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  • Aller à la rencontre, à Arbonne, à la Benoîterie, de l’œuvre si puissant et si émouvant sur l’essentiel, de Serge Labégorre, récemment disparu le 16 avril 2026, à l’âge de 94 ans…

    C’est un article mis en ligne par Sud-Ouest hier après-midi mardi 22 septembre, à 15h 49, intitulé « Arbonne : l’œuvre puissante de Serge Labégorre s’expose à la Benoîterie« , qui m’a fait immédiatement désirer me rendre à Arbonne à la rencontre de l’œuvre très puissant, en effet, de ce peintre décisif et majeur qu’est Serge Labégorre (Talence, 15 décembre 1931 – Bordeaux, 16 avril 2026)…

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    Je connais Serge Labégorre, libournais, depuis mon année de Terminale au Lycée de Libourne l’année scolaire 1963-64, car ma chère professeur de philosophie – cf notamment mon article « Réception hier du très émouvant « La Femme sans visage », recueil de contributions d’amis qu’elle a profondément marqués par son exceptionnelle humanité, à un hommage vibrant à Simone Gipouloux (1914 – 2024), rayonnante en son sourire libre et généreux… » en date du 7 juillet dernier  – , Simone Gipouloux, très amatrice d’arts, et amie proche de Serge Labégorre qu’elle encourageait dès cette époque libournaise, possédait en son salon, à Libourne, une très imposante toile de lui, qui a continué d’impressionner très fortement en sa jolie petite maison de l’avenue Georges Clémenceau à Talence, où j’allais de temps en temps lui rendre visite quand elle fut à la retraite…

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    Et la dernière fois que je l’ai vu, lui, Serge Labégorre, ce fut à la cérémonie des obsèques de Simone Gipouloux (Toulon, 25 mars 2014 – Talence, 14 février 2014), au temple de Talence, le 18 février 2014…

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    Mais, professeur – de philosophie – à mon tour au Lycée – devenu Lycée Max Linder – de Libourne, j’ai eu comme élève sa fille Sophie Labégorre (née à Pau le 14 avril 1963), qui a fondé, à Seignosse en 2014, l’importante et toujours très active Fondation Labégorre – cliquez sur l’onglet « œuvres disponibles« , et vous accèderez à un trésor éblouissant d’images de tableaux plus saisissants (!) les uns que les autres de Serge Labégorre : quel artiste !.. – , consacrée à la conservation et à la mise en valeur de l’œuvre – considérable et vraiment magnifique ! – de son père :

    écoutez ici cet entretien très détaillé – et passionnant – (de 75′) du mercredi 1er octobre 2025, avec Sophie Labégorre, ainsi que – mais oui ! – son père Serge en personne…

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    « La peinture n’est pas, n’a jamais été une imitation – mimesis – des apparences, mais la traduction par des formes et des couleurs de ce qui ne se voit pas, c’est à dire la tension irréductible – voilà – de l’homme vers ce qui le dépasse, son désir absolu – et sans limite et infini – qui le déchire – car il y du tragique, et intense, aussi dans ces élans si profonds – ; c’est ce désir habité d’éternité – à  la fois dans le temps et d’une autre dimension que le temps, comme en un radieux (et irradiant de lumière) moment de surplomb du temps… – qui est sa réalité. Et c’est bien ce déchirement et cette souffrance qui font la dignité – oui ! et absolument essentielle… – de l’homme, que j’aime approcher », a excellemment dit, avec l’humilité de son parcours d’artiste de toute une vie de recherche d’approche de cela, Serge Labégorre…

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    À suivre…

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    Ce mercredi 23 septembre 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour célébrer, et sur le fond, le premier anniversaire du décès de Michel Deguy (23 mai 1930 – 16 février 2022), une passionnante contribution, à méditer, de son ami Martin Rueff : « Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend »… Ou le legs de l’oeuvre qui demeure au présent.

    Afin de célébrer, et sur le fond _ des liens charnels et consubstantiels entre langue reçue et partagée, discours réalisé et parole vivante inventivement créée : lire là-dessus d’abord, comme basiquement, les linguistes, et tout particulièrement, bien sûr, Noam Chomsky, mais aussi l’admirable Paul Valéry dans la postérité desquels s’est inscrit et a œuvré de façon ultra-vivante et fécondissime notre Michel Deguy… _, le premier anniversaire du décès de Michel Deguy  le 16 février 2022,

    l’excellente revue En attendant Nadeau nous propose une passionnante et très dense superbe contribution, à méditer, de son ami _ et successeur à la direction de la revue PO&SIE _ Martin Rueff :

    « Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend« …

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    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend

    La disparition de Michel Deguy (1930-2022) nous a marqués, comme en a témoigné Tiphaine Samoyault _ en son hommage magnifique « Michel Deguy (1930 – 2022)«   du 21 février 2022. Un an après, Martin Rueff, qui dirige aujourd’hui sa revue Po&sie, réfléchit, à partir de cette absence et de sa pensée, notre présent, la place et le rôle du poème, comme des leçons continuées _ voilà ! _ avec vigueur.

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    Il y a un an, le 16 février, que le poète et philosophe Michel Deguy est mort, un an que beaucoup d’entre nous, penchées et penchés sur le journal, s’interrogent ce qu’il aurait dit, pensé. Quelles auraient été ses _ vivantes et vives, et intensément vivifiantes _ colères, ses inquiétudes et ses passions ? La guerre en Ukraine, le tremblement de terre en Turquie et en Syrie, la situation politique européenne et mondiale si peu orientée vers la recherche d’une société juste et digne, mais surtout les preuves du géocide continué (terme qu’il inventa pour dire l’assassinat perpétré de notre terre), auraient bouleversé ce témoin engagé _ voilà ! _ et auraient inspiré le poète si on peut encore user d’un mot qui signifie que ces événements l’auraient traversé en pensée de mots _ oui : puisque penser procède de la langue et de ses mots reçus et pouvant inspirer ; et quelques uns d’entre ces mots, parfois, forgés même, comme néologismes assumés, par le locuteur… Or, comme la poésie, selon son expression, « fait des propositions » (au double sens, logique et érotique, de la formule), et comme la poétique les fait rentrer _ en les proposant à lire, parler, et penser _dans le débat _ voilà ! _, il est urgent de rappeler quelques-unes des exigences qu’il nous lègue _ oui, voilà ! _ à travers ses livres de poèmes – une trentaine, depuis Les meurtrières (1959) – et ses essais, dont un titre rassemble l’élan : La raison poétique (2000) _ et très bientôt, début juin, aux Éditions du Canoë, Ut musica, ut poïesis, un ultime entretien avec Bénédicte Gorrillot.

