Catégorie : Arts plastiques

  • La merveilleuse vista en ses heureuses rencontres d’un très grand chirurgien de la main en sa traversée du siècle : le « Entre tes mains » de Raoul Tubiana

    C’est un regard d’une rare acuité et parfaite délicatesse, tout à la fois, que nous livre avec affection, probité et infiniment d’élégance et noblesse, un très grand médecin (de la main) _ et toujours en activité de consultation en son âge avancé (il est né le 20 août 1915) : pour les musiciens, en la complexité de leurs troubles spécifiques d’interprétation… _, Raoul Tubiana, en son très grand livre de mémoires  : Entre tes mains _ un chirurgien traverse le siècle, aux Éditions France-Empire.

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    Je partirai ici de ce que résume excellemment la quatrième de couverture :

    « La vie de Raoul Tubiana, c’est _ d’abord _ l’essor de la chirurgie de la main, à laquelle il a tant contribué. Les désordres du siècle ont transformé une profession en destin, pour le petit garçon né dans les senteurs de la terre algérienne _ à Constantine _, tôt frappé par la disparition d’un frère _ handicapé _ et d’une mère _ victime (sur un long terme) d’un oubli chirurgical _, qui le rendront encore plus apte à comprendre la douleur physique et morale d’autrui.

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    À l’école des grands patrons

    _ le professeur Robert Merle d’Aubigné, au tout premier chef (« Après le débarquement en Provence en août 1944, je suis remonté avec la Ière armée jusqu’à Paris déjà libéré. J’ai alors été convoqué par le colonel Robert Merle d’Aubigné, un célèbre chirurgien orthopédique parisien, qui prit une part active dans la Résistance. Il était chargé de l’intégration des services de santé provenant des Forces Françaises de l’intérieur et de l’extérieur. Grand, mince, très élégant dans son battledress, il m’interrogea sur mes campagnes. Il m’écoutait distraitement en feuilletant ses dossiers, mais lorsque j’ai évoqué mes contacts avec les chirurgiens anglo-saxons _ le major John Marquis Converse, en Tunisie et à Alger (page 97) _ et les progrès de la chirurgie plastique  _ dont « la couverture précoce des plaies par greffes cutanées, ou par de vastes lambeaux de peau » (page 97) _, il devint tout à coup très attentif. Il me questionna longuement sur le service de Converse, puis il m’informa de son intention de créer un Centre de chirurgie réparatrices des armées. 

    Trois semaines plus tard, j’étais affecté à ce Centre, à l’Hôpital Léopold-Bellan. A ma grande stupéfaction, j’ai vu arriver quelques jours plus tard, Converse lui-même. Merle d’Aubigné était parvenu à le faire muter de l’armée américaine à Léopold-Bellan, à titre de consultant.

    Après deux années d’errance _ de guerre _, je me suis _ ainsi _ retrouvé fixé dans un hôpital militaire parisien avec deux patrons, un orthopédiste et un plasticien, excellents chirurgiens l’un et l’autre. J’ai ainsi pu faire un double apprentissage dans des conditions d’efficacité extraordinaire. (…) J’allais de l’un à l’autre.«  , pages 97-98 ;

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    « La paix revenue, j’ai tout naturellement suivi Merle d’Aubigné à l’Hôpital Cochin où il avait accédé à la chaire d’Orthopédie. Je suis resté vingt-cinq ans à ses côtés« , page 98) ;

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    et,

    après l’obtention d’une bourse Fulbright _ « afin de poursuivre ma formation en chirurgie de la main aux États-Unis«  _ pour séjour de formation d’un an (« je resterais six mois chez Sterling Bunnel , à San Francisco, et pendant les six autres mois, je visiterais divers centres réputés de chirurgie plastique, de brûlés et de chirurgie de la main« , tel serait le programme du séjour), pages 118-119),

    Sterling Bunnel, en sa clinique à San Francisco, en 1952 (« Le plus passionnant, c’était les commentaires donnés à voix basse par Bunnel tout en opérant. Il détaillait les raisons de ses choix techniques, tel type d’anastomose ou de suture, et son souci constant de respecter ou de rétablir une anatomie fonctionnelle. Aucun écrit, aussi détaillé soit-il, ne peut remplacer l’expérience vécue en salle d’opération. Voir et entendre Bunnel opérant fut une perpétuelle leçon _ voilà ! _, qui ne se comparait à rien. Je me suis vite rendu compte  que la chirurgie de la main telle que l’entendait Bunnell, débordait largement les limites anatomiques de cet organe. Elle englobait aussi le poignet, qui, disait-il, forme une unité fonctionnelle avec la main, et aussi les nerfs, vaisseaux, tendons sur tout leur parcours dans le membre supérieur, qui se terminent dans la main et participent à ses fonctions. Il attachait une extrême importance à la conservation et au rétablissement de la sensibilité. « Une main qui ne sent pas est une main aveugle ». Il disait aussi : « La main commence aux pulpes des doigts et se termine au cerveau »… » page 143), en première ligne _,

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    à  l’école des grands patrons, donc,

    se joignit celle de la guerre, où Raoul Tubiana rencontra deux fois le général de Gaulle, en Algérie et en Corse. Quinze ans, nuit et jour, il fut au service des grands brûlés.

    …

    À Paris, comme à travers le monde, où consultations et conférences le conduisirent en Amérique et au Mexique notamment, peu sont en mesure de se rappeler qu’au sortir d’une salle d’opération, ce médecin féru d’art et de littérature _ et c’est fondamental pour l’ouverture et qualité de son intelligence même du réel : pas seulement anatomique ou technique _, avait rendez-vous avec des créateurs _ voilà ! _ tels qu’Audiberti, René Char, Alberto et Diego Giacometti, Zao Wou-ki, ou Tamayo. De singuliers patients _ et qui la plupart n’en étaient pas…

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    Peu furent aussi étroitement liés que lui à Marie Bonaparte _ l’analyste, amie et traductrice de Freud en français _, à Coco Chanel, à Dina Vierny _ la muse de Maillol _, à Louise de Vilmorin et à l’éblouissante découverte _ ce fut très important à mille égards…  _ de Saint Tropez…

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    _ et cela, jusque dans la maison même de Paul Signac (= le « découvreur«  de Saint-Tropez ! en 1892 : « Depuis que Paul Signac avait mouillé son bateau L’Olympia à Saint-Tropez en 1892, ébloui par la lumière blonde du golfe, il s’y était installé, attirant de nombreux peintres post-impressionnistes, pointillistes ou fauves : Theo Van Rysselberghe, Marquet, Camoin, Matisse », pages 75-76) ; via la rencontre du chef de clinique Charles Cachin, le gendre de Signac, et son épouse Ginette, la fille de Paul Signac : « J’étais souvent invité à La Hune, la grande maison de Signac, située au-dessus de la plage des Graniers, où vivait encore Mme Signac. Les murs tapissés de tableaux du maître et de ses amis _ Luce, Manguin, Camoin, Cross, Matisse _, et dans la chambre de Mme Signac, le lit entouré d’une douzaine de dessins de Seurat, je ne me lassais pas de les admirer. Il m’est arrivé par la suite d’habiter La Hune. Je dormais dans l’atelier de Signac… « , page 31.

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    Ce célèbre chirurgien a quitté ses gants  _ « à ma retraite des hôpitaux publics, puis au terme de ma carrière chirurgicale« , page 179 _ pour se consacrer _ encore maintenant ! _ aux mains des musiciens

    …

    _ « j’ai peu à peu découvert combien les musiciens étaient des patients attachants, très particuliers, émotifs et scrupuleux, à la fois réticents à dévoiler l’étendue de leurs problèmes et viscéralement dépendants de leur art. Je me suis plongé dans le traitement des musiciens avec l’enthousiasme que j’avais éprouvé des décennies plus tôt pour la chirurgie de la main, alors elle aussi une discipline débutante, au développement de laquelle j’ai pu participer », page 179 aussi… Et « J’avais, depuis mon retour des États-Unis, ouvert en 1953 une consultation hebdomadaire de chirurgie de la main à Cochin. Les patients s’y pressaient nombreux, non seulement pour des affections chirurgicales, mais aussi pour quantité d’autres troubles touchant leurs mains. C’est ainsi que ma consultation devint de plus en plus fréquentée par des musiciens. Or, les musiciens sont des malades difficiles, méfiants à l’égard du corps médical. De plus, leur examen prenait beaucoup de temps car leur pathologie était en grande partie ignorée. (…) Les instrumentistes affluaient, peut-être attirés par l’attention que je leur portais, encombrant ma consultation hebdomadaire de la main. Je finis, en 1970, par créer, avec mon rééducateur, Philippe Chamagne, toujours à mes côtés, une nouvelle consultation à Cochin, mensuelle, entièrement consacrée aux musiciens _ celle-ci, et dorénavant. Cette consultation des médecins existe toujours, et se tient maintenant à l’Institut de la Main _ « né en 1972. Je l’ai dirigé jusqu’en 1992« , est-il précisé page 163. Elle a attiré depuis sa création plus de six mille patients, venus de France et de l’étranger. Devant la complexité des problèmes rencontrés, j’ai sollicité l’aide d’autres spécialistes, et la consultation s’est enrichie d’un neurologue, le professeur Pierre Rondot, d’un rhumatologue, le professeur Joël Dehais, excellent instrumentiste _ tant à la viole qu’au hautbois _, d’un chirurgien-pédiatre, le professeur René Malek ; et d’un chirurgien de la main, appelé à me succéder, le professeur Alain Gilbert« , page 180. Et « Les troubles dont les exécutants sont victimes s’avèrent le plus souvent à la fois organiques et émotionnels. Il n’existe pas de « centre de la musique » dans le cerveau. Tout le système nerveux est impliqué par la musique, langage universel des émotions« , page 181. Et, page 182 : « Les musiciens sont avant tout des artistes : c’est-à-dire des êtres particulièrement sensibles et émotifs, pour lesquels la musique constitue l’axe central autour duquel s’articule leur propre existence _ rien moins ! Le musicien professionnel « entre en musique » _ voilà ! _ comme on « entre en religion », les autres activités devenant accessoires« …

    …

    N’est-ce pas à ces derniers _ les musiciens, donc _ qu’il emprunte le phrasé _ mais oui ! le plus subtil et précis à la fois qui soit ! davantage même que celui des poètes ! _ de ses souvenirs ? Souvenirs qui sont autant de variations _ passionnantes _ sur le siècle » :

    …

    on ne saurait mieux dire que cette quatrième de couverture,

    tant la justissime élégance de ce « phrasé » _ en effet : tout en précision et infinie délicatesse (= chirurgicales douces !) _

    propose de magnifiquement éclairantes « variations«  _ c‘est exactement cela (= musicales ! telles les Goldberg de Bach, ou les Diabelli de Beethoven, et de tant d’autres ! cf, sur la texture de la musique, le beau livre de Bernard Sève : L’Altération musicale… _ sur le siècle qui vient de passer,

    via la sublime vista qui nous est généreusement offerte, en cette plume précise et juste _ en son extrême (incisive et douce à la fois) probité : vertu s’il en est ! _, sur quelques personnalités (très fortes !_ presque effrayantes parfois, par exemple Lacan ou Chanel, en la puissance de la passion exclusive de leur propre singularité à aider à accoucher en leur œuvre… ) de créateurs-artistes rencontrés par ce médecin d’excellence et passionné d’Art le plus éclairé et pointu qui soit _ et parfaitement désintéressé, lui ! en sa curiosité-appétit-amour de la vie _ : mais tout cela va bien évidemment de pair !., qu’est Raoul Tubiana, toujours si parfaitement jeune en son bel âge ! _ Cocteau disait, cite-t-il lui-même page 275 : « La jeunesse vient avec l’âge«  ; de fait, on peut finir par le découvrir…

    …

    Des diverses et souvent merveilleuses (!) rencontres d’artistes (ou personnalités) qui ont émaillé le (très riche) chemin de vie de cet humain non-inhumain qu’est Raoul Tubiana (le général De Gaulle, Marie Bonaparte, Françoise Parturier et Luisa Miller, Jean Freustié, Jacques Lacan, le Père Teilhard de Chardin, Louise de Vilmorin, Jean Queneau, Claude Delay _ son épouse _, Mademoiselle Chanel, Albert Marquet, Dina Vierny, Ferdinand Desnos, Rufino Tamayo, Fernando Botero, Cristina Rubalcava, Zao Wou-Ki, Jacques Audiberti, et bien d’autres encore : délicieusement narrées, chacune et toutes),

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    je retiendrai ici seulement quelques unes de ses phrases à propos de sa rencontre avec les frères Giacometti, Alberto (10-10-1901 – 11-1-1966) et Diego (15-11-1902 – 15-7-1985) _ cf aussi le livre de Claude Delay : Giacometti Alberto et Diego, l’histoire cachée (paru en 2007 aux Éditions Fayard) _ :

    « J’ai admiré Alberto et j’ai aimé Diego«  (page 263).

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    Alberto « remet toujours, de façon répétitive, le même sujet chaque fois que nous nous voyons : la perception du réel. Pour lui, c’est impossible« , avait dit Jacques Audiberti d’Alberto Giacometti, lors de la toute première rencontre d’Alberto et de Raoul (c’est Jacques Aubiberti qui les avait présentés l’un à l’autre), à Saint-Germain-des Prés, en 1948.

