Catégorie : Musiques

  • Et le piano va ! pour la musique ; et pour Schumann, et pour Chopin…

    Deux très grands crus Alpha (les CDs Alpha 145 & Alpha 147), encore, cette année-ci, dans l’élan des très grands crus, décidément, de l’année discographique précédente d’Alpha :

    …

    le double album du volume VII de la « Klavierwerke & Kammermusik » de Robert Schumann, par Éric Lesage et ses amis

    _ le programme de ce volume VII étant constitué des

    « 12 vierhändige Clavier-Stücke für kleine und große Kinder« , opus 85 (par Éric Lesage & Frank Braley) ;

    « Ball-Scenen _ 9 charakteristische Tonstücke« , opus 109 ;

    et « Kinderball _ Sechs leichte Tanzstücke« , opus 130 (par Éric Lesage & Denis Pascal) ;

    à quatre mains ;

    sur un premier CD ;

    et l’ »Album für die Jugend« , opus 68 (par Éric Lesage)

    sur un second CD :

    pour le CD Alpha 145 _,

    d’une part ;

    …

    et, d’autre part,

    le CD « Ballades & Nocturnes » de Frédéric Chopin par Arthur Schoonderwoerd, sur un « piano Ignace Pleyel » de « 1836«  :

    pour le CD Alpha 147 :

    …

    deux très rares merveilles !!!

    …

    Cette nouvelle fois, les programmes sont magnifiquement « choisis » :

    un programme virevoltant (les quatre mains sont exceptionnelles de vie) de pièces « pour enfants » de Robert Schumann, pour le travail d’Éric Lesage et ses amis-compères ;

    et un récital des quatres « Ballades » de Frédéric Chopin, précédées d’un « Prélude«  (le « Prélude » opus 45 en do dièse mineur : un sublime portail d’entrée !) ; et contrapointées de « Nocturnes » : les trois « Nocturnes » opus 9 ; et le « Nocturne » opus posthume Browne 49, en do dièse mineur, en conclusion d’adieu de ce récital…

    …

    Dans ces deux récitals, c’est moins au piano (et aux pianismes), dans tous ses (divers) états, que les interprètes-pianistes, nous convient ; mais d’abord, et plus essentiellement, à la musique, comme prise à la source (multiple, toujours renouvelée ; et par là riche de toutes ses « neuvetés »), de la composition-improvisation du compositeur _ que ce soit Frédéric Chopin (en 1835, en 1836, en 1840, en 1842, pour les « Ballades » ; en 1830, pour les « Nocturnes » opus 9, ainsi que pour le « Nocturne » posthume Browne 49 ; et en 1841, pour le « Prélude » opus 45), ou Robert Schumann (en 1848, pour l’ »Album pour la jeunesse » opus 68 ; en 1849, pour les « 12 Pièces pour petits & grands enfants » opus 85 ; en 1851, pour les « Scènes de bal » opus 109 ; et en 1853, pour le « Bal d’enfants » opus 130) _, à son écritoire, à partir du jeu ouvert de ses doigts improvisant quelque chose comme des « fantaisies » sur le panel des touches à sa disposition…

    …

    Bref, un très rare plaisir offert par ces interprètes si sensibles et si justes, pris au plus vif de leur brillante re-création, en cette volée de disques Alpha 145 & 147…

    …

    Titus Curiosus, ce 7 mai 2009

  • Un modèle de « leçon de musique », à l’occasion de la mort de Maria Curcio, « pianiste italo-brésilienne », à Cernache do Bonjardim (Portugal)

    Un bel article d’Alain Lompech, « Maria Curcio, professeur de piano italienne« , dans le Monde (du jeudi 16 avril _ je ne m’en étais pas encore avisé _,

    à l’occasion de la disparition, ce 30 mars dernier, à l’âge de 88 ans, de la pianiste (et longtemps professeur de piano) italo-brésilienne, Maria Curcio, à « Cernache do Boa Jardim » _ ou plutôt Cernache do Bonjardim _, au Portugal ;

    …

    et qui nous aide à un peu mieux

    (= plus finement ; avec les « petites oreilles » d’Ariane« ,

    dirait Nietzsche, qui s’y entendait ;

    cf, entre autres, « Les Dithyrambes de Dyonisos« , par exemple dans « Dithyrambes de Dyonisos _ poèmes et fragments poétiques posthumes : 1882-1888« , in « Œuvres philosophiques complètes« ), soit l’édition Colli-Montinari, aux Éditions Gallimard, en 1975 ;

    ainsi que, plus largement, quant à la finissime sensibilité auditive de Nietzsche :

    de François Noudelmann, « Le Toucher des philosophes : Sartre, Nietzsche, Barthes au piano » ;

    + mon article sur ce grand livre, du 18 janvier 2009 : « Vers d’autres rythmes : la liberté _ au piano aussi _ de trois philosophes de l’”exister« ) ;

    …

    et qui nous aide à un peu mieux percevoir

    et ce que peut être (à son plus beau) la musique ;

    et, peut-être davantage encore (même si les deux sont consubstantiellement liés) :

    ce qu’est son apprentissage et sa transmission (délicates et magnifiques, à leur meilleur) :

    …

    de professeur à élève, comme d’élève à professeur

    _ et c’est aussi un échange tant mutuel que réciproque !

    Quel miracle qu’existent encore de telles rencontres entre de tels professeurs (de musique) et de tels élèves (musiciens) !!! Cela va-t-il durer ?..

    …

    Au nombre des élèves de ce très grand professeur, on peut répertorier, entre autres _ et classés par ordre alphabétique (ce que fait « The Guardian« ) _, Pierre-Laurent Aimard, Martha Argerich, Myung-Whun Chung, Barry Douglas, José Feghali, Leon Fleisher, Peter Frankl, Claude Frank, Anthony Goldstone, Ian Hobson, Terence Judd, Radu Lupu, Rafael Orozco, Alfredo Perl, Hugh Tinney, Geoffrey Tozer et Mitsuko Uchida : excusez du peu…

    …
    Comme un exemple, cet article très émouvant d’Alain Lompech

    _ et donc bien davantage qu’une métaphore belle (ou même commode) _

    de ce qu’est l’Art, la Culture (incarnée, vivante, créatrice et nourrisante, tout à la fois _ pas sclérosée, ni mortifère ;

    pas « asphyxiante« , comme s’en inquiétait Jean Dufuffet,

    éperdument en quête de toujours plus de « fraîcheur » et de « liberté » de création, lui,

    in « Asphyxiante culture« , en 1968 ; cf aussi, du même : « Prospectus aux amateurs de tous genres« , en 1946 ; et « L’Homme du commun à l’ouvrage« , en 1973) ;

    un Art et une Culture inspirants !

