Catégorie : Musiques

  • Le chantier de libertĂ© par l’Ă©coute du sensible, de Martine de Gaudemar en son justissime « La Voix des personnages »

    Sur le conseil de l’amie Fabienne BrugĂšre, je viens de lire _ avec enthousiasme ! _, les 451 pages de l’excellent (dynamisant !) La Voix des personnages de Martine de Gaudemar, parue en mai dernier aux Éditions du Cerf, dans la collection dirigĂ©e par Jocelyn Benoist

    _ lequel viendra ouvrir la saison 2011-2012 de notre Société de Philosophie de Bordeaux (ce sera le mardi 11 octobre, à 18h00, dans les salons Albert-Mollat, rue Vital-Carles), sur le sujet « Voir, vu, visible«  ;

    de Jocelyn Benoist, les derniers travaux parus, aux Éditions du Cerf, sont, outre le tout dernier ÉlĂ©ments de philosophie rĂ©aliste, Concepts _ Introduction Ă  l’analyse, et Sens et sensibilitĂ© _ L’IntentionalitĂ© en contexte…

    … 

    Le travail de Martine de Gaudemar s’inscrit dans une perspective _ Ă©minemment positive et libĂ©ratrice ! _ de rĂ©alisation-accomplissement-Ă©panouissement du sujet, auxquels l’a prĂ©parĂ©e sa familiaritĂ© avec la philosophie leibnizienne (cf son Leibniz, de la puissance au sujet, en 1994) _ pour ma part, je suis plutĂŽt un familier des processus de la joie (et de la bĂ©atitude) selon Spinoza… ; cf aussi, de Jean-Louis ChrĂ©tien, les trĂšs beaux essais, en 2007 : La Joie spacieuse, essai sur la dilatation… Et dans un horizon qui a quelque chose aussi de l’existentialisme, mais sans la moralisation (au fond calviniste : avec l’ombre de la faute et de la culpabilitĂ©…) sartrienne, de 1945…

    …

    Comme Martine de Gaudemar le formule page 385,

    en ouverture de son (grand) chapitre de conclusion (pages 385 Ă  451), intitulĂ©, page 383, « En guise de conclusion : Perspectives Ă©thiques _ DestinĂ©es et variation, L’Ouverture des possibles«  :

    …

    « Il est temps de conclure

    _ la premiĂšre partie, intitulĂ©e « Ontologie du personnage _ Personnage et virtualité« , comportait, outre un (trĂšs court, la page 19) « PrĂ©alable mĂ©taphysique« , sur le concept de « virtualité« , deux chapitres : « Individus, personnes et personnages«  (pages 21 Ă  77) et « Le personnage au pluriel«  (pages 79 Ă  144) ; et la deuxiĂšme partie, intitulĂ©e « Dynamique des personnages _ Personnages et puissance d’agir« , comportait Ă  nouveau deux chapitres : « Le Claim ou la demande de reconnaissance des personnages : ils revendiquent leurs « formes de vie » » (pages 203 Ă  297) et « La Fonction organisatrice du personnage Ă  la lumiĂšre de la psychanalyse » (pages 299 Ă  382) ; fin de l’incise sur le plan de ce livre _

    …

    Il est temps de conclure. Ou bien : Il est trop tĂŽt pour conclure. C’est-Ă -dire que les pages qui suivent ne sont en aucun cas un « dernier mot » _ « seule la mort transforme la vie en destin« , dira ainsi (et sartriennement) Malraux. Seulement l’ouverture d’un chantier _ voilĂ  !!! _, celui de l’usage _ Ă©thique et existentiel _ des personnages dans notre existence. Pouvons-nous les faire varier, de façon Ă  ouvrir _ et pas seulement fantasmatiquement _ des possibles inĂ©dits ? »…

    …

    Et Martine de Gaudemar de préciser, page 386 :

    « Pour terminer sur l’ouverture Ă  des possibles demandĂ©e par la perspective d’un devenir-sujet _ et c’est bien lĂ  l’essentiel (et la force !) du propos de Martine de Gaudemar _, j’ai choisi de privilĂ©gier un usage dynamisant, celui qui regarde les personnages comme des opĂ©rateurs de contingence, susceptibles de faire varier _ Ă  rebours des (sinistres) sociologismes dĂ©terministes _ les destins _ des personnes que nous sommes ; quand nous ne sommes pas trop aliĂ©nĂ©s par les divers formatages socio-Ă©conomiques, en particulier. Les trajectoires individuelles portĂ©es par les personnages exhibent en effet _ Ă  notre capacitĂ© de reprĂ©sentation, voire d’imageance ! _ des possibilitĂ©s de faire varier le dĂ©nouement du rĂ©cit. Il stimulent notre imagination _ notre imageance, dis-je, donc, pour ma part _, en proposant plusieurs maniĂšres de vivre _ ex-ister _, plusieurs versions _ plausibles, parfois jamais encore osĂ©es esquisser et concrĂštement mĂȘme essayer par une personne jusqu’ici, du moins Ă  ce qui se dit, se montre et se sait…  _ du personnage, conçu comme une famille ou une sĂ©rie d’individus approchants«  _ je pense ici Ă  l’enchantement du jeu des variations du Baroque, notamment (et d’abord) musical ; et ce qui en est ressorti ; cf ici Bernard SĂšve : L’AltĂ©ration musicale _ ou ce que la musique apprend au philosophe, en 2002 : je m’Ă©tais entretenu avec lui sur ce livre le 20 mai 2003 dans les salons Albert-Mollat…

    …

    Et il se trouve que « la puissance d’agir tire son Ă©nergie de la puissance d’ĂȘtre affectĂ©, seule Ă  pouvoir lui enseigner ce qui est dĂ©sirable« , toujours page 386.

    Alors, « une fois assurĂ© de la possibilitĂ© de pratiquer une rupture mĂȘme infinitĂ©simale et insensible dans la continuitĂ© d’une existence individuelle,

    on peut interroger les conditions (des) infléchissements de la courbe, et le rÎle des personnages dans la conjuration de la fatalité« , page 391.

    …

    Et

    « 1) les personnages réintroduisent la dimension affective congédiée par la philosophie.

    2) Les rĂ©cits fonctionnent comme des raisonnements qui montrent les consĂ©quences d’une action : ils permettent Ă  la dĂ©libĂ©ration d’envisager les consĂ©quences d’un choix.

    3) Les personnages montrent des natures ou des concepts individuels : leur variation dĂ©cline l’essence. Ils enveloppent une variation des personnages qui fait varier la dĂ©finition de l’essence des individus selon des mondes possibles, indiquant ainsi la contingence de leurs destins« , page 391

    …

    Et pages 415-416, Ă  propos de ce qu’apportent les analyses de Stanley Cavell _ par exemple en son trĂšs riche Philosophie des salles obscures… _  Ă  propos des personnages au cinĂ©ma :

    « l’appel Ă  un sentiment de fatalitĂ©, pour ordinaire qu’il soit, repose sur la rĂ©pĂ©tition courante qui est notre lot commun. Mais la rĂ©pĂ©tition n’exige jamais d’ĂȘtre poursuivie : elle se poursuit si on ne l’interrompt pas. Ce n’est que pour s’exonĂ©rer d’une responsabilitĂ© envers son existence qu’on Ă©voque la rĂ©pĂ©tition comme fatale« . Et Martine de Gaudemar de signaler ici que « Badiou souligne aprĂšs Sartre cette responsabilitĂ© envers l’existence, d’autant plus pesante qu’elle est dĂ©nuĂ©e de sens, si le sens n’est jamais fondĂ© que sur une transcendance. Personne ne nous oblige, ni ne nous demande de choisir notre style d’existence. Il s’agit d’une Ɠuvre en quelque sorte gratuite, que nul Dieu ne peut rĂ©munĂ©rer.« 

    …

    Outre Stanley Cavell (pages 107 à 416 : « La Catastrophe sceptique selon Cavell : perte des repÚres et chute des idéaux« ),

    Martine de Gaudemar esquisse quelques trĂšs fructueuses pistes de cheminement avec les pensers de Lacan (pages 424 Ă  427 : « La TragĂ©die de l’Inconscient« ), de Badiou (pages 427 Ă  430 : « L’Acte Ă©thique« ), de Zizek (pages 430 Ă  434 : « Dans tous les univers possibles nous sommes vouĂ©s Ă  l’Ă©chec« ), de RicƓur (pages 435 Ă  438 : « Un Cogito authentique est possible« ) ; et Ă  nouveau de Cavell (pages 438 Ă  445 : « Ce que nous disent les femmes inconnues« )…

    …

    Sur l’Ă©trangetĂ© (cruciale !) de la voix,

    bien des remarques passionnantes,

    telle celle-ci, page 254, au sein d’un passage intitulĂ© « Du Cri Ă  la voix » (pages 251 Ă  262) :

    …

    « Dans l’Orfeo de Monteverdi, OrphĂ©e va chercher Eurydice aux enfers, l’arrache Ă  la mort, mais ne peut supporter qu’elle ne lui adresse aucun signe de son existence, qu’elle ne s’adresse pas Ă  lui. Il ne peut la voir, puisqu’il n’a pas le droit de se retourner. S’il la voyait, il obtiendrait une image visible, mais pas ce qu’il cherche : un sujet s’adressant Ă  lui. Or, elle ne lui adresse aucun son qui puisse tĂ©moigner de sa prĂ©sence dĂ©sirante Ă  ses cĂŽtĂ©s. Il n’a obtenu qu’une statue sans vie, et non une partenaire. On pourrait gloser sans fin sur le silence d’Eurydice (…). Eurydice ressuscitĂ©e n’Ă©tait donc qu’un rĂȘve ; et c’est sur ce dĂ©senchantement que naĂźt la poĂ©sie musicale. La musique serait donc moins impuissante devant la mort, que l’hĂ©ritiĂšre de ce rĂ©veil. La musique cherche Ă  apprivoiser et Ă  encadrer le silence, conjurant l’angoisse du rĂ©el.

    Jean-Michel Vives propose _ en sa communication « La Voix : une approche psychanalytique«  au colloque « La Voix _ autour de Stanley Cavell« , Ă  Paris, en novembre 2007 _ de voir dans la musique un don de voix, comme le tableau est un don de regard. La musique vient pacifier l’excĂšs qu’est la voix comme objet fantasmatique, excĂšs interne au champ symbolique.

    ExcÚs toujours perçu, voire stigmatisé, comme féminin : la voix séductrice, objet attractif et mortifÚre comme la voix des sirÚnes« .

    …

    Et Martine de Gaudemar prĂ©cise, pages 255-256 : « De la tragĂ©die grecque Ă  l’opĂ©ra, en passant par le drame shakespearien, les femmes sont toujours porteuses d’une voix situĂ©e sur toute la gamme de l’expressivitĂ©, et non cantonnĂ©e Ă  la proposition articulĂ©e du Logos. Le silence meurtrier d’Eurydice, ou de la MĂ©dĂ©e de Pasolini, les cris terribles de la MĂ©dĂ©e d’Euripide, murĂ©e dans sa maison et encore invisible du spectateur, les imprĂ©cations de la mĂšre de Coriolan, les plaintes d’HĂ©cube et de toutes les mĂšres en deuil, mais aussi l’harmonieux chant du saule de la touchante DesdĂ©mone chez Verdi, qui accepte d’avance comme son destin un chĂątiment immĂ©ritĂ© : la voix des personnages fĂ©minins de notre culture occidentale dĂ©cline un rapport Ă  un rĂ©el horrifiant plus ou moins voilĂ© de beautĂ©. (…) Comme le rĂȘve parvenu aux limites de la reprĂ©sentation s’Ă©vanouit avant la rencontre du RĂ©el, l’opĂ©ra et le spectacle reprennent leurs droits aprĂšs le moment du cri, lequel n’a fait que laisser entrevoir l’invisible pour l’imagination horrifiĂ©e, et ne la donne pas Ă  voir. (…)

    Pour autant, le cri en appelle Ă  la musique qui vient remplir le NĂ©ant : « A la fin de l’opĂ©ra _ affirme Michel Poizat, en son L’OpĂ©ra ou le cri de l’ange _ essai sur la jouissance de l’amateur d’opĂ©ra, que cite ici Martine de Gaudemar… _, la voix culminante d’Isolde appelle le supplĂ©ment orchestral ». (…)

    La musique Ă©vite l’Ă©coute d’un cri muet, impossible comme toute rencontre du rĂ©el. (…)

    Mais il faut souligner que toute voix se libĂšre de son Ă©tranglement lorsqu’un cri est profĂ©rĂ© : l‘angoisse due Ă  la proximitĂ© du rĂ©el se dissipe donc dans l’Ă©mission vocale. Le cri muet ne peut passer au public. C’est pourquoi la voix du cri est voix en puissance seulement : elle prĂ©cĂšde le claim que des personnages de femmes portent au public, demandant ainsi la reconnaissance pour leur forme de vie.« 

    …

    Martine de Gaudemar en conclut, page 257 :

    « La voix est donc bien un concept feuilletĂ© : on la retrouve Ă  toutes les Ă©tapes du passage de l’ĂȘtre en puissance Ă  l’ĂȘtre en acte. Ce concept convient au passage de l’insensible au sensible, comme au passage des pulsions Ă  l’acte.« 

    …

    Et de prĂ©ciser encore, page 260 : « La communion extatique _ Ă  l’opĂ©ra _ est due en grande partie Ă  la rĂ©ussite d’un chant qui libĂšre la voix de son Ă©tranglement et son Ă©touffement ordinaires, qui pratique donc une libĂ©ration en acte qui n’est ni signifiĂ©e ni reprĂ©sentĂ©e. Le chant suscite bien un grand Autre positif que le public reprĂ©sente, ressuscitant une transcendance rĂ©elle. Dieu existe alors tant que dure le souffle du chant. La solitude mĂ©taphysique est momentanĂ©ment oubliĂ©e, mise de cĂŽtĂ©, annulĂ©e. Notre commune condition d’exil est comme surmontĂ©e. L’opĂ©ra, comme la comĂ©die romanesque, remporte une victoire momentanĂ©e sur les forces de destruction qui prĂ©vaudront quoi qu’on fasse.
    …

    Sans doute est-il Ă©trange que cette opĂ©ration chantante doive son succĂšs Ă  une corporĂ©itĂ© qu’elle semble surmonter ou ignorer. La voix paraĂźt se produire sans son soutien corporel, ou en allant au-delĂ  de ses limites et contraintes. Elle semble parfois venir d’ailleurs _ cf ici les remarques de Martin Kaltenecker sur le « chant lointain » en sa si remarquable Oreille divisĂ©e _ les Ă©coutes musicales aux XVIIIe et XIXe siĂšcles (et mon article du 2 aoĂ»t 2011 : comprendre les micro-modulations de l’écoute musicale en son histoire : l’acuitĂ© magnifique de Martin Kaltenecker en « L’Oreille divisĂ©e »…) _, d’un au-delĂ  qui lui permet de se libĂ©rer de son support. Les chanteurs sont comme clivĂ©s entre leur corps visible, qui appartient Ă  ce monde, et leur voix, don des dieux, qui paraĂźt venir de l’au-delĂ  et ne pas leur appartenir. (…)

    Le propre des personnages fĂ©minins est dans ce paradoxe : nous conduire au plus prĂšs d’une transcendance, tout en nous rappelant quelque peu la corporĂ©itĂ© dĂ©niĂ©e. La jouissance mystique rĂ©putĂ©e fĂ©minine, qui s’Ă©tale sur le visage ou le corps, en est une des marques les plus manifestes. Le fĂ©minin peut y ĂȘtre glorifiĂ©, mais risque socialement le rejet et le dĂ©goĂ»t. Qu’elle chante donc, mais voilĂ©e !« , page 260…

    …

    De mĂȘme, Martine de Gaudemar consacre de superbes passages au medium du cinĂ©ma…

    …

    Voici, pour finir cet article,

    et avec mes farcissures (en vert),

    la prĂ©sentation de l’essai que propose la quatriĂšme de couverture de La Voix des personnages :

    …

    « MĂ©dĂ©e est plus qu’une mĂšre infanticide, Don Juan plus qu’un grand seigneur mĂ©chant homme, ClĂ©opĂątre plus qu’une reine sĂ©ductrice. Ces personnages donnent _ Ă  la diffĂ©rence d’un simple type, ou idĂ©al-type, gĂ©nĂ©ral… _ une voix particuliĂšre Ă  des dispositions _ le terme est important, en l’efficace de sa dynamique… _ universelles (rebelles, sĂ©ductrices, sacrificielles, etc.). En incarnant _ mais toujours en une particularitĂ© (et mĂȘme singularitĂ© !) et selon un contexte (et mĂȘme une intrigue !), qui marquent de leur empreinte ce qui va se nouer et se jouer en ce « personnage« … _ un monde _ voilĂ  : en son Ă©paisseur (et grain de velours) qualitative riche _ possible ou dĂ©sirable _ pour qui a Ă  s’y confronter, au dĂ©tour de quelque rĂ©cit ou quelque Ɠuvre rencontrĂ©e… _, ils nous posent la question : Quel monde voulons-nous ? _ en notre vie mĂȘme, avec ce qu’elle comporte d’ouverture ; et de marge de jeu : Ă  jouer (et pas rien qu’Ă  subir, endurer !). Ils nous insufflent _ voilĂ  ! un tant soit peu de _ leur Ă©nergie, leur dĂ©sir _ puissant, voire enthousiasmant  _ de vivre. À nous, comme l’ont fait naguĂšre Mozart ou Shakespeare, d’entendre _ c’est-Ă -dire percevoir, mais aussi peut-ĂȘtre si peu que ce soit rĂ©pondre, Ă  notre tour, Ă  _ leur exigence de reconnaissance _ de fait comme de droit _, de mesurer le poids de tradition qu’ils transmettent, mais aussi _ et surtout _ les possibilitĂ©s d’existence qu’ils ouvrent _ voilĂ  : en forme d’Ă©panouissement _ en montrant diverses « formes de vie » _ pensables et surtout rĂ©alisables... Les personnages vivent dans une aire transitionnelle _ selon le trĂšs pertinent concept winnicottien ; cf par exemple Les Objets transitionnels… _, entre l’intime _ des personnes singuliĂšres _ et le collectif _ de ce qui sera partagĂ© ; cf pour cet enjeu le livre de MichaĂ«l Foessel La Privation de l’intime (et mon article du 11 novembre 2008 : la pulvĂ©risation maintenant de l’intime : une menace envers la rĂ©alitĂ© de la dĂ©mocratie…). « IndividualitĂ©s typiques », ce sont des virtualitĂ©s agissantes qui prennent corps _ en un processus que j’aime Ă  qualifier d’« imageance«  : cf mes travaux sur le Homo spectator de Marie-JosĂ© Mondzain ; ou pour le colloque « Un musicien moderne nĂ© romantique : Lucien Durosoir ‘1878-1955) » Ă  Venise le 19 fĂ©vrier 2011, au Palazzetto Bru-Zane… _ dans les songes, les Ɠuvres d’art, les textes littĂ©raires (tragĂ©die grecque, drame shakespearien, opĂ©ra), au cinĂ©ma aujourd’hui, et tissent _ Ɠuvre Ă  Ɠuvre, en une imageance ainsi trĂšs concrĂštement partagĂ©e _ notre imaginaire partagĂ©. Comme les « femmes inconnues » du mĂ©lodrame hollywoodien Ă©tudiĂ© par Stanley Cavell _ cf par exemple son Philosophie des salles obscures… _, ils nous offrent un nouveau « cogito » _ pour le sujet humain libre _ qui rĂ©habilite _ pleinement et enfin ! avec les plus hautes exigences de vĂ©ritĂ© et justesse ! _ la vie sensible et affective.« 

    …

    Un livre passionnant, en la finesse de l’analyse des perceptions,

    via la mĂ©diation des Ɠuvres d’Art,

    et tout particuliĂšrement celles d’opĂ©ra et celles de cinĂ©ma,

    et ouvreur d’Ă©panouissement lumineux et radieux de nos propres possibles !,

    que ce splendide travail de Martine de Gaudemar,

    avec ce trĂšs riche et justissime ! La Voix des personnages aux Éditions du Cerf…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 25 septembre 2011

     

  • Un magnifique exemple de la quintessence de l’art musical français : le double CD RamĂ©e des « Six Concerts Ă  deux FlĂ»tes TraversiĂšres sans Basses » de Michel Pignolet de MontĂ©clair (vers 1710)

    Les flĂ»tistes Marie-CĂ©line LabbĂ© et Marion Treupel-Franck prĂ©sentent en un double CD RamĂ©e Ram 1102 une rĂ©alisation enthousiasmante de finesse, profondeur, poĂ©sie, de « Six Concerts Ă  deux FlĂ»tes TraversiĂšres sans Basses« , de Michel Pignolet de MontĂ©clair : « de l’AcadĂ©mie Royale de Musique. Ces Concerts dont les PiĂšces sont les unes dans le goĂ»t François et les autres dans le goĂ»t Italien, ne conviĂšnent pas moins aux Violons, Violes et autres Instrumens, qu’aux FlĂ»tes TraversiĂšres« , prĂ©venait celui qui les publiait ainsi, entre 1721 et 1724 : le neveu mĂȘme du compositeur, l’Ă©diteur de musique François Boivin…

    …

    « Cela ne nous livre malheureusement aucun indice sur la date de composition des quelques 64 piÚces que comptent ces six concerts. Tout au plus, nous savons que Montéclair _ 1667-1737 _ avait utilisé le Rondeau du troisiÚme concert dans ses Leçons de musique divisées en quatre classes parues en 1710« , nous prévient, page 23, la notice, rédigée par Germain Saint-Pierre.

