En hommage Ă Claude Lanzmann
(Bois-Colombes, 27-11-1925 – Paris, 5-7-2018),
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qui nous a quitté hier, jeudi 5 juillet,
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et Ă son superbe LiĂšvre de Patagonie (en 2009)
ainsi qu’Ă son Ćuvre cinĂ©matographique (dont le magistral Shoah ),
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re-voici
en sept épisodes (des 29 juillet, 13, 17, 21 et 29 août, et 3 et 7 septembre 2009)
la lecture que j’avais faite, de ce 29 juillet Ă ce 7 septembre 2009,
de son LiÚvre de Patagonie ;
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et pour ce jour le second volet :Â
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L’abord de l’homme Ă©tait plutĂŽt rugueux.
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Mais l’Ćuvre est magistrale !
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Deux semaines de « re-lecture » la plus attentive possible (et crayon à la main !) du « LiÚvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,
afin de prĂ©senter mon analyse la plus prĂ©cise possible de ce que lâauteur a pu qualifier
_ « tout mon ĂȘtre bondissait dâune joie sauvage, comme Ă vingt ans« , ce sont les tous derniers mots du livre, Ă la page 546 _
de « lâincarnation« ;
âŠ
caractĂ©risĂ©e, cette « incarnation« , par l’ »expĂ©rience« , Ă©prouvĂ©e dans toutes les fibres de son corps (et pas si frĂ©quente que cela !), dâun « nous » :
âŠ
ce peut ĂȘtre le « nous » de la « rencontre » : avec un lieu
âŠ
tels
la Patagonie elle-mĂȘme tout entiĂšre, si jâose dire
_ « jâavais beau avoir aperçu quelques troupeaux de blancs lamas, la Patagonie ne sâincarnait pas en moi
_ tous les mots comptent ! et ce, en dĂ©pit des centaines de kilomĂštres parcourus ; câĂ©tait en 1995, « remontant seul, Ă partir de RĂo Gallegos, aux confins de la Terre de feu, et au volant dâune voiture de location, la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontiĂšre du Chili et le fabuleux glacier du Perito Moreno« ; « je me rĂ©pĂ©tais, joyeux
comme dans ce premier train vers Milan _ câĂ©tait alors, lâĂ©tĂ© 1946, « Je suis en Italie ! Je suis en Italie!« ; Claude Lanzman avait exactement vingt ans ; il lâexplicite, page 191 : « CâĂ©tait (« nous Ă©tions cinq khĂągneux« ) notre premier voyage Ă lâĂ©tranger ; je me trouvais dans une grande exaltation, la rencontre des noms et des lieux (âŠ) attestait _ comme enfin ! _ la vĂ©ritĂ© du monde, scellait _ dâun garant, enfin, dâauthenticitĂ© _ lâidentitĂ© des mots et du rĂ©el, dĂ©voilait le vrai _ demeurĂ© cachĂ© sinon ; et insu⊠_ de la plus poignante façon« , pages 191-192 : enfin, Ă certaines (dirimantes, mais non convocables !) conditions !.. _
« Je suis en Patagonie, je suis en Patagonie ». Mais ce nâĂ©tait pas vrai,
jâavais beau avoir aperçu quelques troupeaux de blancs lamas,
la Patagonie ne sâincarnait pas _ pas encore ! sinon peut-ĂȘtre mĂȘme jamais !.. _ en moi.Â
âŠ
Elle
_ la Patagonie, donc, en 1995 ;
de mĂȘme que Milan, auparavant, en 1946 :
çâavait Ă©tĂ©, « pour que Milan et moi devenions vrais ensemble« , lâĂ©tĂ© 1946, en « me rĂ©pĂ©tant le dĂ©but de « La Chartreuse« : « Le 15 mai 1796, le gĂ©nĂ©ral Bonaparte fit son entrĂ©e dans Milan Ă la tĂȘte de cette jeune armĂ©e qui venait de passer le pont de Lodi, et dâapprendre au monde quâaprĂšs tant de siĂšcles CĂ©sar et Alexandre avaient un successeur »âŠÂ«Â , page 192âŠÂ _
âŠ
Elle _ la Patagonie, donc ! _ sâincarna tout Ă coup, au crĂ©puscule, sur le dernier tronçon de route non asphaltĂ© aprĂšs le village dâEl Calafate« , et « dans le balayement de mes phares _ toujours selon certaines conditions trĂšs particuliĂšres (et Ă©minemment personnelles, aussi !) de « focalisation » ; le point me paraĂźt Ă relever _ quand un liĂšvre haut sur pattes bondit comme une flĂȘche et traversa la route devant moi.
