Catégorie : Rencontres

  • Le Pouvoir d’incarnation des images d’Isabelle Rozenbaum : son parcours de création dans « Les corps culinaires »

    Le mardi 3 décembre dernier, j’ai eu le très grand plaisir de m’entretenir _ et ce fut passionnant ! le podcast dure tout juste une heure _ avec l’artiste photographe et vidéaste Isabelle Rozenbaum

    à propos de son très riche et beau livre Les Corps culinaires, paru en juin 2013 aux Éditions D-Fiction _ une version numérique de ces Corps culinaires, comportant aussi 10 vidéos, était déjà parue en 2011.

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    C’est son (très riche !) parcours _ de trente années : depuis 1993, où elle créa son premier « studio photo avec Frédéric Cirou«  (page 14) _ de création d’images

    que nous livre ainsi, en ce livre de texte (en 17 chapitres, développés sur 100 pages) et de photographies _ superbement prenantes !, au nombre de 43 (et la plupart en couleurs, auxquelles l’artiste prête une singulière et merveilleuse attention !!!) _, la photographe-vidéaste,

    à partir d’un _ mais pas l’unique ! cf son tout dernier chapitre, intitulé « Comment sortir de table ?..« , pages 100 à 107… _ de ses sujets de prédilection _ et qui constitue, en effet, l’axe toujours porteur (disons principal) de sa carrière professionnelle _, la cuisine.

    Et, en cela les corps culinaires en leur sublime matérialité.

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    La cuisine, entendue au plus large comme activité anthropologique complexe mettant très richement en jeu et interactions intensément vivantes, tant des corps cuisinés que des corps cuisinants

    _ des corps, à la Lucrèce du De natura rerum, car « la cuisine (…) nous rappelle sans cesse que nous sommes faits de matière. C’est donc vraiment, là aussi, la vie et la mort : on tue du vivant, on le transforme, on l’absorbe, on le retransforme, on le rejette, et le cycle se perpétue. Ce qui est fascinant dans la cuisine qui constitue ce cycle chez l’homme, c’est cette boucle, ce mouvement continu. En photographiant ces sacrifices (d’animaux), je photographie aussi une autre approche de l’abattage que celui pratiqué par l’industrie. Le sacrifice entretient en effet un rapport consubstantiel entre l’homme et sa nourriture. L’homme doit faire face à l’animal pour le tuer, à l’opposé de l’industrie qui tue des animaux de manière mécanisée _ c’est-à-dire invisible pour ceux qui mangent après cette viande« , écrit Isabelle Rozenbaum page 61, en son chapitre « De la fête à la grenouille à la tue-cochon : sacrifice animal« … _ ;

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    et cela, selon des contextes « ethno-culinaires » _ le mot se trouve page 22 _ eux-mêmes extrêmement variés,

    selon que l’on a à faire

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    à la « cuisine de chefs », tels Guy Martin _ cinq livres ont été ainsi réalisés par Isabelle Rozenbaum avec le chef du Grand Véfour, depuis 1995 _, Michel Guérard, Alain Passard, André Daguin et Arnaud Daguin

    _ cf tout particulièrement Un canard et deux Daguin, aux Éditions Sud-Ouest, en 2010 ; à cet égard, page 33, Isabelle Rozenbaum note ceci : « Ce que j’ai réalisé avec Guy Martin se distingue fortement de ce que j’ai réalisé avec les Daguin. Pour Guy Martin, il s’agit d’une photographie de studio afin d’obtenir l’image du plat final.

    Pour Arnaud et André Daguin, il s’agit d’une photographie de reportage en cuisine, d’un process _ le mot est important ! Car la vie est très fondamentalement process ! _ qui suit deux chefs en train d’élaborer _ le mot est lui aussi important : toute culture est fondamentalement travail et invention, et même et surtout création, capacité de liberté par le faire, le poïen !.. _ un plat jusqu’à son résultat, mais où l’image même du plat finalisé n’est pas l’objectif principal, mais une photographie parmi d’autres » ; et dans ce dernier cas (et qui reçoit la faveur de la photographe !), nous lisons page 34, « ce type de reportage _ photographique, en sa propre élaboration factuelle effective _ est une sorte de danse avec le chef _ un mot, ce mot « danse« , que j’ai entendu maintes fois dans la bouche de mon ami Bernard Plossu, à propos de sa propre pratique éminemment dansante de la photographie ; et lui aussi en parfaite empathie (de rythme : de mouvement et de vie ! ; ou bien de calme, ou silence, voire immobilité, quand il s’agit d’espaces vides d’humains et de leurs actes : cf ce chef d’œuvre particulièrement cher à l’artiste du Jardin de poussière..), vibrante, avec ceux (et ce : dans le désert il peut y avoir du vent ; dans la ville, il peut y avoir aussi du vide d’hommes ; et des présences enfuies…) qu’il photographie ainsi…

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    Tout l’enjeu est _ poursuit Isabelle Rozenbaum, à propos des activités culinaires qu’elle photographie _ est de savoir se placer en fonction de la lumière et d’être à la bonne distance des personnes tout en suivant leur rythme sans les gêner«  dans leur faire cuisinant ; et « c’est toujours au photographe de comprendre et de suivre la danse du chef«  (cuisinier) : je suis revenu, de la chorégraphie de Plossu, à la chorégraphie d’Isabelle Rozenbaum.