    …
    Qui précise excellemment : « Les Concerts à deux flûtes traversiÚres sans basses se situent dans une lignée inaugurée en 1709 avec les Suites de PiÚces à deux flûtes traversiÚres de Michel de La Barre, compositeur et premier grand flûtiste français.

    ParticuliĂšrement prisĂ© des Français en cette premiĂšre partie du XVIIIe siĂšcle _ les derniĂšres du long rĂšgne de Louis XIV, roi de 1643 Ă  1715 _, ce genre musical inspira de grands compositeurs _ en effet : tout ce rĂ©pertoire est sublime ! _, tels Hotteterre, Philidor et Boismortier, auxquels nous devons un grand nombre de recueils consacrĂ©s Ă  ce rĂ©pertoire » _ d’une exquise, simple et profonde dĂ©licatesse.

    …

    « Les piĂšces sont pour la plupart des mouvements de danse et portent souvent des noms Ă©vocateurs, rĂ©vĂ©lant le goĂ»t des Français pour la musique descriptive : Badinage, L’Italienne, Les Ramages, Le Papillon, Le Moucheron. Plusieurs sont empreintes de mĂ©lancolie : le Dialogue et La Françoise du quatriĂšme concert, ainsi que la Plainte en Dialogue du second concert. D’autres sont au contraire d’une gaietĂ© rĂ©solue : L’Angloise et La Rieuse du quatriĂšme concert.

    GrĂące Ă  des Ă©changes de voix trĂšs savants, MontĂ©clair invite les flĂ»tistes Ă  faire preuve dans leur jeu d’une grande complicitĂ© _ telle celle d’une conversation (de musique) : dont tout l’art (suprĂȘmement raffinĂ© : cf ici les analyses de Marc Fumaroli) est de toujours donner le beau rĂŽle Ă  l’interlocuteur… _, Ă©veillant un dĂ©sir d’osmose, suscitant un Ă©lan de confidence , de tendresse, une Ă©motion toute baroque _ mais Ă  la française ! Il invite Ă  se dĂ©passer, Ă  s’oublier pour rejoindre l’autre, se fondre en lui dans un monde intangible, pour regagner la terre ferme l’instant suivant grĂące Ă  une mĂ©lodie connue, une basse bien affirmĂ©e, qui donnent aussitĂŽt de danser« …

    …
    Et le livrettiste d’excellemment commenter, au final de sa juste notice, page 24 :

    « Cet enregistrement vise Ă  combler un _ trĂšs Ă©tonnant, pour de si belles musiques !!! _ vide malheureux dans la discographie actuelle _ en effet ! Peu d’enregistrements depuis ceux, merveilleux, de Frans Bruggen, Barthold Kuijken et Philippe Allain-DuprĂ© : sinon ceux, maintenant (magnifiques !), de François LazarĂ©vitch… _ et Ă  susciter l’intĂ©rĂȘt pour l’Ɠuvre de MontĂ©clair.« 

    …

    Pour conclure : « Partir Ă  la dĂ©couverte de ce compositeur, c’est tout d’abord s’Ă©merveiller devant la beautĂ© de cette musique subtile, s’attacher Ă  elle pour finalement se l’approprier, de la mĂȘme maniĂšre que, partant Ă  la recherche de nos propres racines, nous Ă©prouvons un jour cette satisfaction toute simple, malgrĂ© tout _ presque _ indicible _ ne jamais renoncer ! _, de retrouver l’ĂȘtre que nous sommes avec ses besoins _ ou dĂ©sirs _ tellement lĂ©gitimes d’aimer, de partager, de vouloir laisser quelques traces Ă  la postĂ©ritĂ©.« 

    …
    Ce merveilleux double CD Ramée Ram 1102 : « Six Concerts à deux Flûtes TraversiÚres sans Basses« , de Michel Pignolet de Montéclair,

    par la grĂące subtile et profondĂ©ment poĂ©tique de Marie-CĂ©line LabbĂ© et Marion Treupel-Franck, sur deux flĂ»tes traversiĂšres (392 Hz) de Rudolf Tutz, Ă  Innsbruck, d’aprĂšs Jean-Hyacinthe Rottenburgh, Ă  Brusselles, vers 1730,

    y réussit superbement pour le bonheur de notre écoute !

    …

    TrÚs chaudement recommandé !

    …
    Titus Curiosus, ce 6 septembre 2011

  • L’aventure d’Ă©criture d’un curieux gĂ©nĂ©reux passionnĂ© de musique, Romain Rolland : le passionnant « Les Mots sous les notes », d’Alain Corbellari, aux Editions Droz

    En troisiĂšme volet Ă  une enquĂȘte sur ce qu’est « écouter la musique »,

    soit aprĂšs la lecture des ÉlĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale  _ Notions, formes et styles en musique, sous la direction de Christian Accaoui, aux Éditions Actes-Sud/CitĂ© de la musique ; cf mon article du 15 juillet Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « ElĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale : notions, formes et styles en musique » aux Ă©ditions Actes-Sud / CitĂ© de la musique, sous la direction de Christian Accaoui ;

    et aprĂšs  la lecture de L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles, de Martin Kaltenecker, aux Éditions MF ; cf mon article du 2 aoĂ»t comprendre les micro-modulations de l’écoute musicale en son histoire : l’acuitĂ© magnifique de Martin Kaltenecker en « L’Oreille divisĂ©e » ;

    voici une prĂ©sentation de ma lecture de ce passionnant travail d’Alain Corbellari, aux Éditions Droz, sur l’esthĂ©tique en mouvement (passionnĂ© !) d’un des esprits les plus curieux et gĂ©nĂ©reux (et amoureux fou de musique) du XXe siĂšcle, Romain Rolland : Les Mots sous les notes _ Musicologie littĂ©raire et poĂ©tique musicale dans l’oeuvre de Romain Rolland…

    …

    Je partirai de la synthĂšse de la quatriĂšme de couverture de ce livre riche de 383 pages,

    pour prĂ©senter ce qu’Alain Corbellari nomme, page 14, « une réévaluation du projet de Romain Rolland« , en entrant « vĂ©ritablement«  _ enfin ! _ « dans le pourquoi » de sa « poĂ©tique musicale« , page 17 ;

    Alain Corbellari prĂ©cisant, page 18, que « c’est d’abord le systĂšme des jugements de Romain Rolland sur la musique et la façon dont sa pensĂ©e esthĂ©tique permettait de réévaluer l’ensemble de son Ɠuvre » qu’il a « cherchĂ© Ă  reconstituer ici«  _ voilĂ  !

    …

    Tout en indiquant, page 21, en aboutissement de son trÚs éclairant Avant-propos, que

    « les opinions de Romain Rolland _ enfin prises pour objet de l’analyse de fond qu’elles mĂ©ritent (et attendaient depuis si longtemps !) _ forment un systĂšme cohĂ©rent, quoique moins facile Ă  cerner qu’on ne pourrait le croire de prime abord, tant les dĂ©tails de ses jugements sont riches de nuances, de subtilitĂ©s et de contradictions _ mais toujours parfaitement probes (et « sincĂšres«  !) _ qui inflĂ©chissent la premiĂšre impression que l’on pourrait avoir de l’axiologie qui les sous-tend » ;

    car « Romain Rolland est _ d’abord et fondamentalement _ un victorien (comme son ami Zweig qui restait attachĂ© aux conventions du « monde d’hier », tout en fĂ©licitant Freud de les avoir fait voler en Ă©clats) ; il est ainsi toujours restĂ© fidĂšle _ tel est et demeurera le socle de son apprĂ©hension et Ă©valuation, in fine, de la musique, colorant les approches curieuses et gĂ©nĂ©reuses de la nouveautĂ©… _ Ă  son goĂ»t des musiques postromantiques Ă  la fois somptueuses et rigoureusement construites,

    mais _ d’autre part et aussi, avec une trĂšs grande exigence de vĂ©ritĂ© _, sur ce socle, combien de dĂ©couvertes ont assoupli _ voilĂ  une des qualitĂ©s de l’esprit de Romain Rolland ; tel un Montaigne _ les premiĂšres apprĂ©ciations« .

    …

    Aussi Alain Corbellari prĂ©cise-t-il, toujours page 21, se dĂ©fendre « d’avoir voulu dĂ©crire un systĂšme clos et rigide. » Car « pour arrĂȘtĂ©es qu’elles soient, les opinions de Rolland restent _ en conformitĂ© avec la gĂ©nĂ©rositĂ© exigeante (Ă©minemment noble) de sa personnalitĂ© _ ouvertes et mallĂ©ables, fidĂšles Ă  une pensĂ©e qui est d’abord acceptation de la vie en toute sa diversité«  _ toujours tel un Montaigne ; Alain Corbellari reliant (on ne peut plus excellemment !) le « frisson vitaliste«  rollandien Ă  Bergson, Renan et Nietzsche, en plus de Wagner et Schopenhauer, page 22.

    …

    Et s’il n’est « pas question ici, prĂ©cise-t-il encore page 22, de rĂ©crire la genĂšse de la pensĂ©e de Romain Rolland, ce travail ayant dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait _ et bien fait _ par d’autres » _ David Sices, in Music and the musician in Jean-Christophe, en 1968 ; Bernard Duchatelet, La GenĂšse de Jean-Christophe de Romain Rolland, en 1978 _, on ne saurait jamais trop insister sur le fait que, « entre la fidĂ©litĂ© Ă  ses goĂ»ts et l’espĂ©rance du futur, entre la foi dans les vieilles valeurs de l’Europe des nations et la quĂȘte de celles qui formeront la nouvelle Europe unie, Romain Rolland s’est voulu _ au plus fondamental ! _ un homme qui cherche, un ĂȘtre toujours _ voilĂ  ! inlassablement et avec pleine confiance ! _ en mouvement _ cf encore Montaigne (et le beau Montaigne en mouvement de Jean Starobinski)… _, qui, pour cette raison mĂȘme, n’en Ă©tait pas _ c’Ă©tait un gĂ©nĂ©reux et un enthousiaste ! _ Ă  une contradiction prĂšs.« 

    …

    Mais « nous n’en tenterons pas moins de respecter une passion et une sincĂ©ritĂ© _ voilĂ  ! les deux consubstantiellement liĂ©es _ qu’il est difficile de mettre en doute _ certes : Romain Rolland est d’une absolue et pure probitĂ© ! _ et qui fondent _ oui _ la valeur _ puissante _du tĂ©moignage de notre Ă©crivain.

    …

    Or, dans la quĂȘte de vĂ©ritĂ© de Romain Rolland,

    c’est bien la musique, comme il l’avouait sans dĂ©tour dans ses MĂ©moires _ toujours disponibles, dans l’Ă©dition de 1956 : Ă  la page 148, en un chapitre de complĂ©ment intitulĂ© « Musique« … _, qui aura Ă©tĂ© son fil d’Ariane _ voilĂ  ! _ :

    « La musique _ qui relie dans l’Ă©paisseur mĂ©lodique et harmonique riche du temps : avec la dĂ©licatesse des modulations subtiles de ses jeux _ m’a tenu par la main, dĂšs mes premiers pas dans la vie. Elle a Ă©tĂ© mon premier amour, et elle sera, probablement, le dernier. Je l’ai aimĂ©e, enfant comme une femme, avant de savoir ce qu’Ă©tait l’amour d’une femme.« 

    …
    Voici, assortie de quelques farcissures de commentaires de ma part,

    cette Ă©clairante quatriĂšme-de-couverture des Mots sous les notes d’Alain Corbellari :

    …

    « La postĂ©ritĂ© retient _ quand elle s’en souvient encore… _ de Romain Rolland qu’il fut _ trĂšs effectivement _ une figure emblĂ©matique du pacifisme _ cf, ainsi, son Au-dessus de la mĂȘlĂ©e, en 1916 _ et de l’idĂ©e europĂ©enne. Plus mĂ©connue, sa contribution majeure Ă  la musicologie _ il fonda, rien moins !, la musicologie française au tournant du siĂšcle _ tĂ©moigne cependant de sa vĂ©ritable passion, la musique : « La musique m’a tenu par la main, dĂšs mes premiers pas dans la vie. Elle a Ă©tĂ© mon premier amour, et elle sera, probablement, le dernier ».

    …

    Cette dĂ©votion Ă  la musique dont est empreinte  _ jusque dans le souffle des phrases _ l’ensemble de son Ɠuvre fournit la trame de son plus grand succĂšs populaire, Jean-Christophe, oĂč Romain Rolland retrace, tout le long d’un « roman-fleuve », l’histoire d’un compositeur, dans laquelle on voit poindre la figure admirĂ©e de Beethoven. De fait, la musique inflĂ©chit l’ensemble de son Ɠuvre _ c’est Ă  montrer cela que s’attelle ici en effet Alain Corbellari. Fondateur de la musicologie française, artisan de la redĂ©couverte de l’opĂ©ra baroque _ mais oui ! avec sa thĂšse pionniĂšre Les Origines du théùtre lyrique moderne _ Histoire de l’opĂ©ra en Europe avant Lully et Scarlatti, en 1896 ; ainsi que de l’ensemble de la musique dite aujourd’hui « baroque« , avec son Musiciens d’autrefois, en 1908 ; et Voyage musical au pays du passĂ©, en 1919 _, ardent dĂ©fenseur de la musique du dĂ©but du XXe siĂšcle _ cf son Musiciens d’aujourd’hui, en 1908 aussi… _, Romain Rolland fut sans doute, avec Rousseau _ hĂ©las !!! le fossoyeur de la musique française, adversaire niais de Rameau ! je ne partage pas du tout cette thĂšse ! un Vladimir JankĂ©lĂ©vitch a bien davantage ma faveur : mais Alain Corbellari reproche Ă  ce dernier un sectarisme anti-germanique… _, le plus profondĂ©ment musicien de tous les Ă©crivains français. Il convenait donc de réévaluer la singularitĂ© de son projet esthĂ©tique _ voilĂ  l’objet de ce travail ici d’Alain Corbellari _ Ă  l’aune de la conjugaison _ subtile et difficile en leur feuilletage (Martin Kaltenecker dit, lui, « tressage«  !) : mal acceptĂ© de la plupart ! toujours aujourd’hui ! _ de ces deux arts auxquels Romain Rolland a vouĂ© sa vie entiĂšre : la littĂ©rature et la musique.

    …

    C’est prĂ©cisĂ©ment l’ambition de Les Mots sous les notes que de retrouver _ et lui rendre justice  _ le mouvement _ oui ! _, proprement symphonique _ absolument ! _, d’une Ɠuvre et d’une vie _ Ă©troitement tissĂ©es, en effet, l’une avec l’autre _ qui restent exemplaires d’un dĂ©sir de communion fraternelle _ civilisationnel, plus encore que politique _ dont « L’Hymne Ă  la Joie » de Beethoven a en dĂ©finitive toujours constituĂ©, pour Romain Rolland, la suprĂȘme expression« …

    …

    …

    De fait,

    la conclusion du livre (pages 329 Ă  332) rend trĂšs clairement compte de cette  position rollandienne _ conçue en terme d’« alliance« , davantage que d’« aporie« , page 330 _ entre musique et Ă©criture ;

    et aide Ă  expliciter l’expression de « mots sous les notes« ,

    ainsi que celles du sous-titre de ce travail d’Alain Corbellari, de « musicologie littĂ©raire » et de « poĂ©tique musicale«  (dans l’Ɠuvre _ multiforme : théùtre, romans, essais et articles (dont ceux de musicographie et musicologie : ces deux concepts ainsi que leur articulation subtile sont prĂ©sentĂ©s pages 19-20)… _ de Romain Rolland)…

    …

    A cet Ă©gard, deux citations _ pages 17 et 330 _ empruntĂ©es Ă  une lettre du 9 novembre 1912 Ă  l’Ă©crivain autrichien Paul Amann, sont particuliĂšrement Ă©clairantes.

    La premiĂšre : « Ne vous y trompez pas, je suis un musicien qui s’est armĂ© de l’intellectualisme français« , est commentĂ©e ainsi par Alain Corbellari : « De fait, nous touchons lĂ  au plus profond, sans doute, des paradoxes qui ont taraudĂ© notre auteur : ce musicologue post-romantique, profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© de l’idĂ©e que la grandeur de la musique rĂ©sidait dans sa capacitĂ© Ă  Ă©voquer l’inexprimable _ du moins dans le discours premier et la prose ordinaire : Bergson, lui aussi mĂ©lomane, succombe aussi parfois Ă  ce pessimisme Ă  l’Ă©gard du pouvoir du discours ! _, a Ă©tĂ©, dans le mĂȘme temps, l’un des hommes les plus « engagĂ©s » dans les dĂ©bats socio-politiques de son Ă©poque » ; de mĂȘme qu’il saura « garder intact jusqu’Ă  la fin (son) Ă©lan idĂ©aliste« , page 17.

    La seconde : « Seules des circonstances hostiles m’ont empĂȘchĂ© de me consacrer Ă  la musique, ainsi que je le voulais« , Alain Corbellari, Ă  la conclusion de son essai, peut la commenter ainsi, page 330 : en dĂ©clarant cela, « Rolland exprime certes un regret, mais ce n’est pas l’Ă©criture qu’il rend responsable de cette frustration. Au contraire, Ă©crire lui permet d’oublier _ et compenser, en partie : par les Ă©lans de l’Ă©criture mĂȘme ! _ l’appel de sa vocation premiĂšre, au point que dans l’entre-deux-guerres, il avouera _ on l’a vu _ ne presque plus avoir le temps de simplement jouer du piano _ tant jouer bien requĂ©rait aussi d’exigences ! L’urgence _ dynamique ! _ d’une morale de la vie, de l’action et de la fraternitĂ©, qui fait de l’Ă©criture un devoir _ sacrĂ© : la dimension Ă©thique (avec sa vocation d’universalitĂ©) est fondamentale chez (et en) Romain Rolland _, semble ainsi constamment primer chez notre auteur l’interrogation _ mĂ©lancolique : une compulsion qui lui est Ă©trangĂšre ! _ sur l’adĂ©quation des moyens Ă  une fin pourtant dĂ©crite en des termes profondĂ©ment mystiques.

    …

    L’Ă©criture est bien, au sens rousseauiste (et derridien) un supplĂ©ment : elle comble une carence de musique, mais elle possĂšde aussi sa vie propre _ et il y a bien ainsi un « style« , sinon de la phrase mĂȘme, du moins de l’Ɠuvre (en son entiĂšretĂ©) envisagĂ©e d’un peu loin (mais toujours en l’Ă©lan), de Romain Rolland ;

    cf ici la mĂ©taphore de la fresque (« faite pour ĂȘtre vue de loin«  ; et pas « à la loupe« ) empruntĂ©e par Romain Rolland Ă  Gluck (« à qui on demandait la raison de certaines pauvretĂ©s d’harmonie« ), en une lettre (du 15 juin 1911) Ă  Louise Cruppi, citĂ©e par Alain Corbellari pages 10-11 : telles « les peintures de la coupole du Val-de-GrĂące » visibles seulement d’en-bas que donne Gluck en exemple, « certaines Ɠuvres _ commente Romain Rolland en une sorte de plaidoyer pro domo en faveur de son propre « style«  d’Ă©criture, de phrase et d’Ɠuvre) ! _ sont faites pour ĂȘtre vues de loin, parce qu’il y a en elles un rythme passionnĂ© qui mĂšne tout l’ensemble _ voilĂ  : c’est une dynamique gĂ©nĂ©reuse fĂ©conde : quasi dionysiaque… _ et subordonne tous les dĂ©tails Ă  l’effet gĂ©nĂ©ral. Ainsi TolstoĂŻ, ainsi Beethoven. (…) Mais jusqu’Ă  prĂ©sent aucun de mes critiques français _ (si, un seul, mais il n’est pas connu) _ ne s’est aperçu que j’avais un style.« )… _,

    …

    (l’Ă©criture, donc, de Romain Rolland) possĂšde aussi sa vie propre,

    rĂȘvant de transcender les limitations _ a-musicale qu’elle demeure, en un sens, cette Ă©criture : malgrĂ© l’enthousiasme de ses Ă©lans, rythme et profusion emportĂ©e (au moins idĂ©alement) _ dont elle se plaint d’ĂȘtre affectĂ©e.

    …

    Cette aporie explique sans doute, du mĂȘme coup, que la revendication par Romain Rolland d’une poĂ©tique musicale

    ait, aux yeux de ses lecteurs, trĂšs gĂ©nĂ©ralement _ mĂȘme auprĂšs des plus scrupuleux et savants _ passĂ©,

    au mieux comme une figure de style _ davantage idéalisée que proprement incarnée en son « style«  et ses phrases, de fait : eu égard à ce qui demeure de pesanteur en le victorianisme (puritain) endémique de Romain Rolland _,

    au pire comme la preuve de sa nullité littéraire.

