Catégorie : Musiques

  • Interpréter _ magnifiquement _ la musique : Rameau (par Skip Sempé), Bach (par Bernard Foccroule)

    Deux grands disques, pour commencer l’année « de toute beauté » :

    …

    le « Toccaten & Fantasien fûr Orgel » de Jean-Sébastien Bach, par Bernard Foccroule _ sur le très remarquable Orgue Schnitger de la Martinikerk de Groningen : CD Ricercar 276,

    que présente Jérome Lejeune en sa très belle collection de musique ancienne, Ricercar, fondée il y aura vingt-neuf ans, cette année 2009 : en 1980 ;

    …

    et le « Rameau _ La Pantomime« , œuvres de Jean-Philippe Rameau, par Skip Sempé (et avec Olivier Fortin pour les pièces à 2 clavecins) _ sur un clavecin de Bruce Kennedy (« after 18th century French models« )  de 1985 ; et un clavecin d’Émile Jobin (« after 18th century French Models« ) de 1983, pour l’instrument sur lequel joue Olivier Fortin _ grâce à la courtoisie de Jean-Luc Ho : CD Paradizo PA005

    (accompagné d’un DVD de 18 minutes, pour l’interprétation de pièces d’Armand-Louis Couperin : « La Chéron » ; Jacques Champion de Chambonnières, une « Sarabande » ; et Pancrace Royer : « La marche des Scythes« , par Skip Sempé ; et de Rameau à 2 clavecins, par Skip Sempé et Olivier Fortin : « La Pantomime » et « La Cupis« , en un superbe hôtel parisien du XVIIIème siècle) ;

    Paradizo étant l’entreprise de disques qu’a fondée Skip Sempé en 2006.

    …

    Le programme du CD « Toccaten & Fantasien fûr Orgel » de Jean-Sébastien Bach, par Bernard Foccroule est remarquablement composé (= intelligemment choisi, sélectionné eu égard à l’impact de ces pièces sur la sensibilité) par l’interprète, Bernard Foccroule :

    …

    il « regroupe _ certes _ quelques unes des œuvres d’orgue les plus célèbres de J. S. Bach, ainsi que des fantaisies de choral » _ moins « célèbres« , par conséquent… Le point commun, cependant, entre toutes celles ici choisies, est que, « la plupart« , d’entre elles, du moins, « font apparaître l’influence de _ la flamboyante _ école nordique, en particulier de Buxtehude et Reinken ;

    …

    mais sous des formes très différentes _ et c’est là que le programme du CD est remarquablement constitué, par Bernard Foccroule _, selon qu’il s’agit de fantaisies de choral, ou des grandes formes libres«  _ ou de « stylus phantasticus »

    _ ô combien triomphant chez Buxtehude et Reiken !..

    …

    « Les quatre fantaisies de choral forment un groupe très homogène« , avance immédiatement Bernard Foccroule dans la présentation de son programme, page 5 du livret. Non seulement « on considère généralement qu’elles ont été composées entre 1705 (date du séjour de J. S. Bach _ qui a tout juste vingt ans alors _ auprès de Buxtehude à Lübeck) et 1710« , « mais la découverte récente d’un manuscrit copié par le jeune Bach en 1699-1700 _ il a alors quatorze-quinze ans à peine _ et contenant deux des plus grandes fantaisies de choral de Reiken et Buxtehude, prouve que le jeune musicien fréquentait cette _ immense !!! _ musique dès l’adolescence.« 

    Bernard Foccroule en déduit que « il n’est donc pas exclu que ces quatre fantaisies de choral aient été écrites un peu plus tôt, soit entre 1700 et 1707 » _ par un compositeur d’à peine quinze-dix-sept ans…

    …

    La caractéristique dominante de ces fantaisies de choral

    est l’importance, pour la musique, du contenu spirituel  de ces chorals luthériens ;

    …
    ainsi, pour la « Fantasia super « Wo Gott der Herr nicht bei uns hält« , BWV 1128,

    le motif de la détresse d’« un possible abandon de l’homme par Dieu«  ;

    et « la pensée musicale s’attache à suivre de très près le sens du texte«  ;

    car « la plupart des grandes fantaisies de choral d’Allemagne du nord nous proposent une réflexion musicale et théologique sur le sort tragique de l’humanité, une humanité qui serait déchue et privée d’espoir si elle ne pouvait compter sur la Grâce divine, incarnée par le sacrifice du Christ«  _ qui fait tout le sens (page 7).

    « Il s’agit donc d’une représentation du monde très dramatique, à la fois sombre et lumineuse, extrêmement pessimiste et _ aussi _ non dénuée d’espérance.« 

    Et « la force de la musique de ces grands maîtres _ du jeune Bach _ est précisément de faire ressentir simultanément _ le Baroque est fondamentalement oxymorique _, mieux que ne le pourraient faire tous les discours, l’intensité du drame humain et le caractère miraculeux du Salut,

    dans une dialectique _ renforcée par l’extrême de la violence du monde ! _ où chacun des deux termes s’oppose à l’autre et le renforce… »

    …
    « Bien qu’elles appartiennent au genre des « pièces libres »,

    et qu’elles soient à ce titre dépourvues de toute référence littéraire,

    les Toccatas et Fantaisies de Bach sont des œuvres profondément influencées _ elles aussi _ par l’art rhétorique. »

    …
    Par exemple, la « Fantaisie en sol mineur » BWV 542 « frappe par sa puissance expressive ainsi que par la clarté de son discours _ page 9. Celui-ci s’articule sur deux idées musicales parfaitement contradictoires qui sont proposées à tour de rôle, approfondies, et finalement magistralement synthétisées. Les recherches harmoniques et enharmoniques dépassent ici tout ce que la littérature d’orgue avait produit avant Bach. »

    …
    Ou : « la « Passacaille en ut mineur » BWV 582 est un autre monument insurpassé »

    _ et « on sait que le jeune Bach copia la « Passacaille » et les deux « Chaconnes » de Buxtehude« …

    …

    Bernard Foccroule commente _ page 10 _ ainsi :

    …

    « Bach rejoint ici la tradition médiévale de l’œuvre musicale conçue comme reflet de la perfection de la Création. La musique est discours, certes, mais ici elle se rapproche davantage de l’architecture :

    chaque détail nourrit la forme globale, chaque variation est un microcosme  qui contient en puissance la matière de l’ensemble, de la même manière que l’œuvre elle-même renvoie à un macrocosme qui nous dépasse infiniment.« 

    …

    Ce pour quoi je me permettrai de renvoyer aux analyses de Gilles Deleuze, quant au « pli » baroque

    _ in « Le Pli : Leibniz et le Baroque » (en 1988) :

    …

    Jean-Sébastien Bach (1685 – 1750) est aussi un contemporain de Leibniz (1646 – 1716)…

    …

    Un disque (Ricercar) impressionnant à l’écoute :

    la puissance de bonheur de Bach

    est dans l’affirmation de la plénitude de sa foi…

    …

    Mais c’est à un tout autre univers

    _ « poïétique », dirai-je ;

    ou de « génie », musical et poétique à la fois… _

    …

    que nous convie l’œuvre, toute d’esprit _ wit ! _ français, elle,

    de son, pourtant, très exact contemporain, Jean-Philippe Rameau (1683-1764) ;

    …

    et plus encore telle que

    le génie singulier (d’interprète) de Skip Sempé

    nous la donne _ magnifiquement ! _ à entendre ici,

    en des aspects décisifs du propre « génie » singulier de créateur de musique

    de Jean-Philippe Rameau !

