Catégorie : Villes et paysages

  • Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin

    Après un très riche « Berlin chantiers _ un essai sur les passés fragiles«  (aux Éditions Stock, en mars 2001)
    _ dans lequel à la manière de Walter Benjamin, elle nous propose, comme elle l’écrit, des flâneries qui recomposent une ville en pleine mutation à travers une réflexion sur la mémoire et l’oubli :
    « Je suis, avant tout, un flâneur sociologique. Je propose ici des balades, aussi bien dans l’histoire que dans l’espace urbain, dans le discours social que dans la littérature. Flâneries mi-théoriques, mi-descriptives, déambulations dans mes lectures et mes lieux, dans Berlin… » _ ;

    …

    et « La mémoire saturée«  (toujours aux Éditions Stock, en mars 2003), une saturation trop proche de l’oubli dans ce que pareille mémoire _ pas assez intime, personnelle ; mais « officielle » _ risque d’avoir de figé,
    …
    Régine Robin poursuit son exploration benjaminienne
    et du devenir des (très très) grandes villes du monde ;
    et du devenir de la « flânerie » du promeneur

    _ pas du touriste, ou de l’homme d’affaire (« ni Venise, ni Dubaï, ni Shanghai« , conclut-elle son livre, page 377 : « et pourquoi pas Montréal ?« , où elle a choisi de résider…) _,
    avec « Mégapolis _ les derniers pas du flâneur« , toujours dans la belle collection que dirige Nicole Lapierre, « un ordre des idées« , aux Éditions Stock, donc, ce mois de janvier 2009.
    …
    La « quatrième de couverture » me semble assez parlante
    pour que je la reproduise ici,
    avant de me livrer à ma propre-lecture-commentaire ; puisque je suis aussi un amoureux passionné de certaines villes…
    …
    Voici :
    « J’habite une mégapole depuis ma naissance _ Paris, où Régine Robin est née en 1939 _ et depuis ma naissance la ville m’habite _ poétiquement _ ; depuis ma naissance, la ville me dévore _ un peu monstrueusement : forcément, une ville, ça « marque » ! _ et je dévore _ avec un joyeux appétit (presque d’ogre, toutes proportions gardées, forcément) _ la ville. Pour moi, elle n’est pas un objet _ à portée de mains, et d’instrumentalisation _, mais une pratique _ plurielle : des pieds (qui arpentent), des yeux, de tous les sens convoqués et passionnément activés _, un mode d’être, un rythme, une respiration _ du corps _, une peau _ en émoi _, une poétique«  _ pour sûr ! A la Hölderlin : « c’est en poète que l’homme habite cette terre«  (et ces villes : humaines-inhumaines…). Ou « la ville comme autobiographie«  (page 28).
    …
    Régine Robin, poursuit la « quatrième de couverture », nous fait ici partager son amour _ et c’est un euphémisme _ des grandes villes, ces cités monstres, mutantes, aux contours indécis.
    Infatigable
    _ la vie est éphémère _ et passionnée, elle les parcourt _ de ses pas _, s’y attarde _ c’est nécessaire pour les connaître un peu (au-delà des clichés-écrans qui nous les dérobent : « volent » !) _, s’y égare parfois _ et c’est un charme précieux…
    …
    Dans ses déambulations, tout la fascine, l’authentique et le toc _ en voie de multiplication, mondialisation commerciale (et numérisation) « poussant »… _, les néons ou la lumière d’un couchant _ à Los Angeles, par exemple _, le monumental comme l’atmosphère d’un coin de rue, la mélancolie d’un quartier déglingué, et les rubans enchevêtrés des échangeurs routiers _ à Tokyo, par exemple, où ce « feuilletage » semble le plus dense…
    …
    Nouvelle flâneuse de la postmodernité
    _ du XXIème siècle _, elle nous entraîne _ déjà quelque peu « migrante » elle-même… _ ainsi de Tokyo à New-York en passant par Londres, Los Angeles et Buenos Aires, dans des périples improbables _ heureusement ! que de découvertes ainsi ! _ et des circuits insolites _ au gré des « programmes de découverte et exploration (ludiques) de la ville » qu’elle-même se donne : un peu à la Georges Perec…
    …
    A Londres, la surprise est au bout _ vers la campagne _ de chaque ligne de métro ;
    à Los Angeles, Harry Bosch, l’inspecteur de police des romans de Michaël Connelly est un guide imprévu ;
    à Buenos Aires, la réalité rejoint la fiction des films de gangsters lors d’une tentative d’enlèvement à main armée
    _ à laquelle la voici, à son corps défendant, malencontreusement mêlée : les balles sifflent ! _ ;
    à Tokyo, le virtuel se confond
    _ impérieusement ! _ avec le réel, dessinant un paysage fantastique.
    …
    Car ces balades urbaines sont aussi des voyages
    _ mentaux (et poétiques) _ entre imaginaire _ collectif, aussi bien qu’intime et éminemment personnel (ainsi les péripéties de l’enquête, à Buenos Aires, sur les traces d’un « secret de famille« , concernant Haim Eiserstein , grand-oncle paternel, devenu Jaime Tiempo, pages 308 à 317… _, littérature et cinéma _ très présents, en effet : et qui peuvent être d’excellents médiateurs de compréhension sensible, face aux clichés-écrans qui, de par le monde, colonisent les imaginaires…
    …
    « Je suis un travelling permanent », affirme celle qui arpente inlassablement les mégapoles de notre temps« …
    …
    Et maintenant,
    ma propre lecture de
    « Mégapolis« …

    …

    « Je ne suis que dans et par les villes, mais elle me fuient, je les aime parce qu’elles m’échappent constamment« , dit Régine Robin page 11, en son chapitre d’introduction, « L’Amour des villes«  : on ne parvient jamais à en faire tout à fait le tour, à les étreindre complètement _ sans compter qu’elles ne cessent, et combien rapidement, de changer aussi (un peu, à la marge)… « Ni archéologie, ni hiéroglyphes, la vie comme une déambulation urbaine«  ; au milieu de tous ceux qui, eux aussi, se déplacent d’un lieu à un autre (de _ ou au dehors de _ cette ville) ; et portent quelque chose de l’air de cette ville ; en un échange de « bons procédés » (du moins quand la ville est positivement inspirante, en vertu du (bon) « génie du lieu »..

    …
    « Une image pour chaque ville comme un immense collage. Budapest, c’est une longue marche dans les feuilles mortes sur l’île Marguerite ; Prague un bruit de tramway brinquebalant dans une banlieue triste _ oui ! _, Vienne, une odeur de café dans une ruelle, Berlin, le silence autour de la synagogue reconstruite de l’Oranienburger Strasse. Il y a aussi le clapotis de l’eau au détour d’un pont, à Venise, près de l’Académie, la couleur du ciel au crépuscule à Buenos Aires, et les matins de givre, à la Bruno Bakery dans le Village, à New-York » _ liste à laquelle j’ajouterai, personnellement, la splendeur des platanes en montant vers Haghia Sophia, à Istamboul ; et les pavés des venelles autour de Campo dei Fiori, à Rome… Ou quelque balcon _ splendide dans sa simplicité _ sur le Tage, à Lisbonne…

    …

    « Mais comment entre-t-on dans une ville, comment débarque-t-on dans une ville inconnue ? _ question que je me suis maintes fois posée, et avec quel plaisir, quand j’ai eu à faire découvrir Rome, et Prague, et Lisbonne... C’est la question qui obsède Olivier Rolin _ dans son spendide « Sept villes«  (aux Éditions Rivages, en février 1988) _ à la rencontre de sept villes qu’il a aimées :

    …

    « Mais par où commencer ? Par le centre, comme tout le monde ? La jalousie de la passion souffre de cette promiscuité. Par la périphérie ? C’est tout de même frustrant. Et d’ailleurs, quel principe d’investigation adopter ? Progresser en spirale ? Carré par carré ? On se convainc vite que cette méthode est impratiquable. Reste alors l’empire du hasard : prendre une ligne de métro et descendre à toutes les stations, ou à une station sur deux, ou à toutes celles qui commencent par l’initiale du prénom de la femme aimée, etc. »

    …

    La solution qu’il choisit est de s’en remettre aux hasards des parcours littéraires : chercher à Prague tous les lieux, les domiciles de Kafka ; à Dublin, ceux de James Joyce ; à Lisbonne, ceux de Pessoa. Pourquoi pas ? _ pour ma part, j’avais choisi de faire découvrir Lisbonne à travers le « Traité des Passions de l’âme » d’Antonio Lobo Antunes ; et Rome, à travers « Entre nous » d’Elisabetta Rasy _ ainsi que Naples, à travers « Je veux tout voir« , de Diego De Silva ; mais ce dernier projet-là, lui, ne s’est pas réalisé… J’avais aussi, dans mes cartons, la Trieste (et environs) de « Microcosmes » de Claudio Magris ; et l’Istamboul d’Orhan Pahmuk (par son « Istanbul _ souvenirs d’une ville« )…

    …

    On peut aussi entrer dans une ville en tombant amoureux de son plan, de sa forme, du tracé de ses rues et de leur nom« , page 14.

    …

    « Entrer dans la ville encore par quelques facettes insolites. Un jour, une de mes amies, tout juste arrivée à Istanbul et ne sachant pas comment « l’entamer », était allée voir un ami _ la seule adresse qu’elle avait manifestement _ qui tenait une petite librairie francophone dans un quartier reculé. Il lui montra une étagère sur laquelle il avait regroupé des romans policiers de langue française dont l’intrigue se passait à Istanbul. C’est comme ça qu’elle a vu la ville, en suivant les personnages, leurs itinéraires, dans un Istanbul qui n’avait rien de touristique _ ouf ! _, m’a-t-elle expliqué en souriant, sachant que j’allais apprécier le propos » _ mettre ses pas dans les pas (poétiques) d’autres (qui ne soient pas des commerciaux), page 15…

    …

    « Désir d’arpenter _ oui ! _, d’explorer _ oui, encore ! _, de flâner _ prendre tout son temps, c’est capital ! (et malheur aux pressés ! ils vont passer à côté du « principal » : à réveiller, telle une « belle-au-bois-dormant », dans les détails !!!) _, de parcourir _ de long et en large _, de monter et descendre _ dans tous les sens _ des avenues, des rues

    en bus, en tramway, en trolley,

    désir de traverser _ vraiment la ville _ en métro, en taxi,

    de filmer, de photographier _ pour ceux qui le souhaitent : pas moi ! je préfère le pari fou et flottant de la mémoire… _,

    de voir des films dans les grands cinémas ou des cinémas de quartier _ quand on demeure un temps certain dans une grande ville _,

    de rester au fond des bistrots  _ ou aux terrasses de café, s’il y en a… _,

    de rencontrer _ surtout ! _ des gens,

    de vivre _ soi-même aussi, par capillarité _ de cette pulsation, de ce rythme _ un point fondamental : cette respiration-souffle de la ville ! _ de la mégalopole,

    d’expérimenter, de « performer » _ absolument : Régine Robin retrouve ici les concepts cruciaux d’ »acte esthétique » et de « Homo spectator » de mes amies Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ; et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator » : deux ouvrages irremplaçables pour mieux ressentir les enjeux civilisationnels (si décisifs pour notre avenir collectif d’ »humains non in-humains« ) de la perception et de l’être-au-monde aujourd’hui !.. _ page 18.

    …

    Survient alors

    _ en la première partie du livre, intitulée « Vers une poétique des mégapoles«  _

    une inquiétude, suggérée à Régine Robin par une réflexion de (l’ami) Bruce Bégout, à propos de son « expérience de Las Vegas«  (in « Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas« , in « Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires« , aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31 :

    …

    « Que voit-on exactement _ mais la justesse (et vérité) du regard est-elle exactement affaire d’ »exactitude » ?.. _ quand on traverse une ville, qu’on y séjourne, que ce soit pour une halte brève ou pour un long moment ? A cette question _ de l’acuité de la perception _ Bruce Bégout, qui s’est installé à Las Vegas dans un motel miteux à la lisière de la ville, jouant à fond le jeu de cette moderne Babylone, répond :

    …

    « Mais qu’ai-je vu ? Beaucoup et pas grand chose ; ou plutôt un « beaucoup » qui est un « pas grand chose » _ mais tout regard est nécessairement partiel, d’après un (leibnizien : monadique) point de vue ! Beaucoup d’enseignes, d’attractions, de machines à sous, de tables de jeu, de joueurs survoltés ou exténués, de serveurs aigris, moroses, ou tout simplement munis du sourire stéréotypé tout juste sorti du congélateur. Beaucoup de signes et d’images, de symboles et de spectacles. Beaucoup de bruits, de lumières et de secoussses. Beaucoup d’argent et de frime. Beaucoup trop de beaucoup » _ d’où le sentiment de la nécessité probable d’avoir (et pas mal !) à décanter et filtrer de ce « trop » là…

    …
    Ces propos me hantent _ confie alors, page 19, Régine Robin. Et si moi aussi dans mes périples urbains à travers le monde, j’allais voir « beaucoup trop de beaucoup » _ aveuglants et assourdissants : brouillant la perception ! _, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler » _ décanter et filtrer, donc.