    …

    Que, de surcroĂźt, cette poĂ©tique ait Ă©tĂ© fondamentalement inflĂ©chie par un dĂ©sir d’amĂ©liorer Ă  tout prix l’humanitĂ©

    achĂšve de brouiller son apprĂ©hension _ voilĂ  oĂč lui et nous en sommes en 2010-11 _,

    …

    sauf Ă  imaginer _ et tel est l’apport de ce travail de fond d’Alain Corbellari avec ce livre-ci _

    qu’il y a finalement une cohĂ©rence _ c’est la thĂšse du livre _

    dans cette double disqualification du discours littĂ©raire _ tel que s’en sert (noblement, et en vertu de sa formation : il est normalien) Romain Rolland ; au-delĂ  du pire sens du mot « littĂ©rature«  : au sens de divagation divertissante ou lĂ©nifiante mensongĂšre _ :

    …

    contestée en amont du sens par la musique,

    et en aval par le discours humanitaire,

    la littĂ©rature _ en son sens le meilleur, cette fois, et telle que la pratique Romain Rolland, en le dĂ©roulĂ© de ses phrases _ se rĂ©vĂšle peut-ĂȘtre, en fin de compte, le moyen

    _ relativement complexe, en sa subtilitĂ© ; d’oĂč le devoir (que s’impose Romain Rolland Ă  lui-mĂȘme) : « Parle droit ! Parle sans fard et sans apprĂȘt ! Parle pour ĂȘtre compris ! Compris non pas d’un groupe de dĂ©licats _ et c’est ce que reproche Romain Rolland Ă  bien des arts et des discours _, mais par les milliers, par les plus simples, par les plus humbles. Et ne crains jamais d’ĂȘtre trop compris ! Parle sans ombres et sans voiles, clair et ferme, au besoin lourd« , in l’Introduction (finale, a posteriori) à Jean-Christophe, citĂ© par Alain Corbellari page 13 _

    le plus adéquat

    d’affirmer la fondamentale identitĂ© de ces deux revendications extrĂȘmes,

    …

    car c’est au point oĂč se rejoignent

    l’ineffable _ cf mon article comprendre les micro-modulations de l’écoute musicale en son histoire : l’acuitĂ© magnifique de Martin Kaltenecker en « L’Oreille divisĂ©e » sur l’indispensable L’Oreille divisĂ©e de Martin Kaltenecker : Ă  propos de l’Ă©coute de la « musique ineffable« , aux pages 223-224 de ce livre majeur ! _ de la communication musicale _ en son idĂ©alitĂ© musicalement incarnĂ©e dans la suite (mĂ©lodique et harmonique) des notes _

    et l’idĂ©ale _ encore : en son pressant appel ! _ univocitĂ© _ dĂ©sirĂ©e rassembleuse _ du mot d’ordre _ de vraie « paix«  construite, de « concorde«  (des cƓurs : un plĂ©onasme !), au sens oĂč l’entend Spinoza en sa politique comme en son Ethique… _ qui fonde le contrat social

    ….

    que se situe l’Ă©criture

    _ passionnĂ©e, gĂ©nĂ©reuse et inlassable : « Communiquer sans les mots : cet idĂ©al musical _ de la musique purement instrumentale ; cf Carl Dalhaus : L’idĂ©e de la musique absolue _ une esthĂ©tique de la musique romantique… _, problĂ©matique chez un Ă©crivain, se traduit chez notre auteur par une activitĂ© d’Ă©criture absolument frĂ©nĂ©tique« , avait dit Alain Corbellari, page 13 ; et encore, page 14 : « Pour Rolland, le souffle de la phrase, matĂ©rialisĂ© par la ponctuation, est plus important que la correction _ c’est dire ! _ de la langue : « J’aimerais mieux quelques fautes de français, qu’un point final mis Ă  la place d’un point et virgule » _ avait-il affirmĂ© en une lettre Ă  PĂ©guy (le 24 octobre 1906). Cette attention Ă  la respiration du texte ne trahit-elle pas, ici encore, le musicien ?« , commentait Ă  excellent escient, Alain Corbellari… _

    …

    que se situe l’Ă©criture

    de Romain Rolland. »

    …

    Et Alain Corbellari de déduire, toujours page 330 :

    « Cette alliance _ voilĂ  ! _ de l’indicible musical et de l’expression sublimĂ©e de la pensĂ©e politique,

    n’Ă©tait-elle pas dĂ©jĂ  le pari de ce parangon de toute musique qu’Ă©tait pour Romain Rolland (et significativement aujourd’hui pour la CommunautĂ© europĂ©enne…) _ Alain Corbellari est citoyen neuchatellois _ l’Ode Ă  la Joie qui termine en apothĂ©ose l’ultime symphonie de Beethoven ?« 

    …

    Et, page 331 :

    « Un texte de 1922 publiĂ© en appendice de l’Ă©dition posthume du Voyage intĂ©rieur, et intitulĂ© « Le MaĂźtre musicien« , nous fait voir _ sinon entendre, mais ne sommes-nous pas lĂ  dans l’inaudible musique des sphĂšres ? _ la suprĂȘme mĂ©taphore musicale qui a guidĂ© le combat humaniste de Romain Rolland :

    « Cette symphonie de millions de voix diverses, c’est, pour moi, l’UnitĂ© cosmique vers laquelle _ tel un Kant, un Hegel, un Marx, ou un Spinoza _ je tends mon espoir et mon dĂ©sir. »

    …

    Et Alain Corbellari de conclure l’essai, page 332, sur cette autre expression du Voyage intĂ©rieur pour qualifier, in fine, l’Ɠuvre de Romain Rolland : « une Ɠuvre qui a su, dans le mĂȘme mouvement, dĂ©velopper une haute pensĂ©e de la musique et illustrer une souveraine musique de la pensĂ©e, fondĂ©e sur ce que Rolland appelait sa « conception toujours musicale, symphonique _ voilĂ  ! _, de la vie et de l’univers » »…

    …

    …

    Sur le fond,

    la volontĂ© de mieux (et enfin) prendre (vraiment) en compte l’inspiration musicienne de tout l’Ɠuvre de Romain Rolland,

    constitue, ainsi, le fil conducteur de cette enquĂȘte mĂ©thodique d’Alain Corbellari :

    tout particuliĂšrement en sa premiĂšre partie, intitulĂ©e « Trajectoires« , dont les chapitres sont, on ne peut mieux significativement : « Une vie de musique« , « La culture française et la musique : quelques rĂ©flexions sur un amour malheureux« , « Un théùtre rousseauiste« , « Les querelles de l’opĂ©ra au XVIIIe siĂšcle« , « Une Naissance de la tragĂ©die Ă  la française » et « Le cas Wagner ou d’une dĂ©cadence l’autre » _ on remarquera la rĂ©fĂ©rence nietzschĂ©enne de ces deux derniers chapitres de « Trajectoires« …

    …

    Et cela, à commencer par le sérieux du travail de musicologie(-musicographie), pionnier en France, de Romain Rolland :

    Ă  partir de son travail de thĂšse entamĂ© Ă  Rome _ « en moins de quatre mois« , de novembre 1892 Ă  PĂąques 1893, « il rĂ©unit la documentation d’un travail sur les origines de l’opĂ©ra en fouillant les partitions inĂ©dites de la bibliothĂšque Sancta Cecilia, notamment celles de Monteverdi. De retour Ă  Paris, il la complĂšte et rĂ©dige ses thĂšses« , rĂ©sume Jean-Bertrand BarrĂšre en son trĂšs utile Romain Rolland par lui-mĂȘme, paru dans la collection Microcosme-Écrivains de toujours, aux Éditions du Seuil, en 1955 _ ; en juin 1895, Romain Rolland est reçu docteur Ăšs-Lettres : avec pour thĂšse principale : Les Origines du Théùtre lyrique moderne _ Histoire de l’OpĂ©ra avant Lully et Scarlatti ; et pour thĂšse complĂ©mentaire Cur ars picturĂŠ apud Italos XVI sĂŠculi deciderit, et il devient chargĂ© de cours complĂ©mentaire d’Histoire de l’Art Ă  l’École Normale SupĂ©rieure, oĂč il dĂ©bute ses cours en novembre 1895.

    …

    « OfficialisĂ©, ce cours devient en janvier 1897 le premier cours d’histoire de la musique donnĂ© en France dans une grande École« , indique Alain Corbellari, page 30.

    « Les premiĂšre annĂ©es du nouveau siĂšcle voient se rĂ©aliser les Ă©tapes dĂ©finitives de l’institutionnalisation de la musicologie en France : en 1902, une École de musique est fondĂ©e Ă  l’École des Hautes Études Sociales, et Rolland en est nommĂ© directeur, tenant le 2 mai un discours d’ouverture intitulĂ© « De la place de la musique dans l’histoire gĂ©nĂ©rale », qui deviendra l’introduction de son volume de 1908 sur les Musiciens d’autrefois« , pages 31-32.

    « En 1903 _ continue Alain Corbellari page 32 _, lors de la rĂ©organisation de l’École Normale SupĂ©rieure qui liquide les maĂźtres de confĂ©rence et les redistribue dans l’UniversitĂ©, Romain Rolland devient le premier professeur de musicologie de la Sorbonne ; son premier cours aura lieu le jeudi 17 novembre de l’annĂ©e suivante, et le nouveau professeur ne cache pas sa joie d’avoir enfin fait accĂ©der la musicologie Ă  la reconnaissance institutionnelle :

    « Si j’ai cru devoir (…) donner Ă  ce cours d’histoire de l’art (…) le caractĂšre d’un cours spĂ©cial d’histoire de la musique, je pense qu’il est Ă  peine besoin que je m’en excuse ou que je m’en explique. Il y a une vingtaine d’annĂ©es, ce n’eĂ»t peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© superflu. Beaucoup n’eussent pas admis en France que la musique pĂ»t ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une matiĂšre d’enseignement scientifique et historique ; et bien peu eussent reconnu Ă  Bach et Ă  Beethoven une importance Ă©gale dans l’histoire gĂ©nĂ©rale Ă  Shakespeare et Ă  Goethe, la musique commençant Ă  peine Ă  s’insinuer timidement dans nos manuels d’histoire gĂ©nĂ©rale et d’histoire de l’art ; et elle n’y rĂ©ussit pas toujours« …

    …

    « Le 28 octobre 1910, Romain Rolland subit un grave accident : il est renversĂ© par une automobile. Trois mois de lit : le 23 fĂ©vrier 1911, il va passer en Italie sa convalescence » ; et « en juillet 1912 : aprĂšs deux ans de congĂ©, dont le dernier passĂ© en Italie (…), Romain Rolland donne sa dĂ©mission de la Sorbonne, pour se consacrer entiĂšrement Ă  son Ɠuvre » (d’Ă©criture) _ rĂ©sume Jean-Bertrand BarrĂšre.

    …

    « L’activitĂ© musicologique de Romain Rolland se dĂ©ploie donc essentiellement _ ainsi que le rĂ©capitule Alain Corbellari, pages 38-39 _ avant la PremiĂšre guerre mondiale _ surtout : c’est l’impulsion dĂ©cisive et la fondation _ et dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie _ et son retour (de Suisse) en France, de 1938 Ă  1944. De la premiĂšre Ă©poque, datent la thĂšse sur les dĂ©buts de l’opĂ©ra et tout le travail effectuĂ©, dans la continuitĂ© directe de celle-ci, sur la musique baroque, Ă  savoir la monographie sur Haendel _ La Vie de Haendel, en 1910… _ et les deux recueils d’articles Voyage musical au pays du passĂ© et Musiciens d’autrefois ; s’y ajoutent les travaux sur la musique « moderne », c’est-Ă -dire celle du XIXe siĂšcle et du dĂ©but du XXe, dont l’essentiel est recueilli dans le volume Musiciens d’aujourd’hui (…).

    …

    A Henry PruniĂšres qui lui demande en 1924 pourquoi il ne s’adonne plus Ă  la musicologie, Romain Rolland rĂ©pond :

    « Non, mon cher ami, je n’Ă©cris plus d’articles sur la musique. « Tempi passati. » _ Je me contente de m’y retremper, par bains prolongĂ©s, comme j’ai fait en mai-juin derniers (plus de 20 concerts et théùtres en 30 jours !) _ Je dois me consacrer aux tĂąches principales _ politiques, « humanitaires » dirions-nous aujourd’hui… _ qui exigent toutes mes forces. (…) Impossible de faire, au milieu d’elles, une place _ comme elle le mĂ©rite, du moins : avec tout le sĂ©rieux requis ! _ Ă  la musique. Je l’aime trop pour Ă©crire sur elle nĂ©gligemment. _ Je ne suspendrais mon vƓu de silence que le jour oĂč je rencontrerais un Beethoven vivant. Alors, je lui sacrifierais tout le reste, _ pour un temps. _ Mais nous n’en sommes pas lĂ  !«  (lettre du 9 octobre 1924)… _ page 39.

    …

    « Romain Rolland rĂ©digera cependant encore la somme en sept volumes qui lui tenait tant Ă  cƓur, sur « l’autre », le vrai, le seul Beethoven, le dieu de toute sa vie, travail qui prend sa source dans la petite monographie _ La Vie de Beethoven… _ parue aux Cahiers de la Quinzaine en 1903 et dont l’Ă©criture, aprĂšs deux volumes publiĂ©s en 1928 et 1930, s’Ă©panouira surtout aprĂšs son retour _ de Villeneuve, au bord du LĂ©man, dans le canton de Vaud, en Suisse _ en France en 1938 _ Romain Rolland s’installe Ă  VĂ©zelay : il y mourra le 30 dĂ©cembre 1944 _, opus ultimum inachevĂ© auquel Romain Rolland, se retirant de plus en plus des affaires du monde, travaillera jusqu’Ă  sa mort.

    Sa rĂ©putation de musicologue, de fait, ne faiblit guĂšre dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie ; et s’il a refusĂ© la plupart des sollicitations, les rares tĂ©moignages qu’il a consentis Ă  livrer dans l’entre-deux guerres, montrent bien son souci de fondre la recherche musicale au sein d’une quĂȘte plus vaste _ voilĂ  : tout se tient (plus que jamais !) dans l’Ɠuvre de Romain Rolland ! _ sur les fins de l’homme et de la sociĂ©tĂ© humaine«  _ dont la construction est son objectif de fond ! Ă  l’Ă©chelle et de sa vie, et de l’Histoire !, page 40. Romain Rolland combattant pour mettre inlassablement en Ɠuvre les fins posĂ©es par les EncyclopĂ©distes des LumiĂšres…

    …

    « Pas plus que l’on ne saurait Ă©tablir une diffĂ©rence entre un travail musicologique et un travail musicographique, voire journalistique, de Romain Rolland,  on ne peut pas sans arbitraire dissocier la science de l’art, et encore moins le but social du but moral, ou de la visĂ©e mĂ©taphysique, dans ses Ă©crits sur la musique _ avance, avec une trĂšs juste largeur de vue, Alain Corbellari, pages 40-41. Les Ɠuvres du passĂ© donnent la main Ă  celles du prĂ©sent, elles en font comprendre les racines, en Ă©clairent les enjeux et, par leur prĂ©sence toujours vivante, fĂ©condent l’avenir _ ne jamais perdre de vue que la formation de base (et pour toujours) de Romain Rolland a Ă©tĂ© celle d’un historien ; en 1889, il a Ă©tĂ© reçu huitiĂšme Ă  l’agrĂ©gation d’Histoire ; et ses thĂšses (menĂ©es de 1892 Ă  1895) : entreprises sous l’impulsion de son maĂźtre l’historien Gabriel Monod, elles ont Ă©tĂ© menĂ©es Ă  bien pour complaire Ă  son futur beau-pĂšre, le linguiste Michel BrĂ©al (1832-1915) : « le pĂšre de Clotilde, le grand linguiste Michel BrĂ©al, introducteur des Ă©tudes indo-europĂ©ennes en France, exige en effet que son futur gendre, pour obtenir la main de sa fille, termine son travail de thĂšse« , page 26 ) ; ces thĂšses, donc, de Romain Rolland sont en effet d’abord des thĂšses d’Histoire. Les travaux de musicologie (et Histoire de la musique) de Romain Rolland entrent ainsi d’abord dans le cadre de l’Histoire de l’Art, conçue comme une des branches de l’Histoire universelle.

    …

    Une bonne gĂ©nĂ©ration avant Malraux _ et son idĂ©e de « musĂ©e imaginaire«  total… _, Romain Rolland prend acte de l’extraordinaire Ă©largissement _ largement historiographique ! _ de notre horizon culturel que promeut la civilisation moderne, faisant de nous les contemporains de l’ensemble des manifestations artistiques de l’histoire _ mais dĂ©jĂ  Wilhelm Heirich von Riehl (1823-1897) avait ouvert (en Allemagne) cette voie-lĂ  avec ses Études culturelles de trois siĂšcles, en 1859 ; ainsi que Hermann Kretzschmar (1848-1924), avec les trois volumes (d’hermĂ©neutique musicale) de son Guide de Concert (1888-1890) ; cf les analyses remarquablement riches et pertinentes de Martin  Kaltenecker dans L’Oreille divisĂ©e : ici aux pages 343-346…

    …

    De la vulgarisation d’un traitĂ© du XVIIIe siĂšcle aux considĂ©rations les plus techniques sur la dĂ©clamation moderne, en passant par la narration, pour le grand public, de la vie de quelques compositeurs plus ou moins oubliĂ©s, tout se tient _ voilĂ  ! _ dans les Ă©crits musicaux de Romain Rolland, constamment soulevĂ©s par la foi dans l’universalitĂ© _ oui ! _ des manifestations temporelles de la musique et par le dĂ©sir d’accroĂźtre _ tant quantitativement que qualitativement ; et pĂ©dagogiquement, Ă  la façon des EncyclopĂ©distes des LumiĂšres : ce sont des enjeux de civilisation ! pour ce fervent rĂ©publicain qu’est Romain Rolland _ l’amour d’un art qui lui apparaĂźt comme celui, par excellence _ par des genres comme ceux de la symphonie ou de l’oratorio, pour commencer _, de la fraternitĂ© humaine, en mĂȘme temps que celui qui permet d’aller le plus loin dans la connaissance du cƓur de l’homme » _ considĂ©rations cruciales d’Alain Corbellari, page 41.

    …

    La formidable curiosité,

    notamment pour les musiques anciennes _ Romain Rolland sait reconnaĂźtre l’importance (et tant esthĂ©tique qu’historique !..) d’un Lassus ou d’un Provenzale ; et je ne parle mĂȘme pas de son Ă©loge du gĂ©nie de Monteverdi : rien qu’Ă  lire les partitions (inĂ©dites) Ă  la bibliothĂšque Sancta Cecilia, Ă  Rome ! en 1893… _,

    mais aussi pour celles d’aujourd’hui (et de demain…) de Romain Rolland,

    est cependant encadrĂ©e, notamment en certaines des Ă©valuations de son goĂ»t (mĂȘme trĂšs exigeant), par des conceptions largement hĂ©ritĂ©es, certes _ qui donc y Ă©chappe ? _, de son temps et ses perspectives,

    en particulier une vision centrĂ©e sur le schĂšme d’un progrĂšs de la musique « vers un art total« , inspirĂ© de Wagner, ou du wagnĂ©risme, Ă  son plus fort alors, et particuliĂšrement en France ;

    …

    mĂȘme si, d’autres fois, Romain Rolland, toujours et immĂ©diatement _ et sans jamais y dĂ©roger ! il est toujours parfaitement probe ! _ sincĂšre, prend un recul davantage critique Ă  l’encontre de ce schĂ©ma (et son schĂ©matisme)…

    …

    De mĂȘme,

    on peut s’interroger, aujourd’hui, sur les critĂšres de ses apprĂ©ciations sur Bach (par rapport Ă  Haendel), ou Rameau, par rapport Ă  Rousseau et Ă  un certain rousseauisme _ une certaine sĂ©cheresse intellectualiste ? _ ; Rousseau et rousseauisme vis-Ă -vis desquels Alain Corbellari _ du fait de leur commun helvĂ©tisme roman ? _ me semble manifester lui-mĂȘme un peu trop de complaisance ; mĂȘme si Romain Rolland finit par prĂ©fĂ©rer l’approche esthĂ©tique de Diderot Ă  celle du citoyen de GenĂšve… _ Idem Ă  l’Ă©gard d’une certaine mĂ©fiance Ă  l’Ă©gard de la musique française de la part d’Alain Corbellari : il faudrait en discuter plus prĂ©cisĂ©ment avec lui…

    …

    Il n’empĂȘche : la curiositĂ© et la capacitĂ© d’enthousiasme, constituent des facteurs assurĂ©ment sympathiques (et largement fĂ©conds : Ă  l’aune de sa vie) de l’idiosyncrasie de Romain Rolland, et de ce qu’elle colore en son approche de la musique (et de la civilisation ! _ intimement liĂ©es en leurs plus hautes exigences _)…

    …

    Et en tant qu’Ă©crivain _ et c’est un point fort intĂ©ressant : quant Ă  l’existence ou pas ; et Ă  la valeur, ou pas, de son « style«  ! _,

    et « si l’on suit la bipartition que propose Jean PrĂ©vost, dans son fameux livre sur Stendhal _ La CrĂ©ation chez Stendhal… _, entre deux types d’Ă©crivains, ceux qui accumulent brouillons et ratures, et ceux qui, comme Stendhal justement, « improvisent »,

    c’est Ă©videmment dans la seconde catĂ©gorie qu’il faut ranger Romain Rolland. (…)

    …

    Le prédisposent à cette tendance improvisatrice

    non seulement son impatience naturelle et sa passion de convaincre immédiatement,

    mais aussi son goût et sa pratique de la musique.