    …

    afin de prolonger de ses gestes (et peut-être même, parfois, d’œuvres, ou de « performances », telles que « jouer une œuvre de piano ») les plus beaux mouvements de la Nature, se déployant toujours, elle, même si c’est très lentement

    _ les Chinois le savent particulièrement mieux que nous

    (cf l’ami François Jullien : « Penser d’un dehors (la Chine) : Entretiens d’un Extrême-Occident » _ avec Thierry Marchaisse ; ou, plus récemment : « Les Transformations silencieuses _ Chantiers 1« ) ; sans compter, sur l’Art même, le très nécessaire « La grande image n’a pas de forme _ à partir des arts de peindre de la Chine ancienne« , qui vient de paraître très utilement en édition de poche (en Points-Seuil)…

    …

    Car au-delà de la « Natura naturata« , c’est à la « Natura naturans » qu’il importe de « se brancher »,

    de connecter en souplesse (et si possible, avec grâce) ses « branchies » ;

    afin que bientôt s’agite en musique le feuillage frémissant de toutes ses « branches » tendues vers le ciel, vers la lumière du jour, au dessus du tronc, et en largeur épanouie, et proportionnellement, aussi _ ne pas le perdre de sa « vue mentale » _,  à l’extension, toujours en acte, elle aussi, de ses racines, dans l’humus noir (toujours un peu pourrissant) d’un sol activement fertilisant _ qu’il faut aussi entretenir, fertiliser : par une vraie éducation (et pas un dressage) et une vraie culture : véritablement inspirante ; car, nous, Humains, sommes bien incapables de créer à partir de totalement rien ; la création réclame l’humilité d’apprendre du meilleur d’autres…

    …
    Sur ce point, je rejoins, bien sûr, les positions de mon ami Bernard Collignon _ même si son style est assez loin du mien : chacun fait comme il peut !.. selon l’histoire de sa sensibilité _ en son numéro 76 de sa revue « Le Singe Vert« , consacré à « L’Education Nationale«  (c’est le titre de cette « livraison » : l’article fait 11 pages ; contact : colbert1@wanadoo.fr ) :

    scandaleusement pauvre, l’institution, en initiation artistique ; au lycée tout particulièrement… Cherchez l’erreur des Politiques (et des Administratifs _ qui obéissent, statutairement). Car c’est bien, à la racine, une affaire de choix politique…

    …

    Nous sommes assez loin, en France, de la finesse et justesse de projet (« Yes, we can« ) civilisationnel de la hauteur de vues d’un Barack Obama, lequel n’a pas été, pour rien, et assez longtemps

    _ avant de rechercher, par l’engagement politique, justement, davantage d’efficacité à cette action-civilisationnelle-là ! _

    « travailleur social » dans des quartiers difficiles de Chicago

    _ cf son très très beau « Les Rêves de mon père _ l’histoire d’un héritage en noir et blanc »

    (cf, ici, mon article du 21 janvier 2009 ; « Les “rêves” de Stanley Ann Dunham, “la mère de Barack Obama”, selon l’article de Gloria Origgi, sur laviedesidees.fr « )…

    …

    L’objectif, auquel Barack Obama est fidèle

    (cf mon autre article, du 10 janvier 2009 : « L’alchimie Michelle-Barack Obama en 1996 ; un “défi”politique qui vient de loin« ),

    ne semblant pas, pour ce qui le concerne, lui _ nous allons bien voir _, de s’offrir ostensiblement (à soi) des Rolex et des croisières sous les Tropiques, en fréquentant, prioritairement, les fortunés de Wall Street ; ou les « people« …

    …

    Fin de l’incise Obama ; et retour à l’apprentissage artistique, à partir de (et selon) l’article d’Alain Lompech : « Maria Curcio, professeur de piano italienne« …

    …

    Écologiquement, les métamorphoses

    des organismes (individuels) se nourrissent _ nécessairement ! _ de l’interconnexion, infinie (inassouvissable, tant que l’on est vivant !), de ces échanges (d’eux, organismes _ en commençant par leur estomac !) avec l’altérité riche et dynamisante d’autres « éléments » excellents (que soi ; et pour soi) ;

    à commencer par cette forme plutôt unilatérale d’échange qu’est la prédation (unilatérale : tueuse…) !!!

    …
    Je reviens à la disparition, le 30 mars, de la pianiste-professeur de piano _ et professeur (plus encore) de musique (via la musicalité) : Maria Curcio.

    …

    Certes, disparaître, s’éteindre, à « Cernache da Boa Jardim« 

    _ ou plutôt Cernache do Bonjardim, semble-t-il ; pas très loin de Pombal et de Tomar ; et Leiria, et Coimbra _

    n’a pas nécessairement, à soi seul, tout du moins, grand sens

    _ même pour une femme (au-delà de l’artiste en elle) dont la mère était brésilienne (de Sao Paolo ; et donc de langue portugaise : avec des intonations de la parole encore plus douces et chantantes qu’au Portugal ; au Brésil, veux-je dire) _ ;

    mais tout de même : je veux y voir des filiations esthétiques, d’aisthesis ;

    surtout pour quelqu’un (toujours au-delà de l’artiste en elle) dont, aussi, le père était italien…
    …
    Il n’est, encore, que de suivre, la liste des lieux _ selon cet article, déjà, d’Alain Lompech _ où a vécu Maria Curcio, de sa naissance à Naples, le 27 août 1920, jusqu’à sa disparition, le 30 mars dernier, à Cernache do Bonjardim :

    …

    _ Naples, d’abord, cette ville exceptionnellement musicale _ je me suis un peu penché sur la vie musicale à Naples au XVIIIème siècle, au moment de la préparation du CD Alpha 009 du « Stabat Mater » de Pergolèse par le Poème Harmonique de Vincent Dumestre _ ce qui m’a permis de faire la connaissance de Pino De Vittorio et Patrizia Bovi (extraordinaires artistes ! napolitains !) _ ;

    _ Tremezzo, sur les bords du lac de Côme, où Maria Curcio allait recevoir des leçons de piano d’Artur Schnabel (1882-1951) entre 1935 et 1939, alors qu’elle était encore « enfant »… ;

    _ Paris, où elle est élève, toujours encore « enfant », de Nadia Boulanger ;

