Catégorie : Histoire

  • Le jeu de la leçon d’humour comme « résistance » citoyenne : l’affaire marseillaise du « Sarkozy, je te vois ! » à la gare Saint-Charles

    Le journal (toujours « de référence » ! ne serait-ce que par de tels articles !) « Le Monde« 

    publie, ce samedi 4 juillet 2009, un passionnant « Point de vue« 

    (c’est sous cette rubrique, en effet, qu’il est proposé à lire par le quotidien du soir) :

    « « Sarkozy, je te vois ! » : le protagoniste de l’affaire raconte son happening citoyen«  :

    …

    narrant avec un plus que remarquable talent d’intelligence et de clarté (de la part de son « héros/victime » qui en fait le récit)

    la succession assez politiquement éloquente, tout un chacun va pouvoir en juger, des « épisodes«  (à rebondissements rien moins que « politiques« , en effet),

    le jour même de l’ »incident » _ le mercredi 27 février 2008 _, puis seize mois durant _ le jugement vient d’être rendu ce vendredi 3 juillet 2009 : « Le juge de proximité qui présidait le tribunal de police de Marseille chargé de juger cette affaire a estimé, vendredi 3 juillet, que le « tapage injurieux diurne troublant la tranquillité d’autrui » qui était reproché à l’auteur des propos n’était pas constitué » _, en ses « suites » policiario-judiciaires,

    …

    narrant la succession des « épisodes« , donc,

    de son « aventure » politico-policiario-judiciario-médiatico, et enfin philosophico-pédagogique…

    …

    « Épisodes » d’abord subis :

    …

    en « croisant« , pour commencer (à sa descente de train, de retour d’Avignon : c’était le mercredi 27 février 2008), le « contrôle » par deux policiers,

    dans l’espace d’arrivée (en permanence bondé d’une foule compacte et bigarrée) de l’immense et très long Hall de la très vaste gare Saint-Charles,

    d’un éventuel « sans-papier«  ;

    …

    et en y « répondant« , lui, spontanément

    _ car c’est bien d’une « réponse » (= de « résistance » « citoyenne » ! à ce qui a été ressenti comme rien moins qu’une effective « menace à la démocratie« ) qu’il s’agit là !.. _,

     et dans le mouvement même de sa marche,

    par une double apostrophe de son cru (« Sarkozy, je te vois !.. Sarkozy, je te vois !.. »),

    ludique, humoristique,

    et courageuse, à la fois :

    on le mesure à la lourdeur de l’engrenage policiario-judiciaire dans lequel ce « témoin« , non passif et non-mutique (à la différence de tant d’autres des citoyens) s’est trouvé « entraîné« ,

    en commençant par les heures passées par lui aussitôt après « au poste » de police…

    …

    mais aussi, pour une très notable part, fort intelligemment « réagis » et même « conduits« ,

    et cela, tant sur le moment que par la suite _ nous allons le découvrir ici en son détail _

    de la part de ce très remarquable « témoin-citoyen« ,

    pour les espaces de manœuvre qui se sont ouverts devant lui (voire qu’il a su « ouvrir » lui-même, assez « génialement » et courageusement),

    à chacun des « épisodes » survenus et affrontés,

    avec un sens de la « répartie« 

    et de la « réaction » opportune efficace

    assez rares…

    …

    _ Ou quand le sagace et vif  « Rouletabille« , le héros actif de Gaston Leroux (cf « Le Mystère de la chambre jaune« , « Le Parfum de la dame en noir« , « Rouletabille chez le tsar« , etc… : cf le collectif en deux volumes « Les aventures extraordinaires de Rouletabille reporter »…), prend la place d’un un plus emprunté « Joseph K.« , le protagoniste tétanisé, lui, du « Château » et du « Procès » de Kafka _ en pays de « kakanie« , il est vrai ; pas en république française ! _ ;

    …

    et cela _ et surtout ! _ « dans le réel » qui lui tombe dessus ; et pas « dans la fiction » seulement…

    …

    …

    Voici le récit _ truffé, comme à l’accoutumé sur ce blog, de mes commentaires _ qu’en donne au « Monde » le « héros-victime » de cette « affaire« 

    emblématique de la situation de notre belle France eu égard à l’état présent de sa « démocratie » de fait,

    Patrick Levieux,

    « professeur de philosophie,

    relaxé par le tribunal de police de Marseille le 3 juillet« ,

    ainsi que celui-ci signe ce « témoignage-analyse des faits » donné au « Monde » :

    …

    « Je suis cet homme qui cria par deux fois « Sarkozy, je te vois ! ». Et, aujourd’hui, je suis très heureux du dénouement de cette affaire pour au moins deux raisons. D’une part, l’emballement médiatique a permis de ridiculiser la politique sécuritaire du président de la République. Nous savons tous maintenant que prononcer « Sarkozy, je te vois ! » peut nous amener devant les tribunaux. Après cet épisode, qui pourra encore contester que nos libertés individuelles ne soient sérieusement menacées par ce pouvoir ?

    …

    D’autre part, cette affaire a montré que le « storytelling« , cet art de raconter des histoires, n’est pas l’apanage des communicants des grands groupes capitalistes ou des campagnes électorales victorieuses _ ou pas : quand « règnent«  les « communiquants« … Un simple quidam peut détourner _ avec des trésors de ruse ! dans le labyrinthe des circonstances rencontrées _ le storytelling et raconter à son tour sa propre histoire _ mais c’est assez difficile, tant sont puissants les pièges à éviter et surmonter, tout de même !.. Dans son fameux livre _ « Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater des esprits » : le livre est paru le 13 novembre 2008 aux Éditions de La Découverte… _ consacré à ce sujet, l’essayiste Christian Salmon présente le storytelling comme une « machine à raconter » _ et faire croire _ qui _ on ne peut plus cyniquement _« remplace le raisonnement rationnel, bien plus efficace que toutes les imageries orwelliennes _ in l’indispensable « 1984« … _ de la société totalitaire ». L’affaire du « Sarkozy, je te vois ! » donne des raisons d’être plus optimistes, et montre que l’on peut _ aussi _ utiliser le storytelling à des fins citoyennes _ avec beaucoup d’habileté ainsi qu’un minimum de « chance« , aussi, dans l’assez impressionnant (et assez dissuasif, a priori) « jeu de piste«  de la (petite) « souris«  et des (gros) « chats«  : de la (grande) machine politico-policiario-judiciario-médiatique : a priori, on a un peu plus de chance de s’y retrouver « Joseph K.«  que « Rouletabille reporter » …

    …

    Tout a commencé par un petit mensonge _ aux policiers du poste de police sur le statut social et la profession du trublion interpellé : y aurait-il eu « affaire«  sinon ?… Ce mercredi 27 février 2008, je reviens d’Avignon ; à l’époque je suis journaliste au mensuel alternatif « L’Âge de faire« . Après l’incident _ avec les policiers procédant à l’interpellation d’un suspect d’être « sans-papiers«  dans le Hall de la gare Saint-Charles _, interrogé au poste de police sur ma profession, je me présente comme étant allocataire du RMI. « Journaliste » est une profession beaucoup trop voyante. A 46 ans, un homme au RMI est forcément un pauvre gars, sans relations, fragile, impuissant, qui ne fera pas de vagues auprès de l’administration _ une « victime » née, si j’osais le commenter ainsi : un excellent « appât«  pour démarrer sinon une « affaire« , du moins une assez significative « histoire vraie«  : à « raconter«  par un journaliste ?..

    …

    Plusieurs mois après _ en 2008 encore, probablement… _, lorsque je suis à nouveau convoqué au commissariat de quartier pour être interrogé une seconde fois sur cet incident, je confirme être au RMI, même si, entre-temps, j’ai de nouveau rejoint _ à la rentrée de septembre ?.. _ l’Éducation nationale _ le statut social d’une personne n’est jamais sans conséquence pour sa « perception«  par les autres… Dans l’Éducation nationale, les syndicats sont puissants, les relais médiatiques nombreux, la procédure aurait pu alors ne pas se poursuivre _ ce qui aurait été « expérimentalement » dommage… Je voulais _ ce « jugé«  n’est certes pas passif _ rester un anonyme, dans toute la faiblesse de son état, sans passe-droit ni Rolex, et regarder la machine administrative tourner… _ voilà donc l’objet « de fond«  de l’« expérimentation«  en cours : explorer le déroulé du processus judiciario-médiatico-politique…

    …

    Lorsque, le 20 avril _ 2009 _, un huissier de justice vient me remettre la citation à comparaître devant le tribunal _ ce sera le mardi 19 mai _ pour « tapage injurieux diurne« , je suis confronté à un dilemme. Soit je comparais comme un individu lambda _ ce qui avait été la « tactique » adoptée sur le champ, puis suivie scrupuleusement jusque là… _, perdu parmi les individus que la justice ordinaire juge chaque jour : je suis condamné ou relaxé, mais l’histoire _ « expérimentale« , donc… _ s’arrête là, avant même d’avoir pu commencer. Soit je pose un acte citoyen et saisis cette occasion _ et revoici notre cher ami Kairos ! _ pour montrer _ et exposer en pleine lumière sur la scène publique (et médiatico-politique, au premier chef)… _ les dérives de la politique sécuritaire du président de la République. Il s’agira de construire une histoire qui mette en scène la figure d’un quidam, d’un sans nom et sans visage qui interpelle en le tutoyant le signifiant-maître « Sarkozy » dans une société crispée _ et en voie d’accélération de « tétanisation« , apeurée ! terrorisée elle-même… _ par le rictus sécuritaire. Mais comment construire _ très effectivement, dans les rouages mêmes, tels qu’ils fonctionnent, du réel sociétal et des institutions judiciaires et médiatiques _ cette narration ? _ voilà l’état de formulation du « problème » tel qu’il se posait ce 20 avril 2009 au justiciable et citoyen Patrick Levieux…

    …

    On le sait _ depuis les travaux de narratologie : de Victor Chklovsky, Vladimir Propp (« Morphologie du conte« ), Tzvetan Todorov, Gérard Genette (in « Figures III« ), Umberto Eco (« Lector in fabula« ), Philippe Hamon, et d’autres… _, dans toute histoire, le personnage central ne reste jamais seul _ pour « survivre » (ou « réussir« ) dans l’intrigue… Il lui faut un personnage _ adjuvant, relais et catalyseur _ qui va l’aider à poursuivre son cheminement _ vers le succès dans le réel (de l’histoire) ; isolé, il demeure impuissant et voué à l’échec ! Même si j’avais parcouru les salles de rédaction en exhibant ma convocation et le procès-verbal, l’histoire _ médiatico-politique _ ne se serait pas écrite. Un anonyme n’a pas la crédibilité _ la vérité ne suffisant pas pour apparaître avec « évidence«  « crédible«  ! et, qui plus est, circonstance affaiblissante, quand elle dérange des « puissants«  ! _ pour porter _ en effet : c’est une affaire d’« autorité« , seule « porteuse« , reconnue par l’« opinion » en place : sans cette « reconnaissance« -là (de quelques uns, « faisant » de fait cette « opinion«  régnante), rien n’accède (vérité comprise !!!) à la visibilité (et évidence !) générale (de la plupart des autres _ via Reuter ou l’AFP)... _ pour porter _ donc _une telle histoire, même s’il a été journaliste _ et par là un peu de ce « sérail« -là : ils en sait la logique implacable du fonctionnement, au moins.

    …

    Toute « histoire«  a ainsi besoin d’un porteur suffisamment « crédible » pour elle ; et cela, dans un horizon de « réception« , d’« attente« , rien moins que favorable, neutre ou objectif : assez fermé qu’il est, majoritairement, à l’exigence même de vérité, entre tant d’intérêts (= l’« utile«  !) l’emportant (sur l’« honnête« ), de loin, au quotidien des « affaires«  courantes, sur son « souci« … La vérité nécessite par là qu’on se batte beaucoup, avec passablement de courage, mais aussi avec bien de tact, et même habileté, pour elle ! Que de vérités à jamais inconnues, car étouffées par la cruelle suffisance

    _ à la Monsieur Homais (in « Madame Bovary«  de Flaubert ; cf aussi, de Flaubert, l’implacable « Dictionnaire des idées reçues«  ; en appendice à « Bouvard et Pécuchet« …) _

    des opinions en place. Un beau sujet pour philosophes ; et professeurs (et élèves candidats bacheliers) de philosophie. C’est à se demander comment une telle discipline d’enseignement peut encore « exister » : en France, du moins…Est-ce là une « anomalie«  sociétale ?..

