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  • Le chant des fruits de la vie _ avec certains rouges, et quels rouges ! _ à l’aquarelle, d’Anne-Marie Jaccottet

    A propos de l’exposition à la galerie Alain Paire, 30 rue du Puits-Neuf (et jusqu’au 31 décembre !!!) à Aix-en-Provence, “Paysages et natures mortes“  d’Anne-Marie Jaccottet ;

    et de cette merveille (de goût) qu’est le livre qui lui est “consacré”, “Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet“, avec des “textes” _ de toute simple “lecture” de ces œuvres _ de Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat et Florian Rodari ; ainsi qu’un “entretien de l’artiste” avec Alain Paire ; aux excellentes éditions La Dogana _ l’album est paru le mois dernier, en novembre 2008.

    …

    Avec cette présentation-ci _ excellente _ sur le site des Éditions La Dogana :

    …

    Anne-Marie jaccottet : Arbres, chemins, fleurs et fruitsAnne-Marie Jaccottet
    ARBRES, CHEMINS, FLEURS & FRUITS
    AQUARELLES ET DESSINS D’ANNE-MARIE JACCOTTET

    textes de Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat, Florian Rodari
    entretien de l’artiste avec Alain Paire
    116 pages
    ISBN 978-2-940055-59-3
    CHF 60.- / 38 €

    …

    Radicalement à l’écart _ et peut-être à l’abri ? _ de la scène très agitée de l’art contemporain, il existe de nombreux artistes qui exercent leur activité en silence et avec modestie, ayant décidé d’affronter seuls, « avec les frêles outils de l’art » la transcription du spectacle qui s’offre à leurs yeux.

    …

    Le respect qu’ils accordent au métier les rend parfois étonnamment proches du sentiment que l’on peut éprouver de la vie au quotidien.

    …

    C’est le cas d’Anne-Marie Jaccottet qui, depuis plus de cinquante ans, porte un même regard émerveillé sur la simplicité des choses qui l’entourent, arbres, chemins, fleurs et fruits….

     …

    Et qui s’efforce, dans ses dessins et ses aquarelles, de capter les secrets de la lumière qui leur donne forme et couleur, tantôt en s’appesantissant sur elles, tantôt en les traversant d’un mouvement bref.

    …

    Trois auteurs qui sont proches de l’artiste, Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat et Florian Rodari, entourent ici de leur approche discrète, subtile ou amusée, une cinquantaine de planches en couleur reproduites avec le plus grand soin.

    …

    C’est à une modeste, mais patiente, constante, ferme et déterminée « célébration » de la vie _ à contempler et à « noter » :

    en poésie, je pense à quelque équivalence que serait le « Cántico » de Jorge Guillén (quatre éditions : en 1928, 36, 45 & 50) ;

    ou aux plus sublimes célébrations (sensuelles) de la lumière et de la vie (et de leurs fruits), d’un Paul Valéry (par exemple, d’un amour gardé longtemps secret, vient de paraître « Corona et Coronilla« ) _ ;

    …

    mais aussi à un rendre grâce au « faire »

    _ non moins patient, constant, ferme et déterminé, avec sa part (de jeu) d’inconscience : en fait de pure innocence (qu’on me pardonne la redondance pléonastique ; mais il y a une très grande force d’affirmation dans ces couleurs si lumineusement jetées) _

    du pinceau, ou du crayon, de l’artiste

    …

    que nous convie

    à assister un peu,

    en y jetant comme quelques rapides et discrets coups d’œil,

    d’un peu ce côté, par-dessus l’épaule de l’artiste en son travail même

    (rapide : « pas trop de préparatifs » _ page 86 _ ;

    et « jamais plus de deux heures » _ page 90,

    confie l’artiste à Alain Paire),

    en quelque sorte,

    et à mille lieues du plus petit danger de pesanteur, de componction, de voyeurisme ;

    …

    et de la part _ plume sobre et pensée juste _ de proches de l’artiste (époux, amis)

    ce livre infiniment précieux _ « Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet« _,

    …

    à propos d’une œuvre proprement _ le mot ne me gêne pas ! _ merveilleuse,

    c’est-à-dire proprement émerveillante,

    en la splendeur éclaboussante de vie lumineuse

    _ dépourvue d’ombre, et du moindre noir, et d’à-plats pleins en continu

    (aux antipodes, par exemple, des larges traits gras d’un Hartung ou d’un Soulages (ne comptant pas, il est vrai, au nombre des « aquarellistes »…)…

    …

    Philippe Jaccottet présente le travail d’Anne-Marie Jaccottet-Haesler, avec une infinie simplicité :

    « il faudrait simplement aider à voir« , dit-il ;

    et c’est en effet toute l’ambition de son texte ;

    en ajoutant « qu’on mesure tout de même que ce n’est pas aussi simple qu’il semble » :

    de raconter la « simplicité » du travail de la « dame peintre » auprès de laquelle « voilà plus de cinquante ans que nous travaillons côte à côte« ,

    commence-t-il par dire, page 11 de sa contribution,

    intitulée « avec les frêles outils de l’art« .

    …

    C’est du « pouvoir » de l’Art _ de dessin et d’aquarelle _ d’Anne-Marie Jaccottet que Philippe « traite » ainsi en cette contribution d’ouverture du livre.
    …

    …

    Ce qui au départ était « don » et « besoin« 

    _ « de manier« , dans son cas à elle, « des formes et des couleurs«  _,

    « un simple jeu, une manie innocente, dirait-on d’abord« , concède-t-il, page 13 _,

    …

    « avec le temps«  _ au sens de sa très  active, mais oui ! collaboration ! _,

    « grâce aux enrichissements et _ tout ensemble, et tout uniment ! _ aux blessures du temps,

    sans même qu’on en prenne aussitôt _ cela demande aussi bien des détours, bien des surprises ! _ conscience »

    _ et celle d’un artiste est d’une richesse labyrinthique

    (et capricieuse ; hors de tout projet calculé, nettement ciblé et découpé !) … _ ;

    …

    « jeu et manie se chargent de substance » _ vivante _ :

    …

    « ce qui vous émeut, vous trouble, vous étonne

    _ n’allant jamais simplement de soi (il s’agit de l’ordre des habitudes motrices, pour l’essentiel _ cf Nietzsche, ou Bergson) _,

    vous enchante aussi

    …

    _ et pour la dame en question, ce seront presque exclusivement les belles apparences du monde proche« ,

    …

    eh bien !

    « tout cela va se retrouver _ comme par quelque « enchantement » (de l’art qui s’élabore, mais sans dessein) _ sur le papier ou sur la toile

    …

    dans un mouvement de reconnaissance,

    à tous les sens du mot

    _ s’y reconnaître (un peu, si peu que ce soit, dans le maquis du monde),

    comme rendre grâce (de vivre : à la vie !) _,

    dont on dirait bien qu’il en préserve, transforme, intensifie le plaisir,

    la surprise,

    et jusqu’à la joie, parfois » :

    Philippe Jaccottet parle d’expert !!!

    …

    Sur la joie, on n’a jamais rien analysé de mieux que Spinoza _ en son « Ethique » _, en terme d’expression de l’épanouissement de la puissance de la part de la Nature que tout individu constitue _ à divers degré de conscience (ou d’inconscience) que ce soit, d’ailleurs : il n’est même pas nécessaire d’accéder au quatrième mode de connaissance, pour progresser dans l’accomplissement de ses potentialités..

    …
    Bien vite, c’est tout un monde de vibrations vraies (des choses) qui viennent se poser sur le papier, ou la toile :

    …

    « peu à peu, l’arbitraire encombrant de la pensée _ des débuts, des tout premiers « essais » _ s’effacera

    pour laisser s’épanouir _ telle une fleur à maturation _ sur le blanc du papier

    _ encore ; mais aussi toujours : on ne le quittera pas ; et il demeurera là, mais s’étant (et combien considérablement !) enrichi de tous les voyages de la main de la dessinatrice ou/et aquarelliste ! _

    le frémissement de la vie _ nous y voici ! _ qu’il y a dans les arbres

    _ oui ! sous les caresses du vent ; même le mistral de Grignan ! _,

    et ce qu’il peut y avoir d’incertitude _ féconde _ et de légèreté

    dans les montagnes même _ qui bougent…, comme le savent mieux que nous les peintres chinois ; consulter là-dessus François Cheng ; ou l’ami François Jullien _,

    du fait de la distance _ pour notre regard _

    et de la lumière

    _ changeante, mouvante, émouvante ;

    cf là-dessus les essais de Georges Didi-Huberman ; par exemple « Phasmes _ essais sur l’apparition » _

    où elles ont l’air, quelquefois, de flotter« 

    _ ces montagnes au-dessus de Grignan.

    …

    Et poursuivant l’analyse de ce qui « tremble » ainsi dans l’air, devant un tel regard (d’artiste, crayon et pinceau à la main),

    Philippe Jaccottet dégage jusqu’à ceci :

    …

    « Jusqu’à ces séries de dessins les plus récents et les plus beaux

    où l’architecture du monde

    _ car celui-ci n’est pas un chaos (pas davantage que pour Cézanne à Bibémus, à flanc de Sainte-Victoire ) _

    vibre en sourdine _ cela peut se percevoir cependant : à l’artiste déjà… _,

    comme si les feuillages se changeaient

    _ de Daphné qu’ils étaient auparavant ! devant Apollon !

    cf ce que nous en donne à saisir Le Bernin en la galerie de Scipion Borghese, à Rome, et dans la vibration des ombres veloutées du marbre poli _

    en essaim d’abeilles

    _ telles l’emblème d’Urbain VIII Barberini, encore à Rome _

    ou se couvraient pour elles d’un impondérable pollen _ nourricier… ; page 14.

    …

    « Les couleurs (…), les voici retrouvées _ comme le Temps en le parcours de Proust _ dans les œuvres de Mme la peintre ;

    et même (…) de plus en plus radieuses _ en leur « rayonnement » apollinien, page 17.

    …

    « Couleurs du monde«  : nous y venons _ à elles ! à partir de lui ! _ de plus en plus près.

    « Elles sont là,

    dans les fleurs et les fruits _ après les arbres et les chemins du titre de ce si beau livre ! _ les plus communs,

    données au premier venu«  _ même, des humains qui sait les « rencontrer » ; et jusqu’à s’en nourrir…

    …

    « Couleurs des choses qui s’ouvrent

    _ fleurs,

    mais aussi fruits, à commencer par les grenades :

    car la fonction d’un « fruit » est bien de transmettre, par ses « graines fécondables ou/et fécondées », la vie… ;

    …

    c’est donc dans cet ordre du mouvement du

    « vivre »

    que nous voici plus directement transportés,

    immergés par ces sublimement toutes simples »images » d’Anne-Marie Jaccottet… _ ;

    …

    « Couleurs des choses qui s’ouvrent,

    s’épanouissent

    puis se fanent

    _ mais « les fruits passeront la promesse des fleurs« , n’est-il pas ?.. de même que

    « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise« , décidément... _ ;

    …

    des choses qui gonflent,

    parfument,

    sont respirées

    et quelquefois _ carrément : la substance se transportant en un autre vivant qui s’en nourrit… _ mangées,

    puis _ bientôt _ se flétrissent _ et, pourrissant, nourriront d’autres vivants qui sauront en jouir… ;

    …

    couleurs si mystérieuses d’être _ aussi _ si communes _ et si belles, alors, à qui les « goûte » !.. en l’ordre du vivant… _,

    jubilatoires _ le mot est capital ! _ on ne sait trop comment ni pourquoi _ si : en jouir transmet de la vie !.. _ :

    …

    de la plus claire à la plus sombre,

    de la plus sonore à là plus sourde _ en la baudelairienne « correspondance » des registres de sensations _ ;

    …

    saisissable entre deux nuits _ noires, elles !

    …

    _ et notre vie elle-même, toute vulnérable _ fragile (et mortelle) _ qu’elle soit,

    fleurissant ainsi

    _ en effet : voilà ce qu’apprennent (et montrent aussi, avec générosité) les artistes ; afin de mieux pouvoir saisir l’opportunité éphémère, mais très réelle aussi, d’en jouir,

    face à l’espiègle ciseau _ au rasoir tranchant _ de Kairos !!! _

    entre deux _ un peu plus longues _ nuits _ uniformément noires _,

    mais celles-là _ décidément ! _ plus longues et plus profondes

    _ sans réveil pour la seconde ;

    quant à la première,

    à nous d’apprendre à bien, ou mieux, nous éveiller/ré-veiller :

    que de somnolences ingrates ! en effet, parmi les pseudo vivants… _ ;

    …

    et plus profondes _,

    produisant en fin de compte,

    à force de patience _ par l’œuvrer (de l’artiste) _ et de soumission _ à ce travail (de célébration) conjoint et de l’Art et de la Nature _,

    un si beau chant

    _ pour rendre grâce, par l’œuvre, au chant « premier » du monde

    (vivant et mortel ! puisque c’est d’un seul et même mouvement), page 18.

    …

    « Toutes ces couleurs que voilà,

    par la grâce d’un art _ infiniment modeste _ qui ne prétend à rien _ sinon à modestement célébrer ce monde _,

    (…) reçues, recueillies, décantées _ en l’aquarelle, ou par le dessin _

    sur, presque toujours, une simple _ toujours, et pas davantage _ feuille de papier ;

    …
    (…) qui ont l’air de se réjouir _ elles aussi, et déjà ! en leur inopinée « rencontre » _

    d’être ensemble :

    …

    le rose de l’aube,

    le jaune et l’orange de midi,

    le bleu et le violet du soir

    _ selon l’incidence des rayons lumineux _ ;

    …

    et ce sont aussi

    _ en portant encore d’autres, concentrées et intensifiées, même,

    en la matérialité du grain même de leur écorce et leur peau ! _

    des citrons,

    des kakis,

    des figues,

    des cerises, des prunes ;

    …

    beaux ingrédients pesés avec une science comme instinctive _ ce qu’elle n’est jamais… _

    pour exalter le regard et guérir, un instant

    _ du moins : mais c’est la condition temporelle de tout organisme vivant, se reproduisant !.. _,

    le cœur.« 

    …
    Tout cela, en cette collection de réels éminemment sensibles (et colorés),

    « les voilà désormais une fois encore redoublés en images

    _ les œuvres de l’artiste _

    dont le seul mérite,

    le seul pouvoir

    _ c’est à celui-ci (de la peintre, Anne-Marie) que Philippe (Jaccottet) veut ici rendre tout l’hommage que son travail mérite : pardon de la redondance… _

    auront été de nous les rendre

    _ ils s’agit des champs, collines, arbres, chemins, rares objets, aussi familiers, fleurs et fruits, que,

    du « monde »,

    Philippe Jaccottet vient d’énumérer _

    un peu plus

    _ humainement (co-existentiellement), non « propriétairement » (possessivement) _

    nôtres ;

    …

    plus délicieusement,

    plus joyeusement nôtres

    _ d’où la vertu très hautement, mais de manière absolument désintéressée, « curative » de l’Art :

    que des Béotiens et barbares méconnaissent 

    quand ils ne s’acharnent pas _ ô paysages ! ô architectures ! ô chefs d’œuvres d’artisans ! _ à les détériorer et détruire :

    par haine de l’Art ;

    par exemple « Haine de la musique« , dirait un Pascal Quignard…

    …

    Page 21, Philippe Jaccottet répond à l’objection béotienne :

    « A quoi tout cela peut-il servir ?«  ;

    …

    de même que :

    « à quoi peut-il bien servir d’être nés,

    à quoi rime-t-il (…) de respirer,

    d’ouvrir les yeux,

    de parler,

    à plus forte raison d’apprendre

    _ les règles de l’art, les secrets impalpables du pastel, les fluides leçons de l’aquarelle, par exemple _ etc… _

    …
    puisqu’il faut

    à la toute fin

    _ voilà la ligne rouge (de fin, irrévocable, du jeu

    _ pour un individu,

    dans l’ordre des espèces à reproduction sexuée, du moins… _

    fermer ces mêmes yeux _ à la lumière ; et aux couleurs (du jour) _

    qui vous ont

    _ c’est à nous individuellement, un par un, que Philippe Jaccottet s’adresse ici ! _

    été donnés

    _ par la vie, la nature, l’espèce, le jeu de la reproduction sexuée, etc… : pour en jouir… ;

    …

    et que _ ce n’est pas peu, ni rien, non plus ! _

    les plus éblouissants _ d’éclat de lumière ! _ d’entre les astres, qui leur ressemblent tant,

    vont inévitablement

    _ eux-mêmes ; à une échelle de bien plus considérable ampleur _

    s’éteindre _ non métaphoriquement _ à leur tour ?«  _ page 22.
    …

    Réponse à l’objection, maintenant, page 25 :

    « Pour autant : voir le monde _ au présent (de l’activité) _,

    avoir vu _ au passé rétrospectif de quelque mémoire terminale _

    la lumière du jour, tout d’abord _ au niveau basique d’un organisme vivant _ ;

    …

    et dans quelques cas pareils au sien (…)

    avoir pu,

    sans prétention à rien, j’y insiste _ gratuité ô combien (et seule !) féconde ! _,

    avec ce naturel absolu

    et cette absolue franchise

    _ indispensables au vrai artiste ! cela finit par s’oublier, ces derniers temps-ci… _

    qui la caractérisent aussi dans la vie,

    …

    c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate »

    _ cela se sent parfaitement, en effet ! _,

    …

    et voici maintenant l’effet objectif atteint :

    « accroître de si peu de degrés que ce soit

    _ infinitésimalement, même ! _

    cette lumière,

    qui est inoubliable » _ depuis… _,

    …

    « c’est (…) déjà beaucoup » _ page 25.
    …

    Immédiatement, Philippe Jaccottet « tempère » cet acquis :

    « Le souci de la vérité,

    si improbable _ déjà _ semble-t-elle,

    exige tout de même de garder la juste mesure.

    …

    La « bande à nous de bonne terre : entre fleuve et pierraille »,

    le « peu d’humain » _ pour prendre pied _,

    c’est ici _ à Grignan _ un tout petit territoire :

    une sorte de jardin clos »…

    …

    « Mais dans un jardin clos (…),

    il arrive que la clôture s’ouvre tout de même sur de grands espaces

    au moins pressentis,

    sur des hauteurs et des profondeurs _ aussi _

    d’autant plus « vraies » _ le terme est capital !.. _ qu’on n’avait pas voulu y parvenir »

    _ l’innocence est une condition essentielle de la réussite, ici, comme en l’épreuve initiatique de Pamina et Tamino en « La Flûte enchantée » de Wolfgang Amadeus Mozart et  Emanuel Johann Schikaneder.
    …

    « Alors, l’infime

    _ de pareille œuvre ; et même ses agréments ; sa presque « joliesse », comme s’expriment certains… _

     devient beaucoup moins infime,

    l’insignifiant beaucoup moins insignifiant qu’on ne l’aurait cru _ au départ, ou au premier abord

    (comme face à une scène de genre, ou à une nature morte, de Jean-Baptiste Siméon Chardin, par exemple :

    …

    pour conclure son (trop bref !) « entretien«  avec Alain Paire, Anne-Marie Jaccottet confie qu’« un des tableaux » qu’elle « aime le plus au monde«  est, « à Winterthour« , « chez les Reinhart, cette petite « nature morte aux prunes » de Chardin« …).