    « Je me rappelai cette remarque d’Audiberti sur le caractère obsessionnel d’Alberto, plus tard, lorsque je le connus mieux. A chacune de nos rencontres, il abordait toujours le même sujet de conversation. Il m’avait fiché avec une étiquette spécifique de chirurgien. (…) Avec ceux qu’il avait « fichés », son côté intéressé _ voilà _ l’amenait à essayer de tirer profit au maximum de leurs connaissances sur un sujet déterminé.

    …

    La plupart des créateurs que j’ai connus étaient, sans se l’avouer, profondément égoïstes, des prédateurs pour tout ce qui pouvait se rapporter à leur œuvre. Ceci était aussi vrai pour Vieira da Silva ou pour Alberto. Les êtres qui vivaient en symbiose avec eux subissaient leur emprise et avaient les qualités inverses de dévouement et de désintéressement : le charmant Arpad Szenes, voltigeant, tel un elfe, autour de l’arachnéenne Vieira. Il en était de même du discret et merveilleux Diego. Cela n’empêchait pas Alberto de vanter à tout propos les dons artistiques de son frère.

    …

    (…) Alberto voulait comprendre le fonctionnement du corps, du squelette, des neurones ; et ses questions provoquaient souvent mon embarras ; aussi prenais-je les devants en parlant de ce que je savais.

    Ces pilleurs pouvaient être reconnaissants, à leur manière : Alberto en m’offrant une main en bronze« , page 264-265 _ il s’agit de « la main gauche de L’Objet invisible« , page 269.

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    « Je pense maintenant que ces répétitions _ sur « les même sujets ayant un lien avec la chirurgie« , page 266 _ étaient du même ordre que celles qu’il manifestait dans le choix répétitif de ses modèles, peu nombreux, toujours les mêmes : Diego le frère, sa mère Annetta et Annette sa femme, Caroline sa maîtresse, Yanaihara le professeur de philosophie japonais et très peu d’autres, ce qui devait correspondre à un même besoin d’approfondissement« , pages  266-267.

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    Et « en y repensant, avec le recul des années, mes relations avec Alberto n’eurent pas la richesse que j’aurais pu espérer ; elles ont _ in fine et rétrospectivement _ un goût amer d’inachevé. Nous en fûmes peut-être responsables l’un et l’autre _ est-il ajouté en un dernier subtil commentaire, page 267. Nos échanges se sont limités à des problèmes médicaux.

    Pour quelles raisons n’a-t-il jamais été question entre nous d’art, de son œuvre, des tourments de la création ?«  page 267 : à propos des années 1948 à 1951-52.

    Je dois aussi me mettre directement en cause. A mon retour des États-Unis _ à partir de  1953 : ensuite, donc… _, j’étais de mon côté totalement absorbé par la découverte de la chirurgie de la main, et par les responsabilités grandissantes de mes activités hospitalières. Hors de l’hôpital, j’étais toujours pressé et n’avais que peu de temps à accorder à autrui. Il n’était pas question pour moi d’écouter les intarissables monologues  d’Alberto lors de nos rencontres. Les rôles étaient inversés _ par rapport à la période 1948-51 _, c’est moi qui parlais et Alberto qui m’écoutait. Il ne discutait que pour la forme mes explications, en disant « Tu crois, tu crois ? ». Il me posait des questions médicales d’une façon obsessionnelle, mais j’étais aussi obsessionnel que lui, ne pensant qu’à mes opérations ou à des phénomènes physiologiques qui m’intriguaient. Un obsessionnel en face d’un obsessionnel. Dans le cœur de l’homme, n’y aurait-il de place que pour une seule passion ?« , page 268 _ ce que l’existence de Raoul Tubiana (tissée de ses rencontres !) ainsi narrée vient démentir !

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    « Par la suite, nos rencontres s’espacèrent« , page 270.

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    « Alberto s’éloignait _ qui allait mourir le 11 janvier 1966 _ tandis que Diego m’était de plus en plus proche.

    …

    Je ne me souviens plus si j’ai connu Diego par l’intermédiaire d’Alberto ou plutôt par Arpad et Vieira avec lesquels il voisinait dans le 14e. Ils avaient en commun la même passion pour les chats. Mais ce dont je suis sûr, c’est que je me suis senti d’emblée en parfait accord avec lui _ cela s’appelle l’amitié vraie _, et ce, avant même d’avoir conscience de ses exceptionnelles qualités ou d’avoir pu apprécier l’étendue de ses talents _ l’amitié, comme l’amour, sait deviner et comprendre à fond sur le champ.

    …

    (…)

    Contrairement à son frère , il parlait peu et n’avait pas ses dons d’expression _ verbale _, mais tout ce qu’il disait était parfaitement sincère et mesuré _ voilà qui est assez rare. Montagnard averti, il avait le calme et la sûreté d’un chef de cordée. Son jugement était lucide mais bienveillant _ les qualités mêmes que le lecteur prête bien vite à l’auteur de ces Mémoires ! _, jamais méprisant, bien qu’il aimât probablement plus les animaux que les humains. J’ai toujours ressenti sa présence bénéfique et admiré son élégance naturelle, physique et morale, sa pudeur, sa droiture. Ce qu’il avait vraiment d’exceptionnel, c’était sa totale modestie, son humilité. Il se considérait comme un artisan, voué à accompagner et à protéger son frère, génial, mais imprévisible, avec cette fragilité que Diego lui connaissait bien« , page 270.

    …

    « Les deux frères s’aimaient et se respectaient. Diego acceptait sa situation subalterne _ en cette fraternité (sur la fraternité, remarquer aussi quelques très fines pointes de Raoul sur celle avec son frère Maurice, qui deviendra cancérologue, par exemple page 12…) _ sans laisser paraître de l’amertume. Son œuvre personnelle, elle aussi d’une grande rigueur, restait volontairement effacée, limitée à la création de pièces de mobilier. (…) Diego ne prit son envol _ d’artiste _ qu’après la mort d’Alberto _ survenue en 1966, donc.

    Il est resté pendant longtemps totalement méconnu du public. Il n’était pas jaloux d’Alberto, mais plutôt de ses femmes, Annette et  Caroline, qui, disait-il, lui faisaient perdre son temps _ de création _ et l’exploitaient. Totalement désintéressé _ un point tout à fait remarquable _, il avait tout de même mal supporté d’être dépossédé par Annette, la femme légitime d’Alberto, après la mort de ce dernier. Alberto n’avait pas rédigé de testament. « Annette m’a tout pris, disait Diego, même mes plâtres dans l’atelier d’Alberto et la vieille maison de la mère, à Stampa« , page 271.

    …

    « Diego vieillissait dans un climat exaltant de créativité _ ce qui est bien l’essentiel ! _, indifférent à tout confort matériel comme l’avait toujours été son frère. Il connaissait enfin le succès et un début de considération officielle. Les commandes affluaient, même de l’État, qui lui avait confié toute la ferronnerie _ admirable ! _ du musée Picasso, mobilier et lustres« , page 273.

    …

    « Malheureusement, Diego voyait de plus en plus mal. Il souffrait d’une cataracte et refusait de se faire opérer. J’insistai pour qu’il subisse cette opération devenue courante. Il céda à ma requête. J’organisai son séjour à l’Hôpital Américain. J’assistai à son opération, pratiquée par un collègue ophtalmologue, sous anesthésie locale. Je lui tenais la main. Tout se passa normalement.

    Le lendemain, quand on lui ôta le pansement qui lui recouvrait l’œil, il s’écria fou de joie : « Je vois, je vois. »

    …

    J’insistai pour qu’on le garde encore une nuit à l’hôpital, car il avait quatre-vingt-trois ans et était seul chez lui. Je lui dis : « Je passerai te prendre demain, en fin de matinée pour te ramener chez toi.«  Vers treize heure, je le vis sortir du bureau du caissier de l’hôpital, habillé, prêt à partir, et se diriger, frêle silhouette vers l’ascenseur. Il me dit :

    _ Je monte prendre ma valise.
    _ Je vais chercher la voiture au parking, je t’attendrai devant la porte.

    …

    Après quinze minutes d’attente, ne le voyant pas revenir, je montai dans sa chambre. La porte était fermée. Je frappai ; comme je n’obtenais aucune réponse, je la fis ouvrir par une infirmière.
    Nous trouvâmes Diego étendu, mort, dans la salle de bains« , page 273 _ cf cette remarque anticipante, pages 191-192 : « Pour moi, certains souvenirs ont une telle présence qu’ils semblent appartenir au présent, qu’il s’agisse de la mort de ma mère _ des suites, vingt ans durant, d’une compresse oubliée par le docteur Pozzi (le père de Catherine Pozzi, la maîtresse de Paul Valéry ; et le docteur Pozzi mourra tragiquement : assassiné), lors d’une opération de rétroversion de l’utérus… _, de mes rencontres avec De Gaulle _ à Constantine en 1943 et Calvi en 1944 _, ou de la découverte de Diego, étendu mort dans une salle de bains de l’Hôpital Américain _ sans qu’apparaisse cette première fois, page 191, le nom de Giacometti : seulement « Diego« . J’ai aussi conservé, avec une reconnaissance parfaite, le parfum de ma mère et le contact de sa main me caressant tendrement le visage, lorsque enfant, le soir, au dessert, je posais ma tête sur ses genoux, il y a de cela une éternité« …

    …

    Je n’ai jamais autant pleuré qu’à l’enterrement de Diego. En vain, Jean Leymarie _ ici je pense à ce que dit (on ne peut davantage discrètement) de lui Silvia Baron Supervielle en son sublime Journal d’une saison sans mémoire... _ me tirait par la manche devant le crematorium, en répétant « Reprends-toi, reprends-toi ». Mais je n’arrivais pas à réprimer mes sanglots.

    La tristesse, le remords, la perte d’un être incomparable. Un Juste » _ voilà ! _, page 274…

    …

    Avec cette conclusion du livre, pages 280-281 :

    « J’ai traversé un siècle à la fois terrifiant et libérateur. Toute ma vie, ma carrière en témoigne, j’ai cru au progrès, tout au moins dans les domaines techniques et scientifiques, en ayant conscience de ses limites.
    Plus j’approche de ma fin, plus je suis hanté par la persistance de la violence et de l’obscurantisme, dont j’avais déjà pris conscience au Grand Lycée d’Alger
    _ cf les pages 18 à 20. J’aimerai citer cette phrase d’Audiberti provenant d’une lettre qu’il m’avait adressée. Elle illustre « la singulière disproportion entre les acquisitions si raffinées de l’homme dans le secteur technique et sa totale ignorance en ce qui le concerne » _ lui : l’homme ! en général… Mais je veux rester optimiste. Certes le progrès est bien plus lent à se manifester sur le plan moral _ à la fois personnel et collectif : cf ce que Hegel nomme sittlichkeit… _, et nous sommes déjà venus à bout du nazisme et de certains goulags.

    …

    Pour conclure ces « souvenirs », je ne saurais garder secret le lien qui m’unit à mes milliers d’opérés anonymes, la confiance rencontrée _ voilà !

    Je voudrais aussi déclarer à nouveau mon attachement et ma reconnaissance pour mon métier _ au service de la vie des personnes. La chirurgie a rendu mon existence utile et passionnante, m’a permis de pénétrer au cœur des personnalités les plus diverses _ pas seulement physiologiquement donc.
    Et puis… elle m’a _ accessoirement, si l’on veut : pour une opération du cœur à l’automne 2004 ! le récit constituant l’essentiel de l’ultime chapitre du livre, « Danger de mort« , aux pages 275 à 281 _ sauvé la vie« …

    …

    Entre tes mains _ un chirurgien traverse le siècle : le témoignage d’un homme délicat et fin, profondément non-inhumain,

    dont la lucidité demeure vigilante sur ce que peuvent parfois faire, de leurs mains, les hommes, en leur génie divers,

    et épris de tout ce que peut donner _ en formation de la sensibilité ! humaine non-inhumaine ! _ la beauté ;

    telle celle de Saint-Tropez, rencontrée grâce à l’amitié de Pierre Kefer, l’été 1933 :

    « Ce fut un choc, à la fois esthétique et culturel » _ les deux, donc ! conjointement ! _, page 28.

    …

    A quoi renvoie aussi cette reconnaissance témoignée, à propos de l’amour de l’Art, et en l’occurrence celui de la peinture, pages 219-220 :

    « Ce goût pour la peinture ne découle pas de la fréquentation des musées où on me traînait enfant. Il m’est apparu plus tardivement, à Saint-Tropez, sous la double influence _ voilà ! _ de la beauté du pays que les peintres interprètent sans cesse, et des amis que j’avais dans les parages, Pierre Kefer et les Cachin.

    …

    Charles Cachin et Ginette Signac jouèrent un rôle crucial _ voilà ! _ dans mon initiation _ et toute vie humaine vraie en est une ! Leur maison, La Hune, avait été celle de Paul Signac. Elle était tapissée des œuvres du maître et de ses amis. La contemplation _ active, hyper-active : cf tant L’acte esthétique de Baldine Saint-Girons que Homo spectator de Marie-José Mondzain, mes amies _ des dessins de Seurat encadrant le lit de ma chambre, lorsque j’ai habité à La Hune, après la destruction de ma maison du port, me plongeait dans des émotions _ de ce sentiment d’accomplissement vrai qu’est la profonde joie ! _ jusque là jamais ressenties _ faute d’un tel aiguisement doux et profond de la sensibilité activée dans cet échange et ce partage affûté des aisthesis : face au paysage comme face aux œuvres de l’Art…  _ devant une œuvre d’art. Charles et Ginette discutaient peinture à longueur de journée. Ils invitaient à leur table des peintres proches de Signac et des collectionneurs comme Georges Grammont. Dans un tel climat _ de partage affûté : enthousiasmant ! _, mes premiers choix se portèrent sur les post-impressionnistes« …

    …

    L’élan et le partage étaient donnés.