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    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend, par Martin Rueff

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    À quoi reconnaît-on le langage _ singulier, spécifique _ du poème ? C’est dans la réponse à cette question que se trouve la première leçon _ à méditer _ de Deguy. Le poème est en lutte intime contre toute forme de littéralisme _ qui enferme et veut clore le sens. Soit le syllogisme didactique suivant. L’époque est au littéralisme, or le poème refuse tout littéralisme, donc l’époque se trouve face à une alternative dont elle sort toujours vainqueure autoproclamée : ou bien elle rejette le poème (elle le marginalise, le réduit _ voilà _ tout en déplorant sa disparition), ou bien elle l’accepte en le dissolvant dans la littéralité (stratégie de la récupération). Examinons rapidement ce syllogisme.

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    a) Il y a aujourd’hui trois formes de littéralisme : on les croit ennemies. Elles se retrouvent dans ce qu’elles nient. Le littéralisme économique (le réel à la lettre, c’est la finance ; la condamnation de ce littéralisme est convaincante : pensée unique, realpolitik, dictature des marchés _ à sens unique : TINA, There Is No Alternative) ; le littéralisme religieux (il a pour nom fondamentalisme ; il y a plusieurs fondamentalismes) ; le littéralisme des corps (celui de la biologisation des identités sexuelles : qu’il s’agisse de les revendiquer ou de les diluer ; on veut que le corps soit, non une interprétation, mais un donné à changer littéralement plutôt qu’à comprendre : le corps de la lettre devient le modèle du corps à la lettre) _ oui, oui, oui. Que l’on relise un peu Freud…

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    b) Or le poème défait le littéralisme même quand il défend la lettre : il est de l’ordre du comme, de la commaison _ cf La commaison, paru à L’Extrême Contemporain le 3 mars 2022 _, de la comparaison. C’est la thèse la plus durable _ en effet… _ de Deguy, comme l’atteste le très actuel Court traité de poétique surtitré La poésie n’est pas seule (1987) : le poème fait entrer et la langue dans la sensibilité _ oui _ et l’imaginaire dans la langue _ qu’il ouvre et prolonge superbement. Il invente les formes de l’autre langue _ celle du poème et du poète _ dans la langue du même _ la langue d’abord reçue et partagée, qui s’agrandit par là. Il est liberté _ imageante ; j’ai personnellement formé ce mot, « imageance« , à partir des analyses de mon amie Marie-José Mondzain… _ de la langue quand la rhétorique (fût-elle celle des discours émancipateurs) rebat _ et referme dans la platitude de la stricte répétition (cf les affreux et si tristes « éléments de langage«  des sinistres godillots playmobils si peu cérébrés…), même si, grâce au jeu qu’offre toute syntaxe tant soit peu maîtrisée, nous inventons toujours (ou du moins le pouvons, le pourrions) un peu chacune de nos phrases, en dépit des paresseux clichés véhiculés jusqu’à plus soif par la bienpensance supposée et de fait imposée des médias… _ les oreilles du langage _ jusqu’à plus soif. Le roman n’est-il pas capable de cette même liberté ? C’est évident et il ne cesse de faire ses preuves. Mais si le roman du XIXe siècle avait obligé le poème à se libérer de la rhétorique de la poésie, il est temps désormais d’admettre que le poème pourrait permettre au roman d’échapper à sa propre rhétorique _ répétitive, refermée, enfermante. Est-il étonnant qu’on puisse voir aujourd’hui fleurir des romans écrits en vers ?

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    c) Le rejet du poème peut prendre des formes plus ou moins brutales (de son éviction par l’économie de marché _ éditoriale déjà et d’abord : la poésie se vend-elle bien ? permet-elle de gonfler suffisamment les chiffres de vente des librairies ?.. _, à la forme apéritive sociale du « vous reprendrez bien un petit poème » – dans le bus, sur tweet, etc.) pittoresque. Les formes de sa littéralisation sont aussi nombreuses qu’insupportables – qu’il s’agisse d’adhérer aux images du poète (éculées toutes et à réinventer toutes comme formes-phrases plus que comme formes de vie) ou de récupérer la poésie en la faisant rentrer dans le moule. Deguy avait inventé un terme pour décrire la manière dont le capitalisme avancé se saisit des identités pour les retourner contre elles : le culturel _ prêt au cliché, prêt-à-porter, prêt à penser : par paresse d’abord, puis très vite conformisme moutonnier (et bien vite agressif)… Or le culturel, c’est l’époque du capitalisme qui a fait passer le même au cœur des différences vécues.  Le poète plus vrai que nature n’a jamais existé – pas plus que le « yaourt à l’ancienne ». On veut faire du poète une icône, on s’accroche à des vies de poètes, on liquide la poésie _ en la vidant de la vie libre et toujours un peu sauvage et aventureuse de son imageance giboyeuse. La poésie continue _ voilà. Elle en a vu d’autres.
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    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend, par Martin Rueff