    …

    « Les fragiles outils de l’art,

    le crayon, la plume, le pinceau

    peuvent _ oui ! _ donc cela,

    tout de même,

    en ce certaines mains » _ patientes,

    et ouvertes à l’altérité

    à connaître et célébrer…

    …

    Dans un rapport _ « chanté«  (page 28) _ au proche,

    « que ce tout proche, l’art du peintre (…) a secrètement, inconsciemment _ aussi _ fait voyager très loin _ du discours _

    et revenir vers nous enrichi _ par l’expérience acquise ainsi, inconsciemment en partie, de sa main _ de ce lointain« -ci…

    …
    La contribution d’Alain Madeleine-Perdrillat,

    ensuite,

    analyse avec une extrême délicatesse le style _ ou le geste _ d’aquarelliste et de dessinateur d’Anne-Marie Jaccottet :

    « un travail d’éclaircie« ,

    intitule-t-il cette « contribution »…

    …

    « Il n’y a pas d’affût dans cette oeuvre, on le sent bien.

    Ce qui indique _ en amont du trait _ un certain rapport au monde, à la fois confiant et réservé »

    _ parfaitement…

    …

    Aussi « le lien avec la nature et les objets

    est(-il) sereinement, et d’autant plus fortement, maintenu et affirmé. »

    …

    Dans la « voie«  _ en quelque sorte « buissonnière«  que s’ouvre sereinement Anne-Marie Jaccottet _,

    « la représentation

    _ encore qu’avec certains enchevêtrements de branches et de feuillages

    on soit parfois aux limites de la représentation _ ;

    …

    la représentation

    est davantage un mouvement vers la nature

    _ à la chinoise : cf les travaux sur la peinture chinoise de François Cheng ; et ceux de François Jullien… _

    qu’une position tenue face à elle. »

    …
    « Et il n’est pas indifférent qu’Anne-Marie Jaccottet use avec prédilection de l’aquarelle et du pastel

    pour répondre _ oui ! _ au monde qui l’environne et lui fait signe » _ en effet !

    …

    Avec l’impression qu’ils donnent de « fragilité« ,

    « ces deux médiums »

    « suggèrent dans l’œuvre une dimension éphémère :

    …

    l’image s’y constitue, mais avec un léger retard,

    et moins de superbe« _ qu’avec « l’huile ou l’acrylique« .

    …

    Par « le fait » que « ses œuvres » « toujours tremblent un peu« ,

    « s’y joue » quelque chose de « secret« ,

    avance l’auteur :

    …

    « se devine une relation étrangement directe et confiante

    (parfois inquiète aussi)

    avec le monde proche,

    qui fait que l’artiste, presque paradoxalement, ne semble pas chercher à en « faire de l’art »,

    ou à interposer entre elle et lui _ ce monde proche _ une vision,

    …

    mais tente de saisir ses beautés à l’improviste,

    en simplement l’allégeant un peu _ ce monde à portée des sens _,

    comme on éclaircit une futaie où la lumière peine à pénétrer. »

    …

    Quant à la _ troisième _ contribution _ à ce si beau livre _,

    de la part de Florian Rodari,

    elle s’annonce par l’intelligence sensible si pleine d’éclat, déjà, de son titre :

    « Fruits de l’émerveillement«  :

    …

    c’est on ne peut mieux « ressenti » !

    …

    Car l’œuvre entier _ et l’œuvrer ! _ d’Anne-Marie Jaccottet sont

    _ et exclusivement :

    la personne, et l’artiste,

    toutes de discrétion et modestie (proches sans doute de l’humilité même), certes,

    étant entièrement dans l’ordre de la plénitude tendue (pardon de l’oxymore !), et éclatée, aussi, ainsi,

    de la jubilation :

    …

    chant d’action de grâces (ou reconnaissance du remerciement) à la grâce même du vivre,

    à la lumière, et dans l’éclat, du jour

    _ entre le noir total de deux nuits :

    celle en amont du naître,

    et celle en aval du disparaître ;

    …

    mais, auparavant, dans l’entre-deux de ces deux noirs complets, non sans fruits :

    …

    ces œuvres-ci

    (qu’offrent, aussi, à nos regards,

    et l’exposition aixoise, à la galerie d’Alain Paire _ et sur son site _ ;

    et le beau livre “Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet“, à La Dogana, qui, lui, va demeurer, à 1040 exemplaires) ;

    …

    et deux enfants

    (« un garçon, Antoine, en 1954, et six ans plus tard, une fille, Marie » _ page 96 ;

    une photo d’eux deux, avec leur mère peignant, dehors, au soleil _  les intégrant, aussi, au livre, page 110…)… _ ;

    …

    car l’œuvre entier, et l’œuvrer qui les « donne », d’Anne-Marie Jaccottet

    sont pleinement dans l’ordre de la célébration

    _ quand (et tant que) il est temps ;

    pas trop tôt, ni trop tard,

    « à la saison »

    _ même si l’artiste en elle aurait tendance à préférer

    celle des fruits : l’été _ ;

    …

    « à la saison » du vivre, en tant que le maillon vital de la fructification, même :

    soit, un processus d’un même mouvement, et ouvert, et enté sur de la terre, de la chair, de la pulpe…

    …

    « Émerveillement« ,

    met discrètement l’accent en son titre, Florian Rodari :

    …
    reprenant ce que Philippe Jaccottet, tout de discrétion _ vaudoise ? peut-être… _, était parvenu à énoncer,

    page 25 de sa « contribution » (« avec les frêles outils de l’art« ) ;

    …

    je relis (et cette fois dans le seul élan de sa phrase, sans, pour une fois, le moindre « allongeail » de « commentaire » :

    …

    « Pour autant : voir le monde, avoir vu la lumière du jour, tout d’abord ; et dans quelques cas pareils au sien _ je parle encore et toujours de la dame des « Tendres Plaintes » et des « Soupirs«  à la Couperin _ avoir pu, sans prétention à rien, j’y insiste, avec ce naturel absolu et cette absolue franchise qui la caractérisent aussi dans la vie, c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate, accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable, c’est pour moi qui en aurai été le témoin plus ou moins patient, plus ou moins muet, plus ou moins attentif, hors de toute raison, déjà beaucoup » :

    …

    ce que je veux en retenir,

    c’est, au-delà de l’appréciation (modeste du « témoin plus ou moins attentif » qu’est le compagnon poète) : « c’est déjà beaucoup »,

    ce superbe improbable, et d’autant plus précieux,

    « accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable«  ;

    …

    car tout est, en effet, là…

    …

    Qu’en retient, à son tour, ici, Florian Rodari ?

    …

    En un premier recul,

    il « situe » d’abord _ page 59 _ la posture fondamentale (d’artiste _ et de peintre…) d’Anne-Marie Jaccottet

    dans la « fidélité« , non sans « courage« , face à mainte intimidation « autoritaire«  de beaucoup, « apparenté à du mépris« ,

    …

    dans la « fidélité » à la « figuration«  ;

    et à « servir«  _ le mot importe ! _ « à traduire au plus près la réalité que le monde déploie ouvertement _ mais oui ! _ à la vue«  _ d’abord,

    …

    comme l’analyse de Florian Rodari va magnifiquement,

    de près, comme de loin,

    le détailler !

    …
    A très simplement _ pages 59 & 60 _
    « user de quelques pigments,

    les mêler à un peu d’eau

    et déposer ce subtil mélange avec un pinceau sur du papier

    en espérant trouver un juste équivalent

    _ tel est le défi tout simple !.. _

    à ce que l’on a sous les yeux«  ;

    …

    et rien de plus _ mais rien moins, non plus ! _ ;

    …

    mais combien le défi (de cet Art) est difficile ! en ses terribles _ démesurées ! au départ ! _ exigences de « justesse » de pareille « équivalence«  (avec le vu, l’aperçu, le pas même saisi !..) _ entre les deux vertigineux bords (« vers« …) permanents : celui de « la grandeur » (visée) _ ou (celui de) la ruine«  (redoutée ; et vite arrivée !) ;

    puisque telle sera l’alternative finale de cette contribution de Florian Rodari, page 76…

    …

    Il y eut bien « Cézanne » à avoir « cherché, dans ses aquarelles _ déjà _ à traduire _ le terme est pourtant bien modeste ! _ avec honnêteté et opiniâtreté _ et quelles ! au point de passer pour rien moins que « fou » auprès de la plupart des Aixois d’alors ! _ les effets de la lumière sur _ presque _ tous les phénomènes qu’il pouvait observer _ à portée plus ou moins proche, des hauteurs des Lauves aux creux de Bibémus _ dans la nature« .

    …

    Florian Rodari précisant même, page 60, toujours à propos des aquarelles de Cézanne :

    …

    « Et les plus tardives d’entre elles, si limpides, si détachées,

    plutôt qu’elles n’annoncent la peinture abstraite,

    s’efforcent de traduire _ toujours cette même « transposition » (par la couleur) espérée _ avec une évidence magnifique _ car tel est l’objectif et désiré ! et atteint, réalisé !!! _

    l‘éparpillement des formes _ quasi leur dévoration _ par l’action toute puissante du jour« 

    _ via les manifestations de l’appareil optique rétinien (de l’artiste ; puis du spectateur-contempleur _ éventuel _ de l’aquarelle, qui demeurera…)…

    …

    « Le XXème siècle, qui aima très tôt analyser, de même que (…) casser les mythes,

    n’a guère admis _ par trop d’orgueil ? _ que la lumière éclairât le monde, comme cela, sans explications« 

    _ en effet !

    …

    « Il (…) négligea bientôt _ après Cézanne (enlevé au peindre le 22 octobre 1906), et puis après Monet (le 5 décembre 1926) _ son aspect direct _ et franc ! _ sur les choses.« 

    …

    « Cependant, aux yeux de quelques peintres isolés,

    la question de la lumière transitive,

    allant directement _ et franchement, donc… _ aux choses

    pour simplement les dessiner, les colorer,

    restait aigüe.

    …

    Résoudre cette énigme _ naturelle, en quelque sorte _ leur paraissait le seul défi concevable« 

    _ pour le défi de peindre (le réel) qu’ils osaient faire leur, relever, une vie durant…

    …

    Et « dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet, dans ses dessins,

    on voit bien que c’est sans détour _ en pleine franchise ! oui !!! _

    que la lumière surgit

    _ d’avoir été affrontée

    et « rendue »,

    dans la plénitude de ses effets sur les choses ; et notre regard sur le tout…

    …

    A tout instant, on perçoit sur la feuille de papier

    _ l’œuvre même qui nous est proposée,

    et « où » tout se passe, est « restitué », « rendu » (= célébré !) ; et au centuple ; du simple fait de la « pure et simple » vérité même de cette œuvre ! par la grâce du « travail » de l’artiste... _ ;

    …

    on perçoit _ donc _

    sur la feuille de papier

    sa vibration,

    le scintillement de son éclat.« 

    …

    Voilà ce de quoi, le miracle atteint,

    l’analyste doit s’essayer à percer quelques éléments du secret…

    …
    « On dirait même parfois

    que l’artiste boit la lumière, littéralement« 

    _ s’exclame magnifiquement Florian Rodari, page 61…

    …

    « Peu de peintres rappellent avec cette justesse _ oui ! _

    que les fruits, les fleurs

    sont faits _ c’est cela même ! _

    d’un mélange d’air et de liquide ;

    les arbres,

    de vent et de feu ;

    et que toutes ces choses si fragiles, si éphémères

    _ vivantes (= qui naissent, s’épanouissent, et vont passer) _,

    prennent corps

    _ visiblement, élémentairement, pour les organismes capables de vision ;

    après, existent, encore, des gammes (« supérieures ») fort variées d’ »apprentissages »

    _ dont certains sont proprement æsthétiques ;

    et artistiques _ ;

    …

    prennent corps sous les rayons » _ d’Apollon…

    …

    En une sublime parenthèse,

    Florian Rodari énonce alors cette vérité-ci :

    …

    « (De même, la couleur n’est jamais inventée, chez cette artiste

    _ la probité même faite chair (et art) _

    qui s’efforce toujours

    _ sans la moindre exception (d’esquive, détour, trucage) _

    de suivre

    _ tout simplement ;

    mais le chemin pictural, lui, n’a rien d’immédiat ; même s’il devient, années et expérience aidant, plus « rapide » (ou « capote » ! cela aussi arrive… ; rien n’étant jamais mécanique !

    l’innocence se gagne !.. _ ;

    …

    de suivre

    _ oui ! le plus droitement possible... _

    le modèle proposé

    _ là sous les yeux _

    par la nature.« 
    …

    Avec cette précision de détail (d’analyse attentive) _ tout bonnement sublimissime _ -ci :

    …
    « Ses verts sont

    des vert amande,

    des vert olive,

    des vert feuille de chêne,

    des vert pré.

    …

    Ses rouges sont des rouge tomate,

    cerise,

    pomme

    ou grenade.
    …
    Ses bleus

    prune

    ou figue,

    passent

    _ mais oui ; comme passent les jours, les saisons et les ans de l’artiste ;

    ainsi que ceux du spectateur _ ;

    …

    passent avec le fruit qui s’entrouve et mûrit.)« …

    …
    En notant au passage

    que la vertu du fruit,

    est généreuse :

    …

    il s’agit, par les graines _ telles celles, pulpeuses, luisantes, lumineuses, luminescentes, de la grenade _, de « passer la main » (de la vie) à de nouveaux individus vivants temporaires (et nouveaux « passeurs » de vie),

    qui s’entrouvriront, « en fruits », à leur tour, en « passant » eux-mêmes,

    pour que la ronde de la vie se poursuive, se continue, peut-être se perpétue…

    …

    Mais, pour l’artiste, « cette facilité apparente

    _ conquise par la patience et la persévérance de tous ses efforts d’« attention » (du regard et du geste) _,

    ce bonheur éprouvé _ lors de ses (petites et grandes) « réussites » _

    ne signifient pourtant pas que le chemin pour y parvenir

    ait été aisé.« 

    …

    Ce à quoi répond au final, en forme d’apothéose modeste _ face au savoir, aussi, de la disparition (de soi) _ en son « Ethique « , Baruch Spinoza :

    …

    « Tout ce qui est beau

    est difficile

    autant que rare. »

    …

    L’éternité, cependant, s’éprouve

    _ Proust le dit aussi (au final de « La Recherche« ) ;

    et Montaigne (en son essai, lui aussi, final, « De l’expérience« , « Essais« , III, 13 _

    « dans le temps«  :

    …

    toute la sagesse étant d’ »apprendre à vivre »

    _ et, déjà, et aussi, « à regarder »…

    …

    « Il _ y _ faut parfois _ mais cette « science »-ci chez nul n’est infuse ! _ toute une vie«  (page 61).

    …

    « Le peintre _ à suivre la leçon du travail d’aquarelliste d’Anne-Marie Jaccottet, pour Florian Rodari, ici _ est autant celui qui voit que celui qui touche. Quand il prend les choses en mains,

    c’est son œil

    qui soupèse,

    son regard

    qui caresse les surfaces,

    qui évalue

    densité, transparence, couleur.

    …

    Qualités qui,

    avant d’être réduites

    _ par l’alchimie conquise du peintre, pinceau à la main, « à l’œuvre » ; et pas autrement ! _

    à un peu de poudre

    et à quelques traits,

    avant de devenir _ nous le verrons _ une image sur le papier _ en effet !

    et rien de plus, d’un certain côté ! _

    …,

    sont des évidences physiques

    _ de la « vista »

    (se conquérant peu à peu ; et de bric et de broc ; en toute une vie… ; et pas moins, non plus !)

    de l’artiste _

    …

    dont la vue

    _ d’abord, elle, dans le cas du plasticien, au moins _

    se nourrit« 

    _ et pas que métaphoriquement ! ; de ses propres rapports aux choses…

    …
    La précision de l’analyse de Florian Rodari,

    en regard des aquarelles mêmes d’Anne-Marie Jaccottet,

    se fait hallucinante ;

    …

    qu’on en juge :

    …

    « Le grain de la pastèque crissant sous la dent _ on lit bien ! et on entend ! _,

    le poids des pétales alourdis par la floraison _ parfumée ; et l’on sent ! _,

    la plus ou moins grande fermeté des kakis

    parvenus à maturité _ on les voit, on les touche, comme on va les goûter ! _,

    sont,

    par la grâce de ce double don

    _ de percevoir, dans toute la gamme de nos sens ! ;

    et de figurer, par la main du dessinateur et du peintre ! _

    …

    perceptibles

    _ dorénavant, par le regardeur (« vrai » spectateur, qui prend un peu de temps à « contempler » l’œuvre peinte là, ici et maintenant, proposée (ou donnée, offerte) à sa vue, sur le papier _

    sur la feuille

    _ la voici ! _ ;

    …

    d’une manière ou d’une autre ils

    _ « le grain« , « le poids », « la fermeté »

    (« de la pastèque » ; « des pétales » ; « des kakis« ) _ ;

    …

    ils sont là,

    présents _ à nous ; et pour nous _, on ne s’y trompe pas _ que non !!!

    On rend grâce, et au centuple, à l’artiste, d’un tel « bonheur » de la perception

    (« æsthétique » étant le terme adéquat…).

    …

    L’analyse se développe à ce niveau de densité de justesse

    (et de joie,

    pour le lecteur _ et spectateur des œuvres, en regard !) :

    …

    « Tout peintre (…) savoure le monde ;

    il le fait transiter par son corps, (…) par la « mastication » de son œil »

    _ « ose dire« , avec un parfait bonheur, à son tour, d’expression, Florian Rodari !

    qui précise, magnifiquement encore :

    …

    « Car s’il souhaite restituer _ mais oui ! _ tel vert sur la toile,

    il aura dû, auparavant _ certes ! c’est son « chemin » (d’œuvrer) _,

    observer patiemment

    _ tel Proust, une heure peut-être, devant (et quasiment « dedans ») la haie d’aubépines « Du côté de chez Swann » _ ;

    …

    observer patiemment

    _ c’est le seuil du secret (et de la voie) _

    comment la lumière le

    _ ce vert-ci _

    traverse ;

    ou s’y arrête _ c’est selon… _;

    de quelle manière, il

    _ ce vert, donc… _

    résiste au bleu qui l’entoure ;

    et comment il contraste

    _ c’est toujours, toujours, singulier ! _

    avec lui ;

    ce qui le distingue du vert plus tendre

    ou plus dense

    auquel il se mêle.

    …

    Pas de mystère en l’occurrence :

    seule une observation assidue

    _ voilà bien la première vertu de l’artiste _

    de ce qui apparaît

    _ il n’y a, ici, rien d’autre ! _

    permet de progresser« _ page 63…

    …

    Et ce qui suit, multiplie les notations d’une admirable justesse !

    …

    Constatant que « il n’y a jamais d’ombre dans ces images » d’Anne-Marie Jaccottet,

    Florian Rodari en déduit que :

    …

    « Le passage de la lumière y semble trop rapide pour en créer« 

    _ tant tout cela se produit dans la vitesse foudroyante d’une jubilation :

    …
    « L’ombre aussitôt, ici, se convertit en couleur.

    Rien de noir.

    Des rires, plutôt

    _ quand je vous dis que tout cela est plus que superbe !!! _,

    des éclats _ mais oui ! _ de la couleur _ au singulier _,

    comme, dans la voix, se fait entendre la cascade du rire

    _ nous l’entendons ; et la partageons !!!

    …
    La peinture d’Anne-Marie Jaccotet est une peinture qui excède,

    qui déborde«  _ avec une infinie générosité ;

    et à mille lieues du moindre petit début de pesanteur...

    …

    Car son « tempérament » « plonge

    _ avec prédilection, l’artiste _

    dans les eaux _ fraîches et heureuses _ de l’été _ de Grignan (en Drome provençale).

