré de ma propre expérience, des gens que j’ai croisés, avec une pincée de Visconti en plus.
    …
    Visconti ou Kazan ? Ils n’ont pas vraiment le même regard sur le monde.
    …
    Oui, c’est vrai. Alors je choisis Visconti. Le Visconti de « Rocco et ses frères« . Au fond, la morale de Kazan est trop binaire, ne rend pas assez compte _ un verbe important _ des complexités du monde. Visconti n’est d’ailleurs pas ma seule influence européenne. Il faudrait aussi citer les autres Italiens : Rossellini, De Sica ; et puis les Français de la « Nouvelle Vague« .
    …
    Et les Américains ? Vous avez tourné à New York, une ville qu’ont déjà quadrillée des grands metteurs en scène comme Martin Scorsese ou Woody Allen. Comment avoir _ mais Gray ne le recherche pas : il l’a… _ un regard singulier sur cette ville ?
    …
    J’ai un ego monumental sur bien des sujets, mais, bizarrement, pas sur celui-là.
    …
    Je ne filme pas le Queens, je ne filme pas du tout à la même échelle que Scorsese. Lui, ce serait le grand angle, et moi, le plan rapproché _ voilà ! Si vous tenez à faire un film sur un sujet qui vous tient à cœur, votre singularité suivra _ tout simplement ; quand d’autres ne l’« empêchent«  pas : c’est aussi le « sujet«  même du film…

    …

    Voici, ensuite, la critique « The Yards de James Gray » avec laquelle je me sens en désaccord, par Serge Kagansky, le 30 novembre 1999, dans le numéro 253 des Inrockuptibles :

    …

    …

    « The Yards » de James Gray séduit par sa tonalité crépusculaire et ses dialogues chuchotés.

    …

    Si « The Yards » déçoit un tantinet _ voilà… _, c’est surtout relativement à l’attente _ toujours relative, en fonction de notre « perspective » et de nos références particulières, forcément : après, il s’agit de « se hisser«  à la hauteur de l’œuvre ; si œuvre il y a (bien…) ; et pas seulement « produit« … : c’est cela que doit être l’objectif du « spectateur«  lambda, comme celui du « critique«  ayant pignon sur rue, lui… _ placée sur le nom _ devenant « marque« , « logo« … _ de James Gray, attente à la fois temporelle (cinq ans qu’on attendait ce deuxième film) et qualitative (« Little Odessa » avait laissé une empreinte durable). « The Yards » est d’ailleurs une sorte de remake de « Little Odessa« , et en même temps son contraire. Il en reprend les thèmes et les motifs : le retour du fils prodigue, le quartier et la famille, l’importance des mères vertueuses _ pas toutes _ et les figures de pères _ surtout ceux de « substitution«  (Frank Olchin), par rapport à ceux qui ont disparu (Stoltz, le père d’Érica; Handler, le père de Leo)… _ corrupteurs, la proximité de la tragédie antique et la construction sobrement opératique. Mais là où « Little Odessa » était diurne, blanc et neigeux, « The Yards » sera nocturne, noir et ocre.

    …

    Au passif du film, on notera qu’il ne renouvelle _ ah ! voilà donc le péché originel, pour la clique des « hyper-modernistes« … _ absolument pas le « genre » du film noir, que ce soit sur le plan thématique, narratif ou formel. Plastiquement, « The Yards » peut être identifié comme néoclassique _ autre pseudo tare… _, avec sa facture propre et lisse _ c’est donc un défaut : et les regards, sont-ils lisses ?.. _, et la présence trop forte du « production designer« , la plaie récurrente de la NQA (nouvelle qualité américaine). Malgré tout, « The Yards » est loin d’être un objet insignifiant _ ouf ! pas tout à fait rien qu’un « produit« … _ à balayer d’un revers de regard.

