Sur le passionnant et trĂšs riche L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles,
de Martin Kaltenecker,
aux Ăditions MF.
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Parmi les Arts non directement (= non étroitement) dépendants du langage _ de la parole, du discours _,
la musique est celui dont le formidable pouvoir de sens
et sur les sens : de l’esthĂ©sique Ă l’esthĂ©tique, pour dire l’essentiel !,
est probablement le plus étrange, complexe,
et donc dĂ©licat, voire difficile _ et d’autant passionnant : ce Ă quoi rĂ©ussit parfaitement en ce travail auquel il s’est attelĂ© Martin Kaltenecker _ Ă analyser,
en mĂȘme temps que puissamment fascinant en l’Ă©tendue _ et intensitĂ© _ de ses pouvoirs ;
de mĂȘme aussi que ce qui en Ă©chappe
peut devenir insidieusement troublant, dérangeant,
et bientĂŽt importun, voire dangereux et Ă proscrire !
pour (et par) qui veut surtout, techniquement alors _ et pas artistiquement _ « s’en servir » :
l’homme est dĂ©cidĂ©ment et statistiquement _ en tenant pour grosso modo « quantitĂ© nĂ©gligeable » les singularitĂ©s qualitatives _ bien davantage qu’un artiste,
un homo faber, et plus rĂ©cemment un homo Ćconomicus, rĂ©ductivement…
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C’est lĂ -dessus que raisonnent les statisticiennes disciplines dites assez improprement « sciences humaines »,
gĂ©nĂ©ralement peu sensibles, en leur minimalisme quantitatif mĂ©thodologique _ souvent sectaire _, au facteur qualitatif spĂ©cifiquement « humain » _ distinguer cependant ici l’approche beaucoup plus fine, bien que toujours encore (forcĂ©ment !) statistique, d’une Nathalie Heinich, par rapport Ă celle d’un Pierre Bourdieu, en sociologie de l’Art : de Nathalie Heinich, lire les passionnants deux volumes La Sociologie Ă lâĂ©preuve de lâart. Entretiens avec Julien TĂ©nĂ©dos, Aux lieux dâĂȘtre, 2006 [vol. 1], 2007 [vol. 2]…
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D’oĂč un certain asservissement _ cf les usages dominants des mĂ©dias : idĂ©ologiques _ de l’esthĂ©tique, depuis le siĂšcle dernier ; et pas seulement, ni le plus, loin de lĂ , de la part des Ătats totalitaires : l’esthĂ©tique _ en sa version de l’« agrĂ©able« : cf par exemple le travail d’Edward Bernays (par ailleurs neveu de Freud), dĂšs la dĂ©cennie 1920, aux Ătats-Unis : Propaganda _ comment manipuler l’opinion en dĂ©mocratie… _ est trop aisĂ©ment bonne fille…
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Et, sur l’autre versant (que celui de l’Ă©metteur-compositeur de musique,
comme du détenteur de pouvoir(s) ! en tous genres, et pas seulement artistiques, donc,
tous s’imbriquant les uns dans les autres en leurs usages de fait !,
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la musique comporte aussi
d’infinies _ pour qui veut y regarder d’un peu prĂšs _ micro-modulations de rĂ©ception-accueil
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_ plaisir, goĂ»t, jouissance (proprement esthĂ©tiques, et pas seulement esthĂ©siques : Paul ValĂ©ry l’a trĂšs clairement signalĂ© en ses cours de PoĂŻĂ©tique au CollĂšge de France dĂšs 1937 ; cf mon article du 26 aoĂ»t 2010 : Vie de Paul ValĂ©ry : IdĂ©al d’Art et Ă©conomie du quotidien _ un exemple) :
selon un jeu lui-mĂȘme dĂ©licat et complexe,
se formant seulement Ă l’expĂ©rience renouvelĂ©e et creusĂ©e, et approfondie, de l’ »écoute musicale«Â
de ce qui est alors « reçu« , activement, de la part du mĂ©lomane comme « Ćuvres« (d’artistes) ;
selon un jeu, donc, d’activitĂ©(s)-passivitĂ©(s) de la part du rĂ©cepteur-mĂ©lomane
ayant à « accueillir » (= recevoir activement : avec attention-concentration ! Ă ce qu’il Ă©coute…) ce jeu-lĂ de la musique (et des musiciens) _,
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micro-modulations de réception-accueil dynamique éveillée
les plus Ă©tranges _ assez peu et assez mal identifiĂ©es par beaucoup, la plupart y demeurant carrĂ©ment insensibles… _,
et devenant parfois chez quelques uns _ plus rares _, peu Ă peu,
et parfois mĂȘme assez vite, depuis la marge d’abord floue et flottante du premier discours et des Ă©changes-conversations,
sujettes Ă discussion, voire disputes s’exacerbant passionnĂ©ment en s’Ă©nonçant
jusqu’Ă s’Ă©crire
en quelques textes,
voire essais publiĂ©s _ plus ou moins difficiles (qui s’y intĂ©resse vraiment et de prĂšs ?) Ă dĂ©nicher : Martin Kaltenecker l’a fait,
principalement dans des archives et bibliothĂšques germaniques qu’il s’est donnĂ© Ă parcourir et fouiller-explorer de toute sa curiositĂ© trĂšs Ă©minemment, dĂ©jĂ , cultivĂ©e :
c’est sur ces essais publiĂ©s, donc, (et non traduits jusqu’ici en français) qu’il se penche tout particuliĂšrement, et c’est tout simplement passionnant ! (et pas sur « les revues musicales, les correspondances et journaux intimes » « qu’il a dĂ» Ă©carter« (page 15) : la tĂąche (de recherche) aurait, sinon, pris une ampleur (et un temps) considĂ©rable(s)... _
quand l’Ă©poque devient, lentement, dans la seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle,
celle du marchĂ© _ concurrentiel _ de l’Art
_ concurrentiel (c’est un plĂ©onasme !) lui aussi, car n’Ă©chappant pas, lui non plus, aux progrĂšs (assez peu rĂ©sistibles, pour le plus gros) de la « marchandisation« de toutes choses (« produits« ) et services : l’Art a toujours (lui aussi !) contexte et Histoire ! pourquoi et comment leur Ă©chapperait-il ?.. MĂȘme si existent aussi (en certains des artistes) des rĂ©sistances (et au contexte et Ă l’Histoire) non nĂ©gligeables… _,
et celle aussi _ par lĂ mĂȘme _ de carriĂšres d’artistes : dont celles des musiciens ;
pour la plupart d’entre eux du moins : qui, de fait, parmi ceux-ci, se contente de composer seulement pour lui-mĂȘme ?
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Cf cependant, ici, cette remarque de Martin Kaltenecker, page 9, à propos de « Carl-Philipp-Emanuel Bach,
qui se plaint _ en son autobiographie _ d’avoir Ă©tĂ© obligĂ© _ sic _ d’Ă©crire la plupart _ voilĂ ! _ de ses Ćuvres
« pour certaines personnes _ soient quelques commanditaires _ et pour le public _ toujours particulier ; et ainsi donc à « cibler » ; Ă l’Ă©poque des « musiques adressĂ©es« … _,
si bien que j’ai Ă©tĂ© beaucoup plus limitĂ© _ alors _
que dans celles Ă©crites uniquement pour moi-mĂȘme _ avec le dĂ©ploiement-envol enthousiaste de l’idiosyncrasie, en toute l’inventivitĂ© de la fantaisie, de son gĂ©nie ;
soit, au moins en partie, une nouveautĂ© Ă ce moment-ci de l’Histoire.
J’ai mĂȘme dĂ» suivre parfois des prescriptions ridicules« ,
indique trĂšs utilement Martin Kaltenecker,
Ă partir d’analyses (avec citations judicieuses incorporĂ©es) de George Barth, in The Pianist as Orator. Beethoven and the Transformation of Keyboard Style (en 1992)…
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Une nouvelle civilitĂ© _ bourgeoise ? _ se dĂ©veloppe en effet alors _ son expansion allant prendre assez vite pas mal d’ampleur _ Ă la Ville ;
et plus seulement rien qu’Ă la Cour :
Carl-Philipp-Emanuel lui-mĂȘme a quittĂ© _ en 1768 _ le service royal _ un peu trop fermĂ© (et « serré« aux entournures) _ de FrĂ©dĂ©ric II Ă la cour de Potsdam
pour la cité bourgeoise _ plus ouverte sur le reste du monde _ de Hambourg
en quelques postes _ un peu plus tolĂ©rants au brillant et Ă l’inventivitĂ© du gĂ©nie mĂȘme du compositeur _ que lui lĂ©guait son parrain _ lui-mĂȘme trĂšs fervent inventif _ Georg-Philipp Telemann ;
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une nouvelle civilité, donc, se développe alors
dont tĂ©moigne, par exemple _ et comme en modĂšle _, l’essor de la vie des salons parisiens _ ils ont dĂ©butĂ© sous Louis XIII avec celui de (la romaine : sa mĂšre est une Savelli) Madame de Rambouillet (cf lĂ -dessus les passionnants travaux de Benedetta Craveri, L’Ăge de la conversation et Madame du Deffand et son monde) _ le long du XVIIIe siĂšcle ;
ainsi que ce qui, un peu Ă leur suite _ et Ă celle des gallerie des palazzi italiens : Louis XIV qui offre une partie du palais du Louvre aux peintres, fut le filleul (et l’hĂ©ritier des collections d’Art) du romain Giuliano Mazzarini (cf, par exemple, le Louis XIV artiste de Philippe Beaussant) _, devient « Salon de peinture », dans les Arts plastiques ;
ou encore, en musique cette fois, un peu plus que ce qui avait commencĂ© par n’ĂȘtre que le « coin du Roi » et le « coin de la Reine« , Ă l’OpĂ©ra, sous le rĂšgne de Louis XV…
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Commence ainsi
ce que l’on peut identifier comme « l’Ăšre de l’EsthĂ©tique«Â
_ cf et Jean-Marie Schaeffer, L’Art de l’Ăąge moderne _ l’esthĂ©tique et la philosophie de l’Art du XVIIIe siĂšcle Ă nos jours, et Yves Michaud, L’Art Ă l’Ă©tat gazeux _ essai sur le triomphe de l’esthĂ©tique… _
et l’expansion de ce que Jacques RanciĂšre nomme, lui, « le partage du sensible« …
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Et c’est prĂ©cisĂ©ment le cas de ce marchĂ© de l’Art,
tout comme de ce dĂ©ploiement d’une civilitĂ©
davantage civilisĂ©e, urbaine (« la civilisation des mĆurs« , ainsi que la nomme, en sa _ aussi _ fragilitĂ© _ face Ă la rĂ©gression de la barbarie _, Norbert Elias),
de (et en) la période
sur laquelle se penche l’analyse serrĂ©e et ultra-fine,
à la fois au microscope et au télescope _ pour reprendre le jeu des métaphores de Proust dans Le Temps retrouvé _, de Martin Kaltenecker ici :
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aux XVIIIe et XIXe siĂšcles,
dans le domaine de la musique,
dans laquelle les musiciens (de profession) vont avoir
_ mais ce n’est pas nouveau : la pratique de la musique (par des professionnels) s’inscrit elle aussi, forcĂ©ment, et s’insĂšre, dans les Ă©changes fonctionnels de toute sociĂ©tĂ© _
Ă faire commerce
de leurs pratiques, tant la composition que l’interprĂ©tation,
sur un marché qui se restreint de moins en moins, alors
Ă ce moment de l’Histoire,
Ă un tout petit nombre de commanditaires (= une Ă©lite de trĂšs privilĂ©giĂ©s, Ă beaucoup d’Ă©gards, et pas seulement « culturels » _ cf ici, sur le « culturel« , les remarques dĂ©cisives de Jean Clair, notamment en son lucidissime L’Hiver de la culture ; ou celles de Michel Deguy, par exemple en l’admirable Le Sens de la visite… _),
mais se met _ passablement _ Ă s’Ă©largir _ de moins en moins virtuellement _ à une foule de plus en plus copieuse d’amateurs payants Ă conquĂ©rir (= charmer) :
soit à un « public » (!) de mélomanes
Ă amener Ă se rendre, et s’affilier, en se fidĂ©lisant..,
Ă l’opĂ©ra _ les premiers théùtres d’opĂ©ra naissent Ă Venise, citĂ© marchande, vers 1650, Ă la suite du Teatro San Cassiano ouvert, lui le premier, en 1637 _, ou au concert public _ tel le Concert spirituel ouvert Ă Paris en 1725 _ ;
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ensuite, Ă l’autre bout _ la fin _ de la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e dans cet essai : aprĂšs 1930,
ce sera bientĂŽt l’expansion du marchĂ© de la musique enregistrĂ©e ;
et dĂ©sormais celui _ personnellement j’y rĂ©siste ! _ des ventes-achats dĂ©matĂ©rialisĂ©es Ă©lectroniques ;
mais Martin Kaltenecker fait le point seulement jusque vers 1920-1930 _ avec un bref aperçu sur ce qui va suivre, aux pages 373-376 de l’avant-dernier chapitre, « ThĂ©ories de l’Ă©coute Ă la fin du XIXe siĂšcle« ).
