Catégorie : Histoire

  • Sur la part des dĂ©sirs (d’ »amateurs » d’oeuvres) dans la vie (et l’Histoire) des Arts

    Tout spécialement pour MichÚle Cohen

    …

    Un trĂšs intĂ©ressant _ par la prĂ©cision de ses dĂ©tails, comme par la vigueur et la pertinence de ses focalisations _ travail d’ »Histoire de l’Art » : « Les Amateurs d’Art Ă  Paris au XVIIIe siĂšcle« , par Charlotte Guichard, dans la collection « Époques » aux Éditions Champ Vallon

    _ l’ouvrage paru en septembre 2008 est assez tardivement « apparu » dans la chronique de livres des journaux : dans le cas de ma « dĂ©couverte », c’est grĂące Ă  l’article « Profession : amateur«  (avec pour sous-titre « le rĂŽle de l’AcadĂ©mie royale au XVIIIe siĂšcle« ) de Jean-Yves Grenier, en page du cahier « Livres » de LibĂ©ration, jeudi 8 janvier dernier…

    …

    L’article Ă©tant accompagnĂ© de cette phrase le « signalant » au lecteur (peut-ĂȘtre parfois un peu trop pressĂ©) : « Parlementaire, financier, mais aussi membre de l’Ă©lite politique » (…) « l’amateur doit faire preuve d’un goĂ»t sĂ»r et Ă©clairĂ©, Ă  la diffĂ©rence d’un simple curieux« …

    Le distinguo « amateur« / »curieux » m’ayant particuliĂšrement « accroché »…

    …

    D’autant que l’article de Jean-Yves Grenier, en ce cahier « Livres » de LibĂ©ration, en « suivait » un autre consacrĂ©, lui aussi, Ă  la « rĂ©ception » des Arts (et Ă  la « constitution » des « publics« ) :

    un article de Dominique Kalifa « L’Europe en scĂšnes«  (sous-titrĂ© « La Somme de Christophe Charle sur l’essor du spectacle« ), consacrĂ© au livre « Théùtres en capitales _ Naissance de la sociĂ©tĂ© du spectacle Ă  Paris, Berlin, Londres et Vienne« , aux Éditions Albin Michel..

    …
    Or ces questions de la « rĂ©ception » des Ɠuvres, ainsi que de l’existence mĂȘme d’une « vie _ et d’abord d’une « rĂ©alité » mĂȘme « artistique » ! _ artistique« , donc, sont Ă  la source mĂȘme (et « inspiration », ou « souffle ») de ce blog

    _ qui ne s’appelle pas pour rien « Carnets d’un curieux«  ; et encore « En cherchant bien » ; et de la part de qui se nomme et signe Titus Curiosus !!!

    …

    Ainsi l’Art « existe »-t-il bel et bien, en dehors (et en aval) de l’acte (de la crĂ©ation) mĂȘme _ au jour le jour, en quelques moments (plus) intenses (que d’autres) _ de l’artiste ; ainsi qu’en des Ɠuvres qui vont (un peu ; et plus ou moins… ; d’une certaine façon, en tout cas, et qui leur est propre) demeurer (et durer un peu) ; s’offrant, un moment (plus ou moins bref, ou prolongĂ©…), Ă  quelque « rencontre » et « contemplation » (plus ou moins jubilatoire, voire extatique ! mais oui !!!) d’un autre (= autrui) qui s’y livre, s’y donne, s’y adonne peut-ĂȘtre, si peu que ce soit… ;

    …

    ainsi, donc

    (en consĂ©quence de cette « chaĂźne » d’activitĂ©s _ crĂ©atrices et ĂŠsthĂ©tiques _ lĂ …)

    l’Art « existe »-t-il aussi sous le regard

    _ et les (divers) sens (= complĂ©mentaires les uns des autres), tous plus ou moins convoquĂ©s _ d’un « amateur« , et d’un « public« , qui s’en enchante ; et le valorise _ y applaudit ; au point de parfois mĂȘme (voire souvent, voire toujours) payer un prix fou (!) pour en jouir ; et, dans certains cas, « acquĂ©rir » l‘Ɠuvre _ si et quand « Ɠuvre » il y a bien… _, en devenir le « possesseur », qui s’en assure une permanence _ et/ou exclusivitĂ© _ de « jouissance » (et peut devenir, aussi, alors _ « en suite »… _, un « collectionneur » d’Ɠuvres d’Art…)…

    …
    Bref, un « sujet » qui m’ »intĂ©resse » passionnĂ©ment ;

    …

    car l’Art mĂȘme est menacĂ© en sa « vie » mĂȘme

    _ et en sa plus élémentaire matérialité ; et économique ! _

    de n’ĂȘtre pas ;

    …

    et, Ă  sa suite, encore plus menacĂ©, lui, le « goĂ»t » _ qui serait alors rien que « mort-né » !.. _ de l’Art ;

    …

    menacĂ© de, tout bonnement, n’ĂȘtre pas

    _ quel terrible paradoxe ! pour tant de générosité de joie prodiguée !!! _

    un peu largement partagĂ© : au-delĂ  de ce que l’on, en son corps, ressent soi ;

    …

    et sur cette question

    éminemment cruciale _ à mes yeux _,

    on se reportera toujours avec le plus grand profit de compréhension

    _ et parmi quelques autres,

    tel l’essentiel, lui aussi, « Homo spectator » de Marie-JosĂ© Mondzain ;

    ainsi que le si merveilleux « L’acte esthĂ©tique » de Baldine Saint-Girons ; j’y reviens toujours !!! _,

    …

    au livre trĂšs remarquable de Jacques RanciĂšre « Le Partage du sensible« , paru en avril 2000, aux Éditions La Fabrique…

    …
    Fin de l’incise.

    …

    Je reviens dare-dare aux enjeux des distinctions entre curiositĂ© (Ă  propos des « curieux« ), amour (Ă  propos des « amateurs« ), et connaissance (Ă  propos des « connaisseurs«  _ et bientĂŽt « experts«  : au siĂšcle suivant, plus « lourd » ; et dominĂ©, lui, par les « marchands », Ă  un moment d’expansion, bientĂŽt « irrĂ©sistible » (?) de la « marchandisation »…) Ăšs Arts…

    …

    La premiĂšre phrase de « conclusion » _ page 339 du livre de Charlotte Guichard, « Les Amateurs d’Art Ă  Paris au XVIIIe siĂšcle » _ le dĂ©gage on ne peut plus clairement,

    et plus largement encore

    et que « à Paris »

    et que « au XVIIIe siÚcle » :

    …

    « Le XVIIIe siĂšcle est l’Ăąge d’or de l’amateur, entre l’apogĂ©e du mĂ©cĂšne au XVIIe siĂšcle et celui du collectionneur au XIXe siĂšcle.« 

    …

    Mais Charlotte Guichard prĂ©cise tout aussitĂŽt : « Loin d’ĂȘtre une figure universelle de l’amour de l’art _ une expression capitale ! _, l’amateur au siĂšcle des LumiĂšres _ et surtout Ă  Paris ; Ă  la diffĂ©rence de Londres, de Berlin ou de Dresde, ou de Rome (exemples choisis par cet auteur) !.. _ est un acteur important du systĂšme monarchique _ en France : Ă  Versailles et Ă  Paris, pour l’essentiel… _ des arts. Son essor est liĂ© _ voilĂ  le principal acquis de ce travail-livre _ Ă  la rĂ©forme acadĂ©mique qui se met en place dans les annĂ©es 1740 _ le roi Louis XV, nĂ© le 15 fĂ©vrier 1710, abordant tout juste alors sa trentaine _ : le modĂšle de l’amateur, thĂ©orisĂ© par le comte de Caylus en 1748, est une rĂ©ponse de l’AcadĂ©mie royale de peinture Ă  l’ouverture de l’espace artistique _ un concept assez intĂ©ressant ; et Ă  creuser-explorer… _ Ă  l’espace public de la critique et du marché«  _ deux facteurs qui deviennent ici et alors dĂ©cisifs !