    …

    A la colonne crédit _ c’est une comptabilité que cet article… _, on mettra d’abord le casting _ éblouissant, en effet ! En sus d’un Wahlberg idoine _ oui ! _ et d’un Joaquin Phoenix très Elvis 1956, on remarque la présence de chères vieilles branches (James Caan, Faye Dunaway, Ellen Burstyn) qui habitent puissamment _ en effet ! _ le film et indiquent d’où vient le désir de cinéma _ oui… _ de Gray : du cinéma américain des seventies : ­ il y a pire comme référent. Mais c’est dans les détails que le film creuse sa différence _ ou sa singularité ? non recherchée, elle… _, par exemple le son : bruits étouffés de la ville, dialogues le plus souvent murmurés, plages de silence _ c’est parfaitement ressenti et observé… « The Yards » est un film en sourdine _ oui ! _ que l’on écoute au moins autant qu’on le regarde _ en effet ! Et quand on le regarde, on garde en tête la dominante crépusculaire, mordorée de la photo, ou encore la progression déflationniste de l’histoire sur un tempo de marche funèbre. Le film échappe ainsi à l’académisme qui le menace constamment _ menace en consonance avec toutes celles de ce « réel«  dont il traite ; et auquel il ose se confronter, non sans blessures…

    …
    « The Yards » n’est certes pas terrassant d’originalité _ il le faudrait ? éperdument ??? « inrockuptiblement«  ?.. _ et si James Gray n’est pas Scorsese ou Ferrara _ ah ! bon ! serait-ce un « défaut » ? _, il rejoue certaines gammes connues _ quel dommage, entend-on penser tout fort l’auteur _ du cinéma américain avec suffisamment d’élégance _ certes : admirable ! _ et de doigté _ artisanale, technicienne ? _ pour qu’on tende _ tout de même un peu… _ l’oreille.

    …

    Serge Kagansky

    …

    …

    Et voici, maintenant, l’analyse (non chichiteuse) que je préfère :

    …

    celle d’Alexandre Tylski dans le magazine « Cadrages » :

    …

    « L’Entrepot du mouvement« …

    …

    L’entrepôt du mouvement

    Le film s’amorce dans une obscurité toute tombale. La toile est noire. Puis, par petites touches, quelques points blancs de lumière traversent fugitivement l’écran de part en part, comme le passage dans l’espace à la vitesse de la lumière dans un film de « science-fiction« . Mais rapidement, nous voilà bien ancrés sur terre _ certes ; et aussi dessous ! _, dans la vie concrète contemporaine, au sortir d’un tunnel de métro, dont les rails, et les murs peints de vieux graffitis, suintent d’une détresse gelée, inerte, sans âme _ oui ! Pourtant la force du mouvement est bien présente, le travelling arrière, décidé, semble vouloir s’arracher avec vigueur de l’emprise des ténèbres _ tout à fait ! Le regard du spectateur est mis en situation de devoir affronter, découverte après découverte, et de pleine « face« , sans se dérober, ce que l’écran va lui proposer-imposer (du « réel« ). « THE YARDS » est un film pictural très sombre parcouru de contre-jours, de visages _ avec leurs gestes de regards jetés _ coupés en deux par l’ombre, de pannes de lumière, de bougies, de lampes de chevet. Inspiré par _ Georges _ De La Tour, Hopper, Caravage, James Gray, comme pour son premier film « LITTLE ODESSA » [1994], a d’ailleurs peint des dizaines d’aquarelles à l’attention de son chef opérateur Harris Savides. «C’est le moyen le plus simple d’exprimer mes souhaits. Concernant les couleurs notamment. Pas de bleu, pas de noir profond, mais des ocres, des bruns Terre de Sienne…», avoue le jeune cinéaste.

    …

    D’un point de vue scripturaire, « THE YARDS » bénéficie comme « LITTLE ODESSA« , d’un générique sans majuscules. Référence directe au poète américain e. e. cummings qui revendiquait par là un refus de l’héritage et de la bureaucratie. Rébellion contre une certaine forme de traditionalisme social. Le titrage du film est laissé de plus volontairement en marge de l’image ; les personnages, eux aussi, marginaux _ oui _, toujours échoués au bord du précipice _ certains vont y chuter, lourdement _, sur une autre planète, esseulés et minuscules  _ c’est cela _ par rapport au reste du monde _ d’où l’inquiétude infiniment éperdue de leurs regards mouvants. Magnifique humilité _ oui _ de l’acteur Mark Wahlberg ; et magnifiques hésitations _ oui _ de l’actrice Charlize Theron. Deux visages _ oui  : d’abord eux _ effrayés, perdus et bouleversants _ absolument ! Film de recherche autour de la solitude _ oui _ sociale et familiale avec un style toujours aussi subtil et affirmé _ exactement ! Gray l’a répété dans maints entretiens : «Il n’était pas question pour moi de tourner autre chose qu’un drame social. Mes parents ont toujours pensé en terme de classe. J’ai toujours senti chez mon père une profonde déception de ne pas avoir su s’élever par la richesse. Dans le contexte social de l’Amérique, on peut toujours avoir le sentiment  _ frustant et liquéfiant _ d’être passé à deux doigts de la vie dont on rêvait.»