    Page 37, celle-ci dit encore : « Il me semble que la gestuelle des mains (en cuisine) illustre parfaitement la transformation _ à la fois vitale et culturelle : cf Le Cru et le Cuit de Claude Lévi-Strauss… _ en cuisine et représente une sorte de chorégraphie très hypnotique _ pour qui la regarde et la photographie. Ainsi le close-up sur des mains permet, dans une grande simplicité, de mettre en valeur leurs énergies et leurs élans«  _ de mains de cuisinants à l’œuvre… _ ;

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    ou bien à des « cuisines de femmes«  _ ainsi Maroc, avec Alain Jaouhari, en 2002 ; Cuisines de femmes, avec Cécile Maslakian, en 2003 ; et peu après Tunisie, avec Odette et Laurence Touitou ; Sénégal, en 2004 ; Thaïlande, en 2007 ; et Inde intime et gourmande, en 2009… _ ;

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    ou bien encore à de la street food : « La street food est une cuisine exclusivement ambulante, pratiquée en Asie, même si on peut également la trouver aussi en Amérique latine ou en Méditerranée » ; « La street food est magique pour la simple raison qu’elle est fraîche, personnelle et variée «  (page 77).

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    « Photographier cette cuisine est aussi une nouvelle façon de regarder la consommation culinaire«  ; et « du fait de cette attention (du photographe), je suis dans un état bizarre dû à cette excitation, mais également à la préoccupation que j’ai alors de parvenir à fixer _ en images qui soient le plus justes possible ! _ ces moments fugaces, inattendus, uniques » ;

    la street food « traduit aussi un immense plaisir _ celui de cuisiner et manger, mais, surtout, celui de vivre, tout simplement, car la street food, c’est la vie même _ voilà ! _, c’est-à-dire de la sociabilité, du lien, de l’échange _ entre les cuisinants (et cuisinantes) et ceux qui vont se nourrir, dans la rue, de ces matières ainsi cuisinées et proposées. (…) De même, c’est une cuisine qui, en plus d’être délicieuse, est très belle à voir » ;

    et avec elle « j’ai changé radicalement ma manière de photographier. (…) Avec la street food, j’ai développé dans mon travail (…) une photographie prise du « dessus », c’est-à-dire une photographie sans regarder dans le viseur «  (pages 78-79)…

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    Et « en prenant des photographies sans regarder dans l’œilleton, précisément en cessant de cadrer mes images à partir de celui-ci,

    je me suis aperçue qu’une nouvelle photographie, intéressante, originale, parfois même très surprenante, pouvait surgir. Cette photographie me révélait des éléments _ soient des matières colorées magnifiques en leur (simple et riche à la fois) facticité même _ beaucoup moins alignés, moins limités dans le cadre«  (page 81) _ et ici la plastique d’Isabelle Rozenbaum (et sa particulière attention aux couleurs) se distingue de ce Plossu nomme, lui, « l’abstraction invisible« , à la Paul Strand, ou à la Corot, pour reprendre les filiations que lui-même, parmi d’autres, se donne. Même s’il faut, aussi, mettre à part, en l’œuvre photographique de Plossu, son usage enchanteur (voire sublime !) de ses sublimes couleurs Fresson… Et les matières culinaires colorées des images photographiques d’Isabelle Rozenbaum sont elles aussi de l’ordre du sublime !..

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    « En agissant ainsi, le photographe peut donc parvenir à inverser _ créativement, quand c’est juste ! _ les signes de son propre regard » _ et ainsi mieux voir, et mieux montrer…

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    Et « j’ai également changé la manière de me tenir, de positionner mon corps pour « shooter » _ autre propriété primordiale de l’acte de photographier. Je lève ainsi mon appareil pour viser de façon « aléatoire », et je shoote ainsi les images que je contrôle ensuite _ a posteriori seulement, donc _ sur l’écran de l’appareil. J’utilise donc mon corps autant que mon regard _ et ce point est crucial.

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    Photographier dans cette position, avec un appareil photo qui peut être très lourd, demande un véritable sens de l’équilibre. On doit être très stable, se reposer fermement sur son centre de gravité, et, à la fois _ voilà ! _, être très souple _ un autre point de convergence avec la poïétique de Plossu ! _ pour pouvoir s’excentrer _ voilà ! _, se tendre _ et les deux sont essentiels et consubstantiels à la poïesis même d’Isabelle Rozenbaum : il s’agit d’accéder à la saisie empathique puissante d’une essentielle altérité ! _, tout en étant évidemment chargé de l’appareil photo, tenu au bout des bras.

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    Réaliser de telles prises de vue fait appel à une sorte de stabilité variable _ oui ! mouvante… _ qui se modère _ chorégraphiquement _ à partir de la vision que l’on a _ à l’instant même ! _ de l’espace _ environnant enveloppant la scène culinaire ; et que celui-ci soit fermé ou ouvert… _, donc sans l’appareil devant l’œil.