    …

    Voici alors une réflexion cruciale, page 19 :

    …

    La poétique des mégapoles que je cherche à traquer _ voilà l’objectif méthodologique de ce livre tout simplement existentiel… _

    n’est en rien une saturation _ cf le titre de l’ouvrage précédent de Régine Robin : « La Saturation de la mémoire« , en 2003 _ du regard.« 

    …

    Elle réagit alors à la provocation de sa propre question-inquiétude :

    …

    « J’aime les néons, les décors kitsch, le carton-pâte

    et cette collision _ oui, elle aime les collisions ! _ entre le passé et le présent,

    l’authentique et le pastiche,

    le postmoderne et l’ancien » _ jusqu’à un peu trop (vertigineusement) s’en étourdir ? s’en soûler ?..

    …

    Mais : « Le trop-plein ne m’empêche pas de voir,

    de penser,

    de comparer _ soient les « actes æsthétiques » de l’ »Homo spectator » actif ! et pas (trop) passif, ni dupé (aveuglé) ! _ ;

    et je m’épanouis _ oui ! le ton est intensément jubilatoire ! _ dans ces excès et rencontres de contraires _ qui engagent à prendre la distance minimale critique d’un recul ; pour une focalisation lucide, même en bougé (cf le flou si justement éloquent, en son « dansé », de mon ami Bernard Plossu…

    …

    Et, en effet, « je m’intéresse aux villes monstres, qu’on ne sait plus comment nommer« , met bien les points sur les i Régine Robin, page 21 de ce chapitre introductif, « L’amour des villes« …

    … »

    Régine Robin revendique sa pleine liberté de « flâneur sociologique« , ainsi qu’elle l’écrivait elle-même dans « Berlin chantiers« , ou d’« écrivain indisciplinaire« , comme cela a été récemment écrit à son endroit, in « Une Œuvre indisciplinaire : mémoire, texte et identité chez Régine Robin« , ouvrage collectif paru aux Presses de l’université Laval _ coucou, l’ami Denis Grenier ! _ , à Québec, en 2007 : la précision est intéressante _ et je la fais (parfaitement) mienne aussi ; si je puis me permettre ce parasitisme parfaitement inopportun !
    …

    « Je me promène _ oui ! et Nicole Lapierre, la directrice de la collection « un ordre d’idées« , pratique elle aussi (cf son superbe « Pensons ailleurs« , paru en 2004) cet art de « se promener » aussi par l’écriture ! un art montanien !!! l’expression est d’ailleurs « tirée » des « Essais » de Montaigne : « Nous pensons toujours ailleurs » (in « De la diversion« , Livre III, chapitre 4) _ entre les disciplines, les formes, les esthétiques, les textes et les images,

    au courant certes de ce que les spécialistes écrivent sur le sujet,

    mais sans être dans l’obligation _ universitaire ? _ de les suivre, d’adopter leur terminologie ou leur point de vue. Si ce livre s’appuie sur un certain nombre de lectures et de références,

    il tente de les laisser à l’arrière-plan _ n’étant jamais que des outils _, de ne pas s’encombrer _ le regard, en voyage, doit être le plus alerte (fin et léger) et vif possible ! _ de leur cortège.« 

    …

    Quant au choix des mégapoles (à aller regarder),

    Paris a été écartée « par trop grande proximité« , alors que Régine Robin veut « être une anonyme dans les villes, une ombre, une passante« . Elle veut « se laisser surprendre et ne pas avoir de souvenirs à chaque carrefour, à chaque station de métro, à chaque arrêt de l’autobus« , page 23.
    …
    Pourquoi avoir écarté « Le Caire, Lagos, Johannesburg« , « Istanbul« , « Bombay« , « Séoul« , « Jakarta« , et « surtout Mexico«  ; « São Paulo« , « Pékin, Shangai«  ? Parce que « il ne s’agit pas pour moi d’une étude exhaustive,

    mais de rencontres existentielles, subjectives _ et donc assumées avec ce fort coefficient-ci ! existentiel-subjectif, donc ; gage de voie vers la vérité ! _, avec une mégapole,

    d’une rêverie _ en partie, un peu _ ;

    d’une expérience, d’une performance _ vécues un peu longtemps sur le terrain…

    …

    Et elle précise : « J’ai choisi des villes que je connaissais déjà, où j’étais déjà allée, parfois plus de quatre ou cinq fois pour de courts ou de longs séjours (comme à Buenos Aires, Los Angeles ou Londres), où j’avais vécu (New-York), où je pouvais comparer les impressions d’une première fois avec celles d’une deuxième (Tokyo).

    …

    J’ai choisi des villes dont je connaissais la littérature et le cinéma _ le filtre de regards d’artistes est rien moins qu’anodin ! et enrichit et l’exploration de la découvreuse-arpenteuse, hic et nunc, sur le terrain ; et le plaisir du lecteur !!! _,

    où j’avais des amis _ c’est important : avoir à qui parler : manifester et échanger des impressions en s’adressant à quelqu’un qui vous répond vraiment _, quelques points d’appui,

    où je pouvais être accompagnée, attendue, accueillie _ sans avoir à subir, trop frontalement et de plein fouet, la violence d’une solitude prolongée dans la jungle de la ville… Car « traverser les mégapoles, maintenir contre vents et marées la spécificité du flâneur, nécessite _ bien sûr ! _ quelques _ élémentaires _ précautions. Les mégapoles, même celles du « premier monde » génèrent _ en effet _ la peur. Le fait que je sois une femme entre deux âges, pas forcément une touriste mais une étrangère à coup sûr, une flâneuse insolite, n’est pas indifférent aux difficultés que je rencontre. Cela m’expose, me fragilise. Je dois à tous moments en tenir compte. Ces villes recèlent d’immenses zones de pauvreté, de même que des zones de crime ; et elles exigent un code _ à maîtriser _ pour s’aventurer hors des sentiers battus. A New-York, dans le métro, en 1974, j’ai failli me faire assassiner. A Los Angeles, un jour, dans l’autobus 20, le long de Wilshire Boulevard, un « fou » est monté et, sous la menace d’un revolver, a dévalisé tout le monde, à commencer par le chauffeur. Buenos Aires est une mégapole intermédiaire dans laquelle j’aime me promener ; pourtant, en 2005, en plein quartier chic de la Recoleta _ le quartier de mon cousin Adolfo Bioy Casares et de son épouse, Silvina Ocampo _, j’ai été témoin d’une tentative d’enlèvement à main armée, digne d’une scène de film de gangsters », page 24.

    …

    En ressort, page 26, « une poétique des mégapoles, une poétique de ces temps où l’aura nous a définitivement _ c’est la thèse de Régine Robin, américaine de Montréal _ quittés ; et où la reproductibilité technique, dans sa modalité _ benjaminienne _ de simulation, a fait s’évanouir l’original à tout jamais _ cela, cependant, doit se discuter : Régine Robin, un peu trop sociologue et pas assez philosophe, cédant un peu trop vite (à mon goût du moins !) à la pression (médiatitico-capitalistique, si j’ose dire) du « c’est ainsi ; et pas autrement » ; « il n’y a pas d’alternative » : peut-être que la toute récente crise financière (de cet automne 2008) va remettre (enfin !) à une plus juste place ces clichés dans le sens d’on sait (bien) quel vent !..

    …

    « Comme déambulatrice, comme flâneuse contre vents et marées,

    touriste à mes heures mais touriste décalée _ presque tout le temps _,

    sociologue

    ou artiste,

    photographe à d’autres moments,

    je prends la mégapole comme elle se donne _ oui ! elle s’y confronte… _ : grandiose et terrifiante, métamorphosée,  excitante et méconnaissable quand on l’a connue il y a vingt ans, trente ans auparavant, souvent médiocre, banale, toujours complexe et fascinante.

    …

    J’ai aussi mes moments de nostalgie _ beaucoup à Buenos Aires, particulièrement, cette cité de « charme » _, mes coins-perdus-aujourd’hui-disparus,

    mais je découvre que l’esthétique de la déglingue est une donnée fondamentale de notre temps qui n’est pas sans charme _ le charme, oui : un facteur décidément majeur (puissant !) tant des villes évoquées que de l’écriture qui les évoque ici, en ce « Mégapolis« …

    …
    Je sais que nous vivons dans un monde de réseaux, d’interconnexions, de déambulations plus semblables à des bandes passantes ou à des jeux vidéo qu’aux piétons et flâneurs des temps baudelairiens ; que l’ère digitale, les GPS, les écrans de contrôle, les téléphones portables, que tout cela est notre horizon,

    mais je m’abandonne volontiers aux surprises du transit, des transferts, des flux, de la circulation _ sur l’ère de la vitesse, lire Paul Virilio…
    …
    Je cherche ce qui peut faire image des mégapoles aujourd’hui,

    les montages et collages hétérogènes,

    les perceptions subjectives

    qu’il faut développer

    pour créer de nouveaux langages, de nouvelles images,

    sans succomber _ voilà le danger _ à ce que véhiculent, en permanence _ en un blitz-krieg terriblement efficace, à terme… _ les stéréotypes du marketing.

    …
    Je cherche, en un mot, les nouvelles « manifestations discrètes de la surface »,

    à rendre compte de la transformation postmoderne des perceptions de l’expérience, des nouvelles formes de la ville sensible,

    à traquer les fantasmagories et illusions d’aujourd’hui, induites par le fétichisme de la marchandise _ oui ! des « produits » comme des « services » _ dont l’envahissement est encore plus fort _ certes _ aujourd’hui que dans les années vingt.
    …
    Ce qu’il nous faut aujourd’hui,

    c’est une transformation complète du regard _ selon d’autres rythmes _, une nouvelle façon d’appréhender les mégapoles,

    ces villes qui, dit-on, n’en sont plus«  _ page 27.

    …

    A cet égard, le concept de « ville générique » que forge Rem Koolhaas est riche de significations, à bien le lire (pages 58 et 59) : elles « se caractérisent par la disparition progressive de leur identité. La ville générique, c’est ce qui reste quand on _ cherchez qui ! _ a éliminé la prévalence de l’histoire, de la culture spécifique matérialisée dans le patrimoine, dans son ensemble architectural historique« . Et si « il y a bien, presque partout _ encore… _ des centres historiques

    dont certains ont été préservés,

    d’autres réhabilités, plus ou moins restaurés, parfois reconstruits à l’identique

    et qui sont voués au prestige, au tourisme _ une industrie substantielle, toutefois, dont on ne peut pas se passer de tenir compte, par conséquent (dans la logique gouvernante, du moins) _, au patrimoine _ hérité, tant bien que mal, du passé _ ils sont en voie de muséification ;

    et la vie quotidienne s’en est presque retirée _ comme à Venise, la ville dont est maire le philosophe Massimo Cacciari.

    …

    Le reste, la vraie ville _ vivante et productive _, c’est la ville de plus en plus libérée _ l’expression n’est que trop significative ! _ du centre historique _ et de son poids (terrible) d’obsolescence (ou ringardise) face au postmodernisme !

    …
    La ville générique est souvent _ esthétiquement (et/ou humainement) ; mais qui, statistiquement, s’en soucie encore, en notre postmodernité performante ?.. _ médiocre, informe et interchangeable _ capacités (technologiques et autres) de délocalisations aidant… On la retrouve partout dans ses diverses fonctions _ qui (seules !) la légitiment _ avec ses centres d’achat _ ou plutôt de vente !!! _, ses logements _ il le faut bien ; pour certains, du moins… _, ses stations-service _ tant qu’il y aura des voitures, et de l’essence, et du pétrole, du moins, aussi ! _, ses parkings, ses cafés _ pour stationner un peu quelque part _, ses métros _ pour se déplacer ailleurs _, ses bidonvilles _ pour les « laissés-pour-compte » _, ses terrains-vagues et ses voies de circulation rapide qui souvent la parcourent et la traversent _ certains aimeraient bien qu’il n’y ait même rien que des flux…
    …
    En elle _ la ville générique selon Rem Koolhaas, donc _, très fréquemment, la distinction entre centre et périphérie s’estompe ; les centres prennent parfois _ carrément ! _ l’aspect de banlieues ; et les périphéries ou quartiers excentrés se dotant de simili-centres _ ces éléments de distinction-indistinction-là mobilisent toute l’attention de Régine Robin, en son exploration du Grand Londres, par exemple…

    …

    Elle peut _ mais c’est accidentel et fort contingent… _ ne pas manquer de charme, mais elle partage avec les autres un air de famille _ sans doute rassurant, si tant est que la métaphore de la « famille » convienne : mais il ne s’agit que d’un vague « air » ; et les familles sont re-composées !..