    …

    Au niveau musical, on retrouve par ailleurs subtilement tous ces sentiments-là présents dans « THE YARDS ». Ainsi, la partition originale de Howard Shore (décidément grand compositeur du cinéma indépendant) imprègne au film,  par de longues notes sobres et sombres, un rythme _ très important _ souvent en décalage tragique avec la violence des mots et des regards. De même, les voix des acteurs souvent à mi-voix, à peine articulées et audibles creusent la fosse entre les évènements tragiques et leurs faibles voix de vieillards _ oui, oui, oui… L’utilisation musicale à la fin du film d’un bout de «Saturne» tiré des « Planètes » de Holst referme en cela le tombeau _ oui. Morceau préféré de Holst lui-même, il a pour particularité de présenter la vieillesse sous différents aspects : le froid, la solitude, la terreur et enfin la paix (les thèmes mêmes du film) _ comme c’est parfaitement jugé ! La fin calme de ce morceau est utilisé d’ailleurs à la fin de « THE YARDS  » lorsque trois générations se serrent dans les bras. Le film de Gray, 31 ans, peut dès lors se voir comme un film sur la maturité, la mue, la vieillesse, la responsabilité _ de l’honnête face à l’utile, quand ils se contredisent tragiquement ! Cf l’essai d’ouverture du Livre III des « Essais«  de Montaigne… Les jeunes veulent devenir grands et devenir responsables.. Mais peut-on être responsable dans cette société carcérale et réductrice ? _ telle est en effet ici la question de fond…

    …

    Dans un entretien donné à « Libération« , Gray explique: « Ce qui m’intéresse, c’est de travailler et d’interroger le système de l’intérieur en essayant d’être un agitateur. La beauté plastique et musicale du film est en soi un moyen de commenter _ et contester, par là _ le système. On passe de la séduction à la subversion. C’était la théorie de Visconti ; et je n’ai pas hésité à la lui voler ! Et puis j’ai toujours aimé les opéras véristes, ce mouvement esthétique très localisé au XIXe, avec des œuvres de Puccini ou Mascagni, qui a consisté à élever d’un point de vue stylistique les couches les plus basses de la société, à les traiter avec le respect et l’émotion dus aux rois ou aux reines. » « THE YARDS » raconte les déraillements successifs du jeune Léo (Mark Whalberg) qui sort de prison pour tenter de rester dans le droit chemin. Ce film est l’histoire de rails, de voies. Leo demande du travail au beau-père de sa cousine, Frank (James Caan) patron de l’Electric Rail Corporation ; et c’est avec Willie, homme de main du patron que Leo va travailler. Ils s’acharnent dans la nuit à détériorer les machines des concurrents _ voilà le départ du « déraillement » de Leo… _, mais, coup dur, Leo est accusé à tort du meurtre d’un gardien. Les choses dérapent et lui échappent, tout devient alors confusion et fantomatique. L’argent, monstre concret, a réduit à l’état de cendres les esprits et les cœurs _ jusqu’à l’ordre (et la complicité active) de meurtre : ainsi en va-t-il de Kitty Olchin, aussi ; pas seulement de Frank Olchin ; ou de Willie Gutierrez.