    …

    « Ce que l’artiste choisit de voir

    se confond _ en effet _ avec la joie _ on l’a compris (= ressenti) _ :

    …

    fleurs qui (…) égaient la vie ;

    fruits qui (…) fondent dans la bouche ;

    arbres qui (…) jouent _ tels des dieux toujours enfants _ dans la lumière.« 
    …

    « Le kaki,

    son emblème _ tiens donc ! _,

    est tout en rondeur et densité,

    peau tendue,

    lanterne de jour chargée d’huile sonore

    _ la prose de Florian Rodari est somptueuse, elle aussi, de beauté !

    …

    Et riche d’une plénitude

    _ voilà le mot ; une plénitude qui n’en finit pas de vibrer, de prodiguer, de se répandre (et partager ; comme le plus et mieux « vivant » du « vivant » !) _

    qui n’est même pas suffisante, dirait-on« 

    _ ce qui serait fatuité, en effet ; et fermeture (niaise) sur soi.

    …
    « Il faut que cette dernière à son tour déborde,

    éclate

    _ comme la grenade-fruit

    (et TOUT fruit, d’ailleurs…) _,

    se répande au dehors

    _ de soi : c’est la fonction même de tout vivant ;

    ainsi que du « vivre » bien compris lui-même !!! _,

    comme la pulpe d’une grenade _ nous y voici donc ! _,

    en surcroît de lumière« , page 65.
    …

    Suivent de très belles pages, encore, sur ce que la discipline

    _ mais ouverte, jamais (re-)fermée sur soi _

    du dessin

    apporte au travail propre

    _ saturé ; mais toujours dans le plus extrême souci de la justesse ! _

    de la couleur…

    …

    Par exemple, page 69, cette notation-ci :

    « Si on y regarde de près,

    on constate que les formes sont jetées dans l’espace sans repère fixe.

    Il n’y a pas de sol _ sur ces feuilles (de papier) _,

    pas vraiment de ciel,

    pas de point de point de fuite.

    …

    Les motifs _ arbres, coquilles, fleurs, nature morte _

    _ still alive, à l’anglaise, faut-il dire ici bien plutôt ! _

    paraissent avoir été soulevés de terre

    _ mais oui ! par la puissance  de la joie ! _

    par le tourbillon lumineux qui les emporte,

    les allège

    _ cf les analyses infiniment justes, elles aussi, d’Alain Madeleine-Perdrillat, en sa contribution (« un travail d’éclaircie » !) _,

    les rend à l’air libre »

    _ une composante essentielle du regard sur la vie ;

    et le « vivre » même,

    d’Anne-Marie Jaccottet…

    …

    « Néanmoins

    _ et c’est à cette remarque là,

    quant à la fonction du dessin dans cette œuvre bien personnelle-ci,

    que je veux en venir,

    dans l’analyse étonnante de précision (et délicatesse) si profondément juste qu’en fournit ici Florian Rodari _

    …

    l’artiste se doit de retenir _ vaudoisement ? _ cet élan _ de (ou dans) l’intensité de la couleur _

    pour que chaque chose dessinée conserve un poids

    _ et ne s’envole pas, dans l’empyrée de l’azur (du ciel)… _

    sur le papier _ même ; déjà, encore, et toujours ;

    …

    et ne disparaisse pas complètement au regard

    _ comme l’image photographique dans le processus (sans cesse plus avant) d’agrandissement

    (en anglais « blow-up« ),

    sous le regard du héros du film (londonien) de même titre de Michelangelo Antonioni, en 1966… _ ;

    …

    et ne disparaisse pas complètement au regard« …

    _ certes !

    …

    Pour éviter l’abîme de pareille « dissolution »,

    « le crayon travaille à cela

    par petits bonds rapprochés,

    par des ruptures vives,

    des appuis variés

    qui permettent de reconstituer

    _ c’est là le sol commun partagé ;

    cf l’œuvre de Jacques Rancière : « Le Partage du sensible » _ :

    …

    la vérité visuelle

    _ c’est capital _

    au terme d’une série de peits gestes comme scandés

    _ ou dansés.

    …
    Avec ce résultat que

    « l’œil goûte alors pleinement l’illusion _ de la perception première _ reconquise

    au gré de ces déplacements«  de la main de l’artiste ; il ne s’agit jamais de fuir…

    …

    C’est superbement analysé, page 69.

    …

    De même,

    encore,

    de magnifiques notations sur « une sorte de porosité

    qui permet de circuler _ dans les paysages, comme das les natures mortes, d’Anne-Marie Jaccottet _ sans entrave,

    d’aller sans cesse du dehors à l’intérieur,

    par des passages qui n’arrêtent pas

    _ peau, treillis, portières, lisières, corbeilles, contenant sans enfermer. »

    …

    En « laissant en blanc certaines parties sur lesquelles reviennent des traits de crayon »,

    « l’intention _ analyse page 70 Florian Rodari _ est de permettre au regard _ du spectateur _

    de passer vite

    d’un plan à l’autre,

    de suivre _ vivement _ le mouvement _ vibrillonnant _ de la lumière

    qui court à l’arête,

    bondit d’objet à objet

    _ comme notre regard quand il est au plus vif de son activité perceptive _,

    franchit la distance sans s’arrêter à la nature de l’obstacle.« 

    …

    Ce qui vaut ce commentaire de Florian Rodari :

    « Beau souci du peintre :

    ne pas s’attarder,

    garder _ seulement ; et c’est considérable ! _ le sentiment de la minute heureuse.« 

    …

    C’est gagné !

    Pour ma part, je m’y sens assez proche des univers charnels colorés

    et de Matisse, et de Bonnard…

    …
    Une dernière notation, encore, page 73,

    et à propos, cette fois,

    des « assemblages » de circonstance,

    des objets « réunis » dans les « natures mortes » _ et qui le sont si peu : avec quels teints resplendissent-elles à la lumière !.. _ d’Anne-Marie Jaccottet :

    …

    « les rencontres résultent d’un regard flottant,

    qui profite d’affinités _ seulement _ possibles

    _ en un « jeu » toujours _ fondamentalement ! _ ouvert,

    et jamais « figé »… ;

    …

    heureuses,

    mais jamais préconçues. »

    …

    « On ne songe pas un instant que leur réunion ait coûté beaucoup d’effort :

    cela est venu d’un coup, comme une évidence

    _ légère, infiniment…

    …

    A partir de là reste au peintre

    à justifier leur présence commune ;

    le lien entre eux étant ténu,

    de circonstance

    _ comme presque tout ! _,

    le langage qui évoque cela est marqué de la même fragilité.

    …

    D’abord, l’appui est comme rétif :

    point de masse,

    pas de couléees ou de surcharges ;

    à peine un contact

    qui ne doit pas masquer le grain,

    et le pinceau se retire.
    …
    On sent bien qu’il faut travailler vite et juste

    _ absolument : « jamais plus de deux heures »,

    dit elle-même Anne-Marie Jaccottet à Alain Paire, page 90 _,

    …

    faute de quoi la vision risquerait de s’embuer ;

    …

    l’éclat

    _ objet capital ! _

    de s’alourdir.

    …

    C’est pourquoi elle avance par petites touches

    chargées d’un peu de pigment

    et de beaucoup d’eau,

    transvasant cette lumière liquide

    en taches rapides sur le blanc.
    …
    On devine les risques de ratage,

    le découragement possible.
    …
    On mesure l’attention portée à ces gestes, condensés,

    à ces traits brefs, tendus,

    d’infinie légèreté,

    pour que toute la feuille demeure parcourue d’un bout à l’autre

    du même frisson.« 

    …

    A la fois un « parcours«  (de la feuille, tranquille, immobile, elle)

    et un « frisson«  de vie la plus intense (convoquée ; et rencontrée).

    …

    D’où le splendide « air de réalité » qui vient sous la plume du philosophe Alain, en un texte spécialement adressé  à l’artiste par Friedhelm Kemp (« le premier traducteur de Philippe en allemand« , ainsi que le narre Anne-Marie elle-même, à la page 89, en son « entretien » avec Alain Paire, pages 89-90 , et qui , de fait, semblait « écrit pour elle » ! :

    …

    « Quelqu’un disait : « J’ai remarqué, comme je m’exerçais à reproduire par le dessin, soit des rochers, soit un profil de montagne, soit un arbre, qu’on ne peut changer la moindre chose en ces formes de hasard, sans perdre aussi cet air de réalité, qui est ce que l’on cherche« . Cette remarque conduit fort loin _ s’amuse à constater le pourtant rationaliste philosophe…  (…) Deux vagues se ressemblent ; mais cela c’est une idée ; c’est le sceau de l’esprit. Deux vagues réelles _ non plus que deux feuilles de marronnier, selon le leibnizien principe des indiscernables _ ne se ressemblent jamais. L’esprit remarque encore cela, et cherche la différence ; c’est encore le sceau de l’esprit _ analyse Alain _ ; cette pensée se voit aussi bien que l’autre ; il ne faut point penser, il faut copier ; il faut suivre cette ligne de la crête, cette inégalité de la pierre, cette torsion de la branche ; nul ne peut ici inventer. L’esprit _ de celui qui « représente » _ trouve ici sa négation et son contraire _ et l’artiste (qui « figure ») doit faire preuve de la plus grande humilité. Les actions de pluie, de neige, de vent _ de la nature, avec le jeu comportant de l’aléatoire, de ses forces (ou un clinamen) _ qui ont dessiné cette crête, ne sont point formulables _ ni calculables ( à l’identique) _ ; c’est l’événement tout nu _ qui impose (joyeuse, pour Anne-Marie) humilité à l’esprit (et elle s’en amuse). Pourquoi ainsi et non autrement ? il n’y a point de réponse _ c’est-à-dire pas de raison suffisante, pour la finitude d’un esprit humain… Rien n’est cherché ni pensé…« , disait Alain…

    Et Anne-Marie de commenter : « N’est-ce pas merveilleux ?« …

    …

    Quant à cet « entretien«  _ des pages 85 à 102 _ d’Alain Paire avec Anne-Marie Jaccottet, en mars 2008, à Grignan,

    il ne présente à mes yeux qu’un seul défaut :

    la frustration qu’engendre sa trop grande brièveté :

    …

    écouter détailler par le menu

    la pratique de l’artiste,

    et en son atelier même,

    est tellement fructueux

    et passionnant : c’est un trésor…

    …

    Au final,

    et dans toute sa (profonde) modestie,

    mais dans la grandeur (de haute altitude) de sa probité _ de personne et d’artiste _,

    …

    Anne-Marie Jaccottet,

    en son tranquille mais (très) exigeant _ pour lui-même _ travail d’artiste,

    en son jardin clos de Grignan

    _ mais pas si clos que cela :

    bien se souvenir, à cet égard, de la parole (d’expert ; et indépendamment de sa « proximité » personnelle) de Philippe Jaccottet, page 26 de cet « immense » (petit) grand livre :

    …

    « Mais dans un jardin clos

    où une jardinière

    à la main de plus en plus sûre

    prépare inlassablement ses semis de formes et couleurs,

    …

    dans un très étroit espace

    sans grande apparence

    (sur lequel d’ailleurs aucun guide ni aucun panneau n’attire l’attention

    _ encore que ce livre après tout…),

    …

    il arrive que la clôture s’ouvre tout de même sur

    de grands espaces

    au moins pressentis,

    …

    sur

    des hauteurs et des profondeurs d’autant plus « vraies »

    qu’on n’avait pas voulu

    y parvenir.
    …
    Comme quand on s’avise, étonné,

    que le chant du merle _ qui l’habite, ce jardin, pour la première fois _

    est fait d’une matière

    aussi aigüe et pure

    que la clarté de la lune

    à laquelle on croirait qu’il l’adresse, un soir encore froid d’avril.
    …
    Alors, l’infime
    _ de ces aquarelles _

    devient beaucoup moins infime,

    l’insignifiant _ non pas... _

    beaucoup moins insignifiant

    qu’on l’aurait cru _ en faisant grossièrement (et gravement) erreur, ainsi…

    Mais il est toujours temps, tant que l’on est vivant soi-même du moins,

    de corriger

    pareilles « erreurs »

    d’appréciation...
    …

    Les fragiles outils de l’art _ de l’artiste plasticienne en l’occurrence _

    le crayon, la plume, le pinceau

    peuvent  donc _ en effet ! _

    cela,

    tout de même

    en de certaines mains« …

    …

    nous a indiqué discrètement, mais fort clairement, tout de même,

    Philippe Jaccottet,

    aux pages 27-28

    de ce grand (petit) livre-album d’aquarelles et dessins,

    sans tapage.

    …

    Pour finir,

    je voudrais seulement établir la liste des noms d’artistes,

    auxquels,

    sans rien revendiquer,

    sinon qu’amour ou amitié (du seul ordre de l’intimité)

    pour ce qu’ils donnent, ou ont donné (en _ et par _ œuvres ; qui demeurent un peu…),

    …

    Anne-Marie Jaccottet fait,

    au passage et à l’occasion,

    référence,

    en son « entretien » amical,

    avec Alain Paire ;

    …

    et dans le simple ordre de leur apparition,

    au simple « hasard », en quelque sorte, de l’« entretien«  :

    …

    Franz Hals, Teniers,

    Morandi _ « Il ne faut pas qu’il y ait trop de préparatifs, ni trop bien disposer les objets à peindre _ le contraire de Morandi, par exemple, pour évoquer un aussi grand nom ! », dit-elle, page 86 _,

    Dubuffet _ le « Prospectus aux amateurs en tout genre » : « dont je lisais des passages à mes parents, quand j’étudiais les Beaux-Arts à Lausanne, rien que pour les étonner ! », dit-elle, page 89 _,

    …

    son père  _ M. Haesler, « à l’origine graveur » et qui « regrettait de n’avoir pu se consacrer au dessin«  _,

    …

    Marcel Poncet _ « un professeur merveilleux«  : il en faut ! _,

    Maurice Denis _ dont Marcel Poncet « avait épousé une des filles ; mais sa peinture était aux antipodes de celle de son beau-père, proche d’un Soutine qui aurait regardé Cézanne, disons » _,

    Soutine,

    Cézanne _ donc _,

    Casimir Reymond _ « artiste de talent«  dont « les cours de sculpture » l’« ennuyaient » : « il était aussi froid et doctoral que Poncet pouvait être explosif » _,

    Bonnard, Vuillard _ « qui compteront beaucoup pour moi« , dit-elle, page 94 _,

    Chardin, Corot _ dont « les natures mortes« , de l’un, « les œuvres« , de l’autre, « me touchaient particulièrement« , dit-elle, page 94 _,

    …

    Palézieux _ « notre grand ami« , « grâce auquel j’ai osé me mettre à l’aquarelle«  :

    « il m’avait vue travailler, il avait compris tout de suite que l’aquarelle conviendrait à mon goût pour la spontanéité et le travail rapide _ ce qui ne veut pas dire bâclé _ et mon désir de préserver la fraîcheur de l’émotion« , page 96 ;

    et : « Palézieux, encore lui, m’a appris l’importance de la qualité des papiers, plus encore celle des couleurs, où il fallait s’en tenir aux meilleurs« , page 96, encore _,

    …

    Turner, et à nouveau Cézanne _ dont les aquarelles sont « admirées » _,

    Charles Chinet _ « peintre vaudois » auquel Palézieux prêtait la « petite maison » qu’il avait achetée, « à son tour« , à Grignan ; « lui et sa femme sont aussi devenus pour nous de grands amis » :

    « quelquefois je suis allée avec lui sur le motif ; et je le revois encore peignant en plein été sous le soleil, sans couvre-chef, alors que je me tenais prudemment à l’ombre ; comme il n’était plus tout jeune, j’avais peur pour lui d’une insolation. Mais il était tellement exalté par la beauté du paysage que lui, si sage et si pondéré de nature, devenait presque aussi fou que Van Gogn autrefois dans les environs d’Arles » _,

    Gérald Goy _ « venu » (après Charles Chinet), lui aussi, à Grignan : « un véritable magicien du pastel » _,

    Italo de Grandi _ « pour qui Grignan a été aussi une riche source d’inspiration » :

    « Tous ces peintres, vaudois de naissance ou, pour Italo, d’adoption,

    avaient en commun le goût des oeuvres intimes, de la discrétion, des couleurs plutôt sourdes ;

    c’étaient de lointains descendants de Corot et de Chardin, justement,

    et de grands admirateurs des silences de Morandi« , pages 100 et 101 _,

    …

    Matisse _ « Oui, j’admire infiniment l’œuvre de Matisse :

    pour son génie du blanc dans le dessin,

    pour l’éclat de ses couleurs;

    mais aussi pour l’intelligence de ce qu’il a éctit sur la peinture,

    que j’ai relu souvent« , page 101 _,

    …

    Jean-Claude Hesselbarth _ « un peintre résolument abstrait » ; « et qui, lui, n’a pas peur des couleurs éclatantes, explosives, quelquefois même dissonantes ! (Ce qui me va très bien aussi).

    C’est comme si un petit ensemble de jazz était venu remplacer le quatuor à cordes plutôt grave et mesuré de nos autres amis !« , page 101, toujours _,

    « L’art abstrait ne vous fait donc pas peur ?« , déclare alors Alain Paire…
    …

    « Pas le moins du monde ! Il me semble que pour les abstraits comme pour les figuratifs, les problèmes _ esthétiques _ sont les mêmes. »

    …

    Et Anne-Marie Jaccottet de citer _ parmi les « admirés«  ici, en la « contrée » des « abstraits » _

    « Entre beaucoup,

    Sonia Delaunay, pour ses couleurs éclatantes,

    le premier Kandinsky,

    Pollock même,

    Rothko tout particulièrement« , page 102…

    …

    Avant de conclure,

    en réponse à la question : « Et les performances, les installations, qu’en pensez-vous ? »

    …

    « Il doit y en avoir qui méritent l’attention, j’imagine…

    …

    Mais offrez-moi plutôt le voyage de Winterthour,

    que j’aille revoir

    chez les Reinhart

    cette petite « nature morte aux prunes » de Chardin

    qui est un des tableaux que j’aime le plus au monde… »

    …

    Un très grand (petit) livre, donc (à la Dogana),

    et une très grande œuvre _ que celle d’aquarelle et de dessin d’Anne-Marie Jaccottet _,

    toute de modestie discrète,

    mais fermement tissée de probité puissante,

    quant à la beauté _ et au sens _ de ce que peut être un Art

    face au monde, aux choses, aux êtres

    rencontrés…

    …

    De quoi méditer aussi

    _ en plus de s’en réjouir ! _

    quand culbutent certaines valeurs

    socio-économico-politico-médiatico civilisationnelles

    dans un monde

    _ nihiliste ; et « pornographisé » :

    faute, aussi _ ou surtout ! _ d’art, et très, très « pressé » ,

    on « instrumentalise » « à tire-larigot »,

    par les temps qui courent..