    …

    Edmond Privat avait remarquĂ© cette analogie, lui qui parlait de la « maniĂšre inĂ©galable de Romain Rolland, qui Ă©crit ses livres en donnant l’impression qu’il est au piano » _ avec un extraordinaire naturel !., note Alain Corbellari, page 12. Cf ici le livre passionnant de François Noudelmann, Le Toucher des philosophes _ Sartre, Nietzsche, Barthes au piano ; et mon article du 18 janvier 2009 : Vers d’autres rythmes : la libertĂ© _ au piano aussi _ de trois philosophes de l’ »exister »…

    …

    Et notre auteur _ Alain Corbellari est professeur de littĂ©rature aux UniversitĂ©s de Lausanne et de Neuchatel _ d’ajouter, page 12, Ă  propos de l’Ă©criture (et du style !) de Romain Rolland :

    « Son écriture, hérissée de tirets et de parenthÚses,

    encore soulignés par des virgules souvent redondantes,

    tĂ©moigne Ă©loquemment du feu _ et du souffle : les deux me rappellent ceux de ses deux (gĂ©niaux) condisciples de Normale : Paul Claudel (1868-1955), et plus encore, AndrĂ© SuarĂšs (1868-1948) ! quel gĂ©nie scandaleusement mĂ©connu aujourd’hui ! Commencer par lire Le Voyage du condottiere… _ qui a prĂ©sidĂ© Ă  la composition de ses phrases ;

    ses essais sont envahis de notes qui s’Ă©tendent parfois sur plusieurs pages,

    signes sûrs de son goût du premier jet :

    lorsqu’il se relit, il ne corrige pas _ de mĂȘme que le merveilleux Montaigne ! _, mais complĂšte son texte _ cf aussi les paperoles de Proust (1871-1922)… _ par des considĂ©rations _ positives, enrichissantes _ adventices » …

    …

    J’apprĂ©cie pour ma part la gĂ©nĂ©rositĂ© joyeuse

    de ce positif qu’a inlassablement Ă©tĂ©, toute sa vie, Romain Rolland ;

    et sur la « joie spacieuse« ,

    s’enrichir de la lecture (contagieuse) du trĂšs beau livre de Jean-Louis ChrĂ©tien : La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation…

    …

    …

    Un travail passionnant, donc,

    que ces trĂšs riches Mots sous les notes d’Alain Corbellari, aux Éditions Droz ;

    et guĂšre relevĂ©s jusqu’ici par la critique (scrogneugneuse, probablement…) des mĂ©dias.

    …

    Le dĂ©sert _ de l’incuriositĂ© et de l’inenthousiasme ! _ gagne si vite…

    Résistons !

    …

    …

    Titus Curiosus, le 20 août 2011

  • comprendre les micro-modulations de l’Ă©coute musicale en son histoire : l’acuitĂ© magnifique de Martin Kaltenecker en « L’Oreille divisĂ©e »

    Sur le passionnant et trĂšs riche L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles,

    de Martin Kaltenecker,

    aux Éditions MF.

    …

    Parmi les Arts non directement (= non étroitement) dépendants du langage _ de la parole, du discours _,
    la musique est celui dont le formidable pouvoir de sens

    et sur les sens : de l’esthĂ©sique Ă  l’esthĂ©tique, pour dire l’essentiel !,
    est probablement le plus étrange, complexe,

    et donc dĂ©licat, voire difficile _ et d’autant passionnant : ce Ă  quoi rĂ©ussit parfaitement en ce travail auquel il s’est attelĂ© Martin Kaltenecker _ Ă  analyser,
    en mĂȘme temps que puissamment fascinant en l’Ă©tendue _ et intensitĂ© _ de ses pouvoirs ;

    de mĂȘme aussi que ce qui en Ă©chappe

    peut devenir insidieusement troublant, dérangeant,

    et bientĂŽt importun, voire dangereux et Ă  proscrire !

    pour (et par) qui veut surtout, techniquement alors _ et pas artistiquement _ « s’en servir » :
    l’homme est dĂ©cidĂ©ment et statistiquement  _ en tenant pour grosso modo « quantitĂ© nĂ©gligeable » les singularitĂ©s qualitatives _ bien davantage qu’un artiste,

    un homo faber, et plus rĂ©cemment un homo Ɠconomicus, rĂ©ductivement…
    …
    C’est lĂ -dessus que raisonnent les statisticiennes disciplines dites assez improprement « sciences humaines »,
    gĂ©nĂ©ralement peu sensibles, en leur minimalisme quantitatif mĂ©thodologique _ souvent sectaire _, au facteur qualitatif spĂ©cifiquement « humain » _ distinguer cependant ici l’approche beaucoup plus fine, bien que toujours encore (forcĂ©ment !) statistique, d’une Nathalie Heinich, par rapport Ă  celle d’un Pierre Bourdieu, en sociologie de l’Art : de Nathalie Heinich, lire les passionnants deux volumes La Sociologie Ă  l’épreuve de l’art. Entretiens avec Julien TĂ©nĂ©dos, Aux lieux d’ĂȘtre, 2006 [vol. 1], 2007 [vol. 2]…
    …

    D’oĂč un certain asservissement _ cf les usages dominants des mĂ©dias : idĂ©ologiques _ de l’esthĂ©tique, depuis le siĂšcle dernier ; et pas seulement, ni le plus, loin de lĂ , de la part des États totalitaires : l’esthĂ©tique _ en sa version de l’« agrĂ©able«  : cf par exemple le travail d’Edward Bernays (par ailleurs neveu de Freud), dĂšs la dĂ©cennie 1920, aux États-Unis : Propaganda _ comment manipuler l’opinion en dĂ©mocratie… _ est trop aisĂ©ment bonne fille…

    …

    Et, sur l’autre versant (que celui de l’Ă©metteur-compositeur de musique,
    comme du détenteur de pouvoir(s) ! en tous genres, et pas seulement artistiques, donc,
    tous s’imbriquant les uns dans les autres en leurs usages de fait !,
    …
    la musique comporte aussi
    d’infinies _ pour qui veut y regarder d’un peu prĂšs _ micro-modulations de rĂ©ception-accueil

    …

    _ plaisir, goĂ»t, jouissance (proprement esthĂ©tiques, et pas seulement esthĂ©siques : Paul ValĂ©ry l’a trĂšs clairement signalĂ© en ses cours de PoĂŻĂ©tique au CollĂšge de France dĂšs 1937 ; cf mon article du 26 aoĂ»t 2010 : Vie de Paul ValĂ©ry : IdĂ©al d’Art et Ă©conomie du quotidien _ un exemple) :

    selon un jeu lui-mĂȘme dĂ©licat et complexe,

    se formant seulement Ă  l’expĂ©rience renouvelĂ©e et creusĂ©e, et approfondie, de l’ »écoute musicale« 

    de ce qui est alors « reçu« , activement, de la part du mĂ©lomane comme « Ɠuvres«  (d’artistes) ;

    selon un jeu, donc, d’activitĂ©(s)-passivitĂ©(s) de la part du rĂ©cepteur-mĂ©lomane
    ayant Ă  « accueillir » (= recevoir activement : avec attention-concentration ! Ă  ce qu’il Ă©coute…) ce jeu-lĂ  de la musique (et des musiciens) _,
    …
    micro-modulations de réception-accueil dynamique éveillée
    les plus Ă©tranges _ assez peu et assez mal identifiĂ©es par beaucoup, la plupart y demeurant carrĂ©ment insensibles… _,
    et devenant parfois chez quelques uns _ plus rares _, peu Ă  peu,

    et parfois mĂȘme assez vite, depuis la marge d’abord floue et flottante du premier discours et des Ă©changes-conversations,
    sujettes Ă  discussion, voire disputes s’exacerbant passionnĂ©ment en s’Ă©nonçant
    jusqu’Ă  s’Ă©crire

    en quelques textes,

    voire essais publiĂ©s _ plus ou moins difficiles (qui s’y intĂ©resse vraiment et de prĂšs ?) Ă  dĂ©nicher : Martin Kaltenecker l’a fait,
    principalement dans des archives et bibliothĂšques germaniques qu’il s’est donnĂ© Ă  parcourir et fouiller-explorer de toute sa curiositĂ© trĂšs Ă©minemment, dĂ©jĂ , cultivĂ©e :

    c’est sur ces essais publiĂ©s, donc, (et non traduits jusqu’ici en français) qu’il se penche tout particuliĂšrement, et c’est tout simplement passionnant ! (et pas sur « les revues musicales, les correspondances et journaux intimes » « qu’il a dĂ» Ă©carter«  (page 15) : la tĂąche (de recherche) aurait, sinon, pris une ampleur (et un temps) considĂ©rable(s)... _

    quand l’Ă©poque devient, lentement, dans la seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle,
    celle du marchĂ© _ concurrentiel _ de l’Art

    _ concurrentiel (c’est un plĂ©onasme !) lui aussi, car n’Ă©chappant pas, lui non plus, aux progrĂšs (assez peu rĂ©sistibles, pour le plus gros) de la « marchandisation«  de toutes choses (« produits« ) et services : l’Art a toujours (lui aussi !) contexte et Histoire ! pourquoi et comment leur Ă©chapperait-il ?.. MĂȘme si existent aussi (en certains des artistes) des rĂ©sistances (et au contexte et Ă  l’Histoire) non nĂ©gligeables… _,
    et celle aussi _ par lĂ  mĂȘme _ de carriĂšres d’artistes  : dont celles des musiciens ;

    pour la plupart d’entre eux du moins : qui, de fait, parmi ceux-ci, se contente de composer seulement pour lui-mĂȘme ?

    …

    Cf cependant, ici, cette remarque de Martin Kaltenecker, page 9, à propos de « Carl-Philipp-Emanuel Bach,

    qui se plaint _ en son autobiographie _ d’avoir Ă©tĂ© obligĂ© _ sic _ d’Ă©crire la plupart _ voilĂ  ! _ de ses Ɠuvres

    « pour certaines personnes  _ soient quelques commanditaires _ et pour le public _ toujours particulier ; et ainsi donc Ă  « cibler » ; Ă  l’Ă©poque des « musiques adressĂ©es« … _,
    si bien que j’ai Ă©tĂ© beaucoup plus limitĂ© _ alors _
    que dans celles Ă©crites uniquement pour moi-mĂȘme _ avec le dĂ©ploiement-envol enthousiaste de l’idiosyncrasie, en toute l’inventivitĂ© de la fantaisie, de son gĂ©nie ;

    soit, au moins en partie, une nouveautĂ© Ă  ce moment-ci de l’Histoire.
    J’ai mĂȘme dĂ» suivre parfois des prescriptions ridicules« ,
    indique trĂšs utilement Martin Kaltenecker,
    Ă  partir d’analyses (avec citations judicieuses incorporĂ©es) de George Barth, in The Pianist as Orator. Beethoven and the Transformation of Keyboard Style (en 1992)…
    …
    Une nouvelle civilitĂ© _ bourgeoise ? _ se dĂ©veloppe en effet alors _ son expansion allant prendre assez vite pas mal d’ampleur _ Ă  la Ville ;

    et plus seulement rien qu’Ă  la Cour :

    Carl-Philipp-Emanuel lui-mĂȘme a quittĂ© _ en 1768 _ le service royal _ un peu trop fermĂ© (et « serré«  aux entournures) _ de FrĂ©dĂ©ric II Ă  la cour de Potsdam

    pour la cité bourgeoise _ plus ouverte sur le reste du monde _ de Hambourg

    en quelques postes _ un peu plus tolĂ©rants au brillant et Ă  l’inventivitĂ© du gĂ©nie mĂȘme du compositeur _ que lui lĂ©guait son parrain _ lui-mĂȘme trĂšs fervent inventif _ Georg-Philipp Telemann ;

    …

    une nouvelle civilité, donc, se développe alors

    dont tĂ©moigne, par exemple _ et comme en modĂšle _, l’essor de la vie des salons parisiens _ ils ont dĂ©butĂ© sous Louis XIII avec celui de (la romaine : sa mĂšre est une Savelli) Madame de Rambouillet (cf lĂ -dessus les passionnants travaux de Benedetta Craveri, L’Âge de la conversation et Madame du Deffand et son monde) _ le long du XVIIIe siĂšcle ;
    ainsi que ce qui, un peu Ă  leur suite _ et Ă  celle des gallerie des palazzi italiens : Louis XIV qui offre une partie du palais du Louvre aux peintres, fut le filleul (et l’hĂ©ritier des collections d’Art) du romain Giuliano Mazzarini (cf, par exemple, le Louis XIV artiste de Philippe Beaussant) _, devient « Salon de peinture », dans les Arts plastiques ;
    ou encore, en musique cette fois, un peu plus que ce qui avait commencĂ© par n’ĂȘtre que le « coin du Roi » et le « coin de la Reine« , Ă  l’OpĂ©ra, sous le rĂšgne de Louis XV…
    …
    Commence ainsi

    ce que l’on peut identifier comme « l’Ăšre de l’EsthĂ©tique« 

    _ cf et Jean-Marie Schaeffer, L’Art de l’Ăąge moderne _ l’esthĂ©tique et la philosophie de l’Art du XVIIIe siĂšcle Ă  nos jours, et Yves Michaud, L’Art Ă  l’Ă©tat gazeux _ essai sur le triomphe de l’esthĂ©tique… _
    et l’expansion de ce que Jacques RanciĂšre nomme, lui, « le partage du sensible« …
    …
    Et c’est prĂ©cisĂ©ment le cas de ce marchĂ© de l’Art,
    tout comme de ce dĂ©ploiement d’une civilitĂ©

    davantage civilisĂ©e, urbaine (« la civilisation des mƓurs« , ainsi que la nomme, en sa _ aussi _ fragilitĂ© _ face Ă  la rĂ©gression de la barbarie _, Norbert Elias),
    de (et en) la période
    sur laquelle se penche l’analyse serrĂ©e et ultra-fine,
    à la fois au microscope et au télescope _ pour reprendre le jeu des métaphores de Proust dans Le Temps retrouvé _, de Martin Kaltenecker ici :

    …

    aux XVIIIe et XIXe siĂšcles,
    dans le domaine de la musique,
    dans laquelle les musiciens (de profession) vont avoir
    _ mais ce n’est pas nouveau : la pratique de la musique (par des professionnels) s’inscrit elle aussi, forcĂ©ment, et s’insĂšre, dans les Ă©changes fonctionnels de toute sociĂ©tĂ© _
    Ă  faire commerce
    de leurs pratiques, tant la composition que l’interprĂ©tation,
    sur un marché qui se restreint de moins en moins, alors

    Ă  ce moment de l’Histoire,

    Ă  un tout petit nombre de commanditaires (= une Ă©lite de trĂšs privilĂ©giĂ©s, Ă  beaucoup d’Ă©gards, et pas seulement « culturels » _ cf ici, sur le « culturel« , les remarques dĂ©cisives de Jean Clair, notamment en son lucidissime L’Hiver de la culture ; ou celles de Michel Deguy, par exemple en l’admirable Le Sens de la visite… _),
    mais se met _ passablement _ Ă  s’Ă©largir _ de moins en moins virtuellement _  Ă  une foule de plus en plus copieuse d’amateurs payants Ă  conquĂ©rir (= charmer) :
    soit à un « public » (!) de mélomanes
    Ă  amener Ă  se rendre, et s’affilier, en se fidĂ©lisant..,
    Ă  l’opĂ©ra _ les premiers théùtres d’opĂ©ra naissent Ă  Venise, citĂ© marchande, vers 1650, Ă  la suite du Teatro San Cassiano ouvert, lui le premier, en 1637 _, ou au concert public _ tel le Concert spirituel ouvert Ă  Paris en 1725 _ ;

    …

    ensuite, Ă  l’autre bout _ la fin _ de la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e dans cet essai : aprĂšs 1930,

    ce sera bientĂŽt l’expansion du marchĂ© de la musique enregistrĂ©e ;
    et dĂ©sormais celui _ personnellement j’y rĂ©siste ! _ des ventes-achats dĂ©matĂ©rialisĂ©es Ă©lectroniques ;
    mais Martin Kaltenecker fait le point seulement jusque vers 1920-1930 _ avec un bref aperçu sur ce qui va suivre, aux pages 373-376 de l’avant-dernier chapitre, « ThĂ©ories de l’Ă©coute Ă  la fin du XIXe siĂšcle« ).
    …
    AprĂšs de passionnants aperçus (rapides, mais trĂšs parlants) sur l’AntiquitĂ© grĂ©co-romaine,
    dont, par exemple, le De musica du pseudo-Plutarque, écrit au IIe siÚcle de notre Úre, avec la notion de « jugement (krisis) des éléments de la musique » (page 7) allant bien au-delà de la simple perception physico-acoustique ;
    et le De Institutione musica de BoĂšce (vs. 480-524), mieux connu, page 19 ;
    puis le Moyen-Âge, le Renaissance,
    et le Baroque,

    Ăąge spĂ©cialement florissant de ce que Martin Kaltenecker nomme (et c’est le titre de son chapitre premier, pages 19 Ă  78) « la musique adressĂ©e«  : « la « rhĂ©toricisation  » de l’univers musical reflĂšte la promotion plus vaste _ voilĂ  _ depuis la Renaissance des techniques d’argumentation (…) qui investit _ oui _ l’ensemble du domaine intellectuel » _ mis, lui aussi, « à contribution«  par les divers pouvoirs « en lice«  (lire ici Machiavel, Descartes, Hobbes, Locke, Adam Smith…) _, page 23,
    …
    dĂ©marre (page 59) le travail pointu merveilleusement passionnant de l’analyse focalisĂ©e de Martin Kaltenecker

    sur « l’Ă©volution de l’Ă©coute musicale« 
    au moment oĂč va se trouver dĂ©bordĂ© et dĂ©passĂ© le distinguo (qui Ă©tait encore celui de Carl-Philipp-Emanuel Bach, dans le second versant du XVIIIe siĂšcle) entre « amateurs » et « connaisseurs« …

    …

    « On pourrait schĂ©matiser Ă  grands traits l’Ă©volution des discours sur l’Ă©coute _ fait excellemment le point Martin Kaltenecker page 219, Ă  l’entrĂ©e de son chapitre 5 « Écoutes romantiques« … _ en distinguant (1) une Ăšre de l’effet, oĂč les thĂ©oriciens grecs en particulier, s’interrogent sur l’impact vif et mĂȘme dangereux de la musique dont il faut bien souvent protĂ©ger les auditeurs, moyennant un usage modĂ©rĂ© de l’Ă©motion.
    Dans (2) l’Ăšre de l’affect, l’auditeur doit surtout ĂȘtre persuadĂ©, atteint et touchĂ© grĂące Ă  l’imitation et une disposition formelle claire et efficace.
    A la fin du XVIIIe siĂšcle, quand la musique prend une place nouvelle, naĂźt (3) l’idĂ©e de l’Ɠuvre comme interrogation : ce sera la conversation de la symphonie haydnienne qui joue avec les codes formels, puis l’avancĂ©e fulgurante de la musique de Beethoven, dont les Ɠuvres les plus expĂ©rimentales apparaissent comme une question adressĂ©e Ă  la musique ou au langage musical lui-mĂȘme : dans ce cas-lĂ , l’Ă©coute musicale (…) devient question sur une question » :

    nous y voici donc…

    …
    Peu Ă  peu, tout au long de ce XVIIIe siĂšcle, s’Ă©tait ainsi fait jour, avant de s’Ă©largir (et faire quelques polĂ©miques jusqu’Ă  s’Ă©crire en quelques libelles, puis essais dĂ»ment publiĂ©s !),
    une faille
    entre l’Ă©criture simplifiĂ©e et facile du « style galant« 

    qui se répand alors comme une traßnée de poudre parmi les compositeurs

    depuis Naples _ Leo, Vinci, Pergolese, Jommelli : ce dernier et bien d’autres partent travailler dans les cours allemandes… _, en toute une Europe des « goĂ»ts » de plus en plus « rĂ©unis« 