    _ Londres : elle y débute en février 1939 _ à l’« Aeolian Hall« , New Bond Street, en un programme « Beethoven, Mozart, Schubert et Stravinsky » : « La clarté latine fut la caractéristique première du jeu pianistique de Mademoiselle Maria Curcio de Naples« , commenta le chroniqueur musical du « Times« … _ ; avant de s’y installer durablement _ dans le quartier de Willesden _, avec l’aide de Benjamin Britten, comme « maître » de piano, en 1965 : Annie Fischer, Carlo-Maria Giulini et Mstislav Rostropovich lui envoient de nombreux étudiants, qu’elle  fait travailler « pas à pas« , au rythme qui convient vraiment à l’apprentissage de l’Art ; et avec l’exigence radicale de la qualité des « fondations » _ plutôt que d’ »entreprendre la construction du bâtiment par le toit« … ; « Ne vous précipitez-pas !«  était son commandement (schnabelien) le plus constant ! ; « Ouvrez vos bras, et embrassez le monde !« , disait-elle aussi… « Ma tâche de pédagogue est de les libérer d’eux-mêmes«  disait-elle encore à propos de ses élèves : soit le nietzschéen « Deviens ce que tu es« , en suivant le conseil : « Vademecum, vadetecum » (in « Le Gai savoir« , les deux…)… Et, en rappelant le « but » (de l’artiste _ vrai !), elle disait aussi, après Artur Schnabel, qu’« en Art, aucun compromis n’est possible«  : voilà une excellente école : que celle de la plus haute vérité (et justesse)…

    _ Amsterdam où elle passe les années de la seconde guerre mondiale, dans des conditions particulièrement difficiles (de logement, de sous-alimentation et terrible faim, de danger permanent) ; et qui altèrent irrémédiablement sa santé (tuberculose grave ; très grandes difficultés à marcher ; longues rééducations ; difficultés (jusqu’à l’incapacité) de se produire désormais en concert _ le dernier sera en 1963) ;

    _ Edimbourg, où son mari avait brillamment « assuré » le rayonnement international du Festival de musique ;

    _ Leeds, où elle est un membre actif du jury du concours de piano ;

    _ le Portugal _ Cernache do Bonjardim _, où elle résidait depuis 2006, assistée de sa gouvernante Luzia…

    …

    Nécrologie

    Maria Curcio, professeur de piano italienne

    LE MONDE | 16.04.09 | 16h34

    …

    La pianiste Maria Curcio est morte le 30 mars, à Cernache do Boa Jardim (Portugal). Elle était âgée de 88 ans.

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    « Ton pouce ! » : de la cuisine où elle préparait les pâtes pour Laurent Cabasso, Maria Curcio avait entendu que le pianiste avait mis un mauvais doigté. Et des sucres lents, il allait en avoir besoin car, comme le dit ce musicien : « Quand Maria faisait travailler un élève, elle ne lâchait jamais prise, jusqu’à ce qu’elle obtienne _ voilà ce qu’est l’exigence _ ce qu’elle voulait. Le temps n’existait plus _ rien que l’éternité : qu’offre en effet la rencontre avec (et l’interprétation de) l’œuvre d’art ! On sortait épuisé _ mais heureusement : avec béatitude  _ de la leçon qui pouvait durer du matin au soir _ la durée étant celle (qualitative) de l’œuvrer, pas celle du temps (quantitatif et mécanique) physique de l’horloge (cf là-dessus les analyses de Bergson). Et quand elle se mettait au piano pour donner un exemple, c’était indescriptible _ en son « éclat » (plotinien)…  _ de beauté. Ce qui nous inspirait _ « L’artiste est moins l’inspiré que l’inspirant« , dit quelque part Paul Eluard… Des années après _ ces « leçons«  de Maria Curcio _, ce grand artiste dit que les séances de travail avec Maria Curcio ont changé sa compréhension du piano : « C’est difficile à expliquer, mais d’avoir travaillé avec elle fait qu’aujourd’hui je ressens dans mes muscles, dans mes mains, dans mes doigts chaque son joué par un autre pianiste _ voilà où porte la qualité de l’attention (ici l’écoute !), en son accueil exigeant et vrai de l’altérité ! _, ce qui me permet de mieux comprendre _ oui ! à côté de tant de surdité et d’inintelligence ; de tant d’in-attention ! _ les problèmes de mes _ propres _ élèves. »

    …

    Avant de devenir professeur, Maria Curcio avait donné des concerts. Née en Italie, à Naples, le 27 août 1920, d’une mère brésilienne _ et juive _ (Antonietta Pascal, pianiste et élève de Luigi Chiaffarelli, 1856-1923, à Sao Paulo) et d’un père italien _ homme d’affaire aisé _, Maria Curcio sera une enfant prodige _ apprenant le piano dès l’âge de trois ans, en 1923, et se produisant en de petits concerts dès l’âge de cinq ans, en 1925… Dotée d’un caractère ferme : elle refusera de jouer pour Benito Mussolini à qui elle _ elle avait sept ans, en 1927 _ trouvait une sale tête. Elève de Carlo Zecchi (1903-1984 _ lui-même élève d’Artur Schnabel _) _ ainsi que d’Alfredo Casella _, elle sera présentée à Artur Schnabel qui ne prenait jamais d’enfants parmi ses élèves. Il fera une exception.

    …

    Chaque été _ à partir de 1935, elle a quinze ans _ jusqu’au départ de Schnabel pour les Etats-Unis où, juif, il sera contraint de s’installer, Maria Curcio travaillera avec le grand pianiste dans sa maison _ de Tremezzo _ du lac de Côme (Italie) _ « un des plus grands talents que j’ai jamais rencontrés« , dira-t-il d’elle… A Tremezzo, elle accompagne aussi les chanteurs auxquelles Thérèse Behr, l’épouse d’Artur Schnabel et interprète reconnue de lieder, prodigue ses leçons ; et apprend aussi énormément d’elle (et du chant). Elle prend, encore, des leçons auprès du maître Fritz Busch… Elle sera également l’élève de Nadia Boulanger, à Paris. Quand Maria Curcio arrivait, la mère de l’illustre professeur disait à sa fille : « Ouvre la porte quand la petite Italienne joue…«  Mariée _ au lendemain de la guerre, en 1947 _ à Peter Diamand _ (autrichien ; né à Berlin, le 8 juin 1913 ; et mort à Amsterdam, 16 janvier 1998) qui avait été à partir de 1934 et jusqu’en 1939 le secrétaire particulier d’Artur Schnabel (ils avaient fait connaissance à Amsterdam) ; et juif, lui aussi ; avec lequel elle quitte Londres pour gagner Amsterdam en 1939, où Peter Diamand résidait et où il avait des projets de Festival (elle divorcera de lui, à l’amiable, en 1971 : son mari n’ayant pas su assez « résister«  à un penchant pour Marlene Dietrich ; mais ils demeureront « bons amis« ) _ qui sera le fondateur du Festival de Hollande _ où il exercera les plus hautes responsabilités de 1946 à 1973 _ et du Festival d’Edimbourg _ de 1965 à 1978 _, après la seconde guerre mondiale, Maria Curcio passera les années d’occupation à Amsterdam. Catholique, elle pouvait gagner quelque argent afin de nourrir son mari et la mère de celui-ci, qui se cachaient des nazis dans un réduit _ une soupente en un grenier.

