Catégorie : Photographie

  • la justesse ludique d’un photographe « à l’air libre » : Bernard Plossu en deux entretiens, « L’Abstraction invisible », avec Christophe Berthoud ; et la conversation avec Francis Lippa, dans les salons Albert-Mollat, le 31 janvier 2014

    A Nathalie Lamire-Fabre et Michèle Cohen : deux fées

    _ galerie Arrêt sur l’Image, Bordeaux ; galerie La Non-Maison, Aix-en-Provence

     

    L’œuvre photographique de Bernard Plossu

    est à la fois formidablement saisissante _ en sa double puissance de justesse et de poésie vis-à-vis du réel à expérimenter (enfin !) _ pour quiconque accepte d’y accrocher un instant plus ou moins long, et surtout intense, son regard _ ici, toujours en revenir à ce que mes amies Baldine Saint-Girons, en son L’Acte esthétique, et Marie-José Mondzain, en son Homo spectator, nomment , l’une, « l’acte esthétique« , et, l’autre,  l’« imageance« .. _ et s’en délecte avec profondeur,

    et extraordinairement insaisissable

    pour qui tente de la décrire et s’essaie à en proposer quelques (toujours trop pauvres et insuffisants) critères d’identification : la tâche en est joyeusement infinie, tant l’œuvre singulière de Plossu est elle-même, en son unicité, prodigalement _ c’est-à-dire avec une générosité sans fond ! _ inépuisable.

    Non immobilisable.

    …

    Ce qui est le cas de tous les chefs d’œuvre de l’art vrai,

    mais l’auteur-artiste, afin d’accéder à ce pouvoir (de maîtrise sans maîtrise : c’est la voie de la création vraie !) si singulier-là, doit, et cela à chaque fois, réussir à, en sa poiesis créatrice, s’abstraire de tout ce qu’il a déjà pu apprendre, et des autres, et de soi, quasi virginalement, comme toujours la première fois vraie, et qui menace endémiquement de le guider un peu trop, jusqu’à venir, se rigidifiant, se figer en recette un peu trop mécanique,

    pour surmonter librement et avec fécondité ce tout à jamais provisoire et en sursis (de dépassement à venir) de son précieux bagage ; ce tout qui tout à la fois l’aide, et dont il a, en même temps, toujours à s’alléger…

    …

    La probité étant une condition absolue de la justesse !

    On ne saurait badiner là-dessus…

    …
    C’est au mystère de cet oxymore somptueux plossuïen

    que s’attaquent _ si j’ose le dire ainsi ; mais c’est aussi un vrai défi de l’aisthesis ! _, à la fois,

    et le merveilleux livre d’entretien qu’est L’Abstraction invisible _ entretien avec Christophe Berthoud, de Bernard Plossu et Christophe Berthoud, paru aux Éditions Textuel en septembre 2013,

    « fruit de plusieurs conversations qui ont eu lieu à La Ciotat et à Marseille entre novembre 2012 et mai 2013, complétées par de très nombreux échanges de courriels. Elles se sont nourries d’un important corpus de textes, articles, préfaces, notes du photographe, cités en bas de page, qui couvre plus d’une quarantaine d’années de la carrière de Bernard Plossu. Ce dialogue s’inscrit dans une relation d’amitié et de confiance qui a débuté à Paris le 16 juin 1994 sur un quai de la gare de Lyon, au départ d’un train de nuit pour Marseille » _ page 13, en conclusion du superbe et très éclairant Avant-Propos de Christophe Berthoud _ :

    ce livre est un somptueux et très précieux (et rare !) sésame pour l’œuvre entier de Plossu, en son complexe et richissime parcours de par, et l’histoire existentielle de l’individu Bernard Plossu, et la géographie du monde et des personnes rencontrés et photographiés par le « photographe à l’air libre » _ ainsi que l’ont inscrit on ne peut plus officiellement les Espagnols, lorsqu’il s’est agi d’indiquer sur des papiers très officiels le statut professionnel de l’individu Bernard Plossu, lors des années qu’il a passées en Andalousie... _,

    …

    et l’entretien de Francis Lippa avec Bernard Plossu, une joyeuse heure durant, dans les salons Albert-Mollat, le vendredi 31 janvier dernier,

    dont voici un lien vers le podcast (de juste une heure).

    …

    Bernard et moi nous sommes rencontrés le 22 décembre 2006, à 18h 15 très précisément, au rayon Beaux-Arts de la librairie Mollat, où Bernard était venu pour une séance de signature _ elle dura un quart d’heure… _ du merveilleux Bernard Plossu Rétrospective 1963-2003, un ouvrage crucial !, accompagnant la très importante exposition éponyme conçue par Gilles Mora, qui allait se tenir au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, du 16 février au 28 mai 2007 ; et début décembre, en liaison avec les travaux de mon atelier Habiter en poète, et de son projet de voyage napolitain, après Rome et Lisbonne, j’avais acheté son merveilleux, aussi, L’Europe du sud contemporaine, dont je me délectais… :

    …

    trois-quart d’heure durant, ce 22 décembre 2006-là, nous avons alors parlé passionnément de l’Italie _ j’avais donc en projet d’amener mon atelier Habiter en poète à Naples, prendre des photos autour du stupéfiant Je veux tout voir, de Diego De Silva _ de littérature et d’écrivains italiens _ et tout particulièrement d’Elisabetta Rasy, que nous avions longuement rencontrée à Rome, tout près de sa maison d’enfance, pour le travail de notre atelier de pratique artistique (avec le photographe bordelais et ami Alain Béguerie), autour du fascinant roman (romain), en partie autobiographique Entre nous d’Elisabetta Rasy : Elisabetta et sa mère (et son petit frère) habitaient dans un quartier charmant non loin de la Via Nomentana et juste à côté du parc de la Villa Paganini)… _,

    et Bernard se mettant à me tutoyer au bout d’un quart d’heure… ;

    et ainsi débuta une correspondance frénétique de courriels, chacun dans son style _ une correspondance dont les trois premiers mois faillirent même faire l’objet d’une publication : projet heureusement avorté ! _,

    et notre amitié…

    …

    On pourra aussi se reporter à mon article du 27 janvier 2010

    sur les deux magnifiques expos Plossu-Cinéma au Frac de Marseille, que dirige Pascal Neveux, et à La Non-Maison d’Aix-en-Provence, de la fée, et notre amie, Michèle Cohen,

    aux vernissages desquelles expositions je m’étais rendu en janvier 2010 :

    L’énigme de la renversante douceur Plossu : les expos (au FRAC de Marseille et à la NonMaison d’Aix-en-Provence) & le livre « Plossu Cinéma » 

    …

    …

    Au-delà de « la liberté sans cesse en mouvement«  (page 9) qui caractérise si bien Bernard Plossu _ en exergue du livre, est placée cette phrase de Bernard : « Dans ce qui était prévu pour moi, il y avait le fait d’être de tel pays, telle ville, tel village ; je fais partie des gens qui ont besoin de se tirer« … _,

    et au-delà « des photographies imparfaites du point de vue d’une certaine orthodoxie,

    tremblées, bougées, sombres ou surexposées,

    mais traductions fidèles d’une expérience » _ généreusement offerte à nos regards émerveillés, qui la partagent ainsi _,

    …

    c’est « tout un pan lumineux, et net, de sa production,

    un classicisme revendiqué,

    une filiation avec le photographe Paul Strand _ oui ! cf cet absolu petit bijou qu’est French cubism _ Hommage à Paul Strand, que la Non-Maison a publié en juin 2009 _ ou des peintres comme Corot _ oui… _ et Leroy« 

    que Christophe Berthoud amène, en cet entretien avec lui, l’auteur Bernard Plossu,

    a contrario _ mais sans renier l’autre pan… _,

    à mettre mieux en lumière.

    …

    Car toujours « cet abandon à l’expérience _ dans l’acte du photographier _

    reposait en réalité sur une vision extrêmement maîtrisée et structurée » _ en cet acte même et son instantanéité.

    …

    La « pensée » _ photographiante _ de Bernard Plossu ne procède jamais « par exclusion, mais par glissement,

    pas nécessairement contre, mais ailleurs » (page 10) :

    en douceur…

    …
    En conséquence, ce livre abordera parallèlement au Plossu bien connu « en rupture de ban« ,

    « une autre aventure,

    spirituelle, esthétique _ et tout aussi prosaïquement matérielle que poétiquement métaphysique, si l’on peut dire : les deux allant consubstantiellement, et même charnellement, de pair en l’acte photographique de Bernard Plossu _,

    celle d’une vision qui apparaît « spontanément », écrira un Denis Roche, dans toute la maîtrise de son expression _ cf le miracle du Voyage mexicain, qui paraît en 1979, mais à partir de photos réalisées en 1965 et 1966 : oui, oui !..  _,

    mais qui mettra une dizaine d’années _ à partir de 1975-76 ; cf le chapitre « L’appel du livre« , pages 57 à 61, qui le détaille… _ à comprendre sa force

    et à se libérer des influences d’une époque dans ce qu’elles ont _ la mode est ce qui se démode… _ de plus éphémère et périssable. (…)

    …

    Cet arrachement aux concessions du moment, aux effets faciles du grand angle, aux séductions des points de vue spectaculaires,

    pour revenir à la justesse et à la vérité _ absolument !!! _ des débuts

    _ ceux du merveilleux (et virginal) Voyage mexicain… : l’éblouissement aujourd’hui est plus fort que jamais !  _,

    Plossu en parlera constamment par la suite.

    …

    Cette distance et ce ton juste,

    c’est l’objectif 50 mm, répète-t-il à satiété,

    au risque de résumer la force de son œuvre à ce détail technique, ou ce qui pourrait sembler tel.