    …

    Elle est éphémère, modeste _ pas impressionnante : petite-bourgeoise, sans rien de proche qui lui soit trop étranger ! _, n’ayant pas été conçue pour durer _ tout passe, tout casse, et plus encore, tout lasse ! _ longtemps, contrairement aux anciens ensembles architecturaux du centre.
    …

    Elle est immense et complexe, diffuse, éparpillée, sans densité _ pas trop de proximité : laquelle confinerait par trop à de la promiscuité…

    …
    Ville de réseau _ et par là de passages _, et non plus uniquement de territoire,

    elle apparaît souvent comme n’étant plus une « ville » (!), encore moins une ville « authentique » _ que d’incongruités, désormais, en notre postmodernité, page 59…

    …

    Mais aux page 81-82-83, en conclusion du deuxième chapitre, « la ville sensible« , de cette première partie du livre, « Vers une poétique des mégapoles »,

    Régine Robin répond à l’inquiétude que peut susciter cette « ville générique«  (selon Rem Koolhaas) : « Faut-il craindre alors la généralisation de cette « mémoire générique » qui remplace la mémoire organique des lieux ? C’est encore Koolhaas qui suggère que

    plus l’histoire disparaît de nos mémoires et de nos villes,

    plus elle est célébrée dans des endroits spécialement construits pour _ hypocritement ? _ la mettre en avant, dans des quartiers hyperstylisés et hyperthéâtralisés,

    de vrais décors qui génèrent une ville « déjà vue »,

    la ville et son passé comme on « doit » _ désormais, et tout un chacun _ se les représenter.
    …

    Cette mémoire générique, cette mémoire recyclée

    est notre imaginaire _ collectif, de propagande _ d’aujourd’hui, un imaginaire de synthèse _ c’est le cas de le dire…

    …

    C’est comme si l’on devait choisir

    entre la pétrification (la muséification des centres)

    et la production permanente de l’amnésie _ en sus des anesthésies galopantes ! déjà… _ par la reproduction du même _ et certes pas la découverte de (ou l’attention à) l’autre ! _ sur d’immenses espaces banalisés.« 

    …

    Cependant, poursuit Régine Robin, « il est peut-être possible de vivre la mégapole autrement _ pour quel pourcentage de population, toutefois ? Voici alors sa position : « Je ne crois pas _ c’est un acte de foi _ aux mémoires figées. Toute mémoire _ certes _ est déjà médiée _ mais par quoi ? et par qui ? et dans quels objectifs ? _, déjà sémiotisée ;

    …

    et l’image d’une ville, même quand elle se donne dans la « disneyfication », dans la caricature _ infantilisante : style « papa-maman » ad vitam æternam, comme cela s’entend désormais presque partout : « allo- maman-bobo !« ... _,

    peut à tout moment être déstabilisée. Elle est toujours vacillante ; le regard la déconstruit.
    …
    Les villes génériques, ces polypalimpsestes, ces kaléidoscopes rendus à la banalité, ne changent rien à ce tremblé _ riche de potentialités ; poïétique _ de l’image.

    …

    Eviter avant tout l’écueil de la réification _ oui ! mais par quels moyens, par quels dispositifs de prévention ? Et de qui pareil « évitement » est-il donc l’affaire ? du sujet ? du passant, du flâneur ? du citadin ou du visiteur ? ou bien des architectes et urbanistes, et autres aménageurs, à tous égards, de la ville ?.. D’où surgit ce qui vient « résister » à la réification ?

    …
    Et Régine Robin d’évoquer alors « quelque menthe sauvage« , « même sur les façades les plus léchées« , « qui fera émerger tout à coup de l’inquiétante étrangeté«  _ mais pour qui ? _ ; « de l’ombre« , « quelques traces dont on a _ provisoirement ? _ perdu le sens, mais qui insistent«  _ vers qui ? _ ;

    …

    « quelques espaces vides, muets, qui fragilisent et déstabilisent le sens déjà là » _ mais pour qui ?

    …

    Quant à elle, Régine Robin _ mais qui n’est pas n’importe qui ; avec son histoire (et une culture) issue(s) de Pologne (et d’Europe ; dont Paris et la France) :

    « J’arpente des villes qui ne se superposent pas tout à fait à leur plan, à leur forme, à leur rythme, à leur dynamique sociale,

    des villes qui résistent toujours aux significations qu’on _ certains ? qui ont un peu plus de pouvoir (que d’autres) ? _ leur donne.« 

    …
    « Ainsi, les mégapoles, de transformations en métamorphoses, deviennent semblables au navire Argo dont toutes les pièces ont été changées, mais qu’on reconnaît malgré tout comme étant le navire Argo. Il ne me déplaît pas d’évoquer la mégapole comme un grand navire dont tous les quartiers ont été modifiés ; et qui part à la dérive…«  : comment interpréter et évaluer pareille « dérive » ?..

    …

    Le troisième volet de cette partie de présentation d’une « poétique des mégapoles« , s’intitule, assez historiquement : « du flâneur au nomade«  :

    …

    « Le flâneur avait été _ page 84 _ une figure fondamentale du grand projet de Walter Benjamin resté fragmentaire » ; cf « Paris, capitale du XIXème siècle« …

    …

    Régine Robin cite alors « Identifications d’une ville » de Dominique Baqué : « Plus de flâneur, mais la figure anonyme de celui qui traverse la ville.« 

    …

    « Certains, comme Stefan Morawski, pensent que la flânerie est encore possible lorsqu’on ne succombe pas à Disneyland, quand on se questionne et remet en question les fausses utopies, les univers paradisiaques de la consommation de masse _ tiens donc ! _, quand on résiste au simulacre. (…) Mais suffit-il de « résister » pour que le flâneur _ déjà mort !!! _ ressuscite ? Il semble que les ruses du simulacre soient incommensurables _ redoute Régine Robin : qui vit à Montréal ; et pas à Paris : le lieu d’où l’on écrit importe au diagnostic ; surtout en matière de « course à la postmodernité », dont nous sommes en permanence « abreuvés »…

    …

    La mégapole imposerait un autre tempo _ voilà ! Plus de _ baudelairiennes _ passantes, de regards brefs échangés _ quelle peine ! _ avec une inconnue, plus de saisie éphémère de l’instant _ et donc d’accès (spinozien : « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels«  _ dans « l’Ethique« ) à l’éternité ! _ ; seulement des anonymes _ sans regard, ni visage !!! _ traversant des lieux indifférenciés ; plus d’errants qui hantent _ un peu longtemps _ les rues ; d’ailleurs plus de rues, mais des esplanades, des espaces, des centres commerciaux, des surfaces » _ sans directions, page 87.

    …

    « L’examen du motel, du mode de vie qu’il implique, permet à Bruce Bégout _ dans « Lieu commun _ le motel américain » _ d’opposer le nomade moderne _ américain, d’abord _ au flâneur des villes européennes du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Le nomade lié à la civilisation automobile est un être « ambulant, errant sur les routes désertiques… sans destination ni passé ». (…) Rien ne s’oppose autant à ce nomade circulant que le flâneur qui arpente _ voilà le mot important _ les villes européennes compactes et denses, qui, même s’il joue _ oui ! _ de l’étrangeté, de la distance, de l’air blasé, comme le disait Simmel _ un autre grand ! _, se trouve toujours dans un environnement familier dont il voudrait se défaire _ si peu que ce soit… La rue est son lieu d’élection. Il est chez lui, quoi qu’il en dise. Ce qu’il cherche dans la ville où il a ses repères, c’est précisément à leur échapper _ un peu, les faire « jouer », leur donner quelque peu du « tremblé » _, à se sentir autre, à s’altérer _ s’augmenter d’une part d’autre, où il soit davantage (et un peu mieux) lui-même ; et avec d’autres que lui… Il est en quête _ et pas le nomade : lui ne recherche rien ! ni lui-même, ni quelque autre personne ; de « personne », d’ailleurs, si je puis dire, il n’y a plus… pfuitt… ; le désert tout efface… _ de l’incongru, de ce qui est en marge, de ce qui vient rompre _ un peu _ la _ trop grande ; et pesante _ familiarité des lieux. Le flâneur se laisse dériver, flotter, parce qu’en fait il a la _ relative, fluctuante, délicieusement tremblotante _ maîtrise du processus _ oui ! Il ne peut _ ni ne veut _ s’abstraire de son environnement _ ils se nourrissent mutuellement _, de son esthétique du choc _ minimal _, de son goût de l’inattendu _ heureusement surprenant. Il poursuit, dit Bégout, ce que le véritable errant fuit. (…) C’est lui qui est en état d’hypnose, jamais le flâneur. Loin du savoir raffiné de ce dernier, c’est un analphabète urbain _ au secours, les GPS !!! Ce n’est pas auprès de lui qu’on trouvera une psychogéographie de la ville, ou quelque dérive que ce soit. (…) Bégout fait de ce nomade l’archétype de l’Américain perpétuellement en mouvement, non pas l’héritier entreprenant de la Frontière d’autrefois, mais l’homme qui n’étant nulle part chez lui, n’est que pure mobilité, toujours en partance, on the road ; et toujours dans un ennui _ abyssal ! _ qui n’a plus rien de mélancolique ou de romantique _ celui du rien (= nihiliste), pages 101 et 102.

    …

    Avec cette ultime notation, empruntée à « L’éblouissement du bord des routes« , concernant le travail de (l’ami) Bruce Bégout :

    …

    « Le beau texte de Bruce Bégout, après plus de cent pages de critique acerbe, se termine par cette confidence _ que semble partager Régine Robin _ : « Celui qui pense que j’agis de manière ironique et que je m’octroie les plaisirs faciles de la satire se méprend. Il n’a rien compris à ma démarche. Cette sous-humanité morcelée et esseulée, c’est moi. »

    …

    Commence alors la seconde partie du livre, avec les passionnants chapitres « Désir d’Amérique » _ « Le blues de New-York » et « Los Angeles la mal aimée » _ ; « Tokyo, la ville flottante » ; « Buenos Aires _ la ville de l’outre Europe » ; et « L’Europe aux nouveaux parapets : Londres« . Tous très différents, et idiosyncrasiques. Je n’en dirai rien ici, en laissant toute la surprise _ et la richesse de la découverte personnelle _ au lecteur du livre.

    …

    Cependant,

    l’écriture de ce livre est antérieure à deux événements venant d’affecter un peu brutalement _ deux césures de l’automne 2008 _ notre identification du « réel », et, en conséquence, le « réalisme » :

    …

    la crise du capitalisme ultra-libéral _ et les récessions en cascade qui commencent à s’ensuivre… _ ;

    et le remplacement de George W. Bush par Barack Obama, à la tête de la puissance (politique) américaine…

    …

    Comment va se comporter le « business »

    en particulier en sa composante urbanistique ?

    Still, as usual ?..

    …

    Quel va être le devenir des mégapoles ?

    …

    Nous allons bien voir ce qui ne va manquer d’advenir maintenant,

    et de ces villes-monstres,

    et de ces humains pas tout à fait encore in-humains

    _ pour reprendre le concept de « non-inhumain » de Bernard Stiegler (dans « “Prendre soin _ De la jeunesse et des générations« ) _,

    qui les peuplent, les traversent ; et parfois même _ ô incongruité ! _ les arpentent…

    …

    Dans tous les cas,

    un livre passionnant que ce « Mégapolis » de Régine Robin : un très grand livre !!

    où l’on découvrira beaucoup de cette regardeuse passionnée…

    …

    Titus Curiosus, ce 16 février 2009…

  • Sur la part des désirs (d’ »amateurs » d’oeuvres) dans la vie (et l’Histoire) des Arts

    Tout spécialement pour Michèle Cohen

    …

    Un très intéressant _ par la précision de ses détails, comme par la vigueur et la pertinence de ses focalisations _ travail d’ »Histoire de l’Art » : « Les Amateurs d’Art à Paris au XVIIIe siècle« , par Charlotte Guichard, dans la collection « Époques » aux Éditions Champ Vallon

    _ l’ouvrage paru en septembre 2008 est assez tardivement « apparu » dans la chronique de livres des journaux : dans le cas de ma « découverte », c’est grâce à l’article « Profession : amateur«  (avec pour sous-titre « le rôle de l’Académie royale au XVIIIe siècle« ) de Jean-Yves Grenier, en page du cahier « Livres » de Libération, jeudi 8 janvier dernier…

    …

    L’article étant accompagné de cette phrase le « signalant » au lecteur (peut-être parfois un peu trop pressé) : « Parlementaire, financier, mais aussi membre de l’élite politique » (…) « l’amateur doit faire preuve d’un goût sûr et éclairé, à la différence d’un simple curieux« …

    Le distinguo « amateur« / »curieux » m’ayant particulièrement « accroché »…

    …

    D’autant que l’article de Jean-Yves Grenier, en ce cahier « Livres » de Libération, en « suivait » un autre consacré, lui aussi, à la « réception » des Arts (et à la « constitution » des « publics« ) :

    un article de Dominique Kalifa « L’Europe en scènes«  (sous-titré « La Somme de Christophe Charle sur l’essor du spectacle« ), consacré au livre « Théâtres en capitales _ Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne« , aux Éditions Albin Michel..