    …

    Pour _ réussir à _ continuer _ effectivement _ à écrire _ dans le réel sociétal (de 2009) _ cette histoire, il faut _ donc adjoindre _ un avocat, un orateur brillant, suffisamment alerte pour être capable d’affronter _ et surmonter _ le bruit médiatique sans être dupe _ non plus _ sur les dérives de la « société du spectacle« . C’est un ami, journaliste au quotidien « La Marseillaise » qui me trouve la perle rare : Philippe Vouland, spécialiste des questions des droits de l’homme. L’avocat est une institution _ sociétalement reconnue : elle en « impose« … _ dont on écoute _ tant judiciairement, bien sûr, que médiatiquement, aussi _ la parole, quand celle d’un anonyme est rarement entendue _ là-dessus, lire l’éloquent et très opportun « L’Invisibilité sociale » de l’ami Guillaume Le Blanc : « invisibilité«  (fruit d’une cécité) qui est plus encore une inaudibilité (fruit d’une surdité) sociale… Sans avocat, l’histoire ne serait pas écrite _ grand merci donc à lui !

    …

    L’avocat choisi, cinq jours avant l’audience du tribunal _ fixée au mardi 19 mai _, l’histoire pouvait être lancée _ le jeudi 14 mai, très exactement, donc ; et avec grand succès : cf le blog de maître Eolas, en plus de tous les grands médias nationaux _ sur la scène médiatique _ c’est l’objectif et le champ-de-bataille : il s’était de plus en plus clairement précisé… Un simple coup de fil au bureau marseillais de l’AFP _ voilà le retentisseur : formidable… _ suivi d’un courriel indiquant les coordonnées de mon avocat _ pour compléments utiles d’« information » qui soient dûment filtrés… _ suffiront à amorcer _ avec un remarquable succès, donc _ la machine _ médiatico-politique.

    …
    Dès lors se pose la délicate question de _ la préservation ou pas de _ l’anonymat _ du « témoin-victime-héros«  (de l’histoire) : le citoyen Patrick Levieux… Raconter une histoire audible _ c’est-à-dire, d’abord, digne de susciter quelque écoute que ce soit et la moindre curiosité : au lieu de la surdité générale ! _ signifie qu’il faut éviter que la narration se fragmente en autant de récits qu’il y a de journalistes _ selon le principe du « téléphone arabe » : la rumeur se diffracte… En m’exposant _ en tant que Patrick Levieux en pleine lumière _ sur un plan médiatique, l’histoire aurait pu tourner à la cacophonie _ tout se brouille et se perd. La question de la dérive sécuritaire dans notre société aurait pu laisser la place à celle plus anecdotique _ et avec « clichés« … _ du _ petit _ personnage au centre de cette affaire _ et à la mise en cause suspicieuse de sa légitimité : est-ce un gauchiste ? Est-ce un provocateur ? Est-ce un personnage en quête de gloire ? C’est donc l’avocat Philippe Vouland qui affrontera _ et en le verrouillant, aussi, de toute sa compétence _ le bruit médiatique, en s’exposant _ lui seul _ devant les micros et les caméras _ en faisant écran, d’une part, à l’image (absente) de l’inculpé et, d’autre part, en préservant le mieux possible, ainsi « filtrée« , la « communication«  à diffuser des bruits parasites qui la tueraient. De mon côté, je refuse _ absolument _ d’être photographié et d’être interviewé par la télévision : même floutée, l’image continue à dire quelque chose comme la présence honteuse de quelqu’un qui se cacherait _ mieux vaut l’absence nette et carrée de l’image qu’un ambigü floutage…

    …

    L’un des ressorts du storytelling est de s’adresser à l’imaginaire collectif _ et ses clichés terriblement efficacement pénétrants. Pour cela, je laisse échapper une _ unique : on va, faméliquement, s’y précipiter _ petite précision en direction des journalistes sur ma profession, non celle qui était la mienne au moment de l’incident _ journaliste _, mais celle que j’exerce au moment où l’affaire éclate : professeur de philosophie. Et c’est ainsi que résonnent _ puissamment _, dans l’imaginaire collectif, les rapports énigmatiques entre le philosophe _ avec son aura d’idéalisme, de vérité (désintéressée), aussi, et de résistance, souvent, aux séductions et intimidations des pouvoirs en place… _ et les puissants avec des histoires déjà entendues _ et servant de références de « représentation« … _ où entrent en scène _ secourablement _ des personnages comme Diogène, Protagoras, Socrate…

    …

    A ce moment-là _ au mois de mai 2009 _, il s’agit de permettre à cette histoire de continuer à s’écrire _ tant institutionnellement que sociétalement, via les médias. Pour cela, il faut faciliter _ surtout quand on connait un peu, du dedans, le « sérail« … _ le travail _ de récit _ des journalistes. Un témoignage factuel _ très ciblé _ est _ alors _ envoyé au site d’information en ligne « Rue89 » ; celui-ci sera également distribué le jour de l’audience _ le mardi 19 mai, donc. Je donne _ voici la piste à suivre !.. (au-delà de l’« os à ronger« …) _ une justification : il s’agit d’« un geste pédagogique _ d’un professeur de philosophie ! _, un trait d’humour destiné à détendre l’atmosphère ». Le rire n’est ni de gauche ni de droite. L’humour doublé du geste pédagogique permet de toucher le public le plus vaste _ et d’avoir les rieurs, comme la didactique, « de son côté«  : en sympathie avec soi…

    …

    En réfléchissant _ avec le recul de seize mois supplémentaires _ à ce geste _ du 27 février 2008 _, je me demande aujourd’hui _ 3 juillet _ dans quelle mesure celui-ci n’est pas _ aussi, voire d’abord ! _ un geste artistique, un happening

    _ tout à fait spontanément improvisé (et comme éventuel déclencheur, ludique, de « suites«  : « pour voir«  et « s’amuser » : « galéjer« …), en débarquant, ce 27 février, d’Avignon,

    c’est-à-dire la ville du grand Festival de théâtre (celui-là même où le 28 juillet 1968, le « Living Theatre » de Julian Beck et Judith Malina se vit signifier l’interdiction municipale et préfectorale de jouer sa pièce-happening « Paradise Now« ) ;

    en débarquant d’Avignon, donc,

    dans le Hall bondé, remuant et passablement bruissant de la gare Saint-Charles ; cette gare Saint-Charles elle-même sise sur « les hauts« , assez ventés, de la ville de « Marius« , « Fanny« , « César« , et autres marseillais immortalisés de par le monde entier par le verbe « haut-en-couleurs« , lui-même, de Pagnol : ne voilà-t-il pas là une situation « guignolesque«  inspirant tout particulièrement et le jeu et le verbe d’un philosophe-et-journaliste « citoyen«  ?..

    Le storytelling citoyen serait-il _ alors _ la dernière invention que les citoyens anonymes pourraient s’approprier _ théâtralement, artistiquement ! _ pour dénoncer ce que Voltaire _ assez théâtral lui-même : cf mon article du 28 octobre 2008, à propos de « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen : « Sous la lune : consolations des misères du temps » : Maxime Cohen y consacrant un fort intéressant chapitre, très explicitement intitulé « Éloge vengeur du théâtre de Voltaire«  (aux pages 290 à 305) à cet aspect trop méconnu selon lui (« Mérope« , « Irène« , « Mahomet« , etc…) de l’œuvre d’Arouet… _ appelait en son temps « l’infâme » ? »

    …
    Patrick Levieux,

    Professeur de philosophie, relaxé par le tribunal de police de Marseille le 3 juillet.

    …

    Ou le jeu de l’humour

    _ en débarquant d’Avignon à Marseille _

    comme leçon de « résistance » citoyenne,

    en un pays dont l’hymne porte le nom de « Marseillaise« 

    et où figure _ ce n’est tout de même pas rien !!! _ en préambule à la « Constitution » de la République

    _ jusqu’à ce que le Congrès réuni à Versailles le « réforme« , le « modernise« , le « dé-ringardise » :

    au nom du primat du désormais sacro-saint pragmatisme

    et de ses servantes, les bienheureuses économies de budget ?.. _

    la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789…

    …

    Que voici, pour se rafraîchir _ cela fait toujours du bien ! _ la mémoire :

    …

    Article 1er : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

    …

    Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

    …

    Article 3 : Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

    …

    Article 4 : La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.

    …

    Article 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.

    …

    Article 6 : La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

    …

    Article 7 : Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la Loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la Loi doit obéir à l’instant : il se rend coupable par la résistance.

    …

    Article 8 : La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

    …

    Article 9 : Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

    …

    Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

    …

    Article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

    …

    Article 12 : La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.

    …

    Article 13 : Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

    …

    Article 14 : Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.

    …

    Article 15 : La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.

    …

    Article 16 : Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.

    …

    Article 17 : La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. …

    …

    …

    Avec, encore, pour conclure, cet avis d’un ami américain :

    Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux.

    …

    Ainsi que ce refrain d’une chanson

    _ de 1958, avec des paroles de Maurice Vidalin sur une musique de Jacques Datin _

    qu’a chantée naguère Colette Renard :

    …

    « Marseille, tais-toi Marseille,

    Tu cries trop fort !

    Je n’entends pas claquer

    les voiles dans le port !« 

    …

    …

    Titus Curiosus, le 5 juillet 2009

  • Lampedusa sur Shakespeare, par Enrique Vila-Matas, dans « El Pais » : retourner (et souvent !) aux fondamentaux…

    Un article important d’un notable écrivain contemporain _ Enrique Vila-Matas _ sur un « moderne » important du XXème siècle _ Giuseppe Tomasi di Lampedusa _ se penchant sur un génie toujours intensément nourricier en son « génie » même _ William Shakespeare

    (cet essai, « Shakespeare« , est paru, en une traduction en français de Monique Bacelli, aux Éditions Allia en août 2000) :

    …

    une mise au point utile quant aux vertus inspirantes de la « vraie » littérature,

    dans « El Pais« , encore une fois :

    …

    j’avais mis en réserve cet article du 20 juin dernier, en attendant d’avoir la tranquillité d’esprit d’y revenir m’y pencher un peu  _ et « dialoguer » aussi, peut-être, selon l’inspiration, avec lui, comme j’aime… ;

    ce qui vient me titiller en tout cas ce lundi matin aux aurores : il est exactement 5h 35 ; je profite de la fraîcheur et de la qualité de silence encore de la nuit ; et de mon « envie » d’écrire…

    …

    Voici :

    …

    CRÍTICA: EL LIBRO DE LA SEMANA

    …

    « Shakespeare según Lampedusa« 

    …

    ENRIQUE VILA-MATAS 20/06/2009

    …

    El autor de « El Gatopardo«  _ Giuseppe Tomasi, duc de Palma, de Montechiaro, prince de Lampedusa : Palerme, 23 décembre 1896 – Rome, 23 juillet 1957 _ murió sin perder su ironía, ni la « desesperación amable » que había detectado en « La Tempestad«  _ shakespearienne : la première représentation documentée de « La Tempête » eut lieu le 1er novembre 1611, quand la troupe des « King’s Men » joua la pièce devant le roi Jacques Ier et sa cour au palais de Whitehall la nuit de Toussaint. En su ensayo sobre el escritor inglés, se disfruta _ lecteurs tant effectifs que potentiels que nous sommes _ tanto de su gran talento de lector como de su erudito humor.