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AprĂšs de passionnants aperçus (rapides, mais trĂšs parlants) sur l’AntiquitĂ© grĂ©co-romaine,
dont, par exemple, le De musica du pseudo-Plutarque, écrit au IIe siÚcle de notre Úre, avec la notion de « jugement (krisis) des éléments de la musique » (page 7) allant bien au-delà de la simple perception physico-acoustique ;
et le De Institutione musica de BoĂšce (vs. 480-524), mieux connu, page 19 ;
puis le Moyen-Ăge, le Renaissance,
et le Baroque,
Ăąge spĂ©cialement florissant de ce que Martin Kaltenecker nomme (et c’est le titre de son chapitre premier, pages 19 Ă 78) « la musique adressĂ©e« : « la « rhĂ©toricisation  » de l’univers musical reflĂšte la promotion plus vaste _ voilĂ _ depuis la Renaissance des techniques d’argumentation (…) qui investit _ oui _ l’ensemble du domaine intellectuel » _ mis, lui aussi, « à contribution« par les divers pouvoirs « en lice« (lire ici Machiavel, Descartes, Hobbes, Locke, Adam Smith…) _, page 23,
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dĂ©marre (page 59) le travail pointu merveilleusement passionnant de l’analyse focalisĂ©e de Martin Kaltenecker
sur « l’Ă©volution de l’Ă©coute musicale«Â
au moment oĂč va se trouver dĂ©bordĂ© et dĂ©passĂ© le distinguo (qui Ă©tait encore celui de Carl-Philipp-Emanuel Bach, dans le second versant du XVIIIe siĂšcle) entre « amateurs » et « connaisseurs« …
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« On pourrait schĂ©matiser Ă grands traits l’Ă©volution des discours sur l’Ă©coute _ fait excellemment le point Martin Kaltenecker page 219, Ă l’entrĂ©e de son chapitre 5 « Ăcoutes romantiques« … _ en distinguant (1) une Ăšre de l’effet, oĂč les thĂ©oriciens grecs en particulier, s’interrogent sur l’impact vif et mĂȘme dangereux de la musique dont il faut bien souvent protĂ©ger les auditeurs, moyennant un usage modĂ©rĂ© de l’Ă©motion.
Dans (2) l’Ăšre de l’affect, l’auditeur doit surtout ĂȘtre persuadĂ©, atteint et touchĂ© grĂące Ă l’imitation et une disposition formelle claire et efficace.
A la fin du XVIIIe siĂšcle, quand la musique prend une place nouvelle, naĂźt (3) l’idĂ©e de l’Ćuvre comme interrogation : ce sera la conversation de la symphonie haydnienne qui joue avec les codes formels, puis l’avancĂ©e fulgurante de la musique de Beethoven, dont les Ćuvres les plus expĂ©rimentales apparaissent comme une question adressĂ©e Ă la musique ou au langage musical lui-mĂȘme : dans ce cas-lĂ , l’Ă©coute musicale (…) devient question sur une question » :
nous y voici donc…
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Peu Ă peu, tout au long de ce XVIIIe siĂšcle, s’Ă©tait ainsi fait jour, avant de s’Ă©largir (et faire quelques polĂ©miques jusqu’Ă s’Ă©crire en quelques libelles, puis essais dĂ»ment publiĂ©s !),
une faille
entre l’Ă©criture simplifiĂ©e et facile du « style galant«Â
qui se répand alors comme une traßnée de poudre parmi les compositeurs
depuis Naples _ Leo, Vinci, Pergolese, Jommelli : ce dernier et bien d’autres partent travailler dans les cours allemandes… _, en toute une Europe des « goĂ»ts » de plus en plus « rĂ©unis«Â
_ ainsi en 1737, Johann-Sebastian Bach voit-il se lever une critique virulente de sa musique (accusĂ©e d’archaĂŻsme) de la part de Johann-Adolf Scheibe… _,
et une Ă©criture plus « stricte » _ ou « sĂ©vĂšre« _, selon une remarque de ce mĂȘme Carl-Philipp-Emanuel Bach dans la prĂ©face _ page 23 de la traduction par Denis Collins _ de son cĂ©lĂšbre Essai sur la vraie maniĂšre de jouer des instruments Ă clavier (note page 43 de L’Oreille divisĂ©e) :
pour soi-mĂȘme, d’abord ;
mais aussi pour une « écoute » un peu plus « avertie« , de plus en plus et de mieux en mieux « rĂ©flĂ©chie« , de la part d’un cercle grandissant de mĂ©lomanes devenant alors un cran mieux que « connaisseurs« ,
de la part des compositeurs…
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Et ce serait bien lĂ , sinon le tout-dĂ©but, du moins l’Ă©mergence
de plus en plus et de mieux en mieux
_ de plus en plus consciemment, au moins : jusqu’Ă s’exprimer pour elle-mĂȘme ; ici Martin Kaltenecker, en une trĂšs remarquable Introduction Ă son travail (pages 7 Ă 15) emprunte Ă Michel Foucault ses concepts de « discours« (in L’InquiĂ©tude de l’actualitĂ©, un entretien en juin 1975) et d’« archive« (in L’ArchĂ©ologie du savoir, en 1965) _,
ressentie
de l’ »écoute » spĂ©cifiquement « musicale« …
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De mĂȘme que tous les autres Arts,
la musique est bien sûr sujette à sa propre historicité,
Ă la fois mĂȘlĂ©e Ă , et dĂ©pendante de, toutes les historicitĂ©s, fines et complexes, des diverses fonctionnalitĂ©s, elles-mĂȘmes complexes et entremĂȘlĂ©es, des divers autres pouvoirs qu’elle cĂŽtoie, parmi toutes les manifestations sociĂ©tales de la culture,
et de leurs divers effets, parfois collaborant et s’entr’aidant, s’Ă©paulant, parfois se dĂ©rangeant :
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ce qui a pour consĂ©quence _ forte _ la nĂ©cessitĂ© _ Ă qui veut mieux comprendre _ d’une mĂ©thode d’analyse Ă la fois historique et contextualisĂ©e
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_ cf ici mon prĂ©cĂ©dent article du 15 juillet dernier Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « ElĂ©ments dâEsthĂ©tique musicale : notions, formes et styles en musique » aux Ă©ditions Actes-Sud / CitĂ© de la musique, sous la direction de Christian Accaoui à propos de cet autre travail majeur (qu’on se le dise !) que sont les ĂlĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale _ Notions, formes et styles en musique, sous la direction de Christian Accaoui aux Ăditions Actes-Sud/CitĂ© de la Musique, parus en mars 2011 _
de cette « évolution d’une Ă©coute » spĂ©cifiquement « musicale«Â
de ce que devient la musique _ artiste _ des compositeurs,
offerte Ă des « publics » eux-mĂȘmes toujours diversifiĂ©s, jamais uniformes,
jusqu’Ă comporter une « oreille » elle-mĂȘme « divisĂ©e«Â
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_ sur ce concept, lire le passage crucial oĂč cette expression apparaĂźt dans le livre, page 127 :
diffĂ©rer, au concert, la conversation sociale, « celle, parfois bruyante et agitĂ©e, entre sujets qui brĂ»lent de formuler leur jugement ou de parler de leurs affaires, cette rumeur sociale qui entoure encore Ă l’Ă©poque de Haydn la rĂ©union musicale comme le moment d’une sociabilité« ,
« signifie se diviser,
accepter d’endosser le rĂŽle d’auditeur idĂ©al prĂ©vu par l’Ćuvre,
plier les pulsions et les Ă©motions de l’auditeur que l’on est « rĂ©ellement »
Ă celui d’un narrataire,
et donc faire effort sur soi-mĂȘme : l’oreille est divisĂ©e »… _ ;
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ce Ă quoi _ = la mise en Ćuvre de cette mĂ©thode d’analyse _ s’emploie avec une parfaite efficacitĂ© en son trĂšs Ă©clairant dĂ©tail,
l’excellent Martin Kaltenecker,
en ce trĂšs beau, trĂšs fin, trĂšs riche, passionnĂ©ment Ă©clairant, travail d’analyse et synthĂšse de l’histoire de notre aisthĂȘsis musicale, de 455 pages, dans la collection RĂ©percussions des Ăditions MF
qu’est L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles,
pour une pĂ©riode « de l’Ă©volution du langage musical
allant du style galant,
tentative de simplification contemporaine de l’opposition entre amateur et connaisseur,
jusqu’aux derniers feux du wagnĂ©risme,
parallĂšle Ă la construction _ voilĂ _ d’un auditeur hypersensible, Ă l’affĂ»t _ voilĂ encore _ des sonoritĂ©s mystĂ©rieuses, de timbres frappants » _ expression capitale, page 15, au final de la trĂšs Ă©clairante Introduction _ :
…
soit de 1730 environ,
jusqu’aux deux premiĂšres dĂ©cennies du XXe siĂšcle :
le livre se termine, au chapitre 8 « Vers l’Ă©coute artiste« ,
par une analyse de « L’Ăcoute selon Proust » (pages 406 Ă 425) ;
…
et cela Ă partir d’un travail principalement d’exploration (et analyse ultra-fine) de sources allemandes,
la plupart non traduites et inaccessibles jusqu’ici au lectorat de langue française :
car c’est pour beaucoup en Allemagne
que ces micro-modulations de l’Ă©coute musicale surviennent, entre 1730 _ la fin de vie de Bach (1685-1750), avec la (significative) querelle de Scheibe en 1737 _ et 1920 _ « les derniers feux du wagnĂ©risme« … _ :
autour de Beethoven et des Ă©coutes romantiques ; puis le wagnĂ©risme triomphant de la fin du XIXe siĂšcle…
…
MĂȘme si Martin Kaltenecker ne l’aborde pas,
il aurait pu se pencher aussi
sur la perception-Ă©valuation (critique) du baron Grimm de la situation artistique (et musicale) française _ en fait parisienne (ou versaillaise) _ au temps de l’EncyclopĂ©die et de Diderot (de 1753 Ă 1773 pour les chroniques du Baron Grimm) ; puisque c’est le moment oĂč s’Ă©largit la faille des perceptions (et Ă©valuations-jugements de goĂ»t) esthĂ©tiques dont Martin Kaltenecker va dĂ©tailler le devenir assez vite de plus en plus « europĂ©en« ,
dont le centre se dĂ©place en bonne partie, au XIXe siĂšcle, dans le monde germanique ; et qui affecte ces capitales de la culture que sont toujours Paris et Londres _ Mozart et Haydn dĂ©jĂ s’y Ă©taient rendus…
…
L’ »écoute musicale« telle que l’entend Martin Kaltenecker
est, bien sĂ»r, « l’Ă©coute d’une Ćuvre« (page 8) apprĂ©hendĂ©e en tant que telle :
soit l’Ćuvre d’un artiste qui l’a composĂ©e ;
et Ćuvre de son gĂ©nie en acte _ la part de fonctionnalitĂ© de l’Ćuvre diminuant en proportion de cette nouvelle valorisation en la musique de l’individu-auteur qui quitte bientĂŽt sa livrĂ©e de domestique
et peut oser exposer une certaine singularitĂ© (inquiĂšte et questionnante) : artiste…
…
Or, il s’est trouvĂ©
_ je vais suivre ici l’excellente (trĂšs synthĂ©tique) Introduction au livre (pages 7 Ă 15) _
que « dans la seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, la confiance accordĂ©e Ă l’ouĂŻe _ organe que l’on doit perfectionner parce qu’il dĂ©couvre des richesses Ă©chappant au « froid regard », comme dit Johann Gottfried Herder _ va Ă©tayer une nouvelle conception de la concentration _ voilĂ _ sur des Ćuvres musicales compliquĂ©es _ et de plus en plus longues.