    …
    Or ces questions de la « réception » des œuvres, ainsi que de l’existence même d’une « vie _ et d’abord d’une « réalité » même « artistique » ! _ artistique« , donc, sont à la source même (et « inspiration », ou « souffle ») de ce blog

    _ qui ne s’appelle pas pour rien « Carnets d’un curieux«  ; et encore « En cherchant bien » ; et de la part de qui se nomme et signe Titus Curiosus !!!

    …

    Ainsi l’Art « existe »-t-il bel et bien, en dehors (et en aval) de l’acte (de la création) même _ au jour le jour, en quelques moments (plus) intenses (que d’autres) _ de l’artiste ; ainsi qu’en des œuvres qui vont (un peu ; et plus ou moins… ; d’une certaine façon, en tout cas, et qui leur est propre) demeurer (et durer un peu) ; s’offrant, un moment (plus ou moins bref, ou prolongé…), à quelque « rencontre » et « contemplation » (plus ou moins jubilatoire, voire extatique ! mais oui !!!) d’un autre (= autrui) qui s’y livre, s’y donne, s’y adonne peut-être, si peu que ce soit… ;

    …

    ainsi, donc

    (en conséquence de cette « chaîne » d’activités _ créatrices et æsthétiques _ là…)

    l’Art « existe »-t-il aussi sous le regard

    _ et les (divers) sens (= complémentaires les uns des autres), tous plus ou moins convoqués _ d’un « amateur« , et d’un « public« , qui s’en enchante ; et le valorise _ y applaudit ; au point de parfois même (voire souvent, voire toujours) payer un prix fou (!) pour en jouir ; et, dans certains cas, « acquérir » l‘œuvre _ si et quand « œuvre » il y a bien… _, en devenir le « possesseur », qui s’en assure une permanence _ et/ou exclusivité _ de « jouissance » (et peut devenir, aussi, alors _ « en suite »… _, un « collectionneur » d’œuvres d’Art…)…

    …
    Bref, un « sujet » qui m’ »intéresse » passionnément ;

    …

    car l’Art même est menacé en sa « vie » même

    _ et en sa plus élémentaire matérialité ; et économique ! _

    de n’être pas ;

    …

    et, à sa suite, encore plus menacé, lui, le « goût » _ qui serait alors rien que « mort-né » !.. _ de l’Art ;

    …

    menacé de, tout bonnement, n’être pas

    _ quel terrible paradoxe ! pour tant de générosité de joie prodiguée !!! _

    un peu largement partagé : au-delà de ce que l’on, en son corps, ressent soi ;

    …

    et sur cette question

    éminemment cruciale _ à mes yeux _,

    on se reportera toujours avec le plus grand profit de compréhension

    _ et parmi quelques autres,

    tel l’essentiel, lui aussi, « Homo spectator » de Marie-José Mondzain ;

    ainsi que le si merveilleux « L’acte esthétique » de Baldine Saint-Girons ; j’y reviens toujours !!! _,

    …

    au livre très remarquable de Jacques Rancière « Le Partage du sensible« , paru en avril 2000, aux Éditions La Fabrique…

    …
    Fin de l’incise.

    …

    Je reviens dare-dare aux enjeux des distinctions entre curiosité (à propos des « curieux« ), amour (à propos des « amateurs« ), et connaissance (à propos des « connaisseurs«  _ et bientôt « experts«  : au siècle suivant, plus « lourd » ; et dominé, lui, par les « marchands », à un moment d’expansion, bientôt « irrésistible » (?) de la « marchandisation »…) ès Arts…

    …

    La première phrase de « conclusion » _ page 339 du livre de Charlotte Guichard, « Les Amateurs d’Art à Paris au XVIIIe siècle » _ le dégage on ne peut plus clairement,

    et plus largement encore

    et que « à Paris »

    et que « au XVIIIe siècle » :

    …

    « Le XVIIIe siècle est l’âge d’or de l’amateur, entre l’apogée du mécène au XVIIe siècle et celui du collectionneur au XIXe siècle.« 

    …

    Mais Charlotte Guichard précise tout aussitôt : « Loin d’être une figure universelle de l’amour de l’art _ une expression capitale ! _, l’amateur au siècle des Lumières _ et surtout à Paris ; à la différence de Londres, de Berlin ou de Dresde, ou de Rome (exemples choisis par cet auteur) !.. _ est un acteur important du système monarchique _ en France : à Versailles et à Paris, pour l’essentiel… _ des arts. Son essor est lié _ voilà le principal acquis de ce travail-livre _ à la réforme académique qui se met en place dans les années 1740 _ le roi Louis XV, né le 15 février 1710, abordant tout juste alors sa trentaine _ : le modèle de l’amateur, théorisé par le comte de Caylus en 1748, est une réponse de l’Académie royale de peinture à l’ouverture de l’espace artistique _ un concept assez intéressant ; et à creuser-explorer… _ à l’espace public de la critique et du marché«  _ deux facteurs qui deviennent ici et alors décisifs !

    …

    Charlotte Guichard synthétise les acquis de sa recherche : « Associé à l’institution académique à travers le statut d’ »honoraire », l’amateur est défini par l’exercice du goût, que la connaissance visuelle _ dans le cas, bien évidemment, des arts plastiques, et au premier chef desquels se trouve la peinture ; mais l’analyse peut s’appliquer à d’autres Arts, à commencer par la musique ! _ des œuvres, la pratique artistique en amateur _ et c’est un des apports très concrets de son travail ici que de l’avoir révélé et très bien mis en valeur _, et les relations de sociabilité avec les artistes _ qui, de fait, se développent alors (par exemple en la fréquentation de « salons », à la Ville…) _ doivent perfectionner.
    …

    Face à la publicité nouvelle du jugement de goût _ à la Ville (= Paris), par rapport à la Cour (de Versailles) ; dans les salons (parisiens, donc) ; mais aussi dans la presse qui va très vite se développer et prendre de l’ampleur _, l’Académie royale propose donc une alliance _ « politico-culturelle », pourrait-on dire, si l’on ne craignait le pléonasme ; en un « milieu » plus ouvert et plus large que le milieu de cour ; auquel Louis XIV, fort habilement cornaqué par son parrain romain, le plus que judicieux Jules Mazarin (né à Pescina dans les Abruzzes le 14 juillet 1602, formé auprès du pape Urbain VIII Barberini, à Rome, et décédé au Château de Vincennes le 9 mars 1661…), avait consacré son effort _ ;

    …

    une alliance entre les artistes et les amateurs, dont le rôle de conseil est rendu légitime par leur position de médiateurs _ le terme est bien intéressant ! _ entre l’espace de l’atelier et l’espace des sociabilités, où se recrutent les commanditaires.

    …

    Les amateurs sont donc au cœur d’une conception académique _ la chose est directement issue de Rome (et des « académies » romaines !!! ; après Florence ; et, en amont, via Venise, la Constantinople byzantine d’avant 1453…) _ du public, qui promeut des communautés de goût _ un concept diablement intéressant ! lui aussi !.. _ associées au système monarchique des arts,

    comme le montrent les écrits du comte de Caylus

    _ Anne-Claude-Philippe de Tubières-Grimoard de Pestels Levieux de Lévis, comte de Caylus, marquis d’Esternay, baron de Bransac, né à Paris le 31 octobre 1692 et mort le 5 septembre 1765 ;

    et fils de Madame de Caylus (1673-1729 _ lire ses très intéressants « Souvenirs« , dans l’édition du Mercure de France), nièce (chérie et tout spécialement « élevée » par elle) de Madame de Maintenon… ;

    sur Caylus, lire : « Le Comte de Caylus : les Arts et les Lettres« , études réunies et présentées par Nicholas Cronk & Kris Peeters, aux Éditions Rodopi, en 2004 ; et « Caylus, mécène du roi : collectionner les antiquités au XVIIIème siècle« , sous la direction d’Irène Aghion & Mathilde Avisseau-Broustet, à l’Institut National de l’Histoire de l’Art, en décembre 2002 _

    …

    et, avant lui, ceux de l’abbé Du Bos

    _  né en décembre 1670 à Beauvais et mort le 23 mars 1742 à Paris : existe une édition récente, à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, en 1993 (mais hélas non disponible : épuisée !), de ses « Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture » (dont la toute première édition est de 1719 _ par Pierre-Jean Mariette) ;

    on pourrait y joindre utilement aussi les écrits  _ « Abecedario de P.-J. Mariette, et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes, ouvrage publié par MM. Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon » _ de Pierre-Jean Mariette lui-même (né à Paris en 1694 et mort à Paris en 1774)…

    …

    Juste le temps, encore, de quelques brèves précisions qu’apporte Charlotte Guichard, pages 15 à 17, aux distinctions quant à quelques uns des « médiateurs« 

    qui _ écrit-elle, page 15 _ « ne sont pas dans une relation secondaire par rapport à l’œuvre : ils participent activement _ oui ! _ à sa création _ rien moins ! en effet… _, à sa reconnaissance et à sa réception, grâce aux relations d’interdépendance qui structurent _ aujourd’hui comme alors ! comme cela est (tragiquement ; cruellement ; suicidairement !) méconnu ; et pis encore, négligé, hélas !!! _ les « mondes de l’art » ! :

    …

    une expression dont il faut mesurer avec soin toute la portée (et les « exclusions ») !!!

    …
    Je lis, page 15 : « Mentionné pour la première fois dans le dictionnaire de l’Académie française _ dont c’était la toute première édition _ en 1694, le terme d’ »amateur » est alors rapporté au domaine des objets, en particulier des productions savantes, littéraires ou artistiques :

    « Qui aime. Il ne se dit que pour marquer l’affection qu’on a pour les choses, & non celle qu’on a pour les personnes. Amateur de la vertu, de la gloire, des lettres, des arts, amateur des bons livres, des tableaux. »

    …

    Un peu plus bas, pages 15 et 16 :

    « En France, la littérature artistique spécialisée confirme la stabilisation du lien entre le terme d’ »amateur » et la peinture au milieu du XVIIIe siècle »

    _ en 1746, 57 & 59 ;

    attestant « la spécialisation picturale du terme »

    et résumant « la définition autour du « goût », devenu l’attribut essentiel de l’ »amateur ». »

    …

    Charlotte Guichard synthétise :

    « l’ »amateur » est défini dans un rapport de prédilection, mais aussi de discernement et de compétence :

    …

    l’opposition avec la figure du professionnel apparaît pour la première fois

    _ en 1759, dans le « Dictionnaire portatif des Beaux-Arts« , de Lacombe de Prézel…

    …

    L’amateur s’inscrit donc dans la sphère de l’otium et des loisirs cultivés.

    …
    Surtout, Charlotte Guichard note, et marque, que « dans « L’Encyclopédie », la figure de l’ »amateur » est construite au sein d’un champ sémantique plus large : un intense souci taxinomique travaille les définitions, qui spécifient les figures du « curieux », de l’ »amateur » et du « connaisseur » ; et  les inscrivent dans des hiérarchies de valeur.

    …

    Soit la définition du « curieux » par Paul Landois :

    …

    « CURIEUX. Un « curieux en peinture« , est un homme qui amasse des dessins, des tableaux, des estampes, des marbres, des bronzes, des médailles, des vases, &c. ce goût s’appelle « curiosité« . Tous ceux qui s’en occupent ne sont pas connaisseurs ; et c’est ce qui les rend souvent ridicules, comme le seront toujours ceux qui parlent de ce qu’ils n’entendent pas. Cependant la curiosité, cette envie de posséder qui n’a presque jamais de bornes, dérange presque toujours la fortune ; & c’est en cela qu’elle est dangereuse. Voyez AMATEUR. »

    …
    L’auteur _ Paul Landois, commente Charlotte Guichard, page 15 _ définit le « curieux » par la pratique de l’accumulation (il « amasse »), et non par l’exercice du goût. Il le distingue du « connaisseur », mais le renvoie à l’ »amateur », confortant l’hypothèse d’un champ sémantique large.

    …
    La définition du « connoisseur » dans l’« Encyclopédie » confirme cet effort taxinomique :

    …

    « CONNOISSEUR. N’est pas la même chose qu’amateur. Exemple. Connaisseur, en fait d’ouvrages de Peinture, ou autres qui ont le dessin pour base, renferme moins l’idée d’un goût décidé pour cet art, qu’un discernement certain pour en juger. L’on n’est jamais parfait connaisseur en peinture, sans être peintre ; il s’en faut même beaucoup que tous les Peintres soient bons connoisseurs. »

    …

    Le « connaisseur » _ commente Charlotte Guichard, page 16 _ est défini par son savoir (« discernement ») et sa compétence à juger les œuvres. Il se distingue de l’ »amateur », qui, lui, est défini par son « goût » : « Il se dit de tous ceux qui aiment cet art, & qui ont un goût décidé pour les tableaux. »

    …

    Le souci de spécifier ces différentes figures en établissant un jeu de renvois et d’oppositions révèle la volonté d’organiser un ordre légitime des pratiques du goût. Cette opération de définition _ en déduit Charlotte Guichard, page 17 _ fait donc surgir une hiérarchie de valeurs associées à ces expériences _ ainsi distinguées  _ de l’objet.