    …

    Hay personas a las que la vida les está esperando sólo al final de la propia vida. Personas de existencias anodinas que, ya cerca de la hora mortal, ven cómo sus mundos empiezan a parecerse a esas novelas en las que no ocurre nada, salvo en las últimas páginas, cuando la acción se precipita vertiginosamente y se encadenan una serie de intensos y gratos sucesos, algunos de los cuales ni siquiera alcanzan ya a vivir los propios interesados, porque les llegan las cosas cuando por desgracia ya han muerto _ ce qui de fait advint pour la reconnaissance éditoriale de l’œuvre d’écrivain du prince de Lampedusa : juste posthume…

    …
    « Shakespeare« 

    Giuseppe Tomasi di Lampedusa

    Traducción de Romana Baena Bradaschia

    Nortesur. Barcelona, 2009

    112 páginas. 12 euros

    …

    Primeras páginas de ‘Shakespeare’, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

    DOCUMENTO (PDF – 456,1Kb) – 18-06-2009

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    Príncipe siciliano de sólida cultura y particular lucidez _ ce sont des euphémismes _, Giuseppe Tomasi di Lampedusa _ inmenso lector que dejó una única y muy memorable _ certes ; et ravivée et prolongée, pour la dite « mémorabilité« , par le film (très justement !) « culte«  de Luchino Visconti, de même titre, en 1963 : le film fut aussi « Palme d’or«  au Festival de Cannes de 1963… (sur Visconti, vient d’être réédité, avec un chapitre de synthèse supplémentaire, « la part de l’ombre« , le très bel essai de Laurence Schifano : « Visconti : une vie exposée« ) ; fin de l’incise… _

    que dejó una única y muy memorable novela, « El Gatopardo » (en français, « Le Guépard«  : la première traduction en français, sur le texte « établi«  par Giorgio Bassani, par Fanette Pézard, fut réalisée en 1959 ; la traduction nouvelle de Jean-Paul Manganaro, parue en mai 2007, reprenant, elle, le texte « établi« , dix ans après le travail de Giorgio Bassani, par Carlos Muscetta…) _ fue una de esas personas cuya vida de pronto se acelera e intensifica _ oui _ de forma extraña hacia el final de sus días. Agobiado en los últimos años por sus problemas físicos (bronquitis, dolores reumáticos, enfisema, obesidad), « emanaba literalmente una sensación de muerte » _ pas moins ! ô combien stimulante ! _ y su tragedia _ baroque, si je puis dire, en un des pays d’apothéose du maniérisme : la Sicile _ fue la coincidencia de su decadencia física con su breve e intenso periodo de creatividad artística, que coincidió con la escritura de « El Gatopardo » y con su urgente actividad ensayística _ aussi ! _, de entre la que destacan, entre muchas otras, las páginas en las que se ocupó de sus admiradísimos Stendhal _ « Stendhal » _ o Flaubert _ ou encore un « Byron« , toujours aux Éditions Allia pour les traductions en français… _ y las que dedicó a Shakespeare _ « Shakespeare« , donc… _ , autor al que parecía conocer _ comme aujourd’hui, par cœur, eux aussi, un Stéphane Hessel ou un Claude Lanzmann : restituant de leur souffle de longues pages de poésie « vénérée » ; nous avons pu en partager la tendresse en leurs si belles conférences dans les salons Mollat _ de memoria , como si fuera su mejor compañero de taberna inglesa _ samedi, lors d’une (magnifique) rencontre d’amis à Bazas (à propos du devenir de notre « Societas Magistrorum Vasatensium« …), la merveilleuse Maylis Coudroy de Lille _ qui suit maintenant on ne peut plus « activement«  des cours de latin et de grec à l’« Université du temps libre«  _ m’a confié avoir rencontré, par hasard, au cours de ses activités (désormais passées) de maire (d’Auros), un amateur de littérature (girondin : je n’en dirai pas davantage) d’un certain âge, ayant appris l’anglais rien que pour la (rare et formidable) joie de lire tout Shakespeare dans le texte ; ainsi, d’ailleurs, que le castillan, pour lire, de même façon, en son jus originel (= en son souffle) , Cervantès (ou, tout au moins, « Don Quichotte« ). C’était là un magnifique fruit de l’enseignement classique (et républicain) français, qui est peut-être en train de vivre ses derniers feux, face à l’acharné pseudo « réformisme moderniste«  utilitariste populiste de nos actuels gouvernants. Fin de l’incise…

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    Aquellas páginas sobre el enigmático genio de Shakespeare _ páginas en las que se disfruta tanto de su gran talento de lector como de su erudito humor _ se publican ahora entre nosotros, se publican como desgajadas de los dos volúmenes de « Letteratura inglese » que editara Mondadori en 1990 _ merci à l’éditeur désintéressé ! _, treinta años después de la desaparición de Lampedusa _ le 23 juillet 1957, donc. De hecho, toda la obra de este gran autor siciliano fue publicada cuando ya había muerto, de modo que no llegó a saber nada _ mais est-ce si grave ? même pour lui, en sa personne ? Est-ce vraiment pour la reconnaissance (de quelque public « actuel«  que ce soit) que se met à l’œuvre et « se donne« , « se livre«  à son élan, le « génie«  (les « travaillant« …) des auteurs ?.. _

    de modo que no llegó a saber nada del reconocimiento póstumo que, gracias a la decisiva intervención de Giorgio Bassani _ autre génial italien, ferrarais lui (et grand ami de cet autre immense ferrarais qu’était Michelangelo Antonioni ) : Giorgio Bassani (né le 4 mars 1916 à Bologne et mort le 13 avril 2000 à Rome) est l’auteur des merveilleux « Jardin des Finzi-Contini » et « Lunettes d’or« … ; pour plus de commodité encore, se procurer l’intégralité de son œuvre ferrarais : « le roman de Ferrare« … ; ainsi que le DVD du sublimissime dernier film d’Antonioni, en 1995 : « Par-delà les nuages«  : à tomber de beauté , puisque (cf Kant !) la beauté est un sentiment !.. _,

    tuvo _ sigue teniendo,

    es un autor que crece fabulosamente con el tiempo (en effet !!! tel est le privilège des « plus grands » !..) _

    su breve e intensa obra. Pocos días antes de irse de este mundo, aún le comunicaba a Gioacchino, su adorado sobrino _ su heredero intelectual y hoy habitante del palacio Butera de Palermo _, la decepción que le había provocado el nuevo rechazo editorial para « El Gatopardo«  : en aquella ocasión una negativa del famoso Elio Vittorini, que, anclado en el arroz amargo _ cf le titre, « Riso amaro« , du film marquant de Giuseppe De Santis, en 1949, avec Silvana Mangano _ del neorrealismo _ Elio Vittorini (né le 23 juillet 1908 à Syracuse et mort le 12 février 1966 à Milan) est l’auteur de « Conversation en Sicile« … _, no supo ver _ hélas : la reconnaissance (d’un certain nombre ; voire de tous) tient, ainsi, souvent, de fait, à de telles méconnaissances ! de hasard ! de quelques uns, voire d’un seul… : en matière de « passage« , ou pas, d’un manuscrit au statut, via l’édition (et d’abord la décision d’engagement de l’éditeur !), de livre de papier, en tout cas ! _

    no supo ver por ningún lado la grandeza de la novela _ une affaire de focalisation (ou de capacité de « verres de lunettes«  : de celle qui varie, considérablement, « entre microscope et télescope« , dit Proust, dans « Le Temps retrouvé« , me semble-t-il bien… La burocrática carta de rechazo que Vittorini le envío a Lampedusa incluía un chato análisis del libro. « Al menos la reseña está bien escrita« , comentó irónico el moribundo. Murió Lampedusa ignorando el gran cambio de dirección _ celle du « grand succès«  public _ que esperaba a su obra. Murió sin perder su capacidad de ironía, ni la lucidez y « desesperación amable » que él con tanto detalle conocía porque la había precisamente detectado _ tout lecteur lisant aussi, bien sûr, à partir de soi (et de soi se cultivant plus ou moins, au cours de son « expérience«  d’existant : et celle-là peut s’améliorer considérablement en sachant, l’« existant« , « prendre«  de l’âge…) _ en Shakespeare cuando, a través de Próspero, dice en « La tempestad » que su final equivale a desesperación :

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    « _ And my ending is despair.« 

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    Esta declaración de lucidez en el epílogo de « La tempestad« , Lampedusa la habría firmado sin rodeos. Porque el elegante clima _ voilà la civilisation : le style comme « climat élégant », en son cas, du moins… _ amablemente desesperado del siciliano al final de su vida recuerda al disgusto general que tenía Próspero con el mundo _ un des sommets de tout le théâtre !!! _ y es, además, parecido _ bien sûr ! _ al disgusto y lucidez terminal del príncipe de Salina, el héroe moral de « El Gatopardo » _ et qu’a su magnifiquement faire « interpréter«  à Burt Lancaster l’immense, lui aussi, élégantissime, Luchino Visconti... Se ha dicho que fue Lampedusa un poderoso poeta de la muerte que supo evocar la ausencia y el vacío _ voilà : et la fin d’une époque… _  y, por lo tanto, supo entender, al igual que los grandes escritores del siglo XX, la condición del hombre moderno _ un enjeu de fond dont les vilains soubresauts (cf ce que Nietzsche nous dit du « dernier homme« , en son « Prologue«  d’« Ainsi parlait Zarathoustra« , en 1883 : quelle acuité du regard ! à  Rapallo !) nous agitent encore… Pero eso es tan cierto como que esa ausencia y ese vacío posmoderno y el agnosticismo más puro y duro ya estaban en el Shakespeare de la última época _ oui : un autre grand tournant : « du monde clos à l’univers infini« , comme l’a qualifié Koyré en son livre… Después de todo, él siempre fue nuestro contemporáneo _ ici, on se rappellera le livre important (en 1965) de Jan Kott : « Shakespeare, notre contemporain« …

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    Para Lampedusa no había obra más asombrosamente actual como « Medida por medida«  _ « Mesure pour mesure« … _, donde la atmósfera le recordaba misteriosamente _ cf page 80 et suivantes de l’édition française de ce « Shakespeare« … _ a la Viena de « El tercer hombre« ,  la novela de Greene _ Graham, de son prénom : « Le Troisième homme« … « Ciudad espectral, hecha de prostíbulos, prisiones y desvanes donde lloran mujeres abandonadas« , dice Lampedusa _ page 82 _ de esa Viena avant la lettre que imaginara Shakespeare en los días de su mayor depresión psicológica. Lo que más le sorprende al príncipe de Lampedusa de esa obra tan extraña y tenebrosa _ que él sitúa al mismo nivel de sus otras piezas favoritas : « Enrique IV »  _ « Henri IV » _, « Hamlet« , « Otelo » _ « Othelo » _, « El rey Lear » _ « Le roi Lear » _, « Macbeth » y « Antonio y Cleopatra«   _ « Antoine et Cléopatre » _  _ es el estilo : ese desfile de personajes, la mayor parte de ellos despreciables, « expresándose todos con la más feliz de las elocuencias _ on admirera l’expression ! Monique Bacelli traduit, page 84 : « la plus délicieuse éloquence « … _ que jamás se haya oído de boca humana _ « qui ait jamais franchi les lèvres humaines« … Y todos parecen tener razón ».

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    Obra extraña en la que Shakespeare le confía a un desconocido carcelero _ « un geôlier anonyme« , page 85 _ uno de sus mejores versos : « insensible of mortality, and desperately mortal » _ à l’acte IV, scène 2, vers 145 de « Mesure pour mesure » : « cette splendeur verbale enveloppe comme un velours précieux le sarcophage où gît notre monde, mort« , poursuit baroquissimement Lampedusa… Obra siniestra en la que el autor está tan desalentado que todo le parece natural. « Ha tocado fondo« , concluye Lampedusa, lector de sutiles percepciones y de una sabiduría especial para comunicarlas. Sus eruditas y a veces alegres líneas sobre Shakespeare no cesan de comunicarnos que la lectura puede hacernos sentir dueños del tiempo _ en accédant à la (rare, cependant) dimension (spinozienne : en « L’Éthique« ) d’éternité ; quand il advient, on ne peut plus incidemment (!!! ce n’est pas sur commande ; ni ne peut, non plus, être instrumentalisé !..), que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels« …  _ y que ya sólo por eso la pasión de leer debería ser considerada como la más envidiable actividad _ c’en est une ; en un « acte esthétique« , comme en analyse si superbement bien le détail la grande Baldine Saint-Girons en son opus indispensable : « L’Acte esthétique« … _ que hay a este lado del paraíso _ un « vrai » lecteur accédant à cette conscience là, on ne peut plus incongrue à la plupart des autres : ceux qui, paraît-il, n’ont vraisemblablement pas « besoin«  d’avoir lu (ni aimé, encore moins) « La Princesse de Clèves« , pour être à même d’accéder, en y postulant par concours, à un office administratif (subalterne, sans doute) : quel mépris !..

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    En « Shakespeare » hasta creemos por un momento descubrir que la lúcida desesperación final de Próspero parece haber ayudado al propio Lampedusa a construir el escenario anímico de sus horas finales en el mundo _ telle est la position de fond, ici, d’Enrique Vila-Matas. Hablo de esa representación de sereno agnosticismo de sus últimas horas en esta vida y de la construcción, también lúcidamente desesperada, de su gran metáfora artística, « El Gatopardo« . Porque esta novela parece edificada en las mismas ruinas del mundo moribundo _ oui _ que quiere reflejar, entendiendo por moribundo lo que su autor aplica también a Shakespeare cuando ve que en « La tempestad » expresa « el estado de ánimo del poeta más grande que jamás haya existido » y que « el mundo (así se denomina, entre la gente, nuestro temperamento y nuestro genio interior) llenó de amargura » _ certes : un goût un tantinet amer.