    _ ainsi en 1737, Johann-Sebastian Bach voit-il se lever une critique virulente de sa musique (accusĂ©e d’archaĂŻsme) de la part de Johann-Adolf Scheibe… _,
    et une Ă©criture plus « stricte » _ ou « sĂ©vĂšre«  _, selon une remarque de ce mĂȘme Carl-Philipp-Emanuel Bach dans la prĂ©face _ page 23 de la traduction par Denis Collins _ de son cĂ©lĂšbre Essai sur la vraie maniĂšre de jouer des instruments Ă  clavier (note page 43 de L’Oreille divisĂ©e) :

    pour soi-mĂȘme, d’abord ;
    mais aussi pour une « écoute » un peu plus « avertie« , de plus en plus et de mieux en mieux « rĂ©flĂ©chie« , de la part d’un cercle grandissant de mĂ©lomanes devenant alors un cran mieux que « connaisseurs« ,

    de la part des compositeurs…

    …

    Et ce serait bien lĂ , sinon le tout-dĂ©but, du moins l’Ă©mergence

    de plus en plus et de mieux en mieux

    _ de plus en plus consciemment, au moins : jusqu’Ă  s’exprimer pour elle-mĂȘme ; ici Martin Kaltenecker, en une trĂšs remarquable Introduction Ă  son travail (pages 7 Ă  15) emprunte Ă  Michel Foucault ses concepts de « discours«  (in L’InquiĂ©tude de l’actualitĂ©, un entretien en juin 1975) et d’« archive«  (in L’ArchĂ©ologie du savoir, en 1965) _,

    ressentie

    de l’ »écoute » spĂ©cifiquement « musicale« …

    …

    De mĂȘme que tous les autres Arts,

    la musique est bien sûr sujette à sa propre historicité,
    Ă  la fois mĂȘlĂ©e Ă , et dĂ©pendante de, toutes les historicitĂ©s, fines et complexes, des diverses fonctionnalitĂ©s, elles-mĂȘmes complexes et entremĂȘlĂ©es, des divers autres pouvoirs qu’elle cĂŽtoie, parmi toutes les manifestations sociĂ©tales de la culture,
    et de leurs divers effets, parfois collaborant et s’entr’aidant, s’Ă©paulant, parfois se dĂ©rangeant :
    …
    ce qui a pour consĂ©quence _ forte _ la nĂ©cessitĂ© _ Ă  qui veut mieux comprendre _ d’une mĂ©thode d’analyse Ă  la fois historique et contextualisĂ©e
    …

    _ cf ici mon prĂ©cĂ©dent article du 15 juillet dernier Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « ElĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale : notions, formes et styles en musique » aux Ă©ditions Actes-Sud / CitĂ© de la musique, sous la direction de Christian Accaoui  Ă  propos de cet autre travail majeur (qu’on se le dise !) que sont les ÉlĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale _ Notions, formes et styles en musique, sous la direction de Christian Accaoui aux Éditions Actes-Sud/CitĂ© de la Musique, parus en mars 2011 _

    de cette « évolution d’une Ă©coute » spĂ©cifiquement « musicale« 

    de ce que devient la musique _ artiste _ des compositeurs,

    offerte Ă  des « publics » eux-mĂȘmes toujours diversifiĂ©s, jamais uniformes,

    jusqu’Ă  comporter une « oreille » elle-mĂȘme « divisĂ©e« 

    …

    _ sur ce concept, lire le passage crucial oĂč cette expression apparaĂźt dans le livre, page 127 :

    diffĂ©rer, au concert, la conversation sociale, « celle, parfois bruyante et agitĂ©e, entre sujets qui brĂ»lent de formuler leur jugement ou de parler de leurs affaires, cette rumeur sociale qui entoure encore Ă  l’Ă©poque de Haydn la rĂ©union musicale comme le moment d’une sociabilité« ,

    « signifie se diviser,

    accepter d’endosser le rĂŽle d’auditeur idĂ©al prĂ©vu par l’Ɠuvre,

    plier les pulsions et les Ă©motions de l’auditeur que l’on est « rĂ©ellement »

    Ă  celui d’un narrataire,

    et donc faire effort sur soi-mĂȘme : l’oreille est divisĂ©e »… _ ;
    …
    ce Ă  quoi _ = la mise en Ɠuvre de cette mĂ©thode d’analyse _ s’emploie avec une parfaite efficacitĂ© en son trĂšs Ă©clairant dĂ©tail,
    l’excellent Martin Kaltenecker,
    en ce trĂšs beau, trĂšs fin, trĂšs riche, passionnĂ©ment Ă©clairant, travail d’analyse et synthĂšse de l’histoire de notre aisthĂȘsis musicale, de 455 pages, dans la collection RĂ©percussions des Éditions MF

    qu’est L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles,
    pour une pĂ©riode « de l’Ă©volution du langage musical

    allant du style galant,
    tentative de simplification contemporaine de l’opposition entre amateur et connaisseur,
    jusqu’aux derniers feux du wagnĂ©risme,
    parallĂšle Ă  la construction _ voilĂ  _ d’un auditeur hypersensible, Ă  l’affĂ»t _ voilĂ  encore _ des sonoritĂ©s mystĂ©rieuses, de timbres frappants » _ expression capitale, page 15, au final de la trĂšs Ă©clairante Introduction _ :
    …
    soit de 1730 environ,
    jusqu’aux deux premiĂšres dĂ©cennies du XXe siĂšcle :
    le livre se termine, au chapitre 8 « Vers l’Ă©coute artiste« ,
    par une analyse de « L’Écoute selon Proust » (pages 406 Ă  425) ;
    …
    et cela Ă  partir d’un travail principalement d’exploration (et analyse ultra-fine) de sources allemandes,
    la plupart non traduites et inaccessibles jusqu’ici au lectorat de langue française :
    car c’est pour beaucoup en Allemagne
    que ces micro-modulations de l’Ă©coute musicale surviennent, entre 1730 _ la fin de vie de Bach (1685-1750), avec la (significative) querelle de Scheibe en 1737 _ et 1920 _ « les derniers feux du wagnĂ©risme« … _ :
    autour de Beethoven et des Ă©coutes romantiques ; puis le wagnĂ©risme triomphant de la fin du XIXe siĂšcle…
    …
    MĂȘme si Martin Kaltenecker ne l’aborde pas,

    il aurait pu se pencher aussi

    sur la perception-Ă©valuation (critique) du baron Grimm de la situation artistique (et musicale) française _ en fait parisienne (ou versaillaise) _ au temps de l’EncyclopĂ©die et de Diderot (de 1753 Ă  1773 pour les chroniques du Baron Grimm) ; puisque c’est le moment oĂč s’Ă©largit la faille des perceptions (et Ă©valuations-jugements de goĂ»t) esthĂ©tiques dont Martin Kaltenecker va dĂ©tailler le devenir assez vite de plus en plus « europĂ©en« ,
    dont le centre se dĂ©place en bonne partie, au XIXe siĂšcle, dans le monde germanique ; et qui affecte ces capitales de la culture que sont toujours Paris et Londres _ Mozart et Haydn dĂ©jĂ  s’y Ă©taient rendus…
    …

    L’ »écoute musicale«  telle que l’entend Martin Kaltenecker

    est, bien sĂ»r, « l’Ă©coute d’une Ɠuvre«  (page 8) apprĂ©hendĂ©e en tant que telle :

    soit l’Ɠuvre d’un artiste qui l’a composĂ©e ;

    et Ɠuvre de son gĂ©nie en acte _ la part de fonctionnalitĂ© de l’Ɠuvre diminuant en proportion de cette nouvelle valorisation en la musique de l’individu-auteur qui quitte bientĂŽt sa livrĂ©e de domestique

    et peut oser exposer une certaine singularitĂ© (inquiĂšte et questionnante) : artiste…

    …

    Or, il s’est trouvĂ©

    _ je vais suivre ici l’excellente (trĂšs synthĂ©tique) Introduction au livre (pages 7 Ă  15) _

    que « dans la seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, la confiance accordĂ©e Ă  l’ouĂŻe _ organe que l’on doit perfectionner parce qu’il dĂ©couvre des richesses Ă©chappant au « froid regard », comme dit Johann Gottfried Herder _ va Ă©tayer une nouvelle conception de la concentration _ voilĂ  _ sur des Ɠuvres musicales compliquĂ©es _ et de plus en plus longues.

    De tels changements peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s comme le reflet des Ă©volutions d’une civilisation : « L’Ă©ducation des cinq sens est le travail de toute l’histoire passĂ©e de l’humanité », Ă©crit Karl Marx (dans ses Manuscrits de 1844) ; les sens sont Ă©duquĂ©s _ civilisĂ©s _ par les productions artistiques, si bien que l’activitĂ© sensorielle de l’homme en tant qu’ĂȘtre socialisĂ© diffĂšre _ en effet _ de celui qui n’a jamais Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  une Ɠuvre.« 

    …

    Et « selon une premiĂšre approximation _ mais pas assez prĂ©cise ni rigoureuse : c’est contre cette approximation grossiĂšre-lĂ  que se construit tout le travail d’analyse de ce livre-ci, si l’on veut… _, l’Ă©volution des discours sur l’Ă©coute musicale pendant la pĂ©riode qui nous occupera ici

    suggĂšre _ d’abord, et au musicologue _ une cĂ©sure que l’on peut situer Ă  la fin du XVIIIe siĂšcle.

    …

    DĂ©crite pour une large part grĂące aux notions empruntĂ©es Ă  la rhĂ©torique, donc Ă  l’art de persuader,

    une Ɠuvre musicale doit au XVIIIe siĂšcle chercher l’auditeur, le convaincre, l’atteindre grĂące Ă  des affects qu’il pourra aisĂ©ment saisir et une disposition formelle intelligible sur le champ.

    …

    À partir de Beethoven en revanche,

    c’est Ă  l’auditeur de faire un effort

    et de rĂ©gler son Ă©coute _ voilĂ  l’exigence sine qua non _ sur une Ɠuvre Ă©ventuellement trop complexe pour ĂȘtre saisie sur l’instant.« 

    (…)

    Avec ce « surcroĂźt d’effort« , il devient alors « possible de comprendre

    _ c’est en effet aussi une activitĂ© « intellectuelle«  (« geistig« ) et d’« esprit vif«  ; cf les trĂšs Ă©clairantes remarques de Hans Georg NĂ€geli (en 1826) donnĂ©es aux pages 127-128 : « Le sentiment d’art suprĂȘme ne reprĂ©sente un plaisir exaltant que lĂ  oĂč il s’accompagne de la nostalgie de quelque idĂ©al _ d’Ă©lĂ©vation. Or cette nostalgie n’est satisfaite que par la capacitĂ© de comprendre les sons tels qu’ils sont reliĂ©s les uns aux autres afin de former une Ɠuvre d’art. De cela, mĂȘme le sentiment _ mĂȘme _ le plus vif est incapable ; seulement l’esprit vif. Il doit prĂ©parer ce plaisir pour le sentiment« . Aussi ce type prĂ©cis d’amateur de musique « trouve (-t-il) son Ă©lĂ©ment dans une vie qui s’Ă©lĂšve _ voilĂ  _ et s’efforce d’atteindre de la hauteur. (…) C’est Ă  dessein que (cet amateur) qualifie d’intellectuel (geistig) son goĂ»t pour la musique ; avec prĂ©caution et circonspection, il veut augmenter celles de ses facultĂ©s que l’on nomme communĂ©ment facultĂ©s intellectuelles, la raison pure et la raison pratique, grĂące aux reprĂ©sentations et aux idĂ©es. Son activitĂ© intellectuelle consiste Ă  saisir dans chaque Ɠuvre d’art l’Ă©lĂ©ment isolĂ© dans son rapport au tout ; son effort vise seulement la cohĂ©rence, la structure planifiĂ©e, la multiplicitĂ© dans l’unitĂ©, la richesse des idĂ©es. Son activitĂ© consiste ainsi Ă  comparer sans cesse, Ă  distinguer, Ă  mettre en relation, Ă  relier, subsumer et intĂ©grer _ opĂ©rations cruciales. Dans l’Ɠuvre musicale, cette activitĂ© nous est inculquĂ©e en premier lieu par la composition supĂ©rieure, ce qu’on nomme en notre jargon une Ă©criture dĂ©veloppĂ©e (Ausarbeitung) et une disposition parfaitement calculĂ©e _ du compositeur _ ; mĂȘme ce qui est nouveau dans l’Ɠuvre d’art, tout ce que l’esprit humain ne peut calculer par avance, mais qu’il invente _ en son gĂ©nie mĂȘme ainsi sollicitĂ© _, sera ainsi saisi _ en aval : par cette « écoute musicale » spĂ©cifique nouvelle alors _ par cet amateur intellectuel dans le contexte de l’Ɠuvre d’un calcul artistique« … _

    il devient alors « possible de comprendre

    des Ɠuvres

    qui peuvent (…) se prĂ©senter _ elles-mĂȘmes _ comme une expĂ©rience, une Ă©nigme ou une question _ pour le compositeur en son propre crĂ©er…

    …

    L’Ă©coute (…) devient alors question _ du mĂ©lomane _ sur une question _ du compositeur _

    _ d’oĂč l’importance croissante des textes _ voilĂ  _ qui _ alors _ s’en inquiĂštent,

    de toute une tension nouvelle _ sĂ©rieuse, voire grave _ qui entoure l’Ă©coute« , page 9.
    …

    « Qu’en est-il cependant des pratiques _ d’Ă©coute ; et, en amont, des compositions qui s’en soucient _ rĂ©elles ? Peut-on lĂ  aussi parler de changements, d’une coupure radicale _ univoque et gĂ©nĂ©rale _ autour de 1800 ?

    …

    « Plusieurs auteurs ont rĂ©pondu par l’affirmative«  _ les musicologues Lydia Goehr (en 1992), Peter Kivy (en 1995), James H. Johnson (en 1991), citĂ©s page 9.

    …

    Mais « face à cette approche _ historico-musicologique _ par évolutions, stades successifs et ruptures,

    on peut rappeler qu’une Ă©valuation esthĂ©tique Ă  travers l’Ă©coute concentrĂ©e

    _ qui dĂ©passe (ou qui se combine avec) l’apprĂ©ciation de la fonction (voilĂ  !) qu’une Ɠuvre remplit avec plus ou moins de bonheur, afin de rehausser des moments de sociabilitĂ© ou ponctuer des Ă©vĂ©nements solennels _

    est avérée _ ponctuellement, déjà au moins _ dÚs la Renaissance« , page 10.

    …

    « Ce n’est donc pas parce qu’elle n’est pas explicitement thĂ©matisĂ©e _ en des tĂ©moignages ; et si possible congruents ; cf Carlo Ginzburg : l’important (sur la mĂ©thodologie de l’historiographie) Unus testis (in Le Fil et les traces _ vrai faux fictif, pages 305 Ă  334) _

    que l’Ă©coute musicale _ dans laquelle l’Ɠuvre est l’« objet d’une attention « soutenue et exclusive », comme dit James O. Young » (en son article The « Great Divide » in Music, en 2005) _ n’a guĂšre existĂ© avant la fin du XVIIIe siĂšcle.

    …

    On peut _ donc : et telle est l’hypothĂšse de travail vecteur de ce livre !  _ prĂ©fĂ©rer Ă  l’hypothĂšse de ruptures et divisions radicales _ nettes, irrĂ©versibles, totales _

    l’idĂ©e _ fine, souple et surtout combien plus juste ! _ de la coexistence _ le mot est ainsi soulignĂ© _ depuis toujours d’une pluralitĂ© _ voilĂ  ! _ d’attitudes

    et de visĂ©es _ mot soulignĂ© aussi : il s’agit lĂ  d’« intentionnalitĂ©s«  ! _  d’Ă©coute

    _ celle par exemple qui procĂšde par libre association d’images,

    celle qui veut saisir la structure d’un morceau,

    celle réceptive à la beauté du son

    …

    _ ces trois modalitĂ©s d’Ă©coute Ă©tant rien moins que centrales et capitales (!!!)

    dans l’analyse raffinĂ©e trĂšs lucide que donne en ce livre important pour l’Histoire de l’aisthĂȘsis, Martin Kaltenecker.

    …

    Il reste Ă  expliquer cependant la densitĂ© croissante des rĂ©flexions _ mais il faut noter que l’Ă©criture ainsi que la publication se multiplient aussi considĂ©rablement alors, en ce siĂšcle des LumiĂšres _ sur l’Ă©coute musicale _ en tant que telle _ Ă  partir du XVIIIe siĂšcle.

    …

    Des témoignages comme celui du De Musica _ du Pseudo-Plutarque au « IIe siÚcle de notre Úre« , page 9 _ sont frappants

    mais restent isolĂ©s _ singuliers et trĂšs minoritaires _ et ne forment pas de masse critique _ statistiquement : soit un certain courant d’opinion un tant soit peu partagĂ©e socialement : ce Ă  quoi s’intĂ©ressent les sociologues et les historiens (surtout s’ils n’ont pas assez lu Carlo Ginzburg) _ ; l’Ă©coute musicale n’a pas, pour ainsi dire, acquis _ encore _ de visibilitĂ© _ sociale et historique : elle demeure pour l’heure seulement privĂ©e (voire peut-ĂȘtre singuliĂšre en son isolement) ; pour bien des musicologues aussi, en consĂ©quence…

    …
    DĂšs qu’il est possible en revanche de parler d’un ensemble significatif de remarques
    _ attestées en quelques textes (souvent « à dénicher » ! en quelques bibliothÚques ou archives : ces textes ne courent pas les éditions les mieux diffusées !.) et qui soient, si peu que ce soit, un minimum congruents _, qui affirment par exemple, que telle écoute est la « bonne »,

    cet ensemble peut constituer _ avec une consistance se remarquant dĂšs lors _ ce qu’on nommer un discours,

    au sens oĂč l’entend Michel Foucault :

    (…) «  »le discours » _ que ce dernier distingue de « ce qui«  seulement « se dit«  ici oĂč lĂ  de maniĂšre Ă©parse seulement _,

    parmi tout ce qui se dit,

    c’est l’ensemble des Ă©noncĂ©s qui peuvent entrer Ă  l’intĂ©rieur d’une certaine systĂ©maticitĂ© _ et pas se singulariser, seulement ; et demeurer inaperçu… _ ;

    et entraĂźner _ en un effet de chaĂźne _ avec eux un certain nombre d’effets de pouvoir rĂ©guliers » _ soient se rĂ©pĂ©tant : voilĂ  qui aide davantage le repĂ©rage…

    …

    Au critĂšre quantitatif (la masse critique)

    s’ajoute donc celui d’une certaine cohĂ©rence _ ou congruence _,

    ainsi que des effets concrets : un « ensemble discursif » cohĂ©rent devient alors actif _ productif d’effets trĂšs effectifs et repĂ©rables par leurs rĂ©pĂ©titions… _, page 12.

    …

    Surtout, « un discours peut étayer des pratiques compositionnelles.

    Un compositeur ne crĂ©e _ voici un Ă©lĂ©ment dĂ©cisif de l’Histoire mĂȘme de la musique comme Art ! _ pas seulement

    Ă  partir de techniques d’Ă©criture

    ou une vision poétique

    _ telle celle de Lucien Durosoir sur laquelle je me suis (personnellement) penchĂ© en la premiĂšre de mes interventions au colloque Un compositeur moderne nĂ© romantique : Lucien Durosoir (1878-1955) ; compositeur (singulier !) dont le dĂ©but de la pĂ©riode de composition prend place, en 1919, juste Ă  la lisiĂšre de ce long XIXe siĂšcle (1789-1914, si l’on voulait) oĂč Martin Kaltenecker clĂŽt son enquĂȘte sur « l’Ă©volution de l’Ă©coute musicale«  qui l’intĂ©ressait : les Actes de ce colloque qui s’est tenu au Palazzetto Bru-Zane Ă  Venise (le Centre de Musique Romantique Française) les 19 et 20 fĂ©vrier derniers, paraĂźtront aux Éditions SymĂ©trie ; et j’ai intitulĂ© cette contribution Une PoĂ©tique musicale au tamis de la guerre : le sas de 1919 _ la singularitĂ© Durosoir _,

    mais aussi Ă  partir de discours,

    dont la trace se repĂšre _ Ă  qui sait (et apprend Ă ) la dĂ©crypter, du moins _ dans ses Ɠuvres

    Ă  l’instar d’une citation ou d’une allusion musicale :

    …

    il y a construction rĂ©ciproque _ l’expression est trĂšs justement soulignĂ©e ! _ entre la partition _ mĂȘme _ et la parole critique,

    va-et-vient entre une pratique et ce qui, discursivement, la sertit« , page 13 _ et c’est un tel « sertissage«  que Martin Kaltenecker dĂ©gage en ce travail trĂšs prĂ©cis et fouillĂ©, lumineusement.
    …

    « L’utilisation de la notion _ foucaldienne, donc, ici _ de discours

    nous paraĂźt _ ainsi _ mieux situer _ voilĂ  : en la complexitĂ© diversifiĂ©e elle-mĂȘme des « contextes« …  _

    la question de la continuitĂ© et des ruptures _ s’entremĂȘlant _ d’une histoire de l’Ă©coute _ proprement « musicale« , et pas seulement acoustique ; cf la diffĂ©rence qui s’ensuit aussi, entre esthĂ©sique et esthĂ©tique… ;

    et cela, mieux que les coupures abruptes et ultra-nettes (cf le concept de « Great Divide«  de James O. Young, « ce « partage des eaux » dont parle Peter Kivy« , page 11) des auteurs citĂ©s plus haut… _ :

    …

    ce modĂšle permet de saisir

    qu’Ă  certains moments,

    tel ou tel type d’Ă©coute est _ doucement _ Ă©cartĂ© _ au risque de devenir lentement, Ă  terme, si celui-ci advient jamais,  obsolĂšte… _,

    ou non thématisé _ à la lisiÚre de la plupart des  consciences _,

    et qu’il devient prĂ©dominant _ pour ces mĂȘmes consciences (devenant ainsi, par un phĂ©nomĂšne de seuil, « visible« , voire majoritaire, ce type d’Ă©coute-ci) _ Ă  d’autres

    sans que, dans la pratique, les autres _ pour autant _ s’Ă©vanouissent«  _ et disparaissent du jour au lendemain et Ă  jamais : ils demeurent et « co-existent«  (voire « se combinent«  au nouveau type d’Ă©coute prĂ©dominant) souvent trĂšs longtemps, au contraire : le goĂ»t (et ses critĂšres) ne se montre(nt) jamais univoque(s) (ni totalitaires) dans l’Histoire des Arts et des pratiques y affĂ©rant.