    …

    En fait, il y a une profonde cohérence,

    et ce livre ambitionne à le montrer,

    entre sa vision qui s’exprime à travers cette focale « sans esbroufe » _ à l’opposé d’un Sebastiao Salgado, par exemple : « Salgado et moi nous avons la même étiquette de photographe, mais on ne fait pas du tout le même métier. Je n’ai rien à voir avec lui. C’est un autre langage » ; Bernard se sentant, en revanche, bien « plus proche d’un artiste comme Patrick Sainton«  ; et Bernard d’évoquer alors sa propre pratique du dessin (en son œuvre, sa poiesis même, photographique…) : « Dessiner est ma façon d’enclencher un processus de réflexion autour de l’image qui passe chez moi par le geste, par le jeu. Cela participe des expérimentations visuelles qui me rendent plus proche d’un artiste comme Patrick Sainton que d’un Sebastiao Salgado« , page 151 _

    et une attitude plus générale dans la vie qui peut s’interpréter comme une forme de puritanisme«  (page 11) _ toute de pudeur et de profonde modestie, et inquiète.

    …

    «  »Vision », ici, a le sens plus large de « conception du monde ».

    Elle s’emploie à ramener à des proportions modestes _ comme c’est juste ! _ ce qui tendrait au sublime, au grandiose, au grandiloquent ;

    …

    à l’inverse, Plossu exhausse des détails _ du quotidien le plus apparemment trivial ;

    et ici il s’inscrit dans la filiation esthétique d’un Walter Benjamin et d’un Siegfried Kracauer ; sur ce dernier vient de paraître un très intéressant Kracauer, l’exilé, de Martin Jay _,

    promeut les instants « non décisifs » _ sur le rapport de Bernard Plossu à Henri Cartier-Bresson, cf les pages 120 à 122 ; cf aussi le passionnant et magnifique album de Clément Chéroux Henri Cartier-Bresson ici et maintenant, sur l’expo qu’il nous offre au Centre Pompidou… _,

    réhabilite des lumières dont les photographes se défient.

    …

    Ceci vaut pour les motifs qu’il photographie

    comme pour les moyens techniques qu’il se donne _ l’appareil jetable en est l’exemple le plus parlant«  (pages 10-11).

    …

    Ainsi, pour Bernard Plossu, « la haute culture sera toujours un objet soumis à l’épreuve _ cruciale et basique pour lui _ de l’expérience.

    …

    Voir _ lui, prenant la photo, puis nous, la regardant _ un Morandi ou un Malévitch

    devant un vieux mur ou dans l’agencement d’une palissade,

    équivaut à faire entrer l’art dans la sphère _ simplement fondamentale _ du quotidien.

    …

    L’aventure qui traverse l’œuvre de Plossu

    est cette perpétuelle fécondation du réel par l’art,

    mais en retour une perpétuelle vérification de l’art sur le banc d’essai du réel _ oui !

    …

    Le séjour à Taos, sur les plateaux du Nouveau-Mexique, représente un moment clé dans cette histoire, à 2000 mètres d’altitude,

    dans un décor qui ressemble davantage à un tableau hivernal de Bruegel qu’à un cliché de l’Ouest américain, dira le photographe.

    …

    Taos, c’est la rencontre _ on ne peut plus contingente en son improbabilité ! en ce désert-là !.. _ de Plossu, autodidacte,

    avec Corot, l’expressionnisme allemand, l’école romaine _ qu’il dévore en bibliothèque : celle « de la fondation Harwood, riche d’ouvrages d’art que beaucoup de gens cultivés ayant vécu au Nouveau-Mexique avaient légués à leur mort. Il n’y avait pas beaucoup de livres de peinture chez mes parents, c’est à Taos que je m’y suis mis vraiment. » De même que « c’est à Taos que j’ai lu les deux grands livres qui comptent énormément pour moi : La Connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda et La Conscience de Zeno d’Italo Zvevo » (page 83).

    …

    Pour autant, Plossu ne reniera pas ses premiers engouements,

    et, revenant sur la notion de vision « spontanée »,

    rend hommage à ces influences qui l’ont marqué très jeune,

    la bande dessinée,

    le cinéma _ cf le merveilleux Plossu-Cinéma, à partir d’une intuition initiale de Michèle Cohen avec Bernard Plossu : j’étais présent à La Ciotat à la première séance de travail, avec Pascal Neveux aussi, qui mena à la double exposition merveilleuse du Frac de Marseille et de la NonMaison d’Aix-en-Provence… _,

    les dessins satiriques,

    les tableaux qu’il s’efforça à l’âge de 12, 13 ans de reproduire en peinture«  (page 12).

    …

    Et « la pratique du flou« 

    sera remise « dans la perspective d’une écriture visuelle inventive et _ joyeusement ludique _ en perpétuelle recherche« ,

    mettant l’accent sur le caractère « a-contemporain » _ à dimension d’éternité, ajouterai-je, spinozistement : d’où le sentiment de la joie, comme accomplissement des potentialités ; très loin des philosophies tristounettes de la finitude… _ de Bernard Plossu auteur.
    …

    Car « retracer le parcours de Bernard Plossu,

    un demi-siècle de prises de vues,

    ce n’est pas évoquer en effet le passage du temps,

    mais le nier, ou plutôt le plier _ Hegel parlerait ici du processus de aufhebung… _ au rythme d’une œuvre qui se déploie avec sa logique étrangère aux modes.

    …

    Une photographie réalisée en 1963 joue avec une photographie prise en 2004,

    des obsessions et des thématiques enjambent les décennies,

    et des images inédites réalisées en 1974 sont publiées en 2013 avec une charge visuelle intacte, actuelle«  (pages 12-13), par la grâce de la prodigieuse mémoire photographique de Bernard Plossu…

    …

    Les capacités à la fois d’analyse (du détail) et de synthèse (de ce qui ressort de l’ensemble de l’œuvre Plossu envisagé en sa quasi intégralité !) de l’ami Christophe Berthoud

    afin de mettre en évidence, et révéler, en ses arcanes, la singularité de l’idiosyncrasie de Bernard Plossu, auteur photographe « à l’air libre« ,

    sont remarquables de perspicacité en l’amplitude et la justesse de leur empathie…

    …

    Chapeau le regardeur !

    …

    Titus Curiosus, ce 16 février 2014

    …

    Post-scriptum :

    en feuilletant d’anciens agendas,

    en tête de celui de 2009-2010, et en réponse à quelques questions de Gwénaël Lemouée, du Provençal,

    « Est-il différent de photographier l’ailleurs et le lieu où l’on vit ?« ,  « Avez-vous toujours le même plaisir à travailler ? » et « Qu’est-ce qu’une bonne photo ?« ,

    je retrouve ceci, de Bernard Plossu :

    _ « Pour moi, c’est pareil : en tant que photographe, on est prêt à saisir _ voilà : saisir ; et puis donner _ le hasard partout et tout le temps ; l’œil n’est jamais en repos. Je ne peux plus ne pas voir » ;

    _ « La photographie me plaît toujours autant : c’est LE langage du réel. On y comprend _ rien moins ! voilà l’intelligence prodigieuse du créateur ! _ le monde et tout ce qu’il s’y passe, soit dans le contexte social ou écologique, soit tout simplement dans la poésie _ eh oui ! « Ce qui demeure, les poètes le fondent« , dit Hölderlin… _ des moments et des lieux ou des situations » _ hic et nunc _ ;

    _ « Souvent une bonne photo est mystérieuse. C’est même impossible de dire pourquoi elle est bonne. Il y a même des photos qui peuvent être bonnes, car remplies de poésie. C’est peut-être ça que j’essaye de capter  _ par la magie de la photo prise. Le mystère des choses, du temps, de la vie.« 

    Tout y est dit.

  • Le Pouvoir d’incarnation des images d’Isabelle Rozenbaum : son parcours de création dans « Les corps culinaires »

    Le mardi 3 décembre dernier, j’ai eu le très grand plaisir de m’entretenir _ et ce fut passionnant ! le podcast dure tout juste une heure _ avec l’artiste photographe et vidéaste Isabelle Rozenbaum

    à propos de son très riche et beau livre Les Corps culinaires, paru en juin 2013 aux Éditions D-Fiction _ une version numérique de ces Corps culinaires, comportant aussi 10 vidéos, était déjà parue en 2011.

    …

    C’est son (très riche !) parcours _ de trente années : depuis 1993, où elle créa son premier « studio photo avec Frédéric Cirou«  (page 14) _ de création d’images

    que nous livre ainsi, en ce livre de texte (en 17 chapitres, développés sur 100 pages) et de photographies _ superbement prenantes !, au nombre de 43 (et la plupart en couleurs, auxquelles l’artiste prête une singulière et merveilleuse attention !!!) _, la photographe-vidéaste,

    à partir d’un _ mais pas l’unique ! cf son tout dernier chapitre, intitulé « Comment sortir de table ?..« , pages 100 à 107… _ de ses sujets de prédilection _ et qui constitue, en effet, l’axe toujours porteur (disons principal) de sa carrière professionnelle _, la cuisine.

    Et, en cela les corps culinaires en leur sublime matérialité.