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    Une deuxième leçon consiste alors en ceci : la poésie doit rester l’art _ avec sa part de goût et de saveur de l’inventivité et sa joie de la découverte… _ du langage. Comme art, elle tend à l’œuvre _ qui accède, alors, à une durée autre et autonome _ (et non à la pratique qu’elle n’exclut pas mais accueille comme de surcroît) ; comme art du langage, elle se meut dans le logos qu’elle meut _ transforme un peu, au moins à la lisière, à sa façon _ et émeut _ surtout, en effet ; et élève, et transporte. Le langage est le théâtre _ scénique, opératique _ de ses opérations et rien de ce qui est langagier ne lui est étranger. Elle reste accueillante et appelle à ses propres résistances et transformations, mais elle défend la loquacité _ orale _, notre capacité de parler et notre liberté _ ouverte et inventive d’inouï _ d’expression. Si les poètes sont assassinés, ce n’est pas en raison de leur mode de vie ; c’est à cause de leur puissance _ formidable _de formulation. C’est parce qu’ils ouvrent la bouche et articulent la langue de manière inouïe et poignante _ voilà, voilà.

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    Nous ne savons _ forcément _ pas ce que nous devons attendre de _ la puissance d’improvisation dynamique (et qui peut être même dynamiteuse) de _ la poésie. Cette leçon, la troisième, est d’espoir. Une lecture paresseuse de Benjamin voudrait que la prose soit la sobriété du poème et son avenir. C’est une vieille rengaine de matrice hégélienne. Fin du poème comme fin de l’art ? C’est en poème qu’il faut répondre à la fin du poème. Trois anciens noms du poème servent à indiquer des issues pratiquées aujourd’hui (la lectrice et le lecteur s’amuseront à coller des noms propres comme dans un exercice à trous). L’hymne, ou le poème continué d’avant la fin du poème. L’hymne se maintient contre la fin du poème. Il assure la grandeur _ de célébration, cérémoniale et exaltante _ du ton, la hauteur de la poésie, sa prodigalité _ joyeuse _ spacieuse. L’élégie s’inscrit comme le poème _ d’humilité ressentie et assumée _ de l’impossibilité du poème. Poésie comme haine ou comme déception de la poésie, exilée, raréfiée rendue « impossible ». Le poème réflexif ou critique. Il prend en compte le diagnostic de l’époque, mais il refuse la thérapie. Pourquoi donc l’idée de poème ne passerait-elle pas par le poème ? Le poème se fera porteur d’opération critique sur la fin du poème : il prendra en charge les opérations de la pensée sous une forme poétique. Ou, pour le dire avec Mallarmé, la poésie est comme le sonnet : elle se passe de son explicitation en prose puisqu’elle se réfléchit elle-même _ voilà : en elle-même et par elle-même, consubstantiellement _ de toutes les façons. Deguy aura pratiqué l’hymne et l’élégie en les croisant dans le poème critique _ et philosophique par là _ pour voir s’échanger leurs prérogatives. Il aura donné à la poésie française une des poésies critiques les plus intenses de la seconde moitié du vingtième siècle. On le rapprocherait volontiers (avec toutes les précautions d’usage) de deux autres poètes critiques de l’Europe de l’après-guerre : l’Italien Franco Fortini (Florence, 10 septembre 1917 – Milan, 28 novembre 1994) et l’Allemand Hans Magnus Enzensberger (Kaubeuren, 11 novembre 1929 – Munich, 24 novembre 2022).

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    La quatrième leçon que nous lègue sa réflexion est que si la poésie est au cœur de ce que nous traversons et de ce qui nous traverse, c’est que le géocide _ lui-même, qui advient _ exige que nous prenions le langage _ en la pluralité élargie de ses usages et registres, au-delà des idiomes scientifiques, technologiques, ou économiques dominants… _ au sérieux. Deguy a consacré trois livres à ce problème : La fin dans le monde (2009) ; Écologiques (2012) ; L’envergure des comparses. Écologie et poétique (2017). Prendre le langage au sérieux ? Nulle grandiloquence ici : la poésie ne sauvera pas le monde, et si jamais elle permettait « d’habiter poétiquement le monde », ce ne serait qu’au prix d’un travail continu sur ce cliché qui maltraite Hölderlin en galvaudant son mot d’ordre. Ce que Deguy nous rappelle (et d’autres poètes avec lui), c’est que la poésie entretient un rapport d’essence scellé par le langage avec notre compréhension _ même, et c’est forcément essentiel ! _ du monde (milieu ? environnement ? nature ? terre ?) _ à toujours davantage creuser, élargir, vraiment pleinement penser.

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    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend, par Martin Rueff

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    Ce rapport s’énonce de la manière suivante : la poésie éprouve le langage comme l’expérience du monde en tant qu’il va disparaître _ fuir, échapper, être manqué, perdu, détruit par notre inattention et absence d’égard, puis oubli… « Le monde va finir » ? L’émotion _ vive, touchante _ qui naît du langage poétique n’est pas liée à un contenu particulier (le poème fait flèche de tous les bois de l’affect) mais à sa forme qui affecte autant ses énoncés (ce qu’il dit) que son énonciation (comment il prend en charge _ voilà, en la chair même de son chant _ ce qu’il dit). L’émotion qui naît du poème est spécifique _ oui, et il faut apprendre à bien l’accueillir _ : elle est liée à l’appréhension du temps qui passe _ oui : ce temps qui fait la pulsation même de nos vies _ au sein même de l’appréhension _ plus ou moins perspicace et attentive, juste _ des phénomènes. Si les hommes voient le sol de la terre se dérober sous leurs pieds (cette formule devenant aujourd’hui littérale), et si les hommes regardent la terre avec le langage (la formule est du poète Jean-Patrice Courtois commentant Deguy), alors il n’est pas étonnant qu’ils se tournent vers le langage qui se rapporte au monde « en le portant disparaissant » _ en sa coulée même. Le poème porte le monde – il le rend présent _ voilà _, il le fait passer, le translate, le reconduit, mais aussi le sauve, le repêche, le rappelle, le restitue _ oui, il est ainsi réellement opérant, à l’inverse d’aveuglant. S’il le portait « apparaissant », le poème serait hymne à la célébration de sa présence : c’est dans le poème que le monde pourrait « rejaillir vivant » _ une fête ! S’il le portait « disparu », le poème serait élégie _ déploration _ pour un monde défunt. Or le poème critique ne porte ni « apparaissant », ni « disparu », mais « disparaissant » _ dans la difficulté de la recherche de saisie de la justesse de son penser sensible et de ses conditions elles-mêmes… _ : la modalité même de la constitution du monde lyrique est précisément celle d’un « porter disparaissant » – d’un faire apparaître dans la disparition en acte _ ne serait-ce que parce que toute phrase entamée va finir et finit. En portant le monde, il en garantit la phénoménalisation _ voilà _, en le portant « disparaissant », il assure et la présence et son retrait _ concomitamment _, et le phénomène et sa défection – il le fait défaillir dans un frémissement de langage _ ou « admirable tremblement du temps » presque saisi, Kairos aidant, en son passage... Il le décontenance.