    Pour toujours.

    …

    Titus Curiosus, ce 28 décembre 2011

     

  • la fulgurance généreuse (et à effet-retard) de Pierre Bonnard : l’ouverture du (premier) musée Bonnard au Cannet

    Sur l’indispensable et magnifique catalogue d’exposition Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée, au tout nouveau Musée Bonnard, du Cannet.

    …

    Quasi contemporain du (génial et encore en partie inouï) musicien Lucien Durosoir (1878-1955),

    Pierre Bonnard (1867-1947) dispose enfin _ ce mois de juin 2011 _, au Cannet, sur les hauteurs de Cannes (et en surplomb sur la côte, la mer et l’Estérel), du premier musée qui soit consacré à son génie, si fortement, lui aussi, idiosyncrasique ; et éblouissant !!!

    …

    « Comment ne pas donner raison à Matisse _ indique page 10 Véronique Serrano, le conservateur de ce musée Bonnard du Cannet _ lorsqu’il s’exclame que Bonnard est « le meilleur d’entre nous » ;

    lui qui, encore, à la mort du peintre en 1947, se heurtait violemment à un Christian Zervos interrogeant : « Bonnard est-il un grand peintre ? » Et Matisse de lui répondre : « Oui ! Je certifie que Pierre Bonnard est un grand peintre pour aujourd’hui, et sûrement pour l’avenir » »…

    _ ce à quoi on peut ajouter cette remarque de Robert Hugues, le 9 janvier 1966, au sortir de la grande rétrospective Bonnard, à la Royal Academy of Arts, de Londres : « Jusqu’à la semaine dernière, il aurait paru extravagant d’affirmer que Pierre Bonnard était le plus grand artiste du XXe siècle. A présent, la question se pose« , indique Sarah Whitfield, en son article Une Question d’appartenance, page 66 de l’album Bonnard, l’œuvre d’art, un arrêt du temps (aux Éditions du Ludion, en 2006, pour l’exposition au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris).

    …

    Et Véronique Serrano de poursuivre avec la plus grande pertinence, toujours :

    « Bonnard, lui, savait que son époque n’était pas prête à comprendre sa peinture ; et, en visionnaire, s’adressait aux peintres du XXIe siècle : « J’espère que ma peinture tiendra sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon ».

    Aujourd’hui, en juin 2011, Bonnard a son musée » _ à nous de regarder ! ce qu’il nous offre en sa générosité..

    …

    Et Véronique Serrano signalait, dans cette même perspective, juste au paragraphe précédent :

    « L’enjeu du musée, outre le fait d’organiser des expositions en résonance avec l’œuvre de Bonnard, d’étudier et de présenter ses collections, est de mieux faire connaître et apprécier _ pédagogiquement, en quelque sorte : toujours mieux apprendre à regarder ce que l’artiste offre à notre contemplation : surtout à ce degré (bonnardien !) de profusion et puissance dans la délicatesse du jeu si généreusement opulent des formes et des couleurs  _ l’œuvre de Bonnard.

    …

    La voie de cette relecture _ et c’est cela que j’ai à cœur, très modestement, de souligner, à mon tour ici _ est ouverte depuis la magistrale exposition de Jean Clair en 1984,

    qui fut le premier à replacer Bonnard au cœur _ le plus vivant ; et battant ! _ de l’histoire de l’art qui allait s’écrire après la Seconde Guerre mondiale

    et révéler le Bonnard tardif _ victime (bien contingente !) d’une succession (notariale) un peu complexe, qui ne s’est résolue (juridiquement) qu’en 1964 _ au public français et américain comme un peintre d’exception.

    …

    Depuis lors, les essais et les expositions se sont multipliés, réajustant

    _ non sans réticences toutefois, jusque, justement, me semble-t-il, cette année-ci, 2011 : cf, ainsi, encore, les principales contributions de l’album, en 2006, Bonnard _ l’œuvre d’art, un arrêt du temps, telles celle d’Yve-Alain Bois ou celle de Georges Roque : plus soucieuses du contexte (historico-international : la modernité « moderniste« ) que de l’audace génialissime (tranquille et patiente en son incessante recherche ! sur la toile via la palette, en son bien exigu, pourtant, atelier de sa villa Le Bosquet sur les hauteurs du Cannet : preuve que le recul de l’œuvrer est d’abord sensitif, cérébral, et notamment mémoriel) de l’idiosyncrasie bonnardienne, pour mon goût ! _

    réajustant _ donc : on ne peut mieux justement !!! _ l’histoire de l’art

    et corrigeant l’injustice«  _ en aidant à un peu mieux ouvrir les yeux (et réajuster plus finement les perspectives) des aveugles et sectaires : je suis toujours très optimiste !

    …

    Le superbissime catalogue, Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée, aux Éditions Hazan _ l’exposition des œuvres de la (jeune) collection de ce musée, ajointées aux œuvres présentes en d’autres musées et collections privées concernant l’activité de Bonnard (de 1927 à sa mort, le 23 janvier 1947) au Cannet, dure du 26 juin au 25 septembre 2011... _,

    vient excellemment

    _ par les contributions des textes (dont une réédition de l’article de Jean Clair Petite métaphysique du violet dans la peinture de Pierre Bonnard, « publié pour la première fois dans le  catalogue de l’exposition Peindre dans la lumière de la Méditerranée, Marseille, musée Cantini, 1987 » : ces contributions, excellentes, sont le fait de Marina Ferretti Bocquillon, Belinda Thompson, Jean Clair, Céline Chicha-Castex, Robert Mangú et Gisèle Belleud),

    comme par la somptuosité des images réunies offertes ! quel enchantement ! et c’est bien aussi un phénomène d’époque que de bouder pareille qualité de plaisir ! l’époque se complaisant, nihilistement, dans le pire trash !!!

    De Jean Clair, ne pas se lasser de réécouter l’entretien (de 62′) avec Francis Lippa le 20 mai dernier dans les salons Albert-Mollat, à propos de ses Dialogue avec les morts et L’Hiver de la culture… ; cf aussi mon article du 16 juillet dernier : Un entretien magique : avec Jean Clair (et passages d’anges !) à propos de ses « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture », le 20 mai dans les salons Albert-Mollat… _

    en témoigner ;

    …

    à relier à un autre autre très bel album, Bonnard en Normandie, aussi aux Éditions Hazan _ pour une exposition tout aussi riche et passionnante, qui s’est tenue au musée des Impressionnismes, à Giverny, du 1er avril au 3 juillet 2011… Pierre Bonnard a résidé régulièrement à Ma Roulotte (en surplomb de la Seine et avec jardins et arbres profus), à Vernonnet, achetée en 1912 et vendue en 1938…

    …

    L’avantage (inestimable !) de ces expositions _ et celui, consécutif, des albums qui en gardent une trace accessible ad vitam æternam : vive le livre !!!! _ est de ré-unir _ un moment _

    et donner à contempler _ le plus tranquillement possible à qui va se soumettre à la puissance retournante de leur intensité ! _,

    des œuvres dispersées dans le monde entier, au fil des achats et des coups de cœur des collectionneurs amateurs fous de ces chefs d’œuvre, ou des musées de par le monde _ l’œuvre de Pierre Bonnard a immédiatement rencontré un tel engouement (ô combien lucide !) _ ;

    et d’offrir au spectateur (s’émerveillant !) le miracle de comparer (et ressusciter) l’œuvrer même, en acte, de leur créateur :

    …

    c’est à cette « vivacité« -là, en effet

    _ je reprends ici un mot de Deepak Ananth en sa très belle contribution, pages 282 à 284, de Bonnard _ l’œuvre d’art, un arrêt du temps : L’Achèvement différé : « la peinture (de Bonnard) se prête à des vivifications infinies _ de sa part ; puis de la nôtre : à nous de bien vouloir nous y prêter à notre tour, en et par nos (propres) « actes esthétiques » ! _ Il ne saurait y avoir de fin irrévocable lorsque la vivacité _ voilà ! _ est l’essence de l’œuvre« , dit-il excellemment, page 283 ; car, poursuit-il, page 284 : « la proximité de l’image, qui est une constante du langage plastique de Bonnard, signale une intimité emblématique, un élan fusionnel avec l’acte même _ voilà ! l’acte de création, ici _ de peindre, dont la touche _ en sa fulguration et ses effets, pour toujours, d’éternité ! _ est la manifestation exemplaire« … _,

    que nous incite, en permanence _ en ce qui, en quelque (patient, et surtout somptueux) « arrêt du temps«  (l’expression est de Pierre Bonnard lui-même), fut en quelque sorte (très patiemment, et avec fulgurances successives) capté par l’artiste… _, la toile (hyper-)colorée de Bonnard,

    en la fulgurance patiente des infinies micro-modulations des vibrations à jamais actives, pour qui y prête vraiment son regard un peu (et vraiment !) attentif, déposées pour jamais sur la surface de la toile qui demeure _ et pour peu que ne la ruinent pas trop quelques « craquelures«  : Bonnard en réparait déjà… ; par exemple celles du tronc (mauve) du marronnier de la toile Décor à Vernon (La Terrasse à Vernon), demeurée en l’atelier du Cannet à sa mort… _, en quelque sorte proustiennement, « dans le temps« .

    …

    Que s’efforcent aussi d’approcher, en leurs analyses et synthèses _ ils y tournent autour _, les regardeurs-commentateurs…

    …

    Sur l’acte esthétique, revenir (toujours !) au travail décisif (et nécessaire !) de Baldine Saint-Girons, L’Acte esthétique, aux Éditions Klincksieck ;

    ainsi qu’à l’admirable Homo spectator de Marie-José Mondzain, aux Éditions Bayard :

    deux viatiques indispensables d’une esthétique efficiente parfaitement juste…

    …

    Une dernière énigme, pour finir _ qui me travaille dans ma recherche de la vérité de Bonnard _ :

    …

    à la lecture (attentive) de ces différents albums consacrés à l’œuvre (somptueux) de Pierre Bonnard,

    j’ai relevé une obscurité, telle une tâche blanche de fond de l’œil, concernant la personne de Renée Monchaty,

    « dont Bonnard tomba amoureux en 1920 _ et avec laquelle (elle seule ; c’est-à-dire sans sa compagne Marthe, demeurée, elle, à Cannes chez Berthe Signac) il séjourna quinze jours à Rome : en compagnie du neveu Charles Terrasse, alors étudiant de l’École française de Rome, au Palais Farnèse, ils arpentèrent les ruines, en mars 1921, écrivit à Marthe Pierre… _ et qui se donna  la mort en 1925« ,

    comme l’indique en note Jean Clair, page 45 de l’album Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée… ;

    …

    alors que, en sa contribution Pierre Bonnard, vie privée, image publique (pages 31 à 39 de ce même album), Belinda Thomson apporte des renseignements contradictoires :

    …

    « Renée Monchaty, la première fiancée de Bonnard (sic) a été son modèle _ par exemple déjà dans La Cheminée : une œuvre (sculpturale) de 1916 ! Et Renée était-elle blonde ? ou brune ?.. _ et son amante, peut-être aussi son étudiante. Son amour malheureux pour Bonnard _ toujours plus que discret sur son intimité, comme il était alors parfaitement de mise dans les excellentes familles, telle celle de Pierre Bonnard ! _, qui semble avoir été réciproque, la conduira à se suicider à Rome en 1923«  _ ce qui est une erreur, au moins de date : Renée Monchaty s’est donnée la mort, par un coup de revolver, le 3 septembre 1925 : fut-ce à Rome?.. Je n’ai glané que bien peu de renseignements en mon début d’enquête…

    …

    Et Belinda Thompson poursuit :

    « La décision soudaine de Bonnard d’épouser Marthe en 1925 _ la formalité eut lieu le 5 août 1925, à la mairie du 17e arrondissement de Paris _, apparemment pour mettre fin à ce sentiment qu’elle éprouve d’être « une de ces femmes que l’on n’épouse pas » _ Marthe est le modèle et la compagne de Pierre depuis 1893 ; et elle le demeurera jusqu’à sa mort, le 26 janvier 1942, à la Villa Le Bosquet du Cannet (Pierre y mourra, lui aussi, le 23 janvier 1947) _, suit cette période de difficultés affectives« , à la page 38…

    …

    L’importance des liens affectifs de Pierre Bonnard en sa vie d’homme n’est pas rien qu’anecdotique, quand on mesure la place en l’œuvre pictural même de ses liens à ces personnes, et à leur souvenir qui demeurait quand elles avaient disparu…

    …

    A preuve,

    la merveilleuse analyse des deux tableaux, La Palme (de 1926, au Cannet), puis Jeunes femmes au jardin, ou La Nappe rayée, vers 1921-1923 _ à Vernonnet _ (tableau terminé vers 1945-46 _ au Cannet _) à laquelle procède Jean Clair en son article Petite métaphysique du violet dans la peinture de Pierre Bonnard, pages 41 à 45.