    …

    De tous les élèves de Maria Curcio, Jean-François Dichamp est sans aucun doute celui qui en fut le plus proche, avec Rafael Orozco (1946-1996). Il raconte qu’elle lui avait dit « avoir souffert terriblement à Amsterdam, où l’on crevait de faim bien plus qu’à Paris ». Pendant la guerre, elle attrape la tuberculose qui met un terme à sa carrière _ d’interprète de concert virtuose. Elle sera donc professeur.

    …

    « LA MUSIQUE PARLAIT »

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    Lui-même enfant prodige (il jouait le rôle de Mozart enfant dans le film de Marcel Bluwal au côté de Michel Bouquet), Dichamp a vécu chez Maria Curcio à Londres pendant deux années. Il a pu voir et entendre les leçons qu’elle donnait aux nombreux étudiants qui passaient chez elle. Chaque samedi, elle recevait amis musiciens, élèves, anciens élèves dans son appartement londonien pour des soirées musicalo-amicales où il arrivait qu’elle se mette au piano. « C’était incroyable, le son était grand, jamais forcé, la musique parlait. Nous étions tous fascinés quand elle jouait les « Scènes d’enfants« , l’« Arabesque«  de Schumann, ou un nocturne de Chopin.« 

    …

    Pas loin de là, dans les années 1970, vivaient dans une grande maison les pianistes Martha Argerich, Nelson Freire, Rafael Orozco, la violoncelliste Jacqueline Dupré, les chefs d’orchestre Daniel Barenboïm, Youri Temirkanov, la violoniste Iona Brown. Ils formaient un phalanstère informel autour de cette musicienne aux conseils avisés, sans en être tous les élèves. Maria Curcio était très proche du compositeur Benjamin Britten _ et de son ami Peter Pears _ comme elle l’était du chef d’orchestre Carlo Maria Giulini et de la pianiste hongroise Annie Fischer _ elles passaient des nuits au téléphone ! _ mais aussi de Szymon Goldberg, Otto Klemperer, Josef Krips, Pierre Monteux et Elisabeth Schwarzkopf ; ou encore Charles Dutoit…

    …

    Pour Jean-François Dichamp, Maria Curcio apprenait à « avoir une relation entre le son et la main pour traduire une idée avec la palette sonore la plus large possible ». Elle apprenait « la continuité du discours. Une phrase respire _ c’est capital ! _ si on lui donne le souffle, sa respiration. Inspirer, expirer. La phrase doit avoir une continuité, une fin et un début » _ à comparer au chant : chez Mozart, chez Chopin…

    …

    Ses cours duraient le temps qu’il fallait _ idéalement. Ils n’étaient pas gratuits, mais quand l’élève n’avait pas les moyens de payer et que Maria Curcio pensait qu’elle pouvait lui apporter quelque chose, il n’était plus question d’argent entre eux _ voilà la générosité.

    …

    De l’Irlandais de Paris Barry Douglas au Roumain Radu Lupu, la liste des _ grands _ pianistes passés chez Maria Curcio est longue. Aux noms déjà cités, il faudrait ajouter ceux de Pierre Laurent Aimard, de Jean-François Heisser, de Marie-Josèphe Jude, d’Éric Lesage, d’Huseyin Sermet et de tant d’autres.

    …

    Alain Lompech

    …

    Un autre de ses élèves, le pianiste Niel Immelman, dit que pour Maria Curcio, « il n’y a pas de différence entre la musique et la technique«  : un « beau son » en tant que tel est sans intérêt pour elle ; ce qu’elle cherche, c’est « un son faisant accéder à l’essence même de l’œuvre« , en « vérité« … Aussi recommandait-elle chaudement d’étudier aussi la musique à (un peu de) distance de l’instrument : « nous devons écouter ce que nous regardons ; et regarder ce que nous écoutons«  ; et elle était extrêmement précise (et pratique, ou pragmatique) dans l’enseignement des aspects physiques du jeu même de piano. Et sa volonté très ferme savait s’adapter à la singularité de chacun des élèves _ n’est-ce pas la clé du succès de tout enseigner ? _ ; de même que sa générosité énorme _ ce qu’elle donnait sans compter d’elle-même _ témoignait de la profondeur de son désir d’apporter vraiment aux autres…

    …

    Le répertoire austro-allemand était central dans son enseignement, mais, grâce à son travail avec Alfredo Casella _ et avec Nadia Boulanger ! _ elle se trouvait « également » chez elle dans la musique française. Tout comme dans l’idiosyncrasie radicale de Leoš Janáček…

    …

    Et ses curiosités débordaient largement la musique _ cela me rappelle la personnalité de Gustav Leonhardt, lui aussi un « maître » de musique particulièrement attentif à la singularité de chacun de ses élèves (cf Jacques Drillon : « Sur Leonhardt » ; ainsi que mon article du 15 mars 2009 : « Du génie de l’interprétation musicale : l’élégance exemplaire de “maître” Gustav Leonhardt, par le brillant talent d’écriture (et perception) de Jacques Drillon« )…

    …

    Maria Curcio disait aussi, à propos de ses relations, parfois un peu complexes, avec certains « grands artistes« , et de son propre tempérament, en digne discipline du grand (et merveilleux : d’humanité) Artur Schnabel : « Vous ne pouvez pas être l’ami de tous les grands artistes, parce que tous les grands artistes ne sont pas de grands humains« …

    …

    Une belle « leçon de musique » ;

    et de « grandeur » : simples…

    …

    Titus Curiosus, ce 20 avril 2009

  • Du sublime dans la musique baroque française : le merveilleux « vivier » Marc-Antoine Charpentier…