    …

    Ici encore, le livret de ce CD (Paradizo) est remarquable

    _ serait-ce un trait (neuf ?) de ce temps-ci ?.. _ ;

    …

    et sous la « forme », cette fois, d’une « interview« ,

    par un questionneur non nommé _ Skip Sempé lui-même ? _ ;

    qui met excellemment en évidence

    ce que l’on pourrait qualifier de « la modernité audacieuse »

    et « piquante »,

    de Rameau,

    …

    par rapport, par exemple, à un certain « traditionalisme« 

    _ dans les nuances infiniment délicates du camaïeu des « sentiments » _

    attribué par Skip Sempé à François Couperin (1668 – 1733), « préférant « ce qui le touche à ce qui le surprend ! »

    …

    _ et on n’est certes pas sans savoir l’admiration (et réciproque, qui plus est !) de Jean-Sébastien Bach et François Couperin… _ ;

    …

    « modernité audacieuse » _ et « piquante » _ que choisit ici de faire

    résonner sous ses doigts

    de claveciniste

    …

    _ ainsi que ceux de son tout aussi excellent « compère » Olivier Fortin,

    pour des « adaptations » « à 2 clavecins » des « Pièces de clavecin en concert » :

    dans une formation d’« accompagnement » du clavecin par le violon

    _ comme chez Jean-Sébastien Bach ; ou Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711 – 1772) _ ;

    …

    violon auquel Rameau vient « ajouter » une viole de gambe

    (ces « Pièces » ont été publiées en 1741, Skip Sempé le rappelle, page 17 du livret ;

    « les instruments mélodiques servent à amplifier les traits et les intentions harmoniques/mélodiques de la partie de clavecin obligé« )…

    …

    Bref,

    ce sur quoi je désire orienter l’attention,

    c’est sur la vitalité et l’inventivité même de composition _ improvisatrice _ de Rameau,

    que Skip Sempé tâche _ et réussit excellemment, comme jamais _ à faire ressentir ici, par son jeu même :

    …

    ne « citer » que « la mélodie, l’harmonie et le rythme« 

    paraît « terriblement » insuffisant à Skip Sempé _ page 18 du livret… ;

    et bien trop « académique«  :

    …

    il le précise ainsi,

    même si la traduction en français de l’original anglais laisse parfois un peu, beaucoup, à désirer… :

    …
    « Citer ces trois éléments est devenu populaire (!) au XXème siècle, car c’était une façon académique (!) de faire référence à l’information (!) qui est « imprimée sur la page » d’une partition musicale.

    La mélodie et l’harmonie sont importantes,

    mais ce à quoi on se réfère en tant que « rythme » est maintenant devenu simplement prévisible _ hélas ; et c’est bien peu dans l’esprit (et « génie ») français, cela !.. _, inflexible _ a fortiori !.. _ ou « métronomique » _ le pire ! au pays des « notes inégales » !..

    …

    Or ce n’est pas le concept de rythme,

    mais celui de « timing »

    qui est important à comprendre et à cultiver.

    …

    On doit aussi ajouter le timbre, et le langage,

    à la liste de ce qui est important pour une interprétation musicale réussie. »

    …

    Or « de nombreux critiques et commentateurs du XXème siècle ont considéré que le « timing » et le timbre étaient trop « personnels »,

    la subjectivité dans la musique classique était considérée comme « malsaine ».

    …
    La raison pour laquelle l’interprétation baroque a été déformée par l’idée

    _ ou « idéal » revendiqué comme « norme » ! _

    de « non interprétation »

    est claire :

    si tout le monde a le même son,

    alors personne ne peut saisir la différence entre un interprète et un autre.

    Cela produit une sorte de « joliesse » _ oui ! _,

    pas un concept (!) très attractif en art…

    …

    Le texte est une chose,

    mais l’improvisation, la transcription et l’interprétation créative en sont une autre.

    …
    L’interprétation est inévitable.

    Achever l’œuvre de la nature

    est un des plus sains et des plus grands défis« …

    …
    Bref,

    cet enregistrement par Skip Sempé de Rameau,

    est à placer dans l’ordre des grandes réussites d’interprétation du « génie » baroque ;

    …

    par exemple les Bach et les Scarlatti

    _ et aussi, dernièrement, le François Couperin ! _

    du très grand Pierre Hantaï…

    …
    Un magnifique CD

    qui nous approche

    de ce que fut

    _ et demeure, sub specie æternitatis : c’est à dire au plus vif du vif d’un vivant ! _

    un des plus grands « génies » de l’esprit français,

    Jean-Philippe Rameau…

    …
    Titus Curiosus, ce 2 janvier 2009

    …

    P.s. :

    Sur le concept de « génie » (en Art),

    on peut lire l’analyse de Kant (1724 – 1804),

    en sa « Critique de la faculté de juger » (« Analytique de la faculté de juger esthétique« , en 1790)…

  • Le bonheur de venir de lire « Vous comprendrez donc », de Claudio Magris

    Ce n’est ni l’article même que Pierre Assouline a consacré à « Vous comprendrez donc« , le 13 décembre dernier sur son blog de « La République des livres« , sous le titre  de

    « Claudio Magris n’en sort pas » ;

    …

    ni même mon propre article « A propos de Claudio Magris : petites divergences avec Pierre Assouline _ sur son blog “la république des livres” « ,

    dans lequel je m’agace (un peu) qu’on privilégie le succès public d’un auteur (avec, si souvent, les malentendus sur lesquels ce succès-là est bâti),

    par rapport au contenu (et forme, conjoints) même _ et merveilleux ! _ de son œuvre entier ;

    …

    mais c’est ma réflexion d’hier

    à partir de ce qu’il y a de force du désir

    de sortir (= extraire ; extirper),

    des limbes du fantômatique,

    les « Ombres errantes » de la musique

    _ ancienne, tout particulièrement, certes ;

    …

    mais cela vaut aussi, et déjà, pour quelque musique que ce soit

    qui doit,

    pour que le commun des mortels y accède

    (par sa sensibilité; et d’abord ses oreilles !..) ;

    …

    qui doit, donc,

    être interprétée (= sonorement « réalisée ») à partir de traces écrites (= notées) sur une partition ;

    …

    et pas simplement seulement improvisée :

    tel un prélude (dans la « suite » dite « baroque » ; à partir des préludes au luth…) ;

    ou telle improvisation d’orgue ;

    ou, plus collectivement, de jazz ;

    par exemples _ ;

    …

    mais c’est ma réflexion d’hier, 31 décembre,

    à partir de ce qu’il y a de force du désir de sortir, des limbes du fantômatique, les « Ombres errantes » de la musique,

    en mon article « de l’arbitraire de quelques interprétations musicales _ et incohérences éditoriales discographiques » ;

    …

    et, plus précisément,

    la remarque particulière de sa conclusion :

    …

    « cela me rappelle aussi que

    si j’ai acheté, dès que je l’ai aperçu sur l’étal du libraire, “Vous comprendrez donc“,

    de l’excellentissime Claudio Magris,

    …

    autour du retour éventuel

    _ et in fine « refusé » :

    on découvrira comment en le lisant,

    page 53 :

    …

    « Soudain… » ; « Non, impossible, je n’aurais pas pu, je ne pouvais plus » ; « Voilà pourquoi, Monsieur le Président » ;

    …

    page 54 : « Non, Monsieur le Président. C’est à cause de moi » ; « j’aurais tellement aimé sortir quelque temps _ juste quelque temps, nous le savions tous les deux _ » ;

    …

    page 55 : « dans cette lumière d’été, au moins pour un été, un été sur cette petite île, où lui et moi…

    Même seule, j’aurais été heureuse d’aller me promener là-bas.

    …

    Mais je l’aurais détruit,

    en sortant avec lui et en répondant à ses inévitables questions.

    …

    Moi, le détruire ? Plutôt me faire mordre par un serpent cent fois plus venimeux que cette banale infection. Oui, plutôt.

    …

    Vous comprendrez donc, Monsieur le Président, pourquoi, alors que nous étions désormais tout près des portes, je l’ai appelé d’une voix forte et assurée... » ; etc… ;

    …

    « et lui (…), déjà je le voyais retourner déchiré mais fort vers la vie,

    ignorant du néant,

    capable encore de redevenir serein,

    peut-être même heureux. »

    …

    Etc… ;

    …

    autour du retour éventuel

    de son Eurydice perdue,

    Marisa Madieri (1938-1996

    _ l’auteur du si beau “Vert d’eau“,

    paru en traduction française _ par Pérette-Cécile Buffaria _ aux Éditions « L’esprit des péninsules », en décembre 2001 _ ;

    …

    autour du retour éventuel de son Eurydice perdue,

    et “errante” ;

    …

    si j’ai acheté “Vous comprendrez donc“,

    je ne l’ai pas encore lu… »

    …

    C’est donc cette réflexion

    et plus encore

    comme une sorte de « remords »-là…

    …

    qui _ vraisemblablement _ est venue me travailler, cette nuit (de la saint-Sylvestre) ;

    et m’inciter, « toutes affaires cessantes »,

    à corriger ce « retard »

    (de lecture)…

    …

    Ce que je viens de réaliser,

    en une heure et demi, environ

    pour un texte aussi puissant que rapide,

    en ses détours et contours,

    d’un extraordinaire monologue « aux Enfers »

    de 47 pages ;

    de l’absente (depuis le 10 août 1996)…

    …
    Et j’en suis émerveillé : c’est un chef d’œuvre !