Je venais de voir _ furtivement : lâanimal, libre, ne se laisse pas approcher, capturer !.. (et difficilement tuer : cf le sublime conte, « La liebre dorada« , de ma cousine Silvina OcampoâŠ) _ un liĂšvre patagon, animal magique _ par son intelligence et sa vĂ©locitĂ© rares ! _ ;Â
et la Patagonie tout entiĂšre me transperçait soudain le cĆur _ câest une « fulguration« ; non provoquĂ©e ; encore faut-il apprendre Ă savoir la « recevoir« ⊠_ de la certitude de notre commune prĂ©sence« _ ainsi « rassemblĂ©e« en une commune « vĂ©rité« de « rĂ©alité » advenue et « expĂ©rimentĂ©e » par une « vraie personne« ⊠; elle, « la Patagonie« , nâĂ©tait pas quâun « pur dĂ©cor« ; et jâĂ©tais moi-mĂȘme, ainsi et alors, un tout petit peu plus quâun touriste de passage ; ou un « zombie« ; page 192 _,
âŠ
la Serbie, ou du moins quelque chose qui avait aussi « trait » à elle
_ en une forĂȘt « épaisse et sombre« qui demeurera probablement Ă jamais sans nom pour nous : « câest la nuit, une mauvaise route Ă©troite, au cĆur dâune Ă©paisse et sombre forĂȘt que nous traversons sur des kilomĂštres, raccourci dĂ©couvert par lâĆil exercĂ© du Castor alors que nous nous dirigeons vers le nord de la Yougoslavie _ les vacances dâĂ©tĂ© 1953. Je conduis. Dans le faisceau des phares _ Ă nouveau ! je le relĂšve⊠_ de grands liĂšvres bondissent des deux rives de la route. ils me semblent pulluler ; je ne veux pas les heurter, je roule lentement, je slalome dangereusement pour les Ă©pargner« ; car « ce sont des animaux _ Ă©minemment _ nobles« , page 256 :
ce fut, probablement, la premiĂšre « rencontre » avec des liĂšvres, pour Claude Lanzmann ; qui « nâen tue que trois ; et câest un exploit. Je stoppe la voiture ; le Castor et moi partons dans le noir Ă la recherche des victimes _ qui ne sont pas laissĂ©es sur la route_, nous les trouvons chaque fois ; lâAronde est ensanglantĂ©e ; et dans les rares villages que nous rencontrons, nous les offrons au premier venu. »
Et dâajouter, page 256 donc, encore :
« Jâaime les liĂšvres ; je les respecte ; ce sont des animaux nobles ; et jâai appris par cĆur _ Claude Lanzmann lâa rĂ©citĂ© lors de la prĂ©sentation de son livre dans les salons Albert Mollat, le 9 juin dernier _ le long conte pour enfants de Silvina Ocampo, la poĂ©tesse argentine, intitulĂ© « La Liebre dorada« , « Le LiĂšvre doré« , qui vient en exergue de ce livre« , page 11 _,
âŠ
la Pologne
_ en quelques lieux oĂč se sont produits quelques « exterminations« :
« Il y a, dans « Shoah« , deux plans rapides mais centraux _ ici encore, je relĂšve ce terme (de « focalisation« ) : jây reviendrai⊠_ pour moi ; on ne perçoit _ opĂ©ration dĂ©cisive, mais qui comporte aussi, en amont, bien des conditions, dont dâattention ! et de mĂ©moire ; et de culture, surtout ! _ ce que la camĂ©ra montre _ eh oui ! _ quâaprĂšs un temps infinitĂ©simal de latence : un liĂšvre au pelage couleur de terre est arrĂȘtĂ© par un rang de barbelĂ©s du camp dâextermination _ chaque mot, ou prĂ©cision, ou « dĂ©tail« (le diable, paraĂźt-il, sây cache ; mais pas seulement lui !.. ; il faut toujours chercher un minimum ; sinon rien nâapparaĂźt ; tout demeure invisible !..) compte !.. _ de Birkenau ; une voix off parle sur cette premiĂšre image, celle de Rudolf Vrba, un des hĂ©ros du film ; hĂ©ros sans pareil puisquâil rĂ©ussit Ă sâĂ©vader de ce lieu maudit, gorgĂ© de cendres _ mĂȘme si parlent dĂ©sormais pour toujours, en plus des voix des « revenants » du film« Shoah » de Claude Lanzmann, tel, ici, Rudolf Vrba, ces « Voix sous la cendre« , dont celles de Salmen Lewental et Salmen Gradowski, du recueil quâa dirigĂ© Georges Bensoussan⊠Mais le liĂšvre est intelligent ; et tandis que Vrba parle, on le voit affaisser son Ă©chine, ployer ses hautes pattes et se glisser sous les barbelĂ©s. Lui aussi sâĂ©vade. A Auschwitz-Birkenau, on ne tue plus, mĂȘme les animaux ; toute chasse est interdite. Nul ne tient compte des liĂšvres. La seule chose sĂ»re est quâils sont trĂšs nombreux ; et il me plaĂźt de penser que beaucoup des miens