    Coup de cœur pour un nouveau merveilleux CD Marc-Antoine Charpentier :

    après le CD Alpha 138 « Motets pour le Grand Dauphin » de l’Ensemble « Pierre-Robert » dirigé par Frédéric Désenclos (cf mon article du 2 février 2009 : « Le “sublime” de Marc-Antoine Charpentier + la question du “déni à la musique”, en France » ;

    une impressionnante (de justesse musicale) version de la « Missa assumpta est Maria » (H. 11), par le Concert Spirituel que dirige Hervé Niquet (CD Glossa GCD 921617)…

    …

    « La « Missa assumpta est Maria«  (H. 11 _ au catalogue Hitchcock de l’œuvre de Charpentier) peut être considérée comme la plus extraordinaire des onze messes de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), mais aussi comme un chef-d’œuvre dans l’œuvre religieuse du compositeur. C’est la dernière des messes écrites par ce musicien dans les années 1698-1702, la première datant des années 1670. » (…) Elle « illustre le style de la maturité de Charpentier et résume toutes les qualités du plus génial _ à côté des Couperin, Louis (c. 1626-1661) et François (1668-1733) et Rameau (1683-1764), probablement, et pour ce moment « baroque » _ des compositeurs français : équilibre parfait entre intimité des voix et brillance chorale, richesse du langage harmonique et habileté du contrepoint ; et enfin un sens inouï des effets selon une conception typiquement française du sublime« , indique fort justement l’introduction de la notice dans le livret du CD, sous la plume de Fannie Vernaz (page 15) ; nous reportant à un article de Thierry Favier, « Lalande et le sublime : doctrines rhétoriques et tradition oratoire dans ses premiers grands motets« , in « Lalande et ses contemporains » (aux Éditions des Abesses, à Paris, en 2008, pages 119-141)…

    …

    Selon Catherine Cessac, en son indispensable « Marc-Antoine Charpentier« , aux Éditions Fayard (seconde édition _ remaniée en août 2004), l’œuvre fut probablement donnée pour la première fois le 15 août 1702 à la Sainte-Chapelle, « un des foyers musicaux les plus actifs de la capitale » (page 16) ; où Marc-Antoine Charpentier a été nommé en 1698 « maître de musique des enfants de la Sainte-Chapelle du Palais« … La « grande version » de cette « Missa«  (H. 11) « requiert des effectifs imposants qui (de toutes façons) laissent supposer qu’elle ait été donnée au moins une fois dans le cadre d’une cérémonie exceptionnelle.« 

    …

    Et dans cette version que propose ici au disque Hervé Niquet, « on entendra _ ainsi que cela se pratiquait « au quotidien«  alors, si je puis dire, en son extrême variabilité… _ , outre les cinq parties ordinaires de la messe telles que Charpentier les a écrites _ en sa très précieuse (non détruite, non volée) « partition manuscrite et autographe » cataloguée H. 11 : « Kyrie« , « Gloria« , « Credo« , « Sanctus » & « Agnus Dei » (ainsi qu’un « Benedictus pour l’orgue« … _ plusieurs autres éléments provenant d’œuvres plus anciennes de Charpentier ou bien _ aussi _ des improvisations«  _ nécessaires, exigées par la partition même, ainsi que nous allons le constater ! (page 17) : ainsi, avant le « Christe« , « l’orgue joue(-t-il) ici un couplet« «  ; et « de même, après le « Christe », Charpentier indique « Icy l’on rejoue la simphonie de devant le Kyrie puis l’on reprend le Kyrie »…

    …

    « A la fin du « Gloria », nous entendrons une pièce pour voix de basse a cappella « Pour plusieurs martyrs, motet à voix seule sans accompagnement, Sancti Dei per fidem vicerunt regna » (H. 361) de Charpentier, qui date du début des années 1690. Cette liberté prise par Hervé Niquet d’ajouter ici ce motet permet _ très judicieusement, remarque la livrettiste, page 17 _ un contraste total avec la fin du « Gloria » et une certaine méditation avant le « Credo », même si aucune indication dans la partition ne mentionne ici l’ajout d’une pièce«  _ et l’auditeur ne peut que s’en réjouir, tant l’effet est splendide et sans rien de forcé ou artificiel, page 18.

    …
    « A la fin du « Credo », Charpentier indique la présence d’une offertoire

    _ sans davantage de précision notée : c’est une sorte de « pense-bête » pour lui-même ; d’avoir à choisir, sur le moment, entre diverses pièces également possibles, et à cette fin bien précise, entre ses partitions (fort bien classées ;

    …

    cf, sur ce point de la méticulosité de Marc-Antoine Charpentier,

    ce qu’en mentionne mon propre livret pour le CD « Un Portrait musical de Jean de La Fontaine« , par la Simphonie du Marais, dirigée par Hugo Reyne, en 1996 : CD EMI 7243 S  45229 2 5… :

    …

    le programme (de ce CD EMI, en 1995-96),

    construit autour de l’amitié (si importante pour La Fontaine : dont l’œuvre commence, en 1647, par une « chanson » à l’ami Maucroix, et se clôt, le 10 février 1695, par une « lettre » à ce même ami Maucroix ! cf ici le second volume des « Œuvres complètes » de Jean de La Fontaine, « Œuvres diverses », par Pierre Clarac, en 1958),

    avait pour acmé l’œuvre quasi inconnue (et retrouvée par Hugo Reyne et moi-même) de Jean de La Fontaine, pour le livret, et Marc-Antoine Charpentier : le « petit opéra » « Les Amours d’Acis et Galatée », représentée à Paris, chez Monsieur de Rians, pour « carnaval », en février 1678…

    …
    Or, Hugo Reyne et moi-même n’avons pu

    _ cf la note de Catherine Cessac à ce propos à la page 138 de son « Marc-Antoine Charpentier » en l’édition de 2004 _

    reconstituer ce « petit opéra » qu’à partir de plusieurs pièces (instrumentales aussi bien que chantées) réutilisées pour d’autres œuvres par Marc-Antoine Charpentier (dont une reprise, le 17 octobre 1679, de sa pièce à succès « L’Inconnu »),

    une partie des manuscrits très bien classés et conservés de Marc-Antoine Charpentier, et légués, plus tard, par son neveu à la Bibliothèque du Roi _ dont le volume de l’année 1678 ! mais pas celui de l’année 1679 ! _ ayant été volée à la Bibliothèque Nationale au cours du XIXème siècle…

    …

    Fin de l’incise sur la méticulosité de Marc-Antoine Charpentier ; et retour à la nécessité d’ »une offertoire » :