    …

    La critique du « curieux » est définitive : ainsi, l’effacement du terme au XVIIIe siècle renvoie à la condamnation de l’accumulation, parallèlement au déclin de la culture de la curiosité.

    …

    Krzysztof Pomian _ en son « Collectionneurs, amateurs et curieux » (en 1987) _ a bien montré que les définitions du « curieux » sont construites autour du « désir de totalité ». Dans l’organisation du champ sémantique, ce type de disposition laisse place au goût _ associé à l’ »amateur » _ et aux compétences artistiques _ associées au « connaisseur », caractérisé par son « discernement », ses « connaisances » et ses « lumières ».

    …
    Ceci annonce _ propose, dès cette page 17 de l’« Introduction » à son travail, Charlotte Guichard _ le triomphe d’un régime d’expertise dans les mondes _ divers ; y compris ce qui se situe à son extérieur ! _ de l’art.

    …
    Le marchand d’art Gersaint _ et cette référence est passionnante ! _ inscrit ainsi _ en 1744, en son « Catalogue de Quentin de Lorengère » : note 2, page 17 _ ces figures dans une hiérarchie stable de valeurs : il distingue « les Curieux de Tableaux & les Amateurs de la Peinture ». Seuls ces derniers sont susceptibles d’acquérir les compétences techniques en « admir(ant) le mérite et les talents de chaque _ en sa singularité _  Maître » : « par gradation, on acquiert la qualité de connoisseur« .

    …

    En 1792, le « Dictionnaire des arts de la peinture » résume cette hiérarchie des valeurs associées aux pratiques de la prédilection : « On est connoisseur par étude, amateur par goût, & curieux par vanité. »

    …

    Il est vrai que la pente du second XVIIIe siècle, celle qui a mené au régime de la guillottine sous la Terreur, a été le commandement de « toujours plus de vertu  » !..

    …
    Pendant ce temps, les « affaires » _ exclusivement marchandes ?!.. _ n’en « tournent » que mieux…

    Et bientôt, dès le XVIIIème siècle, la « place » de Londres concurrence, sinon supplante déjà, « celle » (commerciale) de Paris…

    …

    Mais, à trop effacer, et la « curiosité » (des « curieux ») et l’amour (des « amateurs ») au seul profit de l’expertise _ mais de qui ? et de quels « connaisseurs » ? Est-elle technique ? est-elle artistique ? est-elle marchande (et exclusivement marchande)  ?.. cette dite « connaissance »-« expertise »-là ?.. _, ne jette-t-on pas Bébé (« Art ») avec l’eau de son bain (les « mondes des Arts ») ?..

    …

    En Art, Désir et Amour _ et chance des rencontres ! _ sont indispensables ;

    et n’obéissent _ certes pas ! _ au doigt et à l’œil, non plus qu’à la commande _ de quelque ordre qu’ils ou qu’elle(s) soi(en)t…

    …

    Il y faut aussi pas mal d’empathie

    _ et peut-être encore, au delà des œuvres elles-mêmes, stricto sensu, avec les artistes, en personne (et en chair et en os) !.. _ ;

    …

    et _ loin du calcul, exclusivement « spéculatif » _ de la générosité…

    …

    …
    Titus Curiosus, le 10 janvier 2009

  • Un sujet passionnant en un livre apparemment bâclé : du devenir des villes au sein du devenir capitalistique

    Bonne année !

    …

    Et pour la commencer en fanfare,

    voici une excellente critique : « Villes à l’heure du capitalisme« , par Cynthia Ghorra-Gobin,
    sur l’excellent site laviedesidees.com

    susceptible de vous intéresser à des titres divers,

    à propos du livre a priori extrêmement alléchant (par son sujet !) :

    …

    « Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalisme« 

    (traduction française de Étienne Dobenesque et Laure Manceau, postface de Éric Hazan),

    sous la direction de Mike Davis & Daniel B. Monk,

    collection Penser/Croiser, aux Éditions Les Prairies ordinaires, paru en octobre 2008.
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    Villes à l’heure du capitalisme global
    par Cynthia Ghorra-Gobin
    [02-01-2009]

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    Domaine : Société
    Mots-clés : inégalités | mondialisation | ville | urbanisme | richesse | néo-capitalisme

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    Des centres commerciaux géants,

    des villes privées au milieu du désert ou de l’océan ?

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    Telles sont les fantasmagories urbaines et architecturales du néo-capitalisme.

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    Et l’ouvrage dirigé par Mike Davis et Daniel Monk en propose une analyse, critique et parodique, à travers le portrait de 11 villes…
    …
    Ce recueil collectif qui rassemble 15 auteurs se donne pour objectif de décrire et de dénoncer ouvertement les maux qui affectent les villes à l’heure du néo-capitalisme, comme l’indiquent clairement l’introduction et le titre. L’objectif n’est pas vraiment étonnant pour le lecteur familier des travaux de Mike Davis ; qui, depuis la publication de son bestseller sur Los Angeles, « City of quartz : Los Angeles, capitale du futur«  [1], adopte régulièrement ce ton sarcastique à l’égard de la logique dominante du profit. A priori, il n’a pas tort. Cette fois-ci, il met en scène 11 villes : deux villes de l’Amérique latine (Managua et Medellin), deux de l’Afrique (Le Caire et Johannesburg), deux du Moyen-Orient (Arg-e-Jadid et Dubaï), trois en l’Asie (Kaboul, Pékin, Hong-kong) et deux en l’Europe (Paris, Budapest).

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    Les États-Unis figurent bien entendu dans le premier chapitre, mais l’auteur ne traite pas d’une ville en particulier. Il se propose tout simplement de dénoncer deux produits de la production immobilière, le centre commercial et le centre résidentiel fermé, « shopping mall » et « gated community » _ deux phénomènes extrêmement intéressants (et significatifs) !!! _ , en se référant de manière explicite à deux États, le Minnesota et l’Arizona.

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    Le « Mall of America » (localisé dans la métropole de Minneapolis/Saint-Paul _ je m’y étais intéressé particulièrement à l’occasion de la « direction » d’un travail scolaire il y a quelques années, déjà…) _ et les « gated-retirement communities » (lotissements fermés pour retraités dont l’État de l’Arizona est certainement le plus représentatif) font ainsi l’objet de violentes critiques, ce qui a priori n’a rien d’innovant dans la mesure où l’on dispose déjà de travaux de grande envergure sur ces objets.

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    Après la lecture de ce premier chapitre centré sur deux produits immobiliers américains, on s’attend à ce que les auteurs présentant les autres villes poursuivent la réflexion en mettant en scène le transfert de ces deux modèles « made in America » ; qui, pour la majorité des habitants de la planète, sont bien des éléments du « rêve américain« . Pas du tout. En fait, la critique porte principalement sur les « mondes de rêve de la consommation » dans différentes villes, comme Paris, Hong Kong et Dubai (pour se limiter à quelques noms) ; et parfois de leur alliance avec les régimes politiques et les stratégies militaires (Arj-e Jadid, Pékin, Dubaï, Kaboul) ; mais toute allusion à l’ »American Way of Life » est inexistante. Étrange. Seuls les riches qui traversent en « dieux tout-puissants les jardins cauchemardesques de leurs désirs les plus secrets » sont véritablement remis en cause…

    Quant à l’allusion intéressante faite dès l’introduction à l’égard de l’avènement des paradis fiscaux, corollaires de cette nouvelle phase du capitalisme, le lecteur s’attend alors à retrouver quelques pages ou chapitres analysant le régime des paradis fiscaux ; ou du moins décrivant les mécanismes de fonctionnement. Il n’en est rien. Seul le chapitre 2 intitulé « Utopies flottantes » aborde la thématique du paradis fiscal, en se limitant en fait à une présentation du site Internet, un simple prétexte pour dénoncer l’idéologie libertaire. Une visite du site permet en effet de se rendre compte qu’il s’agit tout simplement d’un groupe d’individus imaginant faire le tour du monde sur un navire. Les cartes du site qui donnent une idée du trajet à travers les continents sont drôles et amusantes.

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    La plupart des chapitres à l’image de ceux sur Dubaï ou Pékin s’organisent à partir d’une description de l’aéroport, du signalement de la présence d’hôtels et de voitures de luxe, de parcs à thèmes ou de centres commerciaux avant de prendre le temps de décrire les méga-projets en cours de réalisation (« Palm Jumeirah » à Dubaï) susceptibles de devenir de méga-enclaves pour riches en quête de la privatisation de la sécurité. De grands noms d’architectes sont ainsi cités, parfois assortis de quelques chiffres soulignant les investissements pharaoniques du secteur immobilier. Il est ici et là question de la faible rémunération de la main d’œuvre locale, ou encore issue de l’immigration (à Dubaï comme à Pékin) qui rassemblent des individus obligés de se soumettre pour survivre ; ou encore des droits que s’octroient les États pour confisquer les terrains tout en prônant l’intérêt général. À Pékin, un million d’habitants a été expulsé des vieux quartiers pour laisser place à des tours. Le chapitre sur Hong Kong se limite à décrire le lotissement fermé de « Palm Springs » qui, d’après l’auteur, a représenté la solution miracle pour combler la lacune identitaire des riches qui en refusant d’opter pour l’identité chinoise et l’identité britannique, ont préféré un style de vie issu du « supermarché culturel mondial« . Quant à l’article sur Johannesburg, il évoque la question de l’eau, après avoir insisté sur le legs de l’apartheid, sans pour autant souligner les véritables enjeux de pouvoirs au sein de la ville.

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    Au sein de ce recueil, l’article sur Le Caire s’avère être le seul qui repose sur une documentation sérieuse et qui ne se limite pas à la description de mégaprojets [2]. Toutefois l’analyse de Timothy Mitchell se présente plus comme une étude de cas de la politique menée par le FMI dans les années 1990 _ à l’apogée du fameux « consensus de Washington » _ qu’il n’aborde véritablement la thématique urbaine. Il est certes question du projet immobilier « Dreamland » _ réalisé non loin de la pyramide de Gizeh et s’inspirant d’images de lotissements fermés américains _, mais la critique porte plus sur les organismes internationaux, l’État américain et l’État égyptien. À différentes reprises, l’auteur rappelle que l’Égypte est un pays où seuls 5% de la population peuvent se retrouver dans la catégorie « classe moyenne » ; et où par ailleurs le poids de l’économie informelle dans l’économie nationale est considérable. Critique ou parodie ?

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    Face à cet ouvrage qui se veut une critique du capitalisme globalisé au travers d’un panorama de 11 villes,

    le lecteur ne peut que ressentir une ambivalence à l’égard des éditeurs et des auteurs.

    A priori, l’objectif annoncé dans l’introduction correspond bien aux intentions des sciences sociales,

    qui ont toujours eu pour mission de rendre compte des processus économiques, sociaux et culturels,

    de les expliquer et de les critiquer en mettant en évidence les inégalités sociales et les mécanismes d’exclusion.

    Mais le statut de ce recueil s’apparente en fait à une simple parodie des travaux de sciences sociales.

    Il en emprunte bien a priori le style et la tonalité,

    mais le travail de recherche qui consiste

    à rassembler documents relevant de sources différentes, données chiffrées ;

    et à recueillir le point de vue et les représentations des acteurs au travers d’entretiens auprès des autorités politiques, des acteurs économiques, ou encore des populations concernées ;

    est pratiquement inexistant (en dehors du chapitre sur l’Égypte).

    Les textes reposent sur des informations que tout internaute peut retrouver aisément dans les multiples websites qu’offre Internet ;

    et ne donnent pas plus d’information que ce que les médias quotidiens (offline et online) proposent.

    Les auteurs usent certes des références savantes, en citant souvent des propos tenus par Adam Smith, Karl Marx ou encore Bourdieu (« seul chercheur ayant critiqué avec éloquence le néocapitalisme« ) ; ou en faisant référence à des films classiques, comme « Metropolis » de Fritz Lang ou encore « Blade Runner » ; mais ils ne sont là que pour donner une touche glamour de type marxiste au chapitre.

    …

    Le lecteur est alors envahi par l’étrange impression de se retrouver une fois de plus dans l’univers de l’apparence et de la consommation ; que l’on cherche par ailleurs à dénoncer. Quel décalage avec les travaux des sciences sociales reposant sur l’analyse marxiste qui chez nous ont jalonné les années 1960 et 1970 !

    …

    « Paradis infernaux » se présente comme un récit s’inscrivant plus dans le genre urbanophobe que dans l’analyse à proprement parler. Ce genre n’est pas étranger au personnage de Mike Davis, mais il était jusqu’ici relativement bien dissimulé comme dans son premier ouvrage dénonçant tout autant le capitalisme industriel que les modes de vie des « bourgeois » de LA au XXe siècle.