_ quâon avait voulu, aussi, priver,
en plus de leur propre et « unique« vie dâindividu _ et de personne ! cf les mots de Salmen Lewental, « Il nây a que la vie« , rapportĂ©s page 43 ; cf aussi lâadmirable « journal de la gĂ©henne« transmis pour toujours in lâirremplaçable « Des Voix sous la cendre« , donc _ ;
âŠ
quâon avait voulu, aussi, priver, donc,
de leur descendance :
afin que les fils (qui auraient « survĂ©cu« à un « gĂ©nocide« qui nâaurait pas Ă©tĂ© assez systĂ©matique) nâaient pas le malencontreux dĂ©sir de se venger (de la prĂ©tendue « race aryenne pure« âŠ) du meurtre de leurs parents, un peu plus tard, devenus Ă leur tour adultesâŠ
cf, sur ce « point de dĂ©tail« (pragmatique et technique), pour exemple, les Ă©loquents discours du ReischsfĂŒhrer-SS Himmler Ă Poznan les 4 et 6 octobre 1943 !.. _
âŠ
et il me plaĂźt de penser que beaucoup des miens
ont choisi, comme je le ferais _ en pareille situation dâopportunitĂ© : cf le rĂ©cit dâEr le Pamphylien, au final (livre X) de « La RĂ©publique » de Platon⊠; le conditionnel est, lui aussi, « intĂ©ressant » de la part de Claude Lanzmann : au mĂȘme titre que son usage magnifique (et nĂ©cessaire !) des passĂ©s simples ; et des imparfaits du subjonctif ! il manifeste la puissance de lâamour de la vie ! _
de se rĂ©incarner en eux« , les liĂšvres ! pages 256-257âŠ
âŠ
ce peut ĂȘtre, donc, le « nous » de la « rencontre » : avec un lieu,
en telle ou telle de ses « occurrences« , forcĂ©ment : toujours particuliĂšre ! et parfois « vraiment« , mais câest, cette fois, beaucoup plus rare, « singuliĂšre« !
âŠ
tout comme le « nous » de la « rencontre » avec une personne, singuliÚre ;
âŠ
ou mĂȘme avec un animal,
lui aussi « singulier » ;
âŠ
tel tel ou tel liĂšvre ; mais pas, non plus, nâimporte lequel⊠: ceux des populations de « grands liĂšvres » qui bondissaient « des deux rives de la route » et qui semblaient « pulluler » dans quelque « forĂȘt Ă©paisse et sombre« de « Serbie » _ ou Bosnie, ou Croatie, ou SlovĂ©nie _ ; le liĂšvre « intelligent » « au pelage couleur de terre » filmĂ© Ă Auschwitz-Birkenau ; ou le liĂšvre « haut sur pattes » croisĂ©, et Ă©clairĂ© par les phares de la voiture, sur la piste non asphaltĂ©e menant Ă El Calafate⊠;
âŠ
voire mĂȘme le « nous » de la « rencontre » avec des pierres,
forcément quelque peu « singuliÚres« , elles aussi :
âŠ
telles celles de Treblinka ; cf page 504 :
âŠ
« Au camp mĂȘme, jâai filmĂ© pendant des jours, sans pouvoir mâarrĂȘter et selon tous les angles, les stĂšles et les rocs, cherchant des perspectives (âŠ). Chapuis, avant lui Lubtchansky ou Glasberg _ les cameramen de Claude Lanzmann pour « Shoah« ⊠_ me disaient toujours : « Mais pourquoi continuer Ă filmer ces pierres ? Tu en as dix fois trop. » Je nâen ai jamais eu trop ; je ne les ai pas filmĂ©es assez ; et jâai _ mĂȘme _ dĂ», pour le faire, retourner Ă Treblinka. Je les ai filmĂ©es parce quâil nây avait rien dâautre Ă filmer _ pas « ùme qui vive« : pas mĂȘme un liĂšvre, ici⊠_ ; parce que je ne pouvais _ surtout _ pas inventer _ toute fiction, de mĂȘme que tout commentaire (surplombant) , Ă©tant proscrit ! _ ; parce que jâen aurais besoin _ pour lâimage de ce qui allait ĂȘtre Ă©voquĂ© : lâannihilation de 600 00 personnes _ quand Bomba, quand Glazar ou les paysans, ou mĂȘme Suchomel, parleraient. Ma sĂ©cheresse de cĆur des premiĂšre heures du premier jour
avait cédé devant le travail de la vérité« _ une expression fondamentale, que je reviendrai analyser et commenter !