    …

    La cuisine, entendue au plus large comme activité anthropologique complexe mettant très richement en jeu et interactions intensément vivantes, tant des corps cuisinés que des corps cuisinants

    _ des corps, à la Lucrèce du De natura rerum, car « la cuisine (…) nous rappelle sans cesse que nous sommes faits de matière. C’est donc vraiment, là aussi, la vie et la mort : on tue du vivant, on le transforme, on l’absorbe, on le retransforme, on le rejette, et le cycle se perpétue. Ce qui est fascinant dans la cuisine qui constitue ce cycle chez l’homme, c’est cette boucle, ce mouvement continu. En photographiant ces sacrifices (d’animaux), je photographie aussi une autre approche de l’abattage que celui pratiqué par l’industrie. Le sacrifice entretient en effet un rapport consubstantiel entre l’homme et sa nourriture. L’homme doit faire face à l’animal pour le tuer, à l’opposé de l’industrie qui tue des animaux de manière mécanisée _ c’est-à-dire invisible pour ceux qui mangent après cette viande« , écrit Isabelle Rozenbaum page 61, en son chapitre « De la fête à la grenouille à la tue-cochon : sacrifice animal« … _ ;

    …

    et cela, selon des contextes « ethno-culinaires » _ le mot se trouve page 22 _ eux-mêmes extrêmement variés,

    selon que l’on a à faire

    …

    à la « cuisine de chefs », tels Guy Martin _ cinq livres ont été ainsi réalisés par Isabelle Rozenbaum avec le chef du Grand Véfour, depuis 1995 _, Michel Guérard, Alain Passard, André Daguin et Arnaud Daguin

    _ cf tout particulièrement Un canard et deux Daguin, aux Éditions Sud-Ouest, en 2010 ; à cet égard, page 33, Isabelle Rozenbaum note ceci : « Ce que j’ai réalisé avec Guy Martin se distingue fortement de ce que j’ai réalisé avec les Daguin. Pour Guy Martin, il s’agit d’une photographie de studio afin d’obtenir l’image du plat final.

    Pour Arnaud et André Daguin, il s’agit d’une photographie de reportage en cuisine, d’un process _ le mot est important ! Car la vie est très fondamentalement process ! _ qui suit deux chefs en train d’élaborer _ le mot est lui aussi important : toute culture est fondamentalement travail et invention, et même et surtout création, capacité de liberté par le faire, le poïen !.. _ un plat jusqu’à son résultat, mais où l’image même du plat finalisé n’est pas l’objectif principal, mais une photographie parmi d’autres » ; et dans ce dernier cas (et qui reçoit la faveur de la photographe !), nous lisons page 34, « ce type de reportage _ photographique, en sa propre élaboration factuelle effective _ est une sorte de danse avec le chef _ un mot, ce mot « danse« , que j’ai entendu maintes fois dans la bouche de mon ami Bernard Plossu, à propos de sa propre pratique éminemment dansante de la photographie ; et lui aussi en parfaite empathie (de rythme : de mouvement et de vie ! ; ou bien de calme, ou silence, voire immobilité, quand il s’agit d’espaces vides d’humains et de leurs actes : cf ce chef d’œuvre particulièrement cher à l’artiste du Jardin de poussière..), vibrante, avec ceux (et ce : dans le désert il peut y avoir du vent ; dans la ville, il peut y avoir aussi du vide d’hommes ; et des présences enfuies…) qu’il photographie ainsi…

    …

    Tout l’enjeu est _ poursuit Isabelle Rozenbaum, à propos des activités culinaires qu’elle photographie _ est de savoir se placer en fonction de la lumière et d’être à la bonne distance des personnes tout en suivant leur rythme sans les gêner«  dans leur faire cuisinant ; et « c’est toujours au photographe de comprendre et de suivre la danse du chef«  (cuisinier) : je suis revenu, de la chorégraphie de Plossu, à la chorégraphie d’Isabelle Rozenbaum.

    Page 37, celle-ci dit encore : « Il me semble que la gestuelle des mains (en cuisine) illustre parfaitement la transformation _ à la fois vitale et culturelle : cf Le Cru et le Cuit de Claude Lévi-Strauss… _ en cuisine et représente une sorte de chorégraphie très hypnotique _ pour qui la regarde et la photographie. Ainsi le close-up sur des mains permet, dans une grande simplicité, de mettre en valeur leurs énergies et leurs élans«  _ de mains de cuisinants à l’œuvre… _ ;

    …

    ou bien à des « cuisines de femmes«  _ ainsi Maroc, avec Alain Jaouhari, en 2002 ; Cuisines de femmes, avec Cécile Maslakian, en 2003 ; et peu après Tunisie, avec Odette et Laurence Touitou ; Sénégal, en 2004 ; Thaïlande, en 2007 ; et Inde intime et gourmande, en 2009… _ ;

    …

    ou bien encore à de la street food : « La street food est une cuisine exclusivement ambulante, pratiquée en Asie, même si on peut également la trouver aussi en Amérique latine ou en Méditerranée » ; « La street food est magique pour la simple raison qu’elle est fraîche, personnelle et variée «  (page 77).

    …

    « Photographier cette cuisine est aussi une nouvelle façon de regarder la consommation culinaire«  ; et « du fait de cette attention (du photographe), je suis dans un état bizarre dû à cette excitation, mais également à la préoccupation que j’ai alors de parvenir à fixer _ en images qui soient le plus justes possible ! _ ces moments fugaces, inattendus, uniques » ;

    la street food « traduit aussi un immense plaisir _ celui de cuisiner et manger, mais, surtout, celui de vivre, tout simplement, car la street food, c’est la vie même _ voilà ! _, c’est-à-dire de la sociabilité, du lien, de l’échange _ entre les cuisinants (et cuisinantes) et ceux qui vont se nourrir, dans la rue, de ces matières ainsi cuisinées et proposées. (…) De même, c’est une cuisine qui, en plus d’être délicieuse, est très belle à voir » ;

    et avec elle « j’ai changé radicalement ma manière de photographier. (…) Avec la street food, j’ai développé dans mon travail (…) une photographie prise du « dessus », c’est-à-dire une photographie sans regarder dans le viseur «  (pages 78-79)…

    …

    Et « en prenant des photographies sans regarder dans l’œilleton, précisément en cessant de cadrer mes images à partir de celui-ci,

    je me suis aperçue qu’une nouvelle photographie, intéressante, originale, parfois même très surprenante, pouvait surgir. Cette photographie me révélait des éléments _ soient des matières colorées magnifiques en leur (simple et riche à la fois) facticité même _ beaucoup moins alignés, moins limités dans le cadre«  (page 81) _ et ici la plastique d’Isabelle Rozenbaum (et sa particulière attention aux couleurs) se distingue de ce Plossu nomme, lui, « l’abstraction invisible« , à la Paul Strand, ou à la Corot, pour reprendre les filiations que lui-même, parmi d’autres, se donne. Même s’il faut, aussi, mettre à part, en l’œuvre photographique de Plossu, son usage enchanteur (voire sublime !) de ses sublimes couleurs Fresson… Et les matières culinaires colorées des images photographiques d’Isabelle Rozenbaum sont elles aussi de l’ordre du sublime !..

    …

    « En agissant ainsi, le photographe peut donc parvenir à inverser _ créativement, quand c’est juste ! _ les signes de son propre regard » _ et ainsi mieux voir, et mieux montrer…

    …

    Et « j’ai également changé la manière de me tenir, de positionner mon corps pour « shooter » _ autre propriété primordiale de l’acte de photographier. Je lève ainsi mon appareil pour viser de façon « aléatoire », et je shoote ainsi les images que je contrôle ensuite _ a posteriori seulement, donc _ sur l’écran de l’appareil. J’utilise donc mon corps autant que mon regard _ et ce point est crucial.

    …

    Photographier dans cette position, avec un appareil photo qui peut être très lourd, demande un véritable sens de l’équilibre. On doit être très stable, se reposer fermement sur son centre de gravité, et, à la fois _ voilà ! _, être très souple _ un autre point de convergence avec la poïétique de Plossu ! _ pour pouvoir s’excentrer _ voilà ! _, se tendre _ et les deux sont essentiels et consubstantiels à la poïesis même d’Isabelle Rozenbaum : il s’agit d’accéder à la saisie empathique puissante d’une essentielle altérité ! _, tout en étant évidemment chargé de l’appareil photo, tenu au bout des bras.

    …

    Réaliser de telles prises de vue fait appel à une sorte de stabilité variable _ oui ! mouvante… _ qui se modère _ chorégraphiquement _ à partir de la vision que l’on a _ à l’instant même ! _ de l’espace _ environnant enveloppant la scène culinaire ; et que celui-ci soit fermé ou ouvert… _, donc sans l’appareil devant l’œil.

    Du coup, des éléments apparaissent _ en quelque sorte d’eux-mêmes, hors de la stricte conscience et volonté par rapport à l’événement même de ce qui advient, pour le regard de la photographe qui choisit, appareil à bout de bras, de pleinement s’y livrer, à la racine de ce qui va devenir très bientôt, instamment, l’acte même de son geste de prise de vue photographique… _ dans le champ

    que je n’aurais jamais retenus si j’avais utilisé mon mental _ hyper-calculateur _ et ma visée _ hyper-cadrée. (…) Cette part d’incertitudes et de doutes _ en ce moment hyper-riche d’affects (et ultra-rapide, aussi, bousculant et bousculé émotionnellement) de la prise de la vue effective sur cette scène de plénitude de vie (et non « scène de crime«  ! Je pense ici aux scènes de crime de Weegee)… _ permet de créer du nouveau » (page 82) _ cf Nietzsche : « Il faut encore porter du chaos en soi pour donner naissance à une étoile lointaine«  ; il faut savoir se déprendre de bien de ses propres acquis, au-delà même des clichés, forcément…

    …

    « Généralement, quand je fais une image, c’est parce que quelque chose retient _ déjà, et hic et nunc, en la sollicitation de l’événement dans l’instant rencontré (et offert) _ mon attention _ et suscite un surcroît de curiosité du regard, une appétence photographique…

    …

    Ma problématique est alors de trouver comment retranscrire _ par l’image photographique à prendre en cet instant richement bousculant ! à la seconde même… _ ce que je ressens _ c’est-à-dire la qualité singulière même de cet émoi éprouvé ! en sa singularité, donc, face à l’altérité de l’objet neuf sollicitant… _, et, plus précisément, comment le retranscrire autrement que ce que ma vue première me donne _ primairement, donc, au départ, et de façon toujours quelque peu pré-formatée… _ à voir«  (page 82)

    _ cela me rappelle les réflexions de Roland Barthes sur le punctus dans sa méditation (sur d’anciennes belles photos) de La Chambre claire… Et l’artiste a toujours à continuer à travailler, ne serait-ce que pour accéder toujours à davantage de justesse en son approche de l’altérité de l’objet.