    …

    Charlotte Guichard synthĂ©tise les acquis de sa recherche : « AssociĂ© Ă  l’institution acadĂ©mique Ă  travers le statut d’ »honoraire », l’amateur est dĂ©fini par l’exercice du goĂ»t, que la connaissance visuelle _ dans le cas, bien Ă©videmment, des arts plastiques, et au premier chef desquels se trouve la peinture ; mais l’analyse peut s’appliquer Ă  d’autres Arts, Ă  commencer par la musique ! _ des Ɠuvres, la pratique artistique en amateur _ et c’est un des apports trĂšs concrets de son travail ici que de l’avoir rĂ©vĂ©lĂ© et trĂšs bien mis en valeur _, et les relations de sociabilitĂ© avec les artistes _ qui, de fait, se dĂ©veloppent alors (par exemple en la frĂ©quentation de « salons », Ă  la Ville…) _ doivent perfectionner.
    …

    Face Ă  la publicitĂ© nouvelle du jugement de goĂ»t _ Ă  la Ville (= Paris), par rapport Ă  la Cour (de Versailles) ; dans les salons (parisiens, donc) ; mais aussi dans la presse qui va trĂšs vite se dĂ©velopper et prendre de l’ampleur _, l’AcadĂ©mie royale propose donc une alliance _ « politico-culturelle », pourrait-on dire, si l’on ne craignait le plĂ©onasme ; en un « milieu » plus ouvert et plus large que le milieu de cour ; auquel Louis XIV, fort habilement cornaquĂ© par son parrain romain, le plus que judicieux Jules Mazarin (nĂ© Ă  Pescina dans les Abruzzes le 14 juillet 1602, formĂ© auprĂšs du pape Urbain VIII Barberini, Ă  Rome, et dĂ©cĂ©dĂ© au ChĂąteau de Vincennes le 9 mars 1661…), avait consacrĂ© son effort _ ;

    …

    une alliance entre les artistes et les amateurs, dont le rĂŽle de conseil est rendu lĂ©gitime par leur position de mĂ©diateurs _ le terme est bien intĂ©ressant ! _ entre l’espace de l’atelier et l’espace des sociabilitĂ©s, oĂč se recrutent les commanditaires.

    …

    Les amateurs sont donc au cƓur d’une conception acadĂ©mique _ la chose est directement issue de Rome (et des « acadĂ©mies » romaines !!! ; aprĂšs Florence ; et, en amont, via Venise, la Constantinople byzantine d’avant 1453…) _ du public, qui promeut des communautĂ©s de goĂ»t _ un concept diablement intĂ©ressant ! lui aussi !.. _ associĂ©es au systĂšme monarchique des arts,

    comme le montrent les écrits du comte de Caylus

    _ Anne-Claude-Philippe de TubiĂšres-Grimoard de Pestels Levieux de LĂ©vis, comte de Caylus, marquis d’Esternay, baron de Bransac, nĂ© Ă  Paris le 31 octobre 1692 et mort le 5 septembre 1765 ;

    et fils de Madame de Caylus (1673-1729 _ lire ses trĂšs intĂ©ressants « Souvenirs« , dans l’Ă©dition du Mercure de France), niĂšce (chĂ©rie et tout spĂ©cialement « élevĂ©e » par elle) de Madame de Maintenon… ;

    sur Caylus, lire : « Le Comte de Caylus : les Arts et les Lettres« , Ă©tudes rĂ©unies et prĂ©sentĂ©es par Nicholas Cronk & Kris Peeters, aux Éditions Rodopi, en 2004 ; et « Caylus, mĂ©cĂšne du roi : collectionner les antiquitĂ©s au XVIIIĂšme siĂšcle« , sous la direction d’IrĂšne Aghion & Mathilde Avisseau-Broustet, Ă  l’Institut National de l’Histoire de l’Art, en dĂ©cembre 2002 _

    …

    et, avant lui, ceux de l’abbĂ© Du Bos

    _  nĂ© en dĂ©cembre 1670 Ă  Beauvais et mort le 23 mars 1742 Ă  Paris : existe une Ă©dition rĂ©cente, Ă  l’Ecole nationale supĂ©rieure des Beaux-Arts, en 1993 (mais hĂ©las non disponible : Ă©puisĂ©e !), de ses « RĂ©flexions critiques sur la poĂ©sie et sur la peinture » (dont la toute premiĂšre Ă©dition est de 1719 _ par Pierre-Jean Mariette) ;

    on pourrait y joindre utilement aussi les Ă©crits  _ « Abecedario de P.-J. Mariette, et autres notes inĂ©dites de cet amateur sur les arts et les artistes, ouvrage publiĂ© par MM. Ph. de ChenneviĂšres et A. de Montaiglon » _ de Pierre-Jean Mariette lui-mĂȘme (nĂ© Ă  Paris en 1694 et mort Ă  Paris en 1774)…

    …

    Juste le temps, encore, de quelques brĂšves prĂ©cisions qu’apporte Charlotte Guichard, pages 15 Ă  17, aux distinctions quant Ă  quelques uns des « mĂ©diateurs« 

    qui _ Ă©crit-elle, page 15 _ « ne sont pas dans une relation secondaire par rapport Ă  l’Ɠuvre : ils participent activement _ oui ! _ Ă  sa crĂ©ation _ rien moins ! en effet… _, Ă  sa reconnaissance et Ă  sa rĂ©ception, grĂące aux relations d’interdĂ©pendance qui structurent _ aujourd’hui comme alors ! comme cela est (tragiquement ; cruellement ; suicidairement !) mĂ©connu ; et pis encore, nĂ©gligĂ©, hĂ©las !!! _ les « mondes de l’art » ! :

    …

    une expression dont il faut mesurer avec soin toute la portée (et les « exclusions ») !!!

    …
    Je lis, page 15 : « MentionnĂ© pour la premiĂšre fois dans le dictionnaire de l’AcadĂ©mie française _ dont c’Ă©tait la toute premiĂšre Ă©dition _ en 1694, le terme d’ »amateur » est alors rapportĂ© au domaine des objets, en particulier des productions savantes, littĂ©raires ou artistiques :

    « Qui aime. Il ne se dit que pour marquer l’affection qu’on a pour les choses, & non celle qu’on a pour les personnes. Amateur de la vertu, de la gloire, des lettres, des arts, amateur des bons livres, des tableaux. »

    …

    Un peu plus bas, pages 15 et 16 :

    « En France, la littĂ©rature artistique spĂ©cialisĂ©e confirme la stabilisation du lien entre le terme d’ »amateur » et la peinture au milieu du XVIIIe siĂšcle »

    _ en 1746, 57 & 59 ;

    attestant « la spécialisation picturale du terme »

    et rĂ©sumant « la dĂ©finition autour du « goĂ»t », devenu l’attribut essentiel de l’ »amateur ». »

    …

    Charlotte Guichard synthétise :

    « l’ »amateur » est dĂ©fini dans un rapport de prĂ©dilection, mais aussi de discernement et de compĂ©tence :

    …

    l’opposition avec la figure du professionnel apparaĂźt pour la premiĂšre fois

    _ en 1759, dans le « Dictionnaire portatif des Beaux-Arts« , de Lacombe de PrĂ©zel…

    …

    L’amateur s’inscrit donc dans la sphĂšre de l’otium et des loisirs cultivĂ©s.

    …
    Surtout, Charlotte Guichard note, et marque, que « dans « L’EncyclopĂ©die », la figure de l’ »amateur » est construite au sein d’un champ sĂ©mantique plus large : un intense souci taxinomique travaille les dĂ©finitions, qui spĂ©cifient les figures du « curieux », de l’ »amateur » et du « connaisseur » ; et  les inscrivent dans des hiĂ©rarchies de valeur.

    …

    Soit la définition du « curieux » par Paul Landois :

    …

    « CURIEUX. Un « curieux en peinture« , est un homme qui amasse des dessins, des tableaux, des estampes, des marbres, des bronzes, des mĂ©dailles, des vases, &c. ce goĂ»t s’appelle « curiosité« . Tous ceux qui s’en occupent ne sont pas connaisseurs ; et c’est ce qui les rend souvent ridicules, comme le seront toujours ceux qui parlent de ce qu’ils n’entendent pas. Cependant la curiositĂ©, cette envie de possĂ©der qui n’a presque jamais de bornes, dĂ©range presque toujours la fortune ; & c’est en cela qu’elle est dangereuse. Voyez AMATEUR. »

    …
    L’auteur _ Paul Landois, commente Charlotte Guichard, page 15 _ dĂ©finit le « curieux » par la pratique de l’accumulation (il « amasse »), et non par l’exercice du goĂ»t. Il le distingue du « connaisseur », mais le renvoie Ă  l’ »amateur », confortant l’hypothĂšse d’un champ sĂ©mantique large.