    Du coup, des éléments apparaissent _ en quelque sorte d’eux-mêmes, hors de la stricte conscience et volonté par rapport à l’événement même de ce qui advient, pour le regard de la photographe qui choisit, appareil à bout de bras, de pleinement s’y livrer, à la racine de ce qui va devenir très bientôt, instamment, l’acte même de son geste de prise de vue photographique… _ dans le champ

    que je n’aurais jamais retenus si j’avais utilisé mon mental _ hyper-calculateur _ et ma visée _ hyper-cadrée. (…) Cette part d’incertitudes et de doutes _ en ce moment hyper-riche d’affects (et ultra-rapide, aussi, bousculant et bousculé émotionnellement) de la prise de la vue effective sur cette scène de plénitude de vie (et non « scène de crime«  ! Je pense ici aux scènes de crime de Weegee)… _ permet de créer du nouveau » (page 82) _ cf Nietzsche : « Il faut encore porter du chaos en soi pour donner naissance à une étoile lointaine«  ; il faut savoir se déprendre de bien de ses propres acquis, au-delà même des clichés, forcément…

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    « Généralement, quand je fais une image, c’est parce que quelque chose retient _ déjà, et hic et nunc, en la sollicitation de l’événement dans l’instant rencontré (et offert) _ mon attention _ et suscite un surcroît de curiosité du regard, une appétence photographique…

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    Ma problématique est alors de trouver comment retranscrire _ par l’image photographique à prendre en cet instant richement bousculant ! à la seconde même… _ ce que je ressens _ c’est-à-dire la qualité singulière même de cet émoi éprouvé ! en sa singularité, donc, face à l’altérité de l’objet neuf sollicitant… _, et, plus précisément, comment le retranscrire autrement que ce que ma vue première me donne _ primairement, donc, au départ, et de façon toujours quelque peu pré-formatée… _ à voir«  (page 82)

    _ cela me rappelle les réflexions de Roland Barthes sur le punctus dans sa méditation (sur d’anciennes belles photos) de La Chambre claire… Et l’artiste a toujours à continuer à travailler, ne serait-ce que pour accéder toujours à davantage de justesse en son approche de l’altérité de l’objet.

    Dans, me semble-t-il, ce que Bernard Plossu appelle, page 126 de L’Abstraction invisible, l’understatement, au moins dans son cas à lui : « Le mot clé de tout ce que je pense, de tout ce que je crois en art, est anglais : understatement. Je n’arrive pas trop à le traduire en français, si ce n’est par l’expression « ne pas trop en dire », ou « le ton juste ». Understatement, c’est ce qui dit les choses discrètement, sobrement, le contraire de overstatement ».

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    Et à propos de ses propres pratiques d’expérimentation, Bernard Plossu dit aussi, page 151: « Dessiner est ma façon d’enclencher un processus de réflexion autour de l’image qui passe chez moi par le geste, par le jeu. Cela participe des expérimentations visuelles qui me rendent plus proches d’un artiste comme Patrick Sainton que d’un Sebastião Salgado. Salgado et moi avons la même étiquette de photographe mais on ne fait pas du tout le même métier. Je n’ai rien à voir avec lui. Ce qui me passionne, c’est la dimension expérimentale de la photographie«  ; et c’est aussi ce que développe Isabelle Rozenbaum en son dernier chapitre « Comment sortir de table ? Artwork in progress« … Fin des citations de Plossu. Et retour à l’aisthesis – poïesis d’Isabelle Rosenbaum…

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    Et comme « je ne suis pas quelqu’un qui aime beaucoup la répétition _ écrit Isabelle Rozenbaum page 83 _, aussi j’essaie continuellement de trouver des espaces et des situations qui changent mon regard, qui vont titiller ma vision des choses _ voilà  le processus que se donne (et dans lequel se place et s’immerge pleinement), quant à elle, Isabelle Rozenbaum.

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    En fait, c’est un peu comme un jeu » : le jeu artistique, patiemment innovant et auto-bousculant _ je repense à la métaphore de la mise en danger par ne serait-ce que l’ombre de la corne du taureau, pour le torero, que convoque Michel Leiris en sa forte préface à son puissant L’Âge d’homme _, de l’invitation spatio-temporelle, face à l’altérité même de ses objets à percevoir, saisir et retenir par ses images prises, à un surcroît permanent de justesse de (et dans) l’acte photographique !

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    « Cela me permet de confronter mes photographies (successives : Isabelle shootant alors à plusieurs reprises) et voir _ c’est-à-dire, et très vite, à l’instant même, juger ; Hannah Arendt insiste sur cette fondamentale activité de l’esprit ; cf son ultime livre : Juger… _ si j’ai mieux cerné mon objet ou pas la seconde fois. (…) Du coup, mon regard évolue _ et progresse : vers un surcroît de vérité dans la justesse de ce qu’il s’agit de percevoir (et puis faire voir, par la photo) _ et me maintient tout le temps en éveil » _ créateur : il y a péril aux endormis et engourdis… _ (page 84).

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    « La question primordiale est de savoir comment _ très matériellement, autant que mentalement et culturellement _ on se prépare à photographier.