De tels changements peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s comme le reflet des Ă©volutions d’une civilisation : « L’Ă©ducation des cinq sens est le travail de toute l’histoire passĂ©e de l’humanité », Ă©crit Karl Marx (dans ses Manuscrits de 1844) ; les sens sont Ă©duquĂ©s _ civilisĂ©s _ par les productions artistiques, si bien que l’activitĂ© sensorielle de l’homme en tant qu’ĂȘtre socialisĂ© diffĂšre _ en effet _ de celui qui n’a jamais Ă©tĂ© confrontĂ© Ă une Ćuvre.«Â
…
Et « selon une premiĂšre approximation _ mais pas assez prĂ©cise ni rigoureuse : c’est contre cette approximation grossiĂšre-lĂ que se construit tout le travail d’analyse de ce livre-ci, si l’on veut… _, l’Ă©volution des discours sur l’Ă©coute musicale pendant la pĂ©riode qui nous occupera ici
suggĂšre _ d’abord, et au musicologue _ une cĂ©sure que l’on peut situer Ă la fin du XVIIIe siĂšcle.
…
DĂ©crite pour une large part grĂące aux notions empruntĂ©es Ă la rhĂ©torique, donc Ă l’art de persuader,
une Ćuvre musicale doit au XVIIIe siĂšcle chercher l’auditeur, le convaincre, l’atteindre grĂące Ă des affects qu’il pourra aisĂ©ment saisir et une disposition formelle intelligible sur le champ.
…
Ă partir de Beethoven en revanche,
c’est Ă l’auditeur de faire un effort
et de rĂ©gler son Ă©coute _ voilĂ l’exigence sine qua non _ sur une Ćuvre Ă©ventuellement trop complexe pour ĂȘtre saisie sur l’instant.«Â
(…)
Avec ce « surcroĂźt d’effort« , il devient alors « possible de comprendre
_ c’est en effet aussi une activitĂ© « intellectuelle« (« geistig« ) et d’« esprit vif« ; cf les trĂšs Ă©clairantes remarques de Hans Georg NĂ€geli (en 1826) donnĂ©es aux pages 127-128 : « Le sentiment d’art suprĂȘme ne reprĂ©sente un plaisir exaltant que lĂ oĂč il s’accompagne de la nostalgie de quelque idĂ©al _ d’Ă©lĂ©vation. Or cette nostalgie n’est satisfaite que par la capacitĂ© de comprendre les sons tels qu’ils sont reliĂ©s les uns aux autres afin de former une Ćuvre d’art. De cela, mĂȘme le sentiment _ mĂȘme _ le plus vif est incapable ; seulement l’esprit vif. Il doit prĂ©parer ce plaisir pour le sentiment« . Aussi ce type prĂ©cis d’amateur de musique « trouve (-t-il) son Ă©lĂ©ment dans une vie qui s’Ă©lĂšve _ voilĂ _ et s’efforce d’atteindre de la hauteur. (…) C’est Ă dessein que (cet amateur) qualifie d’intellectuel (geistig) son goĂ»t pour la musique ; avec prĂ©caution et circonspection, il veut augmenter celles de ses facultĂ©s que l’on nomme communĂ©ment facultĂ©s intellectuelles, la raison pure et la raison pratique, grĂące aux reprĂ©sentations et aux idĂ©es. Son activitĂ© intellectuelle consiste Ă saisir dans chaque Ćuvre d’art l’Ă©lĂ©ment isolĂ© dans son rapport au tout ; son effort vise seulement la cohĂ©rence, la structure planifiĂ©e, la multiplicitĂ© dans l’unitĂ©, la richesse des idĂ©es. Son activitĂ© consiste ainsi Ă comparer sans cesse, Ă distinguer, Ă mettre en relation, Ă relier, subsumer et intĂ©grer _ opĂ©rations cruciales. Dans l’Ćuvre musicale, cette activitĂ© nous est inculquĂ©e en premier lieu par la composition supĂ©rieure, ce qu’on nomme en notre jargon une Ă©criture dĂ©veloppĂ©e (Ausarbeitung) et une disposition parfaitement calculĂ©e _ du compositeur _ ; mĂȘme ce qui est nouveau dans l’Ćuvre d’art, tout ce que l’esprit humain ne peut calculer par avance, mais qu’il invente _ en son gĂ©nie mĂȘme ainsi sollicitĂ© _, sera ainsi saisi _ en aval : par cette « écoute musicale » spĂ©cifique nouvelle alors _ par cet amateur intellectuel dans le contexte de l’Ćuvre d’un calcul artistique« … _
il devient alors « possible de comprendre
des Ćuvres
qui peuvent (…) se prĂ©senter _ elles-mĂȘmes _ comme une expĂ©rience, une Ă©nigme ou une question _ pour le compositeur en son propre crĂ©er…
…
L’Ă©coute (…) devient alors question _ du mĂ©lomane _ sur une question _ du compositeur _
_ d’oĂč l’importance croissante des textes _ voilĂ _ qui _ alors _ s’en inquiĂštent,
de toute une tension nouvelle _ sĂ©rieuse, voire grave _ qui entoure l’Ă©coute« , page 9.
…
« Qu’en est-il cependant des pratiques _ d’Ă©coute ; et, en amont, des compositions qui s’en soucient _ rĂ©elles ? Peut-on lĂ aussi parler de changements, d’une coupure radicale _ univoque et gĂ©nĂ©rale _ autour de 1800 ?
…
« Plusieurs auteurs ont rĂ©pondu par l’affirmative« _ les musicologues Lydia Goehr (en 1992), Peter Kivy (en 1995), James H. Johnson (en 1991), citĂ©s page 9.
…
Mais « face à cette approche _ historico-musicologique _ par évolutions, stades successifs et ruptures,
on peut rappeler qu’une Ă©valuation esthĂ©tique Ă travers l’Ă©coute concentrĂ©e
_ qui dĂ©passe (ou qui se combine avec) l’apprĂ©ciation de la fonction (voilĂ !) qu’une Ćuvre remplit avec plus ou moins de bonheur, afin de rehausser des moments de sociabilitĂ© ou ponctuer des Ă©vĂ©nements solennels _
est avérée _ ponctuellement, déjà au moins _ dÚs la Renaissance« , page 10.
…
« Ce n’est donc pas parce qu’elle n’est pas explicitement thĂ©matisĂ©e _ en des tĂ©moignages ; et si possible congruents ; cf Carlo Ginzburg : l’important (sur la mĂ©thodologie de l’historiographie) Unus testis (in Le Fil et les traces _ vrai faux fictif, pages 305 Ă 334) _
que l’Ă©coute musicale _ dans laquelle l’Ćuvre est l’« objet d’une attention « soutenue et exclusive », comme dit James O. Young » (en son article The « Great Divide » in Music, en 2005) _ n’a guĂšre existĂ© avant la fin du XVIIIe siĂšcle.
…
On peut _ donc : et telle est l’hypothĂšse de travail vecteur de ce livre ! _ prĂ©fĂ©rer Ă l’hypothĂšse de ruptures et divisions radicales _ nettes, irrĂ©versibles, totales _
l’idĂ©e _ fine, souple et surtout combien plus juste ! _ de la coexistence _ le mot est ainsi soulignĂ© _ depuis toujours d’une pluralitĂ© _ voilĂ ! _ d’attitudes
et de visĂ©es _ mot soulignĂ© aussi : il s’agit lĂ d’« intentionnalitĂ©s« ! _ d’Ă©coute
_ celle par exemple qui procĂšde par libre association d’images,
celle qui veut saisir la structure d’un morceau,
celle réceptive à la beauté du son
…
_ ces trois modalitĂ©s d’Ă©coute Ă©tant rien moins que centrales et capitales (!!!)
dans l’analyse raffinĂ©e trĂšs lucide que donne en ce livre important pour l’Histoire de l’aisthĂȘsis, Martin Kaltenecker.
…
Il reste Ă expliquer cependant la densitĂ© croissante des rĂ©flexions _ mais il faut noter que l’Ă©criture ainsi que la publication se multiplient aussi considĂ©rablement alors, en ce siĂšcle des LumiĂšres _ sur l’Ă©coute musicale _ en tant que telle _ Ă partir du XVIIIe siĂšcle.
…
Des témoignages comme celui du De Musica _ du Pseudo-Plutarque au « IIe siÚcle de notre Úre« , page 9 _ sont frappants
mais restent isolĂ©s _ singuliers et trĂšs minoritaires _ et ne forment pas de masse critique _ statistiquement : soit un certain courant d’opinion un tant soit peu partagĂ©e socialement : ce Ă quoi s’intĂ©ressent les sociologues et les historiens (surtout s’ils n’ont pas assez lu Carlo Ginzburg) _ ; l’Ă©coute musicale n’a pas, pour ainsi dire, acquis _ encore _ de visibilitĂ© _ sociale et historique : elle demeure pour l’heure seulement privĂ©e (voire peut-ĂȘtre singuliĂšre en son isolement) ; pour bien des musicologues aussi, en consĂ©quence…
…
DĂšs qu’il est possible en revanche de parler d’un ensemble significatif de remarques _ attestĂ©es en quelques textes (souvent « à dĂ©nicher » ! en quelques bibliothĂšques ou archives : ces textes ne courent pas les Ă©ditions les mieux diffusĂ©es !.) et qui soient, si peu que ce soit, un minimum congruents _, qui affirment par exemple, que telle Ă©coute est la « bonne »,
cet ensemble peut constituer _ avec une consistance se remarquant dĂšs lors _ ce qu’on nommer un discours,
au sens oĂč l’entend Michel Foucault :
(…) «  »le discours » _ que ce dernier distingue de « ce qui« seulement « se dit« ici oĂč lĂ de maniĂšre Ă©parse seulement _,
parmi tout ce qui se dit,
c’est l’ensemble des Ă©noncĂ©s qui peuvent entrer Ă l’intĂ©rieur d’une certaine systĂ©maticitĂ© _ et pas se singulariser, seulement ; et demeurer inaperçu… _ ;
et entraĂźner _ en un effet de chaĂźne _ avec eux un certain nombre d’effets de pouvoir rĂ©guliers » _ soient se rĂ©pĂ©tant : voilĂ qui aide davantage le repĂ©rage…
…
Au critĂšre quantitatif (la masse critique)
s’ajoute donc celui d’une certaine cohĂ©rence _ ou congruence _,
ainsi que des effets concrets : un « ensemble discursif » cohĂ©rent devient alors actif _ productif d’effets trĂšs effectifs et repĂ©rables par leurs rĂ©pĂ©titions… _, page 12.
…
Surtout, « un discours peut étayer des pratiques compositionnelles.
Un compositeur ne crĂ©e _ voici un Ă©lĂ©ment dĂ©cisif de l’Histoire mĂȘme de la musique comme Art ! _ pas seulement
Ă partir de techniques d’Ă©criture
ou une vision poétique
_ telle celle de Lucien Durosoir sur laquelle je me suis (personnellement) penchĂ© en la premiĂšre de mes interventions au colloque Un compositeur moderne nĂ© romantique : Lucien Durosoir (1878-1955) ; compositeur (singulier !) dont le dĂ©but de la pĂ©riode de composition prend place, en 1919, juste Ă la lisiĂšre de ce long XIXe siĂšcle (1789-1914, si l’on voulait) oĂč Martin Kaltenecker clĂŽt son enquĂȘte sur « l’Ă©volution de l’Ă©coute musicale« qui l’intĂ©ressait : les Actes de ce colloque qui s’est tenu au Palazzetto Bru-Zane Ă Venise (le Centre de Musique Romantique Française) les 19 et 20 fĂ©vrier derniers, paraĂźtront aux Ăditions SymĂ©trie ; et j’ai intitulĂ© cette contribution Une PoĂ©tique musicale au tamis de la guerre : le sas de 1919 _ la singularitĂ© Durosoir _,
mais aussi Ă partir de discours,
dont la trace se repĂšre _ Ă qui sait (et apprend Ă ) la dĂ©crypter, du moins _ dans ses Ćuvres
Ă l’instar d’une citation ou d’une allusion musicale :
…
il y a construction rĂ©ciproque _ l’expression est trĂšs justement soulignĂ©e ! _ entre la partition _ mĂȘme _ et la parole critique,
va-et-vient entre une pratique et ce qui, discursivement, la sertit« , page 13 _ et c’est un tel « sertissage« que Martin Kaltenecker dĂ©gage en ce travail trĂšs prĂ©cis et fouillĂ©, lumineusement.