    …

    Pour La Palme, d’abord :

    « la volumétrie des objets et des figures apparaît saisie comme projetée sur une surface courbe concave, et non pas convexe, sur une sphère creuse pour ainsi dire. Ce qui est le centre de la vision en est aussi le plus éloigné ; et ce qui apparaît à la périphérie se déforme et s’allonge. Ce que l’œil pointe est aussi ce qui lui échappe (…) et, sur les bords, tout fuit (…). L’œil concentre et ramasse une myriade _ profuse, en effet : comme ses jardins ! _ de sensations, la pupille est bombardée _ oui _ de stimuli lumineux, mais, pour le peintre, le problème est de saisir ce foisonnement et d’en restituer _ voilà ! _ la richesse. Plutôt que projeté sur une sphère homologue au globe oculaire, le réel est brassé, comme la confiture dans une bassine de cuivre, ramassé et confit dans une cavité creuse dont les parois s’évasent.

    …

    De l’emploi de cette perspective naturalis, physiologique, découlent l’emploi et l’ordre des couleurs.

    Ce qui vient en premier plan, ce n’est pas la couleur lumineuse, l’orange ; c’est le violet. C’est la couleur dont l’intensité, dont la vibration ondulatoire est la plus forte qui vient au-devant de l’œil, là où l’œil cherche à voir le plus. Le « mehr Licht » _ goethéen _ du peintre, là où il pointe le visible, est le seuil même où la sensation de la lumière s’absorbe dans l’invisible _ le diaphane ? qu’évoque Marie-José Mondzain ? La couleur qui est la plus proche de l’énergie pure est aussi la trappe, le « trou noir » par où le visible s’échappe.

    …

    La terre, le monde réel, le solide, ce que l’on peut saisir, voir, habiter, appréhender, tenir, les routes, les maisons, les êtres _ même ! _,

    sont toujours, chez Bonnard, un arrière-pays _ à la Bonnefoy _ qui brille derrière l’écran radiant du violet, ce seuil de l’ultra-visible.

    …

    La Palme, de 1926, est l’une des œuvres les plus significatives à cet égard.

    Le monde où l’on habite, avec ses maisons, ses rues, ses femmes à la fenêtre secouant un tapis, ses volets verts, ses ocres rouge et jaune, ses roses et ses orangés, est une bande de lumière isolée du peintre, un îlot perdu entre le lointain bleu et le premier plan livré au vert et au violet.

    …

    La figure principale _ c’est là dire son importance (vitale !) _ est une femme, à mi-corps, à l’avant-plan. Elle est voilée de violet et elle offre _ telle Aphrodite à Paris, chez Homère _ une pomme. Pomme d’or de Virgile, fruit parfait, sphère pleine du don de la présence, offrande d’amour, lumière et saveur concentrée.

    …

    Mais c’est aussi le fruit dérobé dans l’ombre _ l’amour caché, non tout à fait (civilement et urbainement) montrable _,

    comme est interdite _ comme victoriennement, encore et toujours pour Bonnard en 1926… _ la possession de ce monde habitable et aimable que le tableau reproduit.


    …

    Regardons-le mieux _ ainsi que le demande et l’impose tout tableau de Bonnard ; ainsi que toute grande œuvre vraie ! non menteuse ! Par exemple, celle de Proust ; ou celle de Faulkner, pour rester en ces mêmes années… _ :

    il figure un œil de géant ; il est la métaphore, la projection _ quasi littérale ; lacaniennement _ d’un œil, une grande amande que bordent les cils du palmier et les sourcils des feuillages, et sur la lisière de laquelle papillonnent _ instamment _ des frondaisons. La lumière brille en son fond, mais rien ne sera possédé _ charnellement et socialement ; une malédiction (officielle) ne cessant de peser... _ de ce qu’il voit.

    …

    Telle est la secrète mélancolie _ inaltérable parmi l’art de la joie, aussi, de Bonnard : car ce dernier n’est pas, lui non plus, niable ! les deux s’entremêlant à l’infini _ de cette peinture, sous son apparente _ mais tout aussi réelle ! Bonnard est par là toujours humble et discret, quasi timide (et ainsi partagé ! clivé…), en sa joie _ allégresse.

    …

    M’accusera-t-on de psychologisme ? _ s’enquiert alors Jean Clair. Certes non : tout compte ! en un œuvrer : le temps du terrorisme formaliste structuraliste (ce certains « modernes« ) est désormais passé !

    …

    L’un des plus beaux tableaux qu’ait peints Bonnard est Jeunes femmes au jardin, ou La Nappe rayée _ voici alors l’exemple de la plus splendide confirmation de la thèse avancée pour La Palme.

    …

    Le pluriel est de politesse : de la seconde, Marthe, la femme du peintre _ âgée alors (si la scène réelle eut bien lieu en 1921) de cinquante-deux ans _, ne se distingue qu’un profil perdu sur la droite. La jeune femme à la tête ronde ronde et dorée comme une pomme, et qui sourit, est bien le seul sujet du tableau. Projetée à l’avant-plan, elle demeure dans une pénombre violette. Le réel, la lumière, le possible, les fruits posés dans leur corbeille sur la table, le sable jaune comme une plage, sont à l’arrière-plan.

    …

    Le peintre, là aussi _ analyse Jean Clair _, célèbre le deuil de la présence, autant _ les deux à égalité ! _ qu’il célèbre la beauté et la fascination du visible.

    …
    Or, on sait aujourd’hui
    _ l’article a été écrit en 1987 _ l’identité de la jeune femme et le destin tragique qui l’a liée au peintre _ Bonnard, en mars 1921, au moment de l’escapade romaine (avec Renée Monchaty), avait cinquante quatre ans (et Marthe, sa compagne non encore épousée, cinquante-deux J’ignore, jusqu’ici, la date de naissance de Renée Monchaty. La note de Jean Clair à propos de cette jeune femme, commencée de citer un peu plus haut en cet article-ci, se conclut alors ainsi : « Cette crise déterminera chez le peintre une série d’autoportraits où le violet joue _ encore _ un rôle essentiel, d’une tonalité dramatique souvent inattendue«  ; à prolonger…

    …

    Sous le sourire, sous la beauté qu’il célébrait, Bonnard avait aussi, comme un glacis subtil, posé _ à quel moment, lors de quelle « reprise«  de l’œuvre, achevée vers 1945-46 : à la Libération, donc ? _ le voile de la détresse et de la perte.

    …
    Au seuil du visible que nous croyons voir et posséder, demeure _ ainsi _ l’invisible des êtres et des choses que nous perdons _ et avons perdus, aussi : tel Orphée, Eurydice… ; cf ici le beau petit livre de Claudio Magris Vous comprendrez donc, où l’auteur donne la parole, outre-tombe, à son Eurydice perdue _, que nous n’avons cessé de perdre ; et dont le violet, à l’extrême de la gamme des couleurs, nous tend l’effigie spectrale _ un autre mode (spectral lui-même ; et alenti…) de possession ?

    …
    Ainsi les hommes de la lumière, selon l’expression de Camus, sont-ils condamnés, comblés par le jour et par les collines, à fuir _ aussi ; est-ce nécessairement, cependant, une fuite ? _ dans l’invisible.« 

    …

    On comprend en quoi et comment, très précisément,

    l’œuvre de Pierre Bonnard,

    au-delà de la puissance formidable intense de son idiosyncrasie, déjà _ et c’est un cadeau formidable ! _,

    prend, aussi, et très pleinement place,

    à l’acmé du plus puissant des avancées de l’exploration artistique du réel,

    en la complexité jamais réduite à quelque squelette,

    mais au plus vif (et nacré) de la chair,

    des explorations artistiques de l’imageance _ cf mes propres travaux sur la musique de Durosoir (1878-1955) _,

    pour penser au plus fin et plus vrai,

    le réel tel que nous avons à le percevoir, le vivre et le bâtir,

    l’aménager…

    …

    Car rien « que soi« , « ce n’est pas suffisant« , pour Pierre Bonnard,

    comme le rappelle très justement Michèle Tabarot, à l’ouverture, page 11, de ce très important Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée :

    …

    « Il est toujours nécessaire _ au peintre (et artiste) que Pierre Bonnard est _ d’avoir un sujet, si minime soit-il,

    de garder un pied _ au moins _ sur terre« …

    …

    De même que

    l’accroche à la forme,

    doit contrebalancer le risque du vertige

    de la couleur :

    …

    remerciant très chaleureusement son ami Paul Signac, de ses vigoureux encouragements et éloges,

    Pierre Bonnard, le 29 décembre 1933, lui déclare ainsi :

    …

    « Tout récemment, vous m’avez donné un fameux encouragement,

    et j’en puise d’ailleurs _ de mon côté _ dans vos architectures colorées ;

    car j’ai bien besoin de me plier aux grands rythmes _ voilà ! sans tomber dans l’abstraction, par conséquent _ que vous défendez« …

    …

    Pierre Bonnard : un créateur décidément majeur,

    pour notre réjouissance !

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 31 août 2011

  • Un entretien magique : avec Jean Clair (et passages d’anges !) à propos de ses « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture », le 20 mai dans les salons Albert-Mollat

    Le vendredi 20 mai dernier, et dans le cadre du mois « Gallimard » qu’avait organisé la librairie Mollat,

    les salons Albert-Mollat ont eu l’insigne privilège de constituer la chambre de résonance d’un fabuleux acte de penser génial en direct _ cela s’entend à l’écoute du podcast de 62′ _ de Jean Clair, en dialogue avec quelques questions de Francis Lippa, philosophe et lecteur curieux,

    à propos de ses deux récents livres, L’Hiver de la culture, aux Éditions Flammarion, et Dialogue avec les morts, aux Éditions Gallimard.

    …

    Sur ces deux livres, on peut déjà se reporter aux deux articles qui leur ont été, ici-même sur ce blog En cherchant bien, consacrés, les 12 et 27 mars derniers :

    « OPA et titrisation réussies sur “l’art contemporain” : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en “L’Hiver de la culture” »

    et « Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant “Dialogue avec les morts” (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’œuvres vraies« …

    …

    Mais la qualité vibrante de penser de ces échanges intenses, une heure durant _ « une question empathique entraine une effusion… C’est vrai aussi en psychanalyse, pour autant que les silences sont parlants, et ils le sont« , témoigna avoir remarqué à l’audition de ce podcast Jean Clair… _, fut un moment d’éternité que l’enregistrement et le podcast perpétuent et diffusent _ au monde entier, s’il le sait et le veut… _ désormais : qu’on en juge soi-même ! Je viens de le ré-écouter : c’est _ comme jamais _ saisissant !

    …

    C’est surtout sur Dialogue avec les morts, nouveau volume de l’aventure de réflexion mémorielle, pure de toute complaisance narcissique égocentrée, à laquelle se livre depuis quelques années Jean Clair à son écritoire _ sa probité lucide et courageuse m’évoque celle pareillement merveilleusement exigeante de Michel Leiris : depuis le crucial L’Âge d’homme _ que s’est porté l’entretien, en une aventure de penser prolongeant en quelque sorte _ verbalement : dans l’écoute mutuelle des paroles s’improvisant (et sachant à peu près ce qui, par elles, cherche, au présent, à se dire, à émerger d’un penser qui commençait à se former, dans l’indistinction de ce qui n’était, cependant, pas encore tout à fait dit ainsi, du moins…) _ ;

    prolongeant _ en une sorte de rallongeail oral plus ou moins inspiré, en tout cas de bonne volonté mutuelle et réciproque, en ce présent à vif de l’entretien _ celle de l’écriture même de Jean Clair, jamais _ jamais tristement _ prévisible, elle non plus… : mais un perpétuel gai savoir qui s’ose et jubile, discrètement, presque silencieusement, toujours très humblement ; en marche approximative vers le mot le plus juste, ou le moins faux, que cela humainement se peut…

    …

    Et c’est cela qui se partage dans l’ »admirable tremblement du temps » sensible ici.

    …

    Avec la vibrante intensité de la probe vérité.

    Et la beauté toute pure qui en rayonne, sans tambours ni trompettes,

    de l’intérieur de ce qui est alors dit.

    …

    Aussi l’évocation de L’Hiver de la culture a-t-elle été un peu plus elliptique à la fin de l’entetien ; et moins centrale, en sa critique de certains procédés financiers _ « titrisations« … _ de l’art contemporain, que le penser infiniment positif et créatif de ce plus que jamais intensément vivant et créatif Dialogue avec les morts de Jean Clair…

    …

    Au passage, je remarque que Venise

    est présente dans les deux livres _ cette Venise d’où revenait Francis Lippa, et du Palazzetto Bru-Zane, plus précisément, où s’était tenu les 19 et 20 février derniers, en ce Centre de Musique Romantique Française qu’anime « scientifiquement » Alexandre Dratwicki, le premier colloque consacré à ce génie, pareillement probe et discret, de la musique du XXe siècle, Lucien Durosoir (1878-1955) ; cf plusieurs articles de ce blog…

    …

    Et tout particulièrement cette Venise de la façade maritime _ hors labyrinthe des canaux et calli : protecteur par ses masques et vêtures bariolées mêmes ; Jean Clair compare Venise et New-York… _ qu’aime Jean Clair, qui a habité et sur les Fondamente Nuove (au Palazzo Donà), face à la ligne de fond des Alpes _ en l’espèce des dents acérées si belles des Dolomites _, et sur les Zattere (aux Incurabili), face à la Giudecca, bien moins longtemps ; et à laquelle il consacre un magnifique chapitre : « La Ville morte » (« La Boussole« , « Carnaval vénitien« , « Les Chats« , « La Douane de mer« , « La Mort« ) ; il y revient encore au final, page 275, à propos des Régnier et des Ranieri flotteurs de bois…

    …

    En de telles vibrations de vérité et beauté,

    cet entretien est aussi une œuvre spécialement précieuse

    dans la bibliothèque sonore que les podcasts de la librairie Mollat élèvent

    enregistrement après enregistrement.