    Il me semble donc que pour être capable de capter l’autre _ tel est l’objectif de fond !!! Cf aussi le beau livre de Ryszard Kapuscinski : Cet autre…  _, il faut déjà être capable soi-même d’écouter et de réceptionner _ le réel en son altérité, et en toute la justesse de pareille qualité de réception. La photographie, c’est une sorte d’émoi _ du photographe recevant pleinement et en vérité son objet : nous sommes en effet assez loin alors de l’hyper-hédonisme je dirais complaisant et vendeur d’un Sebastião Salgado.. Il faut ressentir ce qui se passe avec l’autre _ voilà ! Dans cet avec ! La qualité de la photo dépendant du degré de qualité de la justesse de cette réception émotionnelle de l’instant de la part du saisisseur-photographe ; lequel, instant vécu et ressenti par le saisisseur-photographe, n’est pas nécessairement seulement ce que Henri Cartier-Bresson a nommé « l’instant décisif » objectif, factuel... C’est cet « avec » qui est ici crucial et fondamental ; ce qu’Isabelle Rozenbaum nomme, quant à elle, et ô combien justement, « le lien » : entre le ressenti du photographe et l’altérité de l’objet à montrer le plus justement possible...

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    L’important, pour moi, est donc de toucher _ atteindre, lors de la prise de l’image ; et pouvoir faire ressentir au mieux, ensuite, en montrant, plus tard, la photographie telle qu’elle aura été tirée, puis exposée, au regardeur _ la beauté intérieure d’une personne,

    toucher ce qui l’habite, ce qui l’anime«  (page 84).

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    « Tout est compréhension de l’espace de l’autre«  (page 85)

    _ et je retrouve ici les réflexions de l’anthropologue Edward Hall, ami de Bernard Plossu à Santa-Fé (cf encore, de Plossu, le magistral et magnifique L’Abstraction invisible, paru en septembre dernier aux Éditions Textuel : je cite ce passage du discours de Plossu à la page 101 : « Edward Hall était un peu mon père spirituel à Santa-Fé. Il aimait mes photos, il avait écrit sur certaines d’entre elles dans la revue El Palacio du musée du Nouveau-Mexique, notamment celle de la fille au camion qui a inspiré le cinéaste Robert Altman pour son film Fool of Love. Edward Hall m’invitait souvent à dîner. Il était très cultivé, très marqué par l’Europe aussi. C’est l’inventeur de la proxémie, la distance juste aux choses _ voilà ! On est exactement dans le même discours que la caméra à l’épaule de Raoul Coutard dans les films de Truffaut et Godard. La distance juste, le non-effet et la proxémie, cette théorie de la bonne distance entre les gens. Donc évidemment, avec la photo au 50 je ne peux être que l’enfant d’Eward Hall« ) ; Edward Hall : l’auteur marquant, pour moi, de La Dimension cachée…

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    Je voudrais aussi souligner les usages que fait Isabelle Rozenbaum du mot capital d’ »incarnation » _ ce schibboleth de l’art si délicat de la justesse,

    et ce, à quatre reprises :

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    _ page 37 : « Les mains incarnent la personne sans que l’on ait besoin _ dans la photographie _ de distinguer les autres parties du corps _ notamment le visage _ pour comprendre ce qui nous est transmis. En effet, les mains dégagent une expression de sensation pure (…) Ainsi le close-up sur des mains permet, dans une grande simplicité, de mettre en valeur leurs énergies et leurs élans » _ proprement vitaux.

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    _ page 39 : « Pour ma part, je ne fais pas de step by step. Mon objectif est plutôt de photographier le geste qui retrace _ en sa pleine (et parfaite) effectivée captée _  un mouvement complet. J’essaie au sein d’une seule et même image, de saisir le savoir-faire d’une personne à partir d’un geste culinaire précis qui a la puissance de transcrire _ à lui seul _ la totalité du mouvement même _ ou process… Pour y parvenir, j’en reviens à ces notions de « bonne distance » _ la proxémie, donc, d’Edward Hall et Bernard Plossu, ou encore Raoul Coutard… _, d’accompagnement, d’écoute de la personne. Ce sont des notions qui aident à percevoir le geste parfait sans être pour autant figé, celui que l’on peut considérer comme « professionnel », mais que, pour ma part, je qualifierais plus volontiers d’ »incarné« . »

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    _ page 91 : « Le vin est une boisson qui s’incarne lorsqu’on est à table. Donner une direction au goût dans un ouvrage sur le vin amène ainsi à élaborer des correspondances pertinentes qui permettent de comprendre qu’on déguste mieux, par exemple, un Côtes-du-Rhône lorsqu’il est associé à un plat épicé. Aujourd’hui ce type d’approche semble aller de soi, mais, en 2006, ce n’était pas le cas ; et il n’existait aucun ouvrage comme Une promesse de vin sur le marché français, réunissant la vigne, les vignerons et leur cuisine. »

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    _ page 99 : « La vidéo offre la possibilité de faire décoller la réalité, de faire ressentir pleinement la présence d’un être et de son intériorité. À ce sujet, la vidéo que j’ai réalisée sur Michel Bettane, Wine spirit, en est un très bon exemple : on est directement en compagnie de Michel devant les vins qu’il doit déguster, on ressent nous-mêmes ce qu’il goûte, on est transporté dans son monde intérieur, par ses pensées. (…) La caméra est plus douce, plus fluide que l’appareil photo. Michel Bettane l’a d’ailleurs facilement acceptée dans son espace. Il parle ainsi sans problème face à elle. il est à l’aise avec moi ; ma caméra ne le bloque pas. Sur les vidéos que j’ai réalisées de lui, on remarque immédiatement que sa présence est juste, incarnée, touchante, car il se donne vraiment à l’image, il accepte complètement d’être pris par elle. Ce qui n’est jamais simple, jamais donné d’avance, jamais naturel. Être pris en photo et, a fortiori, en vidéo, demande que l’on accepte de se donner, c’est-à-dire d’être capté par l’image sans que l’on sache vraiment ce qu’il en adviendra.« 