    …
    La dĂ©finition du « connoisseur » dans l’« EncyclopĂ©die » confirme cet effort taxinomique :

    …

    « CONNOISSEUR. N’est pas la mĂȘme chose qu’amateur. Exemple. Connaisseur, en fait d’ouvrages de Peinture, ou autres qui ont le dessin pour base, renferme moins l’idĂ©e d’un goĂ»t dĂ©cidĂ© pour cet art, qu’un discernement certain pour en juger. L’on n’est jamais parfait connaisseur en peinture, sans ĂȘtre peintre ; il s’en faut mĂȘme beaucoup que tous les Peintres soient bons connoisseurs. »

    …

    Le « connaisseur » _ commente Charlotte Guichard, page 16 _ est dĂ©fini par son savoir (« discernement ») et sa compĂ©tence Ă  juger les Ɠuvres. Il se distingue de l’ »amateur », qui, lui, est dĂ©fini par son « goĂ»t » : « Il se dit de tous ceux qui aiment cet art, & qui ont un goĂ»t dĂ©cidĂ© pour les tableaux. »

    …

    Le souci de spĂ©cifier ces diffĂ©rentes figures en Ă©tablissant un jeu de renvois et d’oppositions rĂ©vĂšle la volontĂ© d’organiser un ordre lĂ©gitime des pratiques du goĂ»t. Cette opĂ©ration de dĂ©finition _ en dĂ©duit Charlotte Guichard, page 17 _ fait donc surgir une hiĂ©rarchie de valeurs associĂ©es Ă  ces expĂ©riences _ ainsi distinguĂ©es  _ de l’objet.

    …

    La critique du « curieux » est dĂ©finitive : ainsi, l’effacement du terme au XVIIIe siĂšcle renvoie Ă  la condamnation de l’accumulation, parallĂšlement au dĂ©clin de la culture de la curiositĂ©.

    …

    Krzysztof Pomian _ en son « Collectionneurs, amateurs et curieux » (en 1987) _ a bien montrĂ© que les dĂ©finitions du « curieux » sont construites autour du « dĂ©sir de totalité ». Dans l’organisation du champ sĂ©mantique, ce type de disposition laisse place au goĂ»t _ associĂ© Ă  l’ »amateur » _ et aux compĂ©tences artistiques _ associĂ©es au « connaisseur », caractĂ©risĂ© par son « discernement », ses « connaisances » et ses « lumiĂšres ».

    …
    Ceci annonce _ propose, dĂšs cette page 17 de l’« Introduction » Ă  son travail, Charlotte Guichard _ le triomphe d’un rĂ©gime d’expertise dans les mondes _ divers ; y compris ce qui se situe Ă  son extĂ©rieur ! _ de l’art.

    …
    Le marchand d’art Gersaint _ et cette rĂ©fĂ©rence est passionnante ! _ inscrit ainsi _ en 1744, en son « Catalogue de Quentin de LorengĂšre » : note 2, page 17 _ ces figures dans une hiĂ©rarchie stable de valeurs : il distingue « les Curieux de Tableaux & les Amateurs de la Peinture ». Seuls ces derniers sont susceptibles d’acquĂ©rir les compĂ©tences techniques en « admir(ant) le mĂ©rite et les talents de chaque _ en sa singularitĂ© _  MaĂźtre » : « par gradation, on acquiert la qualitĂ© de connoisseur« .

    …

    En 1792, le « Dictionnaire des arts de la peinture » résume cette hiérarchie des valeurs associées aux pratiques de la prédilection : « On est connoisseur par étude, amateur par goût, & curieux par vanité. »

    …

    Il est vrai que la pente du second XVIIIe siÚcle, celle qui a mené au régime de la guillottine sous la Terreur, a été le commandement de « toujours plus de vertu  » !..

    …
    Pendant ce temps, les « affaires » _ exclusivement marchandes ?!.. _ n’en « tournent » que mieux…

    Et bientĂŽt, dĂšs le XVIIIĂšme siĂšcle, la « place » de Londres concurrence, sinon supplante dĂ©jĂ , « celle » (commerciale) de Paris…

    …

    Mais, Ă  trop effacer, et la « curiosité » (des « curieux ») et l’amour (des « amateurs ») au seul profit de l’expertise _ mais de qui ? et de quels « connaisseurs » ? Est-elle technique ? est-elle artistique ? est-elle marchande (et exclusivement marchande)  ?.. cette dite « connaissance »-« expertise »-lĂ  ?.. _, ne jette-t-on pas BĂ©bĂ© (« Art ») avec l’eau de son bain (les « mondes des Arts ») ?..

    …

    En Art, Désir et Amour _ et chance des rencontres ! _ sont indispensables ;

    et n’obĂ©issent _ certes pas ! _ au doigt et Ă  l’Ɠil, non plus qu’Ă  la commande _ de quelque ordre qu’ils ou qu’elle(s) soi(en)t…

    …

    Il y faut aussi pas mal d’empathie

    _ et peut-ĂȘtre encore, au delĂ  des Ɠuvres elles-mĂȘmes, stricto sensu, avec les artistes, en personne (et en chair et en os) !.. _ ;

    …

    et _ loin du calcul, exclusivement « spĂ©culatif » _ de la gĂ©nĂ©rositĂ©…

    …

    …
    Titus Curiosus, le 10 janvier 2009

  • Quant au survivre : un bel article Ă  propos des (difficiles) errances amoureuses (et blessures) de Paul Celan

    Un bel article _ par Carlos Ortega, directeur de l’Institut Cervantes de Vienne : « Paul Celan, un moribond amoureux » _ dans l’Ă©dition de ce jour, 9 janvier 2009, de l’excellent quotidien de langue espagnole El PaĂ­s,

    quant au si difficile « survivre » de Paul Celan :

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    TRIBUNA : CARLOS ORTEGA

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    Paul Celan, el moribundo enamorado

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    El gran poeta judío que escribió en la lengua de sus verdugos consiguió escapar de la persecución nazi, pero su vida estuvo dañada por la experiencia del genocidio y por el sentimiento de culpa del que ha sobrevivid

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    CARLOS ORTEGA 09/01/2009

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    Del Holocausto hubo vĂ­ctimas mortales y vĂ­ctimas moribundas. La cifra de vĂ­ctimas del exterminio de los judĂ­os por parte del nazismo en Europa es conocida, pero la verdadera magnitud del Holocausto sĂłlo es completamente visible si se tiene en cuenta tambiĂ©n a los supervivientes del crimen. La tradiciĂłn judĂ­a acuñó un tĂ©rmino para referirse a ellos : sheerit, el remanente, lo que quedĂł _ celui qui demeure ? le « survivant » ?.. Esa carga residual tiene, en el tĂ©rmino hebreo, un matiz de orfandad : lo que quedĂł, pero lo que quedĂł sin nada ni nadie. El nĂșcleo de este remanente lo constituyeron los cerca de 50.000 judĂ­os liberados de los campos de concentraciĂłn dispersos por Austria y Alemania en abril y mayo de 1945.

    …

    A ellos habría que sumar algunos cientos de miles que antes se habían escabullido por poco de las tenazas asesinas de Hitler, pero que se vieron igualmente huérfanos, vagando por las frías estepas del Este europeo o por los sórdidos ambientes de las capitales donde se ocultaron hasta alcanzar un lugar mås seguro en el mundo.

    …

    El poeta Paul Celan fue uno de éstos. Había escapado a las redadas que los soldados alemanes llevaron a cabo sistemåticamente durante los fines de semana de 1942 en su ciudad natal de Czernowitz, entonces en Rumania y hoy en Ucrania. Su novia, Ruth Lackner, le había conducido hasta un refugio a las afueras un día de junio en el que sus padres, que no habían querido seguirle a su escondite, hartos de la indignidad a que les forzaba la ocupación alemana, serían detenidos. Su padre moriría de tifus meses después en el campo de concentración de Transnistria, adonde habían sido deportados, y su madre lo haría un poco mås tarde, asesinada de un tiro en la nuca en el mismo campo. Celan viviría ya siempre como el que quedó.