    …

    sur ce que c’est

    _ dans la plus grande discrétion et pudeur ; à mille lieues des étalages qui depuis quelques temps se débondent _

    que l’amour ;

    …

    et la relation d’ »intimité » _ à l’aimé(e) ;

    …

    par-delà la disparition

    _ physique, charnelle : les morts, « émaciés et mal fagotés« , tels « une alignée de vêtements » _ absurdement, pour rien _ « pendus à des patères » (page 38)  _,

    l’absence _ de l’aimé(e) _,

    le deuil…

    …

    Je citerai d’abord, l’article

    (ou « billet« ,

    ainsi que lui même me l’a intitulé

    en une aimable rapide correspondance)

    de Pierre Assouline ;

    …

    le voici :

    …

    13 décembre 2008

    Claudio Magris n’en sort pas

    03-claudio-magris_thumbnail.1229192937.jpg                                                  C’est le type même de l’écrivain à qui il est arrivé un grand malheur : il est l’auteur d’un grand livre. On ne s’en remet pas

    _ qui ? les lecteurs ? les éditeurs ? ou l’auteur lui-même ?..

    Le fait est que depuis la parution en 1986 chez Garzanti de Danube (Folio), tout ce qu’il a publié ensuite a été jugé

    _ par qui ? la critique (grosso modo) ; les lecteurs (idem) ! est-ce vraiment décisif ? je ne le pense personnellement pas… _

    à l’aune de ce discret chef d’œuvre. Impossible _ à qui ? _ de s’en débarrasser. Pareille mésaventure est arrivée à Bernhard Schlink avec Le Liseur, et les exemples ne manquent pas. Un grand livre écrase et éclipse une bibliographie

    _ de quel point de vue ? celui du journaliste ? de l’historien, ou sociologue de la « culture » ?..

    _ et j’entends ici la sévère (et juste) ironie d’un Michel Deguy !.. _,

    ce qui est souvent injuste _ dont acte, à vous, cher Pierre Assouline ! Je m’en suis rendu compte l’autre soir en écoutant parler Claudio Magris dans un amphithéâtre de Sciences Po où la Maison des écrivains et de la littérature (MEL) avait trouvé l’asile poétique afin de donner l’ampleur qu’elle méritait à la conférence du Triestin. A l’origine de sa charmante logorrhée roulant les “r”, charriant une culture mitteleuropéenne comme on n’en fait plus _ qui impressionne-t-elle ? ceux qui l’envient ?.. ou/et pleurent sa prochaine disparition ?.. _, dans un bric-à-brac de références en plusieurs langues, une invitation à l’occasion de la 05-magris-a-martins378-copi_thumbnail.1229192989.jpgparution de son nouveau livre Vous comprendez donc (Lei dunque capira, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, 55 pages, 7,90 euros, L’Arpenteur) ; et de la reprise en poche de « A l’Aveugle » (Alla Cieca, mêmes traducteurs, 450 pages, Folio), roman dans lequel un homme se perd dans le labyrinthe de sa propre mémoire.

    …

    Bien sûr, il parla de sa ville et des mythes qu’elle charrie _ et qui la « font » pour beaucoup, aussi ! Il rendit un hommage appuyé _ et combien mérité, aussi ! il faudrait ici introduire une incise sur les choix, si souvent discutables, des sélections de parution des éditeurs ; mais c’est une autre affaire ! _ à la dimension créatrice du métier de traducteur : ”Il y a deux catégories de livres : ceux que j’ai écrits, et ceux qu’on a écrits le traducteur et moi“. Puis Magris parla du voyage comme d’une perte _ provisoire et féconde, par tout ce que donne, et en « profondeur », l’ »altérité », à qui sait franchir le seuil de son « chez soi » ; et son « quant-à-soi », aussi… _ des connaissances, de sa fascination pour les frontières, du sentiment de l’épique et de sa quête de l’impossible unité du couple universalité/diversité. Sans oublier bien sûr le mythe 01-caffe-san-marco_thumbnail.1229193018.jpgd’Orphée et Eurydice dont il s’est emparé dans Vous comprendrez donc pour donner enfin la parole à Eurydice et présenter un Orphée qui intervient à la fin non seulement pour lui dire qu’il l’aime, mais pour savoir ce qu’il y a de l’autre côté du miroir. C’est une revisitation et une réinterprétation modernes de la passion amoureuse soumise à l’épreuve de la mort _ oui ! _ ; une maison de repos en est le cadre, zébrée de couloirs comme autant d’échos des enfers bureaucratiques kafkaïens _ certes, le grand inspiré de Prague n’est pas très loin… _ et d’ombres héritées d’Hadès. Magris n’aime rien tant qu’examiner les mythes à la lumière de la Raison et des Lumières _ pour lesquels il n’a jamais cessé, et courageusement, de militer. Il a choisi la forme d’un bref monologue narratif assez théâtral _ au sens le plus positif du terme : une ombre revient ; et sa voix parle ! _, traversé d’éclairs autobiographiques _ car c’est le sol de tout Antée humain… Une absence notamment, dont on perçoit l’écho diffus mais réel _ ô combien ! _, l’une de ces absences dont on ne se remet jamais et dont on comprend qu’elle l’a mutilé _ oui ! Celle de sa compagne

    _ Marisa Madieri : il faut absolument aussi la lire ! _

    disparue il y a onze ans _ le 10 août 1996. On sent l’inconsolé tellement prisonnier de cette tristesse qu’on aimerait l’aider ; on n’a même plus envie de lui demander “Pourquoi écrivez-vous ?”, on sait, on devine, alors on se tait. L’écriture, ou plutôt la parole _ absolument ! _, y est reine. Mais la leçon qu’en tire l’auteur porte en elle le désenchantement et la mélancolie qui se reflètent sur son visage si expressif : de l’autre côté du06-magris-a-martins376-copi_thumbnail.1229193049.jpg miroir, il y a _ encore _ un miroir _ page 51 _ ; et derrière le mythe, un mythe, c’est à dire ce qui est propre à nos vies intérieures

    _ tout cela est magnifique, cher Pierre Assouline !

    Claudio Magris parla très bien de tout cela, avant et après nous avoir fait écouter la musique originale de son texte en le lisant en italien au rythme Tgv, en accord avec son débit naturel. Mais au cours de son tête à tête avec le traducteur Jacques Munier, comme dans les questions des auditeurs, tout et tous, lui compris _ c’est un homme poli : il répond à ce sur quoi on l’interroge _, le ramenaient à « Danube« . On n’en sort pas ; car il n’en sort pas : le livre n’est-il pas _ et alors ?.. C’est aussi le cas d’autres des livres de Claudio Magris : « Déplacements«  ; et, non encore traduit en français, « Lontano da dove _ Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale«  (publié par Einaudi en 1971 ; puis en édition de poche en 1989) _ dédié à “Marisa” _ oui ! mais aussi à Francesco et Paolo, leurs deux fils _, l’écrivain Marisa Madieri, sa compagne dont l’absence le hante ? C’est dommage pour le reste de l’œuvre, notamment « Microcosmes » et « Enquête sur un sabre« , mais à qui la faute ? Tant pis pour lui : il n’avait qu’à pas écrire un si beau livre.

    (Photos Danilo De Marco)

    …

    …

    Quand j’ai découvert, cet automne, ce mince livre de Claudio Magris sur la table de littérature italienne,

    une des libraires (qui venait de le lire) avait, à son propos, légèrement « tordu la bouche »

    _ ce qui ne suffit certes pas à me dissuader de lire le livre (ni de l’acheter) ;

    …

    nos jugements nous jugeant (nous, qui les forgeons et proférons) avant même de juger leurs objets… ;

    …

    et toute lecture procède, aussi, d’une « histoire (de lecture) personnelle »…

    …
    Et voilà que le 13 décembre, Pierre Assouline, à son tour, aborde ce livre, par ce qui me semble _ à la première lecture _ constituer « le petit bout de la lorgnette » du lectorat _ français _ qui est prompt, non seulement à « coller une étiquette » (= une marque !) sur un auteur ; mais est terriblement rétif à, ensuite, la « décoller » !..

    …
    Et il me semble aussi, au passage, que c’est la « sacrée » mission de tout « critique »,

    que de « combattre » de telles paresses mentales,

    a fortiori en matière _ si délicate _ d’ »Art » et de « Littérature »…
    …
    Bref,

    « Vous comprendrez donc » est, à mes yeux

    de lecteur passionné de l’œuvre traduit en français jusqu’ici de Claudio Magris,

    un livre majeur

    de Claudio Magris !!!