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    Parce qu’il dit la sortie de route et la perte des repères, « désarroi » est un beau mot. Et puisque desarreier a existé, nous pourrions, toutes et tous, nous dire désarroyés. Plus que jamais ? Le sentiment d’être arrachés à l’histoire est historique et à des millénarismes sans science ont succédé les catastrophismes éclairés d’aujourd’hui. Il était inévitable sans doute qu’une telle situation fît lever des prières et, avec elles, de nouvelles spiritualités. Que ces dernières entraînassent un désir de poésie était sans doute prévisible. Mais le désir de poésie ne fait pas le poète _ certes _ et les poètes ne seront _ en effet _ ni les saints ni les gourous de demain. Ils regardent ailleurs et devant eux. On ne leur fera pas dire la messe. On espérera leurs poèmes inouïs. Quand les mots viennent à manquer, il n’est ni facile ni inutile de se tourner vers celles et ceux qui font de ce manque une force et qui tentent _ en toute humilité _ d’éviter les effets de manche et le retour _ très illusoirement _ confortable des rhétoriques les plus plates _ soit mercenaires et cyniques, soit achetées et prisonnières. Les poètes font preuve d’une opiniâtreté bizarre _ en effet. Une vieille comparaison rapproche le mot de la monnaie et du jeton. Le poète ne veut pas qu’on se refile les vieux jetons de la fausse monnaie. Il veut remonétiser _ oui _ le langage. Qu’il y échoue n’est ni signe de son échec ni synonyme de sa grandeur. Deguy aura essayé _ voilà : à la Montaigne _ pendant près de soixante-dix ans. Sa vigueur est de rigueur. Et l’inverse n’est pas moins vrai.

     

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    Un hommage ô combien mérité à ce que nous a définitivement laissé (à revenir méditer, en son œuvre qui est là) Michel Deguy.

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    Et en apostille un peu plus personnel,

    et sans revenir ici aux divers articles que j’ai consacrés à Michel Deguy lui-même,

    ni à l’entretien si précieux _ et tellement exemplaire de la vie frémissante de son si inventif penser en langue ! _ que j’ai eu avec lui à la Station Ausone le 9 mars 2017, à propos de son « La Vie subite » _ et aussi « Noir, impair et manque« … _, dont voici un lien au podcast, afin de percevoir aussi et encore le grain même de sa voix et les rythmes de son souffle, présents toujours, et toujours audibles, en le verbe et de sa poésie et de tout ce qu’il a écrit : en l’œuvre de lui qui nous demeure à lire, pour converser encore avec lui…

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    je me permets simplement de renvoyer ici à plusieurs des articles de ce blog « En cherchant bien« , signés Titus Curiosus, liant de près le nom de Martin Rueff à celui de Michel Deguy :

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    _ le 12 décembre 2009 : « « 

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    _ le 23 décembre  2009 : « « 

    repris le 13 mai 2010 : « « 

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    _ le 18 février 2022 : « « 

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    _ et tout récemment le 2 février 2023 : « « 

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    Ce mercredi 22 mars 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le monumental travail d’Elizabeth Schoonmaker Auld, en son édition-traduction (en anglais) des Lettres de guerre de Lucien et Louise Durosoir : « Ma Chère Maman, mon Cher Enfant _ The Letters of Lucien and Louise Durosoir 1914 – 1919 », aux Editions Blackwater Press _ disponibles en France…

    C’est un considérable extraordinaire monument à Lucien et Louise Durosoir _ à leurs personnes mêmes, je veux dire _ que vient de réaliser Elizabeth Schoonmaker Auld,