    « A la fin du « Credo », Charpentier indique la présence d’une offertoire » _

    …

    ce qu’Hervé Niquet ajoute effectivement en introduisant les symphonies « Pour un reposoir » (H. 508) de Charpentier, pièces instrumentales pour orchestre à cinq parties écrites au début des années 1670 pour les processions de la fête du Saint-Sacrement. On pourra y entendre, entre autres, une « Ouverture » à la française, ainsi qu’une « Allemande grave », témoignant _ commente Fannie Vernaz, page 18 _ d‘un réel talent du compositeur » aussi (oui !!!) en « sa musique instrumentale« …

    …
    « Après le « Sanctus », on peut lire l’indication _ de la main de Marc-Antoine Charpentier _ « Icy on chante une Elévation courte S’il y a le temps » ; suivie de cette autre indication « Benedictus pour l’Orgue ». Hervé Niquet insère donc ici le motet « O Salutaris » (H. 262) pour un dessus vocal, deux hautbois et basse continue, pièce écrite par Charpentier au début des années 1690. Ce type d’œuvres de courte durée était le plus souvent destiné à la messe pour apporter un climat particulier _ ad hoc… la musique était d’abord fonctionnelle ! ce qui est loin d’interdire la beauté ! ou le sublime ! bien an contraire : tout se faisait selon le feu sacré... _ au cours de l’office _ de la sainte messe _ entre le « Sanctus » et le « Benedictus », au moment de la levée de l’hostie » _ et, donc, du rappel du mystère (sacré) de la transsubstantiation du Corps et du Sang du Seigneur Jésus-Christ…

    …

    « C’est ici _ souligne Fannie Vernaz, page 18 _ un moment _ musicalement _ très sensuel _ par sa douceur (et son élévation) _ où la voix de dessus, associée à la sonorité douce et plaintive _ à quel degré de calme ! _ des hautbois, exprime une _ très _ tendre ferveur. » Et « une pièce d’orgue improvisée succède aussitôt à cette élévation, comme il est expressément demandé par Charpentier. »

    …

    « Après le « Domine salvum fac regem »,

    Charpentier indique « Passez au motet de sortie » ; mais malheureusement le manuscrit autographe ne présente que les portées vides d’un prélude à deux temps et à quatre parties instrumentales (dessus, haute-contre, taille et basse), sans armure » _ indique Fannie Vernaz page 18… Aussi « Hervé Niquet a(-t-il) choisi de donner un second « Domine salvum fac regem » (H. 291) de Charpentier, datant des années 1680. Ce motet est écrit pour deux chœurs à quatre voix (dessus, hautes-contre, tailles et basses) accompagnés d’un orchestre à quatre parties et basse continue, dans le même ton de ré mineur que celui du premier « Domine salvum » ; et dans un style très élégant, tout en retenue, et caractérisé par des rythmes pointés dans le plus pur style du baroque français » _ le résultat de cet enregistrement est, d’un bout à l’autre, je tiens à le souligner, magnifique d’évidence !

    …

    Je peux aussi reproduire le commentaire conclusif que donne Fannie Vernaz,

    tant je partage cette « appréciation » de sa part :

    …

    « En plus _ en effet : c’est tout à fait intéressant quant à la « fabrique » (aussi improvisée pour la particularité, chaque fois, des circonstances ; ainsi qu’en fonction des moyens du bord !..) _ du travail approfondi sur la résolution des nombreux mystères de cette messe _ de Charpentier _,

    l‘interprétation qu’en font Hervé Niquet et le Concert Spirituel met en valeur un choix de couleurs instrumentales et vocales étonnamment variées, avec une palette sonore très colorée, riche d’effets ; et par conséquent particulièrement émouvante«  _ oui !

    …

    Le choix de l’effectif proposé y contribue largement : treize musiciens, dont un continuo de quatre instrumentistes, offre un bel équilibre avec les parties solistes _ 5 chanteurs : 2 dessus, une haute-contre, une taille, une basse _  et chorales (onze choristes). Selon les différents dispositifs vocaux et instrumentaux _ en permanence variés ! contrastés _, cet ensemble permet de faire ressortir _ à ressentir _ toutes les nuances du texte _ c’est capital ! et dans le style français absolument nécessaire !!! _ et l’expression des émotions aussi ardentes que profondes _ rien à ajouter, ni retrancher ! Le Baroque est un dispositif de signification via le ressenti des affects en leurs figures…

    …

    Cette interprétation, ajoutée à la gravité solennelle _ certes ! il s’agit essentiellement là d’une fête de la foi !.. _ de cette œuvre majestueuse _ en effet ! sous le règne de Louis le Grand ! _ est aussi un bel hommage au compositeur dont la musique a su imposer un style particulier dans l’histoire musicale européenne _ à la jointure des styles français et italien : car c’est à Rome que Marc-Antoine Charpentier fut d’abord formé à la musique par Giacomo Carissimi… _ ; et a permis de révéler l’un des plus grands maîtres de la musique française » _ conclut fort justement Fannie Vernaz sa notice du livret de ce CD, page 19…

    …

    Une musique _ de Marc-Antoine Charpentier _ et une interprétation _ du Concert Spirituel et Hervé Niquet _ splendides,

    qui  rendent merveilleusement le « sublime« 

    de Marc-Antoine Charpentier

    en ce très beau CD Glossa de la « Missa assumpta est Maria » (H. 11)…

    …
    Titus Curiosus, ce 18 avril 2009

  • « Vive Rameau ! » : le « feu » du génie de Rameau en un jubilatoire CD Rameau (« Zoroastre » et « Zaïs ») par Ausonia et Frédérick Haas

    Le CD Rameau Alpha 142, « Que les mortels servent de modèles aux dieux…« , méritait mieux que l’allusion trop rapide que je m’étais (un peu cavalièrement ! mais provisoirement) permise en un récent (le 21 mars) article « Musique et peinture en vrac _ partager enthousiasmes et passions, dans la nécessité et l’urgence d’une inspiration » _ en attente de mieux, de plus détaillé, il est vrai, promettais-je… Probablement faute de tout à fait assez de l’énergie nécessaire, de ma part alors, pour lui rendre assez justice : d »où ce « vrac » un peu cavalier, en effet !..