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    On pourra aussi se reporter au site D-Fiction http://d-fiction.fr/category/d-doublement/isabelle-rozenbaum
    sur lequel se trouve le travail personnel d’Isabelle Rozenbaum

    pour accéder davantage, et visuellement, à son œuvre d’images…

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    Titus Curiosus, ce 9 décembre 2103

  • Un monumental chef d’oeuvre de micro-histoire : « Persécutions et entraides dans la France occupée » de Jacques Semelin

    Avec les 904 pages de Persécutions et entraides dans la France occupée _ Comment 75% des juifs en France ont échappé à la mort, paru ce mois de mars 2013 aux Éditions Seuil/Les Arènes,

    Jacques Semelin nous offre un monumental chef d’œuvre de ce qu’on peut aujourd’hui nommer la micro-histoire, en l’occurence la micro-histoire de la Shoah _ cf Pour une micro-histoire de la Shoah, de Claire Zalc, Tal Brutmann, Ivan Ermakoff et Nicolas Mariot, soit le n° 52 de la revue Le Genre humain, aux Éditions du Seuil, en septembre 2012…

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    Et qui prend le relais de cet autre monumental chef d’œuvre que furent les deux volumes de L’Allemagne nazie et les Juifs, Les Années de persécution (1933-1939) et Les Années d’extermination (1939-1945), du très grand Saul Friedländer.

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    Je me souviens combien j’avais été impressionné, à sa lecture au printemps 2008, à découvrir cette admirable recension dans le détail de leur verbe, de ces extraordinaires témoignages qui (nous) demeurent _ via le papier de ces livres transmis _  des victimes alors anéanties.

    Comme je me souviens, aussi, de ma réaction immédiate d’avoir demandé à l’ami Georges Bensoussan s’il pouvait faire quelque chose pour que soient réédités certains des admirables livres de témoignage, alors épuisés, de ces témoins assassinés _ ainsi par exemple, le Carnet d’un témoin : 1940-1943, de Raymond-Raoul Lambert : le tirage de 1984, épuisé, aux Éditions Fayard, n’a toujours pas été réédité ! _  ; de même afin que soient traduits en français et publiés ceux qui ne l’étaient pas encore…

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    Ici, Jacques Sémelin se penche sur des témoignages beaucoup plus fins _ qu’il suscite aussi de la part de ceux qui survivent encore, en ces années 2008- 2013 de l’écriture de cet immense livre… _ qui portent, pas seulement sur des actes _ héroïques, vu le danger osé assumer _ de « sauvetage« , mais sur des faits, bien plus discrets (et modestes) d’ »entraide » qui ont aidé beaucoup des pourchassés à survivre : les personnes aidées s’en souviennent, elles, et pour toujours !!!..

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    Là-dessus, et avec la distinction opportune du concept d’ »entraide » de celui de « sauvetage« ,

    Jacques Semelin prolonge et approfondit, en l’affinant et complexifiant considérablement, l’analyse menée par le livre d’Asher Cohen, en 1993, Persécutions et sauvetages _ Juifs et Français sous l’Occupation et Vichy, aux Éditions du Cerf.

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    Au point de venir à discuter fort justement (!) les critères retenus par Yad Vashem pour établir le concept même de « Juste« …

    Cf aussi le magnifique livre de Patrick Cabanel : Histoire des Justes en France, paru en février 2012 aux Éditions Armand Colin : Patrick Cabanel se fixant sur les reconnaissances officielles de ces Justes dûment établies par le comité de Yad Vashem…

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    Titus Curiosus, ce 30 juin 2013

  • Jean Bollack s’en est allé, mais il a laissé la clé sur la porte : à propos de ce sublime livre de « notes » qu’est « Au jour le jour », un article de John E. Jackson, dans Le Temps

    Commençant à feuilleter les 1128 pages de Au Jour le jour de Jean Bollack

    que je ramène de mon petit tour de ce jour à la librairie Mollat,

    et en y regardant ce qui concerne par exemple Hannah Arendt (que je suis en train de lire),

    et en commençant de m’y émerveiller !,

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    je jette un œil sur le web pour regarder ce qui a déjà a pu être recensé de ce livre important

    du regretté Jean Bollack (Strasbourg, le 7 avril 1923 – Paris, le 4 décembre 2012),

    …

    et je découvre un article du Temps, de Genève, sous la plume de John E. Jackson _ auteur de La Poésie et son autre _ essai sur la modernité, paru en 1998 aux Éditions José Corti _,

    et en date du 13 avril _ un peu plus d’un mois, déjà ! _,

    intitulé Le grand Jean Bollack s’en est allé mais il a laissé la clé sur la porte de son atelier.