    …

    Un livre bouleversant,

    sur ce qu’est le lien amoureux,

    par-delà l’absence, la disparition, la mort

    (définitive : probablement)

    de l’être aimé :

    …

    l’autorisation (« extraordinaire », obtenue par la plus que rare habileté langagière du nouvel Orphée) du « retour » d’Eurydice au monde des « vivants« 

    ne pouvant, forcément, que constituer une très, très, exceptionnelle « exemption »

    à la règle universelle

    de l’irréversible définitive mortalité

    des vivants sexués :

    …

    page 37 : « Si les autres _ aux Enfers _ avaient été au courant de cette visite impossible _ de Claudio, ou le nouvel Orphée _,

    jamais accordée à personne…

    …

    peut-être une fois, à ce qu’on dit, il y a très longtemps

    _ soit la « fable » d’Orphée obtenant de venir re-chercher et re-prendre Eurydice _,

    …

    mais c’est une de ces histoires _ « fables », mythes » _ qu’on raconte aux enfants

    pour les rendre sages,

    pour leur faire croire

    que ce n’est pas vraiment impossible

    …

    et donc qu’ils restent tranquilles et confiants

    _ qu’ils « espèrent » envers et contre toute raison _,

    …

    mais c’est arrivé il y a très très longtemps,

    tellement longtemps _ dans l’Antiquité _ que c’est comme si

    ce n’était jamais arrivé

    …

    ou peut-être que si,

    …

    mais il y a si longtemps

    qu’on ne peut espérer qu’avec de la patience,

    beaucoup de patience,

    …

    car avant que ça arrive de nouveau

    il doit s’écouler encore autant de temps,

    …

    et donc ce n’est pas la peine de _ trop _ s’agiter.

    …

    Mais s’ils avaient su

    _ les autres (« Ombres errantes » _ qu’évoque, aussi, la musique de François Couperin) aux Enfers _

    que lui _ Claudio, nouvel Orphée _ au contraire

    il était venu ici dedans,

    ici en bas,

    en chair et en os _ tout vivant, lui-même, donc _,

    pour moi _ nouvelle Eurydice, et « ombre » _,

    …

    s’ils nous avaient vu ensemble,

    …

    qui sait comme ils se seraient déchaînés…« 

    …

    (…)

    Car « nous sommes _ ils sont, me semblait-il pouvoir dire désormais _ si nombreux

    _ énonce la narratrice, page 38 _, innombrables même,

    que nous pouvons faire un peu peur,

    nuée d’insectes qui obscurcit le ciel. »

    …

    Cela valant aussi peut-être pour l’amitié.

    …

    Cf à ce sujet mon article du 30 juillet à propos du superbe « Amitier » de Gilles Tiberghien :

    « L’acte d’amitier : pour une anthropologie fondamentale du sujet actant« …

    …

    J’en resterai là

    de ce récit de Claudio Magris

    donnant la parole

    _ par un monologue formidablement « inspiré » de 47 pages _

    à l’ »explication » _ « Vous comprendrez donc… » _ au « Président » des couloirs souterrains

    d’une femme

    qui, « par delà la mort« ,

    ayant reçu « la permission exceptionnelle de rejoindre l’homme qu’elle aime »

    _ parmi le monde des toujours vivants _

    fait comprendre comment

    « elle a _ finalement _ décidé _ elle _ de ne pas l’utiliser« 

    …

    par amour.

    …

    Cela s’appelle « sublime » ;

    et l’on devine que ce « sublime » est assez peu fréquent

    en 2009,

    comme en 2008, ou en 2006 : années de parution de ce « monologue » en italien ; puis en traduction française.

    …

    Sur le « sublime »,

    consulter Baldine Saint-Girons :

    « Le Sublime, de l’antiquité à nos jours« , aux Editions Desjonquères…

    …
    Une ultime remarque, si l’on m’y autorise :

    …

    l’ouvrage est dédié « A Francesco et Paolo« , les deux fils du couple

    dont la maison de vacances d’été se situe sur l’île de Cres…

    …

    Titus Curiosus, ce 1er janvier 2009

  • de l’arbitraire de quelques interprétations musicales _ et incohérences éditoriales discographiques

    A propos de mon appréciation du CD « The Walsingham Consort Books« , par La Caccia que dirige le flûtiste à bec Patrick Denecker (CD Ricercar 275),

    que voici :

    « quant aux pièces extraites des “Walsingham Consort Books“,

    elles sont d’une remarquable délicatesse…« ,

    en mon article du 26 décembre « Un bouquet festif de musiques : de Ravel, Dall’Abaco, etc… »

    …

    j’ai reçu cette « réponse-ci »

    de mon ami Stylus Phantasticus, ce matin même :

    …

    De :   Stylus Phantasticus

    Objet : A propos de « Walsingham »
    Date : 31 décembre 2008 10:18:22 HNEC
    À :   Titus Curiosus

    …

    « The Walsingham Consort Books » par La Caccia / Patrick Denecker
    …
    Le CD est agréable à la première écoute, un doux ronronnement des cordes pincées que viennent colorer les suaves sonorités du dessus de viole et de la flûte à bec, tantôt grave , tantôt aiguë.

    …

    En approfondissant un peu, on reste cependant perplexe devant la légitimité d’une telle « réalisation »

    _ musicale et discographique..
    …
    Car voici ce qui qu’écrivait la musicologue américaine Anne Smith dans le « Basler Jahrbuch » de 1978, la très sérieuse revue de la Schola Cantorum Basiliensis, l’école de musique ancienne de Bâle :
    …
    « Dans les « Walsingham consort lessons », la partie de flûte est de façon générale bien plus élaborée que dans les autres « Consort Lessons » (Morley, Cambridge et Rosseter).
    …
    Ainsi, de la 4ème pièce du recueil, « The Lady Frances Sidney’s Goodnight » de Richard Allison,  nous pouvons déduire que la flûte utilisée était une flûte traversière en Ré, avec une tessiture allant du ré2 au do 4 ; toute flûte d’une autre taille se révélant impraticable pour cette pièce. Et pareille tessiture correspond, en effet, à ce que nous attendons des virtuoses de l’instrument de l’époque (à la connaissance des œuvres de Virgiliano et Van Eyck…). Cette taille est également appropriée aux autres « recueils de consort« , du fait que la plupart de leurs pièces sont en clef de mezzo-soprano ou d’alto (ut2 ou ut3) ; ce qui signifie que la musique se joue dans le registre moyen de la flûte ténor en ré. Seul « Joyne hands » de Thomas Morley atteignant la limite supérieure de l’instrument (sol 4).
    …
    La partie de flûte est souvent interprétée sur une flûte basse en sol de nos jours… Or cela, pour toutes sortes de raisons, ne semble pas du tout correspondre à ce qui était effectivement prévu.

    …

    D’abord, et cela de façon générale, toutes les pièces pour flûte traversière et pour flûte à bec étaient jouées une octave au-dessus de la notation. Ce qui est impossible sur une basse en sol2.

    …

    De même qu’il est impossible de les jouer toutes en hauteur réelle, en 8-pieds, car les parties descendent souvent au fa2, et même une fois au ré2, dans l’exemple cité plus haut.
    …
    Deuxièmement, le fait de jouer la seconde voix à la flûte, une octave au dessus de la notation, semble avoir été une pratique également bien établie sur le continent, comme nous l’avons vu dans les pièces de Praetorius, de Schein et de Schütz. »
    …
    Anne Smith, ‘Die Renaissancequerflöte und ihre Musik. Ein Beitrag zur Interpretation der Quellen’, Basler Jahrbuch für Historische Musikpraxis 2 (1978) pp. 47-48
    …
    Lorsqu’on achète un CD de musique ancienne, une certaine « aura » musicologique auréole les interprètes ; et on voit mal pourquoi on mettrait en doute leur compétence, ou leur probité, musicale(s).

    …

    Et Patrick Denecker fait bien partie de ceux là, lorsqu’on prend connaissance de son CV sur Internet :
    – Patrick Denecker étudie la flûte à bec à Anvers et est lauréat de plusieurs concours internationaux, tant en musique ancienne qu’en musique contemporaine.
    – Musicien érudit, il s’entoure d’interprètes curieux, dépassant les frontières dans les pratiques d’interprétation. Il explore le répertoire (immense) pour flûte à bec, notamment les œuvres oubliées du XVIIe au XIXe siècle, et fonde l’ensemble La Caccia.
    …
    Patrick Denecker a déjà enregistré l’autre corpus de « consort Lessons » décrits par Anne Smith dans son CD :
    Morley : « First Book of Consort Lessons » / La Caccia, et al.  (CD  Ricercar  RCR 251).
    …
    Ce premier CD a reçu les éloges de la presse ; comme va très certainement les recevoir le second volume, « The Walsingham Consort Books ».
    …
    Pourtant dans ces deux CD, les choix de Patrick Denecker sont en contradiction flagrante avec les résultats de la recherche d’Anne Smith :

    …

    _ Non respect de la signification du mot « flute« , qui implique l’utilisation d’une flûte traversière ; et non de flûtes à bec, toujours nommées « recorder«  en Angleterre à cette époque.