    …

    (cf mes deux articles des 22 et 23 décembre, à propos de « E-Love _ petit marketing de la rencontre » :

    « Le “bisque ! bisque ! rage !” de Dominique Baqué (”E-Love”) : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la “liquidation” du sentiment _ et de la personne)«  ;

    et « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle)” _ :

    …

    dans un monde nihiliste et « pornographisé, donc,

    qui n’a guère

    ni sa tête,

    ni le reste

    de son corps,

    à sa place…

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 29 décembre 2008 

  • Un bouquet festif de musiques : de Ravel, Dall’Abaco, etc…

    Simplement pour marquer la festivité de ce jour (de Noël),

    un éclatant bouquet (de CDs) de musiques _ de joie :

    …

    _ « Trio, Sonate pour violon & violoncelle et Sonate pour violon & piano » de Maurice Ravel, par le Trio Dali (Amandine Savary, piano, Vineta Sareikan violon & Christian-Pierre La Marca, violoncelle)

    (CD Fuga libera 547 _ à paraître courant janvier) ;

    _ « Les Nuits d’été«  d’Hector Berlioz, « Shéhérazade« , de Maurice Ravel, « Poème de l’amour et de la mer » d’Ernest Chausson, par Janet Baker et le New Philharmonia Orchestra dirigé par Sir John Barbirolli ; et le London Symphony Orchestra, dirigé par André Previn

    (au sein d’un coffret EMI de 5 CDs « Janet Baker, The Beloved Mezzo«  EMI 50999 2 08087 2 3) ;

    _ « Le Grazie Veneziane _ Musica degli Ospedali«  (« De profundis » de Nicola Antonio Porpora ; « Laudate pueri« , de Johann Adolf Hasse, « Dixit Dominus » de Baldassare Galuppi), par Maria Grazia Schiavo, Emanuela Galli, Soprani ; José Maria Lo Monaco, Alto ; le « Vocal Concert Dresden » et le « Dresdner Instrumental-Concert« , dirigés par Peter Kopp

    (CD Carus 83.264) ;

    _ « Magnificat«  (et Weihnachtskantate « Die Himmel erzählen die Ehre Gottes« ) de Carl Philipp Emanuel Bach, par Monika Mauch, Soprano, Matthias Rexroth, Altus, Hans Jörg Mammel, Tenore et Gotthold Schwarz, Basso, les »Basler Madrigalisten » et »L’Arpa festante« , dirigés par Fritz Näf

    (CD Carus 83.412) ;

    _ « Concerti à píù Istrumenti _Opera Sesta«  d’Evaristo Felíce Dall’Abaco, par « Il Tempio Armonico« , Orchestra Barocca di Verona, dirigé par Alberto Rasi (et Davide Monti, premier violon)

    (double CD Stradivarius STR 33791 – 2 CD)

    _ « The Walsingham Consort Books« , par Susan Hamilton, Soprano & « La Caccia« , dirigés par Patrick Denecker

    (CD Ricercar RIC 275)

    …

    Dans des genres (et styles) variés…

    …

    Le CD Ravel du « Trio Dali »

    _ un choix de nom (« Dali« ) assez peu heureux (!)

    pour un ensemble si prometteur et déjà à un tel degré d’excellence (musicale) ! : Dali (= « Avida Dollars« , comme l’avait bien percé à jour André Breton !..) n’étant qu’un besogneux faiseur !

    aux antipodes de la si haute (impayable, elle !!!) exigence de vérité de Maurice Ravel !!! : « sur les cimes« , lui… _;

    …

    le Cd Ravel du « Trio Dali » 

    m’a très fortement impressionné

    _ accompagné, qui plus est, d’un remarquable livret, sous la plume incisive, et très éclairante (pour le lecteur), de Michel Stockhem, faisant excellemment ressortir le très haut niveau, non seulement d’originalité, mais plus encore de qualité (contrapuntique) de ces trois œuvres (de musique de chambre ; de l’été 1914, pour le « Trio » ; de l’été 1920, pour la « Sonate pour violon & violoncelle » ; et de 1923 à 1927, pour la « Sonate pour violon & piano« ) au sein même de l’œuvre entier ravélien :

    …

    Michel Stockhem osant, avec une parfaite justesse (à la page 4 du livret), l’expression d’ »un Ravel extrême » ! : Oui !.. C’est absolument de cela qu’il s’agit en ces pièces-là…

    Se moquant avec une saine allégresse des « bien-pensances » complaisantes d’un Émile Vuillermoz, se permettant, en 1939 _ Maurice Ravel (« qui ignorait la perfidie« ) n’étant plus là (1875-1937) pour « répondre » à « tant de sollicitude »

    _ un mot décidément assez peu heureux ! cf mon article « Pour prolonger la conférence d’hier soir de Fabienne Brugère : penser la “sollicitude” et l’”intime”  » _

    et d’avertissements à l’égard des déviances cérébrales et formalistes, un thème à la mode sous bien des régimes _ précise justement le livrettiste _ sous bien des régimes en 1939…« …

    …
    « Pourquoi, dira-t-on, aborder ce programme sur un ton polémique ?« , envisage lui-même l’objection Michel Stockhem. Voici sa réponse, éclairante à l’audition de l’interprétation musicale de ces œuvres-là par ces interprètes audacieux (et si justes d’oreille) :

    « Dans ces pièces _ de chambre _,

    stimulé par _ le contexte historique est toujours éclairant _ Stravinsky, Schoenberg, Debussy, Satie, Bartók, le groupe des Six,

    Ravel explore les zones les plus extrêmes de son propre langage ;

    le trait y est stylisé d’une plume trempée dans l’acide du jazz,

    dans l’aridité du contrepoint

    et aux confins de la virtuosité instrumentale

    _ cette acuité d’analyse-là du livrettiste est dans la plus parfaite syntonie avec l’intelligence de jeu de ces trois si fins instrumentistes-musiciens en ce remarquable enregistrement au CD ! _ ;

    bref,

    elles dessinent un portrait d’un Ravel

    d’autant plus beau

    qu’il est radical » _ comme c’est remarquablement senti !..

    …
    Le livrettiste précisant judicieusement encore :

    « Il n’est pas inutile de se rendre compte combien Ravel n’avait que faire de la simplicité,

    du terroir pour le terroir

    ou du champagne facile _ populo ou mondain _ des années folles ;

    de parier que cet homme qui refusa la légion d’honneur

    aurait sûrement évité Vichy ;

    et de contester, fût-ce durement, que des chefs d’œuvre d’une portée aussi grande que la « Sonate pour violon et violoncelle »

    _ créée le 6 avril 1922, salle Pleyel, par Hélène Jourdan-Morhange et Maurice Maréchal : cf mon article du 4 juillet 2008 : « Musique d’après la guerre » _

    doivent leur sort trop sévère aujourd’hui encore

    à de vieux avis autorisés… si peu autorisés

    _ tel le cliché induré d’un Emile Vuillermoz, évoqué ici :

    …

    nos oreilles décidément ont toujours besoin d’être »ravivées » ;

    de se voir ôter, parfois un peu brutalement, leurs encombrants « bouchons de cérumen«  (cf encore mon propre « Musique d’après la guerre« …)…

    …

    Aussi a-t-on rarement pu percevoir aussi bien l’incisive modernité de Maurice Ravel que sous les doigts et la sensibilité intelligente de ces trois interprètes

    promis au plus brillant avenir musical,

    ayant choisi de « s’attaquer » _ c’est tout à fait cela ! _ à ce « Ravel extrême« , « en se concentrant sur la musique de chambre de la maturité » de ce compositeur réellement génial !..

    …

    Le CD Ravel du jeune et brillantissime « Trio Ravel » est donc tout bonnement magnifique !

    A réserver prudemment chez votre disquaire dès maintenant !

    …

    Je passe maintenant au plaisir raffiné _ encore ! _ de la version en studio bien connue, voire célèbre, des « Nuits d’été » de Berlioz/ Gautier, par Janet Baker et John Barbirolli (et le New Philharmonia Orchestra) aux studios d’Abbey Road, d’EMI, à Londres…
    …

    Cette version des « Nuits d’été » de Berlioz (enregistrée le 23 août 1967) est une splendeur, par l’incarnation de la poésie (et littéraire, et musicale) par la voix souple et enchanteresse, tout à la fois aérienne et terrestre, de l’extraordinaire Janet Baker ; de ce cycle de mélodies françaises (d’Hector Berlioz sur des poèmes de Théophile Gautier), probablement le chef d’œuvre absolu du genre. Janet Baker y est tout aussi merveilleuse que la très sensuelle, pulpeuse, charnelle, Régine Crespin, dans la version pour « l’île déserte« , elle aussi, avec Ernest Ansermet dirigeant l’Orchestre de la Suisse romande, en septembre 1963…

    Je recommande aussi, encore par la même Janet Baker, l’enregistrement live (le 14 mai 1975) avec Carlo Maria Giulini dirigeant le London Philharmonic Orchestra, avec une sublimissime lenteur (CD BBC Legends BBCL 4077-2)…

    Tout cela, étant à _ proprement (ou littéralement) _ se pâmer !!! de jouissance musicale ! Rien moins !…

    …

    Ensuite, 3 CDs de musiques du XVIIIème siécle :

    …

    D’abord _ et c’est sur ce CD-ci que je vais m’attarder _, les « Concerti à píù Istrumenti _Opera Sesta«  d’Evaristo Felíce Dall’Abaco, par « Il Tempio Armonico« , Orchestra Barocca di Verona, dirigé par Alberto Rasi (et avec Davide Monti comme premier violon).

    …

    Evaristo Felice Dall’Abaco _ (1675-1742) véronais de naissance, le 12 juillet 1675 : dix ans avant Jean-Sébastien Bach et George-Frédéric Haendel _, fait partie de ces musiciens italiens qui quittèrent l’Italie pour faire carrière au-delà des Alpes, souvent dans des cours allemandes (ou/et à Paris _ la capitale culturelle de l’Europe d’alors ! _ ; ou/et, aussi, à Londres _ la métropole économique, elle !..).

    …
    Ainsi Evaristo-Felice devint-il, en 1704, musicien _ violoncelliste _ de la chambre ;

    puis Konzertmeister, en 1715,

    de l’Électeur de Bavière, en l’occurrence le prince Maximilien-Emmanuel (1662-1726), trente-six ans durant, de 1704 jusqu’à sa retraite de la cour, en 1740 _ avant sa propre mort, à Munich, en 1742…

    …

    Deux recueils de concertos précèdent l’ »Opera Sesta«  (édité en 1735 à Amsterdam par Michel-Charles Lecène) : les douze « Concerti a quattro, da chiesa« , opus 2 (1708-1712), pour le quatuor à cordes traditionnel avec basse continue, avec deux Concertos de soliste pour violon ; ainsi que les six « Concerti a più istrumenti » opus 5 (ca. 1719) _ « en fait des concertos grossi pour cordes, avec intervention de deux flûtes et d’un hautbois en autant de concertos« , indique le livrettiste Francesco Passadore, à la page 12 du livret de ce CD Stradivarius 33791.

    …

    Non seulement Evaristo-Felice Dall’Abaco est un compositeur de très grande qualité _ connu jusqu’ici davantage des instrumentistes que des mélomanes (du fait de la bien étonnante rareté de ses œuvres tant au disque qu’au concert !..) _, mais sa carrière de musicien est, aussi, tout à fait représentative du devenir de bien des musiciens italiens de talent au XVIIIème siècle.

    …

    Natif de Vérone,

    de même que son prédécesseur illustre parmi les compositeurs baroques italiens pour le violon, Giuseppe Torelli (Vérone, 1658 – Bologne, 1709),

    il eut à souffrir de « la part minime occupée par la musique à Vérone« , du fait « avant tout » de « l’absence d’une vie de cour qui aurait pu promouvoir ce type d’activité : Vérone dépendait territorialement de Venise ; et toute sa vie politique et culturelle était soumise à l’autorité de la République lagunaire« , explique bien Salvatore Carchiolo dans le livret du CD des « Sonate op. I et op. III » _ par l’Insieme Strumentale di Roma, sous la direction de Giorgio Sasso, enregistré en avril 2005 ; CD Stradivarius 33740 _ :

    « pour les musiciens véronais, l’émigration devenait la seule voie possible« .

    …

    Aussi Dall’Abaco va-t-il s’installer en 1696 _ il a vingt-et-un ans _ à Modène. « La vie musicale y jouissait d’une vitalité certaine, en particulier l’école de violon de la cour, qui bénéficiait des largesses et de la protection du duc Francesco II » (un Este)… Cette « école de violon de Modène _ non sans importance dans l’histoire du violon en Italie aux XVIème et XVIIème siècles _ avait eu comme chef de file Marco Uccellini, présent à la cour entre 1642 et 1645. Elle comportait des noms aussi prestigieux que ceux de Giuseppe Colombi, Giovanni Maria Bononcini, Giovanni Batista Vitali, et son fils, Giovanni Antonio Vitali. »

    Or « pendant ces années _ 1696-1704 _ passées  _ par Evaristo Felice Dall’Abaco _ à Modène, se trouvait aussi dans cette ville _ et à cette cour _ Jean-Baptiste d’Ambreville, compositeur et violoniste français d’origine, qui avait été attiré à la cour de Francesco II, féru de culture française. » C’est ce compositeur français qui « fut le trait d’union à l’approche par Dall’Abaco du style musical d’outre-Alpes », dégage alors excellemment Salvatore Carchiolo. Mais quoique « à Modène, Dall’Abaco trouva à s’employer lors des grandes manifestations de la cour« , « toutefois » le jeune musicien ne parvint pas à s’y « assurer un emploi stable. C’est sans doute pourquoi il partit en 1704 à Munich à la cour de l’Électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel II, où il obtint _ pour commencer _ un emploi de joueur de violoncelle « da camera« . Il est vraisemblable _ poursuit Salvatore Carchiolo _ que l’introduction de Dall’Abaco au sein de la cour fut facilitée par l’entregent du marquis Scipion Maffei, aristocrate influent, amateur passionné de musique, et librettiste à ses heures (il composa le livret de « La Sfida ninfa » de Vivaldi). » Surtout « Dall’Abaco trouva dans la capitale bavaroise un climat raffiné et musicalement stimulant. La chapelle musicale de la cour de Bavière, issue d’une ancienne tradition, devait sa _ très _ grande réputation à Roland de Lassus. Et c’est le courant italien qui prévaut à la cour à l’arrivée de Dall’Abaco en 1704, d’autant que c’est au compositeur vénitien Pietro Torri qu’est confiée la direction de la musique de chambre. »

    …
    « Toutefois les aléas de la politique _ et de la guerre ! _ viennent très bientôt bouleverser la vie _ et la carrière : munichoises _ de Dall’Abaco. Au moment de la guerre de succession d’Espagne, Maximilien-Emmanuel II est allié à la France _ et à Louis XIV.

    Après la défaite d’Höchstädt

    (ou Blenheim _ le 13 août 1704 : victoire des troupes conjointes du prince Eugène de Savoie et du duc de Malborough sur celles, franco-bavaroises, du maréchal-comte de Tallard et du duc Maximilien-Emmanuel II de Bavière),

    l’Electeur est contraint de s’exiler _ d’abord _ à Bruxelles… Une partie de la cour le suit _ dont sa musique _ et Dall’Abaco. C’est le premier d’une longue série d’exils ; cette vie itinérante ne prenant fin qu’à la paix d’Utrecht, signée en 1714.

    …

    Pendant son séjour à Bruxelles

    _ où naîtra son fils Joseph-Marie-Clément (Bruxelles, 1710- Vérone, 1805), lui aussi compositeur _

    en 1705, Dall’Abaco publia son premier recueil instrumental _ de « Sonate da camera » _ chez l’éditeur Roger d’Amsterdam.

    …

    En mai 1706, les revers subis par l’armée française contraignirent la cour _ de Maximilien-Emmanuel II _ à s’installer à Mons, dans le Hainaut.

    …
    Après la défaite de Malplaquet
    _ le 11 septembre 1709 _, Mons doit être évacuée, et Maximilien-Emmanuel II trouve refuge à la cour de France sous la protection _ directe _ de Louis XIV. La cour _ du duc-électeur de Bavière _ se déplacera ensuite à Rambouillet, Paris, Versailles, Meudon, Saint-Cloud et Compiègne.

    …
    Le séjour français offrit l’occasion à Dall’Abaco de se familiariser avec les raffinements de la musique française.

    …

    La loyauté du musicien à l’égard de l’Électeur sera récompensée à la réinstallation de la cour de Bavière à Munich, en avril 1715. A la réorganisation de l’orchestre de la cour, Dall’Abaco sera _ en effet _ nommé « Maître de concert » ; puis « Conseiller électoral ». (…)

    …

    « L’activité de Dall’Abaco  au sein de cette cour électorale se poursuivit au-delà de 1726, l’année de la mort de Maximilien-Emmanuel II » _ sous le règne de son successeur, Karl-Albrecht (1726-1745), jusqu’à sa retraite de la cour, en 1740 ; peu avant de mourir, à Munich, le 12 juillet 1742…

    …
    « L’attention réservée par la musicologie à l’œuvre de Dall’Abaco est ancienne« , relève fort justement Salvatore Carchiolo (page 22 de ce même livret du CD Stradivarius 33740) ; ajoutant, un peu naïvement : « cela peut paraître surprenant à première vue _ et seulement « à première vue » ! pourrait-on espérer : qu’on lise donc avec un peu plus de curiosité les partitions ! et qu’on écoute enfin ! la musique elle-même : au concert ! et au disque ! rêvons donc un peu !… _ étant donné qu’il s’agit d’un musicien que l’on joue rarement _ chercher l’erreur !!! _ dans les salles de concert ; et qui n’est pas _ ou guère… _ repris dans l’édition discographique.

    …

    Déjà au début du XXème siècle, les musicologues allemands Adolf Sandberger et Hugo Riemann consacraient diverses études et analyses à la musique du compositeur véronais. Riemann, en particulier, le porte au pinacle : selon lui, les œuvres de Dall’Abaco représentent sans doute le type le plus pur et le plus noble de la musique de chambre italienne, arrivé à l’apogée de son développement _ rien moins ! Le musicologue allemand la considère même supérieure en puissance expressive à celle d’Archangelo Corelli _ ce qui n’est tout de même pas peu, dans l’évaluation historiographique de la musique !!! Riemann voit en Dall’Abaco, sinon le créateur, du moins un précurseur de la sonate bi-thématique.

    …

    (…)

    De fait, « un examen _ un peu attentif _ de l’œuvre de Dall’Abaco révèle _ bien _, encore _ ou enfin ! _ aujourd’hui, d’admirables qualités, soutenues par _ davantage que _ un _ « grand » _ métier ; qualités que Riemann avaient _ si _ justement su déceler dans l’art de la construction de Dall’Abaco. La propension de celui-ci à une disposition structurelle compacte et efficace, s’exprime par une sobre éloquence _ à la française ?.. _ guidée par des critères d’économie _ sobriété _ rhétorique _ du discours musical baroque _ ; et porte en soi des signes évidents d’une fondation encore fortement ancrée _ comme dans le cas d’un Jean-Sébastien Bach, dirais-je… _  dans l’enseignement traditionnel d’une musique poétique » _ = d’authentique poiesis ! Ce point est esthétiquement aussi _ et pas seulement musicologiquement !.. _ très important !

    …

    Techniquement,

    « la recherche de la cohésion formelle s’exprime dans l’attention particulière portée à l’unité thématique de la composition. » Et cela, « dans le cadre même d’une solide discipline de contrepoint : Dall’Abaco regarde en quelque sorte « en avant » ! Sa musique comporte des traits s’inscrivant dans les développements les plus modernes de la musique instrumentale du dernier baroque. La technique qu’il met au point mérite la plus grande attention : le matériau qu’il utilise dans le développement des mouvements est très souvent fourni par les éléments du thème initial du morceau. Après une première exposition fuguée, il vient « décomposer » le thème initial en ses éléments, fournissant des progressions et des imitations venant guider le développement du thème dans la poursuite du morceau. »

    …
    Un autre élément important que note Salvatore Carchiolo, est « le recours, même limité, à des éléments du style français« , notamment « l’adoption occasionnelle de la forme rondeau, et de certains mouvements de danse français (tel le passepied), absents de la sonate « da camera » italienne » ; ou « la tendance à juxtaposer tonalités majeures et mineures à partir de la même tonique (d’après Talbot).