    Dans, me semble-t-il, ce que Bernard Plossu appelle, page 126 de L’Abstraction invisible, l’understatement, au moins dans son cas à lui : « Le mot clé de tout ce que je pense, de tout ce que je crois en art, est anglais : understatement. Je n’arrive pas trop à le traduire en français, si ce n’est par l’expression « ne pas trop en dire », ou « le ton juste ». Understatement, c’est ce qui dit les choses discrètement, sobrement, le contraire de overstatement ».

    …

    Et à propos de ses propres pratiques d’expérimentation, Bernard Plossu dit aussi, page 151: « Dessiner est ma façon d’enclencher un processus de réflexion autour de l’image qui passe chez moi par le geste, par le jeu. Cela participe des expérimentations visuelles qui me rendent plus proches d’un artiste comme Patrick Sainton que d’un Sebastião Salgado. Salgado et moi avons la même étiquette de photographe mais on ne fait pas du tout le même métier. Je n’ai rien à voir avec lui. Ce qui me passionne, c’est la dimension expérimentale de la photographie«  ; et c’est aussi ce que développe Isabelle Rozenbaum en son dernier chapitre « Comment sortir de table ? Artwork in progress« … Fin des citations de Plossu. Et retour à l’aisthesis – poïesis d’Isabelle Rosenbaum…

    …

    Et comme « je ne suis pas quelqu’un qui aime beaucoup la répétition _ écrit Isabelle Rozenbaum page 83 _, aussi j’essaie continuellement de trouver des espaces et des situations qui changent mon regard, qui vont titiller ma vision des choses _ voilà  le processus que se donne (et dans lequel se place et s’immerge pleinement), quant à elle, Isabelle Rozenbaum.

    …

    En fait, c’est un peu comme un jeu » : le jeu artistique, patiemment innovant et auto-bousculant _ je repense à la métaphore de la mise en danger par ne serait-ce que l’ombre de la corne du taureau, pour le torero, que convoque Michel Leiris en sa forte préface à son puissant L’Âge d’homme _, de l’invitation spatio-temporelle, face à l’altérité même de ses objets à percevoir, saisir et retenir par ses images prises, à un surcroît permanent de justesse de (et dans) l’acte photographique !

    …

    « Cela me permet de confronter mes photographies (successives : Isabelle shootant alors à plusieurs reprises) et voir _ c’est-à-dire, et très vite, à l’instant même, juger ; Hannah Arendt insiste sur cette fondamentale activité de l’esprit ; cf son ultime livre : Juger… _ si j’ai mieux cerné mon objet ou pas la seconde fois. (…) Du coup, mon regard évolue _ et progresse : vers un surcroît de vérité dans la justesse de ce qu’il s’agit de percevoir (et puis faire voir, par la photo) _ et me maintient tout le temps en éveil » _ créateur : il y a péril aux endormis et engourdis… _ (page 84).

    …

    « La question primordiale est de savoir comment _ très matériellement, autant que mentalement et culturellement _ on se prépare à photographier.

    Il me semble donc que pour être capable de capter l’autre _ tel est l’objectif de fond !!! Cf aussi le beau livre de Ryszard Kapuscinski : Cet autre…  _, il faut déjà être capable soi-même d’écouter et de réceptionner _ le réel en son altérité, et en toute la justesse de pareille qualité de réception. La photographie, c’est une sorte d’émoi _ du photographe recevant pleinement et en vérité son objet : nous sommes en effet assez loin alors de l’hyper-hédonisme je dirais complaisant et vendeur d’un Sebastião Salgado.. Il faut ressentir ce qui se passe avec l’autre _ voilà ! Dans cet avec ! La qualité de la photo dépendant du degré de qualité de la justesse de cette réception émotionnelle de l’instant de la part du saisisseur-photographe ; lequel, instant vécu et ressenti par le saisisseur-photographe, n’est pas nécessairement seulement ce que Henri Cartier-Bresson a nommé « l’instant décisif » objectif, factuel... C’est cet « avec » qui est ici crucial et fondamental ; ce qu’Isabelle Rozenbaum nomme, quant à elle, et ô combien justement, « le lien » : entre le ressenti du photographe et l’altérité de l’objet à montrer le plus justement possible...

    …

    L’important, pour moi, est donc de toucher _ atteindre, lors de la prise de l’image ; et pouvoir faire ressentir au mieux, ensuite, en montrant, plus tard, la photographie telle qu’elle aura été tirée, puis exposée, au regardeur _ la beauté intérieure d’une personne,

    toucher ce qui l’habite, ce qui l’anime«  (page 84).

    …

    « Tout est compréhension de l’espace de l’autre«  (page 85)

    _ et je retrouve ici les réflexions de l’anthropologue Edward Hall, ami de Bernard Plossu à Santa-Fé (cf encore, de Plossu, le magistral et magnifique L’Abstraction invisible, paru en septembre dernier aux Éditions Textuel : je cite ce passage du discours de Plossu à la page 101 : « Edward Hall était un peu mon père spirituel à Santa-Fé. Il aimait mes photos, il avait écrit sur certaines d’entre elles dans la revue El Palacio du musée du Nouveau-Mexique, notamment celle de la fille au camion qui a inspiré le cinéaste Robert Altman pour son film Fool of Love. Edward Hall m’invitait souvent à dîner. Il était très cultivé, très marqué par l’Europe aussi. C’est l’inventeur de la proxémie, la distance juste aux choses _ voilà ! On est exactement dans le même discours que la caméra à l’épaule de Raoul Coutard dans les films de Truffaut et Godard. La distance juste, le non-effet et la proxémie, cette théorie de la bonne distance entre les gens. Donc évidemment, avec la photo au 50 je ne peux être que l’enfant d’Eward Hall« ) ; Edward Hall : l’auteur marquant, pour moi, de La Dimension cachée…

    …

    Je voudrais aussi souligner les usages que fait Isabelle Rozenbaum du mot capital d’ »incarnation » _ ce schibboleth de l’art si délicat de la justesse,

    et ce, à quatre reprises :

    …

    _ page 37 : « Les mains incarnent la personne sans que l’on ait besoin _ dans la photographie _ de distinguer les autres parties du corps _ notamment le visage _ pour comprendre ce qui nous est transmis. En effet, les mains dégagent une expression de sensation pure (…) Ainsi le close-up sur des mains permet, dans une grande simplicité, de mettre en valeur leurs énergies et leurs élans » _ proprement vitaux.

    …

    _ page 39 : « Pour ma part, je ne fais pas de step by step. Mon objectif est plutôt de photographier le geste qui retrace _ en sa pleine (et parfaite) effectivée captée _  un mouvement complet. J’essaie au sein d’une seule et même image, de saisir le savoir-faire d’une personne à partir d’un geste culinaire précis qui a la puissance de transcrire _ à lui seul _ la totalité du mouvement même _ ou process… Pour y parvenir, j’en reviens à ces notions de « bonne distance » _ la proxémie, donc, d’Edward Hall et Bernard Plossu, ou encore Raoul Coutard… _, d’accompagnement, d’écoute de la personne. Ce sont des notions qui aident à percevoir le geste parfait sans être pour autant figé, celui que l’on peut considérer comme « professionnel », mais que, pour ma part, je qualifierais plus volontiers d’ »incarné« . »

    …

    _ page 91 : « Le vin est une boisson qui s’incarne lorsqu’on est à table. Donner une direction au goût dans un ouvrage sur le vin amène ainsi à élaborer des correspondances pertinentes qui permettent de comprendre qu’on déguste mieux, par exemple, un Côtes-du-Rhône lorsqu’il est associé à un plat épicé. Aujourd’hui ce type d’approche semble aller de soi, mais, en 2006, ce n’était pas le cas ; et il n’existait aucun ouvrage comme Une promesse de vin sur le marché français, réunissant la vigne, les vignerons et leur cuisine. »

    …

    _ page 99 : « La vidéo offre la possibilité de faire décoller la réalité, de faire ressentir pleinement la présence d’un être et de son intériorité. À ce sujet, la vidéo que j’ai réalisée sur Michel Bettane, Wine spirit, en est un très bon exemple : on est directement en compagnie de Michel devant les vins qu’il doit déguster, on ressent nous-mêmes ce qu’il goûte, on est transporté dans son monde intérieur, par ses pensées. (…) La caméra est plus douce, plus fluide que l’appareil photo. Michel Bettane l’a d’ailleurs facilement acceptée dans son espace. Il parle ainsi sans problème face à elle. il est à l’aise avec moi ; ma caméra ne le bloque pas. Sur les vidéos que j’ai réalisées de lui, on remarque immédiatement que sa présence est juste, incarnée, touchante, car il se donne vraiment à l’image, il accepte complètement d’être pris par elle. Ce qui n’est jamais simple, jamais donné d’avance, jamais naturel. Être pris en photo et, a fortiori, en vidéo, demande que l’on accepte de se donner, c’est-à-dire d’être capté par l’image sans que l’on sache vraiment ce qu’il en adviendra.« 

    …

    On pourra aussi se reporter au site D-Fiction http://d-fiction.fr/category/d-doublement/isabelle-rozenbaum
    sur lequel se trouve le travail personnel d’Isabelle Rozenbaum

    pour accéder davantage, et visuellement, à son œuvre d’images…

    …

    Titus Curiosus, ce 9 décembre 2103

  • L’apport de la photographie à l’histoire : « Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre » de José Cubero

    Certains des précédents ouvrages de José Cubero, tels son magnifique (et très riche) La Résistance à Toulouse et dans la Région 4 (aux Éditions Sud-Ouest, en 2005), ou son passionnant Les Républicains espagnols (en sa réédition de 2013 aux Éditions Cairn), se signalaient déjà par un très remarquable souci de documentation photographique à l’appui ou en complément du texte : je m’en étais fait la remarque…

    …

    Or voici qu’aujourd’hui nous parvient un superbe ouvrage de grand format, cette fois-ci, appuyé pour l’essentiel sur deux magnifiques fonds photographiques _ artistiques, aussi ! _ toulousains : celui de Germaine Chaumel (22-11-1895 – 12-4-1982) et celui de Jean Dieuzaide (20-6-1921 – 18-9-2003) :

    Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre, aux Éditions Cairn.