    …

    L’auditoire, très réceptif, a lui aussi remarqué qu’à l’occasion

    des anges

    avaient bien pu passer…

    …

    Titus Curiosus, ce 16 juillet 2011

  • Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies

    Dialogue avec les morts, de Jean Clair,

    qui paraît ce mois de mars aux Éditions Gallimard,

    est un livre (de vérité ! _ par sa profonde probité ! _) rare à ce degré d’intensité (!!!)

    de trouble… :

    …

    tant de son auteur l’écrivant,

    que des lecteurs qui le découvrent _ et partagent !

    et s’en enchantent !!! _,

    …

    au fil de ses chapitres,

    dont voici les titres successifs :

    …

    l’âge de lait (pages 13 à 50),

    l’âge de craie (pages 51 à 91),

    les mots (pages 93 à 116),

    la ville morte _ c’est Venise ! splendidement analysée : un labyrinthe (sans perspectives…) pour métamorphoses (carnavalesquement et très discrètement, à la fois…) secrètes !.. _ (pages 117 à 135),

    Hypnos (pages 137 à 153),

    l’âge de fer (pages 155 à 178),

    la débâcle (pages  179 à 205),

    l’âge de chair (pages 207 à 234),

    Eros (pages 235 à 254) ;

    et, enfin (pages 255 à 280) _ c’est le chapitre ultime du livre : le cinquième et dernier volume de l’autobiographie de Thomas Bernhard, porte (après L’Origine, La Cave, Le Souffle, Le Froid…) presque le même titre : Un Enfant, lui… _,

    une enfance…

    …

    Il s’agit,

    en l’aventure intensément troublante de cette écriture (de rare probité : celle à laquelle nous a accoutumés Jean Clair ! de livre en livre, comme de commissariat d’exposition en commissariat d’exposition…) en dialogue avec des voix désormais tues

    …

    _ mais lumineusement audibles à qui ose se rendre (et se tendre…) vers elles, et les recevoir (accueillir, écouter) : humblement « dialoguer«  _ oui, voilà… _, enfin… ; si loin, mais en même temps si près, ces « voix«  ombreuses-là, pour peu que l’on ait appris (et consenti) à devenir, silence fait autour (et muri…), enfin « véritablement«  attentif à leur ténue et essentielle musique

    qui, encore, s’adressant à nous, toujours, persiste… _

    …

    il s’agit, donc,

    d’un face à face rétrospectif,

    l’âge venu _ celui des rétrospections : « Je suis né le 20 octobre 1940. Ce jour-là, à Paris, pouvait-on lire dans les journaux, il n’y avait plus une seule patate à vendre _ ni, surtout, à pouvoir acheter et se mettre sous la dent… _ sur les marchés. C’était la débâcle. On m’envoya à la campagne«  : en Mayenne, le pays d’origine de sa mère ; ainsi débute le livre, page 15… _,

    …

    avec _ ce face à face, donc, rétrospectif… _

    avec la formation de lui-même _ de Jean Clair _,

    en ses enfance, adolescence et jeunesse

    …

    _ du temps que son prénom n’était pas Jean, et que son nom, reçu de son père, morvandiau, était Régnier : mais on trouve aussi des Régnier, et en Flandres, et à Venise (Ranier, ou Ranieri…) ; cf à la page 264 : « Quel étrange détour par l’écriture me faisait réexhumer des passages et réinscrire des palimpsestes que des arrière-parents, dont je ne savais rien, avaient autrefois tracés, quelque part entre Bruges et la Sérénissime ?«  ; avec ce résultat, majeur !, page 265 : « L’écriture est un refuge et un foyer : ce qu’elle désigne, c’est précisément l’impossibilité d’en appeler au Père. Elle trace les repères d’une topographie imaginaire _ où Venise est alors, dans le cas de Jean Clair, à la façon de New-York pour d’autres transhumants encore, un passage (de ressourcement créatif !) crucial ; et pour toujours ! _, dans l’espoir insensé _ malgré tout ! _ d’y découvrir une toponymie familiale« … : j’y reviendrai ! ce point est capital ! _ :

    …

    rétrospection

    de la naissance (le 20 octobre 1940) jusqu’à la mort de son père (en 1966 ou 1967),

    quand le jeune homme passablement turbulent et « en colère » qu’il avait été (en cette jeunesse

    …

    _ « quelque temps même ce purgatoire _ celui de son enfance mayennaise, à la Pagerie : cf les premiers chapitres : « l’âge de lait« , « l’âge de craie« … _ devint un enfer« , page 237 : « je devenais la proie de colères violentes » ;

    …

    au point qu’« on m’envoya consulter dans ce qu’on appelait alors un dispensaire public d’Hygiène sociale. J’y fus accueilli par une jeune psychologue qui, un peu désemparée, m’adressa à un « psychanalyste », mot nouveau, étrange, inconnu, qui cachait sans aucun doute des savoirs étonnants« , page 237 toujours. « C’était une femme d’une cinquantaine d’années, l’une des premières en France à avoir imposé en hôpital public cette spécialité et à pouvoir l’exercer » : une rencontre déterminante ! « Elle avait été comme ma seconde mère » (celle qui « avait appris la parole » (page 240), même si « les mots ne me viendraient jamais comme il faut _ « faute d’une aisance de naissance que je ne posséderais jamais« …  _, comme si je n’avais _ jamais _ pu _ in fine… _ tout à fait _ voilà ! _ me réconcilier« … : j’y reviendrai aussi : c’est l’épisode-seuil sur le chemin de soi, en critique d’art exigeant !, de Jean Clair !.. _),

    …

    quand le jeune homme passablement turbulent et en colère, donc, qu’il avait été

    _ et demeure, d’une certaine façon (mais contenue et polissée…) encore ! : « la seule rage qui m’habite encore, c’est celle du malappris que je suis resté, et qui parfois explose en mots orduriers. Comme un réflexe primitif, l’enfance remonte en moi. La colère, je crois, ne me quittera jamais« .., voilà !, page 240 _

    …

    perdit

    _ lui-même était alors en sa vingt-septième année : « à vingt-six ans, quand il _ le père, donc _ avait disparu _ soit en 1966, ou 67 _, j’avais quitté mes études, et, mal à l’aise, n’avais rien décidé de mon avenir, perdais mon temps et multipliais les échecs.

    …

    Beaucoup de mon comportement et de mes décisions ultérieurs serait dicté par l’angoisse de réparer _ voilà ! _ cette impression _ laissée au père _, alors qu’il avait dû, en vérité _ tous les mots comptent ! _ emporter sa tristesse et ses craintes dans sa tombe, irrémédiablement », page 254 : voilà ce à quoi il faut donc impérativement et  comme cela se pourra, « remédier«  ! et ce qu’accomplit, probablement, ce livre !!!

    …

    même si on lit, page 279, soit à peine vingt-cinq lignes avant le mot final (« les armoires fermées à clef de son enfance« , page 280..), ceci : « J’imagine en ce moment que mon père frappe à la porte, que je lui ouvre et qu’il me dit : « Pardonne-moi, je suis en retard »… Sans prendre le temps d’être saisi, je me précipiterais vers lui et je l’enlacerais, et ce baiser serait si long, pour dissiper le silence et l’absence de toutes ces années d’enfance où il était là et où je ne lui parlais pas, qu’il y faudra tout le temps _ voilà ! _ qui me sépare de ma propre mort« … _

    …

    quand le jeune homme

    turbulent et en colère

    perdit, donc,

    son père…

    …

    …

    Jean Clair entre maintenant _ le 20 octobre 2010 _ en sa septième décennie de vie :

    quel nom donne-t-il à ce nouvel « âge » sien-ci de vie ?..

    …

    Peut-être celui _ tant qu’il est encore temps : de l’écrire ! Jean Clair est (toujours, encore…) un homme davantage de l’écrire que du parler… : « parler, c’est toujours un peu commander, au moins imposer le silence autour de soi. C’est un travers. Pourquoi parler en tout cas, quand ce n’est pas pour demander ou pour commander ?« , lit-on page 96… _

    …

    du « règlement de la dette« 

    envers ceux auxquels

    l’homme accompli qu’est devenu Jean Clair

    doit le plus…

    …

    _ cf le commentaire au cadeau paternel de « la tourterelle grise et rose, attrapée dans les champs de son pays« , le Morvan (ce récit, avec cette expression, se trouve page 252 ; cf aussi La Tourterelle et le chat-huant ; ainsi que mon article du 27 mars 2009 : Rebander les ressorts de l’esprit (= ressourcer l’@-tention) à l’heure d’une avancée de la mélancolie : Jean Clair…) : « C’est la colombe qui, succédant au corbeau, vient annoncer aux passagers de l’Arche que la terre approche, et avec elle le salut. Symbolisant le vol de l’âme, serrée dans la main tendue par-dessus le vide, l’oiseau blanc assure la transmission des générations _ voilà ! _, le geste d’amour qui permettra aux enfants de reconnaître la dette et de la diminuer peut-être« , aux pages 252-253 : des éléments cruciaux, comme on voit…

    …

    Car « retrouver l’écho _ voilà ! persistant ! et non repoussé… _ des voix de ceux qui ont disparu

    me retient désormais _ voilà ! _ avec une force que j’ignorais autrefois _ tant inconsciemment que consciemment : les deux !

    …

    C’est sans doute que,

    le temps aidant _ il faut le prendre à la lettre : le temps peut, et très effectivement !, « aider » ! si on y met aussi un peu du sien : à travailler avec lui, en ses forces… _,

    le fait de me rapprocher d’eux

    et de m’éloigner des vivants

    _ en proie à bien des « débâcles« , tant et tant (même si pas tous : beaucoup trop !..) ; cf la terrible vérité des croquis de personnes dans le très beau chapitre « La Débâcle«  ; par exemple, à côté de ceux des S.D.F., celui, pages 195-196, du « monomaniaque du mobile« , avec cette conclusion-ci : « ce dialogue avec les spectres, où un individu dans le désert des hommes ne connait que lui-même, me paraît plus inquiétant que celui du bigot ou du fou quêtant son salut ou apprenant sa damnation d’une voix qui sort de bien plus loin que du petit cercle de ses semblables. Cette clôture _ étroitissime ! _ de l’homme sur l’homme seul et parmi les hommes, c’est ce qu’on appelait jadis, probablement, l’Enfer« … _

    …

    me les fait entendre plus distinctement _ oui _, et sur un ton plus grave _ et comme profond : d’« élévation« , en fait et plutôt : « monter, accéder à la lumière, élucider, maîtriser les apparences, ce sont des images qui me paraissent préférables à celles qui supposent de se laisser couler vers on ne sait quel abîme _ profond ! et sans fond… _ de l’être, qui n’est que ténèbres, étouffement et solitude« , précise Jean Clair, page 100… _,

    …

    par un phénomène spirituel _ voilà _ guère différent de l’effet Doppler en physique« ,

    peut-on lire page 97…

    …

    Et Jean Clair de préciser, un peu plus bas, pages 97-98 :

    …

    « Ce dialogue _ avec réciprocité : davantage qu’autrefois, moins timide… _ avec les morts,

    une fois qu’on ne peut plus les entendre _ in vivo _,

    prend une forme singulière quand il devient un dialogue avec ses parents ou ses proches

    …

    _ Jean Clair évoquera aussi, même si ce sera fort discrètement et très, très rapidement, et à l’occasion du goût

    (voire de la cuisine _ cf page 247, en un passage, du chapitre « Eros« , intitulé « L’Apprentissage du goût«  : « Les femmes que l’on a aimées vous ont ouvert avec douceur le royaume des sensations nouvelles jusqu’à pousser la porte de la cuisine. La mère nourricière se confond avec l’amante attentive, dans l’apprentissage _ voilà ! être homme, c’est apprendre ! _ qu’elles offrent l’une et l’autre, au palais du jeune homme que l’on fut, des saveurs, des douceurs et des amertumes d’un genre plus domestique que celles de l’amour des corps, et néanmoins aussi précieux. « Ici aussi les dieux sont présents », avait dit Héraclite près de son four _ une citation qui m’est aussi très précieuse ! C’est une autre version de la Madone au bol de lait, ou à l’auréole d’osier, avec l’ange qui vient familièrement s’inviter à la table« , page 247, donc… _ ),

    …

    en de furtifs superbes portraits à peine crayonnés _ à la Fragonard… _,

    …

    Jean Clair évoquera aussi, donc,

    les femmes qu’il a aimées,

    et ce qu’elles lui _ ainsi « conduit par de jeunes fées« , dit-il, page 246 _ ont

    merveilleusement généreusement donné

    …

    _ le livre lui-même est dédié, page 9, « A la jeune fille«  ;

    …

    de même, qu’a pour titre « La Jeune fille«  une partie (très courte) du chapitre « Eros«  ;

    …

    que voici, même, in extenso :

    …

    « Plus elle avance dans la vie _ voilà ! _

    et plus,

    sur le cliché qu’on a pris d’elle un jour, bien avant que je la rencontre,

    et où elle apparaît radieuse, les mains tendues vers un inconnu demeuré hors champ,

    je la vois rajeunir,

    me semble-t-il,

    comme si les années qu’elle additionne de ce côté-ci du temps

    lui étaient à mesure retirées de la photo ancienne,

    au point qu’elle finira par m’apparaître sans doute comme cette adolescente

    que je regretterai toujours de n’avoir pas connue« …

    …

    …

    On échange _ enfin ! _ avec eux

    …

    _ « ses parents ou ses proches« , donc,

    je reprends le fil de la citation, après l’incise de « La Jeune fille« … _

    …

    on échange avec eux

    les mots qu’on aurait aimé leur adresser quand ils étaient vivants

    et qu’il n’était pas possible _ = trop difficile, alors ! On n’en avait encore acquis la force d’y parvenir ! _ de leur dire.