…
« L’utilisation de la notion _ foucaldienne, donc, ici _ de discours
nous paraĂźt _ ainsi _ mieux situer _ voilĂ : en la complexitĂ© diversifiĂ©e elle-mĂȘme des « contextes« … _
la question de la continuitĂ© et des ruptures _ s’entremĂȘlant _ d’une histoire de l’Ă©coute _ proprement « musicale« , et pas seulement acoustique ; cf la diffĂ©rence qui s’ensuit aussi, entre esthĂ©sique et esthĂ©tique… ;
et cela, mieux que les coupures abruptes et ultra-nettes (cf le concept de « Great Divide« de James O. Young, « ce « partage des eaux » dont parle Peter Kivy« , page 11) des auteurs citĂ©s plus haut… _ :
…
ce modĂšle permet de saisir
qu’Ă certains moments,
tel ou tel type d’Ă©coute est _ doucement _ Ă©cartĂ© _ au risque de devenir lentement, Ă terme, si celui-ci advient jamais, obsolĂšte… _,
ou non thématisé _ à la lisiÚre de la plupart des consciences _,
et qu’il devient prĂ©dominant _ pour ces mĂȘmes consciences (devenant ainsi, par un phĂ©nomĂšne de seuil, « visible« , voire majoritaire, ce type d’Ă©coute-ci) _ Ă d’autres
sans que, dans la pratique, les autres _ pour autant _ s’Ă©vanouissent« _ et disparaissent du jour au lendemain et Ă jamais : ils demeurent et « co-existent« (voire « se combinent« au nouveau type d’Ă©coute prĂ©dominant) souvent trĂšs longtemps, au contraire : le goĂ»t (et ses critĂšres) ne se montre(nt) jamais univoque(s) (ni totalitaires) dans l’Histoire des Arts et des pratiques y affĂ©rant.
A comparer à ce que Baldine Saint-Girons, en son si pertinent Le Pouvoir esthétique, nomme le « trilemme« du Beau, du Sublime et de la Grùce, par exemple ;
ou au distinguo nietzschĂ©en de l’Apollinien et du Dyonisiaque dans La Naissance de la tragĂ©die…
…
« à la fin du XVIIIe siÚcle par exemple,
le discours sur la concentration au concert
peut ĂȘtre « couplé » _ voilĂ _
avec le discours _ spiritualiste _ du recueillement religieux,
ou avec l’idĂ©e d’une gymnastique _ empirique, voire matĂ©rialiste _ des sens,
et gagner par là une autre visibilité _ sociale ; puis historique _ :
ce qui signifie qu’une telle concentration a de grandes chances d’avoir toujours _ au moins si peu que ce soit ; cf l’exemple du De Musica au IIe siĂšcle de notre Ăšre ; et Martin Kaltenecker de citer, pages 10 et 11, plusieurs exemples en l’Ăšre baroque _ existĂ©,
mais qu’elle est Ă cette Ă©poque-lĂ instrumentĂ©e _ voilĂ ! l’utilitarisme (cf Adam Smith) commence aussi Ă se rĂ©pandre alors ! _ diffĂ©remment
et qu’elle acquiert, par son amplification discursive, une puissance _ trĂšs effective en ses effets, divers : tant sur l’Ă©coute que sur la composition mĂȘme _ nouvelle« , page 13.
…
« Foucault a proposĂ© (in L’ArchĂ©ologie du savoir, en 1965) de nommer « archive »
cette « loi de ce qui peut ĂȘtre dit _ socio-historiquement _,
le systĂšme _ l’Ă©poque est au structuralisme _ qui rĂ©git l’apparition _ et l’amplitude de rĂ©ception et rĂ©-utilisation-amplification _ des Ă©noncĂ©s comme Ă©vĂ©nements singuliers _ qui ne le restent pas, mais font « histoire« ; et « sociĂ©té« …
…
Mais l’archive c’est aussi ce qui fait que ces choses dites _ d’abord plus ou moins singuliĂšrement _
ne s’amassent pas indĂ©finiment dans une multitude amorphe (…)
mais qu’elles se regroupent en figures distinctes,
se composent _ voilĂ _ les unes avec les autres
selon des rapports multiples _ Ă repĂ©rer, dĂ©tailler-analyser : ce Ă quoi s’emploie excellemment ce livre ! rĂ©tif en cela Ă l’exercice du rĂ©sumĂ© (ainsi qu’au trop aisĂ©ment rĂ©sumable)… _,
se maintiennent
ou s’estompent _ lentement ; rarement brusquement du jour au lendemain : le rĂ©el est plus subtil en sa complexitĂ© rĂ©sistante _
selon des régularités spécifiques« _ fin de la citation de Michel Foucault, page 14.
…
Et Martin Kaltenecker d’en dĂ©duire, toujours page 14 de sa remarquable Introduction,
et avec une modestie d’auteur qui l’honore :
« Nous tenterons (…) au moins de dessiner quelques unes _ en effet _ de ces « figures distinctes »,
elles-mĂȘme formĂ©es d’Ă©noncĂ©s dont on peut suivre _ magnifiquement ! c’est un des objets de ce travail trĂšs fin _ le cheminement et les mĂ©tamorphoses _ subtiles, en effet ; et parfois mĂȘme surprenantes.
…
Dans la période qui nous occupe,
chaque ensemble discursif s’appuie _ voilĂ _ Ă son tour _ chaque fois particulier _ sur des notions qui reviennent _ au moins dans le vocabulaire, qui n’est pas infini : ce sont ses usages qui sont « modulĂ©s » ! en fonction des variations (comportant toujours une part d’alĂ©atoire : selon le jeu de quelques crĂ©ations du gĂ©nie humain) des contextes _ trĂšs souvent :
l’effet, l’affect, le sublime, l’image Ă©voquĂ©e par la musique, l’organisme, la structure… _ sans ĂȘtre pour autant des invariants massifs et grossiers ; il faut ainsi aussi relever leurs propres mĂ©tamorphoses, en fonction des combinaisons et des contextes mouvants : avec sagacitĂ©…
…
Au cours du temps, ces termes _ en effet _ changent de sens
ou d’Ă©clairage
_ Ă la façon dont l’excellent MichaĂ«l Foessel a trĂšs brillamment analysĂ© dans son formidable essai de philosophie politique Ătat de vigilance _ critique de la banalitĂ© sĂ©curitaire, les mĂ©tamorphoses parfois surprenantes au premier regard, de termes (cachant des concepts cependant in fine bien distincts) tels que « Ătat« , « sĂ©curité« , « peur« ou « souveraineté« , depuis, par exemple, Hobbes jusqu’aux rĂ©gimes (ultra-)libĂ©raux-autoritaires de maintenant ; ainsi que celles des avatars, aussi, du terme « dĂ©mocratie« ; cf lĂ -dessus mon article du 18 janvier dernier : « Faire monde » face Ă lâangoisse du tout sĂ©curitaire : la nĂ©cessaire anthropologie politique de MichaĂ«l Foessel _ :
l’effet musical sublime d’une musique
peut ĂȘtre analysĂ© dans une perspective thĂ©ologique
ou bien référé aux émotions physiques suscitées par un opéra de Rossini ;
la « conversation » Ă©clairĂ©e _ et avec quelques « surprises », ou « scherzi »… _ entre Haydn et l’auditeur de ses symphonies, comme apprĂ©ciation partagĂ©e d’un jeu avec des codes formels,
se transformera
en une thĂ©orie de l’Ă©coute « prĂ©-analytique« chez certains zĂ©lateurs de Beethoven.
…
Ces notions rĂ©currentes peuvent enfin _ et surtout _ se combiner et se mĂȘler :
Berlioz construit un univers oĂč l’image et l’impact du timbre font alliance,
Wagner présente la puissance physiologique du son comme un effet sublime » ;
etc.
…
« Pour bien saisir ces termes _ en leurs emplois et efficace quant Ă l’Ă©coute musicale des Ćuvres en leur historicitĂ© _,
il nous a semblĂ© qu’il fallait Ă chaque fois _ en chaque situation particuliĂšre, sinon singuliĂšre _ tenir compte du contexte _ voilĂ ! _ des Ă©noncĂ©s
_ lĂ -dessus, cf mon article du 15 juillet dernier Ă propos du plus que trĂšs remarquable, indispensable !, ouvrage dirigĂ© par Christian Accaoui ĂlĂ©ments d’EsthĂ©tique musicale _ Notions, formes et styles en musique : Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « ElĂ©ments dâEsthĂ©tique musicale : notions, formes et styles en musique » aux Ă©ditions Actes-Sud / CitĂ© de la musique, sous la direction de Christian Accaoui
avec son art splendide des contextualisations… _,
afin de mesurer _ Ă l’optimum (qualitatif !) de justesse ! _ le poids et la place _ et le sens mĂȘme _ qu’ils prennent chez les auteurs _ des textes (sur l’Ă©coute musicale) Ă analyser _,
qu’ils soient thĂ©oriciens (de la musique), critiques musicaux, philosophes, romanciers, ou compositeurs. (…)
…
On ne traitera _ forcĂ©ment : le temps de la recherche (ainsi que celui d’une vie) n’est pour personne illimitĂ©… _ (…) que d’une partie infime _ certes : ceux que le chercheur estime en son Ăąme et conscience (et dans le laps de temps Ă lui-mĂȘme imparti !) pertinents et suffisants (sans suffisance !) Ă son analyse (lui-mĂȘme, ou d’autres auront, Ă sa suite, loisir de la complĂ©ter, ou corriger…) _ des textes oĂč pourrait se dessiner un discours _ juste ! _ sur l’Ă©coute :
l’auteur fait _ cependant _ le pari _ en donnant Ă paraĂźtre son travail en cet Ă©tat-ci _,
sans lequel aucun projet de synthÚse _ tel que celui de ce livre _ ne se conçoit _ en effet ! _,
que ceux des textes qu’il ignore _ tout savoir demeurant partiel _ ou qu’il a dĂ» Ă©carter _ en particulier les revues musicales, les correspondances et journaux intimes (car tout lire n’est pas possible quand le gisement de documentation Ă©ventuelle abonde…) _
pourront tout de mĂȘme s’insĂ©rer _ sans contradiction, mais comme complĂ©ment _ dans les classements, les regroupements, le dessin mĂȘme du parcours historique proposĂ©, sans le dĂ©truire« , pages 14-15 :
…
un grand parcours de l’histoire de l’Ă©coute musicale du long XIXe siĂšcle, dĂšs la fin du Baroque jusqu’au dĂ©but de la modernitĂ© plus expĂ©rimentale d’aprĂšs la Grande Guerre, en somme,
se dessine fort clairement ainsi
dans les 456 pages de ce si riche, mais aussi trÚs éclairant, grand livre
qu’est L’Oreille divisĂ©e _ L’Ă©coute musicale aux XVIIIe et XIXe siĂšcles…
…
L’apport principal de ce travail de sertissage minutieux et lumineux de Martin Kaltenecker ici
concerne donc le choix
(et la traduction : de l’allemand _ Martin Kaltenecker a prĂ©cĂ©demment traduit L’IdĂ©e de la musique absolue _ une esthĂ©tique de la musique allemande, de Carl Dahlhaus : une entrĂ©e fort prĂ©cieuse dans le domaine Ă explorer ici ! _)
de ces textes de « thĂ©oriciens, critiques musicaux, philosophes, romanciers _ ceux-ci aussi : leur intuition pouvant tĂ©moigner excellemment du retentissement en profondeur des micro-modulations (Ă la limite du perceptible ; et du perçu de la plupart) du ressenti esthĂ©tique : tout particuliĂšrement en la pĂ©riode du XIXe siĂšcle analysĂ©e ici : jusqu’Ă Proust, au dernier chapitre _ ou compositeurs«Â
qui permettent de dĂ©gager ces mĂ©tamorphoses de « l’Ă©coute musicale » au cours de la pĂ©riode choisie, c’est-Ă -dire « aux XVIIIe et XIXe siĂšcles« …
…
Je dois noter ici l’apport fondamental
de l’articulation mise en Ćuvre par Martin Kaltenecker
entre les textes de Johann Georg Sulzer (1720-1779), Johann Nikolaus Forkel (1749-1818), Karl Friedrich Zelter (1758-1832), Hans Georg NĂ€geli (1773-1836), Christian Friedrich Michaelis (1780-1834), Adolf Bernhard Marx (1795-1866), Wilhelm Heinrich von Riehl (1823-1897), Eduard Hanslick (1825-1904), Hermann Kretzschmar (1848-1924), Hugo Riemann (1849-1919), Heinrich Schenker (1868-1935) ou Heinrich Besseler (1900-1969)
et l’activitĂ© mĂȘme de composition
de compositeurs tels que Beethoven, Berlioz ou Wagner
_ « sans doute le premier compositeur qui ait produit un discours sur l’Ă©coute, et qui, de surcroĂźt, l’ait traduit dans l’Ă©laboration d’un lieu spĂ©cifique » (Ă Bayreuth), page 307 _ , principalement,
en leur souci _ pour Berlioz et Wagner _ (ou dĂ©sespoir _ pour Beethoven _) de l’Ă©coute la plus adĂ©quate de leur Ćuvre
par le public…
…
Pour aller vite,
voici comment Martin Kaltenecker lui-mĂȘme « tente de rĂ©sumer« , au dĂ©but de son chapitre 5 (« Ăcoutes romantiques« ), aux pages 223 et suivantes,
en quatre rubriques,
« l’Ă©volution des diffĂ©rents discours sur l’Ă©coute
dans la pĂ©riode qui va de Beethoven Ă Wagner«Â
_ le chapitre 6 sera consacrĂ© à « Wagner« ; le chapitre 7, aux « ThĂ©ories de l’Ă©coute Ă la fin du XIXe siĂšcle« ; et le chapitre final (le huitiĂšme), Ă ce que Martin Kaltenecker caractĂ©rise comme un passage « Vers l’Ă©coute artiste« : je les aborderai ensuite… _ :
…
« 1. L’Ă©coute rĂ©flexive Ă©tait associĂ©e au XVIIIe siĂšcle Ă l’idĂ©e d’une participation de l’entendement qui clarifiait les affects confus,
puis Ă celle d’une conversation avec l’auditeur idĂ©al.