    …

    Il n’est que le comparer avec le remarquable et très riche (et passionnant…) travail de documentation photographique, mais brut, lui,

    qu’avait réalisé Michel Goubet dans un ouvrage au titre quasi homonyme, en 1987, aux Éditions Horvath : Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre 1939-1945 _ la vie quotidienne en images.

    …

    Les deux-tiers des photographies que propose ici aujourd’hui l’ouvrage de José Cubero, paru ce mois de novembre 2013 aux Éditions Cairn, à Pau, proviennent de la collection d’une remarque artiste, Germaine Chaumel _ c’est ici une importante découverte pour la plupart d’entre nous ! _ ; avec un complément (copieux) du jeune Jean Dieuzaide, pour ce qui concerne le moment de la Libération de Toulouse, au mois d’août 1944 ; ainsi que quelques autres encore, Jean Ribière, Gril, etc.

    …

    En plus du texte de présentation de la Quatrième de couverture, que je retranscris ici in extenso, car il exprime excellemment le propos maîtrisé de ce très beau livre :

    « Trop durablement méconnu, le fonds Germaine Chaumel constitué de milliers de photographies nous invite à retrouver la vie quotidienne _ voilà _ à Toulouse et dans la Haute-Garonne pendant les « années noires ». Accréditée à partir de 1935 par des journaux régionaux et nationaux, puis internationaux à partir de 1938, dont le New York Times, Germaine nous fait vivre de l’intérieur _ mais oui ! avec une très intense qualité d’attention _ la dureté des temps, les privations, la hantise du ravitaillement, la rigueur des hivers. Mais elle révèle aussi des aspects que la mémoire collective a parfois voulu oublier.

    Son regard _ sur des regards _ traduit la détresse des réfugiés, quels qu’ils soient, la tristesse et le deuil portés par la défaite. Elle capte les regards, les attitudes _ voilà. Mais elle dévoile aussi les nouveaux rituels qui expriment la volonté de Vichy d’encadrer la population : serments répétés, défilés incessants, manifestations de loyalisme à la personne de Pétain _ cf ^par exemple la terrible naïveté des regards de la famille pétainiste de la photo page 132…

    Bien sûr, elle aussi est présente avec son Rolleiflex lors de la libération de Toulouse au moment où le jeune Jean Dieuzaide réalise son véritable premier reportage photographique. C’est alors que les Toulousains découvrent les résistants sortis des maquis ou de la clandestinité.

    Germaine et Jean, chacun de son côté, les fixent à jamais _ pour nous qui pourrons ainsi revenir à loisir désormais les regarder _ sur la pellicule. Leurs visages sont dès lors, tout au moins pour certains _ les autres avaient déjà été éliminés ! _, devenus familiers.

    Avant leur sortie de l’ombre, les résistants, clandestins mais poursuivis et durement _ souvent sauvagement même… _ réprimés, tant par Vichy que par l’occupant, sont donc des anonymes _ et invisibles. Pour respecter la logique de l’ouvrage fondée sur un dialogue constant _ voilà ! _ entre la photographie et le texte, il a fallu évoquer l’organisation de la Résistance par le recours _ souvent mince, ou pauvre ; avec  tant de photos qui , et pour cause, n’ont pas pu exister !.. _ à d’autres fonds relevant d’archives publiques et privées »,

    …

    l’Avant-Propos de José Cubero, pages 16 à 19, précise et cerne parfaitement le propos plus spécifiquement historien-historique de ce très bel ouvrage d’Histoire et de photographie, très intelligemment et comme amoureusement entremêlées ;

    j’y relève plus particulièrement ceci  :

    …

    « Toulouse fut l’une _ avec Lyon et Marseille _ des grandes capitales de la Résistance. Précocement, des homme et des femmes, dans les mouvements et dans les réseaux, se dressèrent contre Vichy, puis _ à partir du 11 novembre 1942 et l’invasion de la zone Sud par les Allemands _ contre l’occupant. (…)

    Mais l’histoire de Toulouse n’est pas seulement celle du refus, refus de la défaite, refus de Vichy, refus de l’Occupation et du nazisme. Elle s’inscrit aussi dans ces années noires dominées par la tyrannie _ rude _ du quotidien pendant que le nouveau régime, une _ sinistre _ dictature réactionnaire _ à la façon de celle de Salazar, au Portugal ; cf page 99, la significative présence d’un ministre portugais, Caeiro da Matta, accompagnant le secrétaire d’État à l’Éducation et ministre de la Jeunesse, Jérome Carcopino, lors d’un rassemblement scout, le 1er mars 1942 _, qui entend _ dès le 11 juillet 1940 _ effacer toute tradition républicaine, tente de se faire accepter tout en collaborant avec le vainqueur du moment.

    …

    La photographie devient alors un témoin aujourd’hui _ en effet historiquement _ irremplaçable. Germaine Chaumel, la première femme reporter de Toulouse, avec son regard humaniste, nous dévoile un temps observé « par en bas ». Les séparations, lors de la déclaration de guerre _ cf la trés belle photo d’adieu d’un couple sur le quai de la gare Matabiau, pages 44-45 _, ont lieu dans l’intimité, une intimité dévoilée _ et montrée, en sa dimension tragique _, ou dans une convivialité de circonstance _ cf page 43, la photo des deux soldats dans une cantine, avant leur départ, ou lors d’une permission, précise la légende. Les visages _ toujours les visages ! _ des réfugiés, espagnols dès 1938, puis belges et français originaires du Nord, expriment la lassitude, l’épuisement et la détresse. Les queues qui se forment devant les magasins ou les points de distribution de l’aide du Secours national disent l’ampleur des pénuries qui frappent toute la population. Les rues enneigées, les fontaines publiques et la Garonne prises par les glaces rappellent la dureté des hivers sans chauffage _ et il n’y a pas eu de photos de ce qui se passait ces terribles hivers-là dans les camps de Haute-Garonne : à Noé, au Récébédou, à Clairfont… Les manifestations publiques et les visites « du Maréchal » _ copieusement documentées, elle, par Germaine Chaumel _, en rassemblant les foules, traduisent la volonté du régime de contrôler les esprits _ une forme d’organisation de l’opinion qui perdurera par la suite de la part de certains politiques ; Charles de Gaulle n’est sans doute pas pour rien le filleul de Philippe Pétain ; on lira aussi avec profit, pour l’épisode de la visite du général de Gaulle à Toulouse, les 16 et 17 septembre 1944, les éclairants témoignages de Pierre Bertaux et Serge Ravanel (La Libération de Toulouse et de sa région, aux Éditions Hachette en 1973, pour Pierre Bertaux ; et L’Esprit de résistance, aux Éditions du Seuil, en 1995, pour Serge Ravanel)…

    …

    Pourtant, la répression menée par les tribunaux de Vichy contre les résistants débouche, à partir de 1942 et en particulier avec l’exécution de Marcel Langer, sur une véritable guerre civile qui s’élargit en actes de guerre contre l’occupant. Et si Germaine Chaumel montre relativement peu _ en effet _ la présence allemande effective avec l’invasion de la zone Sud le 11 novembre 1942, elle vise juste avec en particulier deux clichés qui disent le traumatisme d’une région qui, depuis la campagne de Wellington en 1914, n’avait pas connu d’invasion ou d’occupation étrangère. Les deux soldats de la Wermacht devant le Capitole _ page 223 _ provoquent toujours un choc ; et des officiers allemands, saluant dans un stade aux côtés des représentants officiels du régime de Vichy _ page 225 _, traduisent la réalité de la collaboration.

    …

    Ce fonds photographique, fondamental pour cette période, est complété par les collections des Archives municipales avec les fonds Ribière et Gril, du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation, de la Dépêche, et par les clichés que Jean Dieuzaide consacra à son premier reportage, lors de la libération de la ville.

    …

    Mais, bien que certaines de ces photographies semblent nous livrer d’emblée leur signification _ défilés, manifestation, arrivée des résistants, hommage dû aux morts, visite de De Gaulle _, toutes nécessitent une contextualisation _ oui ! et c’est bien là la tâche essentielle de l’historien _ qui éclaire _ pour nous lecteurs d’aujourd’hui _ la complexité _ à démêler, et mieux comprendre, en quelques uns, les principaux, du moins, de ses tenants et aboutissants… _ de cette période faite de difficultés, de souffrances, mais aussi d’espoir. Une contextualisation d’autant plus nécessaire que la Résistance, clandestine, ne s’est pas offerte _ elle : et pour cause ! _  en spectacle et n’apparaît donc au grand jour qu’après le 6 juin 1944, voire à Toulouse _ même _ lors des combats de la Libération

    _ quand, sur l’ordre d’Hitler, les Allemands quittent précipitamment tout le Sud, au lendemain du débarquement des troupes alliées en Provence le 15 août ! « Au soir du 15 août 1944, le débarquement des Alliés en Provence a déjà mis les Allemands en difficulté, car après la percée d’Avranches en Normandie, ils ne peuvent tenir deux lignes de défense. Comme leur commandement avait envisagé un débarquement sur le littoral méditerranéen à l’ouest du Rhône, des troupes importantes, le groupe d’armées G avec la 11e division blindée, sont massées dans le grand Sud-Ouest. Aussi, dès le 16, Hitler donne-t-il l’ordre de repli (…). « La décision fut extrêmement pénible pour Hitler. Les fruits de la victoire en 1940 étaient perdus. » Cet ordre de repli, immédiatement exécutoire, n’arrive que le 17 août à 11 heures 45 à Pierrelatte, le poste de commandement du groupe d’armées G du général Blaskowitz. Celui-ci a déjà alors quitté Rouffiac, son quartier général qui se trouvait à huit kilomètres au nord-est de Toulouse. Dans le Midi toulousain, l’état-major principal de liaison de Toulouse doit organiser le départ des troupes qui, par Carcassonne, Narbonne, Montpellier et la vallée du Rhône, se concentreront ensuite à Dijon. (…) A Dijon, Blaskowitz installe son poste de commandement dès le 23 août.« , explique José Cubero pages 250-251 ; fin de l’incise.