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    El mundo que acaba por llenarnos de amargura _ au bord, bientôt, de la mélancolie… Desde Shakespeare, ya siempre es igual _ Marcel Gauchet, après Max Weber, parle, pour désigner cela, de « désenchantement du monde«  : l’image peut-elle convenir à quiconque mieux qu’à ce Prospero, saisi, à la toute fin de « La Tempête« , à l’heure où il engloutit, en noyant son livre de « magie« , la panoplie de ses enchantements ?.. El mundo nunca se porta bien con nosotros y aun así le damos _ par (sublime) défi de « départ« , en lieu et place de ressentiment et rancune… _ nuestros mejores versos. Para el temperamento moderno y el genio interior de Lampedusa, esa amargura shakesperiana fue escupida con creces en « Troilo » _ « Troïlus et Cressida » _ y en « Medida por medida« , para poco después ser sublimada _ c’est bien le mot : sublimement surmontée, « dépassée« … _ en una hechizante pieza teatral última, « La tempestad » _ à toujours revenir, sinon regarder jouer, sur la scène d’un théâtre (par exemple l’Odéon, dans la mise en scène et avec les acteurs de Giorgio Strehler !..), au moins lire et relire, chez soi ; et de toute urgence !!! _, permitiendo que al final  _ como le sucediera también al príncipe de Salina al término de sus días _ no pueda hablarse ya de amargura, sino más bien de un recuerdo de la amargura _ la formule (page 123 de la traduction française) est sublime : avec le recul de l’élégance sereine du style _ y de un agotamiento que hace que ya únicamente quiera el poeta lo que han deseado al final tantos en este ingrato mundo : retirarse y olvidar _ un peu et peut-être : sur ce phénomène-là, telle une alternative presque heureuse : « apaisée« , à la si « mauvaise«  abdication (= cauchemardesque !) du roi Lear, on peut lire, il vient juste de paraître, le passionnant essai du toujours infiniment riche Jacques Le Brun (cf par exemple le très beau »Le Pur Amour de Platon à Lacan« , aux Éditions du Seuil, en 2002)  : « Le Pouvoir d’abdiquer _ essai sur la déchéance volontaire« … O, dicho de otro modo, replegarse sobre ellos mismos y oír las mismas campanadas de la medianoche que oía su querido Falstaff ; y « terminar de una vez por todas« .

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    Terminar es el verbo _ en un « adieu », aussi ; un « chant du cygne«  : c’est un (dernier) défi à la « perte«  et au « rien« … Como si al final lo que importara fuera escribir _ oui : sinon un testament, aussi ; du moins « testamentairement« … _  como un hombre en su último día de vida _ oui : à hauteur de l’éternité qui, en nous tançant, de son « espèce » (comportant la dimension exaltante de la hauteur), face à l’« espèce«  un peu plus coutumière, familière, quotidienne, du temps (et son indépassable, certes, mortalité), nous incite, âme et corps, à nous « relever« … A lo largo de su « Shakespeare« , Lampedusa parece que esté viendo siempre al gran poeta en su escena terminal _ Acte V, scène 1 _, recostado en su amable desesperació

    _ je me permets de citer ici in extenso la sublime tirade de Prospero,

    avec l’éloge de toute la puissance de l’« art«  rendant d’autant plus intense et sublime l’acte de la « renonciation«  :

    « I’ll drowne my book !« …

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    « Ye elves of hills, brooks, standing lakes and groves,
    And ye that on the sands with printless foot
    Do chase the ebbing Neptune and do fly him
    When he comes back; you demi-puppets that
    By moonshine do the green sour ringlets make,
    Whereof the ewe not bites, and you whose pastime
    Is to make midnight mushrooms, that rejoice
    To hear the solemn curfew; by whose aid,
    Weak masters though ye be, I have bedimm’d
    The noontide sun, call’d forth the mutinous winds,
    And ‘twixt the green sea and the azured vault
    Set roaring war: to the dread rattling thunder
    Have I given fire and rifted Jove’s stout oak
    With his own bolt; the strong-based promontory
    Have I made shake and by the spurs pluck’d up
    The pine and cedar: graves at my command
    Have waked their sleepers, oped, and let ’em forth
    By my so potent art.
    But this rough magic
    I here abjure, and, when I have required
    Some heavenly music, which even now I do,
    To work mine end upon their senses that
    This airy charm is for, I’ll break my staff,
    Bury it certain fathoms in the earth,
    And deeper than did ever plummet sound
    I’ll drown my book.
     » _

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    Puis, tout à la fin,

    les divers comptes pendants ayant été, un à un, réglés,

    l’épilogue,

    Prospero seul en scène :

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    « Now my charms are all o’erthrown,

    And what strength I have’s mine own,

    Which is most faint : now, ’tis true,

    I must be here confined by you,

    Or sent to Naples. Let me not,

    Since I have my dukedom got

    And pardon’d the deceiver, dwell

    In this bare island by your spell ;

    But release me from my hands :

    Gentle breath of yours my sails

    Must fill, or else my projects fails,

    Which was to please. Now I want

    Spirits to enforce, art to enchant,

    And my ending is despair,

    Unless I be relieved by prayer,

    Which pierces so that it assaults

    Mercy itself and frees all faults.

    As you from crimes would pardon’d be,

    Let your indulgence set me free.« 

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    Por eso el clima de este libro parece hermano de sangre del « eterno pero no inmóvil sofocante atardecer » _ « un étouffant coucher de soleil, éternel mais jamais figé« , traduit Monique Bacelli _ que Lampedusa percibió en el « Quijote«  (ver su ensayo sobre « Stendhal » _ à la page 62 de la traduction française, aux Éditions Allia _) y también del clima sofocante en el que se sumergió el propio Lampedusa cuando supo que su final equivalía a desesperación y tener que escribir siempre como si fuera el último día.

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    Al final sólo una idea : apartarse del burdo mundo, irse. Y morir. Aun así, respiraba humor _ ou l’élégance fondamentale du style. Hasta cuando viajaba a Oxford o Liverpool, y veía por todas partes al simpático Enrique VIII, « el más inglés de los reyes« , y se lo encontraba por los rincones más insospechados de esas ciudades. Lo veía en el imponente carretero que se cruzaba en su camino y también en el cervecero que sacaba de su negocio a un borracho. Y en todos esos lugares reencontraba la cordial corpulencia, las patillas rojizas, la fría majestad del rey rollizo, después de todo simpático soberano y en realidad sombra de Falstaff _ en effet ! _, aquel otro gran genio que siempre estuvo muy atento, aun en medio de las más excepcionales algarabías, a las campanadas que podían recordarle con puntualidad la desesperación última :

    …
    « _ Hemos oído los carrillones de la medianoche, Master Shallow« .

    …

    www.enriquevilamatas.com

    …

    Un grand article

    sur un grand auteur-lecteur

    (ou lecteur-auteur : est-ce dissociable ? Non !)

    sur un (autre) génie

    (= « créateur » audacieux en même temps qu’ »exemplaire« ,

    selon l’analyse que fait Kant de ce concept de « génie » en sa « Critique de la faculté de juger« )

    de la littérature.
    …

    Merci !

    …
    Titus Curiosus, ce 29 juin 2009

    …
    Post-scriptum :

    …

    On pourra se réjouir beaucoup

    à ajointer

    à cette lecture amoureuse de l’œuvre de Shakespeare par ce très grand lecteur-auteur qu’est Giuseppe Tomasi di Lampedusa,

    cette autre lecture amoureuse de l’œuvre (opus par opus) de Shakespeare que laissa le très grand lecteur-traducteur, lui, qu’est Jean-Jacques Mayoux :

    « Shakespeare« , paru en janvier 1992 aux Éditions Aubier ;

    une merveille aussi…

  • Sur la recollection dérangeante du « dossier » « Fumée humaine » : la contribution littéraire de Nicholson Baker à la curiosité historique sur la seconde guerre mondiale

    Avant de me mettre à lire « Human smoke« 

    que m’a chaleureusement recommandé dès sa parution, le 14 mai 2009, le toujours d’excellent conseil David Vincent,

    voici, sur cet opus, un petit dossier d’articles mettant « l’eau à la bouche« …

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    En commençant, comme souvent, par un article d’ »El Pais« , le 22 juin :

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     « El mal estaba en todas partes« 

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    Nicholson Baker muestra en « Humo humano« 
    _ qui vient de paraître aussi en traduction française (par les soins d’Éric Chedaille) aux Éditions Christian Bourgois le 14 mai dernier : le titre originel, « Human smoke« , a été conservé… _ cómo la pulsión destructiva de la II Guerra Mundial no era sólo de un bando _ El autor rinde homenaje al pacifismo

    JOSÉ MARÍA RIDAO _ Madrid _ 22/06/2009

    …

    Desde que, con motivo de la conmemoración del medio siglo del final de la II Guerra Mundial, la investigación historiográfica empezó a confundirse con el denominado « trabajo de memoria« , la idea de que el conflicto más devastador de todos los tiempos revestía los caracteres de una lucha escatológica, de un combate contra el Mal Absoluto, ha ido ganando terreno. Poco a poco, la indagación sobre los procesos políticos, diplomáticos y económicos que condujeron a la guerra se fue abandonando en favor de una reflexión de otra naturaleza, a medio camino entre la filosofía y la teología, y en la que lo más relevante es responder a la pregunta de por qué el ser humano fue capaz de tantas atrocidades como tuvieron lugar entre 1939 y 1945. Podría tratarse, sin duda, de una reflexión interesante, incluso necesaria, pero a condición de que no parta del equívoco que Nicholson Baker denuncia en su ensayo _ sic ! _ « Humo humano« , que acaba de publicar en España Debate _ et en France les Éditions Christian Bourgois _ : ese genérico ser humano que se libró a la destrucción y el asesinato en masa no se encontraba únicamente en las filas del nazismo, sino también, en mayor o menor medida, en cada uno _ voilà... _ de los bandos enfrentados.

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    Churchill: « Estoy a favor de emplear gas tóxico contra tribus incivilizadas »

    …

    El abogado Roosevelt propuso reducir el número de judíos en la Universidad

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    El propósito declarado de Baker es saber si la II Guerra Mundial fue una « guerra buena » _ une « guerre juste« , disons-nous… _ y si, hechos todos los balances, « ayudó a alguien que necesitara ayuda« . Tal vez la sensación de que, al emprender esta tarea, se vería obligado a nadar a contracorriente de un relato historiográfico que consagra a Churchill y a Roosevelt como héroes haya llevado a Baker a plantear su obra, no como un volumen de historia al uso, sino como un texto coral _ polyphonique _ en el que son los protagonistas quienes toman la palabra. El autor, por su parte, se ha limitado a seleccionar _ en un dossier purement historiographique + un montage _ las declaraciones, los artículos de prensa, las cartas o los diarios en los que los protagonistas se expresan en primera persona, añadiendo de vez en cuando breves comentarios sobre el contexto y, siempre, la fecha de los documentos _ cf mon article du 14 avril 2009 sur le livre de Georges Didi Huberman, « Quand les images prennent position _ LŒil de l’Histoire 1« , à propos de l’extraordinaire (et trop méconnu encore !!!) montage de documents photographiques, principalement, par Brecht en son livre « L’ABC de la Guerre » : « L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer« … El resultado es perturbador, como si, de pronto, hubieran sido convocados a escena todos los silencios _ oui ! cf sur ces silences, aussi, le plus que passionnant livre à paraître à la rentrée de Yannick Haenel, à propos du livre magnifique de Jan Karski : « Mon témoignage devant le monde (histoire d’un secret) » : « Jan Karski » !.. _, todos los equívocos imprescindibles para que la historia de la II Guerra Mundial se pueda seguir contando como hasta ahora.

    …

    Baker no expone una tesis, la ilustra _ par sa seule récollection (+ montage) de documents authentiques. Y para ello concentra la mirada _ le principal est dans la focalisation _ sobre dos de los dramas mayores del conflicto : el sistemático bombardeo de poblaciones civiles y las iniciativas, o mejor, la absoluta ausencia de iniciativas oficiales, para salvar a los judíos perseguidos por el nazismo. En realidad, la posición de Baker, la tesis que se propone ilustrar en « Humo humano« , sólo queda fijada en la dedicatoria con la que concluye un breve epílogo de apenas dos páginas : « Dedico este libro« , escribe Baker, « a la memoria de Clarence Pickett y otros pacifistas estadounidenses y británicos. Jamás han recibido realmente el reconocimiento que se merecen. Intentaron salvar refugiados judíos, alimentar a Europa, reconciliar a Estados Unidos y Japón e impedir que estallara la guerra _ cela, c’est sans doute une autre Histoire… Fracasaron, pero tenían razón« .

    …

    « Humo humano » establece un implícito paralelismo entre la guerra total que inspira la estrategia de todos los contendientes en la II Guerra Mundial y los ataques aéreos en los territorios coloniales. Es entonces cuando aparecen por primera vez protagonistas como el futuro jefe del Bombing Command, Arthur Harris, y el también futuro primer ministro británico, Winston Churchill. « Estoy decididamente a favor de emplear gas tóxico« , escribe Churchill al jefe de la Royal Air Force, « contra tribus incivilizadas« . La confianza del primer ministro en la eficacia del bombardeo contra civiles, aunque ya no con gas tóxico, que había sido prohibido, se mantiene intacta al iniciarse la II Guerra Mundial, sólo que ahora Churchill pretende que la lluvia de fuego que descarga sobre las ciudades de Alemania transmitan el mensaje de que los alemanes deben rebelarse contra Hitler. Con el implícito y aterrador corolario de que, si no lo hacen, se convierten en cómplices del dictador.