    …

    Or lui voici consacré, ce jour,

    à ce CD Rameau Alpha 142, « Que les mortels servent de modèles aux dieux…« , par Ausonia et Frédérick Haas,

    un article très positif et très juste (!!!) de Christophe Huss sur le site de Classics Today France ;

    …

    en voici la teneur :

    …

    « Le concept est porteur : un pot pourri géant « best of Rameau » _ et c’est bien de cela qu’il s’agit, sur une galette unique de 67′ 49 » : « un pot pourri géant « best of Rameau »« … Pourvu qu’il soit bien choisi et articulé, interprété par de bons musiciens, conscients du style, le compositeur se charge du reste _ et avec quelle maestria !.. Même si, pour ce qui me concerne, très personnellement, ma boulimie ne se contente pas sans maugréer quelque peu (!) d’une telle « économie » (de la part du chef-interprète des œuvres, comme de celle de l’éditeur-investisseur) : je vais y revenir…

    …

    Frédérick Haas, claveciniste et chef d’orchestre _ et maître d’œuvre de ce CD _, a choisi de mettre en regard « Zoroastre » et « Zaïs« , deux ouvrages contemporains (1748 et 1749), mais opposés _ en leur style… Le premier (documenté en DVD dans une interprétation de Christophe Rousset), tragique, se nourrit d’oppositions et de combats. « Zaïs » est un ouvrage lumineux : « La péripétie n’est qu’irisation de surface », synthétise Haas dans son excellent préambule _ page 12 du livret, particulièrement remarquable, selon la politique éditoriale de Jean-Paul Combet, dès la création (et conception !) d’Alpha, en 1998…

    …

    Contrairement à la tendance _ endémique, dominante _ des dix dernières années _ c’est bien vu ! que de dérives (je me retiens de donner des noms, même s’ils me démangent…)… _, Haas fuit la surenchère _ pour la vie dans la justesse seulement ! _ dans l’agitation rythmique. Son Rameau a du punch, mais s’intéresse _ on ne peut mieux raméliennement ; cf, par exemple le choix de textes (par Catherine Kintzler et Jean-Claude Malgoire) « Musique raisonnée« , aux Éditions Stock, en octobre 1980 _ surtout au son et à la matière orchestrale, infiniment variés : de l’opulence de l’ouverture _ justement célébrissime : un des sommets de l’art orchestral de Rameau ! _ de « Zaïs« , à la scintillance extrême de l’accompagnement de l’air « Chantez, Oiseaux chantez » _ plage 4 de ce présent CD. Partout, la couleur _ un facteur-clé de Rameau ! _ est juste (écoutez l’amalgame bois/cordes dans l’accompagnement de « Cruels tyrans » _ plage 7 : la musique nécessite l’écoute !!!).

    …

    Plus que nulle part ailleurs, une filiation entre l’étrangeté _ oui ! délicieuse !!!  _ de certains univers sonores de Rameau et ceux de Berlioz m’ont frappé _ oui !.. Ces deux compositeurs ont véritablement été des inventeurs de sons orchestraux _ oui !.. de génie ! Frédérick Haas traite Rameau de « fou visionnaire et brûlant », signe qu’il l’a bien compris_ je cite in extenso la phrase de Frédérick Haas, et son développement, si juste : « Rameau manifeste une intelligence hautaine, impitoyable et sensible : ce théoricien assoiffé de maîtrise est aussi un fou visionnaire et brûlant, un explorateur insatiable qui a soumis la musique de son temps au feu de toutes les expérimentations possibles et s’est rendu maître de l’harmonie et du temps. Et Rameau met impitoyablement son interprète à l’épreuve, car sa musique est à la fois monumentale et fragile, architecture éblouissante et volupté de sons : elle possède un tremblé inimitable, une palpitation enivrante. « L’expression est l’unique objet du musicien », « la vraie musique est le langage du cœur »… et aucune ne saurait être plus exigeante« , analyse avec une lucidissime finesse, et d’expert !, Frédéric Haas, page 12 de cet excellent livret !

    …

    La prononciation s’inspire des travaux du tandem Dumestre-Lazar sur « Le Bourgeois gentilhomme » _ DVD Alpha 700 : un incontournable ! Cette assimilation est très patente chez Arnaud Richard, basse très autoritaire, mais se remarque aussi chez Eugénie Warnier, par exemple dans le dialogue « C’en est donc fait, perfide » _ plage 8.

    …

    À la lecture de la notice _ éminemment précieuse, donc ! _ comme à l’écoute de ce trésor (!), qui est d’ores et déjà à ranger parmi les disques de l’année _ pourquoi non ? _, il est évident que chez Haas et ses musiciens les actes suivent la parole (en l’occurence les écrits) _ oui ! Ce disque, enregistré par Hugues Deschaux _ un gage de beauté ! _, inspiré comme à ses plus grandes heures _ la grâce qu’on espère d’un enregistrement discographique !!! _, est un miracle _ voilà ! _ de bout en bout.

    …

    — Christophe Huss
    …
    A comparer avec l’évocation (!) d’un article alors « à venir » _ mais je l’écris ici ! _ à propos de ce CD Alpha 142, dans le « Musique et peinture en vrac » de ce blog-ci le 21 mars dernier :

    …

    le très beau CD Alpha Rameau “Que les mortels servent de modèles aux dieux…“, une “suite” composée d’extraits des opéras “Zoroastre“ (”Opéra en cinq actes Représenté pour la première fois par l’Académie Royale de Musique, le 5 décembre 1749 et remis au Théâtre le mardi 4 Janvier 1756” sur un livret de Louis de Cahusac) et “Zaïs“ (”Pastorale héroïque” de Jean-Philippe Rameau, composée, elle aussi, sur un livret de Louis de Cahusac : “la pièce comporte un prologue et quatre actes ; et a été créée à l’Académie Royale de Musique le jeudi 29 février 1748“) ; qu’interprète, cette riche “suite” _ tout en contraste de “couleurs” : côté “ombres”, pour “Zoroastre” ; côtés lumières, pour “Zaïs“… _, l’Ensemble Ausonia, que dirige l’excellent Frédérick Haas (avec Mira Glodeanu, comme premier violon et “maître de concert“) ; et Eugénie Warnier, soprano, et Arnaud Richard, basse _ tout à fait convaincants ! :

    …

    un choix très intelligent et fort judicieux de pièces orchestrées et chantées (et dansées !!!)