    …

    Le texte prend alors provisoirement le pas sur l’image, car la nécessité s’impose de présenter _ assez en détail ; et sans de « belles »  photographies de Germaine Chaumel ou de Jean Dieuzaide _ les mouvements et les réseaux à travers quelques portraits _ écrits seulement, par conséquent ; avec seulement quelques pauvres photos d’identité… _ de dirigeants, toulousains comme François Verdier, Raymond Naves ou Marie-Louise Dissard, réfugiés comme Francisco Ponzán ou Marcel Langer, repliés et nommés à Toulouse à des titre divers comme Pierre Bertaux, Jean Cassou, Jean-Pierre Vernant ou Serge Ravanel. Des organisations dirigées aussi bien par des civils que par des militaires, des Français que des étrangers.

    De plus, si Vichy aime s’offrir en spectacle à travers ses multiples manifestations, il tient _ sévèrement ; et pour cause ! _ occultées la réalité _ en conséquence invisible par Germaine Chaumel… _ des camps et sa complicité active dans le crime de masse de la Shoah _ ce qui ne s’avèrera que bien plus tard dans le siècle. Le film Shoah de Claude Lanzmann est présenté le 30 avril 1985 ; cf ma série d’articles de l’été 2009 (du 29 juillet au 7 septembre) à propos du Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann : de La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ présentation I à La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ dans l »écartèlement entre la défiguration et la permanence », « là-haut jeter le harpon » ! (VII) ; fin de l’incise.

    L’ouvrage veut donner à voir des fonds photographiques que, par leur qualité intrinsèque _ artistiquement, donc… _, l’on peut considérer aujourd’hui comme patrimoniaux. Ils permettent aussi _ à l’historien _ de construire une cohérence _ c’est là tout son travail infiniment patient, tant d’analyse que de synthèse _ malgré l’enchevêtrement des faits. Car la logique thématique suivie ici, malgré quelques recoupements qui, pensons-nous, s’enrichissent par leur complémentarité, est en harmonie avec un déroulement chronologique. Un travail qui entend aussi saisir _ pour nous, lecteurs _ cette densité humaine _ oui ! et véridique ! _ faite de tensions, de privations, de peurs et de souffrances _ c’est parfaitement réussi ! _ et, en intégrant le travail de la mémoire, accomplir _ pleinement : oui ! _ un devoir _ au service de la compréhension exigeante du devenir historique _ d’histoire« …

    …

    Patronné par le Conseil Général de la Haute-Garonne, et parrainé par l’Académie des Jeux floraux de Toulouse,

    ce très bel album qu’est  Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre de José Cubero, aux Éditions Cairn,

    est ainsi à la fois un excellent et très nécessaire outil pédagogique à l’usage des jeunes générations,

    et un fort beau livre sachant excellemment contextualiser de riches photographies :

    afin de mieux regarder pour mieux décrypter et comprendre notre Histoire…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 6 novembre 2013

     

  • Arpenter (plus ou moins) Venise : les hédonismes (plus ou moins) chics _ le cas du « Grand Guide de Venise » d’Alain Vircondelet, homme de lettres

    Alors que je m’apprêtais, en ma méditation sur « Arpenter Venise », à rédiger une sorte d’appendice, ou rectificatif, à propos du regard sur Venise de Philippe Sollers en son Dictionnaire amoureux de Venise _ je le ferai ensuite : il y a hédonisme touristique et hédonisme touristique ! et je rédigerai un article sur l’enquête fouillée de mon ami Yves Michaud : Ibiza, mon amour _ enquête sur l’industrialisation du plaisir, que je n’avais pas encore eu le temps de lire ; c’est fait : le constat est lucidissime !.. _,

    voici que paraît cet automne 2012 aux Éditions Eyrolles, en co-édition avec les Éditions Beaux-Arts, un livre d’art très abondamment illustré de belles photos (de Marco Secchi) et de reproductions de tableaux (des vedute de Canaletto et Guardi) , intitulé Le Grand Guide de Venise, et sous-titré _ au moins sur la couverture _ Sur les pas de Canaletto et des maîtres vénitiens, avec (sic) Alain Vircondelet _ page 5, le sommaire indique déjà plus justement : 12 promenades à travers Venise avec Canaletto et Guardi… Et que s’annonce la conférence de présentation de ce travail par Alain Vircondelet lui-même dans les salons Albert-Mollat le mercredi 12 décembre : le podcast dure 50′.

    …

    Je m’y rends donc avec d’autant plus de curiosité que j’ai acheté et lu avec gourmandise (et aussi un peu d’irritation, portant sur l’ambiguïté de cette entreprise éditoriale, ainsi que sa présentation !) ce travail de 240 pages. Sa lecture vient à pic dans mon enquête-méditation sur les arpenteurs (ou pas _ c’est toujours une affaire de plus ou de moins, une affaire de degrés…) de Venise…

    …

    Dans sa très intéressante Introduction, intitulée « La veduta, ou l’invitation au voyage«  _ puisque les vedute de Canaletto et de Guardi sont fondamentalement des invitations au voyage de Venise pour les spectateurs étrangers (anglais, d’abord) qui les contempleront chez les collectionneurs du Grand Tour qui les auront rapportées chez eux, principalement en Angleterre, donc, en ce XVIIIe siècle de leur confection (ad hoc) par Canaletto et Guardi ; et pour les collectionneurs possesseurs de ces œuvres, ces vedute sont une aide permanente (et un rappel continu) à la réminiscence de leurs propres souvenirs de Venise _,

    de la page 11 à la page 23 _ j’en donne ici les sous-titres des étapes : « Inépuisable Venise« , page 12 ; « La veduta, un art qui peine à s’imposer« , page 13 ;  « La carte postale du Grand Tour« , page 14 ; « Aux origines de la veduta, Carlevaris« , page 16 ; « Alors vint Canaletto, le topographe…« , page 19 ; « …Puis apparut Guardi, le capricieux« , page 20 ; et pour finir, « Imitateurs et plagiaires : la vulgarisation de la veduta« , page 22 : comme on le voit, il s’agit d’un utile historique du genre de la veduta… _,

    et en avant-propos à ce qu’il nomme, page 5, ses « 12 promenades à travers Venise avec Canaletto et Guardi« ,

    …

    Alain Vircondelet donne pour origine à ce travail sien de « promenade »

    _ je note au passage que trois fois lui aussi emploie le verbe « arpenter » :

    page 12 : « Inépuisable Venise… On peut l’arpenter, toujours changeante, aux différentes heures du jour. Aux quatre saisons bien sûr, pour s’assurer la protection de Vivaldi. A l’aveugle aussi et surtout, les mains libres et le pas vif. Aller à l’aventure, sans préjugés ni idées reçues. Entrer dans sa lumière poudrée d’or, dans son air marin, rêver sur ses campielli, se faufiler dans ses ruelles«  ;

    page 13 : « Tout est retrouvable et repérable, comme si nous avions les yeux de Canaletto et Guardi, leur même regard avisé et poétique, leur acuité et leur tendresse, leur humour aussi. Tentons le voyage pour les rejoindre. Venise est ainsi. Conçue pour se relier. On la disait île solitaire, muséale, figée dans son histoire, tétanisée dans sa beauté inouïe. Tous, nous l’avons d’abord imaginée de cette façon-là. Et puis le charme a opéré. La magie de Venise nous a touchés. Et depuis, nous ne cessons de la retrouver, de la visiter, de l’arpenter«  ;

    et page 19 : « Arpenter Venise aujourd’hui avec Canaletto, c’est constater que tout est encore là, que la ville ne s’est ni figée, ni vraiment transformée, et reconnaître l’acuité de son regard« … _,

    …

    Alain Vircondelet donne pour origine à ce travail sien de « promenade », donc,

    qui est aussi une enquête d’exploration à la fois savante et sensible, ainsi que de campagne photographique (du photographe vénitien Marco Secchi) pour se livrer au plaisir de saisir très méthodiquement ce que sont aujourd’hui _ à la fois identiques et légèrement différents : à la marge seulement ; et la comparaison précise, sur ces images mêmes, s’avère passionnante ! c’est même le principal des atouts de ce livre à mes yeux ! _, les panoramas mêmes

    qu’avaient « captés » d’abord de leur regard, puis de leur pinceau, sur la toile peinte, au XVIIIe siècle, nos deux vedutistes, Canaletto et Guardi,

    …

    Alain Vircondelet donne pour origine à ce travail sien de « promenade » méthodique

    les deux expositions qui ont lieu en ce moment-ci, encore, aux Musées Jacquemard-André et Maillol, à Paris, de vedute de Canaletto (et Guardi) ;

    …

    celles-ci, expositions, lui ayant en effet donné le très vif désir de revenir, une fois de plus et encore, arpenter de long en large, dans les profondeurs et parfois _ mais pas trop… _ les recoins _ Alain Vircondelet préférant, classiquement, et de beaucoup, la Venezia maggiore à la Venezia minore ! nous le verrons… _, la cité de Venise