    …

    Le voici _ assorti de quelques commentaires de mon cru au fil de ma propre lecture, pour entamer le dialogue… _ :

    …

    livre samedi 13 avril 2013

    Le grand Jean Bollack s’en est allé mais il a laissé la clé sur la porte de son atelier

    Par John E. Jackson

    Helléniste, philologue, germaniste, traducteur, le regretté Jean Bollack est l’auteur d’une œuvre féconde, magistrale, que vient couronner un recueil de «notes» prises durant ces quinze dernières années.

    …

    Mort au début du mois de décembre dernier, Jean Bollack laissait derrière lui une œuvre considérable. Œuvre d’helléniste tout d’abord, centrée d’une part sur l’étude des Présocratiques – Empédocle, Héraclite, Parménide – et de l’autre sur celle des Tragiques, dont il commenta et traduisit (souvent avec son épouse, Mayotte, une latiniste de renom) tout un nombre de pièces essentielles, dont L’Orestie, Œdipe roi, Antigone ou Les Bacchantes. Œuvre de germaniste, ensuite, avec notamment deux volumes sur Paul Celan, dont il fut l’un des proches _ Poésie contre poésie _ Celan et la littérature, en 2001, et L’Écrit _ Une poétique dans l’œuvre de Celan, en 2003 _, mais aussi sur des articles sur Heine, sur Kafka, sur Benjamin ; œuvre d’historien enfin, avec des réflexions sur la situation des études grecques en France ou un livre passionnant sur Jacob Bernays, l’oncle de la femme de Freud, le philologue essayant d’établir un dialogue critique entre la Bible et les textes de l’Antiquité classique.

    …

    A cette vingtaine de volumes – dont la plupart constituent des références incontestables pour quiconque prend au sérieux le travail de l’interprétation littéraire – s’ajoute désormais quelque chose qui est comme la révélation de l’«atelier» intellectuel _ voilà ! _ dans lequel tous les volumes antérieurs furent forgés.

    …

    Jean Bollack avait consacré les derniers mois de sa vie à préparer l’édition de ce qu’il appelait ses X. Les X sont des notes _ mais toujours précises et détaillées (= très remarquablement argumentées), même quand elles sont brèves _, dont la longueur varie entre une ou deux phrases et une ou quelques pages, qu’il consigna jour après jour depuis une quinzaine d’années au fil de ses lectures et de ses réflexions. Rassemblées sous le titre Au jour le jour, ces notes forment désormais un volume de plus de 1100 pages qui donne un formidable aperçu _ oui ! _ de la manière _ richissime !!! _ dont fonctionnait l’esprit de cet homme qui comptait, je puis en témoigner, parmi les intellectuels les plus impressionnants et les plus pénétrants de la France de ce dernier demi-siècle _ la première raison de signaler la parution de ce livre ; et de diffuser sans plus attendre l’article du Temps, pour contribuer si peu que ce soit à donner le désir de lire ce « trésor » d’intelligence vraie et de vraie culture !!!

    …

    Au jour le jour n’est pas un journal, au sens traditionnel du genre. Le classement des X n’est pas chronologique mais thématique. D’«Allemagne» à «Vatican», les rubriques se succèdent selon un ordre alphabétique qui reflète avant tout la diversité des intérêts de l’auteur. A côté des entrées consacrées aux auteurs grecs, on peut relever celles touchant aux poètes modernes, celles qui ont affaire avec sa conception du travail critique, ainsi que tout un groupe de réflexions sur un sujet qui importait manifestement à cet Alsacien grandi à Bâle, à savoir la position de l’intellectuel juif devant les événements du XXe siècle _ ce n’est donc pas par pur hasard que j’ai recherché ce qui pouvait y concerner Hannah Arendt ; et y ai déjà trouvé beaucoup ! ; et de la plus grande richesse de sens et de réflexion ouverte ; y compris autour des polémiques ayant suivi la publication de Eichmann à Jérusalem… D’autres entrées (par exemple «Heidegger», «Mémoire», «Musique», «Psychanalyse» ou «Moyen-Orient») complètent cet éventail aussi vaste que nuancé _ toujours ! À quoi bon prendre la peine d’écrire ainsi, sinon…

    …

    Le plus frappant, pour qui lit ce gros millier de pages à la suite _ de quoi prendre pas mal d’heures passionnantes ! _, est pourtant moins la diversité ou la richesse impressionnantes de ces intérêts que l’insistance d’une même position ou d’une même forme d’attention _ un élément décisif, bien sûr ! Bollack ne commente presque jamais «à chaud» _ c’est-à-dire seulement épidermiquement _ ce que l’actualité ou ce que ses lectures lui offrent, il soumet _ c’est là son souci éminemment pratique… _ chacun de ses sujets à un même type d’analyse critique. Cette analyse est fondée sur tout un nombre de présupposés consciemment médités et retenus _ en l’expérience exigeante d’une longue vie d’apprendre à toujours mieux penser… Pour ce qui est de la littérature (grecque ou moderne), l’axiome de base est qu’aucun texte (qu’il soit lyrique, romanesque ou théâtral) ne peut être lu d’abord sinon comme la réponse _ en amorce et ouverture de dialogue _ à d’autres textes plus anciens qu’il reprend, remanie, dont il partage ou au contraire dont il modifie le système de croyances sous-jacentes _ cf les remarques là-dessus d’un Antoine Compagnon, par exemple… D’une manière comparable à celle que Pierre Bourdieu, qui fut son collègue et son ami, avait élaborée pour l’analyse des idéologies ou des mondes sociaux, Bollack part du principe que tout acte intellectuel est situé et que la première chose à faire est d’analyser cette situation _ soit une contextualisation tant soit peu curieuse...