    …

    _ Non respect de la registration : très souvent Denecker joue la partie de flûte sur une flûte à bec basse en hauteur réelle. C’est en contradiction avec les conventions d’époque, où les flûtes jouaient en 4-pieds. Et c’est aussi en contradiction avec l’écriture : on ne joue pas des parties en ut2 ou en ut3, clefs de mezzo-soprano ou d’alto, avec un instrument appelé « basse ». Cela implique aussi que certaines notes (ré2 et mi2) de la partition ne sont pas jouées, cette flûte ne descendant qu’au fa2.

    …

    _ Non respect de l’instrumentation : Patrick Denecker s’arroge le droit de jouer la partie de dessus de viole à la flûte ; et de faire jouer la partie de flûte au dessus de viole. Ce qui n’est pas justifiable quand on sait que cette musique n’existait _ = n’était disponible à la lecture _ qu’en parties séparées, un cahier par instrument. Comment mépriser à ce point une instrumentation écrite avec précision et parmi les toutes premières de l’histoire de la musique, pour simplement mettre sa propre interprétation _ au sein du consort _ en avant ?

    …

    L’effet mis en évidence par la description qu’en donne Anne Smith de disposer de la contrepartie de flûte au dessus de la viole est du coup totalement effacé !

    …
    Ne blâmons pas les collègues-interprètes de notre flûtiste à bec un peu trop « gourmand ». Ils sont tous excellents _ c’est bien ce que j’avais personnellement, moi aussi, ressenti _ et offrent en cette « réalisation », comme en la précédente, une écoute tout à fait agréable. Mention spéciale au luthiste Philippe Malfeyt, tout en délicatesse et virtuosité. Denecker est lui même excellent sur son instrument.

    …

    Mais souhaiteriez-vous acquérir un CD des « 4 Saisons » de Vivaldi jouées à la mandoline, ou au saxophone tantôt baryton, et tantôt soprano ? Ou un CD de concertos pour piano de Mozart joués sur un orgue en 16 pieds ? ou sur un 4 pieds de clavecin ?

    …

    Si Patrick Denecker dispose d’arguments musicologiques pour réfuter les thèses de l’article du « Basler Jahrbuch », il serai sain qu’il les porte à la connaissance du public, et que ces CDs viennent, dès lors, étayer ses « analyses »…

    …

    En attendant, nous aimerions beaucoup _ et c’est probablement un euphémisme (sous la plume de Stylus Phantasticus) _ voir _ en l’occurrence écouter _ un jour ces pièces enregistrées avec le « bon » instrument, à la « bonne » octave et avec « respect » de l’instrumentation. Car, à notre connaissance, cela n’a pas encore été « réalisé » : jamais…

    …

    Voici le message _ musical et musicologique _ qui m’a « alerté »…

    …

    Et me rappelle l’historique de la « réalisation » par « Les Witches«  _ CD Alpha 526 _ du manuscrit « Susan Van Soldt« , chez Alpha, sous l’impulsion _ originaire _ de Jean-Paul Combet, impressionné par la beauté de ces pièces (flamandes) en sa jeunesse de musicien…

    …

    Cf mon article du 5 octobre :

    « musiques d’intimité (suite) : du noté à la réalisation _ “retrouver les couleurs sonores” d’un “pays” quitté  » …

    …

    Ou de la relative importance de la « réalisation » musicale, par les musiciens-interprètes ;

    ainsi que, en amont, de toutes les conditions de cette « interprétation-réalisation », tant pour le concert, que pour la séance d’enregistrement discographique

    _ et leurs conditions, de la part des divers décideurs,

    dont _ leur situation est « stratégique » _ les éditeurs de disques…

    …
    Merci à Stylus Phantasticus de me l’avoir ainsi « rappelé » :

    …

    les musiques du passé sont en attente en quelque sorte « fantômatique »,

    telles des « Ombres errantes« , aux Enfers, en attente

    de reparaître,

    revivre, ressusciter ;

    …

    cela me rappelle aussi que

    si j’ai acheté dès que je l’ai aperçu sur l’étal du libraire « Vous comprendrez donc« , de l’excellentissime Claudio Magris, autour du retour éventuel de son Eurydice perdue,

    Marisa Madieri (1938-1996 _ l’auteur du si beau « Vert d’eau« ) :

    cf mon (autre) article, du 29 décembre : « A propos de Claudio Magris : petites divergences avec Pierre Assouline _ sur son blog “la république des livres”  » ;

    et « errante » ;

    …

    je ne l’ai pas encore lu…

    …

    Titus Curiosus, ce 31 décembre 2008

  • Un bouquet festif de musiques : de Ravel, Dall’Abaco, etc…

    Simplement pour marquer la festivité de ce jour (de Noël),

    un éclatant bouquet (de CDs) de musiques _ de joie :

    …

    _ « Trio, Sonate pour violon & violoncelle et Sonate pour violon & piano » de Maurice Ravel, par le Trio Dali (Amandine Savary, piano, Vineta Sareikan violon & Christian-Pierre La Marca, violoncelle)

    (CD Fuga libera 547 _ à paraître courant janvier) ;

    _ « Les Nuits d’été«  d’Hector Berlioz, « Shéhérazade« , de Maurice Ravel, « Poème de l’amour et de la mer » d’Ernest Chausson, par Janet Baker et le New Philharmonia Orchestra dirigé par Sir John Barbirolli ; et le London Symphony Orchestra, dirigé par André Previn

    (au sein d’un coffret EMI de 5 CDs « Janet Baker, The Beloved Mezzo«  EMI 50999 2 08087 2 3) ;

    _ « Le Grazie Veneziane _ Musica degli Ospedali«  (« De profundis » de Nicola Antonio Porpora ; « Laudate pueri« , de Johann Adolf Hasse, « Dixit Dominus » de Baldassare Galuppi), par Maria Grazia Schiavo, Emanuela Galli, Soprani ; José Maria Lo Monaco, Alto ; le « Vocal Concert Dresden » et le « Dresdner Instrumental-Concert« , dirigés par Peter Kopp

    (CD Carus 83.264) ;

    _ « Magnificat«  (et Weihnachtskantate « Die Himmel erzählen die Ehre Gottes« ) de Carl Philipp Emanuel Bach, par Monika Mauch, Soprano, Matthias Rexroth, Altus, Hans Jörg Mammel, Tenore et Gotthold Schwarz, Basso, les »Basler Madrigalisten » et »L’Arpa festante« , dirigés par Fritz Näf

    (CD Carus 83.412) ;

    _ « Concerti à píù Istrumenti _Opera Sesta«  d’Evaristo Felíce Dall’Abaco, par « Il Tempio Armonico« , Orchestra Barocca di Verona, dirigé par Alberto Rasi (et Davide Monti, premier violon)

    (double CD Stradivarius STR 33791 – 2 CD)

    _ « The Walsingham Consort Books« , par Susan Hamilton, Soprano & « La Caccia« , dirigés par Patrick Denecker

    (CD Ricercar RIC 275)

    …

    Dans des genres (et styles) variés…

    …

    Le CD Ravel du « Trio Dali »

    _ un choix de nom (« Dali« ) assez peu heureux (!)

    pour un ensemble si prometteur et déjà à un tel degré d’excellence (musicale) ! : Dali (= « Avida Dollars« , comme l’avait bien percé à jour André Breton !..) n’étant qu’un besogneux faiseur !

    aux antipodes de la si haute (impayable, elle !!!) exigence de vérité de Maurice Ravel !!! : « sur les cimes« , lui… _;

    …

    le Cd Ravel du « Trio Dali » 

    m’a très fortement impressionné

    _ accompagné, qui plus est, d’un remarquable livret, sous la plume incisive, et très éclairante (pour le lecteur), de Michel Stockhem, faisant excellemment ressortir le très haut niveau, non seulement d’originalité, mais plus encore de qualité (contrapuntique) de ces trois œuvres (de musique de chambre ; de l’été 1914, pour le « Trio » ; de l’été 1920, pour la « Sonate pour violon & violoncelle » ; et de 1923 à 1927, pour la « Sonate pour violon & piano« ) au sein même de l’œuvre entier ravélien :