    …

    Ces mots, on les imagine _ maintenant ; et désormais.

    …

    Et comme ils ne provoquent pas de réponse _ nette _,

    ils se fondent dans un silence embarrassé« …

    …

    _ voilà qui m’évoque le dialogue (bouleversant de probité, lui aussi !) avec son épouse disparue, Marisa Madieri,

    de l’immense (triestin

    _ et Trieste, sinon Magris lui-même, est présente dans ce livre-ci de Jean Clair : aux pages 257 à 266… ;

    ces pages, intitulées « Les Miroirs de Trieste« , ouvrent même l’ultime chapitre du Dialogue avec les morts de Jean Clair , « Une enfance« )

    …

    voilà qui m’évoque, donc,

    le dialogue (bouleversant de probité, lui aussi !) avec son épouse disparue (en 1997), Marisa Madieri,

    de l’immense (triestin) Claudio Magris,

    en son si intensément troublant (et étrange, et profondément grave), lui aussi,

    et sublime,

    Vous comprendrez donc :

    ...

    Dialogue avec les morts et Vous comprendrez donc : deux immenses livres

    intensément troublants

    qui s’adressent à la plus noble (et formatrice : civilisatrice !) part d’humanité des lecteurs que nous en devenons…

    …

    De Marisa Madieri,

    séjournant de l’autre côté de l’Achéron depuis 1997,

    lire le lumineux Vert d’eau, édité en traduction française à L’Esprit des Péninsules…

    …

    Et sur la Trieste de Claudio Magris,

    courir au merveilleux Microcosmes !!

    …

    Et, un peu plus bas encore, page 98,

    face à la difficulté de,

    en ce quasi impossible dialogue à rebrousse-temps (irrémédiablement passé !), avec les disparus,

    …

    face à la difficulté, donc,

    de partager (avec eux, les années ayant passé…) la pratique d’une même langue :

    …

    « Mais la plupart du temps, comme dans les rêves,

    il n’est pas besoin de parler,

    la présence suffit

    …

    _ voilà !

    précise Jean Clair ; parmi un monde de fuyards s’absentant (frénétiquement ou pas) de tout, à commencer d’eux-mêmes et de l’intimité (charnelle) aux autres ; cf ici le beau livre (important !) de Michaël Foessel, La Privation de l’intime ; et mon article du 11 novembre 2008 : la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie…

    …

    On parle le langage des sourds-muets.

    …

    On ne signifie rien,

    on ne signale pas,

    on signe, simplement« …

    …

    _ on fait (enfin ; et pleinement !) simplement acte (plénier)

    de reconnaissance : de sujet humain à sujet humain ;

    de visage à visage

    …

    _ sur la « visée du visage« ,

    à partir de l’exemple de la peinture d’Avigdor Arikha (« une peinture qui dit tout, rien que tout, mais tout du tout qui se présente aux yeux« , page 59…),

    et débouchant sur une « histoire (…) qu’il faudrait enseigner dans les écoles« , celle qui lie et relie Monet, Bonnard, Balthus et Lucian Freud : « de Monet à Freud, une chaîne s’est formée d’individus qui se reconnaissaient _ voilà _ et qui cherchaient à se parler _ oui ! _ et à transmettre un métier« … : c’est tellement précieux !

    …

    Et « de Balthus à Lucian Freud : toute une famille de peintres a rappelé, après la guerre comme avant, qu’un visage était sans prix _ voilà !

    Les trois derniers _ soient Bonnard (1867-1947), Balthus (1908-2001) et Lucian Freud (né en 1922) _ ont été les témoins d’une époque où, mû par une idéologie démente, on s’était mis à immatriculer les gens. Ces gens qu’on dénombrait, après les avoir dévisagés, et dont on inscrivait le chiffre sur la peau à l’encre indélébile, craignait-on qu’on n’arrive plus, au Jugement dernier, à les reconnaître et à les distinguer ?

    …

    Ce fut l’entreprise la plus meurtrière que l’homme _ individus, un par un, comme l’espèce entière ! _ ait affrontée.

    …

    Les vivants ont le nez droit ou recourbé, court ou allongé, mais la mort a le nez camus ; tous les morts ont le nez camus. Pour les distinguer à nouveau, il faut leur refaire un visage. Le peintre y répond _ en peintre ! _ comme il peut : les gens se reconnaissent, non pas à leur numéro d’abattage comme les brebis, mais à leur visage, à leurs traits. Et les nommer, les peindre un par un, les transformer en personne, c’est les tirer _ en leur irréductible singularité ! de sujet ! et pour jamais !!! cf, déjà, les (sublimes) visages du Fayoum… ; là-dessus, lire, de l’excellent Jean Christophe Bailly, le très fin et très puissant L’Apostrophe muette… _ de la mort« , page 63 ;

    …

    sur la « visée du visage« , donc,

    lire (et méditer : longtemps !) l’admirable passage qui court de la page 60 à la page 63 :

    …

    par exemple,

    « L’homme, en tant que personne, ne se remplace pas. Il n’est pas interchangeable, ni renouvelable, il est unique à chaque fois ; et c’est bien là le mystère auquel le peintre doive s’affronter, et qui suffit à occuper _ certes ! _ toutes ses forces«  ;

    …

    et « Dénommer, appeler, rappeler les apparences, c’est sauver l’homme de la mort. Dénommer et non pas dénombrer, désigner et non pas mesurer ou quantifier. Dire et peindre, c’est rappeler les êtres à la vie, c’est le contraire de les précipiter dans le nombre » _ soit le contraire du (stalinien) « à la fin, c’est la mort qui gagne !« …

    …

    « Représenter un visage humain et lui donner sa valeur unique, est (…) rare et compliqué puisqu’il est là, devant soi, embarrassant, et qu’on ne peut pas ruser _ voilà ! _ avec sa présence » : c’est elle qu’il faut ainsi, et pour jamais, ressentir et donner…

    …

    Et lire aussi l’admirable passage intitulé « Les Guichets« , aux pages 198 à 201 du chapitre « La Débâcle«  :

    …

    « On ferme l’un après l’autre les guichets qui étaient à l’homme laïque des temps républicains ce qu’étaient les confessionnaux à l’homme pieux des temps religieux. (…) J’imagine l’homme solitaire, la veuve, la petite vieille, l’étudiant célibataire ; ils vont rester des jours sans pouvoir _ de fait, simplement _ adresser la parole à quiconque.

    …

    La disparition lente et sournoise des bistrots où l’on allait prendre un petit blanc au zinc, moins pour se désaltérer que pour acheter le droit, moyennant trois sous, d’échanger quelques propos avec des inconnus, semble le point final de cette métamorphose _ régressive : barbare ! _ urbaine.

    (…) Nous nous apprêtons à vivre dans un monde _ psychotique _ de solitaires contraints au silence,

    qui, n’auront pas, contrairement aux ordres contemplatifs, le consolant espoir d’une vie dans l’autre monde.

    …

    Parallèlement à ce retrait de l’art _ mais oui ! _ de la conversation _ ce fut un art français… _ ,

    la multiplication du « self-service »

    _ où, qu’il s’agisse de se restaurer, de faire un plein d’essence, de réserver un billet de train ou de poster un paquet, il n’est plus possible de s’adresser _ si peu que ce soit _ à quelqu’un ayant face humaine… _

    est assurément la trouvaille la plus cynique de l’esprit _ dit : auto-proclamé ! _ moderne,

    qui réussit à faire passer _ et le tour est joué ! _ pour une libération

    ce qui n’est qu’une servitude _ et comment ! _ supplémentaire.
    …
    Plus éprouvante encore que cet effacement _ avec la dé-subjectivation qui l’accompagne ; cf Michel Foucault… _ de la personne,

    …

    est l’imposition d’une voix sans visage.

    …

    Dois-je me faire livrer un bien, louer une voiture, requérir un service,

    je serai « mis en relation » avec un inconnu dont je n’ai jamais vu et dont je ne verrai jamais le visage, et qui, à distance, m’adressera les règles nécessaires et m’adjoindra _ et quasi m’enjoindra : on est au bord de l’injonction !.. _, sans trop de politesse, d’y satisfaire sans trop tarder _ sinon, tant pis pour moi !..

    …

    Aucun recours bien sûr _ la marge du recours est un critère déterminant du degré de civilisation… _ s’il se produit, par accident, une confusion ou une erreur.

    …

    Si nul ne vous voit,

    nul non plus n’est jamais vu

    et nul par conséquent _ pas vu, pas pris _

    n’est jamais responsable _ ne répond jamais,

    en effet.

    …

    La relation est devenue immatérielle.

    Le visage a disparu.

    …

    Vous êtes décidément seul et sans secours.

    …

    Maladie mortelle de la société,

    la prosopagnosie généralisée _ voilà ! _

    d’un monde où les visages pullulent,

    mais où nul n’est plus jamais connu, ni reconnu.

    …

    (…)

    Dans le même temps pourtant,

    comme il semble que nous sommes passés insensiblement du visuel à l’abstrait,

    pour satisfaire au besoin de la mise en chiffres,

    …

    jamais les visages n’auront été aussi continûment photographiés, identifiés, enregistrés et mis en fiche,

    de l’aéroport au magasin de mode.

    (…)

    A peine aurai-je acheté quelques brimborions dans une entreprise de ci ou de ça

    que je me verrai envahi d’un courrier promotionnel à mon nom commençant par « Cher client » ou pourquoi pas « Cher ami »,

    et que ma boîte électronique débordera de « spams » à mon intention toute « personnelle ».

    …

    Anonyme, invisible, inexistant là où je réclame une parole, une aide, un mot,

    …

     je suis enregistré, diffusé, sollicité, sommé et menacé partout où je ne demande rien« ,

    lit-on en ces magnifiques lucidissimes « Guichets« , aux pages 198 à 201…

    …

    …

    Et voici _ pages 100-101 _

    ce qu’apporte

    (ou pourrait apporter : à l’écrivant Jean Clair, ici),

    et tant bien que mal _ infiniment modestement, en effet ! _,

    l’écriture

    (en l’occurrence de ce qui peut-être deviendra le livre, soit ce Dialogue avec les morts-ci…) :

    …

    « J’écris pour (…) me prouver que j’existe.

    Écrire me rassure,

    plus qu’une parole ou une rencontre, toujours trop incertaines.

    …

    Quand je doute,

    de moi, des autres, de la réalité des choses,

    je me mets à écrire,

    et le maléfice se défait,

    le lien _ qui nouait et entravait (tout)… _ se dénoue : je peux vivre à nouveau.

    …

    Dans le désarroi du matin,

    la langue apporte sa certitude«  _ elle tient !

    …

    (…)

    Écrire « est le dernier artifice avec lequel se protéger de la tyrannie de la durée que la mécanique puis l’électronique ont numérisée _ à entier rebours de la durée (qualitative !) vivante qu’analysait Bergson _,

    dénombrée

    …
    _ cf aussi, page 111 : « la dénumération détruit à mesure la réalité sensible que la dénomination avait si patiemment créée. Les nombres détruisent les images _ mentales et spiritualisées , quand les images sont des œuvres !

    On croit, par la mesure, comprendre le monde. Vanité des sociologues, de leurs chiffres, de leurs courbes et de leurs statistiques.

    Vanité pire encore des psychologues, de leurs graphiques, de leurs pourcentages.

    …

    Les chiffres livrent peu _ et c’est un euphémisme ! _ de la réalité singulière des choses _ elles la nient !..

    …

    L’étape ultime est la digitalisation,

    qui vide peu à peu les rayons des magasins de leurs disques, et les rayons des bibliothèques de leurs livres.

    …

    Triomphe d’un monde virtuel où nous appelons des spectres au secours de notre mémoire défaillante.