    « Biz » ,

    avec ce monumental travail de lecture, choix éditorial, ainsi que de traduction en anglais _ à destination d’abord d’un lectorat anglophone ; mais plus large évidemment aussi… _,
    aboutissant à ce merveilleux livre de 544 pages « Mon Cher Enfant, ma Chère Maman, The Letters of Lucien et Louise Durosoir 1914 – 1919 » (Blackwater Press).
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    Qui vient constituer un extraordinaire apport (de témoignage profond) à qui s’intéresse au vécu des Poilus de la Grande Guerre, ici à travers les deux sensibilités hautement cultivées de Lucien et Louise Durosoir ;
    et au-delà donc de ce qui peut intéresser déjà des musicologues attachés à l’œuvre musical si singulier de Lucien Durosoir compositeur (dont le travail de composition va de 1919 à 1950),
    et aussi, plus largement, des mélomanes amoureux de musique profonde, juste et vraie, comme celle de Lucien Durosoir…
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    J’en ai profité pour relire mes deux contributions aux Actes du Colloque « Lucien Durosoir, un compositeur moderne né romantique » du 19 février 2011 au Palazetto Bru-Zane à Venise  ;
    et suis assez surpris de ne pas en avoir honte, ni en éprouver de regrets, comme je m’y attendais _ mais ma position est forcément très partiale…
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    Exactement comme ce que je viens d’éprouver _ ni honte, ni regret _ à la relecture de mon texte perdu et retrouvé (en novembre 2022) de janvier 2006 « Lire ‘Liquidation’ d’Imre Kertész : ce qui dure d’Auschwitz » …
    Bien sûr, mon écriture n’y est pas simple, mais je m’y reconnais tout entier ;
    et surtout cette écriture me semble respecter le plus justement possible l’idiosyncrasie des auteurs dont je m’essaie à présenter-élucider les œuvres en la singularité de leur puissante voire sublime imageance.
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    Le temps n’est pas passé, ici ; rien n’a vraiment vieilli.
    Le temps nous est bien une richesse reçue avec la vie, et dont il nous faut, chacun, essayer de saisir quelque chose de l’ordre, oui, de l’éternité
    _ pour reprendre l’articulation, éminemment pratique, sensitive, voire expérimentale, que leur donne la pensée géniale d’un Spinoza…
    Et que figure excellemment le malicieux petit dieu Kairos, généreux mais tranchant, du fait de l’absolument irrattrapable de l’irréversibilité du temps passant…
    Car c’est cela avoir à apprendre à vivre sa vie passagère, et en cultiver les vraies richesses…
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    Et c’est aussi pour ces raisons-là que, au delà de sa si belle œuvre musicale qui nous touche si intensément _ cf mon article du 4 juillet 2008 « «  à propos du CD Alpha 125 des sublimissimes « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir par le Quatuor Diotima… _,
    c’est la personnalité même, extraordinaire, de Lucien Durosoir (1878 – 1955) que j’admire et apprécie-aime du plus près, en sa fondamentale humilité-discrétion, et vérité exigeante aussi et surtout.
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    Voilà,
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    Francis
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    Ce lundi 12 décembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • Le fantastique « viatique inespéré » d’écrire, ou le legs inespéré d’Alice Carisio : « pour franchir les abymes et renaître des incendies » ; ou la poursuite (« pour continuer ce qui est fini » : « ce qui est fini continue dis-je »… ) des conversations continuées avec ses morts (et quelques vivants) d’Hélène Cixous, et parce que « le temps, c’est surtout la vérité du temps », en un assez désopilant, au moins par endroits, « MDEILMM _ Parole de taupe »…

    Venant de relire les 170 pages

    _ comme toujours assez cryptées, mais c’est un jeu du Livre, non seulement, et pas du tout d’abord, avec ses lecteurs, mais d’abord et très fondamentalement avec celle qui accepte, en ses cahiers, de totalement se livrer (= se Livrer…), encore, et toujours (cf là-dessus le bel article très lucide « Ecrire infiniment » de Marie Etienne, paru le 17 novembre 2021 dans En attendant Nadeau, à propos du précédent « Rêvoir » dont « MDEILMM _ Parole de taupe«  est simplement, et très évidemment, la continuation, la poursuite, une suite…), et à nouveau, opus après opus, à l’acte infiniment toujours surprenant d’écrire, avec la gourmandise goulue, à la fois terrorisée mais plus encore ultra-jouissive, de découvertes rétrospectives à-venir merveilleuses et magnifiques (« une Grâce !« , quand et si elle survient ; mais, de fait, cela advient !..) qui, en dépit du puissant effaceur Léthé viennent presque souvent, et toujours, forcément assez subrepticement, avec du temps (à y consacrer et s’y consacrer soi-même) et  surtout de la fulgurance, s’y livrer en ces pages… _

    du tout récent nouvel opus d’Hélène Cixous, « MDEILMM _ Parole de taupe« ,

    mon impression de désopilance de cet opus,

    au moins en maints passages _ par exemple celui, absolument délicieux autant que torrentiel, des irrésistibles « choux à la crème » de la cousine d’Hélène, « Ma Cousine« , l’ambassadrice du salvateur viatique, le 29 décembre 2020, aux pages 74 à 79 ;  ou, par exemple encore, celui, bien plus bref, des pets devenus, pour l’opéra, « à la violette », sur les très avisés conseils de « Monsieur Emile« , le frère en apothicairerie de la maîtresse des tables tournantes du 4ème étage du 54 rue Philippe, à Oran, la demoiselle Alice Carisio, la « médium-écrivain« , à l’orthographe plus qu’incertaine, à la page 162…  _

    se confirme et m’enchante…

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    Et pour confirmation de mon intuition de lecture-relecture de ce « MDEILMM _ Parole de taupe » de maintenant,

    je me permets de reproduire ici et en entier _ avec une ou deux farcissures de commentaire miennes, en forme de dialogue poursuivi… _ ce bel article lucide d’il y a un an de Marie Etienne à propos du précédent « Rêvoir » d’Hélène Cixous :

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    Écrire infiniment

    Rêvoir : rêv(e)oir, revoir, ré(ser)voir. Comme toujours, avec Hélène Cixous, on est à la frontière des mots, ce qui fait qu’ils communiquent. Comme des vases surréalistes, ils entretiennent des relations d’êtres parlants, vivants, ils échangent leurs pouvoirs, ils sont puissants et agissants sur la réalité.


    Hélène Cixous, Rêvoir. Gallimard, 194 p., 17 €

    Hélène Cixous, Le livre de Promethea. Nouvelle édition augmentée d’une préface, d’une interview et d’un dessin d’Adel Abdessemed. Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 272 p., 11 €


     

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    Tenons-le-nous pour dit, Hélène Cixous n’a pas fini, bien qu’elle écrive infiniment, de nous mener dans son bateau, vers des rives qu’on savait exister mais qu’on ne voyait pas aussi clairement qu’elle.