    …

    Michel Stockhem osant, avec une parfaite justesse (à la page 4 du livret), l’expression d’ »un Ravel extrême » ! : Oui !.. C’est absolument de cela qu’il s’agit en ces pièces-là…

    Se moquant avec une saine allégresse des « bien-pensances » complaisantes d’un Émile Vuillermoz, se permettant, en 1939 _ Maurice Ravel (« qui ignorait la perfidie« ) n’étant plus là (1875-1937) pour « répondre » à « tant de sollicitude »

    _ un mot décidément assez peu heureux ! cf mon article « Pour prolonger la conférence d’hier soir de Fabienne Brugère : penser la “sollicitude” et l’”intime”  » _

    et d’avertissements à l’égard des déviances cérébrales et formalistes, un thème à la mode sous bien des régimes _ précise justement le livrettiste _ sous bien des régimes en 1939…« …

    …
    « Pourquoi, dira-t-on, aborder ce programme sur un ton polémique ?« , envisage lui-même l’objection Michel Stockhem. Voici sa réponse, éclairante à l’audition de l’interprétation musicale de ces œuvres-là par ces interprètes audacieux (et si justes d’oreille) :

    « Dans ces pièces _ de chambre _,

    stimulé par _ le contexte historique est toujours éclairant _ Stravinsky, Schoenberg, Debussy, Satie, Bartók, le groupe des Six,

    Ravel explore les zones les plus extrêmes de son propre langage ;

    le trait y est stylisé d’une plume trempée dans l’acide du jazz,

    dans l’aridité du contrepoint

    et aux confins de la virtuosité instrumentale

    _ cette acuité d’analyse-là du livrettiste est dans la plus parfaite syntonie avec l’intelligence de jeu de ces trois si fins instrumentistes-musiciens en ce remarquable enregistrement au CD ! _ ;

    bref,

    elles dessinent un portrait d’un Ravel

    d’autant plus beau

    qu’il est radical » _ comme c’est remarquablement senti !..

    …
    Le livrettiste précisant judicieusement encore :

    « Il n’est pas inutile de se rendre compte combien Ravel n’avait que faire de la simplicité,

    du terroir pour le terroir

    ou du champagne facile _ populo ou mondain _ des années folles ;

    de parier que cet homme qui refusa la légion d’honneur

    aurait sûrement évité Vichy ;

    et de contester, fût-ce durement, que des chefs d’œuvre d’une portée aussi grande que la « Sonate pour violon et violoncelle »

    _ créée le 6 avril 1922, salle Pleyel, par Hélène Jourdan-Morhange et Maurice Maréchal : cf mon article du 4 juillet 2008 : « Musique d’après la guerre » _

    doivent leur sort trop sévère aujourd’hui encore

    à de vieux avis autorisés… si peu autorisés

    _ tel le cliché induré d’un Emile Vuillermoz, évoqué ici :

    …

    nos oreilles décidément ont toujours besoin d’être »ravivées » ;

    de se voir ôter, parfois un peu brutalement, leurs encombrants « bouchons de cérumen«  (cf encore mon propre « Musique d’après la guerre« …)…

    …

    Aussi a-t-on rarement pu percevoir aussi bien l’incisive modernité de Maurice Ravel que sous les doigts et la sensibilité intelligente de ces trois interprètes

    promis au plus brillant avenir musical,

    ayant choisi de « s’attaquer » _ c’est tout à fait cela ! _ à ce « Ravel extrême« , « en se concentrant sur la musique de chambre de la maturité » de ce compositeur réellement génial !..

    …

    Le CD Ravel du jeune et brillantissime « Trio Ravel » est donc tout bonnement magnifique !

    A réserver prudemment chez votre disquaire dès maintenant !

    …

    Je passe maintenant au plaisir raffiné _ encore ! _ de la version en studio bien connue, voire célèbre, des « Nuits d’été » de Berlioz/ Gautier, par Janet Baker et John Barbirolli (et le New Philharmonia Orchestra) aux studios d’Abbey Road, d’EMI, à Londres…
    …

    Cette version des « Nuits d’été » de Berlioz (enregistrée le 23 août 1967) est une splendeur, par l’incarnation de la poésie (et littéraire, et musicale) par la voix souple et enchanteresse, tout à la fois aérienne et terrestre, de l’extraordinaire Janet Baker ; de ce cycle de mélodies françaises (d’Hector Berlioz sur des poèmes de Théophile Gautier), probablement le chef d’œuvre absolu du genre. Janet Baker y est tout aussi merveilleuse que la très sensuelle, pulpeuse, charnelle, Régine Crespin, dans la version pour « l’île déserte« , elle aussi, avec Ernest Ansermet dirigeant l’Orchestre de la Suisse romande, en septembre 1963…

    Je recommande aussi, encore par la même Janet Baker, l’enregistrement live (le 14 mai 1975) avec Carlo Maria Giulini dirigeant le London Philharmonic Orchestra, avec une sublimissime lenteur (CD BBC Legends BBCL 4077-2)…

    Tout cela, étant à _ proprement (ou littéralement) _ se pâmer !!! de jouissance musicale ! Rien moins !…

    …

    Ensuite, 3 CDs de musiques du XVIIIème siécle :

    …

    D’abord _ et c’est sur ce CD-ci que je vais m’attarder _, les « Concerti à píù Istrumenti _Opera Sesta«  d’Evaristo Felíce Dall’Abaco, par « Il Tempio Armonico« , Orchestra Barocca di Verona, dirigé par Alberto Rasi (et avec Davide Monti comme premier violon).

    …

    Evaristo Felice Dall’Abaco _ (1675-1742) véronais de naissance, le 12 juillet 1675 : dix ans avant Jean-Sébastien Bach et George-Frédéric Haendel _, fait partie de ces musiciens italiens qui quittèrent l’Italie pour faire carrière au-delà des Alpes, souvent dans des cours allemandes (ou/et à Paris _ la capitale culturelle de l’Europe d’alors ! _ ; ou/et, aussi, à Londres _ la métropole économique, elle !..).

    …
    Ainsi Evaristo-Felice devint-il, en 1704, musicien _ violoncelliste _ de la chambre ;

    puis Konzertmeister, en 1715,

    de l’Électeur de Bavière, en l’occurrence le prince Maximilien-Emmanuel (1662-1726), trente-six ans durant, de 1704 jusqu’à sa retraite de la cour, en 1740 _ avant sa propre mort, à Munich, en 1742…

    …

    Deux recueils de concertos précèdent l’ »Opera Sesta«  (édité en 1735 à Amsterdam par Michel-Charles Lecène) : les douze « Concerti a quattro, da chiesa« , opus 2 (1708-1712), pour le quatuor à cordes traditionnel avec basse continue, avec deux Concertos de soliste pour violon ; ainsi que les six « Concerti a più istrumenti » opus 5 (ca. 1719) _ « en fait des concertos grossi pour cordes, avec intervention de deux flûtes et d’un hautbois en autant de concertos« , indique le livrettiste Francesco Passadore, à la page 12 du livret de ce CD Stradivarius 33791.

    …

    Non seulement Evaristo-Felice Dall’Abaco est un compositeur de très grande qualité _ connu jusqu’ici davantage des instrumentistes que des mélomanes (du fait de la bien étonnante rareté de ses œuvres tant au disque qu’au concert !..) _, mais sa carrière de musicien est, aussi, tout à fait représentative du devenir de bien des musiciens italiens de talent au XVIIIème siècle.

    …

    Natif de Vérone,

    de même que son prédécesseur illustre parmi les compositeurs baroques italiens pour le violon, Giuseppe Torelli (Vérone, 1658 – Bologne, 1709),

    il eut à souffrir de « la part minime occupée par la musique à Vérone« , du fait « avant tout » de « l’absence d’une vie de cour qui aurait pu promouvoir ce type d’activité : Vérone dépendait territorialement de Venise ; et toute sa vie politique et culturelle était soumise à l’autorité de la République lagunaire« , explique bien Salvatore Carchiolo dans le livret du CD des « Sonate op. I et op. III » _ par l’Insieme Strumentale di Roma, sous la direction de Giorgio Sasso, enregistré en avril 2005 ; CD Stradivarius 33740 _ :

    « pour les musiciens véronais, l’émigration devenait la seule voie possible« .