Elle Ă©volue au cours du siĂšcle suivant vers la notion d’Ă©coute structurelle
visant une organicité ;
c’est aussi d’une certaine façon une « écoute allemande », qui tend vers une perception prĂ©analytique, et qui dĂ©considĂšre l’affect ;
elle se dĂ©ploie dans l’espace de la concentration et de l’Ă©coute rĂ©pĂ©tĂ©e
et relĂšve d’un travail ;
son genre est emblématiquement le quatuor à cordes
_ et elle fera l’objet d’analyses en terme de « musique absolue« (ou, plus improprement traduite, « pure« ) : cf le livre majeur Ă cet Ă©gard d’Eduard Hanslick, en 1864, Von Musikalisch Schönen (Du Beau dans la musique, aux Ăditions Christian Bourgois, en 1986) ; et l’analyse panoramique et pointue, tout Ă la fois, de Carl Dahlhaus, en 1978, Die Ideen der absoluten Musik (L’IdĂ©e de la musique absolue _ une esthĂ©tique de la musique allemande, aux Ăditions Contrechamps, en 1997).
…
2. L’imagination avait Ă©tĂ© dĂ©finie de façon double au XVIIIe siĂšcle, comme une activitĂ© Ă la fois synthĂ©tique et centrifuge,
comme un dĂ©codage inventif, rĂ©alisĂ© cependant au moyen d’images adĂ©quates.
Elle évolue au siÚcle suivant vers une herméneutique musicale,
elle-mĂȘme parallĂšle Ă l’usage d’appliquer des textes aux Ćuvres instrumentales,
tels les poÚmes que Pauline Viardot inventera pour transformer certaines Mazurkas de Chopin en mélodies.
La cohĂ©rence d’une Ćuvre apparaĂźt Ă l’Ă©coute par projection
ou par détection
dâune narration imaginaire,
soit par association libre pendant lâexĂ©cution,
soit sous une forme plus systématique et fixée par écrit, comme on la trouvera dans les Guides de concert de Hermann Kretzschmar à la fin du siÚcle.
Il sâagit donc la plupart du temps de la transformation possible de toute musique, grĂące Ă la projection sur elle dâun « moi » ou dâun « nous », et dâune histoire ;
toute symphonie est transformée en poÚme symphonique.
âŠ
3. La musique ineffable, liĂ©e Ă lâAndacht comme attente passive de messages venant dâun au-delĂ diffus,
entre en harmonie avec la valorisation au XIXe siĂšcle de lâĂ©lĂ©ment religieux de lâart.
(âŠ) DĂšs que la musique est considĂ©rĂ©e comme ayant trait au mystĂšre,
un lien sâĂ©tablit entre Ă©coute mystĂ©rieuse et Ă©coute esthĂ©sique.
(âŠ) LâĂ©coute mystĂ©rieuse et lâĂ©coute esthĂ©sique sont reliĂ©es par une attitude qui consiste à « ĂȘtre Ă lâaffĂ»t » _ ce lauschen que Nietzsche fait remonter Ă lâinstinct du chasseur, et qui serait selon lui Ă lâorigine mĂȘme de la musique _ ;
elles visent toutes deux, davantage que la comprĂ©hension dâune forme, une Ă©piphanie du Son _ via la thĂ©matique et le motif du son qui arrive de loin : aus der FerneâŠ
âŠ
4. Dans lâĂ©coute sublime, lâauditeur est comme envahi : une passivitĂ© sây joint Ă une dimension quasi corporelle et Ă un dĂ©bordement de lâentendement qui nâarrive plus Ă synthĂ©tiser des effets de pure quantitĂ© ;
le sublime nous coupe le souffle.
Cette Ă©coute est dâabord liĂ©e Ă lâĆuvre symphonique de Beethoven, qui est parfois incomprĂ©hensible, voire laide pour certains, mais dont lâimpact est incontestable. »
âŠ
Martin Kaltenecker ajoute Ă cette prĂ©sentation synthĂ©tique des (quatre premiĂšres) diverses formes dâ »écoutes musicales« ,
cette importante remarque-ci, page 225 :
âŠ
« La plupart des discours portant sur lâĂ©coute apparaissent encore Ă cette Ă©poque _ avant Riemann, dont la thĂšse de doctorat, en 1873, sâintitule Sur lâĂ©coute musicale ; de mĂȘme quâen 1888, il prononce une confĂ©rence intitulĂ©e Comment Ă©coutons-nos la musique ? (cf pages 354 Ă 363) _ sous une forme fragmentĂ©e,
et non comme une théorie complÚte ;
âŠ
et ils se rapportent principalement aux trois types dâauditeurs dont parle Henri Blanchard
_ en un article, « Dâun nouveau genre et dâun nouveau plaisir de lâaudition musicale », paru dans la Revue et Gazette musicale, le 22 octobre 1843, dont nous sont donnĂ©s quatre trĂšs parlants extraits, aux pages 221-222 :
Blanchard distingue en effet les « dilettanti qui ne frĂ©quentent guĂšre que lâopĂ©ra et sont rĂ©fractaires Ă toute innovation ou expĂ©rimentation musicale risquant de troubler le plaisir pris Ă lâexpression de la parole chantĂ©e.
Face Ă eux, les auditeurs pour qui lâĂ©coute musicale relĂšve dâun effort« (« un vĂ©ritable travail« , dit Blanchard, page 222 ; car « saisir au passage les hardiesses harmoniques, les riches dĂ©tails de lâinstrumentation, les finesses mĂ©lodiques rĂ©pandues çà et lĂ dans lâorchestre, les beautĂ©s de ce style compliquĂ© dâimitations qui constituent les Ćuvres des maĂźtres que nous venons de citer, nâest pas chose facile« ).
Et « entre ces deux groupes, le gros des auditeurs utilise la musique comme support Ă une projection dâimages« ;
Blanchard disant Ă propos de ces derniers : « Tout cela se confond dans un ensemble vaporeux pour les auditeurs ordinaires qui forment le plus grand nombre de lâauditoire musical ; et câest des gens composant ce plus grand nombre que nous viennent les dĂ©finitions vagues, la mĂ©taphysique sur la science des sons, les comparaisons avec les autres arts, source de cette esthĂ©tique bourgeoise« , citĂ© toujours page 222 ;
et Blanchard de conclure ce panorama des « auditeurs de musique » : « Il est certain que le bonheur le mieux choisi, le plus complet de lâaudition musicale pour un excellent musicien, câest celui quâil Ă©prouve, comme exĂ©cutant ou comme auteur, Ă savourer un beau quatuor de Haydn, de Mozart ou de Beethoven (âŠ). Il est vrai que câest chose trĂšs rare Ă Paris, oĂč ce genre de musique est presque tout-Ă -fait abandonnĂ© par les artistes et les amateurs« âŠÂ _
âŠ
et ils _ ces « discours sur lâĂ©coute » _ se rapportent principalement aux trois types dâauditeurs dont parle Henri Blanchard :
lâauditeur sĂ©rieux de la symphonie,
celui qui laisse libre cours Ă son imagination,
lâamateur dâopĂ©ra« , page 225.
âŠ
Et Martin Kaltenecker de trÚs utilement préciser encore, juste en suivant :
« Souvent, deux formes dâĂ©coute sont couplĂ©es :
lâimagination et une Ă©coute formelle ne sâexcluent guĂšre pour Schumann ;
Berlioz mĂȘle lâimaginaire Ă lâesthĂ©sique ;
et Wagner vise autant lâineffable que le sublime. »
âŠ
En revanche, dâautres expriment « des oppositions plus ou moins tranchĂ©es entre telle ou telle attitude.
…
Ainsi George Sand sâexprime avec condescendance Ă propos de Meyerbeer, qui ne propose selon elle que des « images »,
alors que Beethoven susciterait des émotions et des pensées ayant trait aux sentiments intimes du moi
_ câest donc le monde superficiel de lâopĂ©ra qui contraste _ pour elle _ avec lâĂ©coute intense que permet la symphonie.
âŠ
Chez Hanslik, (âŠ) câest tout Ă la fois la divagation imaginaire et la rĂ©ception voluptueuse de lâopĂ©ra
qui seront dĂ©clarĂ©es infĂ©rieures Ă lâĂ©coute structurelle du « jeu des formes en mouvement ».
âŠ
TrÚs souvent, une seule attitude est _ sectairement _ considérée comme appropriée,
et le mélange de plusieurs,
leur tressage _ terme particuliĂšrement appropriĂ© ! _ au sein de lâĂ©coute dâune mĂȘme Ćuvre
nâest guĂšre thĂ©orisĂ© _ mĂȘme sâil peut ĂȘtre constatĂ© : on feint de sâĂ©tonner quâun seul et mĂȘme auditeur apprĂ©cie, par exemple, les opĂ©ras de Mozart et la partition « bruyante et confuse » des Bardes de Lesueur, ou quâune foule « mĂ©langĂ©e et Ă©cervelĂ©e » puisse sâenchanter aussi bien de Beethoven que de Rossini« , pages 225-226âŠ
âŠ
Puis, voici que triomphe bientĂŽt en Allemagne un cinquiĂšme type dâ »écoute musicale » :
« un effet dâextase » (page 304) sur « lâauditeur soumis » (page 305) Ă rien moins quâ »une discipline esthĂ©tique« (page 318),
tel que prĂŽnĂ© _ cet effet _ et mis en place _ Ă Bayreuth _ par Wagner _ longuement dĂ©taillĂ© au chapitre 6 (« Wagner« , aux pages 293 Ă 341) _ : « Wagner est sans doute le premier compositeur qui ait produit un discours sur lâĂ©coute, et qui, de surcroĂźt, lâait traduit dans un lieu spĂ©cifique » ad hoc, page 307 ;
« lâĂ©coute wagnĂ©riste » peut « ĂȘtre caractĂ©risĂ©e par deux aspects : un entraĂźnement qui sâappuie sur la reconnaissance des leitmotivs, Ă travers une Ă©coute dirigĂ©e, exercĂ©e au sein des cercles wagnĂ©riens, mais cela en vue de la pleine rĂ©vĂ©lation de lâĆuvre Ă Bayreuth mĂȘme, lieu de lâextase et de lâhypersensibilité », page 318 ;
et « ce nâest quâaprĂšs 1900 quâune nouvelle Ă©coute de Wagner sâinstallera, qui ne sâefforcera plus, en se « crispant », de reconnaĂźtre les motifs dans lâorchestre, comme le remarque Richard Sternfeld en 1901« , page 319.
âŠ
Un peu plus tard dans le XIXe siĂšcle se dĂ©velopperont enfin de vĂ©ritables « thĂ©ories de lâĂ©coute musicale«Â
_ celles de Riemann, de Schenker, de Kretzschmar, de Gurney _
que Martin Kaltenecker dĂ©taille prĂ©cisĂ©ment en son chapitre 7 : « ThĂ©ories musicales Ă la fin du XIXe siĂšcle« , pages 343 Ă 376 _ juste avant un tout dernier chapitre, « Vers lâĂ©coute artiste« , pages 377 Ă 425.
âŠ
Ainsi, identifie-t-il successivement :
_ pour commencer, une « écoute cernĂ©e par lâhistoire » (pages 343 Ă 354) :
« lâĂ©largissement progressif de lâhorizon historique
_ dans la connaissance progressive des Ćuvres du passĂ© : musicalement ressuscitĂ©es, peu Ă peu ;
« et câest peut-ĂȘtre Brahms qui incarne pour la premiĂšre fois cette figure du compositeur responsabilisĂ© par la culture.