    Les moments de la vie ne sont pas séparés, le temps n’existe pas

    _ car « le temps, c’est surtout la vérité du temps« , qui advient, cette vérité du temps-là, dans l’expérience absolument ouverte de l’écrire, comme l’indique magnifiquement Hélène Cixous à la page 58 de « MDEILMM _ Parole de taupe«  ; poursuivant, en l’élan même de la page, sur sa lancée très lucidement inspirée :  »Toute ma vie est au présent, ma mémoire est une armoire immense pleine de morts et d’éternités de mon vivant, nous sommes naturellement anachroniques et tout aura toujours été écrit dans le présent de mes cahiers. J’écris depuis que je suis. Mes cahiers sont les barques dont on s’est toujours aidés pour franchir le Léthé. On ne dira jamais assez à quel point le papier _ ainsi que l’encre ; cf ce qu’en ont dit nos très chers Montaigne, puis Proust... _, ce matériau si léger, est solide. C’est, comme l’écriture, du rien très puissant. J’écris, c’est-à-dire je monte à bord d’un cahier pour franchir les abymes et renaître des incendies« , toujours en ce puissant « MDEILMM _ Parole de taupe« … _,

    du moins tel qu’on l’entend, qu’on le conçoit par habitude. « Il n’est pas impossible d’exister sans temps. » Les morts et les vivants continuent à se voir et même à se rêvoir, dans ce pays juste à côté, qui flotte fortement quand on le croit possible et qu’on a des antennes, un ascenseur particulier pour y descendre ou y monter. « L’amour garde en vie les morts, à condition bien entendu que l’amour soit de bonne qualité – surtout les chats. »

    Ainsi, tout continue

    _ voilà ! « Ce qui est fini est fini dit ma mère, ce qui est fini continue-dis-je. J’écris pour continuer« , écrit Hélène Cixous en cette même page 58 de « MDEILMM _ Parole de taupe« … _,

    nous y sommes habitués chez Cixous, mais cette fois _ et c’est aussi le cas, bien sûr, dans l’opus qui va suivre… _ la mort, ou son idée, se fait pressante, la maladie prend de la place, elle perturbe et le corps et l’esprit et le monde. La peur s’installe. Hélène s’échappe, le plus souvent dans le passé ou le futur, elle est prise de bougeotte, elle est Dame-en-partance, elle est tragique et drôle, follement drôle ! _ avec désopilance même ! Elle donnerait du courage au plus rouillé, au plus trouillé, dirait Ève, sa mère, qui l’amène en voyage, elle est l’incartade même, dépourvue et touchante : « je pris pour tout bien ma robe de chambre en lainage écossais, une vraie maison, un lit de camp, un berceau pour les chats, une peau de mère pour mon corps fatigué

    …

    _ cf ce qu’en « MDEILMM _ Parole de taupe« , aux pages 63- 64, vient énoncer, et c’est là même le tournant absolument décisif à mes yeux de ce nouveau livre Hélène Cixous : « Ce jour-là _ le 29 décembre 2020 _ « le messager du destin c’est ma cousine. (…) Et comme si elle était obscurément avertie de cette mission inimaginable, elle s’était spontanément costumée et ornée d’une coiffure d’ambassadeur nommé pour remettre à un.e destinataire à l’essor menacé par la fatigue _ nous y revoilà à ce qu’il faut donc surmonter ! _ la faiblesse, la baisse de la vitalité, un viatique inespéré » : une expression bien sûr capitale !.. ;

    venant commenter ces mots en effet tout à fait décisifs pour l’économie de ce nouvel opus, de la page 63 : « L’événement de cette année _ 2020 _ c’est l’arrivée de l’Avis, et par suite le mystère de la vie de l’Avis, une vie de taupe. On aura donc vécu plus de soixante-dix ans

    _ soixante-douze ans précisément, entre le 12 février 1948 de la mort de son père, Georges-Jonas Cixous, décédé à Alger le 12 février 1948, et le mercredi 29 décembre 2020 de la réception, via la cousine

    (« Quand ma Cousine est passée, ce n’était pas prévu, ni par elle, ni par moi. Elle habite dans la rue voisine, elle remémore sur la même place que moi, c’est une dame, elle porte un long vêtement flottant de coulcousin Saul, eur gris soie... (…) Et je me suis retrouvée avec elle, la ne dame, dans les jardins d’Oran autour d’une table tournante, une de ces tables qui la suivent partout, depuis notre premier étage. Comme d’habitude elle apporte un carton : un carton de pâtisseries pour pâtisser la table et la faire parler. Elle le jette sur la table, elle me regarde en clignant des yeux et elle dit : tu as encore maigri. Elle a les cheveux longs en soie blanche, longs, longs, qu’elle met depuis quatre-vingts ans, c’est comme si elle me regardait dans mes cheveux très courts, de toute la longueur de ses cheveux, et je sautille. (…) La Cousine mange des gâteaux. Ils sont là. Des petites mamelles à la crème. Elle ne peut pas les laisser. Elle met les petits animaux dans sa bouche. Il y a une faim à tout. L’envie d’écrire me saisit. Je ressens ça comme une faim séductrice« , pages 74-75),

    et via, surtout, la découverte décisive et probablement déclencheuse de l’écriture de ce nouvel opus qu’est « MDEILMM _ Parole de taupe« , de cet Avis de décès (paru en février 1948 dans le journal Alger républicain), et découpé, puis précieusement conservé par le cousin Saul : « c’est mon cousin Saul, le nain, le descendant inconnu de la grande nation des nains gardiens, l’archiviste demeuré, qui a découpé le petit scarabée de Journal _ avis de décès reproduit tel quel, photocopié qu’il est, à la page 65 _ et l’a conservé, pour une durée perpétuelle, dans l’ambre poussiéreux de ses vieux cartons, parmi les avis de naissances, morts, et divers événementsgénéalogiques. Il avait donc soigneusement découpé le sphinx tête de mort, taillé, rogné, réduit à l’absolu l’événement ainsi sublimé : a eu lieu, sans date, sans lieu, reste le choeur Orant : «  »mort ! mort ! Ça alors ! « , lit-on page 66… _ ;