    …

    Los textos que reproduce Baker recuerdan que el antisemitismo no fue sólo un sentimiento alimentado por el nazismo, sino un clima general _ là-dessus, lire de Georges Bensoussan : « Europe, une passion génocidaire« , aux Éditions Mille et une nuits, en 2006… Cuando aún era un simple abogado, el futuro presidente Roosevelt se dirigió a la Junta de Supervisores de Harvard proponiendo que se redujera el número de judíos en la Universidad hasta que sólo representaran un 15%. Y Churchill, entretanto, publicaba en febrero de 1920 un artículo de prensa en el que decía que judíos « desleales » como Marx, Trotski, Béla Kun, Rosa Luxemburgo y Emma Goldman habían desarrollado « una conspiración mundial para el derrocamiento de la civilización« . Creía, sin duda, en la existencia de « judíos leales« , a quienes exigía en ese mismo artículo que vindicasen « el honor del nombre de judío« , pero la obsesión antibolchevique le jugó la mala pasada de elogiar, también en la prensa, a Mussolini, de quien se declaró « encantado por el porte amable y sencillo » y « por su actitud serena e imparcial« . E incluso a Hitler, de quien, dejándose influir por los comentarios de los que lo conocían, estima que era « un funcionario harto competente, sereno y bien informado de porte agradable y sonrisa encantadora« . En contraposición, Trotski « era un judío. Seguía siendo un judío. Era imposible no tener en cuenta este detalle« .

    …

    Es probable que quienes defienden la interpretación de la II Guerra Mundial como una « guerra buena« , como una lucha escatológica contra el Mal Absoluto, reprochen a Baker la selección de los textos que ha incluido en su provocador « Humo humano » . Pero, aun así, esos textos seguirán estando donde están, y obligan, cuando menos, a repensar _ oui ! _ la relación entre la historia y el tan traído y llevado « trabajo de memoria« .

    …

    JOSÉ MARÍA RIDAO

    …

    A l’inverse de cet éloge,

    voici, maintenant, une « critique » de « Human smoke » par l’excellent Philippe Lançon, dans le cahier « Livres » du « Libération » de ce jeudi 25 juin,

    en un article intitulé « Updike dans la peau« 

    …

    en « contrepoint » à un éloge, il est vrai, d’un (vieil) hommage d’il y a maintenant vingt ans, à ce maître d’écriture que fut pour lui John Updike,

    « Updike et moi« ,

    de ce même Nicholson Baker à John Updike, donc _ lequel vient de disparaître le 27 janvier 2009 _,

    mais un Nicholson Baker plus jeune, lui aussi (forcément !) de vingt ans (il avait trente deux ans en 1989) :

    …

    en effet, cet « Updike et moi » fut écrit en 1989-90 ;

    et s’il a paru aux États-Unis en 1991, et fut traduit assez tôt, ensuite, en français (par Martin Winckler),

    l’éditeur Julliard renonça cependant alors à le publier ;

    ce livre devant surtout, ou du moins d’abord, sa parution actuelle, dix-huit ans plus tard, en traduction française (aux Éditions Christian Bourgois)

    d’abord, et hélas, à l’événement du décès de John Updike, le 27 janvier dernier.

    …

    Le jeune Nicholson Bake, né le 7 janvier 1957, avait, en 1989, trente-deux ans …

    …

    Voici ce que dit Philippe Lançon, donc, de ce « Human smoke » :

    …

    Ecot. Le nouveau livre de Baker, « Human smoke« , est surprenant mais moins intéressant _ que « Updike et moi« , pour Philippe Lançon… C’est une elliptique et édifiante anthologie parfaitement écrite, et une performance : 500 pages de faits et déclarations réels, inventoriés puis miniaturisés sans commentaire, à la manière des « Crimes exemplaires » de Max Aub, qui permettent de suivre, de 1917 à 1941, non pas seulement la remontée vers la guerre, mais le spectacle du goût des Etats pour le crime et la guerre. Baker cherche à montrer, par ses microrécits, que tout se tenait : les méchants hitlériens et les vilains staliniens sont aussi les produits d’une enchère dans laquelle les démocraties ont versé leur écot. Il n’a pas tort, mais on ne peut pas dire qu’on l’ignorait, et la démonstration, bien que composée avec le sens du contraste et de la progression, tourne à l’amas d’anecdotes _ j’en jugerai en le lisant… Ses sources sont citées, page par page, en particulier les journaux de l’époque. On y verra que, si la presse attisa bien des passions tristes, elle fit d’abord son travail : de l’anticolonialisme, de l’antisémitisme et des expériences meurtrières les plus imaginatives, tout fut aussitôt dit, écrit et relaté. Mais le monde ne voulait, simplement, pas le savoir _ c’est un point certes dirimant!

    …

    Dont acte.

    …

    Quant au début de l’article, consacré à « Updike et moi« ,

    c’est un bijou d’article ! Qu’on en juge aussi :

    …

    « Updike dans la peau »

    …

    Critique

    …

    Mélange. Un hommage de Nicholson Baker à l’auteur de «Rabbit».

    Par PHILIPPE LANÇON

    …

    Nicholson Baker : « Updike et moi«  Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Martin Winckler Christian Bourgois, 194 pp., 17 euros.

    « Human smoke«   Traduit par Éric Chedaille Christian Bourgois, 574 pp, 26 euros.

    …

    Quiconque est intéressé par la vie d’un écrivain _ oui ! _ plutôt que par sa biographie lira avec plaisir « Updike et moi« . Il découvrira quels liens, d’admiration et de jalousie, de gratitude et de complexes, peuvent unir un auteur _ lecteur _ aux aînés (vivants ou pas) qui l’ont justifié. Parce que c’était eux, parce que c’était moi _ en leur singularité se révélant dans l’œuvre ouverte d’écriture.

    …

    A l’été 1989, Nicholson Baker apprend la mort de l’écrivain Donald Barthelme (1). Il a suivi ses cours à Berkeley, l’admire, se sent incapable d’écrire le moindre texte sur lui. Un écrivain mort peut en cacher un autre, qui ne l’est pas forcément : réfléchissant sur cet exercice à perspective faussée qu’est l’hommage nécrologique, il se souvient de celui que John Updike publia sur Nabokov (un écrivain que Baker aime également par-dessus tout _ et si je puis m’insérer modestement en cette « chaîne«  d’admirations, à mon tour…). Ainsi en vient-il à écrire, de digression en digression, la manière dont Updike, cet «ami imaginaire», vit en lui _ et « travaille » ainsi sa propre écriture. Il parle de son idée au rédacteur en chef d’une revue. On lui répond que le résultat pourrait aussi bien être excellent que «tout à fait sinistre».

    …

    Le livre est publié aux Etats-Unis en 1991. Baker est un jeune romancier _ de trente quatre ans, maintenant _, auteur de nouvelles et de « la Mezzanine » _ à découvrir, pour qui ne l’a pas encore fait… Updike a encore dix-huit ans à vivre : on ignore si et comment il a réagi. Martin Winckler, l’auteur de « la Maladie de Sachs« , amateur de George Perec et de séries télévisées, explique dans la préface qu’il a traduit « Updike et moi«  sur proposition d’un éditeur, Julliard, qui renonça _ cependant _ à le publier. Il a fallu qu’Updike meure pour qu’il finisse par paraître _ en forme d’hommage non plus à un vivant, mais à un disparu. L’amour des livres est plus patient _ oui : chez quelques uns… _ que les regrets qu’ils inspirent.

    …

    Virus. John Updike, né en 1932, vit en Nicholson Baker, né en 1957, comme un virus enchanteur _ quelle belle formule ! On ne peut donc pas dire que Baker écrit sur Updike, mais plutôt sur lui-même révélé par Updike _ voilà ! le « génie », en plus de sa « singularité » atypique, a aussi la vertu d’une « exemplarité » forcément problématique : il ne se copie pas ! il « inspire » !!! L’envie concrète de le faire lui vient le jour où, «avec une stupéfaction jalouse», il voit sa mère se marrer en lisant la description par l’auteur de « Rabbit » d’un morceau décollé de gazon de golf : «Rien n’est plus impressionnant que le spectacle d’une personne complexe _ d’une grande capacité de sensibilité admirative _ éclatant de rire _ en ce que Baldine Saint-Girons appelle un « acte æsthétique« … _ à la lecture de quelques mots dans un livre ou un journal sérieux», surtout si cette personne est sa mère. Baker observe le virus que la sienne lui a peut-être refilé.

    …

    Son effet est permanent et sa victime, assez négligente. Permanence : «Au cours des treize dernières années écoulées, il ne s’est guère passé de jours sans qu’Updike occupe au moins une ou deux de mes pensées.» Négligence : quand Baker répertorie ses lectures d’Updike, il s’aperçoit qu’il n’a fini presque aucun de ses livres, et qu’il n’en a le plus souvent lu que quelques pages. C’est que l’écrivain est plus constant dans sa production que le lecteur dans ses assiduités : «De même que nous voyons rarement nos amis les plus proches parce que leur proximité nous ôte le pressant besoin de débarquer chez eux, de même la productivité constante de l’écrivain vivant émousse notre impatience de combler les lacunes de notre lecture» _ pas toujours, heureusement…

    …

    En revanche, Baker est intarissable lorsqu’il s’agit de se poser des questions comme : qu’aurait fait Updike à ma place dans ce Mac Donald’s où je m’humilie avec des centaines de pièces jaunes tout en lisant William Blake ? Comment aurait-il décrit cette histoire de bonbons passés au rayon X par peur des bombes pendant un Halloween ? Et quand l’écrivain Tim O’Brien lui apprend, l’air de rien, qu’il joue au golf avec Updike, mais qu’ils ne parlent jamais de livres, Baker n’en finit plus de décrire comment il jouerait, lui, au golf avec son héros. Il faut le consoler en pensant que, s’il l’avait fait réellement, jamais il n’aurait pu l’imaginer _ l’activité se déployant, à l’œuvre, de la faculté de « génie »…

    …

    Ce que Baker a lu d’Updike, des phrases, des bouts de phrases, un personnage par-ci, une manière de décrire par-là, tout cela vit en lui profondément et à tout moment _ l’ »inspire », en toute légéreté… Il tient des fiches mais cite de mémoire, donc de travers, puis rétablit les vraies phrases entre crochets. Elles sont souvent moins bonnes que leurs déformations : Borges _ l’ami de mon cousin Adolfo (Bioy Casares) et de ma cousine Silvina (Ocampo) _ pensait qu’il fallait faire confiance aux torsions _ « inspirées », à leur tour _ de la mémoire ; et il avait raison _ la vertu se propage…

    …

    « Updike et moi » est une histoire d’amour et, comme toute histoire d’amour bien racontée, elle se suffit à elle-même : inutile d’avoir lu Baker ou Updike pour aimer ce que l’un dit sur l’autre. Julien Gracq se fichait des critiques comme étant ces animaux impossibles, des «experts en objet aimé». Un mérite secondaire d’« Updike et moi » est de montrer l’ineptie _ ouaf ! ouaf ! Gracq n’est pas très doué pour l’amour : cf son calamiteux « Les Sept collines » où il réussit le tour de force de s’insensibiliser à la beauté de Rome ! _ de cette affirmation : c’est justement _ et uniquement _ quand on aime un écrivain qu’on en devient l’expert, pas besoin de le lire entièrement pour ça _ l’amour (vrai) est tout le contraire d’aveugle : c’est lui la vraie (et unique) voie d’accès à la connaissance !.. Mais aujourd’hui on prend tout et n’importe quoi pour de l’amour authentique. Gare aux contrefaçons, chers lecteurs !

    …

    Baker finit par rencontrer Updike, dans un cocktail. Celui-ci se souvient d’avoir lu l’une de ses nouvelles, «une très jolie chose» _ dit-il alors _, et puis s’en va. Baker repart avec ces quatre mots comme une rosière déflorée par un chevalier. Plus tard, il croit retrouver une trace infime de sa nouvelle dans un texte postérieur d’Updike, un détail, la description du pouce d’un violoniste. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à un écrivain qu’on aime, c’est de l’avoir influencé» _ en retour…

    …

    John Updike est mort le 27 janvier 2009. Nicholson Baker n’aura plus à «trouver des preuves savantes _ universitaires, patentées _ de la grandeur d’Updike au lieu d’utiliser celles auxquelles je crois vraiment», les seules qui comptent, puisque ce sont _ plus « artistes », elles… _ des preuves d’amour.