    _ de la part de Frédérick Haas : cf ses choix, déjà remarquablement “intelligents”, pour nous faire entrer avec délicatesse et clarté dans le massif si richement diapré et infiniment subtil et simple, tout à la fois, des “pièces de clavecin” (et les “Ordres“) de François Couperin (CD Alpha 136 “Pièces de clavecin des Livres I & II” de François Couperin) _

    qui nous donne enfin à ré-entendre un peu (!) de la musique de scène, sublime

    _ avec orchestres, solistes (aux deux créations, chantaient les très grands Jélyotte et Marie Fel : lui de Lasseube, en Béarn _ entre Oloron et Pau _ ; elle, bordelaise…) ; n’y manque (un tout petit peu) qu’un (petit) aperçu des chœurs, très heureusement présents, aussi, dans ces œuvres scéniques si festives… _

    de Jean-Philippe Rameau :

    …

    quelle peine, voire quel scandale, de le (= l’œuvre de Rameau) donner _ sur la scène, à l’opéra, au concert et au disque _ si peu !.. Au moins, ce CD répare-t-il un brin pareille injustice !..
    …

    Titus Curiosus, le 21 mars

    …

    Bref, nous sommes impatients d’écouter de nouveau _ encore ! encore ! encore ! _ cette sublime musique de Rameau, en d’autres de ses pièces

    (qui ne dorment que trop !!! et l’argument du caractère circonstanciel du choix des « morceaux » d’un « opéra », en fonction des artistes disponibles, présents, ou pas, ce soir-là ; ou des « demandes » du pouvoir, ou des attentes du public : contingentes, capricieuses ; ne saurait compenser notre faim _ inapaisée ! _ de musique et de beauté !..) ;

    …

    et interprétée, cette sublime musique de Rameau, avec une telle intelligence (de sensibilité) de direction, qu’est ici celle de Frédérick Haas ;

    …

    et avec une générosité que notre époque _ avare, mesquine : qui choisit (aussi) si mal ses richesses et ses pauvretés ! _ rend de plus en plus méritoire, voire héroïque ;

    …
    nous, Français, ignorons si scandaleusement notre patrimoine musical…

    …

    « Vive Rameau !« , s’écriait déjà au début du siècle passé, au concert, Claude Debussy (à la re-création de « La Guirlande« , à la Schola Cantorum, en 1903)…

    …

    Debussy, qui écrivait ceci, en novembre 1912 :

    « L’immense apport de Rameau est ce qu’il sut découvrir de la « sensibilité dans l’harmonie » ; qu’il réussit à noter certaines couleurs, certaines nuances dont, avant lui, les musiciens n’avaient qu’un sentiment confus« …

    Comme c’est magnifiquement senti et vu et dit !..

    …

    Et encore ceci de Debussy, dans la revue de la S.I.M. _ = le bulletin français de la Société Internationale de Musique (que dirigeait Jules Écorcheville) _, le 15 janvier 1913 :

    « Pourquoi tant d’indifférence pour notre grand Rameau ? Pour Destouches, à peu près inconnu ? Pour _ François _ Couperin, le plus poète de nos clavecinistes, dont la tendre mélancolie semble l’adorable écho venu du fond mystérieux des paysages où s’attristent _ rappelés par le Verlaine des « Fêtes galantes« , probablement _ les personnages de Watteau ? Cette indifférence devient coupable, en ce qu’elle donne aux autres pays _ si soigneux de leurs gloires (l’Allemagne, de Bach, l’Angleterre, de Purcell : pour commencer) _ l’impression que nous ne tenons guère aux nôtres _ que dirait Debussy en 2009 ?.. _, puisqu’aucun de ces illustres français ne figure sur les programmes » _ des concerts… Et encore ceci : « Souhaitons qu’à côté de la Société Bach, qui s’occupe si activement de cultiver le souvenir de cet ancêtre de toute musique, il se fonde une Société Rameau, celui-là est notre ancêtre par le sang ; nous devons bien cet hommage à son esprit…« 

    …

    Un très beau disque, donc, que ce CD Alpha 142, « Que les mortels servent de modèles aux dieux…« ,

    excellemment « pensé » et excellemment « interprété » (d’un même geste, si je puis m’exprimer ainsi), dans l’esprit du maître,

    avec le feu

    _ intelligent et sensible (si harmonieusement mêlés, unis, ce « feu » de l’ »intelligence » et ce « feu » de la « sensibilité », par la grâce d’une imagination musicale si inventive !!!), jusqu’en la force bouleversante des (quelques, rares, bien placées !) dissonances !!! _ ;

    …
    avec le feu de son génie :

    « Vive Rameau !« …

    …

     Titus Curiosus, le 11 avril 2009

    …

    En bonus (très personnel),

    je joints ici le programme d’un concert Rameau de La Simphonie du Marais, que dirige Hugo Reyne (et dont j’étais alors « conseiller artistique ») auquel j’ai assisté, camescope à la main, en la chaire (superbement baroquissime !), à l’église Sainte-Walburge à Bruges, lors du Festival des Flandres, à Bruges, de l’année 1993 _ il s’agit d’un programme Rameau (plus Rebel, en ouverture, et Haendel, en conclusion ; avec le baryton Thierry Félix), donné le soir de la cérémonie des obsèques du roi Baudouin, et radiodiffusé en direct sur les antennes de la radio belge et en Corée du Sud _ le 7 août 1993 ; dans une atmosphère de très intense _ le terme « extra-ordinaire » lui convient ! _ unanime recueillement ; qui me marque encore ! :

    …
    En ouverture du concert, le « chaos » (inaugural ! il allait inspirer Joseph Haydn, pour sa « Création« …) des « Éléments » de Jean-Fery Rebel ;

    l’air « Profonds abîmes du Ténare« , du « Temple de la Gloire« , de Jean-Philippe Rameau ;

    l’ouverture de « Zaïs«  (présente sur ce CD Alpha 142, à la plage 1) ;

    l’air « Monstre affreux, monstre redoutable !« , de « Dardanus » ;

    l’ouverture de « Hippolyte et Aricie » ;

     l’air « Puisque Pluton est inflexible« , de ce même « Hippolyte et Aricie » ;

    l’ouverture de « Zoroastre » ;

    l’air « Éveillez-vous » de « Zaïs«  (présent sur ce CD, à la plage 2) ;

    l’ouverture du « Temple de la Gloire » ;

    puis, extraits de l’entrée « La Fête du Soleil » des « Indes galantes » :

    l’air « Soleil, on a détruit tes superbes asiles » ;

    l’adoration au Soleil : « Brillant Soleil ! » ;

    et la dévotion au Soleil : « Clair flambeau du monde ! » ;

    et, en conclusion, l’ouverture de « Music for the Royal Fireworks« , de Georg Friedrich Haendel…

    …
    J’y repense (et le réécoute) avec une immense émotion : Hugo Reyne avait intitulé ce (magnifique) concert

    « Des Ténèbres aux Lumières« …

    …

    Ce ne fut que le lendemain que Bruges (la-morte ? cf l’œuvre de ce nom de Georges Rodenbach) se remit à revivre… Rameau est vivant.