    …

    El destrozo de la soledad y de la pérdida, el clavo de la culpa, el desvarío por la violencia terminal y la humillación sufridas quebraron la capacidad de los supervivientes del Holocausto para vivir

    _ un point crucial ! que nous aident un peu (!) Ă  comprendre, par exemple, « Les naufragĂ©s et les rescapĂ©s« , le livre-maĂźtre (!) de Primo Levi ; « Kaddish pour l’enfant qui ne naĂźtra pas« , « Liquidation » & « Le chercheur de traces » (publiĂ© aussi dans le recueil _ magnifique ! _ du « Drapeau anglais« ) d’Imre KertĂ©sz ; et aussi « Histoire d’une vie » d’Aharon Appelfeld : tous auteurs et livres essentiels !!! _,

    igual que se quiebra un ĂĄrbol, con el particular chasquido que le desgaja de su raĂ­z principal. Muchos sucumbieron a tan extrema desgracia, y se suicidaron en los primeros años despuĂ©s del fin de la guerra _ ou plus tard. Celan, sin embargo, pudo durante un tiempo luchar en su interior por no ser leña seca, y se resistiĂł a su destrucciĂłn. Él constituye un ejemplo mĂĄs, añadido a los Horowitz, Shmueli, Appelfeld _ le voici… _ y tantos otros de Czernowitz

    _ sur « Czernowitz », on lira le trĂšs beau « Bruits du temps _ poĂšmes de Czernovitz«  (de douze auteurs juifs de langue allemande, nĂ©s entre 1898 et 1924, traduits de l’allemand et prĂ©sentĂ©s par François Mathieu), aux Éditions Laurence Teper, paru en mars 2008 _

    y de otros muchĂ­simos lugares que tambiĂ©n sobrevivieron. Pero, aunque no es un modelo, se puede rastrear su resistencia, porque habita en sus poemas escritos en la lengua de sus verdugos, una lengua que Ă©l cuidĂł con delicadeza extrema como si fuera un cristal Ășnico, frĂĄgil y radiante, capaz de transparentar con fidelidad el complejo espectro de su experiencia y de su espĂ­ritu.

    …

    La lengua alemana era, en efecto, el instrumento que hacĂ­a posible el espesor de los estratos sentimentales y la polisemia que Celan buscaba llevar a su poesĂ­a, porque era una lengua agitada en la emociĂłn de lo familiar y de lo extraño, un sortilegio para tener presente el mundo invariable de su madre y de sus tĂ­as, su amor incondicional, el cĂ­rculo de amigas que lo admiraban, y el mundo aprendido de la poesĂ­a alemana. Celan se sentĂ­a un traidor por seguir viviendo allĂ­ donde se habĂ­a extinguido lo humano, un muerto viviente _ sans doute : et l’expression donne bien Ă  penser !.. Lire lĂ -dessus et Primo Levi, et Imre KertĂ©sz, et Aharon Appelfeld ! _ que carecĂ­a ya de aquel amor infinito de su infancia en una espera sin lĂ­mites _ l’expression de Carlos Ortega est rĂ©ellement magnifique… Si el judĂ­o, como Albert Cohen _ le marseillais, auteur de « Belle du seigneur«  et du « Livre de ma mĂšre«  _ explicĂł, ha buscado en el siglo XX el amor fraterno del gentil como condiciĂłn _ tellement difficile, prĂ©caire, problĂ©matique… _ para no sentirse expulsado _ un mot qui fait frĂ©mir !!! _ de la humanidad _ et de la communautĂ© des humains non-inhumains ! Ă  l’heure de tant d’autres expulsions de tant de pauvres gens… : je suis en train de lire « L’Amour des autres _ Care, compassion et humanitarisme« , le trĂšs riche n° 32 de la revue du MAUSS, qu’ont dirigĂ© Alain CaillĂ© et Philippe Chanial _, la carencia de Celan agravĂł su sufrimiento de la existencia. Entonces Ă©l, el enamoradizo, buscĂł allĂĄ por donde iba ese amor infinito que le faltaba.

    …

    Tal vez por ello, escribir para Paul Celan fuera, como para el mismo Cohen, escribir a una mujer, seducir a una mujer. Sus poemas estĂĄn llenos de un tĂș normalmente femenino al que se toma como interlocutor. Hay 1.400 du en la obra del poeta, y es la palabra mĂĄs repetida en ella. Cada uno de esos tĂș no es una evocaciĂłn imprecisa de una entidad eterna. En muchos casos es su propia madre, pero en otros muchos responde a mujeres con las que Celan mantuvo relaciones. En medio del odio que le habĂ­a negado la existencia, Celan levantĂł poemas que, como ha visto Bertrand Badiou _ Ă©diteur de la « Correspondance » entre Paul Celan et Ileana Shmueli ; et de bien des Ɠuvres traduites en français de Paul Celan _, tienen una lectura claramente amorosa o aun erĂłtica.

    …

    DetrĂĄs, pues, de ese tĂș se esconde la presencia de Ruth Lackner, una judĂ­a austriaca, actriz, a quien Celan dejĂł mecanografiada su primera colecciĂłn de poemas antes de huir desde Bucarest hacia ParĂ­s, a travĂ©s de Viena. EstĂĄ ella, pero tambiĂ©n Rosa Leibovici, a quien conociĂł en los Ășltimos años en Czernowitz y que le siguiĂł a Bucarest (1944-1947), o Ilana Shmueli, apenas una adolescente entonces, y con quien el poeta volviĂł a encontrarse en diversas ocasiones a partir de 1965 en ParĂ­s y en JerusalĂ©n. El tĂș de Celan se extiende por otras latitudes y por todos sus libros. A su paso por Viena, en 1948, conoce y se enamora de la poeta Ingeborg Bachmann, hija de un maestro de Carintia miembro del partido nazi. Con Bachmann, Celan se encontrarĂĄ varias veces mĂĄs, sobre todo entre el otoño de 1957 y julio de 1958, recomponiendo un vĂ­nculo que unĂ­a a dos extraños a pesar de su amor

    _ sur Ingeborg Bachmann, outre son Ɠuvre, bien sĂ»r (!), dont son roman « Malina« , on peut lire une biographie, par Hans Höller, parue, traduite en français, aux Éditions Actes-Sud : « Ingeborg Bachmann« .

    …

    Cuando en 1948 llega a ParĂ­s, Celan frecuenta el cĂ­rculo de su amigo rumano Isac Chiva, del que tambiĂ©n participa Ariane Deluz, primera mujer de Chiva y amante de Celan entonces y en sus Ășltimos años. Es precisamente Chiva quien presenta al poeta a la que serĂĄ su futura mujer, la artista grĂĄfica GisĂšle Lestrange, e inmediatamente surge entre ambos una pasiĂłn intensa.

    …

    En 1952 se casan y en 1955 tienen a su hijo Éric. Celan aspiraba a crear una familia como se aspira a tener una vida plena. Amaba a su mujer y a su hijo, pero no pudo alcanzar esa aspiraciĂłn. Al final de la dĂ©cada de 1960, hubo de separarse de ellos y vivir solo.

    …

    Antes, entre 1953 y 1962, Britta Eisenreich había sido su « mujer alemana« . Eisenreich estå ultimando la escritura de lo que seguramente serån unos interesantes recuerdos de su relación con Celan.

    …

    Sin embargo, donde realmente se puede rastrear el alcance de los lazos con todas estas mujeres _ du moins pour nous autres, lecteurs, aujourd’hui _ es en la correspondencia que Celan mantuvo con ellas. Algunos de estos cruces de cartas han conocido en los Ășltimos tiempos una publicaciĂłn acompañada generalmente con notas esclarecedoras de sus editores. MagnĂ­fica por mil razones, la correspondencia con su mujer, GisĂšle _ oui ! _, pone al descubierto el doloroso forcejeo entre el amor del poeta a su familia _ oui… _ y su locura, que fabricĂł la gasa negra en la que se asfixiaron los Ășltimos diez años de su vida _ en effet. Lo que Ă©l mismo llamĂł « su enfermedad » era grave, producto de una personalidad sumamente dolorida, dañada sin remedio _ hĂ©las _ por la experiencia del genocidio y por el sentimiento de culpa del que queda _ le « rescapé » d’entre les « naufragĂ©s » dont a parlĂ©, en son ultime tĂ©moignage : essentiel ! Primo Levi : « Les naufragĂ©s et les rescapĂ©s« . En una anotaciĂłn de 1966 del diario del filĂłsofo Emil Cioran, se puede leer : « Anoche, en una cena, me enterĂ© de que habĂ­an internado a Paul Celan en una casa de salud, despuĂ©s de que intentara degollar a su mujer. (…) Ese hombre encantador e insoportable, feroz y con accesos de dulzura, al que yo estimaba y rehuĂ­a, por miedo a herirlo, pues todo le herĂ­a » _ « herer » = « blesser »…

    …

    Celan había oído por fin aquel chasquido que le separaba de la existencia. Mientras pudo, se había alimentado con el amor de esas mujeres, un amor que necesitaba y buscaba, sin saciarse, también como motor para su poesía. Pero esa vitalidad de moribundo se acabó con el brutal tratamiento psiquiåtrico a que fue sometido durante una década de duros internamientos clínicos con administración de psicotropos y electroshock : « Había muchas fuerzas reunidas en mí _ no sólo las de la poesía _, que eran una sola fuerza, una sola. Han querido quitårmelas _ tal vez porque eran demasiado grandes _ ; mi fuerza era tan grande que no han podido dejårmela. Me defendí durante mucho tiempo, pero cuanto mås decidido y concentrado llevaba ese combate, mås dura se hacía la caída« , le escribió en una carta de 1969 a Ilana Shmueli. Cuatro meses mås tarde, el moribundo enamorado se arrojó al río Sena.