    …

    Le scénario du film qui entremêle famille et mafia, fait irrémédiablement penser à du Francis Coppola. James Caan qui jouait le fils du « parrain » dans « THE GODFATHER » [1971] tient ici, cette fois, le rôle du « parrain« , avec les mêmes mimiques de visage, les mêmes gestes et les mêmes façons de mouvoir son corps que Marlon Brando. Gênant a priori, mais Caan reste un acteur touchant par sa _ fondamentale _ vulnérabilité. Or, c’est une des différences avec les « films de gangsters » passés et actuels. On voit dans « THE YARDS » un souper donné par le parrain, mais Gray nous peint un patriarche ni écouté ni même respecté. Même la nourriture n’a plus rien de traditionnel dans cette famille (vulgaire « repas asiatique » acheté à la sauvette). Contrairement à un Coppola, Gray ne fait pas l’éloge du père, ni de la famille, ni de la tradition. Nulle admiration, nul modèle social. Tout reste stocké dans une immobilité retenue et stérile _ morbidement. Dans « THE YARDS » (en français : « les entrepôts »), la liberté et le mouvement sont entreposés _ en puissance _, jamais exercés _ en acte. James Gray conclut: « A mes yeux, il est impossible de voir comme positive cette fin où un type n’a pas seulement trahi les siens, mais tout ce en quoi il croyait jusqu’à alors ; avec cette musique très sombre en bande-son, et ce dernier plan où il est assis, au bord des larmes, dans la rame du métro, exactement à la même place que celle qu’il occupait au début. L’idée, c’est qu’il n’est allé nulle part» _ il a fait seulement un mortel sur-place ; ou un mortel tourné-en-rond (et a perdu sa cousine Érica)…

    …

    Alexandre Tylski

    …

    Tâchez de regarder « The Yards« , au moins en DVD ;

    et « La Nuit nous appartient » ainsi que « Two Lovers » (désormais disponibles tous deux, aussi, en DVD),

    à défaut de « Little Odessa«  : plus difficilement trouvable en DVD en ce moment…

    …

    Titus Curiosus, ce 6 juin 2009

  • Très fortes conférences d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler à propos de ce qu’est « faire monde », à l’excellent Festival « Philosophia » de Saint-Emilion

    Avant de me mettre au travail, ce matin (du 31 mai 2009),

    ce courriel à mes amis en Provence (la galeriste) Michèle Cohen, à Aix, et (le photographe) Bernard Plossu, à La Ciotat,

    en pensant au vernissage de l’exposition de Bernard Plossu « French Cubism _ hommage à Paul Strand« , à la NonMaison, que dirige Michèle Cohen à Aix-en-Provence :

    …

     De :   Titus Curiosus

    Objet : Alors ? + le festival « Philosophia » à Saint-Emilion
    Date : 31 mai 2009 07:13:48 HAEC
    À :   Bernard Plossu

    Cc :   Michèle Cohen

    …

    Alors ? Ce vernissage _ à la NonMaison à Aix à 18h _ fut-il joyeux ?
    …
    Quant à moi,
    je n’ai pas regretté ma balade saint-émilionnaise :
    il faisait très beau
    _ ce samedi après-midi du 30 mai _ ;
    et le festival de « philosophie »
    _ cela ne court pas les rues… _,
    (probablement…) pour marquer « en hauteur » le classement du « paysage viticole » du « pays » de Saint-Émilion au « Patrimoine mondial de l’humanité » (de l’Unesco)
    avait choisi pour thème : « monde« , « mondialisation » et « universalité« …

    …
    Les conférences d’Olivier Mongin, le directeur d’Esprit (nous nous connaissons : la Société de Philosophie de Bordeaux,
    dont je suis un membre _ un peu _ actif du bureau, l’avait reçu il y a quelques années _ c’était le 15 mars 2001, au CAPC _ ; et il se souvenait de moi),
    et de mon ami Bernard Stiegler _ je l’avais moi-même reçu pour la « Société de Philosophie«  le 18 novembre 2004, dans les salons Albert Mollat _
    furent brillantes _ et même brillantissimes ! _ :
    à la fois d’un très haut niveau de pensée
    _ sur ce qu’il faut essayer de penser de la « mondialisation » et de la « crise«  (de « civilisation » !) : rien ne vaut les philosophes pour aider la lucidité !!! _
    et à la portée d’un public pas nécessairement spécialiste des concepts (les plus pointus)…
    …
    Je vais écrire un article

    et sur ces 2 conférences
    et sur le « concept » même
    _ très remarquable (comme sa « réalisation« , par Éric Le Collen) _ de ce « Festival » de philosophie : une grande réussite,
    qui attire beaucoup de monde dans cette ville d’art
    (comme Aix, même si plus petite de taille ; et dépourvue d’université : l’université est à Bordeaux…) qu’est Saint-Émilion (qui a l’atout _ extraordinaire ! _ de son merveilleux vin ; et tout à côté, il y a aussi Pomerol !)…
    …
    En « photo« ,
    « Hôtel » n’est pas encore sur les étals des librairies à Bordeaux
    _ en tout cas pas au rayon « Beaux-Arts » et au nom de Plossu (où je le cherche !), à la librairie Mollat…