âŠ
La « sĂ©cheresse de cĆur« premiĂšre, quant Ă elle, est superbement dĂ©taillĂ©e aux pages 490-491 :
âŠ
« Il faisait froid, il y avait encore de la neige _ câĂ©tait en fĂ©vrier 1978 _ plus sale que blanche, et pas un seul humain parmi les pierres levĂ©es et les stĂšles commĂ©moratives qui portent les noms des shtetls ou des communautĂ©s anĂ©anties, ou encore, burinĂ©s sur des rocs plus imposants, dâallure prĂ©historique, ceux des pays ravagĂ©s par lâouragan de lâextermination. Nous nous promenĂąmes, Marina _ Ochab, la premiĂšre traductrice _ et moi, entre ces symboliques sĂ©pultures ; je nâĂ©prouvais rien _ voilĂ ! _ et guettais, lâesprit et lâĂąme _ dĂ©sespĂ©rĂ©ment alors ! faute dâassez dâ« incarnation« ! _ en alerte _ mais Claude Lanzmann ne lâavait pas encore, Ă cet instant, « dĂ©couvert« et « appris« , comme cela allait bientĂŽt advenir⊠: il y faut, en effet, davantage : la chair ! _, une rĂ©action _ tant soit peu signifiante , enfin parlante au cĆur !... _ Ă ces vestiges _ encore froids et muets _ de dĂ©sastre, qui, voulais-je croire, ne pourrait manquer dâadvenir. Ce que je voyais demeurait _ pour lâheure _ complĂštement Ă©tranger _ sans communication, sans lien aucun _ Ă ce que jâavais appris, non seulement par les livres, mais surtout par les tĂ©moignages de Suchomel, quand jâavais _ dĂ©jĂ , câĂ©tait « à la fin mars 1976« , page 471 _ tournĂ© avec lui, et dâAbraham Bomba, pendant les quarante-huit heures passĂ©es en sa compagnie dans les montagnes de lâĂtat de New-York
_ vers 1976 ; cf pages 447-448 :
une fois « arrachĂ© Ă sa terrible Ă©pouse » qui « ne lui laissait pas placer un mot » et « devançait toutes ses rĂ©ponses« , « rendant la conversation impossible » en sa prĂ©sence ; et une fois gagnĂ©e, le week-end suivant, la « cabane de vacances » quâil possĂ©dait « dans les montagnes de lâEtat de New-York« ,
« Bomba était un orateur magnifique ;
et je crois quâil me parla, pendant ces quarante-huit heures, comme sâil nâavait jamais parlĂ© devant personne, comme sâil le faisait pour la premiĂšre fois. Jamais quelquâun dâautre ne lâavait Ă©coutĂ© en lui tĂ©moignant une aussi fraternelle et sourcilleuse _ ensemble ! _ attention, qui le contraignait, par tous les dĂ©tails avec lesquels je lui demandais de fouiller sa mĂ©moire, Ă se rĂ©immerger _ voilĂ ! _ dans les indescriptibles moments quâil avait passĂ©s Ă lâintĂ©rieur de la chambre Ă gaz. (âŠ) Obtenir semblable reviviscence requĂ©rait que je pusse leur apporter Ă tout moment mon aide, aide ne signifiant pas ici je ne sais quel secours compassionnel, mais dâabord la possession de la connaissance nĂ©cessaire pour oser interroger ou interrompre ou remettre dans le droit-fil, pour poser les bonnes questions Ă la bonne heure » _ soit tout un art de lâĂ©coute rĂ©ciproque, aussi !..