    …

    Carlos Ortega, escritor, traductor y editor, es director del Instituto Cervantes de Viena. Su Ășltimo libro publicado es « La perfecta alegrĂ­a« (Pre-Textos).

    …

    Un bel article, qui nous invite Ă  (re-)lire d’abord Paul Celan :

    …

    ce qui demeure de sa poésie :

    « La Rose de personne« , « Renverse du souffle« , « Grille de parole« , etc… ;

    et sa correspondance aussi…

    …
    Titus Curiosus, le 9 janvier 2009

  • Un sujet passionnant en un livre apparemment bĂąclĂ© : du devenir des villes au sein du devenir capitalistique

    Bonne année !

    …

    Et pour la commencer en fanfare,

    voici une excellente critique : « Villes Ă  l’heure du capitalisme« , par Cynthia Ghorra-Gobin,
    sur l’excellent site laviedesidees.com

    susceptible de vous intéresser à des titres divers,

    Ă  propos du livre a priori extrĂȘmement allĂ©chant (par son sujet !) :

    …

    « Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalisme« 

    (traduction française de Étienne Dobenesque et Laure Manceau, postface de Éric Hazan),

    sous la direction de Mike Davis & Daniel B. Monk,

    collection Penser/Croiser, aux Éditions Les Prairies ordinaires, paru en octobre 2008.
    …
    Villes à l’heure du capitalisme global
    par Cynthia Ghorra-Gobin
    [02-01-2009]

    …

    Domaine : Société
    Mots-clés : inégalités | mondialisation | ville | urbanisme | richesse | néo-capitalisme

    …

    Des centres commerciaux géants,

    des villes privĂ©es au milieu du dĂ©sert ou de l’ocĂ©an ?

    …

    Telles sont les fantasmagories urbaines et architecturales du néo-capitalisme.

    …

    Et l’ouvrage dirigĂ© par Mike Davis et Daniel Monk en propose une analyse, critique et parodique, Ă  travers le portrait de 11 villes…
    …
    Ce recueil collectif qui rassemble 15 auteurs se donne pour objectif de dĂ©crire et de dĂ©noncer ouvertement les maux qui affectent les villes Ă  l’heure du nĂ©o-capitalisme, comme l’indiquent clairement l’introduction et le titre. L’objectif n’est pas vraiment Ă©tonnant pour le lecteur familier des travaux de Mike Davis ; qui, depuis la publication de son bestseller sur Los Angeles, « City of quartz : Los Angeles, capitale du futur«  [1], adopte rĂ©guliĂšrement ce ton sarcastique Ă  l’égard de la logique dominante du profit. A priori, il n’a pas tort. Cette fois-ci, il met en scĂšne 11 villes : deux villes de l’AmĂ©rique latine (Managua et Medellin), deux de l’Afrique (Le Caire et Johannesburg), deux du Moyen-Orient (Arg-e-Jadid et DubaĂŻ), trois en l’Asie (Kaboul, PĂ©kin, Hong-kong) et deux en l’Europe (Paris, Budapest).

    …

    Les États-Unis figurent bien entendu dans le premier chapitre, mais l’auteur ne traite pas d’une ville en particulier. Il se propose tout simplement de dĂ©noncer deux produits de la production immobiliĂšre, le centre commercial et le centre rĂ©sidentiel fermĂ©, « shopping mall » et « gated community » _ deux phĂ©nomĂšnes extrĂȘmement intĂ©ressants (et significatifs) !!! _ , en se rĂ©fĂ©rant de maniĂšre explicite Ă  deux États, le Minnesota et l’Arizona.

    …

    Le « Mall of America » (localisĂ© dans la mĂ©tropole de Minneapolis/Saint-Paul _ je m’y Ă©tais intĂ©ressĂ© particuliĂšrement Ă  l’occasion de la « direction » d’un travail scolaire il y a quelques annĂ©es, dĂ©jĂ …) _ et les « gated-retirement communities » (lotissements fermĂ©s pour retraitĂ©s dont l’État de l’Arizona est certainement le plus reprĂ©sentatif) font ainsi l’objet de violentes critiques, ce qui a priori n’a rien d’innovant dans la mesure oĂč l’on dispose dĂ©jĂ  de travaux de grande envergure sur ces objets.

    …

    AprĂšs la lecture de ce premier chapitre centrĂ© sur deux produits immobiliers amĂ©ricains, on s’attend Ă  ce que les auteurs prĂ©sentant les autres villes poursuivent la rĂ©flexion en mettant en scĂšne le transfert de ces deux modĂšles « made in America » ; qui, pour la majoritĂ© des habitants de la planĂšte, sont bien des Ă©lĂ©ments du « rĂȘve amĂ©ricain« . Pas du tout. En fait, la critique porte principalement sur les « mondes de rĂȘve de la consommation » dans diffĂ©rentes villes, comme Paris, Hong Kong et Dubai (pour se limiter Ă  quelques noms) ; et parfois de leur alliance avec les rĂ©gimes politiques et les stratĂ©gies militaires (Arj-e Jadid, PĂ©kin, DubaĂŻ, Kaboul) ; mais toute allusion Ă  l’ »American Way of Life » est inexistante. Étrange. Seuls les riches qui traversent en « dieux tout-puissants les jardins cauchemardesques de leurs dĂ©sirs les plus secrets » sont vĂ©ritablement remis en cause…

    Quant Ă  l’allusion intĂ©ressante faite dĂšs l’introduction Ă  l’égard de l’avĂšnement des paradis fiscaux, corollaires de cette nouvelle phase du capitalisme, le lecteur s’attend alors Ă  retrouver quelques pages ou chapitres analysant le rĂ©gime des paradis fiscaux ; ou du moins dĂ©crivant les mĂ©canismes de fonctionnement. Il n’en est rien. Seul le chapitre 2 intitulĂ© « Utopies flottantes » aborde la thĂ©matique du paradis fiscal, en se limitant en fait Ă  une prĂ©sentation du site Internet, un simple prĂ©texte pour dĂ©noncer l’idĂ©ologie libertaire. Une visite du site permet en effet de se rendre compte qu’il s’agit tout simplement d’un groupe d’individus imaginant faire le tour du monde sur un navire. Les cartes du site qui donnent une idĂ©e du trajet Ă  travers les continents sont drĂŽles et amusantes.

    …

    La plupart des chapitres Ă  l’image de ceux sur DubaĂŻ ou PĂ©kin s’organisent Ă  partir d’une description de l’aĂ©roport, du signalement de la prĂ©sence d’hĂŽtels et de voitures de luxe, de parcs Ă  thĂšmes ou de centres commerciaux avant de prendre le temps de dĂ©crire les mĂ©ga-projets en cours de rĂ©alisation (« Palm Jumeirah » Ă  DubaĂŻ) susceptibles de devenir de mĂ©ga-enclaves pour riches en quĂȘte de la privatisation de la sĂ©curitĂ©. De grands noms d’architectes sont ainsi citĂ©s, parfois assortis de quelques chiffres soulignant les investissements pharaoniques du secteur immobilier. Il est ici et lĂ  question de la faible rĂ©munĂ©ration de la main d’Ɠuvre locale, ou encore issue de l’immigration (Ă  DubaĂŻ comme Ă  PĂ©kin) qui rassemblent des individus obligĂ©s de se soumettre pour survivre ; ou encore des droits que s’octroient les États pour confisquer les terrains tout en prĂŽnant l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. À PĂ©kin, un million d’habitants a Ă©tĂ© expulsĂ© des vieux quartiers pour laisser place Ă  des tours. Le chapitre sur Hong Kong se limite Ă  dĂ©crire le lotissement fermĂ© de « Palm Springs » qui, d’aprĂšs l’auteur, a reprĂ©sentĂ© la solution miracle pour combler la lacune identitaire des riches qui en refusant d’opter pour l’identitĂ© chinoise et l’identitĂ© britannique, ont prĂ©fĂ©rĂ© un style de vie issu du « supermarchĂ© culturel mondial« . Quant Ă  l’article sur Johannesburg, il Ă©voque la question de l’eau, aprĂšs avoir insistĂ© sur le legs de l’apartheid, sans pour autant souligner les vĂ©ritables enjeux de pouvoirs au sein de la ville.