    A comparer à ce que Baldine Saint-Girons, en son si pertinent Le Pouvoir esthétique, nomme le « trilemme«  du Beau, du Sublime et de la Grùce, par exemple ;

    ou au distinguo nietzschĂ©en de l’Apollinien et du Dyonisiaque dans La Naissance de la tragĂ©die…

    …

    « À la fin du XVIIIe siĂšcle par exemple,

    le discours sur la concentration au concert

    peut ĂȘtre « couplé » _ voilĂ  _

    avec le discours _ spiritualiste _ du recueillement religieux,

    ou avec l’idĂ©e d’une gymnastique _ empirique, voire matĂ©rialiste _ des sens,

    et gagner par là une autre visibilité _ sociale ; puis historique _ :

    ce qui signifie qu’une telle concentration a de grandes chances d’avoir toujours _ au moins si peu que ce soit ; cf l’exemple du De Musica au IIe siĂšcle de notre Ăšre ; et Martin Kaltenecker de citer, pages 10 et 11, plusieurs exemples en l’Ăšre baroque _ existĂ©,

    mais qu’elle est Ă  cette Ă©poque-lĂ  instrumentĂ©e _ voilĂ  ! l’utilitarisme (cf Adam Smith) commence aussi Ă  se rĂ©pandre alors ! _ diffĂ©remment

    et qu’elle acquiert, par son amplification discursive, une puissance _ trĂšs effective en ses effets, divers : tant sur l’Ă©coute que sur la composition mĂȘme _ nouvelle« , page 13.

    …

    « Foucault a proposĂ© (in L’ArchĂ©ologie du savoir, en 1965) de nommer « archive »

    cette « loi de ce qui peut ĂȘtre dit _ socio-historiquement _,

    le systĂšme _ l’Ă©poque est au structuralisme _ qui rĂ©git l’apparition _ et l’amplitude de rĂ©ception et rĂ©-utilisation-amplification _ des Ă©noncĂ©s comme Ă©vĂ©nements singuliers _ qui ne le restent pas, mais font « histoire«  ; et « sociĂ©té« …

    …

    Mais l’archive c’est aussi ce qui fait que ces choses dites _ d’abord plus ou moins singuliĂšrement _

    ne s’amassent pas indĂ©finiment dans une multitude amorphe (…)

    mais qu’elles se regroupent en figures distinctes,

    se composent _ voilĂ  _ les unes avec les autres

    selon des rapports multiples _ Ă  repĂ©rer, dĂ©tailler-analyser : ce Ă  quoi s’emploie excellemment ce livre ! rĂ©tif en cela Ă  l’exercice du rĂ©sumĂ© (ainsi qu’au trop aisĂ©ment rĂ©sumable)… _,

    se maintiennent

    ou s’estompent _ lentement ; rarement brusquement du jour au lendemain : le rĂ©el est plus subtil en sa complexitĂ© rĂ©sistante _

    selon des régularités spécifiques«  _ fin de la citation de Michel Foucault, page 14.

    …

    Et Martin Kaltenecker d’en dĂ©duire, toujours page 14 de sa remarquable Introduction,

    et avec une modestie d’auteur qui l’honore :

    « Nous tenterons (…) au moins de dessiner quelques unes _ en effet _ de ces « figures distinctes »,

    elles-mĂȘme formĂ©es d’Ă©noncĂ©s dont on peut suivre _ magnifiquement ! c’est un des objets de ce travail trĂšs fin _ le cheminement et les mĂ©tamorphoses _ subtiles, en effet ; et parfois mĂȘme surprenantes.
    …
    Dans la période qui nous occupe,

    chaque ensemble discursif s’appuie _ voilĂ  _ Ă  son tour _ chaque fois particulier _ sur des notions qui reviennent _ au moins dans le vocabulaire, qui n’est pas infini : ce sont ses usages qui sont « modulĂ©s » ! en fonction des variations (comportant toujours une part d’alĂ©atoire : selon le jeu de quelques crĂ©ations du gĂ©nie humain) des contextes _ trĂšs souvent :

    l’effet, l’affect, le sublime, l’image Ă©voquĂ©e par la musique, l’organisme, la structure… _ sans ĂȘtre pour autant des invariants massifs et grossiers ; il faut ainsi aussi relever leurs propres mĂ©tamorphoses, en fonction des combinaisons et des contextes mouvants : avec sagacitĂ©…

    …

    Au cours du temps, ces termes _ en effet _ changent de sens

    ou d’Ă©clairage

    _ Ă  la façon dont l’excellent MichaĂ«l Foessel a trĂšs brillamment analysĂ© dans son formidable essai de philosophie politique État de vigilance _ critique de la banalitĂ© sĂ©curitaire, les mĂ©tamorphoses parfois surprenantes au premier regard, de termes (cachant des concepts cependant in fine bien distincts) tels que « État« , « sĂ©curité« , « peur«  ou « souveraineté« , depuis, par exemple, Hobbes jusqu’aux rĂ©gimes (ultra-)libĂ©raux-autoritaires de maintenant ; ainsi que celles des avatars, aussi, du terme « dĂ©mocratie«  ; cf lĂ -dessus mon article du 18 janvier dernier : « Faire monde » face Ă  l’angoisse du tout sĂ©curitaire : la nĂ©cessaire anthropologie politique de MichaĂ«l Foessel _ :

    l’effet musical sublime d’une musique

    peut ĂȘtre analysĂ© dans une perspective thĂ©ologique

    ou bien référé aux émotions physiques suscitées par un opéra de Rossini ;

    la « conversation » Ă©clairĂ©e _ et avec quelques « surprises », ou « scherzi »…  _ entre Haydn et l’auditeur de ses symphonies, comme apprĂ©ciation partagĂ©e d’un jeu avec des codes formels,

    se transformera

    en une thĂ©orie de l’Ă©coute « prĂ©-analytique«  chez certains zĂ©lateurs de Beethoven.

    …

    Ces notions rĂ©currentes peuvent enfin _ et surtout _ se combiner et se mĂȘler :

    Berlioz construit un univers oĂč l’image et l’impact du timbre font alliance,

    Wagner présente la puissance physiologique du son comme un effet sublime » ;

    etc.

    …

    « Pour bien saisir ces termes _ en leurs emplois et efficace quant Ă  l’Ă©coute musicale des Ɠuvres en leur historicitĂ© _,

    il nous a semblĂ© qu’il fallait Ă  chaque fois _ en chaque situation particuliĂšre, sinon singuliĂšre _ tenir compte du contexte _ voilĂ  ! _ des Ă©noncĂ©s

    _ lĂ -dessus, cf mon article du 15 juillet dernier Ă  propos du plus que trĂšs remarquable, indispensable !, ouvrage dirigĂ© par Christian Accaoui ÉlĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale _ Notions, formes et styles en musique : Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « ElĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale : notions, formes et styles en musique » aux Ă©ditions Actes-Sud / CitĂ© de la musique, sous la direction de Christian Accaoui

    avec son art splendide des contextualisations… _,

    afin de mesurer _ Ă  l’optimum (qualitatif !) de justesse ! _ le poids et la place _ et le sens mĂȘme _ qu’ils prennent chez les auteurs _ des textes (sur l’Ă©coute musicale) Ă  analyser _,

    qu’ils soient thĂ©oriciens (de la musique), critiques musicaux, philosophes, romanciers, ou compositeurs. (…)

    …

    On ne traitera _ forcĂ©ment : le temps de la recherche (ainsi que celui d’une vie) n’est pour personne illimitĂ©… _ (…) que d’une partie infime _ certes : ceux que le chercheur estime en son Ăąme et conscience (et dans le laps de temps Ă  lui-mĂȘme imparti !) pertinents et suffisants (sans suffisance !) Ă  son analyse (lui-mĂȘme, ou d’autres auront, Ă  sa suite, loisir de la complĂ©ter, ou corriger…) _ des textes oĂč pourrait se dessiner un discours _ juste ! _ sur l’Ă©coute :

    l’auteur fait _ cependant _ le pari _ en donnant Ă  paraĂźtre son travail en cet Ă©tat-ci _,

    sans lequel aucun projet de synthÚse _ tel que celui de ce livre _ ne se conçoit _ en effet ! _,

    que ceux des textes qu’il ignore _ tout savoir demeurant partiel _ ou qu’il a dĂ» Ă©carter _ en particulier les revues musicales, les correspondances et journaux intimes (car tout lire n’est pas possible quand le gisement de documentation Ă©ventuelle abonde…) _

    pourront tout de mĂȘme s’insĂ©rer _ sans contradiction, mais comme complĂ©ment _ dans les classements, les regroupements, le dessin mĂȘme du parcours historique proposĂ©, sans le dĂ©truire« , pages 14-15 :

    …

    un grand parcours de l’histoire de l’Ă©coute musicale du long XIXe siĂšcle, dĂšs la fin du Baroque jusqu’au dĂ©but de la modernitĂ© plus expĂ©rimentale d’aprĂšs la Grande Guerre, en somme,

    se dessine fort clairement ainsi

    dans les 456 pages de ce si riche, mais aussi trÚs éclairant, grand livre

    qu’est L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles…

    …

    L’apport principal de ce travail de sertissage minutieux et lumineux de Martin Kaltenecker ici

    concerne donc le choix

    (et la traduction : de l’allemand _ Martin Kaltenecker a prĂ©cĂ©demment traduit L’IdĂ©e de la musique absolue _ une esthĂ©tique de la musique allemande, de Carl Dahlhaus : une entrĂ©e fort prĂ©cieuse dans le domaine Ă  explorer ici ! _)

    de ces textes de « thĂ©oriciens, critiques musicaux, philosophes, romanciers _ ceux-ci aussi : leur intuition pouvant tĂ©moigner excellemment du retentissement en profondeur des micro-modulations (Ă  la limite du perceptible ; et du perçu de la plupart) du ressenti esthĂ©tique : tout particuliĂšrement en la pĂ©riode du XIXe siĂšcle analysĂ©e ici : jusqu’Ă  Proust, au dernier chapitre _ ou compositeurs« 

    qui permettent de dĂ©gager ces mĂ©tamorphoses de « l’Ă©coute musicale » au cours de la pĂ©riode choisie, c’est-Ă -dire « aux XVIIIe et XIXe siĂšcles« …

    …

    Je dois noter ici l’apport fondamental

    de l’articulation mise en Ɠuvre par Martin Kaltenecker

    entre les textes de Johann Georg Sulzer (1720-1779), Johann Nikolaus Forkel (1749-1818), Karl Friedrich Zelter (1758-1832), Hans Georg NĂ€geli (1773-1836), Christian Friedrich Michaelis (1780-1834), Adolf Bernhard Marx (1795-1866), Wilhelm Heinrich von Riehl (1823-1897), Eduard Hanslick (1825-1904), Hermann Kretzschmar (1848-1924), Hugo Riemann (1849-1919), Heinrich Schenker (1868-1935) ou Heinrich Besseler (1900-1969)

    et l’activitĂ© mĂȘme de composition

    de compositeurs tels que Beethoven, Berlioz ou Wagner

    _ « sans doute le premier compositeur qui ait produit un discours sur l’Ă©coute, et qui, de surcroĂźt, l’ait traduit dans l’Ă©laboration d’un lieu spĂ©cifique » (Ă  Bayreuth), page 307 _ , principalement,

    en leur souci _ pour Berlioz et Wagner _ (ou dĂ©sespoir _ pour Beethoven _) de l’Ă©coute la plus adĂ©quate de leur Ɠuvre

    par le public…

    …

    Pour aller vite,

    voici comment Martin Kaltenecker lui-mĂȘme « tente de rĂ©sumer« , au dĂ©but de son chapitre 5 (« Écoutes romantiques« ), aux pages 223 et suivantes,

    en quatre rubriques,

    « l’Ă©volution des diffĂ©rents discours sur l’Ă©coute

    dans la période qui va de Beethoven à Wagner« 

    _ le chapitre 6 sera consacrĂ© Ă  « Wagner«  ; le chapitre 7, aux « ThĂ©ories de l’Ă©coute Ă  la fin du XIXe siĂšcle«  ;  et le chapitre final (le huitiĂšme), Ă  ce que Martin Kaltenecker caractĂ©rise comme un passage « Vers l’Ă©coute artiste«  : je les aborderai ensuite… _ :

    …

    « 1. L’Ă©coute rĂ©flexive Ă©tait associĂ©e au XVIIIe siĂšcle Ă  l’idĂ©e d’une participation de l’entendement qui clarifiait les affects confus,

    puis Ă  celle d’une conversation avec l’auditeur idĂ©al.

    Elle Ă©volue au cours du siĂšcle suivant vers la notion d’Ă©coute structurelle

    visant une organicité ;

    c’est aussi d’une certaine façon une « écoute allemande », qui tend vers une perception prĂ©analytique, et qui dĂ©considĂšre l’affect ;

    elle se dĂ©ploie dans l’espace de la concentration et de l’Ă©coute rĂ©pĂ©tĂ©e

    et relĂšve d’un travail ;

    son genre est emblématiquement le quatuor à cordes

    _ et elle fera l’objet d’analyses en terme de « musique absolue«  (ou, plus improprement traduite, « pure« ) : cf le livre majeur Ă  cet Ă©gard d’Eduard Hanslick, en 1864, Von Musikalisch Schönen (Du Beau dans la musique, aux Éditions Christian Bourgois, en 1986) ; et l’analyse panoramique et pointue, tout Ă  la fois, de Carl Dahlhaus, en 1978, Die Ideen der absoluten Musik (L’IdĂ©e de la musique absolue _ une esthĂ©tique de la musique allemande, aux Éditions Contrechamps, en 1997).

    …

    2. L’imagination avait Ă©tĂ© dĂ©finie de façon double au XVIIIe siĂšcle, comme une activitĂ© Ă  la fois synthĂ©tique et centrifuge,

    comme un dĂ©codage inventif, rĂ©alisĂ© cependant au moyen d’images adĂ©quates.

    Elle évolue au siÚcle suivant vers une herméneutique musicale,

    elle-mĂȘme parallĂšle Ă  l’usage d’appliquer des textes aux Ɠuvres instrumentales,

    tels les poÚmes que Pauline Viardot inventera pour transformer certaines Mazurkas de Chopin en mélodies.

    La cohĂ©rence d’une Ɠuvre apparaĂźt Ă  l’Ă©coute par projection

    ou par détection

    d’une narration imaginaire,

    soit par association libre pendant l’exĂ©cution,

    soit sous une forme plus systématique et fixée par écrit, comme on la trouvera dans les Guides de concert de Hermann Kretzschmar à la fin du siÚcle.

    Il s’agit donc la plupart du temps de la transformation possible de toute musique, grĂące Ă  la projection sur elle d’un « moi » ou d’un « nous », et d’une histoire ;

    toute symphonie est transformée en poÚme symphonique.

    


    3. La musique ineffable, liĂ©e Ă  l’Andacht comme attente passive de messages venant d’un au-delĂ  diffus,

    entre en harmonie avec la valorisation au XIXe siĂšcle de l’élĂ©ment religieux de l’art.

    (
) DÚs que la musique est considérée comme ayant trait au mystÚre,

    un lien s’établit entre Ă©coute mystĂ©rieuse et Ă©coute esthĂ©sique.

    (
) L’écoute mystĂ©rieuse et l’écoute esthĂ©sique sont reliĂ©es par une attitude qui consiste Ă  « ĂȘtre Ă  l’affĂ»t » _ ce lauschen que Nietzsche fait remonter Ă  l’instinct du chasseur, et qui serait selon lui Ă  l’origine mĂȘme de la musique _ ;

    elles visent toutes deux, davantage que la comprĂ©hension d’une forme, une Ă©piphanie du Son _ via la thĂ©matique et le motif du son qui arrive de loin : aus der Ferne


    


    4. Dans l’écoute sublime, l’auditeur est comme envahi : une passivitĂ© s’y joint Ă  une dimension quasi corporelle et Ă  un dĂ©bordement de l’entendement qui n’arrive plus Ă  synthĂ©tiser des effets de pure quantitĂ© ;

    le sublime nous coupe le souffle.
    Cette Ă©coute est d’abord liĂ©e Ă  l’Ɠuvre symphonique de Beethoven, qui est parfois incomprĂ©hensible, voire laide pour certains, mais dont l’impact est incontestable.
     »

    


    Martin Kaltenecker ajoute Ă  cette prĂ©sentation synthĂ©tique des (quatre premiĂšres) diverses formes d’ »écoutes musicales« ,

    cette importante remarque-ci, page 225 :

    


    « La plupart des discours portant sur l’écoute apparaissent encore Ă  cette Ă©poque _ avant Riemann, dont la thĂšse de doctorat, en 1873, s’intitule Sur l’écoute musicale ; de mĂȘme qu’en 1888, il prononce une confĂ©rence intitulĂ©e Comment Ă©coutons-nos la musique ? (cf pages 354 Ă  363) _ sous une forme fragmentĂ©e,

    et non comme une théorie complÚte ;

    


    et ils se rapportent principalement aux trois types d’auditeurs dont parle Henri Blanchard

    _ en un article, « D’un nouveau genre et d’un nouveau plaisir de l’audition musicale », paru dans la Revue et Gazette musicale, le 22 octobre 1843, dont nous sont donnĂ©s quatre trĂšs parlants extraits, aux pages 221-222 :

    Blanchard distingue en effet les « dilettanti qui ne frĂ©quentent guĂšre que l’opĂ©ra et sont rĂ©fractaires Ă  toute innovation ou expĂ©rimentation musicale risquant de troubler le plaisir pris Ă  l’expression de la parole chantĂ©e.

    Face Ă  eux, les auditeurs pour qui l’écoute musicale relĂšve d’un effort«  (« un vĂ©ritable travail« , dit Blanchard, page 222 ; car « saisir au passage les hardiesses harmoniques, les riches dĂ©tails de l’instrumentation, les finesses mĂ©lodiques rĂ©pandues çà et lĂ  dans l’orchestre, les beautĂ©s de ce style compliquĂ© d’imitations qui constituent les Ɠuvres des maĂźtres que nous venons de citer, n’est pas chose facile« ).

    Et « entre ces deux groupes, le gros des auditeurs utilise la musique comme support Ă  une projection d’images«  ;

    Blanchard disant Ă  propos de ces derniers : « Tout cela se confond dans un ensemble vaporeux pour les auditeurs ordinaires qui forment le plus grand nombre de l’auditoire musical ; et c’est des gens composant ce plus grand nombre que nous viennent les dĂ©finitions vagues, la mĂ©taphysique sur la science des sons, les comparaisons avec les autres arts, source de cette esthĂ©tique bourgeoise« , citĂ© toujours page 222 ;

    et Blanchard de conclure ce panorama des « auditeurs de musique » : « Il est certain que le bonheur le mieux choisi, le plus complet de l’audition musicale pour un excellent musicien, c’est celui qu’il Ă©prouve, comme exĂ©cutant ou comme auteur, Ă  savourer un beau quatuor de Haydn, de Mozart ou de Beethoven (
). Il est vrai que c’est chose trĂšs rare Ă  Paris, oĂč ce genre de musique est presque tout-Ă -fait abandonnĂ© par les artistes et les amateurs«    _

    


    et ils _ ces « discours sur l’écoute » _ se rapportent principalement aux trois types d’auditeurs dont parle Henri Blanchard :

    l’auditeur sĂ©rieux de la symphonie,

    celui qui laisse libre cours Ă  son imagination,

    l’amateur d’opĂ©ra« , page 225.

    


    Et Martin Kaltenecker de trÚs utilement préciser encore, juste en suivant :

    « Souvent, deux formes d’écoute sont couplĂ©es :

    l’imagination et une Ă©coute formelle ne s’excluent guĂšre pour Schumann ;

    Berlioz mĂȘle l’imaginaire Ă  l’esthĂ©sique ;

    et Wagner vise autant l’ineffable que le sublime. »

    


    En revanche, d’autres expriment « des oppositions plus ou moins tranchĂ©es entre telle ou telle attitude.