âŠ
DĂ©semparĂ© _ je reprends le fil des Ă©motions (et du dĂ©sarroi) de Claude Lanzmann Ă ses premiers moments Ă Treblinka en fĂ©vrier 1978, page 490 _, imputant mon absence dâĂ©motion Ă ma sĂ©cheresse de cĆur,
je regagnais la voiture aprĂšs deux heures environ ; et me mis Ă rouler trĂšs doucement, au hasard, tentant de me maintenir au plus prĂšs des limites du camp (âŠ) Mais la route me conduisit Ă des villages voisins, dont les noms, depuis ce premier jour, sont restĂ©s inscrits dans ma mĂ©moire : Prostyn, Poniatowo, Wolka-Okraglik« , pages 490-491⊠« Des enfants, des adolescents, des hommes et des femmes de tous Ăąges habitaient là  » ; et « je ne pouvais mâempĂȘcher de me dire : « Mais de juillet 1942 Ă aoĂ»t 1943, pendant toute la durĂ©e du camp de Treblinka, alors que 600 000 Juifs y Ă©taient assassinĂ©s, ces villages existaient !« (âŠ) Je me disais aussi quâun homme de soixante ans en 1978 en avait vingt-quatre en 1942« ⊠« Il y avait lĂ pour moi une dĂ©couverte bouleversante, comme un scandale logique : je lâai dit, la terreur et lâhorreur que la Shoah mâinspiraient mâavaient fait rejeter lâĂ©vĂ©nement hors de la durĂ©e humaine, en un autre temps que le mien ; et je prenais tout Ă coup conscience que ces paysans de la Pologne profonde en avaient Ă©tĂ© au plus proche les contemporains.
A Prostyn, Ă Poniatowo, Ă Wolka-Okraglik, je nâadressai la parole Ă personne, reculant _ encore un peu _ le moment de comprendre.
âŠ
Je repris la route, continuant à conduire trÚs lentement _ en réfléchissant, aussi _ ;
et soudain jâaperçus une pancarte avec des lettres noires sur fond jaune qui indiquaient, comme si de rien nâĂ©tait, le nom du village dans lequel nous entrions : « TREBLINKA« .
âŠ
Autant jâĂ©tais restĂ© insensible devant la douce pente enneigĂ©e du camp, ses stĂšles, son blockhaus central qui prĂ©tendait marquer lâemplacement des chambres Ă gaz,
autant ce simple panneau dâordinaire signalisation routiĂšre
me mit en émoi.
âŠ
Treblinka existait ! Un village nommĂ© Treblinka existait. Osait exister. Cela me semblait _ en mon propre parcours mâayant amenĂ© jusque là ⊠_ impossible, cela ne se pouvait. Jâavais beau avoir voulu tout savoir, tout apprendre de ce qui sâĂ©tait passĂ© _ Ă un moment de lâHistoire _ ici, nâavoir jamais doutĂ© de lâexistence de Treblinka,
la malĂ©diction pour moi attachĂ©e Ă ce nom portait en mĂȘme temps sur lui un interdit absolu _ voilĂ ! _, dâordre quasi ontologique ; et je mâapercevais que je lâavais relĂ©guĂ© sur le versant du mythe ou de la lĂ©gende _ lâanalyse rĂ©trospective est magnifique. De combien de tels « dĂ©nis« (de « rĂ©el« et de « vĂ©rité« ) sommes-nous en partie responsables ? en partie innocents ? faute dâassez y rĂ©flĂ©chir ; et faute de nous confronter assez Ă la « chair« grenue des choses ; en nous rendant, et tous sens assez ouverts, câest-Ă -dire « vraiment« , sur les lieux ; pas « en touristes » parmi rien que du « dĂ©cor » et seulement des « fantasmes« âŠ
âŠ
Lâanalyse rĂ©trospective de ces moments de « dĂ©couverte » se poursuit, pages 491-492 :
« la confrontation entre la persĂ©vĂ©rance dans lâĂȘtre de ce village maudit, tĂȘtue comme les millĂ©naires,
entre sa plate rĂ©alitĂ© aujourdâhui
et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes,
ne pouvait ĂȘtre quâexplosive.
âŠ
Lâexplosion se produisit quelques instants plus tard
lorsque, toujours au volant de ma voiture, je tombai, sans mây attendre, sur un trĂšs long convoi immobile de wagon de marchandises accrochĂ©s les uns aux autres au bord dâun quai de terre battue sur lequel je mâengageai avant de stopper net.
JâĂ©tais Ă la gare. A la gare de Treblinka.
Je descendis, commençai Ă marcher, traversai les voies« ⊠(âŠ)
âŠ
« Treblinka nâest pas Ă lâabri du traffic« _ ferroviaire en activitĂ© dans la Pologne de 1978.
âŠ
Ainsi je ne voulais pas aller en Pologne. Jây dĂ©barquai plein dâarrogance, sĂ»r que je consentais Ă ce voyage pour vĂ©rifier que je pouvais mâen passer
et de revenir rapidement Ă mes anciens tricots.