    …

    Au sein de ce recueil, l’article sur Le Caire s’avĂšre ĂȘtre le seul qui repose sur une documentation sĂ©rieuse et qui ne se limite pas Ă  la description de mĂ©gaprojets [2]. Toutefois l’analyse de Timothy Mitchell se prĂ©sente plus comme une Ă©tude de cas de la politique menĂ©e par le FMI dans les annĂ©es 1990 _ Ă  l’apogĂ©e du fameux « consensus de Washington » _ qu’il n’aborde vĂ©ritablement la thĂ©matique urbaine. Il est certes question du projet immobilier « Dreamland » _ rĂ©alisĂ© non loin de la pyramide de Gizeh et s’inspirant d’images de lotissements fermĂ©s amĂ©ricains _, mais la critique porte plus sur les organismes internationaux, l’État amĂ©ricain et l’État Ă©gyptien. À diffĂ©rentes reprises, l’auteur rappelle que l’Égypte est un pays oĂč seuls 5% de la population peuvent se retrouver dans la catĂ©gorie « classe moyenne » ; et oĂč par ailleurs le poids de l’économie informelle dans l’économie nationale est considĂ©rable. Critique ou parodie ?

    …
    Face Ă  cet ouvrage qui se veut une critique du capitalisme globalisĂ© au travers d’un panorama de 11 villes,

    le lecteur ne peut que ressentir une ambivalence Ă  l’égard des Ă©diteurs et des auteurs.

    A priori, l’objectif annoncĂ© dans l’introduction correspond bien aux intentions des sciences sociales,

    qui ont toujours eu pour mission de rendre compte des processus économiques, sociaux et culturels,

    de les expliquer et de les critiquer en mettant en Ă©vidence les inĂ©galitĂ©s sociales et les mĂ©canismes d’exclusion.

    Mais le statut de ce recueil s’apparente en fait à une simple parodie des travaux de sciences sociales.

    Il en emprunte bien a priori le style et la tonalité,

    mais le travail de recherche qui consiste

    à rassembler documents relevant de sources différentes, données chiffrées ;

    et Ă  recueillir le point de vue et les reprĂ©sentations des acteurs au travers d’entretiens auprĂšs des autoritĂ©s politiques, des acteurs Ă©conomiques, ou encore des populations concernĂ©es ;

    est pratiquement inexistant (en dehors du chapitre sur l’Égypte).

    Les textes reposent sur des informations que tout internaute peut retrouver aisĂ©ment dans les multiples websites qu’offre Internet ;

    et ne donnent pas plus d’information que ce que les mĂ©dias quotidiens (offline et online) proposent.

    Les auteurs usent certes des références savantes, en citant souvent des propos tenus par Adam Smith, Karl Marx ou encore Bourdieu (« seul chercheur ayant critiqué avec éloquence le néocapitalisme« ) ; ou en faisant référence à des films classiques, comme « Metropolis » de Fritz Lang ou encore « Blade Runner » ; mais ils ne sont là que pour donner une touche glamour de type marxiste au chapitre.

    …

    Le lecteur est alors envahi par l’étrange impression de se retrouver une fois de plus dans l’univers de l’apparence et de la consommation ; que l’on cherche par ailleurs Ă  dĂ©noncer. Quel dĂ©calage avec les travaux des sciences sociales reposant sur l’analyse marxiste qui chez nous ont jalonnĂ© les annĂ©es 1960 et 1970 !

    …

    « Paradis infernaux » se prĂ©sente comme un rĂ©cit s’inscrivant plus dans le genre urbanophobe que dans l’analyse Ă  proprement parler. Ce genre n’est pas Ă©tranger au personnage de Mike Davis, mais il Ă©tait jusqu’ici relativement bien dissimulĂ© comme dans son premier ouvrage dĂ©nonçant tout autant le capitalisme industriel que les modes de vie des « bourgeois » de LA au XXe siĂšcle.

    …

    Il est vrai que Davis est américain ;

    et que la civilisation amĂ©ricaine n’a jamais vraiment privilĂ©giĂ© la ville comme « berceau de la civilisation«  ;

    et qu’elle a choisi d’ancrer la dĂ©mocratie dans les valeurs du monde rural.

    …

    À l’heure de l’industrialisation et de ses corollaires, l’urbanisation et l’immigration,

    elle fut la premiÚre à valoriser la « banlieue«  _ ou le « rurbain » _ comme lieu privilégié de la famille américaine

    parce qu’en mesure de vĂ©hiculer un sentiment d’appartenance Ă  un lieu

    tout en étant proche de la nature,

    à l’image de la petite ville.

    …

    « Paradis infernaux » présente un sérieux lien de parenté avec les propos tenus au lendemain de la premiÚre guerre mondiale par le philosophe allemand Oswald Spengler

    associant la grande ville et la mĂ©tropole au symptĂŽme du dĂ©clin des civilisations (et notamment de l’Occident).

    …

    L’influence de Spengler fut sĂ©rieusement Ă©clipsĂ©e par la suite, en raison de nouveaux travaux adoptant un point de vue diffĂ©rent,

    comme ceux de Georg Simmel _ qui m’intĂ©ressent tout particuliĂšrement ! tels : « les Grandes villes et la vie de l’esprit » ; « Philosophie de la modernité » ; « La TragĂ©die de la culture » ; etc… _

    qui privilĂ©gia la figure de la mĂ©tropole comme le signe de l’avĂšnement de la modernitĂ©.

    …

    En se dĂ©plaçant d’une ville Ă  une autre (ou encore d’un site web Ă  un autre), le lecteur circule dans un univers de stĂ©rĂ©otypes (ex. la drogue Ă  Kaboul) relevant de la science-fiction, sans pour autant que cela ne soit dit de maniĂšre explicite par les deux Ă©diteurs de l’ouvrage revĂȘtant l’habit des sciences sociales.

    …

    Aussi face Ă  ce constat,

    on ne peut que s’interroger sur les politiques menĂ©es par les maisons d’éditions _ question que je me suis posĂ©e, il n’y a pas plus longtemps que le 31 dĂ©cembre dernier, Ă  propos des politiques d’Ă©dition discographique musicale _ pour traduire les ouvrages Ă©trangers.

    …

    Pourquoi avoir choisi « Paradis infernaux« , alors que de remarquables Ă©tudes sont publiĂ©es par des chercheurs amĂ©ricains (et autres) travaillant sur les mutations des villes Ă  l’heure de la globalisation, tout en adoptant une posture critique ?

    …

    Les plus courageux d’entre eux n’hĂ©sitent pas Ă  mettre l’accent sur la dynamique du transnationalisme comme facteur d’une complexitĂ© accrue de la ville,

    parallĂšlement Ă  une prise de conscience des individus dans leurs capacitĂ©s d’interconnexion avec d’autres individus en temps rĂ©el, et Ă  agir ensemble indĂ©pendamment de toute localisation gĂ©ographique [3]. Le transnationalisme se prĂ©sentant comme une question majeure et un vĂ©ritable dĂ©fi pour la dĂ©mocratie et pour les pouvoirs politiques Ă  l’heure de la globalisation.

    …
    par Cynthia Ghorra-Gobin [02-01-2009]

    …

    Notes
    [1] « City of Quartz : Excavating the Future in LA« , Vintage, 1992. Cet ouvrage a été publié en français par la Découverte en 1997.
    [2] Le chapitre sur Le Caire inclut 54 pages et plus de 112 notes de bas de pages donnant ainsi au lecteur de nombreuses références.
    [3] Consulter Ă  ce sujet l’introduction ainsi que les entrĂ©es « ville« , « ville globale« , « village global« , « mĂ©tropolisation » et « globalisation » du « Dictionnaire des mondialisations« , paru aux Éditions Armand Colin, en octobre 2006.

    …
    A mon envoi de cet article de laviedesidees.com

    l’Ă©clairĂ© Rufis Oeconomicus n’a pas tardĂ© Ă  rĂ©pondre ceci :

    …
    De :   Rufus ƒconomicus

    Objet : re: Une remarque critique d’une critiquable elle-mĂȘme critique de nĂ©o-urbanisations
    Date : 3 janvier 2009 18:32:26 HNEC
    À :   Titus  Curiosus

    …

    Salut,
    Meilleurs vƓux.
    La critique du bouquin s/d. de M. Davis et alii que tu viens de m’envoyer est peu engageante.