    …

    (1) Dont Gallimard publie « La ville est triste » («l’Imaginaire», 184 pp., 6,50 euros)

    …

    Philippe Lançon

    _ en un bien bel article, comme presque toujours : d’amour _ et désapprobation _ lucide(s)…

    …

    Nous irons y regarder d’un peu plus près…

    Surtout sur la recommandation de David Vincent…

    …

    Cf aussi, de lui-même, le billet « Nicholson Baker n’est pas toujours drôle« , hier, 24 juin, sur le blog « Ces mots-là, c’est Mollat« …

    …

    Titus Curiosus, le 22 juin 2009

  • Les défis du (bien) lire et du (bien) penser à l’ère du numérique : Nicolas Carr avec Bernard Stiegler et Alain Giffard à propos de la lecture numérique (et pour une « économie de la contribution » !)

     Alors que je n’ai pas encore tout à fait achevé ma lecture (j’en suis aux deux tiers : à la page 195, sur 295) de « Pour en finir avec la mécroissance« , sous-titré « Quelques réflexions d’Ars Industrialis« , que proposent Bernard Stiegler, Alain Giffard et Christian Fauré aux Editions Flammarion _ le livre est paru en avril _,

    …
    voici que je découvre ce matin sur le site du Monde

    un excellent article (de 6 bonnes pages, tout de même : quand l’auteur signale ici même lui-même la difficulté, pour la « lecture sur écran » _ du « lecteur numérique » moyen… _, de dépasser la taille d’une ou deux pages) de Nicolas Carr, « Est-ce que Google nous rend idiot ?« , paru, lui, il y a juste un an, en juin 2008, sous le titre original de « Is Google Making Us Stupid ?« , dans la revue The Atlantic,

    et qui me paraît assez bien éclairer les enjeux de l’expansion ultra-rapide sur toute la planète (« globalisée« ) des outils (pas seulement _ et loin de là même ! _, d’ »information » et « communication« ) numériques…

    …
    Car c’est du devenir _ on ne peut plus actuel et effectif _ du « penser » même ;

    ainsi, aussi, on ne peut plus « basiquement« , si j’ose dire, que du « sentir«  ; et « ressentir« , »éprouver » : organiser son expérience d’ »exister » et de « vivre« 

    _ soi-même, dans son corps, avec ses sens et avec « sa tête« ,

    et avec les autres, en toutes les relations (et échanges), y compris et pour commencer d’ »intimité » :

    c’est dire (et mesurer) l’importance (et l’amplitude) de l’ »aisthesis« … _ ;

    …

    organiser son expérience d’ »exister » et de « vivre » _ je reprends l’élan de ma phrase… _

    d’ »humain » !

    qu’il s’agit en cette « utilisation » quasi permanente désormais (pour de plus en plus d’entre nous…) des « outils » numériques…

    …
    Mais avant de publier ici même, à mon tour, cet article de Nicolas Carr,

    tel que le publie en traduction française « Le Monde » :

    je cite : « dont la traduction, réalisée par Penguin, Olivier et Don Rico, a été postée sur le FramaBlog en décembre« …

    …

    je tiens à évoquer un peu précisément les travaux en cours _ passionnants ! _ sur ces sujets mêmes (= les incidences du devenir technologique le plus sophistiqué sur le devenir de notre collectivité « humaine« , ou « civilisation« ) de Bernard Stiegler, Alain Giffard, et les membres de la très féconde association « Ars Industrialis » :

    …

    de fait,

    c’est la réponse de Bernard Stiegler à l’envoi d’un de mes articles, à propos justement, de la « lecture des articles de blog« ,

    en l’occurrence celui-ci du 23 mai 2009 : « Lire, écrire, se comprendre : allers et retours de “bouteilles à la mer” : la vie d’un blog…« ,

    qui m’a incité à découvrir quelques unes des dernières « leçons » d’ »Ars Industrialis« , dans l’ouvrage qu’il vient de co-signer avec Alain Giffard et Christian Fauré, « Pour en finir avec la mécroissance« ,

    à propos de ce qu’il qualifie, en son message (et avec Alain Giffard), de « lectures industrielles« .

    …

    Les titres des contributions de ces « Quelques réflexions d’Ars Industrialis » sont les suivants :

    « Du temps-carbone au temps-lumière« , pour l’article de Bernard Stiegler (de la page 11 à la page 114) ;

    « Des lectures industrielles« , pour l’article d’Alain Giffard (de la page 117 à la page 216) ;

    et « Dataware et infrastructure du cloud computing« , pour l’article de Christian Fauré (de la page 219 à la page 278).
    …

    La « Post-face » du livre, intitulée « Le Nouveau commerce et la renaissance de la culture« 

    consiste en un entretien de Bernard Stiegler avec David Sanson, pour le numéro 48 de la revue « Mouvement« , de juillet 2008 (de la page 279 à la page 290) ;

    suivi (de la page 291 à la page 295) d’une résolution : « Résolution adoptée par « Ars Industrialis » et par le collectif interassociatif « Enfance et média », dans le cadre du débat « Télévision et société » organisé le 6 décembre 2008 au Théâtre de la Colline« ,

    avec la double signature d’Éric Favey, président du « Collectif Interassociatif Enfance et Média« , et de Bernard Stiegler, président d’ »Ars Industrialis« …

    …

     De :   Bernard Stiegler

    Objet : Rép : Sur l’attention _ et ses « politiques »
    Date : 25 mai 2009 13:02:43 HAEC
    À :   Titus Curiosus

    …

    Cher Titus Curiosus
    Quand je pense à vous me vient le mot de « constance » _ qui est aussi un prénom que j’aurais aimé porter, au masculin bien sûr.

    …
    Voici des questions

    _ en l’occurrence celles-là mêmes qu’aborde mon article « Lire, écrire, se comprendre : allers et retours de “bouteilles à la mer” : la vie d’un blog…«  proposé à lire à Bernard Stiegler… _

    de ce que je nomme « les nouveaux circuits de transindividuation » où se passent tant de choses surprenantes, parfois consternantes, parfois exquises. Elles s’inscrivent pour moi dans l’orbe de ce que Giffard a appelé « les lectures industrielles«  dans un livre que nous venons de cosigner.
    Je viens par chez vous le prochain week-end.
    Merci pour votre constance.
    Bien à vous,
    BS

    …

    Pour la conférence _ magnifique, le 30 mai à 17 heures _ de Bernard Stiegler, « Du marché au commerce« , ponctuée par le carillon « à toute volée » des cloches de la collégiale de Saint-Émilion, lors du passionnant et très riche festival de philosophie « Philosophia« , les 30 et 31 mai derniers,

    cf le compte-rendu qu’en propose mon article du 31 mai : « Très fortes conférences d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler à propos de ce qu’est “faire monde”, à l’excellent Festival “Philosophia” de Saint-Emilion« …

    …

    En attendant d’en écouter l’enregistrement sur le site de ce festival ;

    et de se le procurer, un peu plus tard, sur CD-Rom…

    …

    Des questions passionnantes, quant aux diverses pentes en concurrence pour notre avenir d’ »humains » :

    ou bien capables de demeurer (ou de devenir davantage) « non-inhumains« ,

    ou bien de sombrer dans l’ »inhumain« …

    …

    Pour ce qui concerne Bernard Stiegler,

    sa position est que :

    « au cours de la dernière décennie _ la première de ce nouveau siècle _, un autre modèle comportemental

    _ que ce « consumérisme » qui « constitue un processus autodestructeur«  (ou « nihilisme » ; et « sado-masochisme« , aussi, à mon sentiment ; si ce n’est à celui de Bernard Stiegler aussi…) _

    est apparu ;

    qui dépasse l’opposition _ irréductiblement contradictoire _ de la production et de la consommation ;

    dont le logiciel libre et les licences « creative commons » sont les matrices conceptuelles et historiques » _ selon la formulation très claire de la quatrième de couverture de « Pour en finir avec la mécroissance« …

    …

    Et Bernard Stiegler de le préciser positivement ainsi :

    …

    « Ce nouveau modèle constitue la base d’une économie de la contribution.

    Il permet d’espérer qu’après la domination de la « bêtise systémique » à laquelle aura conduit le consumérisme _ celui qui vend l’essentiel du « temps de cerveau humain » à de la crétinisation… _,

    les technologies numériques seront mises au service d’une nouvelle intelligence collective et d’un nouveau commerce social

    _ pour autant qu’émergent une volonté politique et une intelligence économique nouvelles _ et cela ne manque pas d’une certaine dose d’ironie en ce jour d’élections (pour le Parlement européen) !.. _, et que s’engage la lutte pour en finir avec la mécroissance« …
    …
    En tout cas,

    on ne peut pas dire qu’ »Ars Industrialis » demeure les bras ballants…

    …

    Et maintenant,

    voici l’article de Nicolas Carr (de juin 2008) que publie, à son tour, Le Monde (en date du 5 juin 2009) :

    …

    …

     « Est-ce que Google nous rend idiot ?« 

    InternetActu | 05.06.09 | 16h47  •  Mis à jour le 05.06.09 | 21h10″ »

    …

    Il nous a semblé important de vous proposer à la lecture « Is Google Making Us Stupid ?« , l’article de Nicolas Carr, publié en juin 2008 dans la revue The Atlantic, et dont la traduction, réalisée par Penguin, Olivier et Don Rico, a été postée sur le FramaBlog en décembre. Dans cet article, Nicolas Carr (blog), l’auteur de Big Switch et de « Does IT matter ?« , que l’on qualifie de Cassandre des nouvelles technologies, parce qu’il a souvent contribué à un discours critique sur leur impact, part d’un constat personnel sur l’impact qu’à l’internet sur sa capacité de concentration pour nous inviter à réfléchir à l’influence des technologies sur notre manière de penser et de percevoir le monde. Rien de moins.

    …

    …

    “Dave, arrête. Arrête, s’il te plaît. Arrête Dave. Vas-tu t’arrêter, Dave ?” Ainsi le super-ordinateur HAL suppliait l’implacable astronaute Dave Bowman dans une scène célèbre et singulièrement poignante à la fin du film de Stanley Kubrick « 2001, l’odyssée de l’espace« . Bowman, qui avait failli être envoyé à la mort, au fin fond de l’espace, par la machine détraquée, est en train de déconnecter calmement et froidement les circuits mémoires qui contrôlent son “cerveau” électronique. “Dave, mon esprit est en train de disparaître”, dit HAL, désespérément. “Je le sens. Je le sens.”

    …

    Moi aussi, je le sens. Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte _ tel est le changement, important, survenu…

    …

    Je crois savoir ce qui se passe. Cela fait maintenant plus de dix ans que je passe énormément de temps sur la toile, à faire des recherches, à surfer et même parfois à apporter ma pierre aux immenses bases de données d’Internet. En tant qu’écrivain, j’ai reçu le Web comme une bénédiction. Les recherches, autrefois synonymes de journées entières au milieu des livres et magazines des bibliothèques, s’effectuent désormais en un instant. Quelques recherches sur Google, quelques clics de lien en lien et j’obtiens le fait révélateur ou la citation piquante que j’espérais _ en effet ! Même lorsque je ne travaille pas, il y a de grandes chances que je sois en pleine exploration du dédale rempli d’informations qu’est le Web ; ou en train de lire ou d’écrire des e-mails, de parcourir les titres de l’actualité et les derniers billets de mes blogs favoris, de regarder des vidéos et d’écouter des podcasts ou simplement de vagabonder d’un lien à un autre, puis à un autre encore. (À la différence des notes de bas de page, auxquelles on les apparente parfois, les liens hypertextes ne se contentent pas de faire référence à d’autres ouvrages ; ils vous attirent inexorablement _ voici le processus décisif apparu… _ vers ces nouveaux contenus).

    …

    Pour moi, comme pour d’autres, le Net est devenu un media universel, le tuyau d’où provient la plupart des informations _ le terme est à relever _ qui passent par mes yeux et mes oreilles _ et cela par rapport à l’exercice « habituel«  des sens et de l’esprit… Les avantages sont nombreux d’avoir un accès immédiat à un magasin d’information _ voilà donc la « ressource«  nouvelle apparue ! _ d’une telle richesse, et ces avantages ont été largement décrits et applaudis comme il se doit. “Le souvenir parfait de la mémoire du silicium”, a écrit Clive Thompson de « Wired« , “peut être une fantastique aubaine pour la réflexion.” Mais cette aubaine a un prix _ ses effets, directs ou secondaires... Comme le théoricien des média Marshall McLuhan le faisait remarquer dans les années 60, les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également _ et « formatent« … _ le processus _ même _ de la pensée _ c’est-à-dire du « penser » de tous ceux qui en font durablement usage… Et il semble que le Net érode _ gravement _ ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais _ un peu (beaucoup ?) passivement _ les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules _ toutes constituées et seulement à recevoir _ s’écoulant _ ultra _ rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur _ initiateur et maître (physiquement, corporellement) de mes propres gestes ; et immergé _ dans une mer de mots _ à laquelle j’allais, plus ou moins à mes rythmes, me confronter, en ses divers courants… Désormais, je fends la surface _ seulement _ comme un pilote de jet-ski _ emporté par la machine et à sa vitesse (à elle, la machine)…

    …

    Je ne suis pas le seul. Lorsque j’évoque mes problèmes de lecture avec des amis et des connaissances, amateurs de littérature pour la plupart, ils me disent vivre la même expérience _ de pénibilité. Plus ils utilisent le Web, plus ils doivent se battre _ voilà _ pour rester concentrés _ et c’est là le point décisif _ sur de longues pages d’écriture _ en luttant (désespérément !) contre la fatigue pour pouvoir « tenir«  la distance de la « lecture« … Certains des bloggeurs que je lis ont également commencé à mentionner ce phénomène. Scott Karp, qui tient un blog sur les média en ligne, a récemment confessé qu’il avait complètement arrêté de lire des livres. “J’étais spécialisé en littérature à l’université ; et je passais mon temps à lire des livres”, écrit-il. “Que s’est-il passé ?” Il essaie de deviner la réponse : “Peut-être que je ne lis plus que sur Internet, non pas parce que ma façon de lire a changé (c’est à dire parce que je rechercherais _ désormais seulement rien que _ la facilité _ non… _), mais plutôt parce que ma façon de PENSER a changé ?”