Ami de Friedrich Chrysander, qui dirigea la premiĂšre Ă©dition monumentales des Ćuvres de Haendel, dâĂ©rudits comme Eusebius Mandyczewski, mais aussi collectionneur de manuscrits, abonnĂ© aux volumes que publie la Bachgesellschaft Ă partir de 1850, sous la direction de Philipp Spitta, grand brahmsien quant Ă lui, et des Ćuvres anciennes comprises dans les DenkmĂ€ler der Tonkunst,
Brahms lit et et Ă©tudie des Ćuvres de Marenzio, Eccard, Muffat, Buxtehude, Froberger, des fils de Bach, il Ă©ditera lui-mĂȘme des piĂšces de Couperin et de Haendel, rĂ©flĂ©chissant Ă©galement sur la maniĂšre de rĂ©aliser la basse continue dans les cantates de Bach.
Le compositeur est dorĂ©navant submergĂ© par lâhistoire musicale, Ă laquelle il ne peut plus tourner le dos ; il y a du musicologue en lui,
tout comme lâauditeur dispose dâun nombre croissant de rĂ©fĂ©rences historiques, et donc de comparaisons possibles, qui forment une nouvelle condition de lâĂ©coute musicale« , pages 348-349 _
âŠ
lâĂ©largissement progressif de lâhorizon historique
_ Martin Kaltenecker prend appui ici sur les Ătudes culturelles de trois siĂšcles, de Wilhelm Heinrich von Riehl (en 1859), qui « sâinscrit ainsi dans le tournant rĂ©aliste (lui-mĂȘme « typique de lâanti-romantisme et de lâanti-subjectivisme qui caractĂ©rise les annĂ©es 1850« , remarque Martin Kaltenecker, page 345) qui gagne lâart et le mouvement intellectuel qui installe lâĂ©tude de lâhistoire comme rĂ©fĂ©rence absolue, marquant le triomphe de lâhistorisme : toutes les Ă©poques et civilisations forment un objet dâĂ©tude Ă©gal en droit » ; « Riehl se dit confrontĂ© (âŠ) Ă un » chaos dâoreilles diverses« , ce qui signifie en mĂȘme temps lâĂ©galitĂ© en droit dâexpressions artistiques que lâon ne comprend plus, mais que lâon Ă©tudie attentivement. Riehl se tient dans la contradiction entre lâĂ©coute impossible de la musique du passĂ© et lâinjonction de lâĂ©tudier de prĂšs« ; Riehl Ă©crivant : « la culture historique nâest pas seulement la simple connaissance de faits et de dates, mais la capacitĂ©, acquise par lâĂ©tude inlassable des sources, câest-Ă -dire des Ćuvres dâart de toutes les Ă©poques, de rendre justice Ă tous les styles et Ă toutes les maniĂšres de voir, afin de pouvoir en tirer un plaisir complet. Câest dans ce sens quâil faut pratiquer lâhistoire de la musique dans les conservatoires supĂ©rieurs, en tant quâenseignement rĂ©gulier« , pages 345 Ă 347 _
âŠ
lâĂ©largissement progressif de lâhorizon historique
inflĂ©chira de plus en plus lâĂ©coute des mĂ©lomanes vers une classification des musiques :
chaque nouvelle Ćuvre _ quâelle soit tirĂ©e du rĂ©pertoire, mais encore inconnue de lâauditeur, ou crĂ©ation nouvelle _
est alors cataloguée, comparée à des repÚres de plus en plus nombreux, insérée dans une évolution générale ;
mouvement qui culminera avec lâavĂšnement du gramophone, dans la possibilitĂ© de se constituer un « musĂ©e imaginaire » sonore« , page 349.
âŠ
Ensuite, Martin Kaltenecker détaille
_ une »écoute de la tonalité » (pages 354 à 366)
Ă travers les thĂšses-analyses de Hugo Riemann (1849-1919) et de Heinrich Schenker (1868-1935).
…
Dans sa thĂšse de 1873 Sur lâĂ©coute musicale, « la thĂšse dĂ©veloppĂ©e par Hugo Riemann consiste Ă comparer ce que lâon entend en le raccordant toujours Ă un point fixe, qui est la tonique » (page 355) ;
mais « dans une confĂ©rence prononcĂ©e en 1888 sous le titre Comment Ă©coutons-nous la musique ?, Riemann proposera une thĂšse beaucoup plus ample, qui dĂ©finit lâĆuvre musicale par trois Ă©lĂ©ments (qui peuvent fonder chacun un genre de musique), reliĂ©es Ă chaque fois Ă un besoin ou Ă une pulsion (Trieb).
Il y a tout dâabord en musique des facteurs Ă©lĂ©mentaires _ hauteurs, dynamiques, agogiques _, des Ă©nergies dont sâempare le dĂ©sir de communiquer et de sâexprimer (câest le Mitteilungstrieb).
Il y a ensuite tout ce qui permettra de constituer une forme, provenant de la pulsion de jeu (Riemann reprend ici le terme de Spieltrieb de Schiller), liĂ© Ă lâharmonie et au mĂštre, au dĂ©coupage des sons en unitĂ©s rythmiques.
Enfin, ce sont les Ă©lĂ©ments susceptibles de produire des associations, tout ce qui relĂšve de la caractĂ©risation, du pittoresque et qui vient du dĂ©sir dâimiter (Nachahmungstrieb).
Par ailleurs, Riemann distingue deux principales modalitĂ©s dâĂ©coute, quâil rĂ©fĂšre Ă Schopenhauer : « (lâune) vit la musique comme la manifestation de sa propre volontĂ© (subjectivation totale), alors que lâautre lâobjective au moins en partie, pour produire une reprĂ©sentation« .
Une musique oĂč lâĂ©lĂ©ment formel prĂ©domine ne sera donc quâimparfaitement « subjectivĂ©e », alors que lâauditeur sâidentifiera par exemple avec le contenu dâune musique Ă programme, qui nous Ă©meut « par sympathie ».
(âŠ) Riemann prĂ©cise ce quâil entend par objectivation : elle ne se compare pas Ă un « jeu de formes sonores » Ă la Hanslick, mais sera situĂ©e tout au contraire du cĂŽtĂ© de la musique Ă programme et dâune imitation extĂ©rieure : « DĂšs que la musique veut objectiver, elle se dĂ©tache de ce qui est sa sphĂšre et son rayon dâaction propre ». Lâobjectivation est donc une participation Ă©motionnelle et un « vivre avec » (Mitterleben) les mouvements sonores :
(âŠ) « LâactivitĂ© de lâoreille _ Ă©crit Riemann page 16 de cet essai _ ne se dĂ©ploie pleinement quâĂ travers lâactivitĂ© dâenchaĂźnement dâune succession dâimpressions sonores, (âŠ) dans le suivi du dĂ©roulement temporel de ce qui rĂ©sonne. Or, ce nâest pas de lâexamen des causes ce qui rĂ©sonne et de ses transformations que provient le plaisir esthĂ©tique de lâĂ©coute musicale, mais de la poursuite gratifiante (lustvoll) des Ă©tats quâil provoque, de lâabandon entier vers les affects sans objet quâil suscite. Il semble mĂȘme que (âŠ) le souvenir de ce que lâon a vĂ©cu soi-mĂȘme, la sensation de notre propre corporĂ©itĂ© joue un rĂŽle central Ă©galement dans lâimpression sonore.«Â
Cette description aux accents dĂ©jĂ phĂ©nomĂ©nologiques met alors en avant tout ce qui correspond en musique Ă des attitudes et Ă des gestes. » (âŠ)
« On doit constater, quand nous suivons ces Ă©tats _ Ă©crit Riemann, citĂ© ici page 359 _, un affinement et une spĂ©cification presque merveilleux de la sensation, telle que nous ne pourrions guĂšre lâobtenir, ne fĂ»t-ce quâapproximativement, par une simple rĂ©flexion au sujet de nos Ă©motions. »
« Lâ »objectivation » des Ă©lĂ©ments musicaux peut rĂ©ussir ou Ă©chouer. Ainsi le timbre du hautbois, de la clarinette et de lâalto, rappelant les voix de femmes, attireront lâoreille des hommes, alors que le violoncelle, masculin, sollicitera lâempathie fĂ©minine ; en revanche des sonoritĂ©s trop puissantes peuvent bloquer lâidentification :
« La puissance extraordinaire du fortissimo de tout lâorchestre (âŠ) produit sans nul doute aussi un effet Ă©lĂ©mentaire sur notre sensibilitĂ©, mais ne peut guĂšre ĂȘtre subjectivĂ© comme expression de notre vie psychique ; il se dresse devant nous comme une puissance situĂ©e hors de nous-mĂȘmes, qui nous est supĂ©rieure, qui nous Ă©crase et nous anĂ©antit avec un effet sublime, mais que nous admirons cependant avec ravissement, alors que le sentiment dâĂȘtre minuscule nous fait frissonner face Ă sa grandeur » _ Ă©crit Riemann, citĂ© ici encore page 359.
âŠ
(âŠ) Le second domaine est celui du jeu formel, reprĂ©sentant un besoin fondamental chez lâhomme qui aime Ă diviser et qui prend plaisir à « une suite bien ordonnĂ©e et agrĂ©able ». Câest lui qui exige le plus grand effort :
« Songeons Ă lâun des adagios de Beethoven si magnifiquement dĂ©veloppĂ©s (ausgesponnen) : il y a lĂ une telle variĂ©tĂ© formelle, une telle multiplicitĂ© de sentiments diffĂ©renciĂ©s, une telle abondance de nuances, que lâon peut en effet comparer la participation active et comprĂ©hensive Ă un tel mouvement, Ă lâĂ©coute et la vision dâune tragĂ©die, qui mĂšne Ă©galement notre Ăąme au travers dâune succession dâĂ©motions logiquement enchaĂźnĂ©es qui nous Ă©lĂšvent et nous purifient. Une grande part du charme quâopĂšre une telle Ćuvre dâart sur lâauditeur tient Ă la beautĂ© de sa forme, si bien que les sentiments forts, profonds et sains nous atteignent par sympathie ; cette belle forme nâopĂšre pas sur tous les hommes avec la mĂȘme dĂ©termination, car elle exige la comprĂ©hension, une concentration assidue et une attention pleine et entiĂšre _ Ă©crit Riemann page 40 et les suivantes. La « capacitĂ© de formation infinie de lâoreille », selon la formule de Wagner, consiste dans la facultĂ©, augmentĂ©e par lâexercice, de saisir le rapport entre les sons (âŠ). Les personnes qui ne sâoccupent pas ou trĂšs peu de musique, prennent plaisir aux tournures harmoniques et mĂ©lodiques les plus simples, Ă une division thĂ©matique la plus simple et la plus claire possible, Ă une rythmique simple et facile Ă saisir ; et les Ćuvres dâun Bach, dâun Schumann, Wagner, Brahms sont pour eux, selon leur expression, trop savantes, câest-Ă -dire trop compliquĂ©es. Ce nâest lĂ quâune maniĂšre de parler, et avec les meilleures raisons du monde, on nâinculquera pas Ă ces profanes, comme ils se nomment eux-mĂȘmes, lâamour des compositeurs citĂ©s. Je souligne encore une fois quâil faut de lâexercice et de la bonne volontĂ© pour comprendre une grande Ćuvre musicale complexe. Si lâensemble ne doit pas se dĂ©composer en une sĂ©rie dâimpressions isolĂ©es reliĂ©es de maniĂšre lĂąche, dont chacune nâest que de faible intensitĂ©, si lâune doit au contraire soutenir, Ă©lever, dĂ©multiplier lâautre, que ce soit par analogie ou par contraste, il faut Ă la fois saisir le dĂ©tail isolĂ© et suivre la cohĂ©rence formelle en toute conscience ; il faut donc une trĂšs bonne mĂ©moire et mobiliser une activitĂ© intellectuelle synthĂ©tique. En dâautres termes, lĂ oĂč commencent les formes artistiques supĂ©rieures, lĂ sâarrĂȘte aussi la possibilitĂ© de se dĂ©brouiller (durchkommen) avec une simple passivitĂ©, avec un abandon aussi docile soit-il aux impressions, et il devient nĂ©cessaire de collaborer _ voilĂ ! _ Ă lâĆuvre. (âŠ) Lâexercice est indispensable, et une prĂ©paration par lâĂ©coute dâune musique plus simple.«Â
âŠ
(âŠ) « Tout ce domaine est donc placĂ© sous le signe dâun dĂ©passement de lâidentification et de lâempathie psychologique immĂ©diate, source dâun nouveau « plaisir esthĂ©tique ».«Â
âŠ
« Riemann ne dĂ©valorise pourtant pas le troisiĂšme aspect, celui de la pulsion mimĂ©tique : imiter reprĂ©sente une constante anthropologique qui veut que lâauditeur « ajoute quelque chose » Ă la musique, quâil tire de son « imagination (Phantasie) une activitĂ© productrice ». La capacitĂ© mimĂ©tique de la musique opĂšre par analogies ou Ă©vocations, donc par un dĂ©tour rĂ©flexif (celui de la subjectivitĂ© du crĂ©ateur et celle de lâauditeur). LâĆuvre qui veut activer, objectiver tel Ă©lĂ©ment extramusical, va jouer avec les « élĂ©ments associatifs » des instruments (le trombone majestueux, le chalumeau pastoral), du registre (les aigus Ă©voquent la lumiĂšre) ou du timbre (harmoniques des violons au dĂ©but de Lohengrin).