    Je l’ai lue rapidement mais pour rĂ©sumer :

    Péché majeur : superficialité.

    Péché mineur : saupoudrage de marxisme lyophilisé.

    C’est dommage, car je garde un trĂšs bon souvenir de son « City of quartz« , ouvrage qui mĂȘle habilement sciences sociales et histoire de Los Angeles (du Sud de la Californie en fait) avec un souffle littĂ©raire certain.

    Si tu ne l’as pas dĂ©jĂ  lu, je t’engage Ă  le faire…
    Amicalement.

    Rufus
    …

    La (vraie) ville, ce sont de (vraies) rues, de (vraies) places, avec de (vrais) cafés, des lieux

    _ et des moments : disposer d’un (vrai) temps de… ;

    c’est-Ă -dire d’un temps qui soit

    et Ă  soi,

    et, en mĂȘme temps (!) Ă  donner

    Ă  d’autres

    que soi (qui soient, eux aussi, ces « autres », encore, eux aussi, des « soi »… ; et pas des ombres ou des zombies ; ou de purs et simplifiĂ©s corps, rĂ©duits Ă  rien que du pornographique !) _ ;

    …

    des lieux, donc,

    de (vraies) rencontres _ paroles, échanges, débats (animés !) _ ;

    …

    comme en ces villes méditerranéennes

    _ AthĂšnes, avec son agora ; Rome, avec son forum (et sa Piazza Navona ! et celle de la Rotonda, devant le PanthĂ©on !..) ; et Sienne, avec sa Piazza del Campo (convexe et en pente : affriolante !) oĂč se dĂ©roule deux fois l’an, le 2 juillet et le 16 aoĂ»t, le Palio ; et Salamanque, Santiago de Compostela, Saint-SĂ©bastien/Donostia, avec leurs si vivants paseos ; etc... _

    oĂč naquit,

    et vit encore, une (vraie) civilisation ;

    avec de (vrais) passants

    qui se parlent (vraiment)…

    …

    MĂȘme si DiogĂšne, dĂ©jĂ ,

    avec sa lanterne allumée en plein jour,

    cherchait _ en vain ?… et sans (trop) rire… _ rien qu’un

    (seul, premier… ; et vrai)

    homme…

    …

    Titus Curiosus, ce 4 janvier 2009

  • InterprĂ©ter _ magnifiquement _ la musique : Rameau (par Skip SempĂ©), Bach (par Bernard Foccroule)

    Deux grands disques, pour commencer l’annĂ©e « de toute beauté » :

    …

    le « Toccaten & Fantasien fûr Orgel » de Jean-Sébastien Bach, par Bernard Foccroule _ sur le trÚs remarquable Orgue Schnitger de la Martinikerk de Groningen : CD Ricercar 276,

    que présente Jérome Lejeune en sa trÚs belle collection de musique ancienne, Ricercar, fondée il y aura vingt-neuf ans, cette année 2009 : en 1980 ;

    …

    et le « Rameau _ La Pantomime« , Ɠuvres de Jean-Philippe Rameau, par Skip SempĂ© (et avec Olivier Fortin pour les piĂšces Ă  2 clavecins) _ sur un clavecin de Bruce Kennedy (« after 18th century French models« )  de 1985 ; et un clavecin d’Émile Jobin (« after 18th century French Models« ) de 1983, pour l’instrument sur lequel joue Olivier Fortin _ grĂące Ă  la courtoisie de Jean-Luc Ho : CD Paradizo PA005

    (accompagnĂ© d’un DVD de 18 minutes, pour l’interprĂ©tation de piĂšces d’Armand-Louis Couperin : « La ChĂ©ron » ; Jacques Champion de ChambonniĂšres, une « Sarabande » ; et Pancrace Royer : « La marche des Scythes« , par Skip SempĂ© ; et de Rameau Ă  2 clavecins, par Skip SempĂ© et Olivier Fortin : « La Pantomime » et « La Cupis« , en un superbe hĂŽtel parisien du XVIIIĂšme siĂšcle) ;

    Paradizo Ă©tant l’entreprise de disques qu’a fondĂ©e Skip SempĂ© en 2006.

    …

    Le programme du CD « Toccaten & Fantasien fĂ»r Orgel » de Jean-SĂ©bastien Bach, par Bernard Foccroule est remarquablement composĂ© (= intelligemment choisi, sĂ©lectionnĂ© eu Ă©gard Ă  l’impact de ces piĂšces sur la sensibilitĂ©) par l’interprĂšte, Bernard Foccroule :

    …

    il « regroupe _ certes _ quelques unes des Ɠuvres d’orgue les plus cĂ©lĂšbres de J. S. Bach, ainsi que des fantaisies de choral » _ moins « cĂ©lĂšbres« , par consĂ©quent… Le point commun, cependant, entre toutes celles ici choisies, est que, « la plupart« , d’entre elles, du moins, « font apparaĂźtre l’influence de _ la flamboyante _ Ă©cole nordique, en particulier de Buxtehude et Reinken ;

    …

    mais sous des formes trĂšs diffĂ©rentes _ et c’est lĂ  que le programme du CD est remarquablement constituĂ©, par Bernard Foccroule _, selon qu’il s’agit de fantaisies de choral, ou des grandes formes libres«  _ ou de « stylus phantasticus »

    _ ĂŽ combien triomphant chez Buxtehude et Reiken !..

    …

    « Les quatre fantaisies de choral forment un groupe trĂšs homogĂšne« , avance immĂ©diatement Bernard Foccroule dans la prĂ©sentation de son programme, page 5 du livret. Non seulement « on considĂšre gĂ©nĂ©ralement qu’elles ont Ă©tĂ© composĂ©es entre 1705 (date du sĂ©jour de J. S. Bach _ qui a tout juste vingt ans alors _ auprĂšs de Buxtehude Ă  LĂŒbeck) et 1710« , « mais la dĂ©couverte rĂ©cente d’un manuscrit copiĂ© par le jeune Bach en 1699-1700 _ il a alors quatorze-quinze ans Ă  peine _ et contenant deux des plus grandes fantaisies de choral de Reiken et Buxtehude, prouve que le jeune musicien frĂ©quentait cette _ immense !!! _ musique dĂšs l’adolescence.« 

    Bernard Foccroule en dĂ©duit que « il n’est donc pas exclu que ces quatre fantaisies de choral aient Ă©tĂ© Ă©crites un peu plus tĂŽt, soit entre 1700 et 1707 » _ par un compositeur d’Ă  peine quinze-dix-sept ans…

    …

    La caractéristique dominante de ces fantaisies de choral

    est l’importance, pour la musique, du contenu spirituel  de ces chorals luthĂ©riens ;

    …
    ainsi, pour la « Fantasia super « Wo Gott der Herr nicht bei uns hÀlt« , BWV 1128,

    le motif de la dĂ©tresse d’« un possible abandon de l’homme par Dieu«  ;

    et « la pensĂ©e musicale s’attache Ă  suivre de trĂšs prĂšs le sens du texte«  ;

    car « la plupart des grandes fantaisies de choral d’Allemagne du nord nous proposent une rĂ©flexion musicale et thĂ©ologique sur le sort tragique de l’humanitĂ©, une humanitĂ© qui serait dĂ©chue et privĂ©e d’espoir si elle ne pouvait compter sur la GrĂące divine, incarnĂ©e par le sacrifice du Christ«  _ qui fait tout le sens (page 7).