    …

    Déjà à Modène, et par le biais des contacts établis grâce à d’Ambreville, Dall’Abaco s’était familiarisé avec un style si différent du style italien que Corelli s’était déclaré bien incapable d’interpréter correctement son exécution. L’empathie de Dall’Abaco avec le style français se renforça, bien sûr, les années que passa en France la cour de Maximilien-Emmanuel (notamment entre 1709 et 1711), durant lesquelles il put connaître au plus près les tendances musicales au jour le jour du goût français. De fait, à partir de son opus 3 _ paru vers 1712-1715 _, l’apport de l’idiome musical français se fait de plus en plus évident et renforcé. La transparence et l’élégance formelle de la musique de Dall’Abaco repoussent un trop grand recours à la pure virtuosité instrumentale. Le violonisme indéniable dont fait preuve le véronais doit beaucoup à la leçon de Corelli, mais il est loin de tendre, comme cela s’avère chez un Vivaldi, vers un dépassement des limites techniques de l’instrument, et d’une amplification de ses ressources de timbres et de couleurs. (…) L’équilibre structurel de la musique de Dall’Abaco _ ainsi que l’a justement noté William S. Newman _ la montre très représentative de la sonate baroque au point d’équilibre de ce que l’on peut qualifier de son classicisme, par sa clarté et la maîtrise du dessin de ses lignes. »

    …

    Tout ce long développement historico-musicologique

    rien que pour mettre un peu et enfin le projecteur

    sur une musique absolument délicieuse !

    Que j’ai découverte, dans la plus parfaite naïveté (et ignorance de tout ce contexte ! alors…), lors d’un concert de fin de stage _ auquel j’avai couru assister, par désir d’écouter des amis musiciens, à Barbaste, il y a plus d’une dizaine d’années :

    il y avait là, me souviens-je, mon ami flûtiste Philippe Allain-Dupré

    (qui, avec Laurence Pottier, flûtiste, elle aussi, m’avaient accompagné à Prague, avec mon « atelier baroque », en 1993 ou 94) ;

    Enrico Gatti, si remarquable violoniste (et « chef »), toujours si, à la fois, vivant et probe, en chacune de ses interprétations d’une impeccable justesse de poésie ;

    Alfredo Bernardini, parfait, lui aussi ;

    peut-être, et même plus que probablement, aussi Pierre Hantaï, le claveciniste prodigieux que tout le monde reconnaît ;

    pour le talent desquels, tous, j’ai une immense profonde admiration…

    Ce jour-là, à ce concert-de-fin-de-stage-là, dans la petite église tout à côté de Barbaste, j’ai bien imprimé en ma mémoire ce nom de Dell’Abaco ;

    et depuis j’ai toujours vivement recherché les moindres témoignages discographiques des œuvres de cet immense compositeur-là ! ; et non sans quelque satisfaction, la plupart des fois…

    …

    Je pense ainsi à un _ très bon _ CD de « Concerti«  enregistré en janvier 1998 par l’ensemble Concerto Köln, comportant 4 concerti « a quattro da chiesa » de l’opus 2 ;

    3 concerti _ un pour 2 flûtes ; un pour hautbois ; un pour cordes _ de l’opus 5 ;

    et 2 concerti pour cordes de l’opus 6 :

    il s’agit d’un CD Teldec (dans la collection « Das Alte Werk« ) n° 0639842216623 ;

    …

    ainsi qu’aux 2 CDs Stradivarius que j’ai mentionnés plus haut :

    celui d’un choix de « Sonate« , des « op. I & III » (STR 33740) ;

    et des 6 « Concerti à più Istrumenti _ Opera Quinta » (STR 33746)…

    …
    Et voici, aujourd’hui ce superbe double album des 12 « Concerti à píù Istrumenti _Opera Sesta«  d’Evaristo Felíce Dall’Abaco, par « Il Tempio Armonico« , Orchestra Barocca di Verona, dirigé par Alberto Rasi (avec Davide Monti, comme premier violon)…

    …

    Pour le reste,

    je veux dire le « Magnificat«  (et la Weihnachtskantate « Die Himmel erzählen die Ehre Gottes« ) de Carl Philipp Emanuel Bach, par Monika Mauch, Soprano, Matthias Rexroth, Altus, Hans Jörg Mammel, Tenore et Gotthold Schwarz, Basso, les »Basler Madrigalisten » et »L’Arpa festante« , dirigés par Fritz Näf (CD Carus 83.412)

    et « Le Grazie Veneziane _ Musica degli Ospedali«  (« De profundis » de Nicola Antonio Porpora ; « Laudate pueri« , de Johann Adolf Hasse, « Dixit Dominus » de Baldassare Galuppi), par Maria Grazia Schiavo, Emanuela Galli, Soprani ; José Maria Lo Monaco, Alto ; le « Vocal Concert Dresden » et le « Dresdner Instrumental-Concert« , dirigés par Peter Kopp (CD Carus 83.264) ;

    ainsi que  « The Walsingham Consort Books« , par Susan Hamilton, Soprano & « La Caccia« , dirigés par Patrick Denecker (CD Ricercar RIC 275),

    ils sont, chacun dans leur genre, tout aussi excellents :

    …

    Carl-Philipp-Emanuel est un _ on ne peut mieux _ digne rejeton, en « matière » de « génie » (musical), de son auguste père ; et l’interprétation du CD est d’une très, très belle intensité ;

    …

    le récital de musiques de style vénitien _ de Porpora, Galuppi et _ du saxon de passage à Venise _ Hasse,

    est, lui aussi, d’une extrême qualité _ dans l’odre d’un plaisir « hédoniste » (= vénitien…) ;

    …

    quant aux pièces extraites des « Walsingham Consort Books« ,

    elles sont d’une remarquable délicatesse…

    …
    Une fête !

    …

    Titus Curiosus, ce 26 décembre 2008

    …

    Post-scriptum (le 27) :

    …

    Philippe-Allain Dupré,

    à la mémoire duquel j’ai fait appel hier

    à propos de ma découverte

    _ éblouie ! et je comprends d’autant mieux maintenant pour quelles raisons (d’interprétation, aussi !!!) _

    d’une œuvre _ mémorable ! _ de Dall’Abaco

    à l’occasion du concert final du stage de perfectionnement d’interprétation baroque à Barbaste,

    comble mes desiderata en me rappelant, documents à l’appui, que ce concert

    (de fin de stage, auprès de Philippe Humeau, en son fief de Barbaste)

    avait été donné deux fois :

    le samedi 25 avril 1992, en l’église de Lausseignan _ tout à côté de Barbaste _ ;

    puis le mercredi 29 avril, en l’église de Saint-André-de-Cubzac ;

    …

    au programme,

    outre la Sonata II de l’opus 3 de Dall’Abaco (pour 2 flûtes à bec, flûte traversière, hautbois, 2 violons, basson, violoncelle et 2 clavecins) _ qui m’avait tant impressionné _,

    une Canzone à 6 de Giovanni Picchi,

    la Cantate « Ô Maria« , de Johann-Hermann Schein,

    une Chanson ornée sur le thème de « Vestiva i colli », de Giovanni Battista da Palestrina/Francesco Rognoni,

    « La Romanesca«  et la Canzone quarta, à 2 clavecins, d’Antonio Valente et Giovanni Priuli,

    des Scherzi, d’Agostino Steffani,

    un Quarteto (pour flûte traversière, hautbois, violon et basse continue), de F. Riedel

    et un Air de la Cantate 127 de Jean-Sébastien Bach…

    …
    La soprano _ des pièces chantées _ était Maria-Christina Kiehr ;

    et,

    notamment pour la sonate de Dall’Abaco _ choisie par Enrico Gatti, me précise Philippe _

    les parties de flûtes à bec étaient tenues par Claire Michon et Jean-Marc Andrieu,

    celle de flûte traversière, par Philippe Allain-Dupré,

    le hautbois,  par Alfredo Bernardini,

    les 2 violons, par Odile Edouard et Enrico Gatti,

    le basson, par Nicolas Pouyanne,

    le violoncelle, par Hendricke Ter Brugge

    et les 2 clavecins, par Elisabeth Joyé et Pierre Hantaï _ excusez du peu !..

    …

    C’est donc à deux reprises, que j’avais eu le bonheur, ce printemps-là, de la découverte _ somptueuse ! _ de cette pièce si belle,

    de ce compositeur de si grande qualité !!! ;

    …

    et qui ne m’a jamais déçu, au disque ;

    …

    quant au concert,

    nous ne disposons pas tous les jours d’un Enrico Gatti, toujours si juste, si chantant, si probe,

    pour en être l’inspiré maître d’œuvre..

    …

    Bref,

    j’ai toujours à l’oreille,

    de ce concert (de 1992, donc : il y a seize ans),

    le charme puissant d’Evaristo-Felice Dall’Abaco…

  • Au pays du off shore : l’élan du port de voix ; ou la vérité du style…

    Sur « Voix off » de Denis Podalydès, au Mercure de France,

    dans la (très) belle collection « Traits et portraits« , de Colette Fellous

    (avec photos ; cf déjà ses très beaux « Tuiles détachées« , de Jean-Christophe Bailly ;

    et « La première main« , de Rosetta Loy)…

    …

    _ avec un CD de 14 plages de textes, dits par Denis Podalydès lui-même

    et bien d’autres (et quelle anthologie sonore !!!) :

    Jean Vilar , Gérard Desarthe, André Dussolier, Jean-Louis Trintignant, Pierre Reverdy, Daniel Mesguich, Michael Lonsdale, Roland Barthes, Sarah Bernhardt, Michel Simon, Charles Denner, Marcel Bozonnet, Richard Fontana, Ludmila Mikaël, Christine Fersen, Jean-Luc Boutté, Eric Elmosnino, Orson Welles & Fernand Ledoux, Pierre Mendès-France, Coluche, Guy Lux, Roger Lanzac, Valéry Giscard d’Estaing, Jean Cocteau, Paul Claudel, Paul Léautaud, Gérard Philipe, Michel Bouquet, Jacques Weber et Bruno Podalydès… ;

    et, accessoirement, prix Fémina de l’Essai 2008…

    …

    « Est-il, pour moi, lieu plus épargné, abri plus sûr, retraite plus paisible,

    qu’un studio d’enregistrement ?

    _ énonce tranquillement, en ouverture de ce livre (et disque), l’acteur diseur (lecteur) Denis Podalydès…

    …

    Enfermé de toutes parts, encapitonné, assis devant le seul micro, à voix haute _ sans effort de projection, dans le médium _, deux ou trois heures durant,

    je lis les pages d’un livre.

    …

    Le monde est alors _ féériquement _ celui de ce livre.

    Le monde _ tout entier _ est _ miraculeusement _ dans le livre.

    Le monde est le livre.

    …

    Les vivants que je côtoie, les morts que je pleure, le temps qui passe, l’époque dont je suis le contemporain, l’histoire qui se déroule, l’air que je respire,

    sont _ entièrement _ ceux du livre.

    …

     J’entre _ sacralement _ dans la lecture« ,

    s’ouvre

    _ en beauté, et mystère, comme une cérémonie (un peu secrète) d’intronisation (à Éleusis) _

    le livre, page 11 ;

    …

    et ces mêmes mots-là, et à plusieurs reprises,

    soit avec (quelques) coupures,

    soit avec de légères variantes,

    vont revenir scander l’ouverture (ou la clôture) des divers chapitres

    donnant à retentir et vibrer, à nouveau, toutes ces voix : pages 97, 153 et 219…

    …
    (…) 13 lignes plus loin, à la page 12 :

    …

    « Nacelle ou bathyscaphe,

    le réduit sans fenêtre où je m’enferme _ pour l’enregistrement, en ce studio (ou studiolo)… _

    autorise une immersion ou une ascension totales.

    …

    Nous

    _ Denis Podalydès inclut en cette « expédition » et l’ingénieur du son et le directeur artistique (de l’enregistrement) _

    descendons dans les profondeurs _ page après page, abyssales _ du livre,

    montons dans un _ septième _ ciel de langue.

    …

    Je confie à la voix le soin _ = une ascèse… _ de me représenter _ furieusement, bien que tout soit tranquille _ tout entier.

    Les mots écrits et lus me tiennent lieu _ métamorphose quintessentielle _ de parfaite existence. »
    …
    Et un tout petit peu plus loin, encore, page 14, le fin mot de tout ce « dispositif » :

    …

    « Mais de ma voix

    _ Par l’odeur de la pluie m’était rendue _ en un « admirable tremblement du temps«  ! _

    l’odeur des lilas de Combray,

    par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée,

    la fraîcheur des cerises : quels délices ! _,

    lisant les mots d’un autre _ Marcel Proust, en l’occurrence, pour ici

    (« Combray » : l’ouverture de « La Recherche« , « Du côté de chez Swann« ) _

    ceux d’un mort lointain _ le 18 novembre 1922 _,

    dont la chair est anéantie _ peut-être bien… _,

    mais dont le style,

    la beauté de ce style,

    fait surgir _ tel son pouvoir _

    un monde _ oui ! _ d’échos, de correspondances et de voix vivantes _ ou le seuil ! _

    par lesquelles je passe,

    parlant à mon tour,

    entrant dans ces voix _ soit la clé de la métamorphose ! _,

    me laissant aller à la rêverie,

    à l’opération précise d’une rêverie continue, parallèle et libre,

    …

    je sais que je parle,

    je sais que c’est de moi qu’il s’agit,

    non pas dans le texte,

    bien sûr,

    mais dans la diction

    _ voilà l’opération de trans-substantiation qui, ici, donc, se livre _

    de ces pages. »
    …
    Pour aboutir à cette ultime phrase, de l’ouverture,

    et clé de tout ce « Voix off« , page 15 :

    « Alors d’autres voix encore se font entendre,

    dans la mienne.« 

    …

    Deux exemples, j’élirai, seulement :

    …

    d’abord,

    celui d’une voix « personnelle » au récitant,

    celle de « Mamie d’Alger«  _ Jeanne, la mère de son père (Jean-Claude Podalydès) ;

    qui n’est même pas « la plus proche » de ses deux grand-mères ;

    lui, Denis, se sentant bien davantage « du côté » des Ruat _ versaillais _, et de Mamie Odette :

    …

    « Elle parle lentement. Son accent pied-noir froisse, accroche chacune des syllabes qu’elle prononce. Discours patiemment élaboré, au discours toujours plus ralenti. La salive lui manque toujours. Phrases infiniment longues et détaillées. ses évocations ont une précision maniaque, dont Maman _ versaillaise, elle : côté Ruat ; et pas Podalydès _ gentiment se moque :

    « Nous étions donc un lundi, lundi 23 février, il devait être neuf heures trente du matin, en tout cas il n’était pas dix heures, la température, je m’en souviens, était tout de même assez fraîche, tu me diras que c’est normal en février, Papi, le pauvre, ne s’était pas encore rasé, il se rase toujours au rasoir à main, tu le sais

    _ l’histoire qu’elle raconte ne commence jamais avant l’inventaire de toutes les circonstances énonçables, infinies _ en effet !… _,  dont la mémoire ne lui fait jamais défaut _ ;

    c’était la Saint-Lazare, je m’en souviens parce que Papi disait toujours, le pauvre, tu sais s’il était drôle, même s’il pouvait avoir des colères, mon Dieu, des colères ! Ton père a dû t’en raconter quelques unes, bon, je disais, oui, alors, bon, voilà, Papi disait qu’il était curieux de fêter les gares, de fêter celle-là particulièrement, alors qu’on ne fêtait pas la Saint-Montparnasse ! Tu comprends la blague, je pense, alors, nous étions donc le 23 février… »

    …
    L’histoire alors reprend à son début,

    on s’aperçoit peu à peu qu’il n’y a pas d’histoire,

    que l’histoire est ce qui précède _ en abyme(s) _ l’histoire,

    que l’argument principal, par lequel, en principe, le récit a commencé depuis une vingtaine de minutes,

    est perdu,

    inexistant,

    …

    ou si maigre,

    que sa venue enfin,

    dans le cours des phrases,

    ne sera pas même remarquée,

    emportée _ comme chez Montaigne ! _ par les fioritures infimes et inutiles _ pas tout à fait, toutefois… _,

    divisées à l’infini.

    …
    Et pourtant,

    de sa voix asséchée de mélancolie et de médicaments,

    ralentie par les menus détails, les regrets et lamentations sempiternels,

     elle m’en dit des choses«  : en effet ! pages 134-135…

    …

    Mon second exemple sera la voix de Roland Barthes (pages 201 à 204),

    parmi les « Voix des morts« …

    …
    « On entend toujours affleurer ce qu’il désigne lui-même _ Roland Barthes _ sous l’expression l’ »angoisse de délicatesse ».
    La voix découpe les masses, ou plutôt les ensembles signifiants

    en haïkus » _ page 201.
    …

    « Barthes échappe cependant à toute affectation.

    Tout le long de ce cours  _ au Collège de France, sur le Neutre _

    si précis dans la conduite de son propos

    _ il faudra donc entendre qu’il y a une violence du Neutre _

    malgré les sinuosités _ encore, aussi : Montaigne… _ de l’exposé

    _ mais que cette violence est inexprimable _ ;

    si scrupuleux dans la tension de ses paradoxes

    _ qu’il y a une passion du Neutre, mais que cette passion n’est pas celle d’un vouloir-saisir _

    si constamment anxieux d’échapper aux déterminations,

    aux partis pris,

    à toute voie trop droite

    _ revoilà donc notre Montaigne ! _

    mais plus encore aux attaques de sa profonde mélancolie,

    dont les leçons successives révèlent le travail souterrain,

    à laquelle il accorde sa place dans le système ;

    …

    et c’est peut-être à ce mélange de la mélancolie et de la méthode,

    à cette acceptation d’un fond irrémédiable de tristesse dans la progression même de la pensée,

    que la voix de Barthes doit sa beauté,

    son phrasé généreux,

    musical. » 

    …
    On voit combien l’oreille _ et la voix _ de Denis Podalydès a de justesse de générosité et de sens,

    autant que de

    musicalité…

    …

    Et je n’ai même pas encore écouté le CD !!!