    …

    Ainsi George Sand s’exprime avec condescendance Ă  propos de Meyerbeer, qui ne propose selon elle que des « images »,

    alors que Beethoven susciterait des émotions et des pensées ayant trait aux sentiments intimes du moi

    _ c’est donc le monde superficiel de l’opĂ©ra qui contraste _ pour elle _ avec l’écoute intense que permet la symphonie.

    


    Chez Hanslik, (
) c’est tout Ă  la fois la divagation imaginaire et la rĂ©ception voluptueuse de l’opĂ©ra

    qui seront dĂ©clarĂ©es infĂ©rieures Ă  l’écoute structurelle du « jeu des formes en mouvement ».

    

    TrÚs souvent, une seule attitude est _ sectairement _ considérée comme appropriée,

    et le mélange de plusieurs,

    leur tressage _ terme particuliĂšrement appropriĂ© ! _ au sein de l’écoute d’une mĂȘme Ɠuvre

    n’est guĂšre thĂ©orisĂ© _ mĂȘme s’il peut ĂȘtre constatĂ© : on feint de s’étonner qu’un seul et mĂȘme auditeur apprĂ©cie, par exemple, les opĂ©ras de Mozart et la partition « bruyante et confuse » des Bardes de Lesueur, ou qu’une foule « mĂ©langĂ©e et Ă©cervelĂ©e » puisse s’enchanter aussi bien de Beethoven que de Rossini« , pages 225-226


    


    Puis, voici que triomphe bientĂŽt en Allemagne un cinquiĂšme type d’ »écoute musicale » :

    « un effet d’extase »  (page 304) sur « l’auditeur soumis »  (page 305) Ă  rien moins qu‘ »une discipline esthĂ©tique«  (page 318),

    tel que prĂŽnĂ© _ cet effet _ et mis en place _ Ă  Bayreuth _ par Wagner _ longuement dĂ©taillĂ© au chapitre 6 (« Wagner« , aux  pages 293 Ă  341) _ : « Wagner est sans doute le premier compositeur qui ait produit un discours sur l’écoute, et qui, de surcroĂźt, l’ait traduit dans un lieu spĂ©cifique » ad hoc, page 307 ;

    « l’écoute wagnĂ©riste » peut « ĂȘtre caractĂ©risĂ©e par deux aspects : un entraĂźnement qui s’appuie sur la reconnaissance des leitmotivs, Ă  travers une Ă©coute dirigĂ©e, exercĂ©e au sein des cercles wagnĂ©riens, mais cela en vue de la pleine rĂ©vĂ©lation de l’Ɠuvre Ă  Bayreuth mĂȘme, lieu de l’extase et de l’hypersensibilité », page 318 ;

    et « ce n’est qu’aprĂšs 1900 qu’une nouvelle Ă©coute de Wagner s’installera, qui ne s’efforcera plus, en se « crispant », de reconnaĂźtre les motifs dans l’orchestre, comme le remarque Richard Sternfeld en 1901« , page 319.

    


    Un peu plus tard dans le XIXe siĂšcle se dĂ©velopperont enfin de vĂ©ritables « thĂ©ories de l’écoute musicale« 

    _ celles de Riemann, de Schenker, de Kretzschmar, de Gurney _

    que Martin Kaltenecker dĂ©taille prĂ©cisĂ©ment en son chapitre 7 : « ThĂ©ories musicales Ă  la fin du XIXe siĂšcle« , pages 343 Ă  376 _ juste avant un tout dernier chapitre, « Vers l’écoute artiste« , pages 377 Ă  425.

    


    Ainsi, identifie-t-il successivement :

    _ pour commencer, une « écoute cernĂ©e par l’histoire » (pages 343 Ă  354) :

    « l’élargissement progressif de l’horizon historique

    _ dans la connaissance progressive des Ɠuvres du passĂ© : musicalement ressuscitĂ©es, peu Ă  peu ;

    « et c’est peut-ĂȘtre Brahms qui incarne pour la premiĂšre fois cette figure du compositeur responsabilisĂ© par la culture.

    Ami de Friedrich Chrysander, qui dirigea la premiĂšre Ă©dition monumentales des Ɠuvres de Haendel, d’érudits comme Eusebius Mandyczewski, mais aussi collectionneur de manuscrits, abonnĂ© aux volumes que publie la Bachgesellschaft Ă  partir de 1850, sous la direction de Philipp Spitta, grand brahmsien quant Ă  lui, et des Ɠuvres anciennes comprises dans les DenkmĂ€ler der Tonkunst,

    Brahms lit et et Ă©tudie des Ɠuvres de Marenzio, Eccard, Muffat, Buxtehude, Froberger, des fils de Bach, il Ă©ditera lui-mĂȘme des piĂšces de Couperin et de Haendel, rĂ©flĂ©chissant Ă©galement sur la maniĂšre de rĂ©aliser la basse continue dans les cantates de Bach.

    Le compositeur est dorĂ©navant submergĂ© par l’histoire musicale, Ă  laquelle il ne peut plus tourner le dos ; il y a du musicologue en lui,

    tout comme l’auditeur dispose d’un nombre croissant de rĂ©fĂ©rences historiques, et donc de comparaisons possibles, qui forment une nouvelle condition de l’écoute musicale« , pages 348-349 _

    


    l’élargissement progressif de l’horizon historique

    _ Martin Kaltenecker prend appui ici sur les Études culturelles de trois siĂšcles, de Wilhelm Heinrich von Riehl (en 1859), qui « s’inscrit ainsi dans le tournant rĂ©aliste (lui-mĂȘme « typique de l’anti-romantisme et de l’anti-subjectivisme qui caractĂ©rise les annĂ©es 1850« , remarque Martin Kaltenecker, page 345) qui gagne l’art et le mouvement intellectuel qui installe l’étude de l’histoire comme rĂ©fĂ©rence absolue, marquant le triomphe de l’historisme : toutes les Ă©poques et civilisations forment un objet d’étude Ă©gal en droit » ; « Riehl se dit confrontĂ© (
) Ă  un » chaos d’oreilles diverses« , ce qui signifie en mĂȘme temps l’égalitĂ© en droit d’expressions artistiques que l’on ne comprend plus, mais que l’on Ă©tudie attentivement. Riehl se tient dans la contradiction entre l’écoute impossible de la musique du passĂ© et l’injonction de l’étudier de prĂšs«  ; Riehl Ă©crivant : « la culture historique n’est pas seulement la simple connaissance de faits et de dates, mais la capacitĂ©, acquise par l’étude inlassable des sources, c’est-Ă -dire des Ɠuvres d’art de toutes les Ă©poques, de rendre justice Ă  tous les styles et Ă  toutes les maniĂšres de voir, afin de pouvoir en tirer un plaisir complet. C’est dans ce sens qu’il faut pratiquer l’histoire de la musique dans les conservatoires supĂ©rieurs, en tant qu’enseignement rĂ©gulier« , pages 345 Ă  347 _

    


    l’élargissement progressif de l’horizon historique

    inflĂ©chira de plus en plus l’écoute des mĂ©lomanes vers une classification des musiques :

    chaque nouvelle Ɠuvre _ qu’elle soit tirĂ©e du rĂ©pertoire, mais encore inconnue de l’auditeur, ou crĂ©ation nouvelle _

    est alors cataloguée, comparée à des repÚres de plus en plus nombreux, insérée dans une évolution générale ;

    mouvement qui culminera avec l’avĂšnement du gramophone, dans la possibilitĂ© de se constituer un « musĂ©e imaginaire » sonore« , page 349.

    


    Ensuite, Martin Kaltenecker détaille

    _ une »écoute de la tonalité » (pages 354 à 366)

    Ă  travers les thĂšses-analyses de Hugo Riemann (1849-1919) et de Heinrich Schenker (1868-1935).

    …

    Dans sa thĂšse de 1873 Sur l’écoute musicale, « la thĂšse dĂ©veloppĂ©e par Hugo Riemann consiste Ă  comparer ce que l’on entend en le raccordant toujours Ă  un point fixe, qui est la tonique » (page 355) ;

    mais « dans une confĂ©rence prononcĂ©e en 1888 sous le titre Comment Ă©coutons-nous la musique ?, Riemann proposera une thĂšse beaucoup plus ample, qui dĂ©finit l’Ɠuvre musicale par trois Ă©lĂ©ments (qui peuvent fonder chacun un genre de musique), reliĂ©es Ă  chaque fois Ă  un besoin ou Ă  une pulsion (Trieb).

    Il y a tout d’abord en musique des facteurs Ă©lĂ©mentaires _ hauteurs, dynamiques, agogiques _, des Ă©nergies dont s’empare le dĂ©sir de communiquer et de s’exprimer (c’est le Mitteilungstrieb).

    Il  y a ensuite tout ce qui permettra de constituer une forme, provenant de la pulsion de jeu (Riemann reprend ici le terme de Spieltrieb de Schiller), liĂ© Ă  l’harmonie et au mĂštre, au dĂ©coupage des sons en unitĂ©s rythmiques.

    Enfin, ce sont les Ă©lĂ©ments susceptibles de produire des associations, tout ce qui relĂšve de la caractĂ©risation, du pittoresque et qui vient du dĂ©sir d’imiter (Nachahmungstrieb).

    Par ailleurs, Riemann distingue deux principales modalitĂ©s d’écoute, qu’il rĂ©fĂšre Ă  Schopenhauer : « (l’une) vit la musique comme la manifestation de sa propre volontĂ© (subjectivation totale), alors que l’autre l’objective au moins en partie, pour produire une reprĂ©sentation« .

    Une musique oĂč l’élĂ©ment formel prĂ©domine ne sera donc qu’imparfaitement « subjectivĂ©e », alors que l’auditeur s’identifiera par exemple avec le contenu d’une musique Ă  programme, qui nous Ă©meut « par sympathie ».

    (
) Riemann prĂ©cise ce qu’il entend par objectivation : elle ne se compare pas Ă  un « jeu de formes sonores » Ă  la Hanslick, mais sera situĂ©e tout au contraire du cĂŽtĂ© de la musique Ă  programme et d’une imitation extĂ©rieure : « DĂšs que la musique veut objectiver, elle se dĂ©tache de ce qui est sa sphĂšre et son rayon d’action propre ». L’objectivation est donc une participation Ă©motionnelle et un « vivre avec » (Mitterleben) les mouvements sonores :

    (
) « L’activitĂ© de l’oreille _ Ă©crit Riemann page 16 de cet essai _ ne se dĂ©ploie pleinement qu’à travers l’activitĂ© d’enchaĂźnement d’une succession d’impressions sonores, (
) dans le suivi du dĂ©roulement temporel de ce qui rĂ©sonne. Or, ce n’est pas de l’examen des causes ce qui rĂ©sonne et de ses transformations que provient  le plaisir esthĂ©tique de l’écoute musicale, mais de la poursuite gratifiante (lustvoll) des Ă©tats qu’il provoque, de l’abandon entier vers les affects sans objet qu’il suscite. Il semble mĂȘme que (
) le souvenir de ce que l’on a vĂ©cu soi-mĂȘme, la sensation de notre propre corporĂ©itĂ© joue un rĂŽle central Ă©galement  dans l’impression sonore.« 

    Cette description aux accents dĂ©jĂ  phĂ©nomĂ©nologiques met alors en avant tout ce qui correspond en musique Ă  des attitudes et Ă  des gestes. » (
)

    « On doit constater, quand nous suivons ces Ă©tats _ Ă©crit Riemann, citĂ© ici page 359 _, un affinement et une spĂ©cification presque merveilleux de la sensation, telle que nous ne pourrions guĂšre l’obtenir, ne fĂ»t-ce qu’approximativement, par une simple rĂ©flexion au sujet de nos Ă©motions. »

    « L’ »objectivation » des Ă©lĂ©ments musicaux peut rĂ©ussir ou Ă©chouer. Ainsi le timbre du hautbois, de la clarinette et de l’alto, rappelant les voix de femmes, attireront l’oreille des hommes, alors que le violoncelle, masculin, sollicitera l’empathie fĂ©minine ; en revanche des sonoritĂ©s trop puissantes peuvent bloquer l’identification :

    « La puissance extraordinaire du fortissimo de tout l’orchestre (
) produit sans nul doute aussi un effet Ă©lĂ©mentaire sur notre sensibilitĂ©, mais ne peut guĂšre ĂȘtre subjectivĂ© comme expression de notre vie psychique ; il se dresse devant nous comme une puissance situĂ©e hors de nous-mĂȘmes, qui nous est  supĂ©rieure, qui nous Ă©crase et nous anĂ©antit avec un effet sublime, mais que nous admirons cependant avec ravissement, alors que le sentiment d’ĂȘtre minuscule nous fait frissonner face Ă  sa grandeur »  _ Ă©crit Riemann, citĂ© ici encore page 359.

    


    (
) Le second domaine est celui du jeu formel, reprĂ©sentant un besoin fondamental chez l’homme qui aime Ă  diviser et qui prend plaisir Ă  « une suite bien ordonnĂ©e et agrĂ©able ». C’est lui qui exige le plus grand effort :

    « Songeons Ă  l’un des adagios de Beethoven si magnifiquement dĂ©veloppĂ©s (ausgesponnen) : il y a lĂ  une telle variĂ©tĂ© formelle, une telle multiplicitĂ© de sentiments diffĂ©renciĂ©s, une telle abondance de nuances, que l’on peut en effet comparer la participation active et comprĂ©hensive Ă  un tel mouvement, Ă  l’écoute et la vision d’une tragĂ©die, qui mĂšne Ă©galement notre Ăąme au travers d’une succession d’émotions logiquement enchaĂźnĂ©es qui nous Ă©lĂšvent et nous purifient. Une grande part du charme qu’opĂšre une telle Ɠuvre d’art sur l’auditeur tient Ă  la beautĂ© de sa forme, si bien que les sentiments forts, profonds et sains nous atteignent par sympathie ; cette belle forme n’opĂšre pas sur tous les hommes avec la mĂȘme dĂ©termination, car elle exige la comprĂ©hension, une concentration assidue et une attention pleine et entiĂšre _ Ă©crit Riemann page 40 et les suivantes. La « capacitĂ© de formation infinie de l’oreille », selon la formule de Wagner, consiste dans la facultĂ©, augmentĂ©e par l’exercice, de saisir le rapport entre les sons (
). Les personnes qui ne s’occupent pas ou trĂšs peu de musique, prennent plaisir aux tournures harmoniques et mĂ©lodiques les plus simples, Ă  une division thĂ©matique la plus simple et la plus claire possible, Ă  une rythmique simple et facile Ă  saisir ; et les Ɠuvres d’un Bach, d’un Schumann, Wagner, Brahms sont pour eux, selon leur expression, trop savantes, c’est-Ă -dire trop compliquĂ©es. Ce n’est lĂ  qu’une maniĂšre de parler, et avec les meilleures raisons du monde, on n’inculquera pas Ă  ces profanes, comme ils se nomment eux-mĂȘmes, l’amour des compositeurs citĂ©s. Je souligne encore une fois qu’il faut de l’exercice et de la bonne volontĂ© pour comprendre une grande Ɠuvre musicale complexe. Si l’ensemble ne doit pas se dĂ©composer en une sĂ©rie d’impressions isolĂ©es reliĂ©es de maniĂšre lĂąche, dont chacune n’est que de faible intensitĂ©, si l’une doit au contraire soutenir, Ă©lever, dĂ©multiplier l’autre, que ce soit par analogie ou par contraste, il faut Ă  la fois saisir le dĂ©tail isolĂ© et suivre la cohĂ©rence formelle en toute conscience ; il faut donc une trĂšs bonne mĂ©moire et mobiliser une activitĂ© intellectuelle synthĂ©tique. En d’autres termes, lĂ  oĂč commencent les formes artistiques supĂ©rieures, lĂ  s’arrĂȘte aussi la possibilitĂ© de se dĂ©brouiller (durchkommen) avec une simple passivitĂ©, avec un abandon aussi docile soit-il aux impressions, et il devient nĂ©cessaire de collaborer _ voilĂ  ! _ Ă  l’Ɠuvre. (
) L’exercice est indispensable, et une prĂ©paration par l’écoute d’une musique plus simple.« 

    


    (
) « Tout ce domaine est donc placĂ© sous le signe d’un dĂ©passement de l’identification et de l’empathie psychologique immĂ©diate, source d’un nouveau « plaisir esthĂ©tique ».« 

    


    « Riemann ne dĂ©valorise pourtant pas le troisiĂšme aspect, celui de la pulsion mimĂ©tique : imiter reprĂ©sente une constante anthropologique qui veut que l’auditeur « ajoute quelque chose » Ă  la musique, qu’il tire de son « imagination (Phantasie) une activitĂ© productrice ». La capacitĂ© mimĂ©tique de la musique opĂšre par analogies ou Ă©vocations, donc par un dĂ©tour rĂ©flexif (celui de la subjectivitĂ© du crĂ©ateur et celle de l’auditeur). L’Ɠuvre qui veut activer, objectiver tel Ă©lĂ©ment extramusical, va jouer avec les « élĂ©ments associatifs » des instruments (le trombone majestueux, le chalumeau pastoral), du registre (les aigus Ă©voquent la lumiĂšre) ou du timbre (harmoniques des violons au dĂ©but de Lohengrin).

    Il est remarquable _ commente alors Martin Kaltenecker page 362 _ que Riemann rĂ©siste autant que possible dans ce texte de 1888 Ă  une hiĂ©rarchisation des trois domaines musicaux qu’il dĂ©limite et des musiques orientĂ©es sur _ rien que  _ l’un d’eux : le monde de l’affect n’est pas associĂ© Ă  la sphĂšre de l’opĂ©ra, l’approche formelle n’est pas Ă©rigĂ©e en modĂšle absolu, et l’imitation n’est pas dĂ©prĂ©ciĂ©e ; de mĂȘme, conclut Riemann, il n’y a aucune raison de prĂ©fĂ©rer les Ɠuvres classiques Ă  celles du Romantisme, de Liszt ou de Wagner : le thĂ©oricien doit se tenir au-dessus des querelles esthĂ©tiques et des camps.

    Cette position est rendue possible en particulier grĂące Ă  l’aggiornamento physiologique de l’ancienne notion d’empathie, qui remonte au moins Ă  Horace : l’intensitĂ© Ă©motionnelle que le crĂ©ateur infuse Ă  son Ɠuvre parce qu’il est lui-mĂȘme Ă©mu, garantira l’intensitĂ© de l’identification du rĂ©cepteur avec le compositeur ; l’auditeur peut ainsi participer au monde du gĂ©nie _ voilĂ  : encore faut-il qu’il y consente et le dĂ©sire _, approfondir et enrichir sa propre vie Ă©motionnelle _ en s’y passionnant mĂȘme : c’est le cadeau de la grĂące de l’Art !..

    Pour que cette interaction _ voilĂ  ! _ soit fructueuse, il faut mobiliser cependant une Ă©coute concentrĂ©e au sein de chacun des domaines dĂ©limitĂ©s : empathie avec les Ă©lĂ©ments premiers, attention mĂ©ticuleuse Ă  la structure, mais aussi un contrĂŽle mimĂ©tique qui n’est pas de l’ordre de l’association libre, mais d’un effort : il faut une « saisie si possible prĂ©cise _ voilĂ  _ des images qui dĂ©filent », afin de

    « comprendre _ ici, c’est Ă  nouveau Riemann qui Ă©crit, page 90 de son essai _ le dĂ©tail les intentions du compositeur, en laissant travailler son imagination selon la direction qu’il nous a _ lui _  indiquĂ©e _ ainsi doit fonctionner l’interaction : avec souplesse (subjective) et exigence (Ă  visĂ©e d’objectivitĂ©) tout Ă  la fois. Que cela soit parfois une affaire trĂšs dĂ©licate, personne ne le contestera ; car lĂ  oĂč la parole ne se joint pas Ă  la musique comme un guide sĂ»r, confĂ©rant Ă  ses figures ambiguĂ«s un sens dĂ©terminĂ©, l’imagination de l’auditeur s’emballera inĂ©vitablement de temps Ă  autre et perdra le fil du programme, suite Ă  quelque malentendu sur les intentions du compositeur ; tout cela ne relĂšve pas de l’incomprĂ©hension, mais s’explique par la polysĂ©mie«  _ de ce qui n’est pas le discours (plus univoque, lui) de la langue


    


    Quant Ă  Heinrich Schenker,

    « autre théoricien important » (page 363),

    « au fil de ses travaux« , il « prĂ©cisera progressivement la notion de « ligne gĂ©nĂ©ratrice » (Urlinie) qui dĂ©finit selon lui toute musique classique : l’unitĂ© et la cohĂ©rence de toute Ɠuvre remarquable reposent sur un Ursatz, une « configuration de base » qui rassemble une ligne supĂ©rieure descendant toujours vers la tonique en partant de la quinte, de la mĂ©diante ou de l’octave supĂ©rieure, et qui est toujours Ă©tayĂ©e par un mouvement de basse I-V-I.