    « Il s’agit donc d’une reprĂ©sentation du monde trĂšs dramatique, Ă  la fois sombre et lumineuse, extrĂȘmement pessimiste et _ aussi _ non dĂ©nuĂ©e d’espĂ©rance.« 

    Et « la force de la musique de ces grands maĂźtres _ du jeune Bach _ est prĂ©cisĂ©ment de faire ressentir simultanĂ©ment _ le Baroque est fondamentalement oxymorique _, mieux que ne le pourraient faire tous les discours, l’intensitĂ© du drame humain et le caractĂšre miraculeux du Salut,

    dans une dialectique _ renforcĂ©e par l’extrĂȘme de la violence du monde ! _ oĂč chacun des deux termes s’oppose Ă  l’autre et le renforce… »

    …
    « Bien qu’elles appartiennent au genre des « piĂšces libres »,

    et qu’elles soient Ă  ce titre dĂ©pourvues de toute rĂ©fĂ©rence littĂ©raire,

    les Toccatas et Fantaisies de Bach sont des Ɠuvres profondĂ©ment influencĂ©es _ elles aussi _ par l’art rhĂ©torique. »

    …
    Par exemple, la « Fantaisie en sol mineur » BWV 542 « frappe par sa puissance expressive ainsi que par la clartĂ© de son discours _ page 9. Celui-ci s’articule sur deux idĂ©es musicales parfaitement contradictoires qui sont proposĂ©es Ă  tour de rĂŽle, approfondies, et finalement magistralement synthĂ©tisĂ©es. Les recherches harmoniques et enharmoniques dĂ©passent ici tout ce que la littĂ©rature d’orgue avait produit avant Bach. »

    …
    Ou : « la « Passacaille en ut mineur » BWV 582 est un autre monument insurpassé »

    _ et « on sait que le jeune Bach copia la « Passacaille » et les deux « Chaconnes » de Buxtehude« …

    …

    Bernard Foccroule commente _ page 10 _ ainsi :

    …

    « Bach rejoint ici la tradition mĂ©diĂ©vale de l’Ɠuvre musicale conçue comme reflet de la perfection de la CrĂ©ation. La musique est discours, certes, mais ici elle se rapproche davantage de l’architecture :

    chaque dĂ©tail nourrit la forme globale, chaque variation est un microcosme  qui contient en puissance la matiĂšre de l’ensemble, de la mĂȘme maniĂšre que l’Ɠuvre elle-mĂȘme renvoie Ă  un macrocosme qui nous dĂ©passe infiniment.« 

    …

    Ce pour quoi je me permettrai de renvoyer aux analyses de Gilles Deleuze, quant au « pli » baroque

    _ in « Le Pli : Leibniz et le Baroque » (en 1988) :

    …

    Jean-SĂ©bastien Bach (1685 – 1750) est aussi un contemporain de Leibniz (1646 – 1716)…

    …

    Un disque (Ricercar) impressionnant Ă  l’Ă©coute :

    la puissance de bonheur de Bach

    est dans l’affirmation de la plĂ©nitude de sa foi…

    …

    Mais c’est Ă  un tout autre univers

    _ « poïétique », dirai-je ;

    ou de « gĂ©nie », musical et poĂ©tique Ă  la fois… _

    …

    que nous convie l’Ɠuvre, toute d’esprit _ wit ! _ français, elle,

    de son, pourtant, trĂšs exact contemporain, Jean-Philippe Rameau (1683-1764) ;

    …

    et plus encore telle que

    le gĂ©nie singulier (d’interprĂšte) de Skip SempĂ©

    nous la donne _ magnifiquement ! _ Ă  entendre ici,

    en des aspects décisifs du propre « génie » singulier de créateur de musique

    de Jean-Philippe Rameau !

    …

    Ici encore, le livret de ce CD (Paradizo) est remarquable

    _ serait-ce un trait (neuf ?) de ce temps-ci ?.. _ ;

    …

    et sous la « forme », cette fois, d’une « interview« ,

    par un questionneur non nommĂ© _ Skip SempĂ© lui-mĂȘme ? _ ;

    qui met excellemment en évidence

    ce que l’on pourrait qualifier de « la modernitĂ© audacieuse »

    et « piquante »,

    de Rameau,

    …

    par rapport, par exemple, à un certain « traditionalisme« 

    _ dans les nuances infiniment délicates du camaïeu des « sentiments » _

    attribuĂ© par Skip SempĂ© Ă  François Couperin (1668 – 1733), « prĂ©fĂ©rant « ce qui le touche Ă  ce qui le surprend ! »

    …

    _ et on n’est certes pas sans savoir l’admiration (et rĂ©ciproque, qui plus est !) de Jean-SĂ©bastien Bach et François Couperin… _ ;

    …

    « modernité audacieuse » _ et « piquante » _ que choisit ici de faire

    résonner sous ses doigts

    de claveciniste

    …

    _ ainsi que ceux de son tout aussi excellent « compÚre » Olivier Fortin,

    pour des « adaptations » « à 2 clavecins » des « PiÚces de clavecin en concert » :

    dans une formation d’« accompagnement » du clavecin par le violon

    _ comme chez Jean-SĂ©bastien Bach ; ou Jean-Joseph CassanĂ©a de Mondonville (1711 – 1772) _ ;

    …

    violon auquel Rameau vient « ajouter » une viole de gambe

    (ces « PiÚces » ont été publiées en 1741, Skip Sempé le rappelle, page 17 du livret ;

    « les instruments mĂ©lodiques servent Ă  amplifier les traits et les intentions harmoniques/mĂ©lodiques de la partie de clavecin obligé« )…

    …

    Bref,

    ce sur quoi je dĂ©sire orienter l’attention,

    c’est sur la vitalitĂ© et l’inventivitĂ© mĂȘme de composition _ improvisatrice _ de Rameau,

    que Skip SempĂ© tĂąche _ et rĂ©ussit excellemment, comme jamais _ Ă  faire ressentir ici, par son jeu mĂȘme :

    …

    ne « citer » que « la mĂ©lodie, l’harmonie et le rythme« 

    paraĂźt « terriblement » insuffisant Ă  Skip SempĂ© _ page 18 du livret… ;

    et bien trop « académique«  :

    …

    il le précise ainsi,

    mĂȘme si la traduction en français de l’original anglais laisse parfois un peu, beaucoup, Ă  dĂ©sirer… :

    …
    « Citer ces trois Ă©lĂ©ments est devenu populaire (!) au XXĂšme siĂšcle, car c’Ă©tait une façon acadĂ©mique (!) de faire rĂ©fĂ©rence Ă  l’information (!) qui est « imprimĂ©e sur la page » d’une partition musicale.

    La mĂ©lodie et l’harmonie sont importantes,

    mais ce Ă  quoi on se rĂ©fĂšre en tant que « rythme » est maintenant devenu simplement prĂ©visible _ hĂ©las ; et c’est bien peu dans l’esprit (et « gĂ©nie ») français, cela !.. _, inflexible _ a fortiori !.. _ ou « mĂ©tronomique » _ le pire ! au pays des « notes inĂ©gales » !..

    …

    Or ce n’est pas le concept de rythme,

    mais celui de « timing »

    qui est important Ă  comprendre et Ă  cultiver.

    …

    On doit aussi ajouter le timbre, et le langage,

    à la liste de ce qui est important pour une interprétation musicale réussie. »

    …

    Or « de nombreux critiques et commentateurs du XXÚme siÚcle ont considéré que le « timing » et le timbre étaient trop « personnels »,

    la subjectivité dans la musique classique était considérée comme « malsaine ».

    …
    La raison pour laquelle l’interprĂ©tation baroque a Ă©tĂ© dĂ©formĂ©e par l’idĂ©e

    _ ou « idéal » revendiqué comme « norme » ! _

    de « non interprétation »

    est claire :

    si tout le monde a le mĂȘme son,

    alors personne ne peut saisir la différence entre un interprÚte et un autre.

    Cela produit une sorte de « joliesse » _ oui ! _,

    pas un concept (!) trĂšs attractif en art…

    …

    Le texte est une chose,

    mais l’improvisation, la transcription et l’interprĂ©tation crĂ©ative en sont une autre.

    …
    L’interprĂ©tation est inĂ©vitable.

    Achever l’Ɠuvre de la nature

    est un des plus sains et des plus grands dĂ©fis« …

    …
    Bref,

    cet enregistrement par Skip Sempé de Rameau,

    est Ă  placer dans l’ordre des grandes rĂ©ussites d’interprĂ©tation du « gĂ©nie » baroque ;

    …

    par exemple les Bach et les Scarlatti

    _ et aussi, derniÚrement, le François Couperin ! _

    du trĂšs grand Pierre HantaĂŻ…

    …
    Un magnifique CD

    qui nous approche

    de ce que fut

    _ et demeure, sub specie ĂŠternitatis : c’est Ă  dire au plus vif du vif d’un vivant ! _

    un des plus grands « gĂ©nies » de l’esprit français,

    Jean-Philippe Rameau…

    …
    Titus Curiosus, ce 2 janvier 2009

    …

    P.s. :

    Sur le concept de « génie » (en Art),

    on peut lire l’analyse de Kant (1724 – 1804),

    en sa « Critique de la facultĂ© de juger » (« Analytique de la facultĂ© de juger esthĂ©tique« , en 1790)…