Il est remarquable _ commente alors Martin Kaltenecker page 362 _ que Riemann rĂ©siste autant que possible dans ce texte de 1888 Ă une hiĂ©rarchisation des trois domaines musicaux quâil dĂ©limite et des musiques orientĂ©es sur _ rien que _ lâun dâeux : le monde de lâaffect nâest pas associĂ© Ă la sphĂšre de lâopĂ©ra, lâapproche formelle nâest pas Ă©rigĂ©e en modĂšle absolu, et lâimitation nâest pas dĂ©prĂ©ciĂ©e ; de mĂȘme, conclut Riemann, il nây a aucune raison de prĂ©fĂ©rer les Ćuvres classiques Ă celles du Romantisme, de Liszt ou de Wagner : le thĂ©oricien doit se tenir au-dessus des querelles esthĂ©tiques et des camps.
Cette position est rendue possible en particulier grĂące Ă lâaggiornamento physiologique de lâancienne notion dâempathie, qui remonte au moins Ă Horace : lâintensitĂ© Ă©motionnelle que le crĂ©ateur infuse Ă son Ćuvre parce quâil est lui-mĂȘme Ă©mu, garantira lâintensitĂ© de lâidentification du rĂ©cepteur avec le compositeur ; lâauditeur peut ainsi participer au monde du gĂ©nie _ voilĂ : encore faut-il quâil y consente et le dĂ©sire _, approfondir et enrichir sa propre vie Ă©motionnelle _ en sây passionnant mĂȘme : câest le cadeau de la grĂące de lâArt !..
Pour que cette interaction _ voilĂ ! _ soit fructueuse, il faut mobiliser cependant une Ă©coute concentrĂ©e au sein de chacun des domaines dĂ©limitĂ©s : empathie avec les Ă©lĂ©ments premiers, attention mĂ©ticuleuse Ă la structure, mais aussi un contrĂŽle mimĂ©tique qui nâest pas de lâordre de lâassociation libre, mais dâun effort : il faut une « saisie si possible prĂ©cise _ voilĂ _ des images qui dĂ©filent », afin de
« comprendre _ ici, câest Ă nouveau Riemann qui Ă©crit, page 90 de son essai _ le dĂ©tail les intentions du compositeur, en laissant travailler son imagination selon la direction quâil nous a _ lui _ indiquĂ©e _ ainsi doit fonctionner lâinteraction : avec souplesse (subjective) et exigence (Ă visĂ©e dâobjectivitĂ©) tout Ă la fois. Que cela soit parfois une affaire trĂšs dĂ©licate, personne ne le contestera ; car lĂ oĂč la parole ne se joint pas Ă la musique comme un guide sĂ»r, confĂ©rant Ă ses figures ambiguĂ«s un sens dĂ©terminĂ©, lâimagination de lâauditeur sâemballera inĂ©vitablement de temps Ă autre et perdra le fil du programme, suite Ă quelque malentendu sur les intentions du compositeur ; tout cela ne relĂšve pas de lâincomprĂ©hension, mais sâexplique par la polysĂ©mie« _ de ce qui nâest pas le discours (plus univoque, lui) de la langueâŠ
âŠ
Quant Ă Heinrich Schenker,
« autre théoricien important » (page 363),
« au fil de ses travaux« , il « prĂ©cisera progressivement la notion de « ligne gĂ©nĂ©ratrice » (Urlinie) qui dĂ©finit selon lui toute musique classique : lâunitĂ© et la cohĂ©rence de toute Ćuvre remarquable reposent sur un Ursatz, une « configuration de base » qui rassemble une ligne supĂ©rieure descendant toujours vers la tonique en partant de la quinte, de la mĂ©diante ou de lâoctave supĂ©rieure, et qui est toujours Ă©tayĂ©e par un mouvement de basse I-V-I.
Chaque analyse devra saisir lâĆuvre comme une immense extension et un dĂ©ploiement multiforme de ce mouvement cadentiel projetĂ©e sur un mouvement entier. (âŠ) Lâauditeur doit dâune certaine maniĂšre prendre « la place » du compositeur :
« la contemplation la plus parfaite de lâĆuvre dâart musicale _ ici câest Schenker qui sâexprime en son essai Ă lâĂ©coute de la musique (1894), page 96 _ est et demeure celle qui intĂšgre non seulement lâensemble du matĂ©riau musical, mais qui reconnaĂźt et ressent aussi entiĂšrement les lois (propres ou Ă©trangĂšres) du compositeur qui y sont Ă lâĆuvre, en somme la providence de la piĂšce. Mis Ă part les diffĂ©rences de lâarriĂšre-plan psychique, une telle contemplation nâest pas sans ressemblances avec celle quâeffectue le compositeur lui-mĂȘme, Ă partir du moment oĂč lâeffusion de son Ćuvre sâest achevĂ©e et oĂč il est enfin capable de se lâapproprier lui-mĂȘme de lâextĂ©rieur, lâayant soustraite pour tout jamais Ă ses Ă©motions intĂ©rieures ».
âŠ
« Schenker _ continue Martin Kaltenecker, page 364 _ rĂ©cuse lâidĂ©e que lâauditeur tirerait dâune premiĂšre Ă©coute lâ »impression globale » dâun morceau : comment ĂȘtre vraiment sĂ»r que lâon en ait saisi les « élĂ©ments principaux », a fortiori dans une musique oĂč il y a « plusieurs Ă©lĂ©ments principaux » ? Câest au contraire une Ă©coute rĂ©pĂ©tĂ©e qui nous habitue aux arcanes : « Lâhabitude seule aura aidĂ© lâinexpĂ©rience de la premiĂšre imagination crĂ©atrice Ă vaincre lâimpuissance de lâoreille rĂ©ceptrice« . Une telle Ă©coute sera comme une visualisation de lâĆuvre : Schenker reprend ici le thĂšme classique de lâauditeur ou du lecteur qui se dĂ©place « en avant et en arriĂšre » dans lâĆuvre :
« Ce qui reprĂ©sente dans lâĂ©coute dâune Ćuvre dâart _ Ă©crit Schenker page 101 de son essai _ le triomphe suprĂȘme, le dĂ©lice dont on sera le plus fier, câest dâĂ©lever, dâentraĂźner en somme lâoreille vers la puissance de lâĆil. (âŠ) Il existe situĂ© quelque part trĂšs au-dessus de lâĆuvre dâart, un point dâoĂč lâesprit peut clairement dominer du regard et de lâouĂŻe tous ces chemins, ces points dâarrivĂ©e, ces repos et ces tempĂȘtes _ tels que ceux dâun paysage _, toute la multiplicitĂ© et ses dĂ©limitations. Celui qui a trouvĂ© ce point Ă©levĂ© _ et câest Ă partir dâun tel point que le compositeur doit dĂ©rouler son Ćuvre _ pourra dire en toute tranquillitĂ© quâil a « écouté » lâĆuvre. Il est vrai que peu dâauditeurs de cette sorte existent.«Â
âŠ
Schenker _ commente alors ce passage Martin Kaltenecker, page 365 _ « installe lâĂ©coute en surplomb comme un idĂ©al absolu, et les musiques qui lâexigent comme des chefs-dâĆuvre incontestables ; le pot-pourri est ainsi dĂ©fini comme « allĂ©geance Ă ceux qui ont lâoreille courte ».
Il sâensuit une ligne directrice pour _ dĂ©jĂ _ lâinterprĂ©tation musicale : le musicien ne doit pas faire ressortir les beaux thĂšmes et « atomiser » la musique ; face Ă la jeunesse, dira Schenker en 1919 dans une conversation avec Wilhelm FurtwĂ€ngler, lâinterprĂšte a un « devoir de synthĂšse ». Car la jeunesse trop souvent est du cĂŽtĂ© du moment prĂ©sent, auquel elle sâabandonne : lâĂ©coute musicale du chef-dâĆuvre en saisit au contraire la part intemporelle, et elle rĂ©siste Ă la sĂ©duction de beaux passages Ă©phĂ©mĂšres :
« Aujourdâhui prĂ©cisĂ©ment _ Ă©crivait Schenker vers 1925 _, alors que la vie nue et tourbillonnante du jour, de lâheure mĂȘme, est vantĂ©e comme Ă©tant le but suprĂȘme de lâexistence _ au lieu dâarracher la vie au chaos _, aujourdâhui cet Ă©tat dâesprit est devenu fatal aussi Ă la perception de lâĆuvre de gĂ©nie. LâĆuvre de gĂ©nie se distingue pourtant de la vie par un projet improvisĂ© sur lâinstant et qui donne Ă lâensemble un sens univoque ; il est donc contradictoire de vouloir nier, au nom de la vie et du prĂ©sent, dont le dessin reste insondable aux hommes, celui qui se tient derriĂšre toute Ćuvre dâart.«Â
âŠ
Ensuite, Martin Kaltenecker aborde un huitiĂšme type dâ »écoute « ,
qu’il caractĂ©rise comme « lâautre de la structure« ,
étudiée à travers les thÚses de Hermann Kretzschmar (1848-1924) et Edmund Gurney (1847-1888),
aux pages 366 Ă 373.
…
Cette expression « l’autre de la structure » s’Ă©claire immĂ©diatement quand Martin Kaltenecker prĂ©sente cette forme d’Ă©coute musicale en son opposition frontale aux « écoutes structurelles » qu’il vient d’analyser,
dont le modĂšle est peut-ĂȘtre la caractĂ©risation de Hanslick, en son Du Beau en musique de 1854, page 366 ; et il en retrace, cette fois Ă nouveau, les racines historiques :
…
« Nous avons vu que le discours sur l’Ă©coute se fige au dĂ©but du XIXe siĂšcle
dans un face-Ă -face
entre une écoute structurelle,
alliĂ©e la plupart du temps Ă une production d’images cohĂ©rentes _ non arbitraires, non divagantes _ qui ne sont pas toujours ressenties comme antinomiques d’une saisie de la forme,
et l’Ă©coute affective,
cernée parfois encore par la notion de sublime. »
…
Et ce conflit s’exacerbe en rĂ©fĂ©rence « à Hanslick, dont le livre _ en 1854 _ eut un si grand impact« .
…
Aussi, « les thĂ©ories anti-hanslickiennes de l’Ă©coute dans le dernier quart du siĂšcle
valorisent(-t-elles) donc souvent l’image.
…
Ce que Hermann Kretzschmar (1848-1924) nommera « herméneutique musicale »
se comprend comme l’Ă©laboration systĂ©matique et scientifique de l’imagination productrice.
Les trois volumes de son Guide de concert (FĂŒhrer durch den Konzertsaal, 1888- 1890) sont certes conçus dans un but pĂ©dagogique : il s’agit d’Ă©duquer « l’auditeur non entraĂźné », de le « prĂ©parer Ă des Ćuvres difficiles », puisque la « musique instrumentale est devenue plus compliquĂ©e » et le public « plus large et plus mĂ©langé ». Mais l’hermĂ©neutique est aussi dĂ©finie comme « art de la traduction » et inscrite dans la tradition prestigieuse de l’exĂ©gĂšse,
qui consiste Ă
« sonder le sens et le contenu intellectuel (Ideengehalt) que les formes renferment _ Ă©crit Kretzschmar _, Ă chercher partout l’Ăąme dans le corps, Ă dĂ©gager dans chaque phrase d’un texte, dans chaque membre d’une Ćuvre d’art, le noyau de la pensĂ©e, d’expliquer et d’interprĂ©ter le tout Ă partir de la connaissance la plus claire des dĂ©tails les plus subtils, en utilisant tous les moyens fournis par le savoir spĂ©cialisĂ©, la culture gĂ©nĂ©rale et le talent personnel. »
…
« La notion centrale de Kretzschmar
est celle d’Ă©motion ou affect
qu’il s’agit de tirer au clair au moyen d’une paraphrase imagĂ©e« _ commente Martin Kaltenecker, page 367.