    …

    J’ai acheté le très intéressant _ et c’est un euphémisme ! passionnant, devrais-je plutôt dire ! _ « Controverses _ une histoire juridique et éthique de la photographie« ,
    paru chez Actes-Sud, par Daniel Girardin et Christian Pirker _ et le Musée de l’Elysée à Lausanne…
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    En attendant vos échos du vernissage à la NonMaison,
    …
    je vous embrasse,
    …
    Titus

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    Après une première conférence non philosophique

    _ j’avais préféré aller écouter Carmen Añón Féliu, paysagiste et expert évaluateur du « Comité du Patrimoine Mondial » de l’Humanité (de l’Unesco : elle avait participé à la décision de l’inscription de Saint-Émilion sur la liste de ce prestigieux label) _ sur le sujet le « Patrimoine mondial, une valeur universelle ?« ,

    plutôt que le philosophe Pierre-Henri Tavoillot sur le sujet de « Une leçon particulière sur l’universel : les Lumières » _,

    dont la teneur, certes non in-intéressante, m’a tout de même parue un peu « courte« , tant de contenu de questionnement que d’apport de « faits » ou de « critères » ;

    …

    la conférence d’Olivier Mongin a comblé, a contrario, mon appétit de perspectives fouillées perspicaces, concrètes tout autant qu’audacieuses ;

    sur le sujet de « Mondialisation et reconfiguration des territoires« , c’est aussi le professeur à l’Université Nationale du Paysage, de Versailles, que nous avons pu entendre, à partir, notamment, d’une très riche (philosophiquement) et large (géographiquement) expérience, dont témoigne le livre « La Condition urbaine : la ville à l’heure de la mondialisation« …

    …

    Olivier Mongin met en avant la difficulté que peuvent présentement connaître les « territoires«  (relativement statiques ; même si le mot d’ »espace » contient aussi la racine « spes« , l’espoir…) ; et avec eux (= ces « territoires« ), en conséquence, l’ »habiter » des hommes, face à l’extraordinaire puissance des « flux » (et leurs « liquidités« ) sur lesquels « fonctionne » l’économie post-moderne mondialisée, désormais…

    …
    Ainsi Olivier Mongin cite-t-il un auteur américain mettant en avant « ce » que « le mur » tant « protège«  (en l’isolant de l’altérité d’un dehors) qu’ »exclut » et « met en danger«  (en l’exposant à toutes forces hostiles), dans la logique (urbaine) des « malls«  (mais pas seulement ceux du « vendre« , bien connus dorénavant de par le monde _ avec partout les mêmes « enseignes« , vendant et répandant partout les sempiternelles mêmes « marques » _ : ceux, aussi, des « quartiers hautement surveillés et protégés« , en expansion continue de par la planète !), on ne peut plus vectoriellement…

    …

    Ce qui m’a personnellement rappelé la perspective distincte de (l’européen) Georg Simmel en son si bel article « Porte et pont » (in « Les Grandes villes et la vie de l’esprit« , par exemple ; ou encore in « Philosophie de la modernité« ) ; à laquelle s’oppose le raisonnement en « ami ou ennemi » d’un autre européen, mais pas du même bord philosophique, Carl Schmitt…

    …

    Olivier Mongin a aussi cité, à propos d’une « ville globale » argentine _ hermétiquement coupée de son voisinage, mais parfaitement connectée à toutes les autres « villes globales » du globe… _, Saskia Sassen (« La Globalisation : une sociologie« ), à laquelle j’ai consacré un précédent récent article (le 21 avril 2009 : « Du devenir des villes, dans la “globalisation”, et de leur poésie : Saskia Sassen« )…

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    Bref, la ville doit « composer » _ et harmonieusement, si possible : elle est fondamentalement un dispositif de « rencontres« , de « réunions », de « cohabitations« … _ des forces diverses, dans un espace (« urbain« ) relativement identifiable ; selon la logique de la « polis«  : le terme dérive, héraclitéennement, de « polemon« , le conflit…

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    Et « se reconfigurer » aussi…

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    Bref, les questions de fond concernent  le « co-habiter« , le « vivre ensemble » ; avec ses circuits divers, ses cercles, ses parcours (de « flux« , déjà : la rue…) en mouvements incessants ; d’où le caractère crucial et plus que jamais « actuel » des enjeux de la démocratie (qui soit « véritable » !) ; qu’Olivier Mongin a très clairement pointés..