    _ page 11, André Vircondelet rappelle (et rapporte, à son tour) l’anecdote de la fameuse étymologie du nom même de Venise, que rapporte lui aussi Philippe Sollers en ouverture, page 11, là aussi !, de son Dictionnaire amoureux de Venise, telle que proposée par Luigi Groto, le 23 août 1570 : « dans son éloge de la ville, prononcé pour la consécration du doge Alvise Mocenigo, le 23 août 1570, Luigi Groto, il Cieco d’Adria _ Philippe Sollers écrit « Luigi Grotto Cieco d’Hadria« … _, disait déjà cela : « Qui la voit croit à peine ce qu’il voit. Et qui la voit n’a de cesse de la revoir. Qui la voit une fois s’en énamoure pour la vie et ne la quitte jamais plus ; ou s’il la quitte, c’est pour bientôt la retrouver ; et s’il la retrouve, il se désole de ne point la revoir ». Mais plus encore , c’est la chute de son éloge qui nous retient : « De ce désir d’y retourner, dit-il, et qui pèse sur tous ceux qui la quittèrent, elle prit le nom de Venetia, comme pour dire à ceux qui la quittent, dans une douce prière, veni etiam, reviens encore ». Les caprices de l’étymologie font souvent bien les choses. Oui, veni etiam, encore y venir« …
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    Quant au vénitien Ennio Gallo (en littérature Paolo Barbaro), il intitule son livre merveilleux _ on ne le recommandera jamais assez ; c’est un merveilleux et lucidissime sésame à l’arpentage poétique (plus encore que d’expert !) des calli, comme de la lagune de Venise ; même malencontreusement affublé en français du titre grotesque (mais ô combien plus vendeur ! auprès des milliers de touristes potentiels et effectifs…) de Petit guide sentimental de Venise : décidément le nom de « Guide » a du succès auprès des marchands-éditeurs, à l’heure du coaching et de Lonely Planet et autres Guides du routard (assez honnêtes en leur genre)… _ sur l’exploration à jamais infinie et passionnée de sa labyrinthique Venise : Venezia, la città ritrovata…

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    De facto, à l’origine circonstancielle de l’entreprise de ce livre-ci, par un auteur _ Alain Vircondelet est romancier et essayiste _ assez fécond, du moins sur le terrain de la publication,

    se trouve la concomitance de deux expositions parisiennes _ encore actuelles à ce jour du 23 décembre 2012 _, l’une au Musée Jacquemard-André (du 14 septembre 2012 au 14 janvier 2013), l’autre au Musée Maillol (du 19 septembre 2012 au 10 février 2013), intitulées, la première, Canaletto, Guardi : les deux maîtres de Venise ; la seconde, Canaletto à Venise ; et donnant lieu à deux riches et très intéressants catalogues.

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    C’est en effet le point de départ de ce livre, l’idée de confronter de visu et sur place _ forcément ! _ le regard s’efforçant d’être panoramique de Canaletto _ et ses expérimentations ingénieuses de sa camera oscura… : personnellement, je suis beaucoup moins séduit par la veine rococo et quasi pré-symboliste de Guardi… _, et le regard du piéton de Venise que nous aimons être, via le remarquable très beau travail du photographe Marco Secchi, qui m’a intéressé… Car j’adhère beaucoup moins, pour ma part, aux très frustrantes simili « promenades » (dépassionnées !) qui s’enchaînent aux vedute de Canaletto et Guardi, comme pour les étoffer un tant soit peu aux yeux de potentiels touristes de Venise. Et il y a tant de meilleurs _ beaucoup plus riches et plus complets, d’abord… _ guides de promenades dans Venise sur le marché de l’édition aujourd’hui…

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    Car, pour commencer, les « promenades » proposées ici, se révèlent vite très riquiqui ! bien peu généreuses, exploratoires, a fortiori aventureuses _ surtout de la part de qui se proclame « amoureux fou de Venise » au point de désirer Devenir Venise ! C’est le titre donné à un précédent essai, aux Éditions Lattès, en 1994… _ : à peine quelques pas autour (= non loin) des sites des vedute de Canaletto et Guardi ; et pour aller à la rencontre de ce qui partout est signalé comme « devant indispensablement être vu » du touriste lambda ; en l’occurrence des palais et des églises presque exclusivement…

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    Ensuite, ces « promenades » se déroulent presque toutes _ à deux exceptions près : toutes deux dans le sestiere de Castello : l’une à l’Arsenal, l’autre sur le quai du rio dei Mendicanti _ dans la Venise la plus rebattue des touristes trop pressés, dans les sestieri « nobles » de San Marco et Dorsoduro, avec passage _ rapide ! _, par le pont du Rialto, par les _ très vivants, en effet ! _ marchés voisins : les Vénitiens s’y approvisionnent de produits frais _ en provenance de l’île maraîchère de Sant’Erasmo _ ; et ils viennent _ très convivialement _ y prendre _ par exemple à la chaleureuse cantina Do Mori… _ ombre et cicchetti… Le prétexte de l’absence de vedute des autres sestieri ne joue même pas, car même s’il n’en existe pas, en effet, du Ghetto _ peu attractif pour les touristes de luxe du Grand Tour alors, certes ! _, on en trouve, et de Canaletto, et de Guardi, pour le canal de Cannaregio _ avec le Ponte dei Tre Archi, le Palazzo Surian-Bellotto (alors l’ambassade de France auprès de la Sérénissime : Rousseau y séjourna ; Bernis y fut ambassadeur), le Ponte dei Guglie, le Palazzo Labia et San Geremia, par exemple _, comme de Santa Croce, avant que cette église à l’entrée du Grand Canal ne soit démolie pour céder la place à des jardins _ les Giardini Papadopoli…
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    Alain Vircondelet a alors des expressions que je trouve tristement ségrégatives _ et terriblement appauvrissantes pour tout curieux tant soit peu passionné d’exploration et découverte ! surtout de la « vie vénitienne » des Vénitiens, pour reprendre l’expression de ce grand amoureux de Venise que fut, lors de ses séjours à Venise, de 1899 à 1924, Henri de Régnier (en son Altana, ou la vie vénitienne) _ en opposant une Venezia en quelque sorte maggiore _ ce mot n’est toutefois jamais écrit ; alors qu’il a été prononcé lors de la conférence du 12 décembre _ à la Venezia minore _ l’expression revient plusieurs fois _ à laquelle il consent à consacrer, mais vite fait _ comme avec des pincettes : à cause des risques d’égarement encourus alors… _, sa onzième promenade, à partir du rio dei Mendicanti : le titre de cette promenade est rien moins que « La Venezia minore » _ comme si un seul échantillon de la Venise pauvre (en monuments architecturaux de prestige) suffisait…

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    Je lis, ainsi, page 201 : « Le tableau de Guardi page suivante _ il s’intitule « Rio dei Mendicanti«  et est daté de vers 1785 _ s’inscrit dans le quartier nord de Castello _ la neuvième des promenades d’Alain Vircondelet, a été consacrée, pages 164 à 181, au quartier de l’Arsenal (« L’Antre de la guerre« ) : une pièce historiquement décisive de la puissance (de feu) de la république de Venise : l’arsenal se situe lui aussi dans le sestiere de Castello ; fin de l’incise. Ses rivages _ de Fondamenta nuove _ font face à l’île San Michele, le cimetière de Venise. Moins touristique et moins spectaculaire _ sont-ce là les critères de valeur pour l’auteur ? _ que la partie sud de la ville _ essentiellement le sestiere de Dorsoduro : abordé surtout pour sa pointe de la Dogana et de La Salute : la partie la plus smart, la préférée des anglo-saxons qui la choisissent comme résidence ; d’où l’impression de sinistrôse quand on la parcourt… _, c’est un endroit plus populaire _ voilà ! Néanmoins (sic !), en descendant le Rio dei Mendicanti, on croise des églises et des monuments d’une grand qualité _ ouf ! Cette partie de Venise était autrefois dédiée aux hospices et aux lieux de charité, les ordres mendiants dominicains et franciscains s’y étant installés _ trois des quatre hospices musiciens de la Venise baroques se trouvaient, notons-le, dans ce sestiere de Castello : celui des Mendicanti, sur le bord du rio éponyme ; celui des Derelitti (dit aussi l’Ospedaletto), juste derrière Zanipolo (calle Barbaria delle Tolle) ; et celui de la Pietà (de vivaldienne mémoire), sur la Riva dei Schiavoni ; là-dessus lire les pages 80 à 99 du riche Balades musicales dans Venise du XVIe au XXe siècle, de Sylvie Mamy (paru en 2006 aux Éditions du Nouveau Monde). Du rio peint par Guardi, on peut rejoindre San Marco _ le phare du touriste lambda ! _ en s’enfonçant _ à la godille, et à ses risques et périls, probablement… _ dans les ruelles. On croisera alors _ très aléatoirement _ des campi qui servent d’écrins _ seulement _ à des églises majeures _ elles : selon quels critères ? architecturaux ? historiques ? artistiques ?.. _ comme Santi Giovanni e Paolo _ dits par les Vénitiens Zanipolo… _ et Santa Maria Formosa. On passera ainsi imperceptiblement _ sans trop d’ennui (esthétique), de douleurs ou, carrément, d’ennuis (matériels) ? _ de la Venise simple et modeste _ voilà ! _ à la Venise glorieuse et ostensible _ le mot interroge quelque peu… ; la Venise des promenades 2, 3 et 4 d’Alain Vircondelet (la 1, c’était le Grand Canal !) : la Piazzetta ; le palais des Doges et le Môle ; et la place Saint-Marc. (…) En redescendant _ vers San Marco : après un léger crochet dans l’extrémité septentrio-orientale de Cannaregio pour découvrir la baroquissime église des Gesuiti (ou Santa Maria Assunta) _, vous rencontrerez des églises tout aussi prestigieuses et de riches demeures _ décidément les critères de ce qui vaut la peine d’être recherché à contempler… Pris en étau entre deux sestieri, Cannaregio et Castello, le Rio dei Mendicanti et son prolongement trahissent toute la dramaturgie de Venise _ ou celle d’Alain Vircondelet... _ qui se joue entre simplicité et ostentation, entre classes sociales qui se croisent, entre scuole venant en aide aux miséreux et palais grandioses, toute la ville rassemblée _ ou pas ! _ dans sa beauté unique _ mais problématique, tendue, pour ce qui pourrait être son « unité » !…