…
« Composer et Ă©couter de la musique _ en miroir _ n’a rien Ă voir avec de quelconques Ă©tats ou talents somnambuliques _ Ă©crit Kretzschmar _, c’est au contraire une activitĂ© qui exige une clartĂ© d’esprit extrĂȘme. (…) La tĂąche de l’hermĂ©neute consiste donc en ceci : isoler les affects _ comme discrets _ dans les sons et traduire en paroles l’ossature de leur enchaĂźnement. Maigre rĂ©sultat en apparence, mais en vĂ©ritĂ© un acquis prĂ©cieux ! Car celui qui traverse les sons et les formes sonores pour atteindre les affects, Ă©lĂšve le plaisir sensuel, le travail formel au niveau d’une activitĂ© spirituelle, et il s’immunise contre les dangers et la honte d’une rĂ©ception purement physique et animale de la musique.
S’il dispose de l’imagination et d’un certain degrĂ© _ aussi _ de talent artistique, tel qu’il est toujours prĂ©supposĂ© quand on s’occupe de l’art, le squelette _ un peu dĂ©charnĂ© d’abord _ des affects s’animera infailliblement pour lui de façon subjective _ c’est-Ă -dire subjectivĂ©e : c’est une opĂ©ration riche _, grĂące Ă des figures et Ă des Ă©vĂ©nements tirĂ©s de sa propre mĂ©moire et de son expĂ©rience, aux univers _ vraiment vivants _ de la poĂ©sie, du rĂȘve et des pressentiments.
Tout le matĂ©riel d’interprĂ©tation dont disposent l’esprit et le cĆur dĂ©filera en un Ă©clair et comme au vol _ telle une clĂ© immĂ©diate ainsi de l’incarnation affective de la musique dĂ©filant (elle-mĂȘme) et perçue _ devant l’Ćil intĂ©rieur d’un tel auditeur ;
et il est prĂ©muni contre de vraies rĂȘveries _ divagantes et rebelles Ă la visĂ©e d’objectivitĂ© _ par l’attention portĂ©e aux affects, et sauvĂ© d’un abandon pathologique Ă ceux qui le touchent personnellement _ en une mauvaise subjectivitĂ©, en quelque sorte : hors sujet _ et le fascinent de maniĂšre particuliĂšre _ Ă©loignant par trop de la visĂ©e d’objectivitĂ© de l’Ćuvre _, par le devoir d’observer leur enchaĂźnement, de contrĂŽler l’art et la logique _ objective et objectivement _ du compositeur.«Â
..
Ce que Martin Kaltenecker commente, page 368 :
« Kretzschmar situe donc l’hermĂ©neutique entre deux Ă©coutes qu’il renvoie dos Ă dos : purement sensuelle pour l’une, purement formelle pour l’autre.
Afin d’Ă©tayer l’activitĂ© hermĂ©neutique, Kretzschmar prĂ©conise alors une rĂ©actualisation de la thĂ©orie des affects du XVIIIe siĂšcle. (…) Si l’Ćuvre propose Ă l’Ă©coute un « squelette » ou une « enveloppe » qu’il faut animer _ d’une chair vive d’affects _, Kretzschmar n’affirme pas pour autant que l’interprĂ©tation soit univoque : une multiplicitĂ© d’images et d’affects, pourvu qu’elles rendent l’affect fondamental _ de l’Ćuvre _, est concevable ; il serait « prĂ©somptueux de tenir et de dĂ©clarer qu’une de ces images est juste et valable exclusivement.« (…) On opĂšre avec des correspondances et des analogies en puisant dans un stock d’images qui sont dans une certaine mesure interchangeables (…) ; leur nature est « indiffĂ©rente », c’est leur cohĂ©rence qui importe. Kretzschmar souligne (…) qu’il ne faut pas projeter _ en une opĂ©ration divagante Ă l’excĂšs _ sur une composition instrumentale « des histoires, des romans, de petits drames », mais saisir l’enchaĂźnement _ sinon en quelque sorte objectif, du moins le plus possible conforme aux opĂ©rations mĂȘmes du compositeur lui-mĂȘme _ des affects, Ă l’aide d’exemples cohĂ©rents tirĂ©s de la culture et de l’expĂ©rience de l’auditeur« , page 369.
Soit un travail sĂ©rieux par ses efforts vers de la lĂ©gitimitĂ©, mĂȘme plurielle en la diversitĂ© de ses rĂ©alisations possibles…
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De mĂȘme,
« une thĂ©orie complĂšte de la musique ajustĂ©e Ă l’auditeur et non pas au spĂ©cialiste, a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e dans le grand ouvrage The Power of Sounds (1880) d’Edmund Gurney (1847-1888).
Pour l’Anglais, c’est le paramĂštre mĂ©lodique qui doit primer : une mĂ©lodie est comme un « visage », elle est « une unitĂ© organique qui forme une individualité » ;
et cette unité-là est plus forte que celle de la forme globale :
« car le tout _ Ă©crit Gurney dans son livre _, en tant que combinaison de parties que nous goĂ»tons successivement (et pour beaucoup d’entre elles, de façon indĂ©pendante), ne peut ĂȘtre saisissant que pour autant que les parties nous frappent. Ce caractĂšre impressionnant ne peut ĂȘtre perçu que si notre attention se concentre _ en l’Ă©coute _ sur chaque partie successivement _ tour Ă tour, et chacune Ă son tour _ et il ne peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ© (summed up) par des coups d’Ćil rapides.«Â
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Marin Kaltenecker commente : « Les unitĂ©s mĂ©lodiques _ ainsi ressenties grĂące Ă cette Ă©coute attentive des parties successives _ sont des unitĂ©s Ă©motionnelles _ pour l’auditeur. Contrairement Ă l’architecture, dit Gurney, dont l’impact est global, l’effet _ dans le sujet qui Ă©coute _ d’une musique est _ trĂšs concrĂštement _ tributaire de tels Ă©lĂ©ments individualisĂ©s : « Pour une partie Ă cause de l’extrĂȘme libertĂ© et de l’individualitĂ© des formes mĂ©lodiques sĂ©parĂ©es, et pour partie Ă cause du fait que, comme elles se succĂšdent, et que nous devons surtout ĂȘtre occupĂ©s par une seule Ă chaque instant, il se trouve que les effets musicaux sont plutĂŽt individuels que gĂ©nĂ©raux.« (…) La mĂ©lodie reprĂ©sente par ailleurs ce qui concentre toute la singularitĂ© de l’art musical, celle d’ĂȘtre forme en mouvement _ donc Ă la fois un processus, une avancĂ©e dans le temps, et une unitĂ© stable. Gurney dĂ©signe pour cette raison la mĂ©lodie du nom d’ideal motion, oĂč l’adjectif « idĂ©al » renvoie Ă l’idĂ©e platonicienne en tant que forme :
« C’est la fusion totale (oneness) de la forme et du mouvement qui fait la grande particularitĂ© de la mĂ©lodie et de la facultĂ© par laquelle nous l’apprĂ©hendons » _ Ă©crit Gurney.
L’Ă©coute musicale rĂ©alise ainsi quelque chose dont l’Ćil est incapable : « La facultĂ© effective de relier entre elles une longue sĂ©rie d’impressions qui s’Ă©vanouissent pour en tirer une unitĂ©.«Â
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Mais le trait essentiel de l’Ă©coute est d’ĂȘtre progressive : elle relie et noue point par point, et non pas en procĂ©dant par rĂ©troactions ou anticipations :
(…) « MĂȘme si telle ou telle partie d’un mouvement _ prĂ©cise Gurney _ peut dans une mesure importante tirer son sens (owe its point) d’un autre, soit par un contraste qui inclut une vague reprĂ©sentation idĂ©ale de cet Ă©lĂ©ment, soit par une ressemblance effective ou par rĂ©fĂ©rence Ă lui, cette relation s’Ă©tablira au mieux avec une autre partie, et non avec le tout, et son effet sera d’augmenter le plaisir que nous tirons de cette partie-lĂ . Certes le tout peut ĂȘtre (ou devenir tel quand nous nous serons familiarisĂ©s avec lui) si authentiquement organique, que chacune de ses parties pourra nous sembler comme la phase inaltĂ©rable d’un mouvement continu : malgrĂ© cela, c’est du plaisir que nous prenons aux parties, l’une aprĂšs l’autre, que cette qualitĂ© d’organisme vivant et cohĂ©rent tire son effet.
Ainsi, le plaisir qui naĂźt de l’ensemble n’a aucune signification, sauf Ă exprimer la somme _ voilĂ : patiente _ des jouissances prises Ă la succession des moments, somme qui sera augmentĂ©e dans la mesure oĂč augmentera le principe organique qui s’empare du tout.
En vĂ©ritĂ©, dire que les parties sont ce qu’il y a de plus important, signifie affirmer simplement notre incapacitĂ© Ă rĂ©aliser ce qui est une contradiction dans les termes _ prendre plaisir Ă quelque chose dont l’essence est une succession d’impressions par une saisie (review) simultanĂ©e de toutes ces impressions« _ dĂ©taillait Gurney en son essai.
« La bonne Ă©coute _ en dĂ©duit Martin Kaltenecker page 372 _ ne consiste donc guĂšre dans l’approximation d’un parcours formel global,
mais dans la saisie _ successive _ de petites unitĂ©s _ discrĂštes _ et de leur enchaĂźnement. C’est lĂ que rĂ©side la source de l’organicitĂ© de l’Ćuvre, et non pas dans la construction de grandes arches ou de rapports dialectiques : le schĂ©ma abstrait n’a aucune valeur en soi. Le « plaisir » pris aux parties est fonction d’une attention qui doit capter _ sans relĂąche _ toutes les sollicitations : « La musique est par excellence l’art dont les occasions sont brĂšves et dĂ©limitĂ©es (definite), et les appels qu’elle adresse Ă l’oreille sont frappants et pĂ©remptoires (arresting and peremptory).«Â
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Et Martin Kaltenecker de souligner, page 373 : « Cette attention rappelle la concentration riemanienne, mais elle ne vise pas ici les lois mĂ©triques ou la fonction harmonique des sons, seulement des unitĂ©s affectives d’ordre mĂ©lodique.
Il s’ensuit que plusieurs dangers guettent la musique : la mĂ©lodie peut ĂȘtre brouillĂ©e, l’Ćuvre devenir un labyrinthe compliquĂ© ou une pure mosaĂŻque, dans lequel se perdra « le sentiment de la vĂ©ritable unitĂ© de l’enchaĂźnement et du dĂ©veloppement » _ tous dangers illustrĂ©s selon Gurney par la musique de Wagner.
La mĂ©lodie vĂ©ritable n’est pas celle qui est « infinie » _ elle est, comme le dit Gurney en une belle formule, une « affirmation qui ne demande pas tant des cris d’admiration que l’urgence d’un assentiment passionné ».«Â
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ApparaĂźtra alors, aussi,
un neuviĂšme type dâ »écoute musicale« , Ă la fin du XIXe siĂšcle,
baptisĂ© lâ »écoute par effluves« ,
« qui sâempare dâune forme musicale quelconque pour la transformer en voile ou nuage musical » ;
et « qui peut ensuite ĂȘtre elle-mĂȘme transposĂ©e dans une Ćuvre et en commander la structure » ; « la musique religieuse de Liszt, quâil faudrait relire sous cet angle, obĂ©it prĂ©cisĂ©ment Ă un tel ajustement dâune technique dâĂ©criture Ă un certain type dâĂ©coute. Ainsi, dans la Via Crucis (1879), dâoĂč le contrepoint est Ă©liminĂ©, il nây a pas de parcours de modulation construit, mais uniquement des affaissements et des atterrissages doux dans une autre tonalitĂ© ; la modalitĂ© dĂ©samorce la vectorisation tonale et la musique, pour traduire lâattente, la suspension, la compassion mĂ©ditative« , page 396.
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Et, quant au « dispositif proustien » de la perception (« artiste« ), sur lequel sâachĂšve cet ample parcours dâexploration-analyse de Martin Kaltenecker,
« il y a ainsi (en lui) la matrice dâune valorisation de la perception qui sera lâune des nervures du discours sur lâart du XXe siĂšcle :
la saisie en soi du sensible _ le son, le scintillement, la nuance, la diffĂ©rence _ sâentoure de lâaura dâun Ă©cart, dâun « pas de cĂŽté », dâun geste rĂ©fractaire mĂȘme au sens politique, exĂ©cutĂ© par dĂ©fi contre les schĂ©matisations, les reprĂ©sentations et les structures.
Le caractĂšre quasi religieux de la visĂ©e phĂ©nomĂ©nologique, en tant que succĂ©danĂ© dâune transcendance, forme ainsi le cadre gĂ©nĂ©ral du passage, depuis la fin du XIXe siĂšcle, dâune mĂ©taphysique de la musique vers une phĂ©nomĂ©nologie de lâeffet sonore.
…
Par lĂ , peut-ĂȘtre, les fins de siĂšcle se ressemblent« , conclut, page 425, ce chapitre
et son trĂšs beau livre,
Martin KalteneckerâŠ
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Titus Curiosus, le 4 août 2011