    Chaque analyse devra saisir l’Ɠuvre comme une immense extension et un dĂ©ploiement multiforme de ce mouvement cadentiel projetĂ©e sur un mouvement entier. (
) L’auditeur doit d’une certaine maniĂšre prendre « la place » du compositeur :

    « la contemplation la plus parfaite de l’Ɠuvre d’art musicale _ ici c’est Schenker qui s’exprime en son essai À l’écoute de la musique (1894), page 96 _ est et demeure celle qui intĂšgre non seulement l’ensemble du matĂ©riau musical, mais qui reconnaĂźt et ressent aussi entiĂšrement les lois (propres ou Ă©trangĂšres) du compositeur qui y sont Ă  l’Ɠuvre, en somme la providence de la piĂšce. Mis Ă  part les diffĂ©rences de l’arriĂšre-plan psychique, une telle contemplation n’est pas sans ressemblances avec celle qu’effectue le compositeur lui-mĂȘme, Ă  partir du moment oĂč l’effusion de son Ɠuvre s’est achevĂ©e et oĂč il est enfin capable de se l’approprier lui-mĂȘme de l’extĂ©rieur, l’ayant soustraite pour tout jamais Ă  ses Ă©motions intĂ©rieures ».
    


    « Schenker _ continue Martin Kaltenecker, page 364 _ rĂ©cuse l’idĂ©e que l’auditeur tirerait d’une premiĂšre Ă©coute l’ »impression globale » d’un morceau : comment ĂȘtre vraiment sĂ»r que l’on en ait saisi les « élĂ©ments principaux », a fortiori dans une musique oĂč il y a « plusieurs Ă©lĂ©ments principaux » ?  C’est au contraire une Ă©coute rĂ©pĂ©tĂ©e qui nous habitue aux arcanes : « L’habitude seule aura aidĂ© l’inexpĂ©rience de la premiĂšre imagination crĂ©atrice Ă  vaincre l’impuissance de l’oreille rĂ©ceptrice« . Une telle Ă©coute sera comme une visualisation de l’Ɠuvre : Schenker reprend ici le thĂšme classique de l’auditeur ou du lecteur qui se dĂ©place « en avant et en arriĂšre » dans l’Ɠuvre :

    « Ce qui reprĂ©sente dans l’écoute d’une Ɠuvre d’art _ Ă©crit Schenker page 101 de son essai _ le triomphe suprĂȘme, le dĂ©lice dont on sera le plus fier, c’est d’élever, d’entraĂźner en somme l’oreille vers la puissance de l’Ɠil. (
) Il existe situĂ© quelque part trĂšs au-dessus de l’Ɠuvre d’art, un point d’oĂč l’esprit peut clairement dominer du regard et de l’ouĂŻe tous ces chemins, ces points d’arrivĂ©e, ces repos et ces tempĂȘtes _ tels que ceux d’un paysage _, toute la multiplicitĂ© et ses dĂ©limitations. Celui qui a trouvĂ© ce point Ă©levĂ© _ et c’est Ă  partir d’un tel point que le compositeur doit dĂ©rouler son Ɠuvre _ pourra dire en toute tranquillitĂ© qu’il a « écouté » l’Ɠuvre. Il est vrai que peu d’auditeurs de cette sorte existent.« 

    


    Schenker _ commente alors ce passage Martin Kaltenecker, page 365 _ « installe l’écoute en surplomb comme un idĂ©al absolu, et les musiques qui l’exigent comme des chefs-d’Ɠuvre incontestables ; le pot-pourri est ainsi dĂ©fini comme « allĂ©geance Ă  ceux qui ont l’oreille courte ».

    Il s’ensuit une ligne directrice pour _ dĂ©jĂ  _ l’interprĂ©tation musicale : le musicien ne doit pas faire ressortir les beaux thĂšmes et « atomiser » la musique ; face Ă  la jeunesse, dira Schenker en 1919 dans une conversation avec Wilhelm FurtwĂ€ngler, l’interprĂšte a un « devoir de synthĂšse ». Car la jeunesse trop souvent est du cĂŽtĂ© du moment prĂ©sent, auquel elle s’abandonne : l’écoute musicale du chef-d’Ɠuvre en saisit au contraire la part intemporelle, et elle rĂ©siste Ă  la sĂ©duction de beaux passages Ă©phĂ©mĂšres :

    « Aujourd’hui prĂ©cisĂ©ment _ Ă©crivait Schenker vers 1925 _, alors que la vie nue et tourbillonnante du jour, de l’heure mĂȘme, est vantĂ©e comme Ă©tant le but suprĂȘme de l’existence _ au lieu d’arracher la vie au chaos _, aujourd’hui cet Ă©tat d’esprit est devenu fatal aussi Ă  la perception de l‘Ɠuvre de gĂ©nie. L’Ɠuvre de gĂ©nie se distingue pourtant de la vie par un projet improvisĂ© sur l’instant et qui donne Ă  l’ensemble un sens univoque ; il est donc contradictoire de vouloir nier, au nom de la vie et du prĂ©sent, dont le dessin reste insondable aux hommes, celui qui se tient derriĂšre toute Ɠuvre d’art.« 

    


    Ensuite, Martin Kaltenecker aborde un huitiĂšme type d’ »écoute « ,

    qu’il caractĂ©rise comme « l’autre de la structure« ,

    étudiée à travers les thÚses de Hermann Kretzschmar (1848-1924) et Edmund Gurney (1847-1888),

    aux pages 366 Ă  373.

    …

    Cette expression « l’autre de la structure » s’Ă©claire immĂ©diatement quand Martin Kaltenecker prĂ©sente cette forme d’Ă©coute musicale en son opposition frontale aux « écoutes structurelles » qu’il vient d’analyser,

    dont le modĂšle est peut-ĂȘtre la caractĂ©risation de Hanslick, en son Du Beau en musique de 1854, page 366 ; et il en retrace, cette fois Ă  nouveau, les racines historiques  :

    …

    « Nous avons vu que le discours sur l’Ă©coute se fige au dĂ©but du XIXe siĂšcle

    dans un face-Ă -face

    entre une écoute structurelle,

    alliĂ©e la plupart du temps Ă  une production d’images cohĂ©rentes _ non arbitraires, non divagantes _ qui ne sont pas toujours ressenties comme antinomiques d’une saisie de la forme,

    et l’Ă©coute affective,

    cernée parfois encore par la notion de sublime. »
    …

    Et ce conflit s’exacerbe en rĂ©fĂ©rence « à Hanslick, dont le livre _ en 1854 _ eut un si grand impact« .

    …

    Aussi, « les thĂ©ories anti-hanslickiennes de l’Ă©coute dans le dernier quart du siĂšcle

    valorisent(-t-elles) donc souvent l’image.

    …

    Ce que Hermann Kretzschmar (1848-1924) nommera « herméneutique musicale »

    se comprend comme l’Ă©laboration systĂ©matique et scientifique de l’imagination productrice.

    Les trois volumes de son Guide de concert (FĂŒhrer durch den Konzertsaal, 1888- 1890) sont certes conçus dans un but pĂ©dagogique : il s’agit d’Ă©duquer « l’auditeur non entraĂźné », de le « prĂ©parer Ă  des Ɠuvres difficiles », puisque la « musique instrumentale est devenue plus compliquĂ©e » et le public « plus large et plus mĂ©langé ». Mais l’hermĂ©neutique est aussi dĂ©finie comme « art de la traduction » et inscrite dans la tradition prestigieuse de l’exĂ©gĂšse,

    qui consiste Ă 

    « sonder le sens et le contenu intellectuel (Ideengehalt) que les formes renferment _ Ă©crit Kretzschmar _, Ă  chercher partout l’Ăąme dans le corps, Ă  dĂ©gager dans chaque phrase d’un texte, dans chaque membre d’une Ɠuvre d’art, le noyau de la pensĂ©e, d’expliquer et d’interprĂ©ter le tout Ă  partir de la connaissance la plus claire des dĂ©tails les plus subtils, en utilisant tous les moyens fournis par le savoir spĂ©cialisĂ©, la culture gĂ©nĂ©rale et le talent personnel. »

    …

    « La notion centrale de Kretzschmar

    est celle d’Ă©motion ou affect

    qu’il s’agit de tirer au clair au moyen d’une paraphrase imagĂ©e«  _ commente Martin Kaltenecker, page 367.

    …
    « Composer et Ă©couter de la musique _ en miroir _ n’a rien Ă  voir avec de quelconques Ă©tats ou talents somnambuliques _ Ă©crit Kretzschmar _, c’est au contraire une activitĂ© qui exige une clartĂ© d’esprit extrĂȘme. (…) La tĂąche de l’hermĂ©neute consiste donc en ceci : isoler les affects _ comme discrets _ dans les sons et traduire en paroles l’ossature de leur enchaĂźnement. Maigre rĂ©sultat en apparence, mais en vĂ©ritĂ© un acquis prĂ©cieux ! Car celui qui traverse les sons et les formes sonores pour atteindre les affects, Ă©lĂšve le plaisir sensuel, le travail formel au niveau d’une activitĂ© spirituelle, et il s’immunise contre les dangers et la honte d’une rĂ©ception purement physique et animale de la musique.

    S’il dispose de l’imagination et d’un certain degrĂ© _ aussi _ de talent artistique, tel qu’il est toujours prĂ©supposĂ© quand on s’occupe de l’art, le squelette _ un peu dĂ©charnĂ© d’abord _ des affects s’animera infailliblement pour lui de façon subjective _ c’est-Ă -dire subjectivĂ©e : c’est une opĂ©ration riche _, grĂące Ă  des figures et Ă  des Ă©vĂ©nements tirĂ©s de sa propre mĂ©moire et de son expĂ©rience, aux univers _ vraiment vivants _ de la poĂ©sie, du rĂȘve et des pressentiments.

    Tout le matĂ©riel d’interprĂ©tation dont disposent l’esprit et le cƓur dĂ©filera en un Ă©clair et comme au vol _ telle une clĂ© immĂ©diate ainsi de l’incarnation affective de la musique dĂ©filant (elle-mĂȘme) et perçue _ devant l’Ɠil intĂ©rieur d’un tel auditeur ;

    et il est prĂ©muni contre de vraies rĂȘveries _ divagantes et rebelles Ă  la visĂ©e d’objectivitĂ© _ par l’attention portĂ©e aux affects, et sauvĂ© d’un abandon pathologique Ă  ceux qui le touchent personnellement _ en une mauvaise subjectivitĂ©, en quelque sorte : hors sujet _ et le fascinent de maniĂšre particuliĂšre _ Ă©loignant par trop de la visĂ©e d’objectivitĂ© de l’Ɠuvre _, par le devoir d’observer leur enchaĂźnement, de contrĂŽler l’art et la logique _ objective et objectivement _ du compositeur.« 

    ..

    Ce que Martin Kaltenecker commente, page 368 :

    « Kretzschmar situe donc l’hermĂ©neutique entre deux Ă©coutes qu’il renvoie dos Ă  dos : purement sensuelle pour l’une, purement formelle pour l’autre.

    Afin d’Ă©tayer l’activitĂ© hermĂ©neutique, Kretzschmar prĂ©conise alors une rĂ©actualisation de la thĂ©orie des affects du XVIIIe siĂšcle. (…) Si l’Ɠuvre propose Ă  l’Ă©coute un « squelette » ou une « enveloppe » qu’il faut animer _ d’une chair vive d’affects _, Kretzschmar n’affirme pas pour autant que l’interprĂ©tation soit univoque : une multiplicitĂ© d’images et d’affects, pourvu qu’elles rendent l’affect fondamental _ de l’Ɠuvre _, est concevable ; il serait « prĂ©somptueux de tenir et de dĂ©clarer qu’une de ces images est juste et valable exclusivement.«  (…) On opĂšre avec des correspondances et des analogies en puisant dans un stock d’images qui sont dans une certaine mesure interchangeables (…) ; leur nature est « indiffĂ©rente », c’est leur cohĂ©rence qui importe. Kretzschmar souligne (…) qu’il ne faut pas projeter _ en une opĂ©ration divagante Ă  l’excĂšs _ sur une composition instrumentale « des histoires, des romans, de petits drames », mais saisir l’enchaĂźnement _ sinon en quelque sorte objectif, du moins le plus possible conforme aux opĂ©rations mĂȘmes du compositeur lui-mĂȘme _ des affects, Ă  l’aide d’exemples cohĂ©rents tirĂ©s de la culture et de l’expĂ©rience de l’auditeur« , page 369.

    Soit un travail sĂ©rieux par ses efforts vers de la lĂ©gitimitĂ©, mĂȘme plurielle en la diversitĂ© de ses rĂ©alisations possibles…

    …

    De mĂȘme,

    « une thĂ©orie complĂšte de la musique ajustĂ©e Ă  l’auditeur et non pas au spĂ©cialiste, a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e dans le grand ouvrage The Power of Sounds (1880) d’Edmund Gurney (1847-1888).

    Pour l’Anglais, c’est le paramĂštre mĂ©lodique qui doit primer : une mĂ©lodie est comme un « visage », elle est « une unitĂ© organique qui forme une individualité » ;

    et cette unité-là est plus forte que celle de la forme globale :

    « car le tout _ Ă©crit Gurney dans son livre _, en tant que combinaison de parties que nous goĂ»tons successivement (et pour beaucoup d’entre elles, de façon indĂ©pendante), ne peut ĂȘtre saisissant que pour autant que les parties nous frappent. Ce caractĂšre impressionnant ne peut ĂȘtre perçu que si notre attention se concentre _ en l’Ă©coute _ sur chaque partie successivement _ tour Ă  tour, et chacune Ă  son tour _ et il ne peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ© (summed up) par des coups d’Ɠil rapides.« 

    …

    Marin Kaltenecker commente : « Les unitĂ©s mĂ©lodiques _ ainsi ressenties grĂące Ă  cette Ă©coute attentive des parties successives _ sont des unitĂ©s Ă©motionnelles _ pour l’auditeur. Contrairement Ă  l’architecture, dit Gurney, dont l’impact est global, l’effet _ dans le sujet qui Ă©coute _ d’une musique est _ trĂšs concrĂštement _ tributaire de tels Ă©lĂ©ments individualisĂ©s : « Pour une partie Ă  cause de l’extrĂȘme libertĂ© et de l’individualitĂ© des formes mĂ©lodiques sĂ©parĂ©es, et pour partie Ă  cause du fait que, comme elles se succĂšdent, et que nous devons surtout ĂȘtre occupĂ©s par une seule Ă  chaque instant, il se trouve que les effets musicaux sont plutĂŽt individuels que gĂ©nĂ©raux.«  (…) La mĂ©lodie reprĂ©sente par ailleurs ce qui concentre toute la singularitĂ© de l’art musical, celle d’ĂȘtre forme en mouvement _ donc Ă  la fois un processus, une avancĂ©e dans le temps, et une unitĂ© stable. Gurney dĂ©signe pour cette raison la mĂ©lodie du nom d’ideal motion, oĂč l’adjectif « idĂ©al » renvoie Ă  l’idĂ©e platonicienne en tant que forme :

    « C’est la fusion totale (oneness) de la forme et du mouvement qui fait la grande particularitĂ© de la mĂ©lodie et de la facultĂ© par laquelle nous l’apprĂ©hendons » _ Ă©crit Gurney.

    L’Ă©coute musicale rĂ©alise ainsi quelque chose dont l’Ɠil est incapable : « La facultĂ© effective de relier entre elles une longue sĂ©rie d’impressions qui s’Ă©vanouissent pour en tirer une unitĂ©.« 

    …

    Mais le trait essentiel de l’Ă©coute est d’ĂȘtre progressive : elle relie et noue point par point, et non pas en procĂ©dant par rĂ©troactions ou anticipations :

    (…) « MĂȘme si telle ou telle partie d’un mouvement _ prĂ©cise Gurney _ peut dans une mesure importante tirer son sens (owe its point) d’un autre, soit par un contraste qui inclut une vague reprĂ©sentation idĂ©ale de cet Ă©lĂ©ment, soit par une ressemblance effective ou par rĂ©fĂ©rence Ă  lui, cette relation s’Ă©tablira au mieux avec une autre partie, et non avec le tout, et son effet sera d’augmenter le plaisir que nous tirons de cette partie-lĂ . Certes le tout peut ĂȘtre (ou devenir tel quand nous nous serons familiarisĂ©s avec lui) si authentiquement organique, que chacune de ses parties pourra nous sembler comme la phase inaltĂ©rable d’un mouvement continu : malgrĂ© cela, c’est du plaisir que nous prenons aux parties, l’une aprĂšs l’autre, que cette qualitĂ© d’organisme vivant et cohĂ©rent tire son effet.

    Ainsi, le plaisir qui naĂźt de l’ensemble n’a aucune signification, sauf Ă  exprimer la somme _ voilĂ  : patiente  _ des jouissances prises Ă  la succession des moments, somme qui sera augmentĂ©e dans la mesure oĂč augmentera le principe organique qui s’empare du tout.

    En vĂ©ritĂ©, dire que les parties sont ce qu’il y a de plus important, signifie affirmer simplement notre incapacitĂ© Ă  rĂ©aliser ce qui est une contradiction dans les termes _ prendre plaisir Ă  quelque chose dont l’essence est une succession d’impressions par une saisie (review) simultanĂ©e de toutes ces impressions«  _ dĂ©taillait Gurney en son essai.

    « La bonne Ă©coute _ en dĂ©duit Martin Kaltenecker page 372 _ ne consiste donc guĂšre dans l’approximation d’un parcours formel global,

    mais dans la saisie _ successive _ de petites unitĂ©s _ discrĂštes _ et de leur enchaĂźnement. C’est lĂ  que rĂ©side la source de l’organicitĂ© de l’Ɠuvre, et non pas dans la construction de grandes arches ou de rapports dialectiques : le schĂ©ma abstrait n’a aucune valeur en soi. Le « plaisir » pris aux parties est fonction d’une attention qui doit capter _ sans relĂąche _ toutes les sollicitations : « La musique est par excellence l’art dont les occasions sont brĂšves et dĂ©limitĂ©es (definite), et les appels qu’elle adresse Ă  l’oreille sont frappants et pĂ©remptoires (arresting and peremptory).« 

    …

    Et Martin Kaltenecker de souligner, page 373 : « Cette attention rappelle la concentration riemanienne, mais elle ne vise pas ici les lois mĂ©triques ou la fonction harmonique des sons, seulement des unitĂ©s affectives d’ordre mĂ©lodique.

    Il s’ensuit que plusieurs dangers guettent la musique : la mĂ©lodie peut ĂȘtre brouillĂ©e, l’Ɠuvre devenir un labyrinthe compliquĂ© ou une pure mosaĂŻque, dans lequel se perdra « le sentiment de la vĂ©ritable unitĂ© de l’enchaĂźnement et du dĂ©veloppement » _ tous dangers illustrĂ©s selon Gurney par la musique de Wagner.

    La mĂ©lodie vĂ©ritable n’est pas celle qui est « infinie » _ elle est, comme le dit Gurney en une belle formule, une « affirmation qui ne demande pas tant des cris d’admiration que l’urgence d’un assentiment passionné ».« 

    


    ApparaĂźtra alors, aussi,

    un neuviĂšme type d’ »écoute musicale« , Ă  la fin du XIXe siĂšcle,

    baptisĂ© l’ »écoute par effluves« ,

    « qui s’empare d’une forme musicale quelconque pour la transformer en voile ou nuage musical » ;

    et « qui peut ensuite ĂȘtre elle-mĂȘme transposĂ©e dans une Ɠuvre et en commander la structure » ; « la musique religieuse de Liszt, qu’il faudrait relire sous cet angle, obĂ©it prĂ©cisĂ©ment Ă  un tel ajustement d’une technique d’écriture Ă  un certain type d’écoute. Ainsi, dans la Via Crucis (1879), d’oĂč le contrepoint est Ă©liminĂ©, il n’y a pas de parcours de modulation construit, mais uniquement des affaissements et des atterrissages doux dans une autre tonalitĂ© ; la modalitĂ© dĂ©samorce la vectorisation tonale et la musique, pour traduire l’attente, la suspension, la compassion mĂ©ditative« , page 396.

    


    Et, quant au « dispositif proustien » de la perception (« artiste« ), sur lequel s’achĂšve cet ample parcours d’exploration-analyse de Martin Kaltenecker,

    « il y a ainsi (en lui) la matrice d’une valorisation de la perception qui sera l’une des nervures du discours sur l’art du XXe siĂšcle :

    la saisie en soi du sensible _ le son, le scintillement, la nuance, la diffĂ©rence _ s’entoure de l’aura d’un Ă©cart, d’un « pas de cĂŽté », d’un geste rĂ©fractaire mĂȘme au sens politique, exĂ©cutĂ© par dĂ©fi contre les schĂ©matisations, les reprĂ©sentations et les structures.

    Le caractĂšre quasi religieux de la visĂ©e phĂ©nomĂ©nologique, en tant que succĂ©danĂ© d’une transcendance, forme ainsi le cadre gĂ©nĂ©ral du passage, depuis la fin du XIXe siĂšcle, d’une mĂ©taphysique de la musique vers une phĂ©nomĂ©nologie de l’effet sonore.

    …

    Par lĂ , peut-ĂȘtre, les fins de siĂšcle se ressemblent« , conclut, page 425, ce chapitre

    et son trĂšs beau livre,

    Martin Kaltenecker


    


    


    Titus Curiosus, le 4 août 2011