En vĂ©ritĂ©, jâĂ©tais arrivĂ© lĂ -bas chargĂ© Ă bloc, bondĂ© du savoir accumulĂ© au cours des quatre annĂ©es _ de 1974 Ă 1977 _ de lectures, dâenquĂȘtes, de tournage mĂȘme(Suchomel _ Ă la « fin mars 1976« ⊠_) qui avaient prĂ©cĂ©dĂ© ;
jâĂ©tais une bombe,
mais une bombe inoffensive : le détonateur manquait.
âŠ
Treblinka fut la mise Ă feu ;
jâexplosai cet aprĂšs-midi-lĂ avec une violence insoupçonnable et dĂ©vastatrice.
âŠ
Comment le dire autrement ?
Treblinka devint vrai ;
le passage du mythe au rĂ©el sâopĂ©ra _ et irrĂ©versiblement _ en un fulgurant Ă©clair ;
la rencontre dâun nom _ su, connu (en « idĂ©es« âŠ) _ et dâun lieu _ Ă ressentir, lui, en son Ă©trangetĂ© dâaltĂ©ritĂ© ; et ce que seul celui-ci pouvait donner à « vraiment » ainsi Ă©prouver et comprendre⊠_
fit _ dâune certaine façon _ de mon savoir table rase,
me contraignant à tout reprendre à zéro,
Ă envisager dâune façon radicalement autre ce qui mâavait occupĂ© jusque lĂ ,
Ă bousculer ce qui mâĂ©tait apparu le plus certain ;
et par-dessus tout Ă assigner Ă la Pologne, centre gĂ©ographique de lâextermination _ du moins celle Ă Ă©chelle industrielle _ la place qui lui revenait : primordiale.
âŠ
Treblinka devint si vrai
quâil ne souffrit plus dâattendre _ cette annĂ©e 1978 _ ;
une urgence extrĂȘme, sous laquelle je ne cesserais dĂ©sormais de vivre, sâempara de moi :
il fallait tourner,
tourner au plus tĂŽt ;
jâen reçus, ce jour-lĂ , le mandat« _ impĂ©ratif : dâauteur et de tĂ©moin ; ou de tĂ©moin et dâauteur ; comme on voudra ; pages 490 Ă 493âŠ
âŠ
« Le voyage en Pologne mâapparaissait au premier chef _ poursuit Claude Lanzmann son rĂ©cit de sa « dĂ©couverte » de Treblinka, en fĂ©vrier 1978 _ comme un voyage dans le temps » :
« le XIXÚme siÚcle existait là -bas, on pouvait le toucher.
âŠ
Permanence et défiguration des lieux
se jouxtaient, se combattaient, sâengrossaient lâune lâautre,
ciselant la prĂ©sence de ce qui subsistait dâhier
dâune façon peut-ĂȘtre encore plus aiguĂ« et dĂ©chirante« , dit-il, et pour qui les fait « jouer« (et « vibrer« ) au sein mĂȘme de ce quâil perçoit et se reprĂ©sente, page 494.
âŠ
« Lâurgence soudain me pressait incroyablement.
Comme si je voulais rattraper toutes ces années perdues, ces années sans Pologne,
je questionnai, insensible Ă la nuit qui tombai, Ă la faim dont nous ne pouvions pas ne pas souffrir (âŠ) ; mais jâĂ©tais dans un Ă©tat second, hallucinĂ©, subjuguĂ© par la vĂ©ritĂ© qui se rĂ©vĂ©lait Ă moi _ en ce questionnement hyper-intensif.
Je quittai Borowi _ le premier paysan interrogĂ© Ă Treblinka _, parlai dans la boue et lâobscuritĂ© Ă des gens dont je distinguais Ă peine les visages, me rendant compte quâeux aussi paraissaient contents de trouver un Ă©tranger curieux qui les interrogeait sur un passĂ© dont ils se souvenaient avec une prĂ©cision extrĂȘme, mais quâils Ă©voquaient en mĂȘme temps sur un ton de lĂ©gende, que je comprenais ĂŽ combien, un passĂ© Ă la fois trĂšs lointain et trĂšs proche, un passĂ©-prĂ©sent gravĂ© _ et pour cause ! _ Ă jamais en eux« , pages 494-495.