    La philosophie du rationalisme _ en son appendice du pragmatisme utilitariste _ a pour fin, ici comme dans le domaine de l’art et de son marché, d’éliminer le problème des valeurs _ par un coup de baguette magique ! mais ultra-efficace !!! par ses effets dé-civilisationnels sur la foule de plus en plus majoritaire d’esprits bel et bien dé-subjectivisés : l’ignorance et la désinformation coûtent tellement moins cher que l’instruction et le travail de culture… _ pour se limiter au domaine du quantifiable et du mesurable » _ et monnayable… _,

    …

    jusqu’à la rendre _ cette « tyrannie de la durée numérisée« … _ insupportable _ et vainement fuie dans la vanité (symétrique !) du vide de l’entertainment aujourd’hui mondialisé : ah les profits expansifs de l’industrie du divertissement (efficacité de l’amplitude de la crétinisation aidant !)… _ comme la goutte d’eau du supplice chinois« …

    (…)

    « Au contraire de la langue de bois, si bien nommée,

    qui flotte à la surface des eaux, qui monte et qui descend mais qui n’avance pas,

    …

    les mots que l’on ose et que l’on dépose _ dans le silence pacifié du recueillement _ sur la page

    sont des mots singuliers _ voilà ! on y arrive peu à peu… _,

    jetés par milliers

    …

    _ un trésor infini (« trésor des mots« , dit à plusieurs reprises Jean Clair, par exemple page 112) que celui de la générativité de la parole en le discours qu’offre au parlant la langue reçue, partagée et ré-utilisée, avec du jeu… cf Chomsky… ;

    quand il ne s’agit pas de la misérable « langue de bois«  de la plupart des médias (tant la plupart y sont tellement complaisants !), en effet… ; et des « clichés«  que celle-ci répand et multiplie de par le monde… _

    …

    comme les laisses du langage sur l’estran du temps,

    qui vous pousse et qui vous soutient » _ les deux : à la fois…

    …

    « Quand tout a disparu, quand tout est menacé,

    il n’y a que les mots que l’on voudrait sauver encore,

    l’un après l’autre _ et en leur singularité, en effet ! _,

    …

    mesurant _ certes ! _ le dérisoire aspect de l’entreprise,

    …

    et cependant convaincu _ qu’on est : aussi ! et plus encore ! _ que

    le fil des mots _ voilà : en sa dynamique et son ordre… ; et à rebours des clichés ! _,

    si on réussit à le conserver _ il y faut du souffle, et un peu de constance : cela s’apprend, avec le temps, et un peu de vaillance et de courage ! en le travail de subjectivation de soi (et du soi)… _,

    suffirait _ et, de fait, il suffit ! _ à tirer du néant _ = ramener et retrouver _

    tout ce qui s’y est englouti

    …

    _ et en sauver ainsi peut-être, si peu que ce soit, quelque chose,

    même si c’est (passablement) encore ridiculement :

    en osant espérer que cela ne soit, tout de même, pas trop

    ridicule :

    …

    « Honneur des hommes, saint langage !« , a proposé le cher Paul Valéry…

    …

    …

    J’en viens alors à l’apport plénier, à mes yeux, tout au moins, de ce très grand livre :

    …

    comment on apprend _ tel Jean Clair ; ainsi qu’un nouveau Montaigne en ses propres « essais« … _ à se former

    _ ce que Michel Foucault appelle le processus de subjectivation _,

    se donner un peu plus de consistance,

    …

    selon une exigence de « forme« , en effet,

    de vérité et beauté,

    tournant, in fine, plus ou moins à un style un peu singulier,

    …

    mais « vraiment« ,

    sans pose, posture,

    ni, a fortiori, imposture…

    …

    En toute vraie modestie…

    …

    Déjà, dans la Mayenne de l’enfance de Jean Clair, dans la décennie des années quarante,

    « il n’était pas rare, dans cette campagne, qu’on gardât dans la maison une pièce plus belle, plus claire, plus apprêtée que les autres, fournie de quelques meubles et de bibelots gagnés dans les foires et que l’on croyait précieux. Elle était aussi balayée, dépoussiérée, cirée, mais elle demeurait fermée à clef et les rideaux tirés. (…) C’était plutôt une chambre idéale _ voilà ! _, la projection imaginaire, « comme à la ville », d’un lieu où l’on remisait ce qui était jugé « beau » _ voici une première approche de l’« idée« … _, et d’une beauté qui interdisait donc qu’on en fît usage _ ni encore moins commerce, échange.

    …

    Même ici, je le découvrais, la vie se déroulait selon deux plans bien distincts : le temps long et éreintant des journées ; et puis un autre temps, à la fin du jour, où l’on imaginait ce que pouvait être une existence autre _ et supérieure _, à laquelle on avait sacrifié _ noblement _ un espace et laissé quelques gages matériels, comme des offrandes à un dieu lare« , page 27…

    …

    « Cette permanence d’un monde invisible qui doublait le monde réel était sans doute nécessaire pour supporter la dureté du quotidien. Elle offrait l’attrait d’un au-delà plus sensible et plus simple à imaginer que celui dont parlaient les mystères de la messe dominicale.

    …

    Cette chambre vide était en fait un tombeau (…) qui permettait de rêver _ déjà _ à une vie supérieure«  _ voilà ! une vie plus et mieux accomplie ! _, page 28…

    …

    En venant de ce monde de « taciturnes » (page 240) « taiseux« , sinon de « rustres » (page 252),

    « un doute m’en est resté pourtant.

    …

    A l’Université, on me demanda un jour comment quelqu’un comme moi, à peine sorti des champs, avait eu l’envie de consacrer sa vie à un domaine aussi futile et féminin que le goût de la beauté et l’inclination pour les arts.

    (…) Il m’en est resté un malaise. Le sentiment ne m’a jamais tout à fait quitté d’avoir _ étant à jamais, en quelque sorte, un « déplacé« … _ trahi, abandonné un front _ celui du plus dur labeur _, gagné _ lâchement _ le confort _ paresseux _ des arrières.

    …

    Plus encore quand le soupçon m’a pris, confronté à des œuvres en effet trop souvent inutiles et fort laides, que j’avais lâché la clarté d’un Désert habité par des sages pour gagner paresseusement l’ombre des musées peuplés de gens frivoles et de dandys.

    …

    J’ai toujours eu une double identité.

    …

    Je demeure un assimilé _ voilà : imparfaitement… _,

    parlant un langage emprunté _ voire chapardé _,

    traître à ma foi _ avec quelque culpabilité… _

    comme un marrane au judaïsme« , pages 45-46 :

    …

    à relier à la remarque des pages 242-243 à propos de la psychanalyste qui fut à Jean Clair comme « ma seconde mère » (page 240),

    en lui ouvrant le « trésor des mots _ voilà ! _,

    un coffre des Mille et Une Nuits,

    un Wortschatz possédant la magique propriété de s’agrandir _ oui ! _ à mesure qu’on puisait en lui, et de rendre au centuple _ voilà ! _ l’emprunt qu’on lui faisait » (page 241)

    …

    _ « Finalement je me retrouvais _ en cette psychanalyse _ jubilant _ rien moins ! _,

    au sortir de l’adolescence comme au sortir de mon mutisme,

    prêt à franchir le seuil de ce qui me semblait l’antichambre d’un Paradis« , lit-on aussi, page 238 ; et ce fut bien, en effet, cela qui advint !!! _ :

    …

    « Cette femme qui écoutait l’adolescent que j’étais

    avec tant de patience et tant d’attention,

    venait elle aussi du Peuple élu.

    Elle m’avait proposé cette analyse sans rien me demander,

    là où l’argent, la « passe », le billet furtivement glissé comme honteux dans la main du praticien deviendraient monnaie courante chez la plupart de ses confrères« …

    …

    Fin de l’incise sur ce sentiment de « déplacé »

    _ et d’à jamais « en colère« … : « la colère, je crois bien, ne me quittera jamais« , page 240 aussi _

    de Jean Clair…

    …

    …

    Autre élément éminemment déclencheur de la vocation

    au goût de la beauté (et de l’Art)

    de Jean Clair,

    cette toute première « rencontre » avec la peinture,

    à l’école primaire, au final de la décennie _ pauvre ! _ des années 40,

    par la grâce d’un instituteur de campagne

    de la Mayenne profonde…

    …

    A l’école, dans la salle de classe,

    première rencontre, donc,

    avec « deux peintures dont je me souviens » :

    …

    « une nature morte de Braque » et « un paysage de Matisse » :

    …

    « Cette Annonciation de la Beauté, comme un ange en Visitation, si inattendue dans la grisaille et la pauvreté d’une classe de l’après-guerre,

    cette lumière plus vive qui soudain traversait la salle,

    furent une énigme qu’il me faudrait saisir« , page 54…

    …

    « Que peut donner la peinture

    que le reste du visible ne vous offre pas,

    et dont cette expérience enfantine me proposait l’énigme ?« , re-pense ainsi, rétrospectivement, Jean Clair, page 55…

    …

    Et puis,

    force est aussi de constater que « ce _ tout premier _ don avait, à mes yeux, faibli _ ensuite _ avec le temps« …

    …

    « La question ne s’était pas posée aussi longtemps que la peinture avait eu pour mission _ lumineuse ! _ de célébrer _ voilà ! _ la gloire de Dieu et d’en donner l’idée. Elle participait de sa lumière et elle avait par ailleurs la capacité  de nous en faire un peu comprendre les mystères.

    …

    Mais, une fois rendue à elle-même, la peinture « libérée » des modernes, (…) coupée du ciel, rendue à l’ici-bas, la peinture finissait par paraître bien pauvre. Plus pauvre encore quand, se détournant de son devoir de représenter le visible pour annoncer l’invisible, elle prétendait à elle seule se représenter, s’auto-représenter, représenter non pas les apparences de telle ou telle chose, mais représenter la façon même dont elle les peindrait s’il lui prenait par hasard la fantaisie de les peindre, cette peinture finissait par cabrioler dans le vide _ voilà ! _ et quêter les applaudissements d’un public _ bien trop _ complaisant.
    Ces tours de force forains
    _ de bateleurs imposteurs _ m’apparurent finalement dérisoires, répétitifs, lassants et arrogants à la fois« , pages 55-56…

    …

    « Le malheur de l’art contemporain _ ensuite ! _, c’est de défendre des théories sur les pouvoirs de l’homme tout en les privant de leur theos, et par conséquent en les rendant impuissantes _ un défaut rédhibitoire ! pour un faire…  _ à illustrer, comme autrefois aux yeux des Anciens la sidération _ voilà ! cf le concept d’« acte esthétique«  selon la merveilleuse Baldine Saint-Girons, in L’Acte esthétique ! un must ! je ne le dirai jamais assez ! _ des formes et des couleurs, ou l’acte de contemplation _ même remarque ! _, ce qui glorifiait Dieu, comme premier et seul Créateur, et la beauté de l’univers qu’il avait créé à leurs yeux, entre six soirs et six matins« , pages 56-57…

    …

    Cependant, déjà,

    « la petite chambre fermée à clef, à la ferme, qui ne servait à rien,

    était un exemple _ un modèle : une première intuition… _

    de ce discret appel vers le haut _ voilà _

    qui permettait d’échapper à l’ennui répété des jours et de rêver à des vies _ supérieures : plus et mieux accomplies ! _ dont on imaginait mal _ au départ _ les aspects _ précis et détaillés _ et la félicité _ qui serait très effectivement ressentie : une aisthesis…

    …

    Cela valait l’offrande,

    et donnait _ déjà ! _ aux gestes les plus simples et les plus communs

    une apparence de nécessité et une obligation de perfection » _ voilà ! voilà ! avec une extrême et permanente (voire perpétuelle) rigueur !, en ce qui se découvrira, plus tard, du travail de l’œuvre de l’artiste « vrai«  ! Jean Clair le découvrira ! Page 58.

    …

    Plus généralement,

    « C’est du temple _ en effet ; au sens étymologique : un espace élu… _ que le monde se contemple.

    …

    Les dieux ne sont pas seulement les protecteurs des frontières, ils sont aussi les gardiens de la forme.

    Ils sont là pour protéger du chaos, du monstrueux, et de l’illimité _ tel Apollon terrassant Python sur le territoire de Delphes.

    …

    Pareille croyance devient peu à peu incompréhensible en un monde qui se veut sans frontière et sans limite,

    comme il est sans norme _ hélas _ dans la construction des formes _ du n’importe comment capricieux _ qu’il propose à notre appréciation.

    Celles-ci sont proprement _ en effet ! _ devenues inhumaines si l’on rappelle que l’humus est et la terre nourricière et le mot fondateur _ oui ! _ de notre humanité _ un oubli payé au prix le plus fort !

    …

    Ce culte originaire, lié au sacré,

    Cicéron l’appelait cultura animi, la culture de l’âme.

    Cette belle expression s’est atrophiée sous le raccourci de « culture » _ cf aussi de Jean Clair, L’Hiver de la culture ; ainsi que mon article du 12 mars 2011 : OPA et titrisation réussies sur “l’art contemporain” : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en “L’Hiver de la culture”…

    Mais cultura animi se retrouve encore chez saint Ambroise…

    La suite n’est guère qu’une lente décadence _ certes _ du sens original si riche, profane ou sacré, de « culture ».

    …

    Nous n’habitons plus guère _ que dirait Hölderlin ?.. _ le monde _ émondé ! au profit de l’immonde ! _ ;

    et les paysans qui le cultivaient

    ont à peu près tous disparu _ aujourd’hui : survit une minorité de producteurs de produits agricoles.

    …

    La culture de l’âme elle aussi a disparu, du coup.

    …

    Dans son Docteur Faustus, Thomas Mann fait dire à Méphisto que « depuis que la culture s’est détachée du culte pour se faire culte elle-même, elle n’est plus qu’un déchet. »

    La culture au sens où nous l’entendons aujourd’hui, n’est qu’un culte _ minimaliste _ rendu à l’homme par l’homme seul, une fois que les dieux se sont éloignés. C’est une idolâtrie _ voilà _ de l’homme par lui-même, une anthropolâtrie.

    …

    Méphisto, dans le récit de Thomas Mann, en tire la conséquence, avec un sourire ironique : la culture dont vous vous glorifiez est moins qu’un résidu, une ordure, l’émission à jets continus d’un « moi » malodorant ».