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    Avec, sous un sous-titre « La Venise des Vénitiens » qui donne quelque peu à penser _ par rapport à quelle autre Venise ? celle de quels touristes ? ou de quels étrangers ? _, encore ces remarques-ci, page 209 :

    …

    « L’errance _ hors des itinéraires bien balisés des touristes _ à Venise n’est jamais stérile _ ouf ! Au contraire (sic), au détour _ inattendu, probablement ; non calculé _ d’un canal, un palais, une façade, ou simplement le reflet d’une église dans l’eau, vous renvoient aussitôt à la beauté _ au lieu de la laideur _ du monde, aux merveilles de l’art _ hors l’art, voire le Grand Art, point de salut ? (…) Partir de la rive nord des Fondamenta Nuove pour redescendre vers le canal _ ou bacino… _ de San Marco, c’est aller d’une rive à l’autre _ de la lagune baignant comme amniotiquement Venise _, traverser tout un sestiere, Castello, voisiner aux Gesuiti à la lisière _ franchie, en fait ! _ de Cannaregio _ mais il est vrai que cet endroit est de fait plutôt aristocratique !.. _, et rejoindre _ enfin : ouf ! _ de pures merveilles, comme le palazzo Grimani ou Santa Maria Formosa« …

    …

    J’ai aussi des remarques à faire sur le concept de veduta, et ses occurrences (rares ! de fait…) à Venise. Peu de perspectives panoramiques s’ouvrent en effet à Venise, cette cité-escargot labyrinthique, à l’exception de celles que peuvent offrir les courbes douces et opulentes du Grand Canal. Venise _ à arpenter pedibus ses étroites calli _, est une ville discrète, voire secrète ; de même que les Vénitiens ne sont pas d’un caractère expansif…
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    On peut donc venir se retirer et se cacher à (et dans le labyrinthe de) Venise : comme le fit un moment _ avant de finir assassiné par des sicaires sur le campo San Polo _ Lorenzaccio… N’offrent des vues ouvertes, hors du lacis très intriqué des canaux internes, que les (diverses) Fondamente ou les (larges) Rive ou encore les Zattere, préposées aux manœuvres de déchargement (portuaire) de marchandises ou matériaux… Les Fondamente Nuove sont, elles, de réalisation récente : le jardin du Titien, au XVIe siècle, donnait encore directement sur la lagune. Et l’exposition de plein fouet à la bora ne les fait pas recommander aux Vénitiens. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les ordres mendiants s’étaient installés dans ces quartiers populaires septentrionaux ; et aussi pourquoi l’île San Cristoforo fut déblayée de son église, pour, jointe à l’île San Michele, servir de cimetière, en 1837 : non loin et de l’hôpital-hospice des Mendicanti, et des confréries mortuaires _ telle celle dei Crociferi _ de la partie nord-est de Cannaregio.

    …

    Ce sont les Anglais qui au XVIIIe siècle vont développer le goût (et le marché…) du « paysage » et de ses représentations… Canaletto va faire affaire avec Joseph Smith qui devient son agent à Londres, pour vendre à la commande sur catalogue, à Londres et partout en Angleterre, ses propositions de vedute…

    …

    Quant à l’origine du genre pictural de la veduta,

    on aurait aimé en savoir un peu plus sur la filiation de nos Vénitiens à l’égard des peintres des écoles du nord _ cf page 16 _ :

    tel le bâlois Joseph Heintz (Bâle, 1564 – Prague, 1609), le suédois Johan Richter (Stockholm, 1665 – Venise, 1745).

    De même que sur ce que doit, lors de son séjour à Rome, à partir de 1690, le frioulain Luca Carlevarijs (Udine, 1663 – Venise, 1730), au maître hollandais _ actif à Rome dès 1675, et fort bien connu pour ses œuvres romaines de très grande qualité ! _  Caspar van Wittel (Ammersfort, 1653 – Rome, 1736) ; jusqu’à ce qu’en 1705 Carlevarijs publie une série de 104 eaux-fortes, intitulée Le Fabricche e vedute di Venezia.

    …

    De même, on aimerait en savoir un peu plus sur la postérité vénitienne de ce genre des vedute, au-delà des seules mentions des noms de Giovanni Francesco Costa (1711-1772) et Giovanni Migliara (1785-1837) ; et de deux représentations d’œuvres de ce dernier, pages 22 et 23. Il est vrai qu’arrive bientôt le règne de la photo ; avec d’abord le succès de la carte postale, au moment même du développement irrésistible du tourisme…

    …
    Surtout, je voudrais commenter ce qui distingue l’art si remarquablement précis et détaillé de Canaletto _ même avec l’importance de l’éclat des lumières, et la part qu’y prend de plus en plus le jeu des nuages, ou de ce que peut venir nimber la brume _, de celui de Guardi, plus flouté et évanescent… La probité calligraphique des formes saisies, en leurs contours géométriques nets, et selon une « ligne claire », des bâtiments vénitiens, par Canaletto, est davantage qu’un exploit de « façon » (= technique !) dû à l’invention-exploitation ingénieuse de sa machine à représenter fidèlement les lieux en leur topographie. Or, presque tout bouge _ les sols des bâtiments pour commencer ! _ en cette ville bâtie sur des milliers, voire millions de pieux ou troncs d’arbres (chênes, mélèzes) plantés dans les fonds boueux de la lagune _ et qu’il faut même parfois « refaire »… _ ; et où les calli et les ponts sont longtemps demeurés minoritaires par rapport au réseau des canaux ; et où on se déplaçait beaucoup plus aisément _ même si plus lentement _ en bateau (ou gondole) qu’à pied, ou à cheval… C’est cette vue, panoramique et détaillée à la fois, -là que vient proposer à saisir du regard l’art précis de Canaletto à ceux qui veulent rapporter de Venise une image en quelque sorte fixée… Et sur ce point, le flouté de Guardi donne, lui, le vertige…

    _ l’héritier de la ligne claire de Canaletto est son neveu, Bernardo Bellotto (Venise, 1712 – Varsovie, 1780) : il peint des vedute de Venise entre 1738 et 1742, puis gagne des territoires plus septentrionaux : on connaît ses merveilleuses vedute de Dresde ou de Varsovie, ne serait-ce que pour l’aide extraordinaire qu’y ont trouvée les reconstructeurs de ces capitales, détruites en 1945 toutes deux… Fin de l’incise.

    …

    Et ici, l’attention _ quasi documentaire, mais pas seulement ; artistique aussi ! _ aux détails de ce que relève l’attention _ nécessairement patiente et fine du regardeur _  aux œuvres, est passionnante. A la place du (« Grand ») « Guide » de la Venise entouristiquée des principaux monuments des sestieri de San Marco et Dorsoduro _ un peu trop sommaire et étique, en dépit des très belles photos de Marco Secchi _, on aurait aimé d’autres analyses comparatives fines et pointues de davantage de vedute, entre le paysage du XVIIIe siècle et celui d’aujourd’hui. Mais cela aurait probablement été moins attractif sur le marché de la vente du livre.

    …

    Quant à l’attente et à la satisfaction du lecteur, c’est encore autre chose ; même si le lectorat est lui aussi forcément fort divers… Au fond, c’est le pari un peu trop composite du livre, et surtout pas assez approfondi pour de plus substantielles « promenades » bien plus loin et plus « à-fond » dans Venise, qui fait difficulté, me semble-t-il _ au moins pour ma curiosité ! _, dans cette réalisation éditoriale, au bout du compte… Avec, au final, une certaine froideur de rédaction : pas assez de passion, ni de « vie vénitienne » ne se ressent à la lecture de ces pages, qui manquent _ paradoxalement pour un passionné de Venise tel qu’Alain Vircondelet ! _ d’engagement subjectif de son auteur, au profit d’un peu trop de bien-pensance consensuelle quant aux supposés incontournables de la visite de Venise…

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    L’hédonisme (assez bon chic bon genre) d’Alain Vircondelet n’est pas celui _ casanovesque, épicurien débridé, sinon à la Lucrèce, athée, lui… _ de Philippe Sollers… Mais LEUR Venise à tous les deux fait montre, à mon goût du moins, d’une trop grande capacité de cécité (anesthésie, indifférence) aux touristes et à la touristification que subissent au quotidien et la cité de Venise et les Vénitiens qui y vivent à longueur d’année. A la différence d’un Henri de Régnier, la « vie vénitienne » des Vénitiens ne les intéresse pas du tout : leur regard sur la ville en fait _ esthétiquement _ totalement abstraction… Les monuments et les œuvres d’art à la disposition de leurs regards sélectifs, suffisent à leur consommation esthétique choisie _ à la carte, en quelque sorte _, et très agréablement répétée et complétée d’années en années ; sans assez de souci de rencontre et découverte d’une vraie altérité… Ils ne s’inquiètent pas outre mesure de ce que perd de facto Venise à la raréfaction de ses commerces de proximité, par les calli des sestieri ; ou même de la diminution de ses Vénitiens, de moins en moins nombreux à habiter à l’année et au quotidien la ville… Et ni l’un, ni l’autre, ne semblent connaître, au Ponte dei Tre Arche, l’atmosphère si chaleureuse de l’étroite et toujours bondée taverne Dalla Marisa, et son délicieux petit vin frizzante… Quel dommage !

    …

    Titus Curiosus, le 23 décembre 2012