(âŠ)
« Jâappris quâun chauffeur de locomotive, qui avait conduit les trains de la mort durant toute la durĂ©e de lâexistence du camp, habitait le bourg de Malkinia, Ă environ dix kilomĂštres de Treblinka. Je dĂ©cidai de mây rendre sur-le-champ, insoucieux de lâheure tardive et du respect humain ; je ne pouvais attendre. »
âŠ
« A onze heures du soir, Malkinia dormait ; jâeus le plus grand mal Ă trouver lâadresse de la petite ferme dâHenrik Gawkowski ; et quand je frappai, minuit sonnait au carillon de lâĂ©glise vaste comme une cathĂ©drale.
(âŠ) Une petite bonne femme au bon visage rond, la chevelure serrĂ©e dans un fichu, alluma, nous fit assoir et monta rĂ©veiller son mari, qui descendit en se frottant les yeux. Je lâaimai tout de suite ; jâaimai ses yeux bleus dâenfant encore ensommeillĂ©s, son air dâinnocence et de loyautĂ©, les nervures de souffrance qui creusaient son front, sa gentillesse manifeste.
âŠ
Jâeus beau mâexcuser pour cette arrivĂ©e nocturne, lâurgence dont elle tĂ©moignait lâĂ©tonna si peu quâil semblait la partager. Il nâĂ©tait ni oublieux ni guĂ©ri du passĂ© atroce dont il avait Ă©tĂ© lâacteur ; et trouvait juste de rĂ©pondre Ă tout moment aux sommations quâon pouvait lui adresser.
âŠ
Mais en vĂ©ritĂ© jâĂ©tais le premier homme Ă lâinterroger ; je survenais nuitamment comme un fantĂŽme ; personne avant moi _ ce mois de fĂ©vrier 1978 _ ne sâĂ©tait souciĂ© de ce quâil avait Ă dire _ pages 495-496.
(âŠ)
Il alla quĂ©rir une bouteille de cette merveilleuse vodka des paysans polonais, tord-boyaux sauveur et sacrĂ© ; et jâosai lui dire, aprĂšs le premier cul sec, que nous mourrions de faim.
Elle et lui se mirent en quatre _ la gĂ©nĂ©rositĂ© de lâhospitalitĂ© ne ment pas ! A comparer avec la vĂ©nalitĂ© de lâinvitation du maire de Chelmno, pages 507-508 ! _, vidĂšrent leur garde-manger grillagĂ© semblable Ă celui de ma grand-mĂšre Anna _ Ă Groutel : cf page 105; Anna Ratut-Lanzmann Ă©tait nĂ©e Ă Riga⊠_ ; et ce fut une dĂ©bauche de victuailles,de cochonnaille, de pain ,de beurre et de vodka ouvreuse dâesprit et de mĂ©moire.
âŠ
Je sus, Ă©coutant Henrik, que les enquĂȘtes exploratoires Ă©taient maintenant terminĂ©es ; quâil fallait passer Ă lâacte : tourner au plus tĂŽt. (âŠ) Non seulement tourner, mais arrĂȘter dâabord cette dĂ©ferlante de paroles capitales que je libĂ©rais par mes questions ; ces souvenirs, prĂ©cieux comme de lâor et du sang, que je ravivais.
Nous parlions de la façon dont sâopĂ©rait, sur la rampe, le dĂ©chargement, Ă la course, Ă la matraque et dans les hurlements, de ceux et celles qui, une heure ou deux plus tard, auraient cessĂ© de vivre ;
et je lui demandais : « Quand vous tirez les wagons jusquâau bout de la rampeâŠÂ » Il mâinterrompit net : « Non, non, ce nâest pas ça ; je ne les tirais pas, je les poussais », esquissant de son poing fermĂ© un geste de poussĂ©e.
âŠ
Je fus, par ce détail, terrassé _ rien moins ! _ de vérité ;
je veux dire que cette confirmation triviale mâen disait plus,
mâaidait davantage Ă imaginer _ rĂ©alistement ! par les gestes ! la praxis ! pas fantasmatiquement _ et Ă comprendre
que toutes les pompes dâune rĂ©flexion _ thĂ©orĂ©tique _ sur le Mal, condamnĂ©e Ă ne rĂ©flĂ©chir quâelle-mĂȘme _ sans gripper si peu que ce soit sur la « vie de chair » des personnes « en action« âŠ
âŠ
Il me fut clair que je devais absolument cesser dâinterroger Gawkowski :
contrairement aux protagonistes juifs, sur lesquels je voulais, avant le tournage, en savoir le plus possible,
il fallait ici ne rien déflorer _ avant le tournage.