    …

    Bruce Friedman, qui bloggue régulièrement sur l’utilisation des ordinateurs en médecine, décrit également la façon dont Internet a transformé ses habitudes intellectuelles _ du « raisonner« … “J’ai désormais perdu presque totalement la capacité de lire et d’absorber _ c’est-à-dire « comprendre » vraiment : en « réfléchissant« … _ un long article, qu’il soit sur le Web ou imprimé”, écrivait-il plus tôt cette année. Friedman, un pathologiste qui a longtemps été professeur l’école à de médecine du Michigan, a développé son commentaire lors d’une conversation téléphonique avec moi. Ses pensées, dit-il, ont acquis un style “staccato”, à l’image de la façon _ gestique… : il s’agit de comportements (et répétés ; et assez vite addictifs) _ dont il scanne rapidement de petits passages de texte provenant de multiples sources en ligne. “Je ne peux plus lire « Guerre et Paix« , admet-il. “J’ai perdu la capacité de le faire. Même un billet de blog de plus de trois ou quatre paragraphes est trop long pour que je l’absorbe. Je l’effleure à peine” _ seulement : ce qui devient un handicap et une incapacité…

    …

    Les anecdotes par elles-mêmes ne prouvent pas grand chose. Et nous attendons encore des expériences neurologiques et psychologiques sur le long terme, qui nous fourniraient une image définitive sur la façon dont Internet affecte _ objectivement _ nos capacités cognitives. Mais une étude publiée récemment (.pdf) sur les habitudes de recherches en ligne, conduite par des spécialistes de l’université de Londres, suggère que nous assistons peut-être à de profonds changements de notre façon _ même _ de lire et de penser _ voilà ce qui m’intéresse tout particulièrement : d’où l’intitulé de cet article... Dans le cadre de ce programme de recherche de cinq ans, ils ont examiné des traces informatiques renseignant sur le comportement des visiteurs de deux sites populaires de recherche, l’un exploité par la bibliothèque britannique et l’autre par un consortium éducatif anglais, qui fournissent un accès à des articles de journaux, des livres électroniques et d’autres sources d’informations écrites. Ils ont découvert que les personnes utilisant ces sites présentaient “une forme d’activité d’écrémage”, sautant _ oui _ d’une source à une autre et revenant rarement _ voilà _ à une source qu’ils avaient déjà visitée. En règle générale, ils ne lisent pas plus d’une ou deux pages _ c’est là un seuil d’attention _ d’un article ou d’un livre avant de “bondir” _ happés qu’ils sont par l’addiction à la disponibilité offerte par la machine et les liens et les favoris… _ vers un autre site. Parfois, ils sauvegardent _ = mettent en « réserve » pour une potentielle future lecture (ou « utilisation« ) _ un article long, mais il n’y a aucune preuve qu’ils y reviendront jamais et le liront réellement _ voilà le résultat effectif le plus courant… Les auteurs de l’étude rapportent ceci :

    …

    “Il est évident que les utilisateurs ne lisent pas en ligne dans le sens traditionnel. En effet, des signes montrent que de _ bel et bien _ nouvelles formes de “lecture” apparaissent lorsque les utilisateurs “super-naviguent” horizontalement de par les titres, les contenus des pages et les résumés pour parvenir à des résultats rapides. Il semblerait presque qu’ils vont en ligne pour éviter de lire de manière traditionnelle.”

    …

    Grâce à l’omniprésence du texte sur Internet, sans même parler de la popularité des textos sur les téléphones portables, nous lisons peut-être davantage aujourd’hui que dans les années 70 ou 80, lorsque la télévision était le média de choix. Mais il s’agit d’une façon différente de lire, qui cache une façon différente de penser _ voilà ! _, peut-être même un nouveau sens de l’identité _ et voilà bien l’enjeu « de fond«  de ce changement ! “Nous ne sommes pas seulement ce que nous lisons”, dit Maryanne Wolf, psychologue du développement à l’université Tufts et l’auteur de « Proust et le Calamar : l’histoire et la science du cerveau qui lit« . “Nous sommes définis par notre façon de lire” _ rien moins ! Wolf s’inquiète que le style de lecture promu par le Net, un style qui place “l’efficacité” et “l’immédiateté” au-dessus de tout, puisse fragiliser notre capacité pour le style de lecture profonde _ voilà comment on doit le spécifier _ qui a émergé avec une technologie plus ancienne, l’imprimerie, qui a permis de rendre banals les ouvrages longs et complexes _ disponibles durablement pour notre regard attentif ; et à notre rythme : tranquillement. Lorsque nous lisons en ligne, dit-elle, nous avons tendance à devenir _ minimalement, en quelque sorte ; et réductivement _ de “simples décodeurs de l’information”. Notre capacité à interpréter le texte, à réaliser les riches connexions mentales qui se produisent _ tout un travail fécond _ lorsque nous lisons profondément et sans distraction _ voilà l’autre type de lecture : celui qui est menacé _, reste largement inutilisée.

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    La lecture, explique Wolf, n’est pas une capacité instinctive de l’être humain. Elle n’est pas inscrite dans nos gènes de la même façon que le langage. Nous devons apprendre à nos esprits comment traduire les caractères symboliques que nous voyons dans un langage que nous comprenons. Et le médium ou toute autre technologie que nous utilisons pour apprendre et exercer la lecture joue un rôle important dans la façon dont les circuits neuronaux sont modelés _ peu à peu _ dans nos cerveaux _ activés : certes. Les expériences montrent que les lecteurs d’idéogrammes, comme les chinois, développent un circuit mental pour lire très différent des circuits trouvés parmi ceux qui utilisent un langage écrit employant un alphabet. Les variations s’étendent à travers de nombreuses régions du cerveau, incluant celles qui gouvernent des fonctions cognitives essentielles comme la mémoire et l’interprétation des stimuli visuels et auditifs. De la même façon, nous pouvons nous attendre à ce que les circuits tissés par notre utilisation du Net seront différents _ sans doute _ de ceux tissés par notre lecture des livres et d’autres ouvrages imprimés _ dis-moi comment tu lis, je te dirai comment « tu deviens« …

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    En 1882, Friedrich Nietzsche acheta une machine à écrire, une “Malling-Hansen Writing Ball” pour être précis. Sa vue était en train de baisser, et rester concentré longtemps sur une page était devenu exténuant et douloureux, source de maux de têtes fréquents et douloureux. Il fut forcé de moins écrire, et il eut peur de bientôt devoir abandonner _ l’écriture. La machine à écrire l’a sauvé, au moins pour un temps. Une fois qu’il eut maîtrisé la frappe, il fut capable d’écrire les yeux fermés, utilisant uniquement le bout de ses doigts. Les mots pouvaient de nouveau couler de son esprit _ et son « penser« … _ à la page _ qui le « retiendrait« …

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    Jamais système de communication n’a joué autant de rôles différents dans nos vies, ou exercé une si grande influence sur nos pensées, que ne le fait Internet de nos jours. Pourtant, malgré tout ce qui a été écrit à propos du Net, on a très peu abordé la façon dont, exactement, il nous reprogramme _ rien moins ! L’éthique intellectuelle du Net reste obscure.

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    À peu près au moment où Nietzsche commençait à utiliser sa machine à écrire, un jeune homme sérieux du nom de Frederick Winslow Taylor apporta un chronomètre dans l’aciérie Midvale de Philadelphie et entama une série d’expériences historique dont le but était d’améliorer l’efficacité des machinistes de l’usine. Avec l’accord des propriétaires de Midvale, il embaucha un groupe d’ouvriers, les fit travailler sur différentes machines de métallurgie, enregistra et chronométra chacun de leurs mouvements ainsi que les opérations des machines. En découpant chaque travail en une séquence de petites étapes unitaires et en testant les différentes façons de réaliser chacune d’entre elles, Taylor créa un ensemble d’instructions précises, un “algorithme”, pourrions dire de nos jours, décrivant comment chaque ouvrier devait travailler. Les employés de Midvale se plaignirent de ce nouveau régime strict, affirmant que cela faisait d’eux quelque chose d’à peine mieux que des automates, mais la productivité de l’usine _ elle _ monta en flèche.

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    Plus de cent ans après l’invention de la machine à vapeur, la révolution industrielle avait finalement trouvé sa philosophie et son philosophe. La chorégraphie industrielle stricte de Taylor, son “système” comme il aimait l’appeler, fut adoptée par les fabricants dans tout le pays et, avec le temps, dans le monde entier. À la recherche de la vitesse, de l’efficacité et de la rentabilité maximales, les propriétaires d’usine utilisèrent les études sur le temps et le mouvement pour organiser leur production et configurer le travail de leurs ouvriers. Le but, comme Taylor le définissait dans son célèbre traité de 1911, « La direction des ateliers » (le titre original « The principles of scientific management » pourrait être traduit en français par “Les principes de l’organisation scientifique”), était d’identifier et d’adopter, pour chaque poste, la “meilleure méthode” de travail _ en terme de « rentabilité économique » de l’entreprise _ et ainsi réaliser “la substitution graduelle de la science à la méthode empirique dans les arts mécaniques”. Une fois que le système serait appliqué à tous les actes du travail manuel, garantissait Taylor à ses émules, cela amènerait un remodelage, non seulement de l’industrie, mais également de la société, créant une efficacité parfaite utopique. “Dans le passé, l’homme était la priorité”, déclare-t-il, “dans le futur, la priorité, ce sera le système”.

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    Le système de Taylor, le « taylorisme« , est encore bien vivant ; il demeure l’éthique de la production industrielle. Et désormais, grâce au pouvoir grandissant que les ingénieurs informaticiens et les programmeurs de logiciel exercent sur nos vies intellectuelles, l’ »éthique » de Taylor commence également à gouverner le royaume de l’esprit. Internet est une machine conçue pour la collecte automatique et efficace, la transmission et la manipulation des informations, et des légions de programmeurs veulent trouver “LA meilleure méthode”, l’algorithme parfait, pour exécuter chaque geste mental de ce que nous pourrions décrire comme “le travail de la connaissance”.

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    Le siège de Google, à Mountain View, en Californie, le Googleplex, est la Haute Église d’Internet, et la religion pratiquée en ses murs est le taylorisme. Google, selon son directeur-général Eric Schmidt, est “une entreprise fondée autour de la science de la mesure” ; et il s’efforce de “tout systématiser” dans son fonctionnement. En s’appuyant sur les téra-octets de données comportementales qu’il collecte à travers son moteur de recherche et ses autres sites, il réalise des milliers d’expériences chaque jour, selon le « Harvard Business Review« , et il utilise les résultats pour peaufiner les algorithmes qui contrôlent de plus en plus la façon dont les gens trouvent l’information et en extraient le sens. Ce que Taylor a fait pour le travail manuel, Google le fait pour le travail _ de « lecture industrielle« , l’appelle Alain Giffard … _ de l’esprit.