    …

    Il est vrai que Davis est américain ;

    et que la civilisation américaine n’a jamais vraiment privilégié la ville comme « berceau de la civilisation«  ;

    et qu’elle a choisi d’ancrer la démocratie dans les valeurs du monde rural.

    …

    À l’heure de l’industrialisation et de ses corollaires, l’urbanisation et l’immigration,

    elle fut la première à valoriser la « banlieue«  _ ou le « rurbain » _ comme lieu privilégié de la famille américaine

    parce qu’en mesure de véhiculer un sentiment d’appartenance à un lieu

    tout en étant proche de la nature,

    à l’image de la petite ville.

    …

    « Paradis infernaux » présente un sérieux lien de parenté avec les propos tenus au lendemain de la première guerre mondiale par le philosophe allemand Oswald Spengler

    associant la grande ville et la métropole au symptôme du déclin des civilisations (et notamment de l’Occident).

    …

    L’influence de Spengler fut sérieusement éclipsée par la suite, en raison de nouveaux travaux adoptant un point de vue différent,

    comme ceux de Georg Simmel _ qui m’intéressent tout particulièrement ! tels : « les Grandes villes et la vie de l’esprit » ; « Philosophie de la modernité » ; « La Tragédie de la culture » ; etc… _

    qui privilégia la figure de la métropole comme le signe de l’avènement de la modernité.

    …

    En se déplaçant d’une ville à une autre (ou encore d’un site web à un autre), le lecteur circule dans un univers de stéréotypes (ex. la drogue à Kaboul) relevant de la science-fiction, sans pour autant que cela ne soit dit de manière explicite par les deux éditeurs de l’ouvrage revêtant l’habit des sciences sociales.

    …

    Aussi face à ce constat,

    on ne peut que s’interroger sur les politiques menées par les maisons d’éditions _ question que je me suis posée, il n’y a pas plus longtemps que le 31 décembre dernier, à propos des politiques d’édition discographique musicale _ pour traduire les ouvrages étrangers.

    …

    Pourquoi avoir choisi « Paradis infernaux« , alors que de remarquables études sont publiées par des chercheurs américains (et autres) travaillant sur les mutations des villes à l’heure de la globalisation, tout en adoptant une posture critique ?

    …

    Les plus courageux d’entre eux n’hésitent pas à mettre l’accent sur la dynamique du transnationalisme comme facteur d’une complexité accrue de la ville,

    parallèlement à une prise de conscience des individus dans leurs capacités d’interconnexion avec d’autres individus en temps réel, et à agir ensemble indépendamment de toute localisation géographique [3]. Le transnationalisme se présentant comme une question majeure et un véritable défi pour la démocratie et pour les pouvoirs politiques à l’heure de la globalisation.

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    par Cynthia Ghorra-Gobin [02-01-2009]

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    Notes
    [1] « City of Quartz : Excavating the Future in LA« , Vintage, 1992. Cet ouvrage a été publié en français par la Découverte en 1997.
    [2] Le chapitre sur Le Caire inclut 54 pages et plus de 112 notes de bas de pages donnant ainsi au lecteur de nombreuses références.
    [3] Consulter à ce sujet l’introduction ainsi que les entrées « ville« , « ville globale« , « village global« , « métropolisation » et « globalisation » du « Dictionnaire des mondialisations« , paru aux Éditions Armand Colin, en octobre 2006.

    …
    A mon envoi de cet article de laviedesidees.com

    l’éclairé Rufis Oeconomicus n’a pas tardé à répondre ceci :

    …
    De :   Rufus Œconomicus

    Objet : re: Une remarque critique d’une critiquable elle-même critique de néo-urbanisations
    Date : 3 janvier 2009 18:32:26 HNEC
    À :   Titus  Curiosus

    …

    Salut,
    Meilleurs vœux.
    La critique du bouquin s/d. de M. Davis et alii que tu viens de m’envoyer est peu engageante.

    Je l’ai lue rapidement mais pour résumer :

    Péché majeur : superficialité.

    Péché mineur : saupoudrage de marxisme lyophilisé.

    C’est dommage, car je garde un très bon souvenir de son « City of quartz« , ouvrage qui mêle habilement sciences sociales et histoire de Los Angeles (du Sud de la Californie en fait) avec un souffle littéraire certain.

    Si tu ne l’as pas déjà lu, je t’engage à le faire…
    Amicalement.

    Rufus
    …

    La (vraie) ville, ce sont de (vraies) rues, de (vraies) places, avec de (vrais) cafés, des lieux

    _ et des moments : disposer d’un (vrai) temps de… ;

    c’est-à-dire d’un temps qui soit

    et à soi,

    et, en même temps (!) à donner

    à d’autres

    que soi (qui soient, eux aussi, ces « autres », encore, eux aussi, des « soi »… ; et pas des ombres ou des zombies ; ou de purs et simplifiés corps, réduits à rien que du pornographique !) _ ;

    …

    des lieux, donc,

    de (vraies) rencontres _ paroles, échanges, débats (animés !) _ ;

    …

    comme en ces villes méditerranéennes

    _ Athènes, avec son agora ; Rome, avec son forum (et sa Piazza Navona ! et celle de la Rotonda, devant le Panthéon !..) ; et Sienne, avec sa Piazza del Campo (convexe et en pente : affriolante !) où se déroule deux fois l’an, le 2 juillet et le 16 août, le Palio ; et Salamanque, Santiago de Compostela, Saint-Sébastien/Donostia, avec leurs si vivants paseos ; etc... _

    où naquit,

    et vit encore, une (vraie) civilisation ;

    avec de (vrais) passants

    qui se parlent (vraiment)…

    …

    Même si Diogène, déjà,

    avec sa lanterne allumée en plein jour,

    cherchait _ en vain ?… et sans (trop) rire… _ rien qu’un

    (seul, premier… ; et vrai)

    homme…

    …

    Titus Curiosus, ce 4 janvier 2009

  • Le chant des fruits de la vie _ avec certains rouges, et quels rouges ! _ à l’aquarelle, d’Anne-Marie Jaccottet

    A propos de l’exposition à la galerie Alain Paire, 30 rue du Puits-Neuf (et jusqu’au 31 décembre !!!) à Aix-en-Provence, “Paysages et natures mortes“  d’Anne-Marie Jaccottet ;

    et de cette merveille (de goût) qu’est le livre qui lui est “consacré”, “Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet“, avec des “textes” _ de toute simple “lecture” de ces œuvres _ de Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat et Florian Rodari ; ainsi qu’un “entretien de l’artiste” avec Alain Paire ; aux excellentes éditions La Dogana _ l’album est paru le mois dernier, en novembre 2008.

    …

    Avec cette présentation-ci _ excellente _ sur le site des Éditions La Dogana :

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    Anne-Marie jaccottet : Arbres, chemins, fleurs et fruitsAnne-Marie Jaccottet
    ARBRES, CHEMINS, FLEURS & FRUITS
    AQUARELLES ET DESSINS D’ANNE-MARIE JACCOTTET

    textes de Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat, Florian Rodari
    entretien de l’artiste avec Alain Paire
    116 pages
    ISBN 978-2-940055-59-3
    CHF 60.- / 38 €

    …

    Radicalement à l’écart _ et peut-être à l’abri ? _ de la scène très agitée de l’art contemporain, il existe de nombreux artistes qui exercent leur activité en silence et avec modestie, ayant décidé d’affronter seuls, « avec les frêles outils de l’art » la transcription du spectacle qui s’offre à leurs yeux.

    …

    Le respect qu’ils accordent au métier les rend parfois étonnamment proches du sentiment que l’on peut éprouver de la vie au quotidien.

    …

    C’est le cas d’Anne-Marie Jaccottet qui, depuis plus de cinquante ans, porte un même regard émerveillé sur la simplicité des choses qui l’entourent, arbres, chemins, fleurs et fruits….

     …

    Et qui s’efforce, dans ses dessins et ses aquarelles, de capter les secrets de la lumière qui leur donne forme et couleur, tantôt en s’appesantissant sur elles, tantôt en les traversant d’un mouvement bref.

    …

    Trois auteurs qui sont proches de l’artiste, Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat et Florian Rodari, entourent ici de leur approche discrète, subtile ou amusée, une cinquantaine de planches en couleur reproduites avec le plus grand soin.

    …

    C’est à une modeste, mais patiente, constante, ferme et déterminée « célébration » de la vie _ à contempler et à « noter » :

    en poésie, je pense à quelque équivalence que serait le « Cántico » de Jorge Guillén (quatre éditions : en 1928, 36, 45 & 50) ;

    ou aux plus sublimes célébrations (sensuelles) de la lumière et de la vie (et de leurs fruits), d’un Paul Valéry (par exemple, d’un amour gardé longtemps secret, vient de paraître « Corona et Coronilla« ) _ ;

    …

    mais aussi à un rendre grâce au « faire »

    _ non moins patient, constant, ferme et déterminé, avec sa part (de jeu) d’inconscience : en fait de pure innocence (qu’on me pardonne la redondance pléonastique ; mais il y a une très grande force d’affirmation dans ces couleurs si lumineusement jetées) _

    du pinceau, ou du crayon, de l’artiste

    …

    que nous convie

    à assister un peu,

    en y jetant comme quelques rapides et discrets coups d’œil,

    d’un peu ce côté, par-dessus l’épaule de l’artiste en son travail même

    (rapide : « pas trop de préparatifs » _ page 86 _ ;

    et « jamais plus de deux heures » _ page 90,

    confie l’artiste à Alain Paire),

    en quelque sorte,

    et à mille lieues du plus petit danger de pesanteur, de componction, de voyeurisme ;

    …

    et de la part _ plume sobre et pensée juste _ de proches de l’artiste (époux, amis)

    ce livre infiniment précieux _ « Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet« _,

    …

    à propos d’une œuvre proprement _ le mot ne me gêne pas ! _ merveilleuse,

    c’est-à-dire proprement émerveillante,

    en la splendeur éclaboussante de vie lumineuse

    _ dépourvue d’ombre, et du moindre noir, et d’à-plats pleins en continu

    (aux antipodes, par exemple, des larges traits gras d’un Hartung ou d’un Soulages (ne comptant pas, il est vrai, au nombre des « aquarellistes »…)…

    …

    Philippe Jaccottet présente le travail d’Anne-Marie Jaccottet-Haesler, avec une infinie simplicité :

    « il faudrait simplement aider à voir« , dit-il ;

    et c’est en effet toute l’ambition de son texte ;

    en ajoutant « qu’on mesure tout de même que ce n’est pas aussi simple qu’il semble » :

    de raconter la « simplicité » du travail de la « dame peintre » auprès de laquelle « voilà plus de cinquante ans que nous travaillons côte à côte« ,

    commence-t-il par dire, page 11 de sa contribution,

    intitulée « avec les frêles outils de l’art« .

    …

    C’est du « pouvoir » de l’Art _ de dessin et d’aquarelle _ d’Anne-Marie Jaccottet que Philippe « traite » ainsi en cette contribution d’ouverture du livre.
    …

    …

    Ce qui au départ était « don » et « besoin« 

    _ « de manier« , dans son cas à elle, « des formes et des couleurs«  _,

    « un simple jeu, une manie innocente, dirait-on d’abord« , concède-t-il, page 13 _,

    …

    « avec le temps«  _ au sens de sa très  active, mais oui ! collaboration ! _,

    « grâce aux enrichissements et _ tout ensemble, et tout uniment ! _ aux blessures du temps,

    sans même qu’on en prenne aussitôt _ cela demande aussi bien des détours, bien des surprises ! _ conscience »

    _ et celle d’un artiste est d’une richesse labyrinthique

    (et capricieuse ; hors de tout projet calculé, nettement ciblé et découpé !) … _ ;

    …

    « jeu et manie se chargent de substance » _ vivante _ :

    …

    « ce qui vous émeut, vous trouble, vous étonne

    _ n’allant jamais simplement de soi (il s’agit de l’ordre des habitudes motrices, pour l’essentiel _ cf Nietzsche, ou Bergson) _,

    vous enchante aussi

    …

    _ et pour la dame en question, ce seront presque exclusivement les belles apparences du monde proche« ,

    …

    eh bien !

    « tout cela va se retrouver _ comme par quelque « enchantement » (de l’art qui s’élabore, mais sans dessein) _ sur le papier ou sur la toile

    …

    dans un mouvement de reconnaissance,

    à tous les sens du mot

    _ s’y reconnaître (un peu, si peu que ce soit, dans le maquis du monde),

    comme rendre grâce (de vivre : à la vie !) _,

    dont on dirait bien qu’il en préserve, transforme, intensifie le plaisir,

    la surprise,

    et jusqu’à la joie, parfois » :

    Philippe Jaccottet parle d’expert !!!

    …

    Sur la joie, on n’a jamais rien analysé de mieux que Spinoza _ en son « Ethique » _, en terme d’expression de l’épanouissement de la puissance de la part de la Nature que tout individu constitue _ à divers degré de conscience (ou d’inconscience) que ce soit, d’ailleurs : il n’est même pas nécessaire d’accéder au quatrième mode de connaissance, pour progresser dans l’accomplissement de ses potentialités..