    …
    L’écriture de Denis Podalydès est une exploration _ magnifiquement inspirée ! et de quelle justesse ! _
    de ce que peut être « l’œuvre de voix »

    _ c’est-à-dire l’œuvre de la voix _,
    au premier chef des comédiens eux-mêmes,
    et au théâtre, d’abord _ bien sûr ! _ ;

    mais pas seulement d’eux ;
    …
    et elle constitue,
    cette écriture même en ce livre
    _ rare, et/ou peut-être même unique ! _,
    un véritable « bréviaire »
    théâtral
    pour qui voudrait _ et voudra _ « retrouver »
    ce que furent les « apports »
    _ singuliers ! _ de quelques grands noms

    désormais

    …

    _ car désormais _ sinon, bientôt… _ fantômes

    hantant _ ou voués à « hanter »… _ rien que notre mémoire et notre nostalgie :

    …

    cf la page (page 90) consacrée au souvenir d’Annie Ducaux :

    …

    « époque où l’on s’évanouit, où l’on se pâme, en écoutant une tirade d’« Athalie«  _ C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit _ ;
    époque dont Annie Ducaux, voix noble, drapée
    _ Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée _
    aisée, rythmée, _ Comme au jour de sa mort pompeusement parée _
    capable de frapper le dernier rang de spectateurs _ J’ai senti tout à coup un homicide acier _ d’une violence inouïe qui les transperce plus vivement que le gel _ Que le traître en mon sein a plongé tout entier _,
    …
    époque révolue, dis-je,

    dont Annie Ducaux est _ on note, ici, l’usage du présent ! _ peut-être la dernière manifestation vocale«  (page 91) ;
    …
    maintenant que non seulement

    le moment de la « représentation »
    _ ou « performance« , comme cela se dit en anglais ;

    et « performance » sur la scène même, sur les « tréteaux » dressés _,
    a passé

    _ mais ce n’est rien là que la loi (de l’éphémère !) du spectacle vivant, hic et nunc, ce soir-là, sur cette scène-là ; et pas le lendemain, ni la veille, « au théâtre » !..  ;
    …
    et que le temps a fait son œuvre ;
    …
    et, pire que le temps,
    la « maladie de la mort », aussi ;

    et son fruit

    _ qui tout à la fois va germer,

    nous nourrir,

    et pourrir…

    …

    Mais c’est ce qu’il nous faut _ et vite ! _ apprendre de la vie,

    que cet « éphémère »-ci ;

    et « lui rendre grâce »,

    …

    comme le fait (notre) Montaigne…

    …
    Ainsi,
    Denis Podalydès a-t-il des pages bouleversantes
    sur son souvenir vivant
    _ ô combien ! et comment ! _
    de comédiens en de derniers moments sur la scène,

    …

    ou ailleurs :

    …

    un tournage de cinéma,
    ou même croisé en quelque rue :
    …

    tels que Richard Fontana (« il joue « La Fausse suivante » à la Comédie-Française« , page 94),
    et Jean-Luc Boutté (« à quelques pas de moi, sur le tournage de « Mayrig« , où je fais un petit rôle » :
    « il attend immobile, sans un mot ni regard. Je scrute son décharnement, sa patience, sa souffrance irradiante et mutique » (page 94, aussi) ;

    …

    ainsi que quelques _ « grands » _ autres (Gérard Philipe, Bernard Blier, page 93),
    déjà…
    …
    De plus longs passages, plus loin, seront consacrés aux voix _ en action _ de ces mêmes Richard Fontana et Jean-Luc Boutté, sur la scène ;
    …
    comme
    à la voix d’Éric

    _ le frère de Denis, de Bruno, de Laurent Podalydès _,
    suicidé « le 10 mai 1997 » (pages 144 à 147) ;
    …
    ou comme
    aux « Voix des toreros« 
    ,

    « Voix sans voix« ,

    car
    « nuit fait homme
    il

    _ le torero José Tomás , « le 10 septembre à Nîmes« , en 2007 _ ;
    …
    il appelle les taureaux d’un souffle. Ce même souffle que l’arène retient. Silence médusé. La respiration du taureau. Halètement. Ce va-et-vient du poitrail.
    José Tomás avance la main. Regard du taureau. Saisi, tenu. Flexion du poignet. Ondulation de la muleta. Appel, absence de voix. Charge.
    Le taureau entre dans l’illusion, la voilure fuyante du leurre. Navigation de la bête, ralentie, allégée. Courbe. Absence de voix.
    Toujours du silence au principe de chaque mouvement.
    « 

    Etc… : encore 13 lignes…

    …

    C’est magnifique : parce que juste ! (aux pages 147-148).
    …
    Chapeau ! Monsieur le regardeur-écrivain !..
    …
    Ou

    l’œil d’un artisan praticien, probe ;

    et maître artiste,

    simplement…

    …

    Merci…

    …

    Titus Curiosus, ce 25 novembre 2008

  • Retour aux fondamentaux en musique : percevoir l’oeuvre du temps aussi dans l’oeuvrer de l’artiste

    A propos des CDs

    « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch (CD Alpha 134)

    & « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas (CD Alpha 136)

    …

    Parmi une brassée (huit items, dix CDs) de merveilleux disques,

    d’une part,

    je retiendrai,

    ce qui m’apparaît comme une (excellente) politique de production (et conception) de la part d’un éditeur de disques, en l’occurrence les disques Alpha  :

    le choix d’un « retour aux fondamentaux de la musique » ;

    …

    et d’autre part,

    je me pencherai

    au sein même de ce « retour aux fondamentaux » ;

    ainsi qu’au sein même de l’excellence de la nouvelle cuvée Alpha, tout au long de cette année 2008 ;

    …

    je me pencherai, donc,

    sur l’intelligence de la justesse du choix des artistes-interprètes

    _ en l’occurrence les magnifiques Céline Frisch et Frédérick Haas _,

    dans la décision de donner à « écouter »

    aux « écouteurs » amoureux de la musique,

    la dimension temporelle même de la création, au fil des ans _ ainsi que mêlée aux années qui défilent _,  des artistes-compositeurs :

    …

    car je relève et retiens, en effet, que les CDs

    « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch (CD Alpha 134)

    & (le double album) « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas (CD Alpha 136),

    présentent, tous deux, des « pièces » ou des « Livres » (de clavecin),

    non sous la forme

    _ « classique » : facile, commode, habituelle ; en fait seulement routinière (et paresseuse) ! _

    d’une « intégrale »

    (c’est-à-dire à la pure et simple queue-leu-leu de l’ensemble des « pièces » produites par le compositeur) ;

    …

    mais, en procédant à une sélection

    _ non arbitraire ! il ne s’agit certes pas, non plus, de simples « récitals » au gré de la pure « fantaisie », plus ou moins « inspirée » (ou « heureuse »), de l’interprète _ ;

    …

    en procédant, donc, à une sélection

    de séquences,

    c’est-à-dire, ici

    _ pour les œuvres (de clavecin) entiers (!..) de Jean-Philippe Rameau et François Couperin _,

    de « suites » ; sinon « Ordre(s) », voire « Livre(s) » entiers ;

    …

    en veillant à privilégier (la « quête » de) la perception

    _ par l’auditeur : à la suite de l’interprète lui-même ;

    …

    j’en donnerai pour exemple

    la (très belle et instructive) « présentation » qu’en donne (très judicieusement) Frédéric Haas lui-même,

    dans la « présentation », par ses propres soins, de sa propre « quête » du sens du « mystère » couperinien _ ;

    …

    en veillant à privilégier (la « quête » de) la perception, donc,

    de ce que je nomme « l’œuvre du temps dans l’œuvrer _ et ce qui en résulte dans l’œuvre achevée, coite, immobile : et mise à notre disposition… _ d’un artiste« …

    …

    Cela demande un « défilé » de temps,

    et l’exercice d’une (élémentaire) « comparaison » _ des « pièces » _ (de la part de l’æsthesis) ;

    …

    « comparaison » dont le « ressentir » de (l’avènement de) cette perception _ par l’auditeur _

    sera facilité (« éclairé ») par l’art de choisir (en pratiquant des « coupes claires », ou « élagage ») ces « séquences », de la part du concepteur du programme.

    …
    Art analogue à celui du bouquet, si l’on veut bien

    …

    _ sauf que la durée de vie d’un bouquet est, elle, très éphèmère ;

    …

    heureusement, la vie de « création » d’un artiste peut être, elle, un peu plus longue,

    et permettre, à la faveur du « temps qui passe », en donnant lieu à l’expérience (personnelle et artistique) d’un « temps passé », voire d’un « temps perdu » ;

    …

    peut permettre, donc,

    à l’artiste créateur

    de « retrouver », provenant de l’œuvrer même de l’artiste _ en sa poïétique de « création » à partir de son propre « exister » en artiste _,

    et à travers l’épaisseur même du temps _ vécu, oublié, mémorisé par traces effilées et filantes _,

    et à travers, aussi, les « voiles » déposés de ses « strates », peu à peu posées ;

    …

    de « retrouver », donc _ proustiennement : mais l’expérience est celle de tout artiste authentiquement créateur _ ;

    …

    de « retrouver »

    l’ombre féconde d’un « temps » gagné ;

    …

    mais cela,

    loin, à mille lieues,

    de tout calcul _ ou ratio _ de profit économique (et financier !!!)…

    …

    En s’y lançant seulement _ et solitairement

    ainsi accompagné de touts ces « strates »

    (les Muses sont bien les filles de Mnémosyne) _

    à corps perdu, en cet œuvrer…

    …

    …

    En cela

    _ et même si cette considération est assez extérieure (ou anecdotique) _,

    ces deux albums, Alpha 134 et Alpha 136, constituent, déjà un chef d’œuvre d’intelligence de « conception-production » artistique ;

    pour notre joie de « réception » de la musique,

    et de « retrouvailles »,

    via le medium du disque CD,

    avec ce que je me permets de qualifier de « retour aux fondamentaux » de la « musique »…

    …

    Je placerai ces deux CDs

    parmi _ ou à côté de _ un bouquet d’autres,

    participant, tous, à un tel « retour aux fondamentaux de la musique » :

    signes, peut-être, d’une « époque », qui, plus que d’autres

    _ avec toutes ses « impostures », ces « vessies » que certains voudraient tant nous faire « prendre pour » des « lanternes » _,

    semble en avoir « bien besoin » ?..

    …

    Ce » bouquet » (de musique _ de « retour aux fondamentaux ») de huit CDs, ce sont :

    1) _ les « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch (CD Alpha 134) ;

    2) _ le double album « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas (CD Alpha 136) ;

    3) _ le (petit) « opera » « Dido & Aeneas » de Henry Purcell, par The New Siberian Singers (the chamber choir of the Novosibirsk State Academic Opera ans Ballet Theatre) & MusicAeterna, sous la direction de Teodor Currentzis, avec Simone Kermes, Deborah York et Dimitris Tiliakos (CD Alpha 140) ;

    4) _ le (double) volume VI des « Klavierwerke & Kammermusik » de Robert Schumann, de l’intégrale qu’interprète et anime Éric Le Sage, au piano : « Kreisleriana, Op. 16 ; « Vier Fugen » Op. 72 ; « Fantasiestücke » Op. 12 ; « Andante & Variations pour 2 pianos, 2 violoncelles & cor » Op. 46 ; « 6 Etudes en forme de canon pour piano-pédalier » Op. 56, dans un arrangement pour 2 pianos de Claude Debussy ; « Bilder aus Osten _ 6 Impromptus » Op. 66 ; et « Waldscenen » Op. 82 ; avec François Salque & Victor Julien-Lafferrière, violoncelles ; Bruno Schneider, cor ; Eric Le Sage, Frank Braley, pianos (CD Alpha 135) ;

    5) _ le CD « Manuscrit Bauyn _ Louis Couperin, Luigi Rossi, Johann-Jakob Froberger et Girolamo Frescobaldi« , par Benjamin Alard (CD Hortus 065) ;

    6) _  le CD « Pièces de guitarre de Mr. Rémy Médard (1676)« , par David Jacques (CD XXI-CD 2 1586) ;

    7) _ le CD « Les Caractères de la danse _ Purcell / Corelli / Rebel / Albinoni / Telemann« , par l’Ensemble « Harmony of Nations » & Alfredo Bernardini (CD Raum Klang RK 2704) ;

    8) _ et le CD « String Quartets » de « Ravel, Debussy & Fauré« , par le quatuor Ebène (CD Virgin Classics 50999 519045 2 4)…

    …

    A commencer, ce superbe « bouquet », donc,

    de « retour aux fondamentaux »,

    par une très remarquable série d’enregistrements, notamment « baroques », parus cet automne aux Éditions Alpha :

    …

    _ après un excellemment « dynamique » CD de deux des « Missæ breves » de Jean-Sébastien Bach, les Bwv 234 & 235, par l’Ensemble Pygmalion, dirigé avec une belle vitalité (et justesse) par le jeune et plus que très prometteur, déjà, Raphaël Pichon (CD Alpha 130) _,
    …
    voici, d’abord _ et je les associe !.. _, les CDs
    _ « Pièces de clavecin » de Rameau, par Céline Frisch,

    sur le clavecin Jean-Henry Hemsch (de 1751) de la collection de Frédérick Haas :

    CD Alpha 134 ;

    …

    _ & le double album « Pièces de clavecin des Livres I & II » de François Couperin, par Frédérick Haas,

    sur ce même clavecin Jean-Henry Hemsch (de 1751) :

    CD Alpha 136 ;

    …

    comme nous « restituant »

    _ en leur « intégrité » ; le concept, ainsi que sa « réalisation », ayant beaucoup d’importance (artistique) _,

    ces deux enregistrements, tout à la fois,
    la vérité historique des œuvres des deux compositeurs

    …

    _ la publication des œuvres de Rameau (en 1706 ; en 1724-1731 ; en 1728)
    encadrant la publication de celles de François Couperin interprétées ici (en 1713, pour les « Ordres Premier & Cinquième » du « Premier Livre » ; 1716, pour des « préludes » de « L’Art de toucher le clavecin » ; et en 1717 pour le « Deuxième Livre« , donné ici en entier, avec les « Ordres Sixième, Septième & Huitième« ) ;
    …
    et, tout à la fois, donc,
    et bien mieux encore,
    la poésie _ et c’est le « principal » ! en Art !… _
    spécifique à chacun des groupes d’œuvres

    …
    intitulés « Livres _ de Pièces de clavecin« 

    _ (au nombre de IV : en 1713, en 1716-17, en 1722 et en 1730),

    et eux-mêmes divisés en « Ordres«  (au nombre de 28) ;
    ainsi que _ « à part » _ « L’Art de toucher le clavecin« , en 1716 ;
    (plus, encore, 6 « Pièces » séparées publiées, dès 1707 _ François Couperin, né en 1668, a déjà trente-neuf ans alors _, en un recueil collectif : « Pièces choisies pour le clavecin de différents auteurs« ),
    pour ce qui concerne François Couperin, donc ;
    …
    et intitulés : « Livre«  (pour le « Premier livre de pièces de clavecin« ), en 1706 _ Jean-Philippe Rameau a, lui, vingt-trois ans : qu’on tire les conclusions qu’on voudra de ce constat chronologique… _ ;

    « Pièces de clavecin, avec une méthode sur la mécanique des doigts« , en 1724 ;

    & « Nouvelles suites de pièces de clavecin, avec des remarques sur les différents genres de musique« , en 1727 ;
    (plus quelques « pièces séparées » :

    un « Menuet en rondeau » (en 1724), « La Dauphine » (en 1747) ; « Les Petits marteaux » (non publié par Rameau lui-même, mais par Claude Balbastre, in « Recueil d’airs choisis de plusieurs opéras accommodés pour le clavecin par Mr. Balbastre« ) ;
    pour Jean-Philippe Rameau _
    …
    « restituant », donc, tant la vérité (historique)
    que la poésie _ spécifique, donc _
    de ces deux compositeurs français majeurs ;
    …
    _ et,
    en un tout autre genre, cette fois,

    un (très impressionnant, par son énergie et sa vérité _ ou profonde justesse _ dramatique) « Dido & Aeneas » de Henry Purcell, sur un livret de Nahum Tate (« représenté en 1689, au pensionnat de M. Josias Priest, à Chelsea » _ mais peut-être « chanté d’abord à la cour de Charles II, vers 1683/84« …),

    par The New Siberian Singers (the chamber choir of the Novosibirsk State Academic Opera ans Ballet Theatre),

    MusicAeterna,

    sous la direction _ tous _ de Teodor Currentzis,

    avec, pour les trois principaux solistes (interprétant « Dido« , « Belinda » et « Aeneas« ), Simone Kermes, Deborah York et Dimitris Tiliakos :

    CD Alpha 140 ;
    …
    auxquels j’ajouterai (encore chez Alpha Productions)
    _ le (double) volume VI des « Klavierwerke & Kammermusik » de Robert Schumann, de l’intégrale qu’interprète et anime _ sinon dirige _ Éric Le Sage, au piano :

    « Kreisleriana, Op. 16 ; « Vier Fugen » Op. 72 ; « Fantasiestücke » Op. 12 ; « Andante & Variations pour 2 pianos, 2 violoncelles & cor » Op. 46 ; « 6 Etudes en forme de canon pour piano-pédalier » Op. 56, dans un arrangement pour 2 pianos de Claude Debussy ; « Bilder aus Osten _ 6 Impromptus » Op. 66 ; et « Waldscenen » Op. 82 ;

    avec François Salque & Victor Julien-Lafferrière, violoncelles ; Bruno Schneider, cor ; Eric Le Sage, Frank Braley, pianos :

    CD Alpha 135
    …
    Ainsi que, cette fois chez d’autre éditeurs de CDs (qu’Alpha) :
    Hortus,
    XXI-21 Productions _ une marque québécoise, distribuée par Universal _,
    Raum Klang,
    et, enfin, ici, Virgin Classics)
    les très remarquablement beaux CDs suivants :
    …
    _ d’abord,
    le CD « Manuscrit Bauyn _ Louis Couperin, Luigi Rossi, Johann-Jakob Froberger et Girolamo Frescobaldi« , par Benjamin Alard
    ,
    sur un clavecin construit par Philippe Humeau (à Barbaste) en deux temps :
    d’abord, la copie d’un modèle « transpositeur » (de 1615) d’Andreas Rückert, d’Anvers, instrument flamand à deux registres : un huit pieds et un quatre pieds ;
    puis Philippe Humeau a lui-même « ravalé » son instrument à la manière des anciens,
    c’est-à-dire en remplaçant « les deux claviers transpositeurs par deux claviers accouplables, accordés à l’unisson,
    dont le second fait parler l’ancien 8′,
    et le premier, l’ancien 4′ ainsi qu’un 8′ supplémentaire
     » ;
    et « les cordes de grosse taille » étant « remplacées par des tailles plus fines qui produisent un son plus rond et plus détendu« ,
    …
    spécifie Benjamin Alard lui-même à la page 7 du livret de présentation de ce CD « Manuscrit Bauyn » ;
    …
    lequel « présente » un double « concert », en décembre 1652
    (postérieurement à la disparition, ce mois de décembre-là, du luthiste M. de Blancrocher,

    dont nous écoutons ici le _ tout frais… _ « Tombeau » par Louis Couperin),
    lors d’une rencontre « de musique », à Paris,
    celle de Louis Couperin
    (ca 1626-1661 : il a alors vingt-six ans) ;
    et de Johann-Jakob Froberger (1616-1667 : il a alors trente-six ans ; et se déplace en Europe ; venant de Stuttgart, après plusieurs longs séjours à la cour impériale de Vienne _ de l’empereur mélomane Ferdinand III _ ; et un passage par Bruxelles ; après son séjour à Paris, il fera le voyage de Londres, et celui de Dresde ; avant de « s’installer » à Montbéliard et Héricourt, auprès de la princesse wurtembourgeoise, et connue en son enfance, la princesse Sybilla…) :
    …
    il s’agit du CD « Manuscrit Bauyn » Hortus 065
    …
    _ puis,
    le CD « Pièces de guitarre de Mr. Rémy Médard (1676)« , par David Jacques,

    sur une guitarre 5 choeurs Claude Guibord de 1999, réplique d’une Stradivarius de 1700,

    enregistré à Sainte-Adèle, au Québec :
    il s’agit du CD XXI-CD 2 1586
    …
    _ ensuite,
    le CD « Les Caractères de la danse _ Purcell / Corelli / Rebel / Albinoni / Telemann« 
    ,

    avec une Suite from « The Fairy Queen » Z629, de Henry Purcell (1659-1695) ;

    le Concerto grosso op. 6 Nr. 4 d’Arcangelo Corelli (1653-1713) ;