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    Les évocations par Olivier Mongin des mégapoles, telle Kinshasa _ avec un « habiter » totalement oxymorique… _, ou de la « ville globale » (à la Saskia Sassen…), telle celle qui jouxte Buenos Aires,

    gagneront à êtres comparées aux regards et analyses de Régine Robin dans son très beau « Mégapolis » _ cf mon article du 16 février 2009 : « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin« … ;

    qui m’a valu cette réponse de Régine Robin, en date du 18 mars, et sous l’intitulé « votre beau texte » :
    …
    Nicole Lapierre m’a fait suivre votre blog consacré à mon livre. Il est très beau, très poétique. J’en suis très émue et heureuse.
    Restons en contact.
    Très amicalement et poétiquement.
    Régine Robin.

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    Cela fait plaisir…
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    Quant à l’ami Bernard Stiegler,

    sa prestation _ sur le sujet « Du marché au commerce » et dans une forme olympique ! _ fut particulièrement brillante, tant il a su amener le public (très nombreux et extrêmement attentif dans le cloitre de la collégiale par cette belle après-midi splendidement ensoleillée _ de nombreux livres furent achetés après la conférence !) à entrer dans une intelligence jubilatoire du présent (et de sa « crise« ) en pénétrant peu à peu la conceptualisation stieglérienne, à propos de ce qui sépare le « commerce » des singularités qualitatives (de « personnes » qui sont des « sujets« )  d’un « marketing » qui vise l’accélération _ spéculative financière : strictement comptable _ de l’efficacité d’un dispositif d’achat par de simples (et de plus en plus « simplets« , « crétinisés« …) « cœurs de cible«  ;

    dont le fort habile neveu de Sigmund Freud, Edward Bernays, parti d’Autriche faire fortune aux Etats-Unis, rédigea en 1928 le mode d’emploi basique : « Propaganda : comment manipuler l’opinion publique« …

    …

    En lieu et place du « commerce« , par exemple, de l’amour,

    dans la logique complexe et qualitative d’un parcours (plus ou moins, et peut-être infiniment, labyrinthique et long ; avec, aussi, un certain coefficient d’improbabilité ; ainsi que de l’imprévu, plein de charme !) de « désirs » échangés,

    procéder par ce dit « marketing » à la mise en place _ sociétale, instituée _ de dispositifs pavloviens strictement « réflexes » de satisfaction rapide de « pulsions » (« déchargées« ) par la « consommation« ,

    …

    c’est-à-dire l’achat, payé en espèces sonnantes et trébuchantes ;

    ou mieux, en leur équivalent électronique ;

    de « dépense« ,

    de biens et services identifiés (et « fidélisés » _ mais ce n’est pas ici une vertu… _ addictivement en « marques » :

    sur l’addiction, lire Avital Ronell : « Addict : fixion et narcotextes » ;

    et sur les « marques« , lire Naomi Klein : « No logo _ la tyrannie des marques« …).

    …

    Bernard Stiegler s’en prend alors plus spécifiquement à la « bêtise systémique » d’une « consommation » « crétinisée » ;

    qui ne prend jamais le temps (devenu bientôt trop coûteux pour elle) d’un peu mieux évaluer,

    ni d’échanger des impressions _ un « consommateur » en a-t-il jamais ? _ avec d’autres (« dépenseurs » d’argent : on se contente de « faire les comptes » !..),

    …

    en une logique (spéculative strictement comptable ! et à toute vitesse ; et parfois assez complexe…) de rendement d’intérêt (financier !) le plus « à court terme » possible installée par et en faveur d’actionnaires « spéculateurs » hyper mobiles (= les principaux bénéficiaires d’un tel « jeu » de « placements« …) ;

    …

    pas même pour le profit,

    davantage « engagé« , lui, dans les arcanes du « réel » et d’un « travail » de transformation des choses (et selon de bien réels « métiers« ),

    des « investisseurs » d’ »entreprises« …

    …

    Bref, l’alternative de la souricière (de l’aujourd’hui sociétal de « crise« ) est bien :