    …
    Bien vite, c’est tout un monde de vibrations vraies (des choses) qui viennent se poser sur le papier, ou la toile :

    …

    « peu à peu, l’arbitraire encombrant de la pensée _ des débuts, des tout premiers « essais » _ s’effacera

    pour laisser s’épanouir _ telle une fleur à maturation _ sur le blanc du papier

    _ encore ; mais aussi toujours : on ne le quittera pas ; et il demeurera là, mais s’étant (et combien considérablement !) enrichi de tous les voyages de la main de la dessinatrice ou/et aquarelliste ! _

    le frémissement de la vie _ nous y voici ! _ qu’il y a dans les arbres

    _ oui ! sous les caresses du vent ; même le mistral de Grignan ! _,

    et ce qu’il peut y avoir d’incertitude _ féconde _ et de légèreté

    dans les montagnes même _ qui bougent…, comme le savent mieux que nous les peintres chinois ; consulter là-dessus François Cheng ; ou l’ami François Jullien _,

    du fait de la distance _ pour notre regard _

    et de la lumière

    _ changeante, mouvante, émouvante ;

    cf là-dessus les essais de Georges Didi-Huberman ; par exemple « Phasmes _ essais sur l’apparition » _

    où elles ont l’air, quelquefois, de flotter« 

    _ ces montagnes au-dessus de Grignan.

    …

    Et poursuivant l’analyse de ce qui « tremble » ainsi dans l’air, devant un tel regard (d’artiste, crayon et pinceau à la main),

    Philippe Jaccottet dégage jusqu’à ceci :

    …

    « Jusqu’à ces séries de dessins les plus récents et les plus beaux

    où l’architecture du monde

    _ car celui-ci n’est pas un chaos (pas davantage que pour Cézanne à Bibémus, à flanc de Sainte-Victoire ) _

    vibre en sourdine _ cela peut se percevoir cependant : à l’artiste déjà… _,

    comme si les feuillages se changeaient

    _ de Daphné qu’ils étaient auparavant ! devant Apollon !

    cf ce que nous en donne à saisir Le Bernin en la galerie de Scipion Borghese, à Rome, et dans la vibration des ombres veloutées du marbre poli _

    en essaim d’abeilles

    _ telles l’emblème d’Urbain VIII Barberini, encore à Rome _

    ou se couvraient pour elles d’un impondérable pollen _ nourricier… ; page 14.

    …

    « Les couleurs (…), les voici retrouvées _ comme le Temps en le parcours de Proust _ dans les œuvres de Mme la peintre ;

    et même (…) de plus en plus radieuses _ en leur « rayonnement » apollinien, page 17.

    …

    « Couleurs du monde«  : nous y venons _ à elles ! à partir de lui ! _ de plus en plus près.

    « Elles sont là,

    dans les fleurs et les fruits _ après les arbres et les chemins du titre de ce si beau livre ! _ les plus communs,

    données au premier venu«  _ même, des humains qui sait les « rencontrer » ; et jusqu’à s’en nourrir…

    …

    « Couleurs des choses qui s’ouvrent

    _ fleurs,

    mais aussi fruits, à commencer par les grenades :

    car la fonction d’un « fruit » est bien de transmettre, par ses « graines fécondables ou/et fécondées », la vie… ;

    …

    c’est donc dans cet ordre du mouvement du

    « vivre »

    que nous voici plus directement transportés,

    immergés par ces sublimement toutes simples »images » d’Anne-Marie Jaccottet… _ ;

    …

    « Couleurs des choses qui s’ouvrent,

    s’épanouissent

    puis se fanent

    _ mais « les fruits passeront la promesse des fleurs« , n’est-il pas ?.. de même que

    « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise« , décidément... _ ;

    …

    des choses qui gonflent,

    parfument,

    sont respirées

    et quelquefois _ carrément : la substance se transportant en un autre vivant qui s’en nourrit… _ mangées,

    puis _ bientôt _ se flétrissent _ et, pourrissant, nourriront d’autres vivants qui sauront en jouir… ;

    …

    couleurs si mystérieuses d’être _ aussi _ si communes _ et si belles, alors, à qui les « goûte » !.. en l’ordre du vivant… _,

    jubilatoires _ le mot est capital ! _ on ne sait trop comment ni pourquoi _ si : en jouir transmet de la vie !.. _ :

    …

    de la plus claire à la plus sombre,

    de la plus sonore à là plus sourde _ en la baudelairienne « correspondance » des registres de sensations _ ;

    …

    saisissable entre deux nuits _ noires, elles !

    …

    _ et notre vie elle-même, toute vulnérable _ fragile (et mortelle) _ qu’elle soit,

    fleurissant ainsi

    _ en effet : voilà ce qu’apprennent (et montrent aussi, avec générosité) les artistes ; afin de mieux pouvoir saisir l’opportunité éphémère, mais très réelle aussi, d’en jouir,

    face à l’espiègle ciseau _ au rasoir tranchant _ de Kairos !!! _

    entre deux _ un peu plus longues _ nuits _ uniformément noires _,

    mais celles-là _ décidément ! _ plus longues et plus profondes

    _ sans réveil pour la seconde ;

    quant à la première,

    à nous d’apprendre à bien, ou mieux, nous éveiller/ré-veiller :

    que de somnolences ingrates ! en effet, parmi les pseudo vivants… _ ;

    …

    et plus profondes _,

    produisant en fin de compte,

    à force de patience _ par l’œuvrer (de l’artiste) _ et de soumission _ à ce travail (de célébration) conjoint et de l’Art et de la Nature _,

    un si beau chant

    _ pour rendre grâce, par l’œuvre, au chant « premier » du monde

    (vivant et mortel ! puisque c’est d’un seul et même mouvement), page 18.

    …

    « Toutes ces couleurs que voilà,

    par la grâce d’un art _ infiniment modeste _ qui ne prétend à rien _ sinon à modestement célébrer ce monde _,

    (…) reçues, recueillies, décantées _ en l’aquarelle, ou par le dessin _

    sur, presque toujours, une simple _ toujours, et pas davantage _ feuille de papier ;

    …
    (…) qui ont l’air de se réjouir _ elles aussi, et déjà ! en leur inopinée « rencontre » _

    d’être ensemble :

    …

    le rose de l’aube,

    le jaune et l’orange de midi,

    le bleu et le violet du soir

    _ selon l’incidence des rayons lumineux _ ;

    …

    et ce sont aussi

    _ en portant encore d’autres, concentrées et intensifiées, même,

    en la matérialité du grain même de leur écorce et leur peau ! _

    des citrons,

    des kakis,

    des figues,

    des cerises, des prunes ;

    …

    beaux ingrédients pesés avec une science comme instinctive _ ce qu’elle n’est jamais… _

    pour exalter le regard et guérir, un instant

    _ du moins : mais c’est la condition temporelle de tout organisme vivant, se reproduisant !.. _,

    le cœur.« 

    …
    Tout cela, en cette collection de réels éminemment sensibles (et colorés),

    « les voilà désormais une fois encore redoublés en images

    _ les œuvres de l’artiste _

    dont le seul mérite,

    le seul pouvoir

    _ c’est à celui-ci (de la peintre, Anne-Marie) que Philippe (Jaccottet) veut ici rendre tout l’hommage que son travail mérite : pardon de la redondance… _

    auront été de nous les rendre

    _ ils s’agit des champs, collines, arbres, chemins, rares objets, aussi familiers, fleurs et fruits, que,

    du « monde »,

    Philippe Jaccottet vient d’énumérer _

    un peu plus

    _ humainement (co-existentiellement), non « propriétairement » (possessivement) _

    nôtres ;

    …

    plus délicieusement,

    plus joyeusement nôtres

    _ d’où la vertu très hautement, mais de manière absolument désintéressée, « curative » de l’Art :

    que des Béotiens et barbares méconnaissent 

    quand ils ne s’acharnent pas _ ô paysages ! ô architectures ! ô chefs d’œuvres d’artisans ! _ à les détériorer et détruire :

    par haine de l’Art ;

    par exemple « Haine de la musique« , dirait un Pascal Quignard…

    …

    Page 21, Philippe Jaccottet répond à l’objection béotienne :

    « A quoi tout cela peut-il servir ?«  ;

    …

    de même que :

    « à quoi peut-il bien servir d’être nés,

    à quoi rime-t-il (…) de respirer,

    d’ouvrir les yeux,

    de parler,

    à plus forte raison d’apprendre

    _ les règles de l’art, les secrets impalpables du pastel, les fluides leçons de l’aquarelle, par exemple _ etc… _

    …
    puisqu’il faut

    à la toute fin

    _ voilà la ligne rouge (de fin, irrévocable, du jeu

    _ pour un individu,

    dans l’ordre des espèces à reproduction sexuée, du moins… _

    fermer ces mêmes yeux _ à la lumière ; et aux couleurs (du jour) _

    qui vous ont

    _ c’est à nous individuellement, un par un, que Philippe Jaccottet s’adresse ici ! _

    été donnés

    _ par la vie, la nature, l’espèce, le jeu de la reproduction sexuée, etc… : pour en jouir… ;

    …

    et que _ ce n’est pas peu, ni rien, non plus ! _

    les plus éblouissants _ d’éclat de lumière ! _ d’entre les astres, qui leur ressemblent tant,

    vont inévitablement

    _ eux-mêmes ; à une échelle de bien plus considérable ampleur _

    s’éteindre _ non métaphoriquement _ à leur tour ?«  _ page 22.
    …

    Réponse à l’objection, maintenant, page 25 :

    « Pour autant : voir le monde _ au présent (de l’activité) _,

    avoir vu _ au passé rétrospectif de quelque mémoire terminale _

    la lumière du jour, tout d’abord _ au niveau basique d’un organisme vivant _ ;

    …

    et dans quelques cas pareils au sien (…)

    avoir pu,

    sans prétention à rien, j’y insiste _ gratuité ô combien (et seule !) féconde ! _,

    avec ce naturel absolu

    et cette absolue franchise

    _ indispensables au vrai artiste ! cela finit par s’oublier, ces derniers temps-ci… _

    qui la caractérisent aussi dans la vie,

    …

    c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate »

    _ cela se sent parfaitement, en effet ! _,

    …

    et voici maintenant l’effet objectif atteint :

    « accroître de si peu de degrés que ce soit

    _ infinitésimalement, même ! _

    cette lumière,

    qui est inoubliable » _ depuis… _,

    …

    « c’est (…) déjà beaucoup » _ page 25.
    …

    Immédiatement, Philippe Jaccottet « tempère » cet acquis :

    « Le souci de la vérité,

    si improbable _ déjà _ semble-t-elle,

    exige tout de même de garder la juste mesure.

    …

    La « bande à nous de bonne terre : entre fleuve et pierraille »,

    le « peu d’humain » _ pour prendre pied _,

    c’est ici _ à Grignan _ un tout petit territoire :

    une sorte de jardin clos »…

    …

    « Mais dans un jardin clos (…),

    il arrive que la clôture s’ouvre tout de même sur de grands espaces

    au moins pressentis,

    sur des hauteurs et des profondeurs _ aussi _

    d’autant plus « vraies » _ le terme est capital !.. _ qu’on n’avait pas voulu y parvenir »

    _ l’innocence est une condition essentielle de la réussite, ici, comme en l’épreuve initiatique de Pamina et Tamino en « La Flûte enchantée » de Wolfgang Amadeus Mozart et  Emanuel Johann Schikaneder.
    …

    « Alors, l’infime

    _ de pareille œuvre ; et même ses agréments ; sa presque « joliesse », comme s’expriment certains… _

     devient beaucoup moins infime,

    l’insignifiant beaucoup moins insignifiant qu’on ne l’aurait cru _ au départ, ou au premier abord

    (comme face à une scène de genre, ou à une nature morte, de Jean-Baptiste Siméon Chardin, par exemple :

    …

    pour conclure son (trop bref !) « entretien«  avec Alain Paire, Anne-Marie Jaccottet confie qu’« un des tableaux » qu’elle « aime le plus au monde«  est, « à Winterthour« , « chez les Reinhart, cette petite « nature morte aux prunes » de Chardin« …).

    …

    « Les fragiles outils de l’art,

    le crayon, la plume, le pinceau

    peuvent _ oui ! _ donc cela,

    tout de même,

    en ce certaines mains » _ patientes,

    et ouvertes à l’altérité

    à connaître et célébrer…

    …

    Dans un rapport _ « chanté«  (page 28) _ au proche,

    « que ce tout proche, l’art du peintre (…) a secrètement, inconsciemment _ aussi _ fait voyager très loin _ du discours _

    et revenir vers nous enrichi _ par l’expérience acquise ainsi, inconsciemment en partie, de sa main _ de ce lointain« -ci…

    …
    La contribution d’Alain Madeleine-Perdrillat,

    ensuite,

    analyse avec une extrême délicatesse le style _ ou le geste _ d’aquarelliste et de dessinateur d’Anne-Marie Jaccottet :

    « un travail d’éclaircie« ,

    intitule-t-il cette « contribution »…

    …

    « Il n’y a pas d’affût dans cette oeuvre, on le sent bien.