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    Le philologue, au sens bollackien, sera celui qui, ayant pris conscience de cet état de fait, sera capable d’en repérer et d’en analyser les présupposés implicites, pour ensuite construire sa propre lecture _ voilà _ d’une manière critique. Car il y a bien selon lui – c’est là un point qui sépare en profondeur Bollack de toute la critique post-moderne – un sens et une vérité des textes qu’il s’agit d’atteindre. D’où son refus, virulent parfois, de tout pluralisme _ du moins principiel _ : «Le pluralisme _ c’est-à-dire l’affirmation (sceptique !) des seuls relativisme et subjectivisme… _ est une arme radicale pour éliminer le vrai aussi bien que le sens et sa vérité, et écarter la science qui les établit.» Cette vérité, comment l’atteindre? Bollack rejoint ici la position de Freud, qui affirmait que «la vérité ne s’atteint que par _ = via _ ses déformations». Un très grand nombre des X sont consacrées à réfléchir à des comptes-rendus d’articles du Monde, de Libération ou, plus encore, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ils sont donc des réflexions critiques sur des réflexions critiques _ soit déjà un dialogue. Or, paradoxalement, ce caractère de secondarité, loin d’éloigner du noyau originel, est ce qui, pense-t-il, permet de retrouver la trace de celui-ci, à la condition d’être analysé comme tel.

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    Bollack ne serait pas Bollack sans une attitude polémique _ à la Hannah Arendt, décidément… _ qui lui valut souvent d’être marginalisé _ lui comme elle… _ par les institutions académiques que ses attaques dérangeaient et qui réagissaient en conséquence. Au lieu d’être nommé au Collège de France, comme il aurait dû l’être _ certes ! _, c’est à Lille qu’il passa l’essentiel de sa carrière et qu’il créa son «école», profitant de la liberté _ oui ! _ que lui donnait l’éloignement de la capitale pour y former quelques-uns des meilleurs hellénistes d’au moins deux générations de Français intéressés au grec (il forma aussi des germanistes). Cette position d’outsider _ un vocable arendtien ! _ est en fin de compte ce qui, peut-être, définit le mieux la distance critique _ de la lucidité, du dialogue et du questionnement sans cesse poursuivi _ que ce très grand savant a su faire sienne comme personne d’autre.

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    Comme Celan, inventant une «contre-parole» allemande dans l’allemand de ses poèmes _ d’une autre façon, forcément !, que Victor Klemprer à l’égard (ou plutôt l’encontre) de la LTI, la langue du IIIe Reich… _, Bollack a inventé une contre-position intellectuelle, construite sur la lucidité de cette distance, et qu’il est le premier à rattacher à son origine : «Rien dans mon adolescence ne se comprend vraiment sans la montée de l’hitlérisme qui a joué, dans ma vie personnelle, un rôle essentiel.» Et, parlant de la situation de Bâle, si proche de cette Allemagne qui, à l’époque, aurait signifié à coup sûr pour sa famille et pour lui la déportation et la mort, il note dans un aveu très émouvant : «Je crois que je n’ai jamais pu traverser cette frontière, d’avoir survécu sans avoir vraiment échappé à la mort.»

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    Quand elle est pensée à cette profondeur _ voilà ! _, une frontière devient le lieu natif de l’intelligence la plus aiguë _ oui. On aura compris, j’espère, qu’Au Jour le jour est un très grand livre _ ce dont je me doutais déjà très fortement en me le procurant il y a quelques heures…

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    Titus Curiosus, ce 17 mai 2013

  • L’oeuvre Durosoir au concert : les programmes du Quatuor Equinoxe et du Trio Rilke aux concerts d’Hendaye les 6 et 7 avril 2013

    L’œuvre musical de Lucien Durosoir se caractérisant par une très forte singularité _ objective et à nos oreilles _,

    …

    en présenter quelque pièce _ en quelque sorte détachée… _ au concert, nécessite,

    de la part des musiciens-interprètes,

    un art délicat et assez subtil de la conception-composition du programme…

    …

    Et voici qu’il s’avère qu’avec Beethoven _ et sa puissance intense et profonde _,

    Durosoir consonne en quelque sorte idéalement…

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    …

    Le samedi 6 avril dernier, le Quatuor Équinoxe

    (constitué de Clara Abou et Pauline Dangleterre, violons, Loïc Douroux, alto, et Émile Bernard, violoncelle),

    et le dimanche 7 avril, le Trio Rilke

    (constitué de Clara Abou, violon, Claire-Lise Démettre, violoncelle, et Antoine de Grolée, piano),