    _ ou bien le « choix » « réaliste » de ces valeurs « spéculatives » « irréelles » de profit pour soi du seul « marché«  (auquel poussent certains élus politiques, que Bernard Stiegler n’hésite pas, au passage et sans s’y attarder, à nommer ; dans le sillage du « There is no alternative » d’une Mrs Thatcher, à la fin des années 70 ; ou d’un « Le problème, c’est l’État » d’un Ronald Reagan au début des années 80) ;

    _ ou bien la décision (généreuse : moins intéressée et égocentrée) d’un « commerce » plus « solidaire« , tant des personnes que des citoyens, de tout remettre à plat de ces échanges de soi avec les autres sur de plus saines (= vraies) bases :

    où il s’agit enfin, et pour chacun, de « consister » ; en une « intimité » à d’autres non instrumentalisés, ni « jetables » après hyper rapide « consommation » (et « consumation« ) de quelques « services » « vite faits bien faits« …

    …

    C’est là situation de fait

    _ cf ici l’alternative d’un Cornelius Castoriadis dès les années 50 entre un « vrai socialisme » ; et une « réelle barbarie« … (bien du chemin restant à accomplir pour le comprendre mieux…) _

    que les nouvelles technologies _ de plus en plus sophistiquées et efficaces, certes ; celles du « temps-lumière » (après le « temps-carbone« …), selon les expressions du tout récent « Pour en finir avec la mécroissance » de Bernard Stiegler (avec Alain Giffard et Christian Fauré) _ proposent, de gré ou de force, aux organisations inter-humaines ;

    …

    à commencer par politiques et économiques :

    ainsi Bernard Stiegler a-t-il très brièvement « remarqué« , au passage _ les cloches de la collégiale sonnant alors à toute volée et longuement par-dessus le cloître… _, qu’appelés très prochainement à voter, nous disposions (encore) d’une certaine responsabilité de « citoyens » ;

    et que certains chefs d’État, de fait, « appuient » (davantage que d’autres personnes) certains « dispositifs relationnels » (de marketing) qui « néantisent » le sujet en la personne ;

    à nous d’en prendre (un peu) mieux conscience ;

    et d’en tenir (un peu mieux) compte en nos actes ; pour choisir (et pas seulement un jour d’élection) entre  (tout) ce qui va vers l’ »in-humain« , et (tout) ce qui y « résiste » !..

    …

    C’est là situation de fait que les nouvelles technologies proposent de gré ou de force aux organisations des rapports du « commerce » humain, dans tous ses aspects ;

    et à l’aune, donc, de l’alternative (puissante) entre « non-inhumain » ou bien « inhumain » : à nous d’en prendre mieux et plus fermement conscience…

    …

    L’enjeu étant bien la « singularité » à découvrir, faire émerger et cultiver_ ou pas _ pour l’épanouir _ ou la laisse périr d’inanition _, des personnes…

    …

    Ou la singularité, aussi, d’œuvres de « culture« ,

    tels les vins de ce terroir de Saint-Émilion

    _ et de Pomerol, pour lequel Bernard Stiegler a « avoué » une certaine prédilection… _,

    à l’heure d’une certaine « parkérisation » plus ou moins galopante, par « marketing » et « pré-formatage » de « produits« 

    _ à la (de plus en plus pressante, semble-t-il… ; mais c’est à voir !..) demande, précisément de « consommateurs« -« acheteurs » ;

    davantage que du fait même de l’excellent « connaisseur des vins« , en leur singularité, justement (!), qu’est le célèbre Robert Parker

    (l’auteur en effet célébré et porté au pinacle _ par des « consommateurs » ? des « amateurs » ? voire des « amoureux » ?.. _ du « Guide Parker des Vins de France« …) _,

    justement,

    aux dépens des « terroirs » et des savoirs (hautement) cultivés d’œnologues-artistes, au moins autant qu’artisans :

    …

    « Le vin de terroir est-il l’avenir de la viticulture mondiale ?« ,

    devaient on ne peut plus opportunément et « en connaissance de cause » (!) s’interroger, avec le public, le lendemain matin le « Professeur de géographie et d’aménagement ; et membre de l’Institut » Jean-Robert Pitte, en compagnie de Denis Saverot, Directeur de la rédaction de « La Revue du Vin de France« , et, éminent viticulteur « du cru » saint-émilionnais, Alain Moueix, Président de l’ »Association des Grands Crus Classés de Saint-Émilion« …