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    Google a déclaré que sa mission était “d’organiser les informations du monde et de les rendre universellement accessibles et utiles”. Cette société essaie de développer “le moteur de recherche parfait”, qu’elle définit comme un outil qui “comprendrait exactement ce que vous voulez dire et vous donnerait en retour _ instantané _ exactement ce que vous désirez”. Selon la vision de Google, l’information est un produit comme un autre, une ressource utilitaire qui peut être exploitée et traitée avec une efficacité industrielle. Plus le nombre de morceaux d’information auxquels nous pouvons “accéder” est important, plus rapidement nous pouvons en extraire l’essence, et plus nous sommes productifs en tant que penseurs _ selon la logique pragmatique de cet « utilitarisme« …

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    Où cela s’arrêtera-t-il ? Sergey Brin et Larry Page, les brillants jeunes gens qui ont fondé Google pendant leur doctorat en informatique à Stanford, parlent fréquemment de leur désir de transformer leur moteur de recherche en une intelligence artificielle, une machine comme HAL, qui pourrait être connectée directement à nos cerveaux _ rendus ultra performants ultra « utilitaristement« , si j’ose dire… “Le moteur de recherche ultime est quelque chose d’aussi intelligent que les êtres humains, voire davantage”, a déclaré Page lors d’une conférence il y a quelques années. “Pour nous, travailler sur les recherches est un moyen de travailler sur l’intelligence artificielle.” Dans un entretien de 2004 pour Newsweek, Brin affirmait : “Il est certain que si vous aviez toutes les informations du monde directement fixées à votre cerveau ou une intelligence artificielle qui serait plus intelligente que votre cerveau, vous vous en porteriez mieux” _ en terme d’efficacité technique, probablement… L’année dernière, Page a dit lors d’une convention de scientifiques que Google “essayait vraiment de construire une intelligence artificielle et de le faire à grande échelle.”

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    Une telle ambition est naturelle, et même admirable, pour deux mathématiciens prodiges disposant d’immenses moyens financiers et d’une petite armée d’informaticiens sous leurs ordres. Google est une entreprise fondamentalement scientifique, motivée par le désir d’utiliser la technologie, comme l’exprime Eric Schmidt, “pour résoudre les problèmes qui n’ont jamais été résolus auparavant” ; et le frein principal à la réussite d’une telle entreprise reste l’intelligence artificielle. Pourquoi Brin et Page ne voudraient-ils pas être ceux qui vont parvenir à surmonter cette difficulté ?

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    Pourtant, leur hypothèse simpliste voulant que nous nous “porterions mieux” si nos cerveaux étaient assistés ou même remplacés par une intelligence artificielle, est inquiétante _ ah ! Cela suggère que d’après eux l’intelligence résulte d’un processus mécanique _ une technique ; et pas un « art« … _, d’une suite d’étapes discrètes qui peuvent être isolées, mesurées et optimisées _ et pas d’un flux « plastique » du « penser« … Dans le monde de Google, le monde dans lequel nous entrons lorsque nous allons en ligne, il y a peu de place pour le flou de la réflexion _ et s’auto-régulant lui-même, ce « flou » en mouvement, en permanence (d’un sujet effectivement « pensant« , cartésien, ou chomskien ; et pas d’« arcs-réflexes«  pavloviens) : c’est un point capital… L’ambiguïté n’est pas un préliminaire _ ou plutôt une série d’étapes, en forme de « sas« … _ à la réflexion, mais un bogue à corriger _ et éliminer ! Le cerveau humain n’est qu’un ordinateur _ technologiquement _ dépassé qui a besoin d’un processeur plus rapide et d’un plus gros disque dur.

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    L’idée que nos esprits doivent fonctionner comme des machines traitant des données à haute vitesse n’est pas seulement inscrite dans les rouages d’Internet, c’est également le business-model qui domine le réseau. Plus vous surfez rapidement sur le Web, plus vous cliquez sur des liens et visitez de pages, plus Google et les autres compagnies ont d’occasions de recueillir des informations sur vous ; et de vous nourrir _ en un retour utra réactif _ avec de la publicité. La plupart des propriétaires de sites commerciaux ont un enjeu financier à collecter les miettes de données que nous laissons derrière nous lorsque nous voletons de lien en lien : plus y a de miettes, mieux c’est _ à « exploiter« … Une lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée _ en effet ! _ sont bien les dernières choses que ces compagnies désirent _ = dont elles ont besoin !.. C’est leur intérêt commercial _ bien compris (pour elles !) _ de nous distraire.

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    Peut-être ne suis-je qu’un angoissé. Tout comme il y a une tendance à glorifier le progrès technologique, il existe la tendance inverse _ dans la logique que Jacques Derrida a qualifiée de « pharmakon » ; et que reprend et développe Bernard Stiegler… _, celle de craindre le pire avec tout nouvel outil ou toute nouvelle machine. Dans le « Phèdre » de Platon, Socrate déplore le développement de l’écriture. Il avait peur que, comme les gens se reposaient de plus en plus sur les mots écrits comme un substitut à la connaissance qu’ils transportaient d’habitude dans leur tête, ils allaient, selon un des intervenants d’un dialogue, “arrêter de faire travailler leur mémoire _ c’est ce travail sur soi qui est vraiment fécond _ et devenir oublieux.” Et puisqu’ils seraient capables de “recevoir une grande quantité d’informations sans instruction appropriée”, ils risquaient de “croire posséder _ illusoirement ! _ une grande connaissance, alors qu’ils seraient en fait largement ignorants”. Ils seraient “remplis de l’orgueil de la sagesse au lieu de la sagesse réelle” _ cherchez l’erreur ! Socrate n’avait pas tort, les nouvelles technologies ont souvent les effets qu’il redoutait, mais il manquait de vision à long terme. Il ne pouvait pas prévoir les nombreux moyens que l’écriture et la lecture allaient fournir pour diffuser l’information, impulsant des idées fraîches et élargissant la connaissance humaine (voire la sagesse).

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    L’arrivée de l’imprimerie de Gutenberg, au XVe siècle, déclencha une autre série de grincements de dents. L’humaniste italien Hieronimo Squarciafico s’inquiétait que la facilité à obtenir des livres conduise à la paresse intellectuelle _ l’ennemie (cf plus tard Kant : « Qu’est-ce-que les Lumières ?« … _, rende les hommes “moins studieux” et affaiblisse leur esprit. D’autres avançaient que des livres et journaux imprimés à moindre coût allaient saper l’autorité religieuse, rabaisser le travail des érudits et des scribes, et propager la sédition et la débauche _ tous facteurs à prendre en compte, en effet… Comme le professeur de l’université de New York, Clay Shirky, le remarque, “la plupart des arguments contre l’imprimerie était corrects et même visionnaires.” Mais, encore une fois, les prophètes de l’apocalypse ne pouvaient imaginer la myriade de bienfaits que le texte imprimé allait _ aussi, en « pharmakon » ambivalent _ amener _ cf, à propos des thèses là-dessus de Bernard Stiegler, mon article du 31 mai 2009 : « Très fortes conférences d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler à propos de ce qu’est “faire monde”, à l’excellent Festival “Philosophia” de Saint-Emilion« …

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    Alors certes, vous pouvez vous montrer sceptique vis-à-vis de mon scepticisme. Ceux qui considèrent les détracteurs d’Internet comme des béotiens technophobes ou passéistes auront peut-être raison, et peut-être que de nos esprits hyperactifs, gavés de données surgira un âge d’or de la découverte intellectuelle et de la sagesse universelle. Là encore, le Net n’est pas l’alphabet, et même s’il remplacera peut-être l’imprimerie, il produira quelque chose de complètement différent. Le type de lecture profonde qu’une suite de pages imprimées stimule est précieux, non seulement pour la connaissance que nous obtenons des mots de l’auteur, mais aussi pour les vibrations intellectuelles _ en flux… _ que ces mots déclenchent dans nos esprits. Dans les espaces de calme _ et vibrants _ ouverts par la lecture soutenue et sans distraction _ voilà _ d’un livre ; ou d’ailleurs par n’importe quel autre acte de contemplation _ voilà le terme adéquat pour cette « opération« … _, nous faisons nos propres associations, construisons nos propres inférences et analogies, nourrissons nos propres idées _ singulières, selon notre « génie » singulier sollicité ; et se construisant en ces « métamorphoses« , selon une « plasticité » ouverte… La lecture profonde, comme le défend Maryanne Wolf, est indissociable de la pensée profonde _ voilà l’enjeu « de fond« , c’est on ne peut mieux le cas de le dire.

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    Si nous perdons ces endroits calmes, ou si nous les remplissons _ sans flux _ avec du “contenu” _ formaté, pré-mâché _, nous allons sacrifier quelque chose d’important non seulement pour nous même, mais également pour notre culture _ collective, partagée : celle-ci étant en permanence en gestation « animée«  d’elle-même, et selon les processus que Bernard Stiegler conceptualise sous le terme de « transindividuation« … Dans un essai récent, l’auteur dramatique Richard Foreman décrit de façon éloquente ce qui est en jeu :

    …

    “Je suis issu d’une tradition culturelle occidentale, pour laquelle l’idéal (mon idéal) était la structure complexe, dense et “bâtie telle une cathédrale” de la personnalité hautement éduquée et logique _ ou plutôt rationnelle ? _, un homme ou une femme qui transporte en soi-même une version unique _ possiblement (et « idéalement« , donc !) « singulière« … _ et construite personnellement _ en effet ! et avec patience… _ de l’héritage tout entier _ partagé _ de l’Occident. Mais maintenant je vois en nous tous (y compris en moi-même) le remplacement de cette densité interne complexe _ oui ; et diaprée _ par une nouvelle sorte d’auto-évolution _ subie et grégarisante ; et a minima considérablement « simplifiée« … _ sous la pression de la surcharge d’information _ seulement ; « brute« … _ et la technologie de “l’instantanément disponible”…” _ selon l’impérialisme terriblement envahissant et uniformisateur du « Time is money« …

    …

    « À mesure que nous nous vidons _ oui _ de notre “répertoire interne _ plastique, vivant _ issu de notre héritage dense”, conclut Foreman, nous risquons de nous transformer en “crêpe humaine”, étalée _ platement et rigidement _ comme un pâte large et fine _ ultra superficiellement _ à mesure que nous nous connectons à ce vaste réseau d’information accessible en pressant simplement sur une touche.”

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    Cette scène de « 2001 : l’odyssée de l’espace » me hante _ donc… Ce qui la rend si poignante, et si bizarre, c’est la réponse pleine d’émotion de l’ordinateur lors du démontage de son esprit : son désespoir à mesure que ses circuits s’éteignent les uns après les autres, sa supplication enfantine face à l’astronaute, “Je le sens, je le sens. J’ai peur.”, ainsi que sa transformation et son retour final _ régressif _ à ce que nous pourrions appeler un état d’innocence _ = d’idiotie (« in-fans«  : celui qui n’a pas encore appris à parler…). L’épanchement des sentiments de HAL contraste avec l’absence d’émotion qui caractérise les personnages humains dans le film, lesquels s’occupent de leur boulot avec une efficacité robotique _ cf mon article du 28 avril 2009 sur les dangers d’un utilitarisme « totalitaire«  : « de quelques symptômes de maux postmodernes : 2) “l’inculture du résultat”, selon Michel Feher« … Leurs pensées et leurs actions semblent scénarisées, comme s’ils suivaient les étapes d’un algorithme. Dans le monde de « 2001« , les hommes sont devenus si semblables aux machines _ ils sont même carrément mis en hibernation (prolongée) quand aucune tâche programmée n’est envisagée à solliciter d’eux _ que le personnage le plus « humain » se trouve être une machine. C’est l’essence de la sombre prophétie de Kubrick : à mesure que nous nous servons des ordinateurs comme intermédiaires de notre compréhension du monde, c’est notre propre intelligence qui devient semblable à l’intelligence artificielle _ soit « une crêpe » !!!

    …

    Nous vous invitons à réagir à cet article sur le Framablog où la traduction a été originellement publiée. Vous pouvez également consulter la suite de ce dossier sur Internetactu.

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    …

    …

    Des sujets d’importance, comme tout un chacun peut ainsi en juger ;

    pour l’heure, j’en retiens surtout

    la perspective positive

    d’une « économie de la contribution« …
    …

    …

    Titus Curiosus, ce 7 juin 200

    …

    Post-scriptum :

    …

    En recherchant dans la bibliographie de « Pour en finir avec la mécroissance« ,

    je découvre la référence suivante, page 298 :

    Nicholas Carr, « The Big Switch : Rewiring the World, From Edison to Google« , W. W. Norton & Company, 2008…

    …

    Et je me permets, très naïvement, de rappeler mes propres « contrats de lecture« , dans les articles liminaires de ce blog :

    « de la longueur et du style : du contrat de lecture (d’un blog)« , dès le 14 juillet 2008 _ il faudrait toutefois lui « injecter » quelques « respirations« … ;

    ainsi que l’article d’ »ouverture » de ce blog, le 3 juillet 2008 (lui « respire« …) : « le Carnet d’un curieux« …

    …

    De mon point de vue _ présomptueux ? _,

    je défends donquichottesquement l’effort de lecture _ sur l’écran aussi !.. _ d’entrer avec patience, persévérance, et, surtout, amour _ c’est un peu mieux qu’ »empathie« … _, dans le style même des textes (= leur temporalité, le rythme de leur « souffle« , qui doit toujours être éminemment « singulier » ; et non sans, de plus, une certaine « ampleur » de développement), le temps nécessaire :

    à une « vraie » lecture.

    …

    Et l’amour, lui qui se réjouit, ne compte pas vraiment le temps…