    …

    « L’événement de cette année _ 2020 ; je reprends donc ici ce qui constitue le tournant absolument majeur de la construction de « MDEILMM _ Parole de taupe« … _ c’est l’arrivée de l’Avis, et par suite le mystère de la vie _ souterraine, taupesque… _ de l’Avis _ l’avis de décès du docteur Georges Cixous, le père d’Hélène _, une vie de taupe. On aura donc vécu plus de soixante-dix ans sur la terre _ soixante-douze ans précisément, entre le 12 février 1948 de la mort de son père, Georges-Jonas Cixous, décédé à Alger le 12 février 1948, et le mercredi 29 décembre 2020 de la réception, j’y insiste… _, allant et venant, croissant et diminuant, déjà les enfants de nos enfants nous oublient nous ont oubliés au loin du temps, cependant foulant sous nos pas cette vie si cachée sous l’immortelle terre, cependant elle fouit, elle aura foui et foui, et c’est le mercredi 29 décembre 2020, que la taupe fait surface comme au terme d’un Voyage dans le Ventre de la Terre« , lit-on page 63… Fin ici de cette longue incise mienne sur le « viatique inespéré«  qui permet de retrouver et reprendre pleinement l’élan vital de « l’essor menacé par la fatigue la faiblesse, la baisse de la vitalité«  de la page 64 du tout nouveau « MDEILMM _ Parole de taupe« … _,

    …

    une peau de mère pour mon corps fatigué, une barque si nécessaire […], ma mère déjà au volant, déjà roulant, je me jetai comme un ange retardataire ».

    La faucheuse n’a qu’à bien se tenir. Car niée, elle vacille. « Ça ne me gêne pas d’être morte », dit la mère. Quelle gifle ! Quelle assurance, et quelle dénégation assourdissante ! Le monde est à l’envers, ce qu’on croit vrai est faux, les certitudes s’écroulent : « Nous roulons volons vers l’endroit où l’aube dure six mois et le crépuscule six mois, où l’aube crépuscule l’aube et l’hiver est l’été où le soleil se couche en se levant ».

    Hélène invente et réinvente, dans la voiture d’antan, son Phaéton à elle, Hélène chante en écrivant : « Les chats mènent / Je les conduis / Les chats viennent / Je suis la souris ». La chatte Haya réveille Hélène, c’est avant l’aube, elle veut sortir, la chatte Haya est si pressée qu’elle secouerait un mort, elle appelle à la vie : « je suis la preuve éblouissante, je suis la vitesse même de la vie, le oui qui va et revient ».

    Rêvoir et Le livre de Promethea, d'Hélène Cixous : écrire infiniment

    De même que l’autrice efface les frontières entre les temps, les lieux de vie, elle revient sur des thèmes évoqués ou traités lors des précédents livres. Dans le fragment « Albertinage », l’Albertine de Proust (longuement étudiée au long du séminaire paru l’année dernière, titré Lettres de fuite) devient une souris capturée par ses chattes dans le jardin de la maison. L’épisode raconté comme un combat d’amour est tendu et sanglant, c’est Tancrède et Clorinde, menés par le « désir qui seul nous fait sentir la beauté et le besoin de l’existence ».

    « Les chats s’affairaient comme des laboureurs autour des plis d’un grand parasol gisant sur le parquet et qui représentait un grand voilier échoué. Allant, venant, fouillant, le grand vaisseau renversé sur le flanc, ni vivant, ni mort, désactivé. C’est dans ce monde aux nombreux replis intestins qu’Albertine était réfugiée. » À quoi survit, non Albertine, qui s’est « rendue à la mort comme Cléopâtre. En pleine vigueur » (l’incident domestique est renvoyé au mythe), mais la méditation : « Ce qui fait le charme de l’amour, c’est le désir comme condamné à l’échec, la promesse de la perte au cœur même de la possession, le refus dans le refuge. » Cette dernière formule fait le charme du livre, en est le condensé, ou si l’on veut le cœur.

    La narratrice est libre, d’aller, venir, chanter, pleurer. Et condamnée. « On ne peut pas arrêter d’être une souris. » Elle recherche et refuse à la fois le refuge, cette immobilité qui ressemble à la mort, où « la réalité reprend son noir ». À ce jeu des chattes et de la souris, « la mémoire est une chatte, elle ne pense qu’à jouer », elle échappe en rêvant, en sautant vivement dans les trains en partance, tous les trains qui sont rêves, espérant se soustraire « au cauchemar qui occupe le monde prétendument réel comme une armée de bourreaux déments ».

    Il lui reste à écrire Le Livre étincelant, le seul grand désiré, pour enfin oublier, puisqu’on oublie ce qu’on écrit, puisque le livre est le garant, est le gardien des souvenirs, est le libérateur du grand poids du passé.

    Mais attention, pas de regret : « Une fois tout oublié, reste l’inoubliable », qu’elle écrira quoi qu’il en coûte : « Si brûlants soient-ils, les déserts glacent ». D’ailleurs, ses phrases n’ont pas de fin, ses phrases n’ont pas de point final, elles s’interrompent, pour rebondir de l’une à l’autre, se nourrir l’une de l’autre et entrevoir, de cette manière, très loin, un paysage, ou un rivage, ou un visage. « Malgré tout j’écrirai. »

    Dans sa préface au Livre de Promethea publié en 1983, qu’accompagnent aujourd’hui un dessin d’Adel Abdessemed, un fac-similé du manuscrit, une « Interview scénarisée » avec Margot Gallimard (laquelle dirige désormais la collection « L’Imaginaire » où le texte reparait), l’écrire-sans-fin est déjà là.