    …

    (…) La culture laïque, et ses produits, livres, œuvres d’art, musique profane, tout occupée de ne célébrer que l’individu, est allée au désert« , pages 66-67…

    …

    « Il n’y a _ a contrario de ces pentes nihilistes _ qu’un dialogue qui vaille _ vraiment : il est sans prix ! _, (…) c’est celui qu’on engage avec les voix des morts.

    Ce dialogue ne prétend pas abolir l’espace mais plonge _ avec fécondité : il l’embrasse vraiment… _ dans le temps, discret et silencieux,

    et ne réclame de l’interlocuteur qu’un peu de connaissance et de bienveillance.

    …

    Chaque fois que j’ouvre un livre _ « vrai« , du moins ; œuvre d’un « vrai«  auteur, qui le signe « vraiment«  !.. _,

    se renouvelle un petit miracle _ mais oui ! _ qui me fait entendre, inaudibles à l’enregistreur électronique mais perceptibles à mes propres sens _ voilà : en un « acte esthétique« … _, les voix singulières, jamais confondues _ quand ces voix accèdent à un vrai style, qui soit « vraiment«  (tout naturellement) le leur : pas par artifice de « décalage«  calculé ! _, d’écrivains que je n’ai jamais vus et que je n’ai jamais entendus, parmi tant d’autres perdus dans les siècles.

    …

    Ils sont loin,

    et pourtant dans les modulations et le rythme de leur style respectif _ et effectivement singulier, sans artifice ! _,

    je les distingue _ oui ! _,

    je comprends d’emblée _ oui ! _ ce qu’ils veulent dire,

    je mesure à chaque ligne le pouvoir indéfiniment renouvelable _ de l’écriture « vraie«  de l’auteur _ et transmis par le simple geste de la main qui sort le livre des rayons _ suivi de l’acte (attentif) de ma lecture… _ qui, sans artifice et sans contrainte, me fait goûter leur présence _ voilà _ et partager leur génie«  _ à l’œuvre, se déployant dans les phrases, irradiant dans les lignes, dans le tracé qui est demeuré, et que je puis toujours contempler… _, pages 70-71…

    …

    « La beauté, autrefois, c’était la politesse de la forme« , dit ainsi Jean Clair, page 90, à propos de la statuaire _ dont celles d’Aristide Maillol (1861-1944), Arturo Martini (1889-1947), Raymond Mason (1922-2010) _ quand elle sait se tenir…

    …

    Et sur la forme,

    cette « belle réflexion de Paul Valéry dans Tel Quel :

    « La forme est essentiellement liée à la répétition. L’idole du nouveau est donc contraire au souci de la forme« .

    …

    Le drame de la modernité, dans sa composante hystérique, est là résumé.

    La forme, en musique, du grégorien à Bach, est répétition ; comme en peinture la forme en écho, des figures des vases grecs à celles de Poussin.

    …

    Vouloir innover, ce n’est jamais que casser la forme, faire voler en éclats la plénitude de l’objet sonore ou plastique, qui relève en effet de la répétition, comme d’une loi de la biologie qui répète les formes« , pages 101-102…

    …

    …

    Une autre initiation et impulsion à l’Art

    (et au goût de la beauté),

    fut l’exemple de la psychanalyste des quinze ans

    de celui qui n’était pas encore Jean Clair,

    à propos de ce qui allait _ « vraiment« … _ devenir son goût de l’Art…

    …

    D’abord à propos de la personnalité de cette psychanalyste elle-même :

    …

    « Je devais aussi remarquer assez vite que,

    parallèlement à la collecte et à la pesée des mots,

    il y avait chez elle le goût de la collection et l’amour de l’art _ voilà !

    …

    C’était la première fois que je voyais accrochés aux murs d’une maison,

    outre la petite gravure de Rembrandt

    …

    _ « Au-dessus du divan où j’étais allongé, il y avait, je me souviens _ a-t-il déjà noté, page 239 _, Les Trois Arbres. Je fixais sur eux mon regard. Ils me semblaient d’une infinie solitude. Ce n’était pas les Trois Croix et moins encore la sainte Trinité, c’était les spécimens végétaux d’une triade naturaliste, pleins d’une vie que je devinais riche, emplie d’ombres et d’odeurs, mais qui n’avait pas encore éclaté au milieu de la plaine immense et déserte des polders »…  _,

    …

    des tableaux de peintres dont je connaissais un peu les noms.

    Je me souviens d’un Marquet, d’un Kisling.

    …

    Les liens secrets qui unissent l’art et l’or,

    je passerais bien plus tard ma vie à en deviner les ressorts,

    à en analyser la puissance ou la perversion,

    sans doute pour donner quelque raison et quelque apparence de sérieux à une activité, la critique d’art, jugée si étrange _ par d’autres _ quand elle se manifeste chez quelqu’un qui vient d’ailleurs.

    …

    Ils avaient pris _ ces liens-là… _ leur forme parfaite

    chez ceux sur qui pesait encore l’ancien interdit de la figuration :

    la collection de beaux objets,

    …

    comme la pratique quotidienne de la lecture

    et l’usage des langues

    demeuraient essentiels

    pour mieux se fondre

    et se fonder

    là où ils s’établiraient.
    …
    Éloigné de mes origines
    _ campagnardes _,

    j’ai pu me sentir proche _ en effet _ de ceux-là

    dont la patrie,

    située en nul lieu de l’étendue

    mais au cœur même du temps,

    se recrée,

    non pas dans un terreau appelé « nation »,

    mais partout où sont,

    mêlés au texte saint,

    les livres et les tableaux« , page 243…

    …

    Et ceci, encore, sur la psychanalyse même, cette fois,

    à la page 244 :

    …

    « L’effacement lent de la psychanalyse

    et les attaques forcenées dont elle fait aujourd’hui l’objet

    ont accompagné ce que, faute de mieux, je ne peux appeler que la débâcle de l’intelligence  _ voilà !

    …
    La petite voix sourde,

    si vulnérable et si précieuse

    de l’analyse,

    …

    nul ne peut plus l’entendre aujourd’hui.

    …

    Et ce qu’elle dit,

    nul ne veut plus l’écouter.

    …

    Elle était la dernière sagesse d’un monde

    après qu’il a repoussé Dieu,

    …

    ou du moins avait-elle été sa dernière discipline.

    …

    Thomas Mann l’avait très tôt écrit, je crois, dans sa conférence de 1938.

    …

    Bien plus que l’existentialisme de Sartre,

    la psychanalyse de Freud avait été un humanisme.

    …

    Le dernier sans doute.

    …

    Refusée, oubliée, moquée,

    elle laisse aux fanatismes du jour,

    et d’abord aux fondamentalismes religieux ou idéologiques, nourris de la bêtise du temps,

    tout le loisir de reprendre la main

    et de faire entendre à nouveau leurs vociférations« , page 244…

    …

    Par là,

    « la société moderne ne peut fonctionner qu’à l’amnésie« , page 245 :

    …

    ce que ne peut certes pas faire un artiste tant soit peu « vrai » ;

    tels

    un Monet,

    un Bonnard,

    un Balthus

    ou un Lucian Freud (cf pages 62-63) ;

    …

    ou, encore, un Avigdor Arikha (cf pages 59 à 61) ;

    et un Zoran Music (cf pages 129 à 133), aussi…

    …

    …

    Dernier élément que j’aimerais relever :

    le rapport (complexe, enchevêtré…) entre création et filiation ;

    et la question adjacente du pseudonyme et de la signature…

    …

    J’ai déjà relevé, page 265, cette remarque

    que

    « l’écriture est un refuge et un foyer :

    ce qu’elle désigne, c’est précisément

    l’impossibilité d’en appeler au Père« …

    …
    Jean Clair va creuser plus avant et profond ce point-là…

    …

    D’abord, aux pages 268-269 :

    …

    « Le désir du retour dans la patrie

    n’est pas que la nostalgie du retour à une matrice originelle,

    c’est la nostalgie du Vaterland,

    autant que celle de la Heimat.
    …
    Malade, on est rapatrié,

    on n’est pas ramatrié.

    On y regagne son feu et son lieu. Hic est locus patriæ.
    …
    Pervers, celui qui ne retrouve pas sa voix dans le père,

    celui qui se croit,

    dans l’excès de ses actes et de ses manifestations,

    sans égal et sans pair.« 

    …

    Mais : « Rechercher la terre du père, c’est trouver la mort : « Quid patriam quaerit, mortem invenit. »

    Était-ce si sûr ? » _ les questions vont bon train…

    …

    Jean Clair continue donc de creuser…

    …

    Et il en arrive à ceci, vers la conclusion de ce livre,

    aux pages 276-277, d’un livre qui en compte 280 :

    …

    « Prendre à quinze ans un pseudonyme et rejeter le patronyme _ voilà… _,

    ce n’était pas seulement, comme on l’a dit, vouloir attenter à la vie du père.

    C’était affirmer l’inutilité de signer une œuvre.

    …

    C’était du moins rappeler la vanité de vouloir attacher son nom à ce que l’on fait.

    Ce que l’on fait, n’importe qui en ce bas monde, le pourrait faire«  _ pense-t-on alors, à quinze ans…

    …

    « Non que les êtres soient interchangeables,

    mais que chacun vient en son temps, appelé par la nécessité du moment _ de l’époque, en quelque sorte _,

    et non pas mû par la vocation d’un génie _ jugé probablement alors comme une illusion romantique…

    …

    Pourquoi donc vouloir « illustrer » son nom _ son patronyme : le nom, aussi, donc, de son père… _ lorsque la création est d’essence anonyme ?

    …

    Rien dans ce que faisais _ alors, vers 1955 et après… _, ne justifiait mon patronyme.

    Aucune origine _ ni filiation, donc _ n’expliquait mon besoin de tracer des lignes jusqu’à les ratifier _ voilà : par une due signature ! _ d’un nom,

    à la façon dont la noblesse justifie ses titres de propriété en exhibant ses armoiries… »

    …

    « Qui exactement fait ceci ou cela

    dans cette chaîne ininterrompue d’échanges, d’emprunts, de citations, de calques, de moules et de copies _ ouf ! _

    dont une œuvre se constitue ?

    …

    L’originalité d’une œuvre est sans origine.

    L’homme passait _ tout simplement, en un pur et simple relais _ la main.

    Et c’était là son pouvoir,

    que la femme n’avait pas _ nous étions là dans les années cinquante...

    …

    Et c’était ainsi _ et pas autrement ! _,

    cette _ pseudo _ nuée ardente de la création :

    le nom n’était que la diffusion dans la nuit d’une lumière dont la source serait à jamais inconnue« , page 276…

    …

    « Un pseudonyme imposait en revanche ses obligations,

    comme si le nom _ que l’on s’attribuait, ex nihilo _ portait avec lui des responsabilités égales à celles qu’on s’engage à assumer envers un enfant qu’on adopterait.

    …

    J’avais pu croire le mien _ « Jean Clair« , donc… _ le plus innocent.

    Sa sonorité lunaire et transparente, son côté un peu niais,

    auraient dû m’assurer l’impunité de l’anonymat.
    …

    Mais non : je ne commençai d’écrire que lorsque ce nom prit consistance et force,

    prit son vrai sens à vrai dire,

    qui est d’avoir le tranchant et la transparence du matériau dont il est fait.

    …

    On ne troque les responsabilités héritées de la filiation

    que pour mieux assumer les devoirs entraînés par une paternité d’adoption« , page 277… 

    …

    Pour conclure, toujours page 277,

    et à propos de l’étymologie :

    …

    « A défaut d’un lignage, d’un historial, d’une chronique ou d’un récit familial,

    je veux,

    fils de paysans sans nom et sans renommée,

    dans le développement d’une langue aussi commune que celle de la gens d’où je viens,

    trouver dans l’origine de ses mots _ de cette langue partagée _,

    les traces d’une histoire et d’un

    lieu,

    les racines mêmes des raisons _ voilà _

    pour lesquelles je vis ici et aujourd’hui« …

    …

    …

    Et pour en revenir, enfin, au « goût des formes » de Jean Clair

    et conclure là-dessus,

    …

    encore ce passage-ci, page 253, à propos de son père :

    …

    « Cet homme, mon père, d’une grande pudeur et d’une bonté désarmée

    _ mais un paysan a-t-il le droit de se montrer tendre ? _,

    je l’avais méprisé.

    …

    Que les fils tuent les pères

    et qu’ils quittent les mères,

    oui,

    cela se sait, depuis toujours.

    …

    Mais au moins, comme on dit, il convient d’y mettre les formes.

    …

    Je l’avais fait avec violence _ voilà !

    …

    De là peut-être

    que,

    dans ce qui suivit,

    je fus attentif

    à reconnaître et à aimer,

    sinon à respecter _ on notera la nuance _ les formes.

    …

    Bien sûr, ma plus grande peine

    est _ et demeurera _ de penser

    que mon père est mort avec l’impression

    que le fils dont il était si fier,

    et pour lequel il avait travaillé bien au-delà de son temps,

    était en réalité quelqu’un

    qui ne valait rien de bon« …

    …

    Voilà,

    avec ce beau et grand Dialogue avec les morts,

    l’hommage

    _ et la réparation ! _

    du(s),

    par un homme (et auteur) de très grande probité,

    à ce père

    « d’une bonté désarmée« …

    …

    …
    Titus Curiosus, le 27 mars 2011