    « Les Caractères de la danse » de Jean-Féry Rebel (1666-1747) ;

    le Concerto a cinque op.9 Nr. 2 de Tomaso Albinoni (1671-1751- ;

    et l’Ouverture à 7 TWV55: C6 de Georg Philipp Telemann (1681-1767),

    par l’Ensemble « Harmony of Nations » & Alfredo Bernardini

    _ direction et solo oboe _ :
    il s’agit du CD Raum Klang RK 2704
    …
    _ auquel j’ajouterai, enfin,
    comme pour clore ce formidable bouquet d’excellents musiques au meilleur des interprétations (et enregistrements) un programme indiqué « The essential modern French quartet in the three essential string quartets of the French repertoire » :
    les Quatuors à cordes (« String Quartets« ) de « Ravel, Debussy & Fauré« 
    ,

    par le quatuor Ebène

    (Pierre Colombet & Gabriel Le Magadure, violons, Mathieu Herzog, alto, Raphaël Merlin, violoncelle) :
    il s’agit du CD Virgin Classics 50999 519045 2 4
    …
    Que de splendides interprétations, de magnifiques programmes de musique, que voilà,

    pour le ravissement _ à « fondre » de plaisir ! pourquoi s’en priver ? _ des mélomanes ;
    …
    en commençant par un retour vivifiant

    aux « fondamentaux » du répertoire

    _ et notamment (mais pas seulement) du « Baroque » musical,

    de « style » (ou autour du « style ») « français »,

    en cette occurrence-ci :
    …
    « Style français »,

    en effet,

    pour ce qui concerne Henry Purcell _ 1659 – 1695 _,
    ayant été sous l’influence de Matthew Locke (1630 – 1677),
    et élève assidu des bien formés au « style français »,

    d’abord, de 1672 à 74 (soit entre treize et quinze ans), Pelham Humfrey (1647 – 1674) ;

    et _ encore _ John Blow (1649 – 1708), son principal maître (et ami) ;
    …
    mais, aussi, ayant côtoyé, lors de sa formation musicale sous la Restauration (des Stuart), des maîtres musiciens français _ tels  Robert Cambert (ca 1627 – 1677 ; le fondateur de l’ »opéra à la française« , avec « Pomone« , en mars 1671) et Louis Grabu (fl 1665 – 1694), et Jacques Paisible (ca 1650 – 1721, et bien d’autres _ particulièrement nombreux alors à Londres, et d’abord à la cour du roi mélomane (et francophile) Charles II :
    …
    lui-même, Henry Purcel, « œuvrant », toute sa carrière, au service de cette dynastie des rois Stuart :
    _ d’abord, le roi Charles II  (1630 – 1685) ;
    _ puis, son frère le roi Jacques II (1633 – 1701), avant la « Glorieuse Révolution » de 1688 qui allait le « déposer »,

    _ au profit de sa fille aînée (protestante anglicane, non catholique),

    qui devint
    la reine Mary II

    (et à laquelle Henry Purcell ne survivra guère : Henry Purcell meurt le 21 novembre 1695 ; et la _ grandiose _ cérémonie des funérailles de la reine Marie  _ 30 avril 1662 – 28 décembre 1694 _ avait eu lieu, à la cathédrale de Westminster, le 5 mars de cette même année 1695 ; avec la participation de Henry Purcell, pour ces « musiques de funérailles » royales, célèbres…)

    …

    au profit de sa fille Mary, donc,

    et de son mari, Guillaume III (d’Orange _ 1650 – 1702)…
    …
    Les rois Charles II et Jacques II (Stuart) avaient « pris » ce « goût français » _ élégant _ à la cour de Louis XIV (1638 – 1715),

    lors de la (tragique) parenthèse du régime d’Oliver Cromwell

    (officiellement au pouvoir du 17 mai 1649 à sa mort, le 3 septembre 1658) ;

    …

    leur mère, l’épouse du malheureux roi décapité _ le 30 janvier 1649, à Whitehall _ Charles Ier _ 1600 – 1649 _,

    la reine Henriette-Marie (dite « de France« )_ 1609 – 1669 _,

    étant fille de Henry IV et de Marie de Médicis ;

    …

    et leur sœur, Henriette-Anne (dite « d’Angleterre« ) _ 1644 – 1670 _, la « Madame » se mourant (de l’oraison funèbre de Bossuet…),

    étant l’épouse de Philippe, duc d’Orléans (1640 – 1701), le frère cadet de Louis XIV ;
    …
    Et « style français », aussi _ en encore, au siècle suivant _,

    pour ce qui concerne Georg-Philipp Telemann (1681 – 1767),
    notamment, pour lui, dans ses « Ouvertures » orchestrales

    _ a 7 dans l’ »Ouverture » TWV55:C6

    interprétée ici par the « Harmony of Nations » sous la direction de l’excellentissime Alfredo Bernardini,
    promouvant par toute l’Europe musicale les « ouvertures » à la Lully… ;

    …

    pour ne rien dire ici du hautbois,

    instrument français, s’il en est…

    …
    Ce bouquet de musiques de « style français », donc,

    en sorte de « complément », ici, au bouquet de mon précédent article

    « un bouquet de glamour musical _ et autres _ pour temps de crise »
    composé, lui aussi, autour de pièces françaises
    :

    …

    de Debussy & Poulenc, des pièces pour violoncelle et piano,
    de César Franck & Fauré, les Quatuors à cordes,
    des mélodies françaises de Bizet et Gounod à Reynaldo Hahn et Poulenc, en passant par Chausson, Duparc, Debussy, Fauré et Ravel ;
    …
    ainsi que des sonates du premier baroque français, de Jean-Baptiste Senaillé (1687, ou 90 – 1730)…
    …

    J’évoquerai ainsi le double enregistrement de « pièces de clavecin » de François Couperin et de Jean-Philippe Rameau, que les interprètes de ces CDs Alpha

    _ respectivement Frédérick Haas, pour le double album Couperin Alpha 136 ;

    et Céline Frisch, pour le CD Rameau Alpha 134 _

    ont tous deux choisis de présenter ici,

    non en une « intégrale »

    des (quatre) « Livres » _ et/ou (28) « Ordres« , pour ce qui concerne l’œuvre (entier) de François Couperin ;

    et/ou du « Livre« , « Pièces » et « Suites de pièces« , pour celui de Jean-Philippe Rameau ;

    …

    mais seulement en une sélection :

    …

    _ ainsi, ici, les seuls « premier » et « cinquième » « Ordres » du « Premier Livre » (de 1713) ;

    et le « Deuxième Livre« , en entier, lui (avec ses _ seuls _ trois « Ordres » au complet : les « sixième« , « septième » et « huitième« ,

    choisis par Frédérick Haas ;

    …

    _ et,

    si le « Premier Livre » de Jean-Philippe Rameau est présenté ici en entier, en une « suite en la« , par Céline Frisch en ce Cd « Pièces de clavecin » Alpha 134,

    c’est à une sélection de « suites »

    _ « en mi« , pour les « Pièces de clavecin » de 1724-1731 ;

    et « en sol« , pour les « Nouvelles suites de pièces de clavecin » de 1728 _,

    que l’interprète, Céline Frisch, donc, procède,

    elle aussi

    _ tout comme Frédérik Haas pour son « François Couperin« -I _

    en ce programme « Jean-Philippe Rameau« -I…

    …

    En une logique toute musicale (ou/et æsthétique, si l’on veut…) ;

    et non d’archivage, ou de « rangement » (de discothèque personnelle ; ou publique)

    _ comme cela est devenu depuis quelques années « de mode »

    chez certains éditeurs de disques _ tel que Brilliant Classics, parmi d’autres…

    …

    Jean-Paul Combet, l’éditeur-concepteur d’Alpha, a fait appel à l’autorité aimable et particulièrement compétente (en matière de finesse d’ »oreille » et de « goût »), de l’excellent Philippe Beaussant

    (l’auteur de « Vous avez dit « Baroque » ? » ; et surtout, pour ce qui nous concerne ici, des passionnants et fort utiles : « François Couperin » et « Rameau de A à Z » (aux Éditions Fayard, en 1980 et 1982) ;

    et désormais « immortel », par son élection, le 15 novembre 2007, à l’Académie française _ il a été reçu « sous la Coupole », par Pierre Rosenberg, le 23 octobre dernier)

    …

    pour « présenter » magnifiquement, avec toute la délicatesse et l’enjouement requis, les pièces du programme « Rameau » qu’a choisies d’interpréter ici Céline Frisch :

    …

    l’ »écoute » du maître ès « Baroque français » de chacune des « suites » de « pièces » présentées ici

    est, en effet, d’une remarquable finesse _ on en lira avec « succulence » le détail, pièce par pièce, aux pages 8 à 12 du livret.

    …

    Surtout, et au delà de la délicatesse de son écoute

    de chacune de ces « pièces » _ idéalement « détaillée » _,

    Philippe Beaussant présente _ avec une simplicité et une clarté magistrales _ l’œuvre de Rameau dans toute l’amplitude de sa chronologie :

    …

    non seulement,

    « à sa naissance _ Jean-Philippe Rameau naît, à Dijon, en 1683 _,

    Lully _ Jean-Baptiste Lully : Florence, 1632 – Paris, 1687 _ vivait encore« 

    _ et Lully demeure pour une bonne moitié du siècle suivant la référence du goût musical français,

    ainsi qu’en témoigne la « Querelle des Bouffons »

    (et la « tension » du « coin du roi » et du « coin de la reine« ),

    au cours de la décennie 50 (du « siècle des Lumières« ) ;

    Rameau ne cessant d’être toujours actif (et triomphant !) : jusqu’à ses « Boréades« , laissées posthumes, en 1764 _,

    …

    mais « avant de mourir _ Rameau meurt à Paris, le 12 septembre 1764 _,

    il avait pu croiser le petit Mozart _ celui-ci, né en 1756 (et qui mourra en 1791), séjourne une première fois à Paris l’automne 1763 _ l’hiver et le printemps 1764, lors de sa première grande tournée européenne, menée par son père _ il  y est arrivé le 18 novembre ; et ne gagnera Londres que le 27 avril 1764 _ à Paris ou à Versailles.« 

    …

    Mais encore :

    « Mais le plus étonnant, au long de ces quatre-vingts ans

    _ Rameau, né le 25 septembre 1683, mourra le 12 septembre 1764 _,

    c’est la chronologie de son œuvre » _ en effet !

    Il précède

    (on l’oublie trop _ prend soin de préciser,

    du moins quant aux dates, sinon de composition, du moins de publication, des « pièces » de clavecin,

    Philippe Beaussant, à la page 8 de ce précieux livret du CD _)

    François Couperin en publiant en 1706, à vingt-trois ans, son « Premier Livre de clavecin »… »

    …

    Ajoutant :

    « Mais s’il était mort à cinquante ans, âge raisonnable pour l’époque _ ce qui donne « en 1733 » _, on n’aurait pas de lui une seule note d’opéra : pas d’« Indes galantes« , pas de « Castor« , pas de « Pollux »

    _ données sur la scène de l’Académie royale de musique, respectivement le 28 août 1735 et le 24 octobre 1737 ; « Hippolyte et Aricie » avait paru sur cette même scène de l’Académie royale de musique, le 1er octobre 1733…

    …

    Seulement des « Sauvages » pour clavecin,

    parce qu’il les a publiés en 1728, après avoir vu deux Indiens de la Louisiane au théâtre de la foire _ où Rameau produit moult « parodies » ;

    de ces « Sauvages » de clavecin-là,

    Rameau fera tout un acte de ses « Indes galantes« , sept ans après l’œuvre pour clavecin…

    …

    Et ce pourrait même être, là,

    l’air comme « emblématique »

    de tout l’art musical

    de Rameau…

    …
    « Le second paradoxe

    _ chronologique, préciserai-je

    l’analyse si judicieuse de Philippe Beaussant _

    particulier à Rameau

    n’étire pas son œuvre dans le temps, mais dans sa structure.

    …

    Ses contemporains l’avaient classé : « c’est un savant ». Son « Traité de l’Harmonie réduite à ses principes naturels » inaugure _ en 1722 _ la carrière d’un homme qui n’a cessé de réfléchir sur son art, et de le théoriser. Ce titre _ de « traité » _ est d’ailleurs significatif : c’est une pensée qui ne pouvait naître que dans l’esprit d’un homme du XVIIIéme siècle, rationnel et « philosophique », comme on disait _ explicite le livrettiste ;

    sur ce point, on pourra élargir et approfondir sa connaissance et sa réflexion,

    en consultant l’ouvrage de ma collègue philosophe Catherine Kintzler : « Jean-Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l’âge classique« , dont la deuxième édition est parue chez Minerve, en 1988.

    …

    Quant au livrettiste du CD,

    Philippe Beaussant,

    il ajoute alors, on ne peut plus judicieusement :

    « Mais Rameau est encore de son temps par une sensualité épanouie et raffinée _ quels justes qualificatifs ! _ :

    s’il est le contemporain de d’Alembert,

    il est aussi celui de Boucher _ 1703 – 1770 _, de Fragonard _ 1732 – 1806 _ et de l’abbé Prévost » _ (1697 – 1763), l’auteur de la délicieusement coquette « Manon Lescaut » (en 1731).

    …
    Concluant ce bel aperçu transversal par :

    « On va retrouver tous ces paradoxes, de diverses façons, dans toutes ces pièces de clavecin« …

    On ne saurait mieux cerner _ et éclairer ainsi _ l’idiosyncrasie du « génie » de Rameau.

    …

    Pour ma _ petite _ part _ ici _, je n’ajouterai qu’un mot rapide, pour rendre grâce, aussi, à tout le talent

    _ ou tout le « génie », aurait-on peut-être préféré prononcer, au XVIIIème siècle _

    de l’interprète, Céline Frisch,

    pour « restituer » si délicatement cette double palette _ si prodigieusement variée (du côté, du moins, de la « sensualité« ) _  du « génie » de composition de Jean-Philippe Rameau :

    …

    car c’est sa poésie,

    tour à tour

    grave,

    et presque _ non, jamais tout à fait jusque là ! _

    sinon austère, du moins « de musique pure » (qu’on écoute « L’Enharmonique« )

    _ avance, quant à lui, Philippe Beaussant, ici _ ;

    …

    et,

    ailleurs

    _ c’est le principe même des « suites » : que cette « variété » élégante, tendre, grave et amusée, « à la française » _,

    enjouée,

    jusqu’à, même, une frénésie rythmique, échevelée » ou « déboutonnée »,

    voire malicieusement « endiablée », carrément.

    …

    Mais rien ne vaut ici l’écoute !!!

    Ce qui est capté sur ce CD est tout simplement une merveille de poésie !

    …

    « Poésie » ! Voilà la clé de ce si beau disque…

    …

    Quant à la « part du temps »

    (de ce qui, de l’ »œuvrer », demeure _ à l’état d’ »ombre endormie », ou « Belle-au-bois dormant » _ dans les œuvres),

    …

    entre des pièces publiées en 1706

    _ en un moment d’alanguissement d’un long, très long règne,

    celui d’un Louis XIV né le 5 septembre 1638, roi depuis le 14 mai 1643, à la mort de son père ; et en charge de la plénitude du pouvoir, y compris sur les Arts (cf Philippe Beaussant : « Louis XIV artiste« ), depuis le 9 mars 1661, à la mort de son parrain, Jules Mazarin :

    en même temps que de mouvements, contenus, d’impatience de certains _,

    …

    et d’autres

    _ après une régence (ouverte à toutes les dissipations) de huit ans, de Philippe d’Orléans, du 1er septembre 1715 au 2 décembre 1723,

    le jeune Louis XV (15 février 1710 – 10 mai 1774), vient de prendre les rennes du pouvoir,

    cornaqué alors par le duc de Bourbon, et sa maîtresse, la comtesse de Prie

    (lesquels seront « renvoyés », sur les terres des Condé, à Chantilly, au printemps 1726) _

    en 1724, puis 1728 : l’esprit du temps ayant pas mal « varié »…

    …

    la présentation de Philippe Beaussant, en ce livret de ce CD Alpha 134, dégage excellemment

    ce que le jeu particulièrement fin de Céline Frisch donne à parfaitement « percevoir »,

    entendre :

    …

    ainsi, quant au « Prélude«  du « Premier Livre de clavecin« , en 1706,

    nous pouvons lire, page 9 du livret :

    …

    « Le « Prélude », comme le veut la tradition, est une pièce libre, non mesurée, qui vient de l’art des luthistes »

    _ du premier dix-septième siècle, celui du temps de Louis XIII : les Ennemond Gaultier, et autres Lenclos…

    « Mais d’entrée de jeu, Rameau, sans modifier l’héritage, lui donne une complexité harmonique qui lui apporte un caractère d’urgence inhabituel ; et il va croissant jusqu’à l’explosion inattendue _ en effet ! _ d’un second mouvement _ bref _ en forme _ merveilleusement gaie _ de gigue. Rien n’est changé dans la structure, tout est neuf dans le ton. »

    …

    Et Philippe Beaussant d’annoncer :

    « Tel est Rameau. Déjà, à vingt-tois ans, il révolutionne,

    mais toujours de l’intérieur.« 

    …

    Et encore ceci :

    « On va retrouver cela _ en effet _ dans chaque pièce« 

    _ superbement analysée, en peu de mots, en cette « présentation »-ci, du livrettiste ;

    comme l’interprétation _ magique _ de Céline Frisch nous le donne à percevoir et ressentir…

    …

    « Dix-huit ans séparent le « Second Livre de Pièces de clavecin » (1724) du premier. Rameau a mûri :

    mais cela s’entend _ sous les doigts de Céline Frisch, ici _ dès les premiers moments de l’« Allemande ».

    C’est bien toujours l’arrière-descendante de cette ancienne danse,

    mais elle transfigure la vieille solennité en une admirable invention mélodique, d’une grande unité thématique. Tout s’est, une de fois de plus, intériorisé. » L’analyse est magnifique !

    Elle nous montre exactement ce que je me suis permis de nommer « l’œuvre du temps aussi dans l’œuvrer de l’artiste« …

    …
    « Il en est de même pour la « Courante », avec plus d’allant _ comme il convient ; poursuit Philippe Beaussant. Les « Gigues en rondeau » allient la manière italienne (mouvement régulier de croches, phrasé violonistique) et française (qui affectionne le rondeau). »

    …
    Avec cette remarque-ci _ qui justifie (encore !) mon article  :

    « Couperin est passé par là :

    voici que Rameau, pour la première fois, se détache de la vieille structure de la « suite » pour une pièce évocatrice, sinon descriptive, en tout cas « de genre ». Petite sonnerie de quarte battant le rappel de la gent ailée _ il s’agit du « Rappel des Oiseaux« .

    Et l’on découvre un Rameau dont le génie imitatif « suggère » ce qu’il veut par un infime thème de quelques notes, avant d’en faire la matière d’un développement aussi savant que rigoureux.

    S’ensuivent des danses non plus voulues par la vieille tradition, mais que l’on pratique du temps de Rameau : on les retrouvera _ follement gaies _ dans ses Opéras ;

    et le « Rigaudon » autant que le « Tambourin » _ emblématiques de la joie (!) de Rameau _ témoignent ensemble du goût du XVIIIème siècle pour les danses méridionales

    _ mais oui !

    de même que beaucoup des chanteurs des « Opéras« , tels Pierre Jelyotte (1713 -1797) et Marie Fel (1713 – 1794), provenaient du Midi (en l’occurrence de Lasseube, sur les côteaux entre Oloron et Jurançon-Pau, pour la haute-contre ; et Bordeaux, pour la soprane !…) _

    comme « La Villageoise »

    de celui de la campagne pré-rousseauiste« …

    …
    Nous percevons ainsi,

    en cette interprétation de Céline Frisch,

    tout comme _ j’anticipe _ dans celle de Frédéric Haas,

    rendant,

    toutes deux (« interprétations », en la « justesse » et « délicatesse » de la « variété de nuances » de leur palette),

    si bien compte de l’apport des strates (se déposant) du temps à la diversité (et singularité) des œuvres

    _ quand trop d’interprètes,

    sinon semblent se contenter de découvrir (et déchiffrer) les partitions lors des séances d’enregistrement au studio,

    du moins « jouent » quasiment tout « pareil »…

    …

    Ici,

    avec ces CDs Alpha 134 (« Rameau« , par Céline Frisch) et Alpha 136 (« François Couperin » par Frédérick Haas),

    nous entendons comment le temps _ lui-même !… _ joue

    dans l’histoire chaque fois (et toujours) singulière _ ou la succession historique _ du « génie » des compositeurs, mêlé, aussi, à l’ »air du temps »,

    en la diversité de ces « pièces » (ici « de clavecin« ) :

    …

    des joyaux, si fins, si riches, si « humains », d’une sorte de quintessence de l’art _ et du « génie » _ français.