    …

    Aussi Dall’Abaco va-t-il s’installer en 1696 _ il a vingt-et-un ans _ à Modène. « La vie musicale y jouissait d’une vitalité certaine, en particulier l’école de violon de la cour, qui bénéficiait des largesses et de la protection du duc Francesco II » (un Este)… Cette « école de violon de Modène _ non sans importance dans l’histoire du violon en Italie aux XVIème et XVIIème siècles _ avait eu comme chef de file Marco Uccellini, présent à la cour entre 1642 et 1645. Elle comportait des noms aussi prestigieux que ceux de Giuseppe Colombi, Giovanni Maria Bononcini, Giovanni Batista Vitali, et son fils, Giovanni Antonio Vitali. »

    Or « pendant ces années _ 1696-1704 _ passées  _ par Evaristo Felice Dall’Abaco _ à Modène, se trouvait aussi dans cette ville _ et à cette cour _ Jean-Baptiste d’Ambreville, compositeur et violoniste français d’origine, qui avait été attiré à la cour de Francesco II, féru de culture française. » C’est ce compositeur français qui « fut le trait d’union à l’approche par Dall’Abaco du style musical d’outre-Alpes », dégage alors excellemment Salvatore Carchiolo. Mais quoique « à Modène, Dall’Abaco trouva à s’employer lors des grandes manifestations de la cour« , « toutefois » le jeune musicien ne parvint pas à s’y « assurer un emploi stable. C’est sans doute pourquoi il partit en 1704 à Munich à la cour de l’Électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel II, où il obtint _ pour commencer _ un emploi de joueur de violoncelle « da camera« . Il est vraisemblable _ poursuit Salvatore Carchiolo _ que l’introduction de Dall’Abaco au sein de la cour fut facilitée par l’entregent du marquis Scipion Maffei, aristocrate influent, amateur passionné de musique, et librettiste à ses heures (il composa le livret de « La Sfida ninfa » de Vivaldi). » Surtout « Dall’Abaco trouva dans la capitale bavaroise un climat raffiné et musicalement stimulant. La chapelle musicale de la cour de Bavière, issue d’une ancienne tradition, devait sa _ très _ grande réputation à Roland de Lassus. Et c’est le courant italien qui prévaut à la cour à l’arrivée de Dall’Abaco en 1704, d’autant que c’est au compositeur vénitien Pietro Torri qu’est confiée la direction de la musique de chambre. »

    …
    « Toutefois les aléas de la politique _ et de la guerre ! _ viennent très bientôt bouleverser la vie _ et la carrière : munichoises _ de Dall’Abaco. Au moment de la guerre de succession d’Espagne, Maximilien-Emmanuel II est allié à la France _ et à Louis XIV.

    Après la défaite d’Höchstädt

    (ou Blenheim _ le 13 août 1704 : victoire des troupes conjointes du prince Eugène de Savoie et du duc de Malborough sur celles, franco-bavaroises, du maréchal-comte de Tallard et du duc Maximilien-Emmanuel II de Bavière),

    l’Electeur est contraint de s’exiler _ d’abord _ à Bruxelles… Une partie de la cour le suit _ dont sa musique _ et Dall’Abaco. C’est le premier d’une longue série d’exils ; cette vie itinérante ne prenant fin qu’à la paix d’Utrecht, signée en 1714.

    …

    Pendant son séjour à Bruxelles

    _ où naîtra son fils Joseph-Marie-Clément (Bruxelles, 1710- Vérone, 1805), lui aussi compositeur _

    en 1705, Dall’Abaco publia son premier recueil instrumental _ de « Sonate da camera » _ chez l’éditeur Roger d’Amsterdam.

    …

    En mai 1706, les revers subis par l’armée française contraignirent la cour _ de Maximilien-Emmanuel II _ à s’installer à Mons, dans le Hainaut.

    …
    Après la défaite de Malplaquet
    _ le 11 septembre 1709 _, Mons doit être évacuée, et Maximilien-Emmanuel II trouve refuge à la cour de France sous la protection _ directe _ de Louis XIV. La cour _ du duc-électeur de Bavière _ se déplacera ensuite à Rambouillet, Paris, Versailles, Meudon, Saint-Cloud et Compiègne.

    …
    Le séjour français offrit l’occasion à Dall’Abaco de se familiariser avec les raffinements de la musique française.

    …

    La loyauté du musicien à l’égard de l’Électeur sera récompensée à la réinstallation de la cour de Bavière à Munich, en avril 1715. A la réorganisation de l’orchestre de la cour, Dall’Abaco sera _ en effet _ nommé « Maître de concert » ; puis « Conseiller électoral ». (…)

    …

    « L’activité de Dall’Abaco  au sein de cette cour électorale se poursuivit au-delà de 1726, l’année de la mort de Maximilien-Emmanuel II » _ sous le règne de son successeur, Karl-Albrecht (1726-1745), jusqu’à sa retraite de la cour, en 1740 ; peu avant de mourir, à Munich, le 12 juillet 1742…

    …
    « L’attention réservée par la musicologie à l’œuvre de Dall’Abaco est ancienne« , relève fort justement Salvatore Carchiolo (page 22 de ce même livret du CD Stradivarius 33740) ; ajoutant, un peu naïvement : « cela peut paraître surprenant à première vue _ et seulement « à première vue » ! pourrait-on espérer : qu’on lise donc avec un peu plus de curiosité les partitions ! et qu’on écoute enfin ! la musique elle-même : au concert ! et au disque ! rêvons donc un peu !… _ étant donné qu’il s’agit d’un musicien que l’on joue rarement _ chercher l’erreur !!! _ dans les salles de concert ; et qui n’est pas _ ou guère… _ repris dans l’édition discographique.

    …

    Déjà au début du XXème siècle, les musicologues allemands Adolf Sandberger et Hugo Riemann consacraient diverses études et analyses à la musique du compositeur véronais. Riemann, en particulier, le porte au pinacle : selon lui, les œuvres de Dall’Abaco représentent sans doute le type le plus pur et le plus noble de la musique de chambre italienne, arrivé à l’apogée de son développement _ rien moins ! Le musicologue allemand la considère même supérieure en puissance expressive à celle d’Archangelo Corelli _ ce qui n’est tout de même pas peu, dans l’évaluation historiographique de la musique !!! Riemann voit en Dall’Abaco, sinon le créateur, du moins un précurseur de la sonate bi-thématique.

    …

    (…)

    De fait, « un examen _ un peu attentif _ de l’œuvre de Dall’Abaco révèle _ bien _, encore _ ou enfin ! _ aujourd’hui, d’admirables qualités, soutenues par _ davantage que _ un _ « grand » _ métier ; qualités que Riemann avaient _ si _ justement su déceler dans l’art de la construction de Dall’Abaco. La propension de celui-ci à une disposition structurelle compacte et efficace, s’exprime par une sobre éloquence _ à la française ?.. _ guidée par des critères d’économie _ sobriété _ rhétorique _ du discours musical baroque _ ; et porte en soi des signes évidents d’une fondation encore fortement ancrée _ comme dans le cas d’un Jean-Sébastien Bach, dirais-je… _  dans l’enseignement traditionnel d’une musique poétique » _ = d’authentique poiesis ! Ce point est esthétiquement aussi _ et pas seulement musicologiquement !.. _ très important !

    …

    Techniquement,

    « la recherche de la cohésion formelle s’exprime dans l’attention particulière portée à l’unité thématique de la composition. » Et cela, « dans le cadre même d’une solide discipline de contrepoint : Dall’Abaco regarde en quelque sorte « en avant » ! Sa musique comporte des traits s’inscrivant dans les développements les plus modernes de la musique instrumentale du dernier baroque. La technique qu’il met au point mérite la plus grande attention : le matériau qu’il utilise dans le développement des mouvements est très souvent fourni par les éléments du thème initial du morceau. Après une première exposition fuguée, il vient « décomposer » le thème initial en ses éléments, fournissant des progressions et des imitations venant guider le développement du thème dans la poursuite du morceau. »

    …
    Un autre élément important que note Salvatore Carchiolo, est « le recours, même limité, à des éléments du style français« , notamment « l’adoption occasionnelle de la forme rondeau, et de certains mouvements de danse français (tel le passepied), absents de la sonate « da camera » italienne » ; ou « la tendance à juxtaposer tonalités majeures et mineures à partir de la même tonique (d’après Talbot).