    …

    Bernard Stiegler aimant tout particulièrement choisir

    pour exemples de la « mise en place » des concepts assez pointus que sa recherche d’ »intelligence _ au plus fin, au plus précis, au plus juste ! _ de la complexité du réel » propose,

    des situations « parlant » _ et « en vérité » ! _ « au plus près » des savoirs d’expérience de ses auditeurs-interlocuteurs…

    …

    Et le public d’agréer à l’analyse…

    …
    A une question d’un auditeur (se) demandant

    si le « marketing » ne représentait pas une tendance fondamentale de « l’humain » en tant que « nature humaine« ,

    Bernard Stiegler a répondu, avec beaucoup de nuances

    _ car le « pharmakon« , lui-même entre remède et poison, est autant affaire d’infinie délicatesse dans le « dosage » que de choix des finalités entre aider et nuire, porter assistance et porter tort (tant à soi-même, par masochisme, qu’à autrui, par sadisme), construire et détruire ; et cela dans l’ambivalence tissée au cœur même (battant !) du jeu de « composition« , d’assonances et dissonances, harmonie et dysharmonie, des « pulsions » et « désirs« , évoluant, eux-mêmes, ces « affects« , avec « plasticité« , entre « émotions« , « sentiments » et « passions » (lire ici tant le « Traité des passions de l’âme » de Descartes que la sublime « Éthique » de Spinoza)… _,

    …

    Bernard Stiegler a répondu, avec beaucoup de « nuances »

    que, quant à lui, il ne pouvait pas se prononcer s’il existait, ou pas, une « nature » de l’ »humain » ;

    …

    que tout ce qu’il pouvait « assumer« , c’était la possibilité (et le devoir) d’une « retenue » certaine de la « personne » (toujours en devenir « métastatique » elle-même et en (ou plutôt par) ses actions : il l’a expliqué à l’aide de l’image des « tourbillons » du fleuve _ il a dit « la Gironde » _ qui « se maintiennent » comme « tourbillons » dans le jeu complexe et tourmenté, parfois violent et imprévisible, des courants) envers les tentations (ou « pulsions » brutes),

    présentes en chacun de nous _ sans exception : là-dessus, on pourra lire le magnifique « Passer à l’acte« , de Bernard Stiegler, paru le 6 juin 2003 aux Éditions Galilée _, et pouvant s’exprimer et « éclater » (= « exploser« …) à tout moment, si nous n’apprenons pas à les « retenir« , à les « conduire« ,

    …

    envers les tentations

    de nous comporter « in-humainement« .

    …

    Succomber, ou pas, à ces « tentations » permanentes de l’ »in-humain« ,

    voilà ce qui caractérise le projet _ tant personnel que collectif ; et collectif, d’abord, forcément ! « civilisationnel » ! _ de se comporter en « personne« , ainsi qu’en citoyen responsable, aussi,

    « majeur« 

    _ cf ici le toujours et plus que jamais indispensable et actuel (!) « Qu’est-ce que les Lumières ? » d’Emmanuel Kant _

    en une société où « l’autre » (aussi bien que « soi« -même !!!) est aussi « vraiment » pris en compte _ existentiellement, l’ »affaire » dépasse la simple éthique ; et est proprement, via les rapports inter-humains économiques de tous les instants, « politique » ! _ autrement qu’en un simple « moyen« , « instrument« , « outil » (ou « cœur de cible » : calculable), réductiblement ;

    ou objet de prédation, carrément…

    …
    On voit ici combien _ et avec quelle urgence ! _ s’impose la tâche (philosophique !) de (re-) mettre au clair une « anthropologie fondamentale«  pour ce temps-ci de technologies hyper-rapides _ lire ici Paul Virilio : par exemple « Vitesse et politique« … _ et hyper-efficaces…

    …

    A laquelle « anthropologie fondamentale« , il me semble que le travail de longue haleine, et avec quelle belle constance ! de Bernard Stiegler contribue magnifiquement…

    …

    …

    Un « Festival » de philosophie de très grande qualité que ce « Festival Philosophia » de Saint-Émilion ;

    et particulièrement efficacement organisé par Éric Le Collen (et son équipe) ;

    qui permet au « pays de Saint-Émilion » de bien « cultiver« , le long des années qui passent (et en progressant vraiment), son label de « Patrimoine mondial » de l’Humanité…

    …

    Titus Curiosus, le 31 mai 2009