âŠ
Oui, jâĂ©tais le premier homme Ă revenir _ dâailleurs que de leur quotidien _ sur le lieu du crime ;
et eux, qui nâavaient jamais parlĂ©, souhaitaient, jâen prenais conscience, torrentiellement le faire.
âŠ
Maintenir cette virginitĂ©, cette spontanĂ©itĂ©, Ă©tait un impĂ©ratif catĂ©gorique _ de lâĆuvre Ă faire naĂźtre _ ; cette Pologne Ă©tait un trĂ©sor Ă ne pas dilapider.
âŠ
Je savais, aprĂšs une seule journĂ©e et une folle nuit, quâau cours de ce voyage il me faudrait voir les lieux, les arpenter, comme jâallais le faire Ă Chelmno ; mais parler et questionner le moins possible ; rester Ă la surface, effleurer le pays de lâextermination _industrielle _ ;Â
mais, pour oser aller en profondeur,
attendre le tournage proprement dit ;
donc y procĂ©der au plus vite » _ telle est la « leçon rapide » du premier contact avec le sol et le paysage polonais, pages 495 Ă 497 : le chapitre XX a dĂ©butĂ© page 489âŠ
âŠ
âŠ
CaractĂ©risĂ©e, cette « incarnation« , par l’ »expĂ©rience« , Ă©prouvĂ©e dans toutes les fibres de son corps (et pas si frĂ©quente que cela !), dâun « nous » :
âŠ
cet « ĂȘtre vrais ensemble«Â
de l’ »incarnation«Â
tel (et telle) que lâentend ici, tout au long de son « LiĂšvre de Patagonie« , Claude Lanzmann,
âŠ
ce peut ĂȘtre le « nous » de la « rencontre » de « soi » avec un lieu,
de la « rencontre » de « soi » avec une personne,
de la « rencontre » de « soi » avec des pierres,
ou de la « rencontre » de « soi » avec un animal,
rencontrĂ©(es), le lieu, la personne, les pierres, lâanimal, « vraiment » par « soi-mĂȘme » ;
et pas seulement « croisé(e)« , comme un simple « décor » de tout autres « opérations« ;
âŠ
il faut aussi et encore que le « soi« , lui-mĂȘme, soit, lui aussi, « vraiment » lĂ ;
« vraiment » « prĂ©sent« ,Â
par lâeffet de ce que Claude Lanzmann ose nommer, page 82, une « prĂ©sentification »
_ mĂȘme si câest, alors, en cette occurrence, Ă propos dâune autre « opĂ©ration » quâimpliquant la « vĂ©rité » du « soi » dans la « rencontre« avec une altĂ©ritĂ© rayonnante de puissance :
âŠ
au printemps 1942, le « rappel » Ă ses enfants Lanzmann de leur mĂšre (se cachant Ă Paris), Paulette Grobermann, par la mĂ©diation tellement improbable et merveilleuse de son nouveau compagnon, le poĂšte surrĂ©aliste juif serbe Monny de Boully, ayant osĂ© franchir la ligne de dĂ©marcation pour cet exploit de les rejoindre et leur parler, avec amour, dâelle chez leur pĂšre, Ă Brioude⊠:
« Et soudain, en pleine guerre, au cĆur des pires dangers, cette mĂšre des hontes et des craintes _ quâelle avait pu ĂȘtre, pour lui, par le passĂ© _ se prĂ©sentifiait Ă moi tout autre _ radieusement ! _, par lâamour que lui vouait un extraordinaire magicien » !
âŠ
Avec ce commentaire magnifique, toujours page 82 :
« Quelque chose dâincroyablement fraternel, dĂ» peut-ĂȘtre aussi aux circonstances, se noua entre nous trois _ Monny, Claude et son pĂšre Armand : « mon frĂšre Jacques travaillait depuis peu comme valet de ferme chez des paysans« ⊠; câĂ©tait aussi que,« contrairement Ă moi, mon pĂšre et Monny partageaient le mĂȘme savoir : lâun aimait Paulette, lâautre lâavait aimĂ©e ; il lâaimait peut-ĂȘtre encore ; il ne cessa jamais tout Ă fait de lâaimer« , toujours page 82⊠_
âŠ
Et la rĂ©alisation de cette « incarnation » dâun « ĂȘtre vrais ensemble«Â
nâest pas lâoccurrence la plus frĂ©quente,
nous allons ici-mĂȘme le constater ;
ainsi quây mĂ©diter un peuâŠ
âŠ
âŠ
Titus Curiosus, ce 13 août 2009
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Ce vendredi 6 juillet 2009, Titus Curiosus – Francis Lippa