    En fait, de même qu’Hélène Cixous ne veut pas finir d’écrire, sinon lors de son dernier souffle, le dernier de l’histoire, la sienne et celle du monde, on a le sentiment qu’elle commence constamment à le faire. Que le commencement n’a pas de fin. Que le commencement n’existe pas. L’écriture s’inscrirait, à l’entendre, à la lire, dans une trajectoire, un mouvement en soi, intemporel, comme une course de soleil, dans un présent inamovible. « Promethea ? Elle fait ses courses dans les planètes. »

    De même qu’elle peine, en 2021, à introduire la réédition de Promethea : « Autant essayer de passer la bride à un torrent » ; « Il vaut mieux le laisser rougeoyer à l’horizon », elle peine à en introduire, en 1983, la première édition. « Soit. Je vais essayer de faire l’introduction. Puisque personne n’a envie de me remplacer pour cette tâche. »

    Introduire ne lui convient pas, puisqu’elle ne fait que continuer. Et puis, refaire paraître Le livre de Promethea ? « C’est déjà toute une affaire que de le convaincre de se laisser republier et accepter d’être signé. » Le livre lui a échappé, il mène sa vie tout seul. « Est-ce même un livre ? Ce sont les traces étincelantes d’un animal. » Identique à celui qu’a dessiné pour elle Adel Abdessemed, un cheval bondissant au crayon noir sur papier blanc ?

    Les livres, une fois nés, se sont détachés d’elle, qui au présent a trop à faire pour s’en préoccuper, pour les porter encore sur les fonts baptismaux, tout simplement pour les relire. Elle doit garder son innocence de nouvelle spectatrice, découvrir « son propre être en poussant des exclamations galiléennes », continuer à croire « à la possibilité d’une espèce qui sait garder sa sauvagerie lumineuse jusqu’au cœur noir de la culture ».

    Nous, lecteurs, ne sommes pas obligés de la suivre, de nous montrer indifférents comme elle, nous pouvons circuler dans ses œuvres, sans prendre garde aux dates de leur fabrication, en savourant les ressemblances, les avancées, les distorsions. Heureux d’entrer dans sa « mémoire accidentée », la « mémoire adoptive » contre laquelle elle lutte : « Je voudrais me laver la mémoire dans l’oubli ». Chose que seule permet l’écriture.

    « Et ensuite ? Ensuite c’est du maintenant à maintenant. » Hélène se ressemble et cependant elle ne cesse de nous surprendre. Parce qu’elle se tient sur le bord de la vie, à croire qu’elle peut mourir d’une minute à l’autre, et aussitôt après parce qu’elle crie Alléluia : « Nous n’en finissons pas de visiter la vie ». Nous n’en finissons pas de visiter la vie d’Hélène, la vie avec Hélène.

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    Voilà.

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    Pour le lecteur fidèle _ et parfois interlocuteur aussi : cf la vidéo de notre magique entretien à propos de « 1938 _ nuits« , à la Station Ausone, à Bordeaux, le 23 mai 2019… _ « d’Hélène Cixous que je suis,

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    les chapitres 1 « Les derniers souffles du condamné« , 2 « Les frôle-la-mort. Nécrologies« , et 3 « Mdeilmm. Parole de taupe« , de ce « MDEILMM _ Parole de taupe« ,

    sont seulement des préparations au chapitre véritablement essentiel, qui est le chapitre 4 « Les communications« , aux pages 139 à 170 de « MDEILMM _ Parole de taupe« ,

    …

    avec ce que vient révéler de nouveau, à Hélène, sur sa famille, quand celle-ci vivait à Oran, ce chapitre :

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    « Aujourd’hui jour de résurrection a eu lieu l’Événement totalement imprévisible : je trouve sur la table ronde une épaisse liasse de feuilles légèrement jaunies, (…) des Lettres, toutes de la même main visiblement celle d’une personne exceptionnellement grande presqu’immobile, à force de lenteur, majestueuse, ou, monumentale. On croirait qu’une statue romaine est l’auteur de ces lignes « , lit-on en l’ouverture de ce chapitre, à la page 131.

    …

    Et il s’avère bien vite que « Ce tas hâtif,

    C’est le legs d’Alice _ Alice Carisio, « médium-écrivain« , la sœur de ce « Monsieur Émile » du quatrième étage du 54 de la rue Philippe à Oran (« J’appartiens à Monsieur Émile pharmacien magicien je veux qu’il me raconte des inventions et les croire C’est ici au 4e étage malgré les réserves du 2e étage, que j’ai pris goût à la liqueur d’écriture (…) c’est un enchantement des sens, sous la parole du magicien je suis assise et nous sommes deux sur ses genoux, celle qui croit et celle qui dans le secret ne croit pas, cela n’est pas gênant, on s’entend bien « , page 103), déjà rencontré (ainsi que sa sœur Alice : « Dans tout Oran il n’est personne d’aussi vaste et aussi conséquent en forme et en poids de mystère qu’Alice, appendicée par Monsieur Émile« , page 100…) dans l’œuvre d’Hélène Cixous, par exemple dans le merveilleux chapitre « Escaliers fatidiques«  aux pages 99 à 107 du palpitant « Défions l’augure » de 2018 ; cf là-dessus mon article «  » du 12 juin 2018… _

    Le Legs Volé. Le voyageur sans adresse. L’ignoré, l’abandonné, le méconnu, le destin endormi sous des siècles qui se réveille pour l’extase de l’archéologue qui jamais ne l’espéra.

    Parvenu, nu, fouillis énigmatique, recherche lecture,

    Sauvé ! préservé dans quelque coffre livré aux tribulations de l’Histoire et, _ à ma stupéfaction éblouie, _ dis-je à ma fille _ un trésor d’une valeur incalculable s’épanouit, étincelant devant mes yeux « …

    …

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    Il nous reste donc à découvrir maintenant en quoi consiste précisément la « valeur incalculable » d’un tel « trésor » pour Hélène…

    …

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    À suivre…

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    Ce mercredi 16 novembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa