Étiquette : Walter Benjamin

  • L’humour « ouragant » d’Hélène Cixous : de Siegfried Katzmann lecteur de Freud et Walter Benjamin, en 1937-38, à Fred Katzmann, « petit homme gallinacé » et « le deuxième ultramoche parmi les prétendants » d’Eve, après 1985-86

    Hier, au terme de mon second article à propos de 1938, nuits, d’Hélène Cixous

    _ soit d’abord, en prologue,  le 4 février,

    puis  hier 6 février _,

    …

    j’en suis venu à désirer placer maintenant le focus de mon regard-lecture-analyse

    sur un élément à mes yeux capital de l’œuvre d’Hélène Cixous :

    …

    son formidable et merveilleux humour

    …

    _ et c’est un élément tout spécialement actif, en contrepoint (permanent ; et c’est un trait de famille : son père, Georges Cixous, sa mère, bien sûr, Ève Klein-Cixous, ses deux enfants, sa fille et son fils, sa tante Erika Klein-Barme, etc.) de l’horreur narrée, en cet opus nouveau-ci, 1938, nuits,

    et cela tout particulièrement à propos du personnage-pivot de cet opus qu’est Fred Katzmann,

    qu’Hélène, elle, à la différence de son fils et de sa fille (chez laquelle Fred a, avec Ève, au moins résidé quelques jours, « à Ithaca New-York« , « en 1988« , comme indiqué, au passage (page 86) de la conversation d’Hélène avec sa fille et son fils, conversation développée aux pages 84 à 88) ;

    …

    Fred Katzmann, donc,

    qu’Hélène, donc, n’a peut-être jamais (dans le récit, la chose demeure dans le flou) rencontré de son vivant (Fred Katzmann étant décédé à Des Moines, Iowa, le 18 septembre 1998 ;

    …

    cependant, page 10, Hélène dit ceci, à propos de sa mère Ève :

    …

    « Bien des fois, j’ai cru la perdre _ pour un homme, qu’Ève aurait donc suivi ? _, je l’ai perdue _ en vrai ? du vivant d’Ève ? qui serait de fait partie rejoindre un homme ? ou bien s’agirait-il bien plutôt, voilà !, d’une perte (par intermittences) de rêve, ou dans les rêves ?.. Ève se mettant à déserter les rêves de sa fille, Hélène ? Á ce stade du tout début de l’opus, page 10, le lecteur est incapable de savoir sur quel pied il va bien pouvoir danser, en ce récit sans guère de repères sur lesquels pouvoir un peu compter pour se fixer tant soit peu en une relative stabilité de l’ordre du discours : la narratrice jouant à s’amuser un peu de nous, ses lecteurs un peu désorientés… Tout flotte encore un peu, avec légèreté, dans de l’indécidable ; et c’est une forme d’humour de l’auteur vis-à-vis des lecteurs entamant ici avec confiance leur lecture… _, elle est revenue.

    Cela me fait penser _ nous y voilà donc _ au voyage _ lequel ? Fred et Ève en firent plusieurs, dans des pays lointains, pour des vacances (nous l’apprendrons plus loin, aux pages 85, 86, 88, par exemple : Hawaï, New-York, Istanbul, Buenos Aires, Majorque…) ; qu’a pu donc avoir de particulier ce voyage (de « road movie« , évoqué page 10 : qu’est-ce à dire ?) auquel Hélène fait allusion ici ?.. _ qu’elle _ Ève _ a  fait avec Fred _ nous y voilà ! Et telle est la première apparition (onirique ? et de quand daterait un tel rêve ?..) de Fred Katzmann dans cet opus, 1938, nuits _

    j’étais occupée _ en réalité bien effective ? ou seulement en pensée ou imagination, voire en un rêve ? _ à Des Moines, en Iowa, en 2000 _ mais à cette date, Fred, lui, est déjà mort (le 18 octobre 1998) ! S’agirait-il ainsi, là, d’un rêve ?.. C’est bien possible : Hélène sait aussi en jouer… _,

    Fred avec sa Cadillac blanche, c’est lui qui conduisait _ où, dans l’Iowa, à partir de Des Moines ? et quand donc ? En un rêve rêvé par Hélène en 2000 ? Ou bien un rêve censé se dérouler, lui, en 2000 ? Et pourquoi alors une telle date ?.. Du fait du nombre rond ?.. _, il est un peu plus jeune qu’elle _ de deux ans _, il n’a pas tout à fait 90 ans _ en effet, en 2000 : né en 1912, et décédé en 1998, Fred ne les atteindra pas vraiment ; il aura seulement 86 ans… ; mais en 2000, il serait bien né il y aurait 88 ans… _, elle dit : il fait plus vieux que moi.

    Je les ai regardés prendre la grande route, pour leur road movie _ comment l’interpréter ? s’agit-il là d’un pur cliché onirique ? Hélène s’amuse avec nous, ses lecteurs… _ Fred s’était fait une élégance de fiancé américaine, américaine l’élégance, une rose blanche à la boutonnière, Ève comme d’habitude, pantalon, bons souliers _ de marche ou de randonnée _, prête, ready, the readiness is all _ Shakespeare, Hamlet, V, 2 _, tu connais ça ? _ serait-ce à Fred que s’adresserait ici Ève ? Probablement oui, même en ce rêve d’Hélène… Selon Ève, c’est du Heine, Fred démarre deux secondes trop tard, ils entrent dans l’immense route américaine.

    Cinq jours passent, ont passé _ sans recevoir de nouvelle d’eux deux et de leur Cadillac… _, à la fin je n’ai plus retenu mon angoisse ou ma colère, après cinq jours s’ils étaient morts sur la route, j’en mourrais, s’ils n’étaient pas morts une énorme colère me transporterait _ de n’avoir pas reçu de nouvelles _, et le sixième jour j’ai éclaté. Ève n’avait pas vu le temps passer _ ni pensé seulement  à passer quelque petit signe, un petit coup de fil à Hélène, pour la prévenir que tout allait bien... Pour Fred non plus le temps ne passe pas _ d’abord depuis (et du fait) qu’il est décédé ; nous savons, à ce stade du récit, page 190, si peu de choses de lui ; il n’est guère davantage qu’une mince silhouette, de quelques rares traits. Vous auriez pu m’appeler ! criai-je. Assassins !

    Ils changent de temps selon la langue de leur échange. En 2000 _ Fred est mort depuis le 18 septembre 1998  _ ils voyageaient en anglais, mais pour se disputer venait l’allemand. Avec moi, le français. Je criais en français » _ dans ce rêve, rêvé en 2000 par Hélène, ou bien se déroulant en 2000 pour Hélène ? Mais qu’est-ce qui donc, à ce moment-là du passé, aurait pu lui faire penser-rêver à ce Fred ? Hélène est donc encore bien loin d’avoir découvert le Bericht qui va lui faire regarder d’un tout autre œil celui qui était demeuré pour elle un simple « M. Katzmann«  !..

    …

    On ne sait pas non plus ce qui dans les faits advenus permet au fils d’Hélène de parler, lui aussi, comme sa sœur, assez précisément, et avec humour, de Fred Katzmann, aux pages 85 à 88 (« C’était le deuxième ultramoche parmi les prétendants _ des vieux jours d’Ève : en 1986, Ève (née le 14 octobre 1910) a atteint les 76 ans _, dit mon fils, mais le contraire du premier ultramoche _ sans plus de précision ! _ que je haïssais, je le trouvais _ lui, Fred _ sympathique _ le fils d’Hélène a donc connu au moins ces deux prétendants-là, « ultramoches« … _, l’œil vif, le pas petit saccadé comme d’une poule. D’une marionnette « , page 86) ; il se peut ainsi que lui aussi l’ait très effectivement rencontré, et observé ; et possiblement, comme sa sœur, aux États-Unis… ;

    …

    et, d’autre part, Hélène, quant à elle, pourrait, aussi, c’est une autre éventualité-hypothèse, ne s’être rendue (mais était-ce en réalité vraie ? ou seulement en rêve ?.. Se pose la question !) à Des Moines, Iowa, qu’en 2000, soit postérieurement au décès de Fred Katzmann (survenu le 18 septembre 1998) : qu’y serait-elle venu y faire, ou y chercher ? et pour quelles obscures raisons ? Elle ignorait tout alors de ce petit « trésor«  (page 9) qu’allait devenir pour elle le Bericht de Fred ! Au cas où ce ne serait pas en rêve qu’elle s’y serait rendue, à Des Moines, Iowa… ;

    …

    en se souvenant de cette remarque de la page 10 (à propos d’un voyage de road movie, en Cadillac blanche, de Fred et Ève), à saisir (ou manquer) au vol de la lecture qui débute, mais trop elliptique pour ne pas demeurer au lecteur, et encore ! si il y fait attention, plutôt énigmatique, à la seconde page, page 10, donc, de 1938, nuits : le lecteur, surtout rapide, ne prend guère garde alors, à ce moment, à pareille allusion pour lui bien vague (et très anecdotique) au point de lui sembler carrément gratuite !), faute de référentiel factuel un peu solide auquel pouvoir, dès ici de son début de lecture, se raccrocher… : « j’étais occupée _ à quoi donc faire de beau ou d’utile ? _ à Des Moines, en Iowa, en 2000« , déclare ainsi ici, à la volée, et quasi clandestinement, Hélène, la narratrice ; à moins que ce séjour d’Hélène à Des Moines Iowa, soit sans le moindre rapport avec la personne de Fred Katzmann, vague compagnon de voyage occasionnel de sa mère…

    …

    Et c’est là un des traits assez marquants, à mes yeux du moins, des récits parlés (telle une conversation devant un amical lecteur un peu attentif…) d’Hélène Cixous ; soit une façon aussi d’allumer-attiser un peu, sur le vif, la curiosité du diligent (et bienveillant) lecteur complice, comme le dirait un Montaigne :

    …

    Siegfried-Fred Katzmann (Burgsteinfurt, 15 août 1912 – Des Moines, 18 septembre 1998), donc :

    il est un personnage éminemment tragique en son présent, puis passé, de Siegfried Katzmann en Allemagne, lors de l’épouvantable effroi des nuits d’Enfer de 1938 (et peut-être 39), à Osnabrück, puis Buchenwald ;

    …

    puis, il est devenu un personnage un peu comique, du moins à partir de 1985 et ses retrouvailles, le 20 avril de cette année-là, à Osnabrück, avec sa coréligionnaire et concitoyenne de jeunesse, à Osnabrük, avant 1929, Ève Klein, (devenue en 1936, par son mariage à Oran avec Georges Cixous, né, lui, à Oran le 9 mai 1908 et décédé à Alger le 12 février 1948, Ève Cixous),

    du moins aux yeux d’Ève (« on le reconnaît à coup sûr à son petit format cagneux, voix sonore, petit homme », dit-elle, page 14), mais aussi des enfants d’Hélène, sa fille et son fils, qui l’ont semble-t-il un peu rencontré, notamment à New-York, en 1988 (et quid, ici du « restaurant de la rue de Trévie«  (à New-York ?..) dans lequel Fred « s’est fait voler son portefeuille«  resté dans une poche de sa veste accrochée à un portemanteau du restaurant ?, ainsi que l’évoque la fille d’Hélène, à la page 86.

    Existerait-il donc une « rue de Trévie » à New-York ??? :

    …

    métamorphosé qu’il s’est, ce Siegfried allemand d’Osnabrück, en traversant l’Atlantique en mars 1939 sur un bateau néerlandais, le « Nieuw Amsterdam« ,

    en Fred Katzmann américain de Des Moines, médecin orthopédiste pour enfants, porteur, à l’occasion, de « chemises hawaïennes et de colliers de fleurs« , voyageant en vacances de par le vaste monde, avec Ève, retrouvée par lui à Osnabrück le 20 avril 1985, pour une cérémonie d’hommage aux Juifs d’Osnabrück :

    …

    « Il avait envie de jouir de la vie, on parlait restaurant _ c’est ici la fille d’Hélène qui raconte, page 85 _, ils _ Fred et Ève _ vont à Hawaï ; je vois les photos de Fred avec la chemise hawaïenne et le collier de fleurs, une des raisons pour lesquelles on _ un référentiel collectif, qui semble réunir ici Hélène et ses deux enfants _ n’a jamais tenté d’accéder _ vraiment _ à lui

    _ vraiment, et vraiment sérieusement ; avant de découvrir son Bericht (rédigé en 1941), laissé sur une étagère de son couloir par Ève, et qui dormait là, sans avoir été lu par quiconque (pas même Ève, fort peu soucieuse du passé : « Ma mère laisse traîner le rapport de Fred, sur une étagère depuis l’année 1986, elle ne le lit pas. Ça ne sert à rien, elle est contre le couteau dans la plaie« , page 79), avant qu’Hélène ne le découvre, ce Bericht (« c’est de l’or« , « ce trésor« , page 9), en 2018… _,

    c’est quelqu’un qui ne faisait pas d’histoires » ; et qui a cependant été « le « personnage familier » pendant plusieurs années _ une dizaine d’années tout au plus, à partir de 1986, énonce ici la fille d’Hélène, toujours page 85, pour de banals voyages de tourisme de par le monde, en compagnie de sa grand-mère, Ève…

    Une pièce rapportée par Ève, qu’aurait-il _ donc bien _ pu dire _ d’un peu original et vraiment intéressant, autre que des clichés _ à la famille d’Ève ? » ;

    …

    mais aussi, et c’est l’expression immédiatement suivante, probablement encore dans la bouche de la fille d’Hélène ; mais ce pourrait être aussi dans celle de son frère : car ils sont bien d’accord sur leur image de Fred, l’un deux laissant échapper un « On en a vu défiler des hommes à côté d’Ève«  (toujours page 85) ; une remarque apparemment anodine, mais factuellement assez intéressante : Ève, toujours active et en chemin, souliers de marche ou randonnées aux pieds, était éminemment pragmatique, et restée jeune, et pas seulement d’esprit, longtemps ; et quasiment jusqu’au bout… ; cela, nous l’apprenons ici, au détour de ces remarques plutôt anodines… ;

    …

    et avec lequel Fred,

    je reviens ici sur la focalisation du discours-conversation sur lui spécialement entre Hélène et ses deux enfants,

    il semble bien qu’Ève a effectivement fait pas mal de voyages (de tourisme) à travers le monde : « Pour Ève, Fred servait (sic : Ève est fondamentalement une pragmatique !) à voyager. Istanbul. Buenos-Aires. Majorque« , page 88 ; le narrateur demeurant ici indistinct au lecteur ;

    …

    lui, Fred, avait peut-être vis-à-vis d’Ève, quelque arrière visée matrimoniale (Fred était en effet devenu veuf, à Des Moines, en 1983) ;

    …

    mais, outre qu’il était « ultramoche«  (page 86 ; et le criterium esthétique est rédhibitoire pour Ève ! elle le proclame bien fort, à propos des hommes : « J’ai pas rencontré tellement d’hommes intéressants. J’ai vu pas mal de médecins _ Ève Cixous, devenue veuve le 12 février 1948, avait créé à Alger une clinique d’accouchements ; elle était sage-femme. Ils étaient mariés. René, c’était un bon camarade. Un garçon bien, intelligent, honnête, on a fait des voyages, c’était pas la grande générosité mais il était gentil.

    Finalement Fred, le seul Allemand, un médecin, et pas marié _ en fait veuf depuis 1983. Un homme très intelligent. Mais, qu’est-ce que tu veux, la limite, c’est mon sens de l’esthétique« , page 15 : Fred était « ultramoche« , page 86…),

    …

    « Ève avait _ aussi _ dit qu’il était impuissant » (page 85) ;

    …

    en conséquence de quoi « Ève ne pouvait _ décidément _ pas être amoureuse de lui c’était un intellectuel discret » (énonce encore l’un des deux enfants d’Ève, pour justifier leur absence de vraie curiosité à son égard, toujours page 85)… _

    …

    …

    j’en suis donc venu à penser à placer maintenant le focus de mon regard-lecture

    sur un élément à mes yeux capital de l’œuvre d’Hélène Cixous :

    …

    je veux dire son formidable et merveilleux _ toujours présent _ sens de l’humour.

    …

    …

    Un humour tout à la fois extrêmement léger,

    mais aussi proprement « ouragant«  _ au participe présent ! cette forme verbale de l’action étant utilisée par l’auteure à la page 24 de 1938, nuits ;

    et en voici l’occurrence :

    …

    l’ »Événement » (et il s’agit, en cette occurrence-là, de celui de la « Kristallnacht » !) « advient partout, imprévisible, ouragant, déchaînant des éléments encore inconnus, émissaire de la fin du monde«  ; c’est dire là toute la démesurée puissance de ce qui vient ouraganer…

    …

    Ouragant au passage aussi le lecteur ! qui en est bouleversé…

    …

    …

    Et cet humour, Hélène,

    qui le partageait tellement

    _ et même, et peut-être surtout, au cours de leurs épiques disputes _

    avec sa mère Ève,

    …

    continue de le partager aussi _ mais sans se disputer ! _ avec ses deux enfants,

    …

    avec leur regard à la fois terriblement amusé _ et amusant _,

    en même temps que terriblement lucide

    …

    sur les traits _ défauts comme qualités _,

    les travers,

    …

    des personnes croisées et rencontrées,

    …

    tel ici ce pauvre Fred, le médecin orthopédiste pour enfants de Des Moines, Iowa,

    et compagnon de quelques uns des voyages tardifs d’Ève, de par le monde, à partir des années 1986-87-88,

    _ et suite à leur(s) rencontre-retrouvailles (depuis 1929) à Osnabrück le 20 avril 1985,

    pour le colloque en hommage aux Juifs d’Osnabrück, organisé par Peter Junk et Martina Sellmayer _

    et qui a eu de plus en plus de mal à marcher

    au fur et à mesure de son vieillissement…

    …

    …

    Cet humour ouragant, donc,

    que Hélène Cixous partage avec les plus grands,

    tels Montaigne, Shakespeare, Proust,

    ou Kafka.

    …

    …

    Je parlerai de Freud et de l’illusion

    dans mon prochain chapitre

    à propos de ce très riche récit _ « une banque de graines« , « des graines de vérité« , des expressions cruciales : à prendre très à la lettre ! (page 11) ;

    ou encore « un trésor » (page 9) _,

    nous avait averti l’auteure,

    …

    en ouverture de ce récit sien,

    …

    et à partir de sa lecture comme « hypnotisée » du Bericht de Siegfried-Fred Katzmann,

    rédigé par ce rescapé de Buchenwald

    en une semaine « hallucinée » de mars 1941, à Des Moines, Iowa,

    …

    à la page 11, de 1938, nuits…

    …
    …

    Ce jeudi 7 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • La tâche infinie de l’intelligence des choses à infiltrer-pénétrer-percer : comprendre et s’entrecomprendre, ou Hélène Cixous, à nouveau, dans « 1938, nuits »

    C’est à l’infini de la disponibilité « de l’encre et du papier en ce monde« 

    _ pour reprendre un élément crucial de la situation que se donnait Montaigne en sa Tour d’écriture (Essais, III, 9, De la vanité) _

    que continue de s’affronter, avec une immense générosité, la tâche que s’assigne,

    depuis en quelque sorte toujours

    _ tel un destin passionnément et librement assumé, et cela dès sa toute première enfance, ainsi qu’elle même le note, page 124 de 1938, nuits : « Toute ma vie ou presque, j’ai pris des notes, je ne sais pas pourquoi avant d’écrire j’écrivais, déjà dans les années soixante _ ou plutôt bien avant ! _ je notais des phrases d’Omi ma grand-mère, je ne relisais pas, ce n’était pas de la littérature, je ramassais des feuilles encore vivantes, je ne laissais pas tomber » : voilà !.. : « ne pas laisser tomber » ; jamais : la tâche (et avec, bien entendu, ses reprises, afin de toujours mieux comprendre) est en effet proprement infinie… Comme l’écriture via ses relectures infinies (et ajouts, en encres diverses), de Montaigne… _

    Hélène Cixous,

    cette année-ci _ 2018, en sa maison d’Arcachon _

    dans l’écriture _ plus que jamais miraculeuse _ de 1938, nuits (aux Éditions Galilée).

    …

    …

    Á propos de la frénésie d’écriture qui prend certains auteurs _ tel (pas mal par accident : il lui fallait vider son sac, et donner à l’avenir le maximum de détails de son précieux témoignage de l’horreur nazie qu’il venait de vivre) ; tel un Fred Katzmann, en mars 1941 _ qui narrent leur Erfahrtung _ le très important concept benjaminien d‘Expérience _ de l’horreur subie,

    Hélène Cixous écrit, page 33 :

    …

    « L’auteur _ Fred Katzmann, au mois de mars 1941, à Des Moines, Iowa _ ne voulait pas perdre une seconde de parole _ à prendre maintenant, ou/et à noter du passé récent, encore frais dans la mémoire, pour se défendre du gouffre terriblement effaceur de l’oubli qui le menaçait… _,

    il n’y aurait jamais assez de papier en ce monde _ voilà l’expression montanienne _ pour décrire _ voilà ! avec un maximum de précisions ; et la tâche, bien sûr, est immense _ toute la vérité _ en sa pleine et plus riche extension possible _,

    ça se voyait ce que l’auteur voulait faire, disons Fred : un mémoire  _ Bericht _ qui ne négligerait pas un  _ seul _ instant, pas une _ seule _ goutte de sang, pas une virgule acérée,

     

    …

    car ce fut le temps Unique dans l’Histoire,

    certains ont tout oublié, certains se souviennent de chaque minute de l’Unique, personne ne sait avec exactitude ce que c’est qu’oublier, ce que les souvenants oublient, ce que les oubliants n’oublient pas, combien de temps dure l’oubli, le souvenir,

    l’auteur se souvient-il une fois pour toutes afin de pouvoir _ enfin, lui, pour se remettre à vivre en mettant tout cela à distance vivable… _ oublier,  » _ lit-on pages 33-34 ; on ne dira jamais assez combien la phrase-souffle d’Hélène Cixous est admirable !

    …

    …

    Témoigner de cet Unique-là

    constitue donc une nécessité et un devoir

    absolus

    pour les rares qui ont réussi à pouvoir en réchapper !

    _ Primo Levi a dit, lui : Les Naufragés et les rescapés…

    …

    Et déjà pour ceux qui n’en réchapperaient pas _ lire ainsi, parmi tant d’autres témoignages d’outre-tombe sacrés,

    l’admirable Des Voix sous la cendre…

    …

    …

    Comme je l’ai, au passage pointé, dans mon article introductif d’avant-hier,

    ,

    …

    cet opus-ci, d’Hélène Cixous, 1938, nuits,

    est à certains égards une simple suite _ -poursuite _ à _ de _ son dialogue-conversation continué(e) _ infernalement poursuivi (et paradisiaquement enchanté) _ avec quelques uns de ses plus proches _ dont sa fille et son fils, au présent de l’écriture, l’été 2018 à Arcachon ; mais aussi ses défunts bien aimés (sa mère Ève Klein-Cixous et sa grand-mère Omi Rosie Jonas-Klein) avec lesquels la conversation se poursuit très intensément _ ;

     

    …

    et, au tout premier chef, pour commencer, bien sûr, sa mère, Ève Cixous, née Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013) _ la reine pour jamais des interlocuteurs vibrants d’Hélène _ :

    une redoutable et plus encore hyper-efficace interlocutrice,

    avec son formidable inépuisable allant et répondant ! Quel extraordinaire punch !!! jusqu’en ses 103 ans…

    …

    …

    Mais aussi, en un peu _ ou beaucoup _ moins loquace _ et répondante _,

    sa tendre et chère _ et infiniment discrète (via les épreuves traversées de profondes meurtrissures) _ grand-mère, Omi : Rosalie (Rosie) Klein, née Jonas (Osnabrück, 23 avril 1882 – Paris, 2 août 1977),

    parvenue dare-dare, et tant bien que mal, et avec quelques bagages, et presque in extremis, chez les Cixous, à Oran, à la fin du terrible mois de novembre 1938 _ du moins à ce qu’il me semble pour ce qui concerne sa date d’arrivée à Oran ; il faudrait mieux le vérifier ; mais cela me semble être juste…

    …

    …

    Et c’est à Osnabrück surtout _ mais pas seulement, bien sûr ; probablement à Dresde aussi ; du moins pour Omi (et sa sœur Hete-Hedwig, et son beau-frère, Max Stern) _

    que s’est jouée une partie importante du sort tragique de la famille maternelle _ côté Jonas, pas côté Klein _ d’Hélène,

    durant les terribles années du nazisme

    _ Osnabrûck, qui ne venait tout juste de s’ouvrir à des résidents juifs que depuis deux années à peine, en 1880, lors de la naissance de Rosie, en 1882 ; très peu avant qu’y naisse, en effet, le 23 avril 1882, la petite Rosalie Jonas, au foyer d’Abraham Jonas (Borken, 18 août 1833 – Osnabrück, 7 mai 1915) et son épouse Hélène Meyer (décédée à Osnabrück le 21 octobre 1925) : oui, en 1880 seulement. Jusqu’alors les Jonas, juifs, vivaient un peu plus loin d’Osnabrück, à Gemen-Borken ; les Juifs étant demeurés jusque là indésirables comme résidents à Osnabrück…

    …

    …

    Comprendre !

    Oui, c’est bien là le maître mot de la vie et de l’œuvre _ d’écriture, poursuivie depuis toujours _ d’Hélène Cixous, face aux énigmes et mutismes du monde, y compris _ ou peut-être même surtout _ le plus proche.

    …

    …

    Ainsi, page 101, Hélène Cixous se confronte-t-elle à l’énigme de « ceux qui ne sont pas partis« , voire « sont partis puis revenus » ; tel son grand-oncle _ « Oncle André« , le frère aîné d’Omi : il lui est, en effet, assez emblématique de pas mal d’autres, dont le parcours semble lui être demeuré un peu plus obscur _ Andreas Jonas _ dit « l’oncle André«  par Ève _, parti en, puis revenu de, Palestine (ou Eretz-Israël) _ en 1936, après dispute avec sa tendre, pas si tendre que cela, fille Irmgard, qui vivait dans un kibboutz près du Lac de Tibériade, en Eretz-Israël _, se mettre « dans les mâchoires du Léviathan » (l’expression se trouve page 58 de Gare d’Osnabrück, à Jerusalem).

    …

    Page 58, mais cette fois de 1938, nuits, se trouve,

    et à propos de Walter Benjamin _ dont le parcours a pu croiser celui de Siegfried Katzmann : peut-être « à Paris, en 1937, dans le café près de l’ambassade des États-Unis« , page 62 ; ou peut-être à une autre date (1935 ?) le doute demeure… _,

    la phrase :

    …

    « Et pourquoi Benjamin reste ici où là _ réfugié en France _ jusqu’à ce que les dents du crocodile se referment sur lui _ cf sur son parcours si maladroit de fuite, le sublime Le Chemin des Pyrénées, de Lisa Fittko (paru aux Éditions Maren Sell, en 1987) _,

    il a eu le temps d’écrire l’essai sur le charme des mâchoires… » ;

    …

    et page 107 :

    « Il y en a qui partent, mais pas assez loin, c’est comme si on se déplaçait soi-même d’un KZ à un KZ,

    quand Frau Engers va se réfugier à Amsterdam, c’est comme si elle venait cacher ses petits dans la gueule du loup » ;

    …

    et encore, page 116 :

    « La grande Mâchine ouvre ses mâchoires et referme. Clac ! Cyclope amélioré » ;

     

    …

    et page 145 :

    « la gueule de la mort« …

    …

    …

    Ainsi, page 102, Hélène constate une fois de plus que

    sa « mère _ Ève Cixous née Klein _ n’a jamais compris comment pourquoi sa _ propre _ mère Rosi Klein née Jonas ne comprenait pas » ;

    quoi donc ? qu’il devenait _ en 1929, 1933, 1934, 1935, 1938… _ de plus en plus vitalement urgent de fuir ! Fuir, et au plus vite, et Osnabrück, et Dresde, et l’Allemagne. Fuir les mâchoires des Nazis !

    …

    Et Hélène en conclut _ et cela la chagrine passablement ! voire la poursuit… _ :

    « je n’arrive pas à entrer dans l’intérieur d’Omi » ;

    …

    un peu plus loin, pages 109 à 119,

    c’est « dans l’intérieur de Fred » que _ à défaut, donc, d’« entrer dans l’intérieur d’Omi » elle-même… _ vient

    _ « mais faire Fred, c’est _ seulement, et par défaut… _ une excursion » (page 109), pour Hélène ;

    même si c’est à cette principale et très essentielle, pour Hélène, fin de mieux comprendre (enfin ?) Omi, demeurée si longtemps en Allemagne, et se trouvant à Osnabrück (ou plutôt Dresde ? l’ambigüité demeure !) au mois de novembre 1938, dans la « mâchoire«  des nazis !, qu’Hélène s’est décidée, ici à cette « excursion«  qu’est « faire Fred«  ! _

    se placer l’auteure :

    …

    « Je n’aurais jamais pu m’imaginer que je me glisserais _ ici, et cet été 2018, dans l’écriture de ce 1938, nuits _ dans l’intérieur de Fred »

    _ un personnage peu pris au sérieux de son vivant par Hélène, ni même, déjà, par sa mère, pour laquelle Fred n’était qu’un commode compagnon (sur le tard de leur vie de retraités) de voyage d’agrément de par le vaste monde… _,

    même si « faire Fred, c’est _ seulement _ une excursion » _ j’insiste, j’insiste : soit seulement un détour de l’écriture et l’imageance, à défaut de (et afin de, surtout), mieux comprendre vraiment, enfin, Omi « de l’intérieur« .

    …

    …

    Laquelle Omi, toujours page 102, « ne voyait pas _ vraiment _ qu’elle ne voyait pas _ avec lucidité _ ce qu’elle voyait » _ de ses yeux ; oui, ce qui pourtant, là, sous ses yeux, aurait dû lui crever les yeux ! faute de comprendre vraiment ce qui s’offrait, là, à sa vue, juste sous ses yeux (« je n’arrive pas à entrer dans l’intérieur d’Omi, Nikolaiort 2, par la fenêtre _ à Osnabrück « Nikolaiort 2, par la fenêtre« , du moins, comme c’est fort bien spécifié là, page 102 ; mais Omi ne se trouvait-elle pas bien plutôt alors à Dresde ? Il y a une ambiguïté persistante pour moi _ elle donnait _ voilà ! depuis sa fenêtre de la maison osnabrückienne des Jonas _ sur l’horlogerie-bijouterie Kolkmeyer NSDAP en chef, elle ne voyait pas qu’elle voyait la bannière du Reich pendre jusqu’au sol, elle ne voyait pas qu’elle ne voyait pas ce qu’elle voyait « , page 102, toujours), mais bêtement (sans vraiment voir !), ce qui crevait pourtant les yeux d’autres un peu plus lucides qu’elle, Rosie ; mais pourquoi ? Faute d’en échanger un peu, si peu que ce soit, là-dessus avec d’autres ? Et de « s’entrecomprendre«  (le mot est prononcé page 101) avec eux ?.. Manquant cruellement de la plus élémentairement vitale lucidité, par conséquent.

    …

    …

    Et je poursuis l’élan de la phrase que je viens de commencer à citer :

    …

    « Depuis 1938, elle ne voyait ni 1933 ni _ se profiler très vite, sofort... _ 1942

    _ et la mort à venir à grands pas, cette seule année 1942, à venir si vite, de deux de ses frères et de deux de ses sœurs (à part l’oncle André, mort à Theresienstadt le 6 septembre 1942, je n’ai pas encore réussi à identifier de quel autre des frères Jonas et de quelles deux sœurs nées Jonas d’Omi, il s’agit là (même si son beau-frère, le mari de sa sœur Hete-Hedwig, Max Stern, le banquier, est effectivement décédé à Theresienstadt en 1942 (le 8 décembre 1942)… ; manque ainsi, pour les Jonas, l’éclairage d’une généalogie, telle celle donnée pour les Klein, aux pages 193-194, dans le cahier final, avec aussi des photos, de Photos de racines)… _,

    une femme si distinguée« …

    …

    …

    « Tu m’écoutes ? dit _ une page plus loin, page 103 _ ma mère _ décédée depuis cinq ans (le 1er juillet 2013), cet été de l’écriture de 1938, nuits _,

    à ces mots je me réveille de ma rêverie éloignée,

    je n’ai pas écouté, quand ma mère me raconte _ le verbe est bien au présent ; c’est que la conversation avec Ève, décédée, oui, depuis cinq ans, se poursuit très effectivement ; Hélène converse bien et régulièrement avec elle ; même si c’est non sans de menues intermittences, qui ne manquent pas d’angoisser, voire de mettre en colère, Hélène (cf l’épisode narré à la page 10 du voyage en Cadillac d’Ève et Fred, à partir de Des Moines (en 2000)… _ la famille Flatauer, les Nussbaum _ de futurs assassinés d’Osnabrück _,

    plus tard je ne pourrai _ si le fil, coupé, est perdu _ plus jamais remonter le temps _ pour, le retrouvant, en écrire-témoigner de ce qui a été autrefois si précieusement mais fragilement témoigné par quelques uns, parfois même un unique (cf Carlo Ginzburg : Un seul témoin ; où est superbement analysé et merveilleusement commenté l’adage du droit : Testus unus, testus nullus… _

    et à jamais je ne saurai pas comment finit l’histoire _ de ces personnes-ci, dont les noms prononcés n’ont pas été, une fois le fil de témoignage rompu (ne serait-ce que par inattention ou distraction), retenus, c’est-à-dire sauvés !.. (…)

    …

    Dans L’Iliade, tous les noms sont sauvegardés _ voilà ! par le récit, qui les retient, d’Homère _,

    ici dans le poème effiloché _ magnifique expression ! _ d’Osnabrück, il y a des trous _ des lacunes ;

    cf mon article du 17 juillet 2008 sur mon blog En cherchant bien, de la librairie Mollat :  : à propos de l’enquête menée à Objat, en Corrèze, par Jean-Marie Borzeix en son passionnant Jeudi saint, à propos de Juifs raflés par des nazis en 1944… _ partout,

    on n’écoute pas _ le constat est assez général, et assez significatif, si l’on y réfléchit trois secondes ; si vient à manquer quelque témoin narrateur… ;

    …

    cf aussi, à propos de ce travail pour inlassablement combler les lacunes voulues par les assassins,

    le magnifique travail du Père Patrick Desbois en son indispensable Porteur de mémoires… _,

    …

    quarante ans nous séparent,

    pas seulement entre temps et générations,

    dans la rue même, dans la maison, à table,

    il y a toujours ces épaisseurs _ quelle écriture admirable ! et quelle justesse du penser ! _ entre nous _ qui ne nous entrecomprenons pas assez ! à la façon des idiosyncrasiques monades de Leibniz, qui n’ont « ni portes, ni fenêtres« … _,

    …

    Omi n’écoute pas ma mère _ sa fille Ève, si pragmatique, invariablement, elle _,

    …

    ces larges étendues neutralisées qui entourent le moi d’une bande _ formidablement dangereuse _ d’indifférence _ anesthésie, cécité, surdité, inattention coupable, imbécile légèreté… : quelle qualité phénoménale d’expression ! _,

    …

    même la manifestation _ nazie _ de 1935 qui rassemble 30 000 Osnabrücker sur la place Ledenhof, c’est-à-dire toute la ville en âge de s’exprimer, ne propage pas jusqu’aux tympans de l’âme _ celle seule à même de comprendre vraiment les signaux (muets, hors discours) qui parviennent du corps _ son effroyable vacarme de mort

    _ mais Omi se trouvait-elle alors à Osnabrück, au Nikolaiort 2 ? ou bien plutôt à Dresde ?.. _,

    on n’écoute pas les nazis disent certains, on n’écoute pas les Juifs,

    on n’écoute personne » _ voilà la terrifiante erreur, qu’il faudrait encore et toujours et en permanence avec le plus grand soin méditer : s’entrécouter et « s’entrecomprendre«  vraiment les uns les autres…

    …

    …

    Ici, sur la mécompréhension,

    et les terribles difficultés à « s’entrecomprendre » _ le terme, capital !, apparaît, en hapax, au bas de la page 101 _,

    je veux remonter un tout petit peu plus haut, aux pages 100-101 :

    …

    …

    « Mais on n’entendra jamais les réponses ou les explications de ceux-qui-ne-reviennent-pas à Osnabrück

    parce qu’ils ne sont pas _ du tout _ partis _ et se sont bientôt trouvés pris, capturés, puis massacrés, enfermés-englués qu’ils étaient dans la nasse

    (ou « la cage« , ou « le coffre, le Safe… », page 76, et c’est alors Ève qui parle avec une ironie acerbe) 

    refermée (« Clac !« ) sur eux.

    …

    Les Nussbaum,  par exemple ? Et les Jonas. Et Raphael Flatauer ?

    …

    …

    C’est à ceux-là _ les massacrés, privés de tombes, ceux-là, avec leurs noms gravés dessus _ que je m’adresse depuis des années

    _ clame ici Hélène : au moins depuis l’écriture d’Osnabrück, en 1998 _,

    …

    à ceux qui sont restés _ encalminés, poissés, à quai _ quand leurs amis _ tel son ami Gustav Stein pour Andreas Jonas, le 23 octobre 1935 (voir les deux terribles tranquilles photos du cahier final de Gare d’Osnabrück à Jérusalem… _ ont commencé à partir,

    …

    …

    ceux qui ont accompagné leurs enfants ou leurs frères à la gare d’Osnabrück _ un lieu éminemment stratégique : la voie de salut de la fuite ; et ce n’est évidemment pas pour rien qu’un volume suivant d’Hélène Cixous, écrit l’été 2015,  s’est intitulé Gare d’Osnabrück à Jérusalem ! _ … _,

    …

    …

    ceux qui ont regardé _ du quai _ partir _ sans eux, qui restaient _ les trains vers toutes les directions de correspondance avec la France ou avec Amsterdam, car Osnabrück est un nœud ferroviaire (…),

    ils sont restés sur le quai ils ont agité la main et souri (…),

    …

    et en rentrant à pied de la gare à Nikolaiort _ que surplombe, au n°2,  la belle, large et haute demeure des Jonas (Abraham, puis son fils aîné Andreas) à Osnabrück _,

    que pensait _ donc, en son for intérieur _ Omi ma _ discrète et intériorisée _ grand-mère? (…),

    …

    …

    ceux qui sont rentrés « à la maison« , alors qu’objectivement on ne pouvait plus rentrer à la maison,

    …

    …

    je ne cesse de me dire que je ne les comprends _ eux tous _ pas

    _ et ce point-là est bien sûr décisif ! Et mieux encore : carrément obsédant-torturant pour Hélène.

    …

    …

    Et pourquoi mon esprit revient-il _ en effet ! _ depuis tant d’années _ obstinément _

    cogner à la vitre _ trop muette _

    de cette scène ?« 

    _ quelle langue admirable ! Nous sommes confondus d’admiration !

    Et nous nous reporterons aussi, j’y insiste, au terrible (en sa pleine assassine innocence) cahier de photos offert en conclusion de Gare d’Osnabrück à Jérusalem, après la page 160 :

    …

    aux deux terriblement innocentes photos d’adieux d’Andreas Jonas à son ami Gustav Stein, le 23 octobre 1935, sur le quai de la gare d’Osnabrück….

    …

    …
    Avec ce nouveau terrible constat de l’auteure, aux pages 101-102 :

    …

    « Selon moi, les Juifs d’Osnabrück fin 1938 ne comprennent pas _ non plus _ les Juifs 1940,

    …

    les Juifs selon les dates _ à nouveau quelle sublime cixoussienne expression ! _ s’entrecomprennent _ et ici plus encore !!! _ de moins en moins,

    …

    ils se font des signes _ mais pas assez parlants ; ou sans les bonnes phrases (d’un peu lucide avertissement ; ou de vraie compréhension rétrospective des tenants et aboutissants de l’idiosyncrasie, toujours complexe, des diverses situations…) ! _ sur les quais des trains, sur les montagnes, sur les rives,

    …

    ils s’appellent,

    …

    ils ne s’entendent pas »

    _ faute de pouvoir déplier vraiment, en phrases, et en phrases effectivement prononcées, et si possible aussi vraiment entendues, leurs pensées et arrière-pensées, demeurant ainsi non pensées, faute d’être exprimées dans de vraies phrases, réellement déployées, et réellement échangées, et réellement entendues, c’est-à-dire vraiment comprises.

    Mais était-il seulement possible de se représenter un peu lucidement en 1938 ce qui adviendrait en 1940 ? L’uchronie ne peut être hélas que fantasmatique ; et ne peut décidément pas être efficacement à 100 % prospective…

    …

    Une part, même si ce n’est pas le principal, du processus de la tragédie, réside aussi là : réussir à « s’entrecomprendre«  vraiment.

    …

    …

    Ainsi, page 104, Hélène conclut-elle que

    « jusqu’en 1938, Omi ne s’est pas _ vraiment _ rendue compte _ de la réalité d’Osnabrück (ou peut-être de Dresde) et l’Allemagne sous Hitler _,

    sinon elle serait partie avant« …

    …

    …

    Mais _ et cela sans cuistrerie, ni lourdeur, aucune _ un concept plus précis va bientôt apparaître et intervenir, cependant, dans l’intelligence un peu profonde de ce qui fut,

    …

    et via un auteur

    avec lequel un des personnages, Siegfried Katzmann, a tenté d’établir un contact,

    par lettre adressée à Vienne, probablement en 1938, mais hélas un peu trop tard _ Freud va quitter Vienne (pour gagner Londres) le 4 juin 1938 _,

    en vue d’en recevoir un conseil ;

    …

    et lui aussi, Siegfried-Fred Katzmann, est peut-être, au moins alors, victime de ce que Hélène qualifie magnifiquement, page 95, de « démon du contretemps« 

    _ quelle sublime expression, ici encore ! _

    …

    auquel, presque tous _ ajoute-t-elle _,

    « nous obéissons comme des insensés«  ;

    …

    sauf Ève, toujours si lucide-réaliste-pragmatique, vive, et surtout prête, elle :

    « ready, the readiness is all« , aime-t-elle proférer ;

    même si elle attribue à Heine ce qui revient à Shakespeare (Hamlet, V, 2), page 10 de 1938, nuits :

    …

    cet auteur qu’a effectivement cherché à joindre par lettre Siegfried Katzmann

    _ mais sans en obtenir de réponse : le « démon du contretemps«  ayant cette fois encore, en 1938, frappé ! _

    étant Sigmund Freud

    _ Freiberg (aujourd’hui Příbor, en Moravie), 6 mai 1856 – Londres, 23 septembre 1939.

    …

    À suivre…

    …

    …

    Ce mercredi 6 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Lecture de « Hôtel d’émigrants », le 9éme et dernier récit de « La Fiancée d’Odessa », d’Eduardo Cozarinsky

    Poursuivant ma découverte des récits d’Egardo Cozarinsky,

    …

    après Loin d’où

    et Dark

    _ cf mes précédents articles , du 9 août ; et , du  août dernier _,

    …

    voici ce jour quelques impressions de lecture de l’ultime _ et magnifique ! _ récit de La Fiancée d’Odessa,

    intitulé Hôtel d’émigrants…

    …

    …

    Pour commencer,

    je dirai que cet admirable court récit de 20 pages (écrit en 2001)

    me semble parfaitement représentatif des deux autres œuvres développées (de 192 et 142 pages) que je viens de lire d’Edgardo Cozarinsky (écrites plus tard, en 2009, pour Loin d’où, et 2016, pour Dark).

    …

    …

    Le présent du récit (du narrateur, âgé de trente ans) se situe au printemps (avril-mai) 2ooo, à Lisbonne, Cascais, Estoril et Sintra, au Portugal,

    et concerne une enquête _ personnelle et même familiale _

    à propos d’un mystère _ qui le poursuit et le travaille vivement à propos des filiations se trouvant à la genèse de sa propre identité de personne ; l’expression « un point de mystère«  se trouve à la page 125 _ concernant ses grands-parents maternels, lui allemand et peut-être juif, elle américaine, qui se trouvérent ensemble à Lisbonne la dernière semaine de septembre 1940, avant de s’embarquer pour New-York.

    …

    …

    Le narrateur confie aussi, page 135 : « Je reconnais une fois de plus mon attrait pour les personnages obscurs » ;

    ce qui, écrit-il encore, « m’aide à préférer _ comme objet de récit (et d’enquête rigoureusement documentée aussi) _ mes grands-parents (…) à tant de gens célèbres qui se trouvèrent en même temps qu’eux à Lisbonne » _ tels Hannah Arendt et son mari, Golo et Heinrich Mann, Alma Malher et Franz Werfel, son troisième mari, etc., tous à la recherche d’un travailnsport vers l’Amérique…

    …

    …

    Il s’agit ici, cette fois encore _ comme dans les récits de Loin d’où et dans celui de Dark … _, d’un questionnement d’un narrateur _ celui-ci est né en 1970 _ sur ses racines identitaires masquées _ que ce soit par lui ou que ce soit par d’autres que lui-même _, de la part de migrants : ici, et à l’automne 1940, à Lisbonne, deux Allemands, l’un Juif, et l’autre pas, Theo Felder, et Franz Mühle, qui fuyaient, et d’abord ensemble, un danger : celui qu’encourraient tout Juif européen ainsi que tout anti-nazi de la part des Nazis en une Europe sous la botte hitlérienne ; et celui qu’allait encourir bientôt, tout Allemand (même hostile aux Nazis), de la part des Alliés dès que ces derniers seraient les vainqueurs… Bien des réactions de travestissement s’avéraient nécessaires pour espérer s’en sortir, ou même simplement survivre.

    …

    …

    J’y suis doublement sensible

    et par le parcours de mon propre père sous l’Occupation, tentant de ne pas se laisser prendre dans la nasse des Nazis ;

    et par ceux de personnes telles que Hannah Arendt _ dont j’ai identifié les lieux de logement à Montauban, huit mois durant en 1940-41, au sortir du camp de Gurs ; et aussi à Marseille… _ ; ou que Lisa Fittko (dans on lira l’indispensable Le Chemin des Pyrénées ) ; Lisa Fittko, celle qui ouvrit la voie dite Fittko, en accompagnant Walter Benjamin franchir la frontière au dessus de Banyuls ; et qu’empruntèrent ensuite ceux qui furent secourus par Varian Fry ou Helen Hessel _ l’inspiratrice de la Kathe de Jules et Jim d’Henri-Pierre Roché _, depuis Marseille...

    …
    …

    Le narrateur qui a vocation à devenir écrivain, a mis la main sur un dossier de documents _ peut-être rassemblés en vue d’écrire lui-même une fiction ? _ laissés par son grand-père (allemand) au Leo Baeck Institute, à New-York, et qui concernent ses relations _ au cours de ces années de guerre _ avec un très proche ami allemand _ Theo Felder et son ami Franz Mühle, tous deux berlinois, s’engagèrent ensemble dans les Brigades internationales, puis ensemble, après avoir réussi à s’échapper des camps de Vichy, réussirent à gagner Lisbonne… _, avec lequel il a pu joindre, non sans difficultés diverses, Lisbonne, en vue de gagner, par bateau, les Etats-Unis :

    …

    ce sera le cas pour l’un des deux, prenant le bateau le Nea Hellas à Lisbonne le 3 octobre 1940, en compagnie d’Anne Hayden Rice, qu’il venait d’épouser au consulat américain de Lisbonne… ; l’autre demeurant à quai, au Portugal ; et dont ne parviendront (et seront conservées) à New York que deux lettres _ sans nom d’identité (même fictive), ni même quelque adresse (ne serait-ce que poste retante !) au Portugal : par prudence ! _ en date des 15 octobre 1941 et 25 novembre 1942 ; ainsi qu’un programme du cinéma Politeana (à Lisbonne) daté du 17 mai 1945 « correspondant à la première locale de Casablanca » (page 121).

    …

    Mais le narrateur ignore toujours :

    …

    et, d’une part, lequel des deux amis berlinois, Franz et Theo, a épousé alors, fin septembre 40, à Lisbonne sa grand-mère, Anne Hayden Rice (américaine fortunée et aventureuse) ;

    …

    et, d’autre part, lequel des deux a été le géniteur effectif de celle qui serait un jour _ de 1970 _ sa mère, Madeleine Felder, quand celle-ci aura épousé _ peu après Woodstock (15 août – 18 août 1969) où ils s’étaient rencontrés _ « un certain Anibal Cahn, né en Argentine » (page 147).

    …

    Ce qui a pour résultat que les racines juives du narrateur,

    si elles sont contraintes de faire l’impasse du faux Theo Felder (et vrai Franz Mühle) _ mais lequel des deux avait été le géniteur effectif dans la chambre de l’hôtel Palacio ? Aucune des trois personnes concernées ne l’a su ! _,

    sont davantage avérées côté Cahn…

    …

    …

    C’est donc à une enquête sur ces jours et nuits-là de Lisbonne à la fin de septembre 1940

    _ par les archives historiques municipales de Cascais qui « conservent environ mille fiches d’étrangers, provenant des hôtels d’Estoril et de Cascais (…) j’apprends que Franz Mühle et Theo Felder ont partagé la chambre 213 du Palacio du 10 septembre au 2 octobre 1940 ; Anne Hayden Rice a occupé la 215, du 26 septembre au même 2 octobre » (page 138) _,

    de ces trois migrants-là

    que se livre le narrateur à Lisbonne au printemps 2000 de ses trente ans

    _ et qui concerne sa propre filiation.

    …

    Le narrateur apprendra aussi que si « le 2 octobre 1940, Felder et Mühle quittent l’hôtel Palacio »,

    « c’est la dernière mention de ces deux noms que nous possédons » aux archives portugaises (page 140).

    Celui qui reste à quai ne manifestera plus jamais sa nouvellelle identité aux deux autres.

    …

    Et les deux lettres que l’un des deux fit, de Lisbonne, parvenir à l’autre (et à Anne Hayden Rice) à New-York,

    sera signée, en 1941 comme en 1942, « le Berlinois anonyme » (pages 138 et 146).

    …

    …

    Une dernière remarque, à propos du goût de la fiction

    afin de mieux approcher et comprendre le réel (et ses faits les plus bruts),

    que le narrateur du récit partage visiblement avec l’auteur lui-même :

    …

    « Tout cela, je le sais.

    Ce sont des faits attestés par des lettres, par les carnets de notes de mon grand-père, par des histoires que ma mère a entendu raconter et qu’elle m’a transmises des années plus tard.

    J’ai simplement imaginé _ en plus _ quelques dispositions affectives, peut-être banales, comme toute clé qui prétend  expliquer la conduite humaine ; elles me servent à m’approcher _ voilà ! _ de ces êtres dont je ne peux comprendre le passé _ voilà _ qu’à travers la littérature _ cf ici le très beau travail de Philippe Sands dans son magnifique Retour à Lemberg ;

    et cf mon article du 2-4-2018 sur cet immense livre : .

    Un point de mystère subsiste.

    Un jour de 1940, Anne et Theo se mariaient au consulat nord-américain, et partaient aussitôt pour New-York.

    Franz restait au Portugal.

    Mes questions deviennent innombrables, chacune d’elles en suscite bien d’autres« , page 125.

    …

    …

    Un travail passionnant et de très grande qualité !

    Et dont la sublime sobriété _ apprise à la table du montage cinématographique ? _ accroit l’éclat du mystère persistant…

    …

    Du grand art, sans trace d’art.

    …

    …

    Ce mercredi 15 août 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • la justesse ludique d’un photographe « à l’air libre » : Bernard Plossu en deux entretiens, « L’Abstraction invisible », avec Christophe Berthoud ; et la conversation avec Francis Lippa, dans les salons Albert-Mollat, le 31 janvier 2014

    A Nathalie Lamire-Fabre et Michèle Cohen : deux fées

    _ galerie Arrêt sur l’Image, Bordeaux ; galerie La Non-Maison, Aix-en-Provence

     

    L’œuvre photographique de Bernard Plossu

    est à la fois formidablement saisissante _ en sa double puissance de justesse et de poésie vis-à-vis du réel à expérimenter (enfin !) _ pour quiconque accepte d’y accrocher un instant plus ou moins long, et surtout intense, son regard _ ici, toujours en revenir à ce que mes amies Baldine Saint-Girons, en son L’Acte esthétique, et Marie-José Mondzain, en son Homo spectator, nomment , l’une, « l’acte esthétique« , et, l’autre,  l’« imageance« .. _ et s’en délecte avec profondeur,

    et extraordinairement insaisissable

    pour qui tente de la décrire et s’essaie à en proposer quelques (toujours trop pauvres et insuffisants) critères d’identification : la tâche en est joyeusement infinie, tant l’œuvre singulière de Plossu est elle-même, en son unicité, prodigalement _ c’est-à-dire avec une générosité sans fond ! _ inépuisable.

    Non immobilisable.

    …

    Ce qui est le cas de tous les chefs d’œuvre de l’art vrai,

    mais l’auteur-artiste, afin d’accéder à ce pouvoir (de maîtrise sans maîtrise : c’est la voie de la création vraie !) si singulier-là, doit, et cela à chaque fois, réussir à, en sa poiesis créatrice, s’abstraire de tout ce qu’il a déjà pu apprendre, et des autres, et de soi, quasi virginalement, comme toujours la première fois vraie, et qui menace endémiquement de le guider un peu trop, jusqu’à venir, se rigidifiant, se figer en recette un peu trop mécanique,

    pour surmonter librement et avec fécondité ce tout à jamais provisoire et en sursis (de dépassement à venir) de son précieux bagage ; ce tout qui tout à la fois l’aide, et dont il a, en même temps, toujours à s’alléger…

    …

    La probité étant une condition absolue de la justesse !

    On ne saurait badiner là-dessus…

    …
    C’est au mystère de cet oxymore somptueux plossuïen

    que s’attaquent _ si j’ose le dire ainsi ; mais c’est aussi un vrai défi de l’aisthesis ! _, à la fois,

    et le merveilleux livre d’entretien qu’est L’Abstraction invisible _ entretien avec Christophe Berthoud, de Bernard Plossu et Christophe Berthoud, paru aux Éditions Textuel en septembre 2013,

    « fruit de plusieurs conversations qui ont eu lieu à La Ciotat et à Marseille entre novembre 2012 et mai 2013, complétées par de très nombreux échanges de courriels. Elles se sont nourries d’un important corpus de textes, articles, préfaces, notes du photographe, cités en bas de page, qui couvre plus d’une quarantaine d’années de la carrière de Bernard Plossu. Ce dialogue s’inscrit dans une relation d’amitié et de confiance qui a débuté à Paris le 16 juin 1994 sur un quai de la gare de Lyon, au départ d’un train de nuit pour Marseille » _ page 13, en conclusion du superbe et très éclairant Avant-Propos de Christophe Berthoud _ :

    ce livre est un somptueux et très précieux (et rare !) sésame pour l’œuvre entier de Plossu, en son complexe et richissime parcours de par, et l’histoire existentielle de l’individu Bernard Plossu, et la géographie du monde et des personnes rencontrés et photographiés par le « photographe à l’air libre » _ ainsi que l’ont inscrit on ne peut plus officiellement les Espagnols, lorsqu’il s’est agi d’indiquer sur des papiers très officiels le statut professionnel de l’individu Bernard Plossu, lors des années qu’il a passées en Andalousie... _,

    …

    et l’entretien de Francis Lippa avec Bernard Plossu, une joyeuse heure durant, dans les salons Albert-Mollat, le vendredi 31 janvier dernier,

    dont voici un lien vers le podcast (de juste une heure).

    …

    Bernard et moi nous sommes rencontrés le 22 décembre 2006, à 18h 15 très précisément, au rayon Beaux-Arts de la librairie Mollat, où Bernard était venu pour une séance de signature _ elle dura un quart d’heure… _ du merveilleux Bernard Plossu Rétrospective 1963-2003, un ouvrage crucial !, accompagnant la très importante exposition éponyme conçue par Gilles Mora, qui allait se tenir au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, du 16 février au 28 mai 2007 ; et début décembre, en liaison avec les travaux de mon atelier Habiter en poète, et de son projet de voyage napolitain, après Rome et Lisbonne, j’avais acheté son merveilleux, aussi, L’Europe du sud contemporaine, dont je me délectais… :

    …

    trois-quart d’heure durant, ce 22 décembre 2006-là, nous avons alors parlé passionnément de l’Italie _ j’avais donc en projet d’amener mon atelier Habiter en poète à Naples, prendre des photos autour du stupéfiant Je veux tout voir, de Diego De Silva _ de littérature et d’écrivains italiens _ et tout particulièrement d’Elisabetta Rasy, que nous avions longuement rencontrée à Rome, tout près de sa maison d’enfance, pour le travail de notre atelier de pratique artistique (avec le photographe bordelais et ami Alain Béguerie), autour du fascinant roman (romain), en partie autobiographique Entre nous d’Elisabetta Rasy : Elisabetta et sa mère (et son petit frère) habitaient dans un quartier charmant non loin de la Via Nomentana et juste à côté du parc de la Villa Paganini)… _,

    et Bernard se mettant à me tutoyer au bout d’un quart d’heure… ;

    et ainsi débuta une correspondance frénétique de courriels, chacun dans son style _ une correspondance dont les trois premiers mois faillirent même faire l’objet d’une publication : projet heureusement avorté ! _,

    et notre amitié…

    …

    On pourra aussi se reporter à mon article du 27 janvier 2010

    sur les deux magnifiques expos Plossu-Cinéma au Frac de Marseille, que dirige Pascal Neveux, et à La Non-Maison d’Aix-en-Provence, de la fée, et notre amie, Michèle Cohen,

    aux vernissages desquelles expositions je m’étais rendu en janvier 2010 :

    L’énigme de la renversante douceur Plossu : les expos (au FRAC de Marseille et à la NonMaison d’Aix-en-Provence) & le livre « Plossu Cinéma » 

    …

    …

    Au-delà de « la liberté sans cesse en mouvement«  (page 9) qui caractérise si bien Bernard Plossu _ en exergue du livre, est placée cette phrase de Bernard : « Dans ce qui était prévu pour moi, il y avait le fait d’être de tel pays, telle ville, tel village ; je fais partie des gens qui ont besoin de se tirer« … _,

    et au-delà « des photographies imparfaites du point de vue d’une certaine orthodoxie,

    tremblées, bougées, sombres ou surexposées,

    mais traductions fidèles d’une expérience » _ généreusement offerte à nos regards émerveillés, qui la partagent ainsi _,

    …

    c’est « tout un pan lumineux, et net, de sa production,

    un classicisme revendiqué,

    une filiation avec le photographe Paul Strand _ oui ! cf cet absolu petit bijou qu’est French cubism _ Hommage à Paul Strand, que la Non-Maison a publié en juin 2009 _ ou des peintres comme Corot _ oui… _ et Leroy« 

    que Christophe Berthoud amène, en cet entretien avec lui, l’auteur Bernard Plossu,

    a contrario _ mais sans renier l’autre pan… _,

    à mettre mieux en lumière.

    …

    Car toujours « cet abandon à l’expérience _ dans l’acte du photographier _

    reposait en réalité sur une vision extrêmement maîtrisée et structurée » _ en cet acte même et son instantanéité.

    …

    La « pensée » _ photographiante _ de Bernard Plossu ne procède jamais « par exclusion, mais par glissement,

    pas nécessairement contre, mais ailleurs » (page 10) :

    en douceur…

    …
    En conséquence, ce livre abordera parallèlement au Plossu bien connu « en rupture de ban« ,

    « une autre aventure,

    spirituelle, esthétique _ et tout aussi prosaïquement matérielle que poétiquement métaphysique, si l’on peut dire : les deux allant consubstantiellement, et même charnellement, de pair en l’acte photographique de Bernard Plossu _,

    celle d’une vision qui apparaît « spontanément », écrira un Denis Roche, dans toute la maîtrise de son expression _ cf le miracle du Voyage mexicain, qui paraît en 1979, mais à partir de photos réalisées en 1965 et 1966 : oui, oui !..  _,

    mais qui mettra une dizaine d’années _ à partir de 1975-76 ; cf le chapitre « L’appel du livre« , pages 57 à 61, qui le détaille… _ à comprendre sa force

    et à se libérer des influences d’une époque dans ce qu’elles ont _ la mode est ce qui se démode… _ de plus éphémère et périssable. (…)

    …

    Cet arrachement aux concessions du moment, aux effets faciles du grand angle, aux séductions des points de vue spectaculaires,

    pour revenir à la justesse et à la vérité _ absolument !!! _ des débuts

    _ ceux du merveilleux (et virginal) Voyage mexicain… : l’éblouissement aujourd’hui est plus fort que jamais !  _,

    Plossu en parlera constamment par la suite.

    …

    Cette distance et ce ton juste,

    c’est l’objectif 50 mm, répète-t-il à satiété,

    au risque de résumer la force de son œuvre à ce détail technique, ou ce qui pourrait sembler tel.

    …

    En fait, il y a une profonde cohérence,

    et ce livre ambitionne à le montrer,

    entre sa vision qui s’exprime à travers cette focale « sans esbroufe » _ à l’opposé d’un Sebastiao Salgado, par exemple : « Salgado et moi nous avons la même étiquette de photographe, mais on ne fait pas du tout le même métier. Je n’ai rien à voir avec lui. C’est un autre langage » ; Bernard se sentant, en revanche, bien « plus proche d’un artiste comme Patrick Sainton«  ; et Bernard d’évoquer alors sa propre pratique du dessin (en son œuvre, sa poiesis même, photographique…) : « Dessiner est ma façon d’enclencher un processus de réflexion autour de l’image qui passe chez moi par le geste, par le jeu. Cela participe des expérimentations visuelles qui me rendent plus proche d’un artiste comme Patrick Sainton que d’un Sebastiao Salgado« , page 151 _

    et une attitude plus générale dans la vie qui peut s’interpréter comme une forme de puritanisme«  (page 11) _ toute de pudeur et de profonde modestie, et inquiète.

    …

    «  »Vision », ici, a le sens plus large de « conception du monde ».

    Elle s’emploie à ramener à des proportions modestes _ comme c’est juste ! _ ce qui tendrait au sublime, au grandiose, au grandiloquent ;

    …

    à l’inverse, Plossu exhausse des détails _ du quotidien le plus apparemment trivial ;

    et ici il s’inscrit dans la filiation esthétique d’un Walter Benjamin et d’un Siegfried Kracauer ; sur ce dernier vient de paraître un très intéressant Kracauer, l’exilé, de Martin Jay _,

    promeut les instants « non décisifs » _ sur le rapport de Bernard Plossu à Henri Cartier-Bresson, cf les pages 120 à 122 ; cf aussi le passionnant et magnifique album de Clément Chéroux Henri Cartier-Bresson ici et maintenant, sur l’expo qu’il nous offre au Centre Pompidou… _,

    réhabilite des lumières dont les photographes se défient.

    …

    Ceci vaut pour les motifs qu’il photographie

    comme pour les moyens techniques qu’il se donne _ l’appareil jetable en est l’exemple le plus parlant«  (pages 10-11).

    …

    Ainsi, pour Bernard Plossu, « la haute culture sera toujours un objet soumis à l’épreuve _ cruciale et basique pour lui _ de l’expérience.

    …

    Voir _ lui, prenant la photo, puis nous, la regardant _ un Morandi ou un Malévitch

    devant un vieux mur ou dans l’agencement d’une palissade,

    équivaut à faire entrer l’art dans la sphère _ simplement fondamentale _ du quotidien.

    …

    L’aventure qui traverse l’œuvre de Plossu

    est cette perpétuelle fécondation du réel par l’art,

    mais en retour une perpétuelle vérification de l’art sur le banc d’essai du réel _ oui !

    …

    Le séjour à Taos, sur les plateaux du Nouveau-Mexique, représente un moment clé dans cette histoire, à 2000 mètres d’altitude,

    dans un décor qui ressemble davantage à un tableau hivernal de Bruegel qu’à un cliché de l’Ouest américain, dira le photographe.

    …

    Taos, c’est la rencontre _ on ne peut plus contingente en son improbabilité ! en ce désert-là !.. _ de Plossu, autodidacte,

    avec Corot, l’expressionnisme allemand, l’école romaine _ qu’il dévore en bibliothèque : celle « de la fondation Harwood, riche d’ouvrages d’art que beaucoup de gens cultivés ayant vécu au Nouveau-Mexique avaient légués à leur mort. Il n’y avait pas beaucoup de livres de peinture chez mes parents, c’est à Taos que je m’y suis mis vraiment. » De même que « c’est à Taos que j’ai lu les deux grands livres qui comptent énormément pour moi : La Connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda et La Conscience de Zeno d’Italo Zvevo » (page 83).

    …

    Pour autant, Plossu ne reniera pas ses premiers engouements,

    et, revenant sur la notion de vision « spontanée »,

    rend hommage à ces influences qui l’ont marqué très jeune,

    la bande dessinée,

    le cinéma _ cf le merveilleux Plossu-Cinéma, à partir d’une intuition initiale de Michèle Cohen avec Bernard Plossu : j’étais présent à La Ciotat à la première séance de travail, avec Pascal Neveux aussi, qui mena à la double exposition merveilleuse du Frac de Marseille et de la NonMaison d’Aix-en-Provence… _,

    les dessins satiriques,

    les tableaux qu’il s’efforça à l’âge de 12, 13 ans de reproduire en peinture«  (page 12).

    …

    Et « la pratique du flou« 

    sera remise « dans la perspective d’une écriture visuelle inventive et _ joyeusement ludique _ en perpétuelle recherche« ,

    mettant l’accent sur le caractère « a-contemporain » _ à dimension d’éternité, ajouterai-je, spinozistement : d’où le sentiment de la joie, comme accomplissement des potentialités ; très loin des philosophies tristounettes de la finitude… _ de Bernard Plossu auteur.
    …

    Car « retracer le parcours de Bernard Plossu,

    un demi-siècle de prises de vues,

    ce n’est pas évoquer en effet le passage du temps,

    mais le nier, ou plutôt le plier _ Hegel parlerait ici du processus de aufhebung… _ au rythme d’une œuvre qui se déploie avec sa logique étrangère aux modes.

    …

    Une photographie réalisée en 1963 joue avec une photographie prise en 2004,

    des obsessions et des thématiques enjambent les décennies,

    et des images inédites réalisées en 1974 sont publiées en 2013 avec une charge visuelle intacte, actuelle«  (pages 12-13), par la grâce de la prodigieuse mémoire photographique de Bernard Plossu…

    …

    Les capacités à la fois d’analyse (du détail) et de synthèse (de ce qui ressort de l’ensemble de l’œuvre Plossu envisagé en sa quasi intégralité !) de l’ami Christophe Berthoud

    afin de mettre en évidence, et révéler, en ses arcanes, la singularité de l’idiosyncrasie de Bernard Plossu, auteur photographe « à l’air libre« ,

    sont remarquables de perspicacité en l’amplitude et la justesse de leur empathie…

    …

    Chapeau le regardeur !

    …

    Titus Curiosus, ce 16 février 2014

    …

    Post-scriptum :

    en feuilletant d’anciens agendas,

    en tête de celui de 2009-2010, et en réponse à quelques questions de Gwénaël Lemouée, du Provençal,

    « Est-il différent de photographier l’ailleurs et le lieu où l’on vit ?« ,  « Avez-vous toujours le même plaisir à travailler ? » et « Qu’est-ce qu’une bonne photo ?« ,

    je retrouve ceci, de Bernard Plossu :

    _ « Pour moi, c’est pareil : en tant que photographe, on est prêt à saisir _ voilà : saisir ; et puis donner _ le hasard partout et tout le temps ; l’œil n’est jamais en repos. Je ne peux plus ne pas voir » ;

    _ « La photographie me plaît toujours autant : c’est LE langage du réel. On y comprend _ rien moins ! voilà l’intelligence prodigieuse du créateur ! _ le monde et tout ce qu’il s’y passe, soit dans le contexte social ou écologique, soit tout simplement dans la poésie _ eh oui ! « Ce qui demeure, les poètes le fondent« , dit Hölderlin… _ des moments et des lieux ou des situations » _ hic et nunc _ ;

    _ « Souvent une bonne photo est mystérieuse. C’est même impossible de dire pourquoi elle est bonne. Il y a même des photos qui peuvent être bonnes, car remplies de poésie. C’est peut-être ça que j’essaye de capter  _ par la magie de la photo prise. Le mystère des choses, du temps, de la vie.« 

    Tout y est dit.