    …

    présentaient

    en « Hommage à Lucien Durosoir«  _ et pour « Chemin de mémoire » qui entend instituer de tels concerts à Hendaye, lieu où vécut (et qu’a aimé) Lucien Durosoir, du 26 novembre 1925 au 29 avril 1926 ; et où il a composé deux œuvres importantes : les second et troisième mouvements de sa sonate Aube pour piano (achevés le 18 décembre 1925 et le 2 février 1926) et le premier mouvement de son Trio pour piano, violon et violoncelle (achevé le 18 avril 1926) ; c’est lors de ce séjour à Hendaye qu’a été décidé, le 14 avril 1926, l’achat de la Villa Les Chênes à Bélus, à l’extrémité sud-ouest de la Chalosse, où allaient s’installer définitivement (à la recherche du climat le meilleur !) Lucien Durosoir et sa mère : ce fut le 4 septembre 1926 _

    deux œuvres de Lucien Durosoir :

    …

    d’une part,

    deux mouvements, l’Adagio et le Scherzo, de son premier Quatuor à cordes (de 1920) _ cf sur les quatuors de Lucien Durosoir mon article du 4 juillet 2008 : Musique d’après la guerre _ ;

    …

    et d’autre part ses Cinq Aquarelles pour violon et piano (de 1920 aussi _ sa toute première œuvre _) : Bretagne, Vision, Ronde, Berceuse et Intermède…

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    La très grande qualité de ces deux concerts _ et cela dans l’excellente acoustique de l’église Saint-Vincent, un lieu empreint d’une spiritualité qui convient parfaitement à la musique intense de Lucien Durosoir _

    a très vivement marqué le public,

    du fait de l’engagement puissant de ces deux (jeunes) ensembles, produisant une très forte « présence » _ poétique et musicale ! _ des œuvres interprétées… 

    …

    Alors, comment composer un programme de concert, faisant une place à quelque pièce de Lucien Durosoir _ ce compositeur si singulier _,

    quand on est une jeune formation de musique de chambre, avec tout le travail de fond (et de longue haleine _ avec tant et tant d’heures de travail ensemble… _) qu’impliquent et nécessitent les formations si exigeantes de Quatuor comme de Trio ?..

    …

    Un concert impliquant la mise au point et donc la possession _ dans les doigts, dans les têtes, dans les cœurs : la musique se vit… _ de tout un répertoire,

    cela ne peut certes pas s’effectuer du jour au lendemain ;

    ce n’est qu’au fur et à mesure des répétitions et de la succession et maturation des concerts que les musiciens pourront peu à peu le constituer, l’établir, le faire resplendir dans leur jeu…

    …
    On est donc d’autant plus admiratif

    du brillant de la réussite de la performance

    des jeunes interprètes

    du Quatuor Équinoxe

    et du Trio Rilke

    à l’église Saint-Vincent d’Hendaye, ces 6 et 7 avril derniers…

    …

    …

    Et j’ai particulièrement à cœur de souligner que

    les choix du Quatuor à cordes opus 18 n° 1

    et du Trio opus 97 n° 7, avec piano, « À l’Archiduc » de Beethoven

    se sont révélés particulièrement opportuns et ô combien excellents ! pour chacun des deux concerts,

    la puissance poétique musicale de Lucien Durosoir ayant, en effet, quelque chose d’apparenté _ qu’on y médite ! _ à la puissance poétique musicale de Ludwig van Beethoven.
    …

    …

    Dans mes essais de présentation-approche _ et d’approche de la singularité, tellement impressionnante ! _ de l’œuvre de Lucien Durosoir _ dans la rédaction de mes contributions au colloque Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878-1955), à Venise, au Palazzetto Bru-Zane, les 19 et 20 févier 2011 : Une Poétique musicale au tamis de la guerre : le sas de 1919 _ la singularité-Durosoir  et La Poésie inspiratrice de l’œuvre musical de Lucien Durosoir : Romantiques, Parnassiens, Symbolistes, Modernes : les Actes de ce colloque sont en instance de parution… _,

    et en procédant, pour cela, à quelques tentatives de comparaison,

    …

    si ce sont les noms de Michel-Ange _ sculpteur _,

    Agrippa d’Aubigné ou Walt Whitman _ poètes _

    qui me sont venus à l’esprit,

    …

    en musique,

    c’est à la puissance beethovenienne que me fait penser d’abord et en amont du XXe siècle, le génie musical de Lucien Durosoir en sa très forte singularité,…

    …
    Que l’on pourra associer, aussi, à celui de contemporains tels que

    Schoenberg, Janacek,  Szymanovski, Bartok, ou Chostakovich,

    en son siècle, cette fois…

    …

    …

    Voilà, ainsi, quelques propositions de pistes pour de futurs programmes de concert _  et notamment pour ce nouveau festival de musique (autour de Lucien Durosoir : « Chemin de mémoire« ) qui vient de voir le jour à Hendaye…

    …

    …

    Cela dit,

    des pièces telles que le Quartettsatz de Schubert,

    ou la Sonata per violoncello e basso de Boccherini _ une personnalité rayonnante : au génie comparable à celui d’un Joseph Haydn, par exemple ; ce qui est loin de se savoir (et ressentir) assez !.. _,

    ne déparaient en rien _ et ainsi superbement interprétées : avec une magnifique « présence » !!! _ le paysage musical de ces deux très beaux concerts

    proposant de commencer à découvrir à Hendaye

    l’idiosyncrasie puissante et profonde de Lucien Durosoir…

    …

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    Titus Curiosus, ce 12 avril 2013