    …

    Déjà à Modène, et par le biais des contacts établis grâce à d’Ambreville, Dall’Abaco s’était familiarisé avec un style si différent du style italien que Corelli s’était déclaré bien incapable d’interpréter correctement son exécution. L’empathie de Dall’Abaco avec le style français se renforça, bien sûr, les années que passa en France la cour de Maximilien-Emmanuel (notamment entre 1709 et 1711), durant lesquelles il put connaître au plus près les tendances musicales au jour le jour du goût français. De fait, à partir de son opus 3 _ paru vers 1712-1715 _, l’apport de l’idiome musical français se fait de plus en plus évident et renforcé. La transparence et l’élégance formelle de la musique de Dall’Abaco repoussent un trop grand recours à la pure virtuosité instrumentale. Le violonisme indéniable dont fait preuve le véronais doit beaucoup à la leçon de Corelli, mais il est loin de tendre, comme cela s’avère chez un Vivaldi, vers un dépassement des limites techniques de l’instrument, et d’une amplification de ses ressources de timbres et de couleurs. (…) L’équilibre structurel de la musique de Dall’Abaco _ ainsi que l’a justement noté William S. Newman _ la montre très représentative de la sonate baroque au point d’équilibre de ce que l’on peut qualifier de son classicisme, par sa clarté et la maîtrise du dessin de ses lignes. »

    …

    Tout ce long développement historico-musicologique

    rien que pour mettre un peu et enfin le projecteur

    sur une musique absolument délicieuse !

    Que j’ai découverte, dans la plus parfaite naïveté (et ignorance de tout ce contexte ! alors…), lors d’un concert de fin de stage _ auquel j’avai couru assister, par désir d’écouter des amis musiciens, à Barbaste, il y a plus d’une dizaine d’années :

    il y avait là, me souviens-je, mon ami flûtiste Philippe Allain-Dupré

    (qui, avec Laurence Pottier, flûtiste, elle aussi, m’avaient accompagné à Prague, avec mon « atelier baroque », en 1993 ou 94) ;

    Enrico Gatti, si remarquable violoniste (et « chef »), toujours si, à la fois, vivant et probe, en chacune de ses interprétations d’une impeccable justesse de poésie ;

    Alfredo Bernardini, parfait, lui aussi ;

    peut-être, et même plus que probablement, aussi Pierre Hantaï, le claveciniste prodigieux que tout le monde reconnaît ;

    pour le talent desquels, tous, j’ai une immense profonde admiration…

    Ce jour-là, à ce concert-de-fin-de-stage-là, dans la petite église tout à côté de Barbaste, j’ai bien imprimé en ma mémoire ce nom de Dell’Abaco ;

    et depuis j’ai toujours vivement recherché les moindres témoignages discographiques des œuvres de cet immense compositeur-là ! ; et non sans quelque satisfaction, la plupart des fois…

    …

    Je pense ainsi à un _ très bon _ CD de « Concerti«  enregistré en janvier 1998 par l’ensemble Concerto Köln, comportant 4 concerti « a quattro da chiesa » de l’opus 2 ;

    3 concerti _ un pour 2 flûtes ; un pour hautbois ; un pour cordes _ de l’opus 5 ;

    et 2 concerti pour cordes de l’opus 6 :

    il s’agit d’un CD Teldec (dans la collection « Das Alte Werk« ) n° 0639842216623 ;

    …

    ainsi qu’aux 2 CDs Stradivarius que j’ai mentionnés plus haut :

    celui d’un choix de « Sonate« , des « op. I & III » (STR 33740) ;

    et des 6 « Concerti à più Istrumenti _ Opera Quinta » (STR 33746)…

    …
    Et voici, aujourd’hui ce superbe double album des 12 « Concerti à píù Istrumenti _Opera Sesta«  d’Evaristo Felíce Dall’Abaco, par « Il Tempio Armonico« , Orchestra Barocca di Verona, dirigé par Alberto Rasi (avec Davide Monti, comme premier violon)…

    …

    Pour le reste,

    je veux dire le « Magnificat«  (et la Weihnachtskantate « Die Himmel erzählen die Ehre Gottes« ) de Carl Philipp Emanuel Bach, par Monika Mauch, Soprano, Matthias Rexroth, Altus, Hans Jörg Mammel, Tenore et Gotthold Schwarz, Basso, les »Basler Madrigalisten » et »L’Arpa festante« , dirigés par Fritz Näf (CD Carus 83.412)

    et « Le Grazie Veneziane _ Musica degli Ospedali«  (« De profundis » de Nicola Antonio Porpora ; « Laudate pueri« , de Johann Adolf Hasse, « Dixit Dominus » de Baldassare Galuppi), par Maria Grazia Schiavo, Emanuela Galli, Soprani ; José Maria Lo Monaco, Alto ; le « Vocal Concert Dresden » et le « Dresdner Instrumental-Concert« , dirigés par Peter Kopp (CD Carus 83.264) ;

    ainsi que  « The Walsingham Consort Books« , par Susan Hamilton, Soprano & « La Caccia« , dirigés par Patrick Denecker (CD Ricercar RIC 275),

    ils sont, chacun dans leur genre, tout aussi excellents :

    …

    Carl-Philipp-Emanuel est un _ on ne peut mieux _ digne rejeton, en « matière » de « génie » (musical), de son auguste père ; et l’interprétation du CD est d’une très, très belle intensité ;

    …

    le récital de musiques de style vénitien _ de Porpora, Galuppi et _ du saxon de passage à Venise _ Hasse,

    est, lui aussi, d’une extrême qualité _ dans l’odre d’un plaisir « hédoniste » (= vénitien…) ;

    …

    quant aux pièces extraites des « Walsingham Consort Books« ,

    elles sont d’une remarquable délicatesse…

    …
    Une fête !

    …

    Titus Curiosus, ce 26 décembre 2008

    …

    Post-scriptum (le 27) :

    …

    Philippe-Allain Dupré,

    à la mémoire duquel j’ai fait appel hier

    à propos de ma découverte

    _ éblouie ! et je comprends d’autant mieux maintenant pour quelles raisons (d’interprétation, aussi !!!) _

    d’une œuvre _ mémorable ! _ de Dall’Abaco

    à l’occasion du concert final du stage de perfectionnement d’interprétation baroque à Barbaste,

    comble mes desiderata en me rappelant, documents à l’appui, que ce concert

    (de fin de stage, auprès de Philippe Humeau, en son fief de Barbaste)

    avait été donné deux fois :

    le samedi 25 avril 1992, en l’église de Lausseignan _ tout à côté de Barbaste _ ;

    puis le mercredi 29 avril, en l’église de Saint-André-de-Cubzac ;

    …

    au programme,

    outre la Sonata II de l’opus 3 de Dall’Abaco (pour 2 flûtes à bec, flûte traversière, hautbois, 2 violons, basson, violoncelle et 2 clavecins) _ qui m’avait tant impressionné _,

    une Canzone à 6 de Giovanni Picchi,

    la Cantate « Ô Maria« , de Johann-Hermann Schein,

    une Chanson ornée sur le thème de « Vestiva i colli », de Giovanni Battista da Palestrina/Francesco Rognoni,

    « La Romanesca«  et la Canzone quarta, à 2 clavecins, d’Antonio Valente et Giovanni Priuli,

    des Scherzi, d’Agostino Steffani,

    un Quarteto (pour flûte traversière, hautbois, violon et basse continue), de F. Riedel

    et un Air de la Cantate 127 de Jean-Sébastien Bach…

    …
    La soprano _ des pièces chantées _ était Maria-Christina Kiehr ;

    et,

    notamment pour la sonate de Dall’Abaco _ choisie par Enrico Gatti, me précise Philippe _

    les parties de flûtes à bec étaient tenues par Claire Michon et Jean-Marc Andrieu,

    celle de flûte traversière, par Philippe Allain-Dupré,

    le hautbois,  par Alfredo Bernardini,

    les 2 violons, par Odile Edouard et Enrico Gatti,

    le basson, par Nicolas Pouyanne,

    le violoncelle, par Hendricke Ter Brugge

    et les 2 clavecins, par Elisabeth Joyé et Pierre Hantaï _ excusez du peu !..

    …

    C’est donc à deux reprises, que j’avais eu le bonheur, ce printemps-là, de la découverte _ somptueuse ! _ de cette pièce si belle,

    de ce compositeur de si grande qualité !!! ;

    …

    et qui ne m’a jamais déçu, au disque ;

    …

    quant au concert,

    nous ne disposons pas tous les jours d’un Enrico Gatti, toujours si juste, si chantant, si probe,

    pour en être l’inspiré maître d’œuvre..

    …

    Bref,

    j’ai toujours à l’oreille,

    de ce concert (de 1992, donc : il y a seize ans),

    le charme puissant d’Evaristo-Felice Dall’Abaco…