    …

    Rien moins :

    …

    il ne faut qu’y prêter _ tendre _ l’oreille ;

    et affiner le goût…

    Et que de délices, alors !!!

    …

    Quant à l’ »énigme » Couperin,

    tant le jeu sur le clavecin (Hemsch de 1751 de sa collection personnelle)

    que l’ »essai » d’écriture de la « présentation » du livret _ aux pages 11 à 18 _,

    s’y confrontent

    …

    et sont d’une exquise sagacité,

    pour nous en donner entendre quelques  « secrets »,

    de la part de Frédérick Haas :

    …

    voici comment Frédérick Haas le présente _ superbement _ lui-même aux pages 11 à 13 du livret :

    …

    « Dans une œuvre aussi soigneusement publiée que celle de Couperin, et aussi tardivement _ le premier Livre, en 1713, à un âge d’évidente maturité : Couperin était né en 1668 _, il n’y a aucun résidu. Il convient à toute force de se persuader de cette idée-là.

    …

    Alors que faire lorsqu’on rencontre, à la suite de pièces évidemment grandioses, des miniatures d’une simplicité embarrassante, répétitive, populaire : passer, en s’avouant à peine une espèce de déception gênée ? Ou bien chercher autre chose ? Un tempo, un caractère, un son, un éclat de plus, un contraste scintillant ; et non pas se permettre, jamais, de décrochement. Cette simplicité-là pourrait alors nous apparaître d’une innocence tellement savante, et nous interpeller toujours : que cherche-t-il donc ?

    …

    Depuis longtemps il m’a semblé percevoir, en parcourant les livres de clavecin, une évidence de couleur, de climat, particulière à chacun d’entre eux _ ce point est décisif : surtout ne pas tout confondre !!! Au point que, pour ces quatre livres, il serait tentant de parler de quatre éléments, de quatre directions, ou de quatre saisons d’une vie ; et plus exactement peut-être, de quatre saisons de la maturité d’une vie _ Frédérick Haas, ici, s’approche des solutions de l’énigme (du compositeur même)… Un grand créateur ne se répète jamais, ne s’arrête jamais à une manière. Et comme au fil d’une vie une personne meurt et renaît à elle-même, et change autour d’un centre profond qui seul signifie sa vraie essence _ « le style, c’est l’homme même » _ dira bientôt Buffon _, de même une œuvre change, s’altère, évolue, se détruit et se reconstruit au fil d’une recherche, d’une quête consciente ou inconsciente, mais impérieuse et dirigée, peut-être vers un centre _ l’essence même du créateur François Couperin, en quelque sorte ; dans la pluralité, aussi, de ces facettes et « métamorphoses » : voilà ce qu’il faut découvrir, ce dont il faut s’approcher…

    …

    Il m’a donc paru exaltant d’entreprendre un projet _ d’interprétation, notamment discographique _ qui tenterait de serrer au plus près la marche de cette « évolution » : quatre programmes qui tenteraient de montrer chaque livre dans sa couleur et son identité _ voilà le sens de ce projet discographique-ci _ ; et trouver au centre, s’il se peut, Couperin : ce qu’il est, ou ce qu’il cherche _ et cela revient au même _ soit l’énigme de l’idiosyncrasie du créateur lui-même (se cherchant)... Or il apparaît qu’au fil de ses inventions proprement inouïes de formes, de couleurs, de sonorités (Couperin est certainement l’un des plus extraordinaires inventeurs de couleurs sonores de toute l’histoire de notre musique), qui vont, au passage, poser les bases de ce qui deviendra un nouveau style de clavecin _ toujours de clavecin, puisque toute la démarche est profondément liée à la nature de l’instrument _, sans pourtant quitter l’esprit qui innervait cette ancienne manière où il plonge ses racines, Couperin s’élève peu à peu, prend de l’altitude. Comme un paysage toujours semblable qu’on verrait toujours de plus haut, au fil des lacets d’une route de montagne, la matière, les contours du discours, les détails de la rhétorique se dissolvent pendant que les climats _ qui seraient l’objectif recherché par l’artiste, donc, si l’on en croit les propositions de résolution de l’énigme Couperin, ici, de la part de l’interprète Frédérick Haas _ se précisent, et, dans cette atmosphère raréfiée, notre sensibilité se trouve à vif, prête à réagir de plus en plus intensément _ oui ! à rebours de la monotonie plate et grise à laquelle l’auditeur à affaire, hélas, si souvent… _ sous une sollicitation de plus en plus concentrée, purifiée et continue _ ce qui n’est pas très fréquent, pas plus au concert qu’au disque, dans le cas de l’œuvre de François Couperin : pas assez envisagée, comme ici, sous l’éclairage des strates temporelles…
    …
    Couperin est un maître absolu de la grandeur sans grandiloquence, de la tendresse jamais mièvre, de la légèreté sans affèterie _ Frédérick Haas s’approche ainsi du cœur même (battant, changeant, se métamorphosant) de l’énigme couperinienne. La poésie de Couperin _ et c’est bien de cela que fondamentalement il s’agit ! _ n’est pas molle. Il y a chez Couperin une nervosité, une vivacité, une vigueur de la plus haute tenue. Sa musique est rutilante et fière, chargée d’émotions âpres et puissantes. Couperin est un homme du XVIIe siècle, égaré peut-être au XVIIIe _ quelle parfaite justesse d’intuition de Frédérick Haas ! Il est l’un des plus stupéfiants inventeurs de textures et de techniques que tous après lui vont imiter _ sa manière va être celle dont tant de prosélytes vont copier la forme sans en atteindre l’esprit, qui est certainement à chercher ailleurs.

    …

    La préface tellement inhabituelle, tellement inattendue, tellement personnelle du quatrième Livre, cette espèce d’ »adieu désabusé » qui n’explique rien, mais, d’une façon si puissante,  donne le ton ; et ce ton est bien, sans erreur possible, celui des plus grandes vanités du XVIIe siècle _ mais oui : « still alive« , disent si bien, de ces « natures mortes » tremblotantes (fumées, bulles de savon, reflets sur des verres), les Anglais _ ; ce texte énigmatique nous livre sans doute la clé dont nous avons le plus besoin :

    …

    “Il y a environ trois ans que ces pièces sont achevées ; Mais comme ma santé diminuë de jour en jour, mes amis m’ont conseillé de cesser de travailler, et je n’ay pas fait de grands ouvrages depuis. Je remercie le Public de l’aplaudissement qu’il a bien voulu leur donner jusqu’icy ; et je crois en mériter vne partie par le Zèle que j’ai eu à lui plaire. Comme personne n’a gueres plus composé que moy, dans plusieurs genres, J’espere que ma Famille trouvera dans mes Portefeüilles de quoy me faire regretter, Si les regrets nous servent à quelque chose après la Vie, Mais il faut du moins avoir cette idée pour tacher de mériter vne jmmortalité chimérique où presque tous les Hommes aspirent” » _ voilà l’aune à laquelle il nous faut « mesurer » l’ambition esthétique artistique du créateur de cette musique…

    …

    Fin de la citation de la préface de François Couperin à son quatrième et ultime « livre de clavecin ».

    …

    Pour abréger mon trop long commentaire de ce « travail du temps » même au sein de l’œuvrer de l’artiste et de ses (souterraines) métamorphoses, je me contenterai de citer la « présentation » que fait Frédéick Haas des différences entre les « pièces » du livre I (publié en 1713 _ Louis XIV vivant encore…) et celles du livre II (publié en 1717, sous la régence…).

    …

    « 1717 _ peut-être même 1716. Savons-nous bien à quel point cette date _ celle de la parution du second Livre de pièces de clavecin de François Couperin _ est bouleversante ? _ déclare ensuite Frédéick Haas… Les nouveautés dont Couperin nous submerge _ alors, en nouveauté « radicale »… _, les ouvertures, les possibles dont tout à coup il nous abreuve, sont étourdissants : mais beaucoup des pièces elles-mêmes, et plus encore sans doute leurs innombrables prolongements, nous sont trop familiers désormais pour que nous puissions sans réflexion apprécier vraiment tout ce que ce livre essentiel comporte de révolutionnaire et troublant. Pourtant l’œuvre la plus célèbre du recueil _ « les Baricades Mistérieuses » _ pourrait seule, à bien y regarder, nous mettre sur la voie _ tant recherchée de la « résolution » du « mystère Couperin », rien moins ! _ : voici en effet un objet musical dont la beauté fascinante vient déranger fortement tout ce que nous aurions pu connaître jusque là _ dans la musique louis-quatorzième des D’Anglebert et autre Marchand _  de rhétorique musicale baroque.

    …

    En France durant tout le dix-septième siècle, l’équation « 1 note = 1 syllabe » a permis à une sensibilité vraiment unique aux subtilités du discours poétique de s’exprimer à travers un sens caractéristique des couleurs et des climats sonores, dans des compositions du plus grand raffinement. A cet égard, le premier livre de Couperin, et dans ce livre, presque tout du premier Ordre en particulier, nous apparaît hériter directement de l’art qui a culminé sous la plume du grand d’Anglebert, dont, n’étaient un certain sens de l’ondoiement et une certaine douceur de trait vraiment chaleureuse, si propres à Couperin, on pourrait presque croire reconnaître ici la voix. Les techniques de composition, en tout cas, et les formes aussi, sont bien les mêmes.

        Mais dans le second Livre, l’architecture musicale d’une pièce comme « les Baricades Mistérieuses », dont l’équilibre parfait est bien établi selon les principes de rhétorique alors usuels, relève d’un matériau tout différent, puisque le mot, la syllabe, y sont désormais des groupes de notes. Ce qui pourrait simplement révéler l’influence caractéristique des nouvelles techniques de composition venues d’Italie _ celles du développement séquentiel architecturé à partir de figures mélodiques et rythmiques _ qui ont fasciné toute l’Europe au tournant du dix-septième et du dix-huitième siècles par les possibilités tellement étendues qu’elles offraient. Mais la matière de Couperin n’est pas utilisée directement comme élément structurel, elle est d’abord entièrement transformée en couleur sonore : la série des notes, l’accord arpégé, la série d’ornements provoquent dans l’instrument, connu et senti par lui mieux que par tout autre _ s’autorise à poser Frédérick Haas _, une résonance, une tension, une plénitude, un écho ; et servent à construire un discours dont la texture formelle entièrement transmutée en matière sonore, plus lâche en apparence, est riche d’une densité émotionnelle, ou pour mieux dire, puisque ce n’est peut-être pas seulement d’émotion qu’il s’agit, mais au-delà même de l’émotion, d’une tension magnétique, d’un champs de forces _ voilà ! comme si nous étions passés, soudain, de la (déjà) vieille mécanique cartésienne à la dynamique leibnizienne, ou newtonienne ! _ dont l’intensité est unique. Presque chaque pièce du second Livre pourrait s’analyser sous cet angle, porteuse d’un caractère, d’un climat _ voilà le résultat poétique : tout un tremblement discret, à peine perceptible, sinon en un étonnement a posteriori,  de l’ordre du « je ne sais quoi »… _, très nets et spécifiquement sonores.

    …

    La première pièce de ce livre _ de 1717 _, dans la tonalité alors plutôt rare de si bémol majeur, est assez inattendue : « les Moissonneurs« , exactement aux antipodes de l’Allemande « l’Auguste » qui avait commencé le premier recueil _ « louis-quatorzien », lui, de 1713 _, osent utiliser une matière première ouvertement rurale, dont les mutations saisissantes culminent dans une électrisation des aigus de l’instrument où s’accumulent les successions de trilles : matière sonore vraiment enthousiasmante dont Couperin développera plus encore les ressources dans son quatrième Livre (au cours du vingt-deuxième Ordre en particulier) _ Rameau _ le voici ! _ s’en souviendra aussi lorsqu’il écrira pour le clavecin le troisième couplet de sa Musette en Rondeau en mi majeur _ en 1724 : Louis XY régnant. Dans le premier Livre existaient déjà quelques pièces d’inspiration populaire. Elles sont toutes très directement fondées sur des formes de danse apparentées au rigaudon ou au tambourin, dont elles conservent de bout en bout la découpe chorégraphique, l’allure carrée et vive (voir « la Nanète » ou « les Vendangeuses« ). Mais la nouvelle pièce, qui s’apparente certes à une gavotte, est construite à partir d’un contour mélodique beaucoup plus souple : bien plus chant que danse paysanne, retour des champs que l’on sifflerait, tableau, chatoyant d’une variété d’éclairages spécialement intéressante.

    …

    « Les Langueurs Tendres » proposent un récit accompagné dont la texture, qui est quasiment celle d’un air pour voix et luth, entièrement construit autour d’une ligne mélodique particulièrement lâche, très indépendamment de toute idée de structure rythmique d’origine chorégraphique _ qui était alors pourtant l’un des fondements de la musique de clavecin _ défie directement les lieux communs de ce qu’il est réputé possible d’écrire pour cet instrument. On pourra chercher longtemps une pièce comparable, écrite dans cette tessiture, dans des publications plus anciennes _ « louis-quatorzièmes »…

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    (…)
    Et caetera.
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    Remarquons que Couperin ouvre son second Livre par une suite de pièces complètement nouvelles : pas une seule danse à l’ancienne mode dans le sixième Ordre, mais une variété de couleurs, de techniques d’écriture, d’images toutes prétextes à l’invention de sonorités neuves. L’instrument clavecin s’est trouvé soudainement démultiplié _ J. S. Bach ne s’y trompera pas, qui copiera « Les Bergeries » pour son épouse Anna-Magdalena, en réalisant au passage quelques simplifications d’orthographe très riches d’enseignements pour nous, qui tentons deux cents ans plus tard de jouer des musiques écrites plus rapidement que ne faisait Couperin toujours désireux _ la notation est intéressante _ de laisser la trace d’un geste et d’un son.

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    Le premier Livre commence par la plus archaïque des « suites » que Couperin ait écrites _ voilà le principal à retenir _, toute imprégnée de dix-septième siècle, parfois même d’esprit louis-quatorzien (Allemande « l’Auguste ») _ je ne le fais pas dire à l’interprète… Peut-être la mort du vieux roi aura-t-elle, entre les deux livres _ c’est aussi là mon hypothèse, on l’aura assez compris… _, suscité ce changement d’attitude _ puisqu’il est clair qu’ensuite _ sous le Régent _ la nouveauté deviendrait de bon ton _, peut-être Couperin tenait-il à montrer un autre aspect de lui-même et de son art. Sans doute les premières pièces du premier Livre appartiennent-elles à une autre époque de sa vie, à une autre période ; et étaient-elles écrites depuis longtemps à leur publication en 1713, date qui correspond plus probablement au moment de la composition des pièces du second volume, et des merveilleux préludes de « L’Art de toucher le clavecin« . Dans la préface du premier Livre, Couperin nous indique : “J’aurois voulu pouvoir m’appliquer il y a longtemps à l’impression de mes pièces… Je compte en donner un second volume à la fin de l’année”.

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    Mais il est certain que Couperin dès le début a été un inventeur : la fin narcotique des « Silvains » préfigure _ il faut le comparer _ bien l’invention des « Baricades Mistérieuses« . Une pièce comme « La Villiers » nous prépare _ même chose _ aux « Amusemens« , où une mélodie au lyrisme quasi schumannien se trouve accompagnée par un réseau continu de notes plus rapides, sans qu’il soit besoin de l’avènement d’un instrument nouveau : tout ce qu’un stéréotype agaçant et tenace du clavecin réputé sans couleur et sans nuance, et donc sans expression, interdirait purement et simplement. Mais Couperin, dans « L’Art de toucher le clavecin » disait déjà : “il a paru presqu’insoutenable, jusqu’à présent, qu’on put donner de L’âme à cet instrument : cependant, par les recherches dont j’ay appuyé le peu de naturel que le ciel m’a donné, je vais tâcher de faire comprendre par quelles raisons j’ay sçu acquerir Le bonheur de toucher Les personnes de goût qui m’ont fait L’honneur de m’entendre”. Peut-être Couperin a-t-il choisi d’être d’abord prudent, de ne pas publier d’emblée de musiques trop complètement provocantes : on savait déjà à quel point la critique tend à être violente lorsqu’elle est heurtée au-delà de ses habitudes.

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    La fin du premier Livre semble plus récente que son début : il est intéressant de comparer _ voilà le processus à accomplir _  par exemple « L’Enchanteresse » et « Les Ondes », de structures assez semblables. La première pourrait être écrite par d’Anglebert. Pas la seconde.

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    Le second Livre contient _ mais en troisième position seulement _ un Ordre qui est l’apogée de la grande suite de clavecin du dix-septième siècle : après Marchand (1702) et Rameau (1706), voici la dernière grande ordonnance de danses françaises écrites à l‘ancienne manière de Chambonnières, Louis Couperin ou D’Anglebert. Des proportions imposantes sont atteintes ici, chaque pièce est riche d’audaces rares, développée jusqu’à un point de complexité unique et dans des dimensions inhabituelles, dans la grave et cassante tonalité de si mineur. Sans les détruire, Couperin élargit ici les limites d’un style qu’il a su pratiquer à la perfection, dont il parachève définitivement les possibles développements. Ce vaste huitième Ordre suffirait à nous démontrer que Couperin est, comme tous les plus grands musiciens, un grand architecte des sons. Et un grand tragédien, capable de suspendre notre souffle, même le temps d’une délicieuse « Gavotte » d’un goût tout marésien, ou d’un « Rondeau » gracieux, perchés entre deux abîmes _ capable ensuite de nous consoler par la seule pièce en nouveau style _ « La Morinète » _ de cette suite tellement monumentale et fière. »

    …

    Tout cela qui s’entend si bien, et à mille lieues du plus petit soupçon de didactisme (et de la moindre lourdeur), dans le jeu magnifique de souplesse et de vigueur de Frédérick Haas, en ce CD Alpha 136…

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    Pour le reste du programme annoncé,

    j’en demeurerai là,

    n’ayant déjà que bien trop « parlé »…

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    Je soulignerai seulement l’énergie _ formidable_ au service de la plus étonnante « justesse » qui soit, du CD « Dido & Aeneas » (CD Alpha 140), de Teodor Currentzis, à Novosibirsk, avec Simone Kermes, Deborah York, ainsi que Dimitris Tiliakos : s’inspirant, par un renouvellement de « génération » de l’impulsion « Alpha » d’un Vincent Dumestre…

    Un enregistrement véritablement enthousiasmant ! et justifiant mon annonce d’un « retour aux fondamentaux » de la musique _ ainsi, ici, que du Baroque musical !

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    Ainsi que la merveille, dans Louis Couperin (l’oncle, mort, lui en 1661 _ juste au moment de la « prise du pouvoir » (personnel) de Louis XIV, à la mort de son parrain Mazarin) ; ainsi que dans Johann-Jakob Froberger,

    du tout jeune et déjà tellement accompli Benjamin Alard (« Manuscrit Bauyn _ Louis Couperin, Luigi Rossi, Johann-Jakob Froberger et Girolamo Frescobaldi » CD Hortus 065)…

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    Titus Curiosus, ce 7 novembre 2008