    Ce qui indique _ en amont du trait _ un certain rapport au monde, à la fois confiant et réservé »

    _ parfaitement…

    …

    Aussi « le lien avec la nature et les objets

    est(-il) sereinement, et d’autant plus fortement, maintenu et affirmé. »

    …

    Dans la « voie«  _ en quelque sorte « buissonnière«  que s’ouvre sereinement Anne-Marie Jaccottet _,

    « la représentation

    _ encore qu’avec certains enchevêtrements de branches et de feuillages

    on soit parfois aux limites de la représentation _ ;

    …

    la représentation

    est davantage un mouvement vers la nature

    _ à la chinoise : cf les travaux sur la peinture chinoise de François Cheng ; et ceux de François Jullien… _

    qu’une position tenue face à elle. »

    …
    « Et il n’est pas indifférent qu’Anne-Marie Jaccottet use avec prédilection de l’aquarelle et du pastel

    pour répondre _ oui ! _ au monde qui l’environne et lui fait signe » _ en effet !

    …

    Avec l’impression qu’ils donnent de « fragilité« ,

    « ces deux médiums »

    « suggèrent dans l’œuvre une dimension éphémère :

    …

    l’image s’y constitue, mais avec un léger retard,

    et moins de superbe« _ qu’avec « l’huile ou l’acrylique« .

    …

    Par « le fait » que « ses œuvres » « toujours tremblent un peu« ,

    « s’y joue » quelque chose de « secret« ,

    avance l’auteur :

    …

    « se devine une relation étrangement directe et confiante

    (parfois inquiète aussi)

    avec le monde proche,

    qui fait que l’artiste, presque paradoxalement, ne semble pas chercher à en « faire de l’art »,

    ou à interposer entre elle et lui _ ce monde proche _ une vision,

    …

    mais tente de saisir ses beautés à l’improviste,

    en simplement l’allégeant un peu _ ce monde à portée des sens _,

    comme on éclaircit une futaie où la lumière peine à pénétrer. »

    …

    Quant à la _ troisième _ contribution _ à ce si beau livre _,

    de la part de Florian Rodari,

    elle s’annonce par l’intelligence sensible si pleine d’éclat, déjà, de son titre :

    « Fruits de l’émerveillement«  :

    …

    c’est on ne peut mieux « ressenti » !

    …

    Car l’œuvre entier _ et l’œuvrer ! _ d’Anne-Marie Jaccottet sont

    _ et exclusivement :

    la personne, et l’artiste,

    toutes de discrétion et modestie (proches sans doute de l’humilité même), certes,

    étant entièrement dans l’ordre de la plénitude tendue (pardon de l’oxymore !), et éclatée, aussi, ainsi,

    de la jubilation :

    …

    chant d’action de grâces (ou reconnaissance du remerciement) à la grâce même du vivre,

    à la lumière, et dans l’éclat, du jour

    _ entre le noir total de deux nuits :

    celle en amont du naître,

    et celle en aval du disparaître ;

    …

    mais, auparavant, dans l’entre-deux de ces deux noirs complets, non sans fruits :

    …

    ces œuvres-ci

    (qu’offrent, aussi, à nos regards,

    et l’exposition aixoise, à la galerie d’Alain Paire _ et sur son site _ ;

    et le beau livre “Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet“, à La Dogana, qui, lui, va demeurer, à 1040 exemplaires) ;

    …

    et deux enfants

    (« un garçon, Antoine, en 1954, et six ans plus tard, une fille, Marie » _ page 96 ;

    une photo d’eux deux, avec leur mère peignant, dehors, au soleil _  les intégrant, aussi, au livre, page 110…)… _ ;

    …

    car l’œuvre entier, et l’œuvrer qui les « donne », d’Anne-Marie Jaccottet

    sont pleinement dans l’ordre de la célébration

    _ quand (et tant que) il est temps ;

    pas trop tôt, ni trop tard,

    « à la saison »

    _ même si l’artiste en elle aurait tendance à préférer

    celle des fruits : l’été _ ;

    …

    « à la saison » du vivre, en tant que le maillon vital de la fructification, même :

    soit, un processus d’un même mouvement, et ouvert, et enté sur de la terre, de la chair, de la pulpe…

    …

    « Émerveillement« ,

    met discrètement l’accent en son titre, Florian Rodari :

    …
    reprenant ce que Philippe Jaccottet, tout de discrétion _ vaudoise ? peut-être… _, était parvenu à énoncer,

    page 25 de sa « contribution » (« avec les frêles outils de l’art« ) ;

    …

    je relis (et cette fois dans le seul élan de sa phrase, sans, pour une fois, le moindre « allongeail » de « commentaire » :

    …

    « Pour autant : voir le monde, avoir vu la lumière du jour, tout d’abord ; et dans quelques cas pareils au sien _ je parle encore et toujours de la dame des « Tendres Plaintes » et des « Soupirs«  à la Couperin _ avoir pu, sans prétention à rien, j’y insiste, avec ce naturel absolu et cette absolue franchise qui la caractérisent aussi dans la vie, c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate, accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable, c’est pour moi qui en aurai été le témoin plus ou moins patient, plus ou moins muet, plus ou moins attentif, hors de toute raison, déjà beaucoup » :

    …

    ce que je veux en retenir,

    c’est, au-delà de l’appréciation (modeste du « témoin plus ou moins attentif » qu’est le compagnon poète) : « c’est déjà beaucoup »,

    ce superbe improbable, et d’autant plus précieux,

    « accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable«  ;

    …

    car tout est, en effet, là…

    …

    Qu’en retient, à son tour, ici, Florian Rodari ?

    …

    En un premier recul,

    il « situe » d’abord _ page 59 _ la posture fondamentale (d’artiste _ et de peintre…) d’Anne-Marie Jaccottet

    dans la « fidélité« , non sans « courage« , face à mainte intimidation « autoritaire«  de beaucoup, « apparenté à du mépris« ,

    …

    dans la « fidélité » à la « figuration«  ;

    et à « servir«  _ le mot importe ! _ « à traduire au plus près la réalité que le monde déploie ouvertement _ mais oui ! _ à la vue«  _ d’abord,

    …

    comme l’analyse de Florian Rodari va magnifiquement,

    de près, comme de loin,

    le détailler !

    …
    A très simplement _ pages 59 & 60 _
    « user de quelques pigments,

    les mêler à un peu d’eau

    et déposer ce subtil mélange avec un pinceau sur du papier

    en espérant trouver un juste équivalent

    _ tel est le défi tout simple !.. _

    à ce que l’on a sous les yeux«  ;

    …

    et rien de plus _ mais rien moins, non plus ! _ ;

    …

    mais combien le défi (de cet Art) est difficile ! en ses terribles _ démesurées ! au départ ! _ exigences de « justesse » de pareille « équivalence«  (avec le vu, l’aperçu, le pas même saisi !..) _ entre les deux vertigineux bords (« vers« …) permanents : celui de « la grandeur » (visée) _ ou (celui de) la ruine«  (redoutée ; et vite arrivée !) ;

    puisque telle sera l’alternative finale de cette contribution de Florian Rodari, page 76…

    …

    Il y eut bien « Cézanne » à avoir « cherché, dans ses aquarelles _ déjà _ à traduire _ le terme est pourtant bien modeste ! _ avec honnêteté et opiniâtreté _ et quelles ! au point de passer pour rien moins que « fou » auprès de la plupart des Aixois d’alors ! _ les effets de la lumière sur _ presque _ tous les phénomènes qu’il pouvait observer _ à portée plus ou moins proche, des hauteurs des Lauves aux creux de Bibémus _ dans la nature« .

    …

    Florian Rodari précisant même, page 60, toujours à propos des aquarelles de Cézanne :

    …

    « Et les plus tardives d’entre elles, si limpides, si détachées,

    plutôt qu’elles n’annoncent la peinture abstraite,

    s’efforcent de traduire _ toujours cette même « transposition » (par la couleur) espérée _ avec une évidence magnifique _ car tel est l’objectif et désiré ! et atteint, réalisé !!! _

    l‘éparpillement des formes _ quasi leur dévoration _ par l’action toute puissante du jour« 

    _ via les manifestations de l’appareil optique rétinien (de l’artiste ; puis du spectateur-contempleur _ éventuel _ de l’aquarelle, qui demeurera…)…

    …

    « Le XXème siècle, qui aima très tôt analyser, de même que (…) casser les mythes,

    n’a guère admis _ par trop d’orgueil ? _ que la lumière éclairât le monde, comme cela, sans explications« 

    _ en effet !

    …

    « Il (…) négligea bientôt _ après Cézanne (enlevé au peindre le 22 octobre 1906), et puis après Monet (le 5 décembre 1926) _ son aspect direct _ et franc ! _ sur les choses.« 

    …

    « Cependant, aux yeux de quelques peintres isolés,

    la question de la lumière transitive,

    allant directement _ et franchement, donc… _ aux choses

    pour simplement les dessiner, les colorer,

    restait aigüe.

    …

    Résoudre cette énigme _ naturelle, en quelque sorte _ leur paraissait le seul défi concevable« 

    _ pour le défi de peindre (le réel) qu’ils osaient faire leur, relever, une vie durant…

    …

    Et « dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet, dans ses dessins,

    on voit bien que c’est sans détour _ en pleine franchise ! oui !!! _

    que la lumière surgit

    _ d’avoir été affrontée

    et « rendue »,

    dans la plénitude de ses effets sur les choses ; et notre regard sur le tout…

    …

    A tout instant, on perçoit sur la feuille de papier

    _ l’œuvre même qui nous est proposée,

    et « où » tout se passe, est « restitué », « rendu » (= célébré !) ; et au centuple ; du simple fait de la « pure et simple » vérité même de cette œuvre ! par la grâce du « travail » de l’artiste... _ ;

    …

    on perçoit _ donc _

    sur la feuille de papier

    sa vibration,

    le scintillement de son éclat.« 

    …

    Voilà ce de quoi, le miracle atteint,

    l’analyste doit s’essayer à percer quelques éléments du secret…

    …
    « On dirait même parfois

    que l’artiste boit la lumière, littéralement« 

    _ s’exclame magnifiquement Florian Rodari, page 61…

    …

    « Peu de peintres rappellent avec cette justesse _ oui ! _

    que les fruits, les fleurs

    sont faits _ c’est cela même ! _

    d’un mélange d’air et de liquide ;

    les arbres,

    de vent et de feu ;

    et que toutes ces choses si fragiles, si éphémères

    _ vivantes (= qui naissent, s’épanouissent, et vont passer) _,

    prennent corps

    _ visiblement, élémentairement, pour les organismes capables de vision ;

    après, existent, encore, des gammes (« supérieures ») fort variées d’ »apprentissages »

    _ dont certains sont proprement æsthétiques ;

    et artistiques _ ;

    …

    prennent corps sous les rayons » _ d’Apollon…

    …

    En une sublime parenthèse,

    Florian Rodari énonce alors cette vérité-ci :

    …

    « (De même, la couleur n’est jamais inventée, chez cette artiste

    _ la probité même faite chair (et art) _

    qui s’efforce toujours

    _ sans la moindre exception (d’esquive, détour, trucage) _

    de suivre

    _ tout simplement ;

    mais le chemin pictural, lui, n’a rien d’immédiat ; même s’il devient, années et expérience aidant, plus « rapide » (ou « capote » ! cela aussi arrive… ; rien n’étant jamais mécanique !

    l’innocence se gagne !.. _ ;

    …

    de suivre

    _ oui ! le plus droitement possible... _

    le modèle proposé

    _ là sous les yeux _

    par la nature.« 
    …

    Avec cette précision de détail (d’analyse attentive) _ tout bonnement sublimissime _ -ci :

    …
    « Ses verts sont

    des vert amande,

    des vert olive,

    des vert feuille de chêne,

    des vert pré.

    …

    Ses rouges sont des rouge tomate,

    cerise,

    pomme

    ou grenade.
    …
    Ses bleus

    prune

    ou figue,

    passent

    _ mais oui ; comme passent les jours, les saisons et les ans de l’artiste ;

    ainsi que ceux du spectateur _ ;

    …

    passent avec le fruit qui s’entrouve et mûrit.)« …

    …
    En notant au passage

    que la vertu du fruit,

    est généreuse :

    …

    il s’agit, par les graines _ telles celles, pulpeuses, luisantes, lumineuses, luminescentes, de la grenade _, de « passer la main » (de la vie) à de nouveaux individus vivants temporaires (et nouveaux « passeurs » de vie),

    qui s’entrouvriront, « en fruits », à leur tour, en « passant » eux-mêmes,

    pour que la ronde de la vie se poursuive, se continue, peut-être se perpétue…

    …

    Mais, pour l’artiste, « cette facilité apparente

    _ conquise par la patience et la persévérance de tous ses efforts d’« attention » (du regard et du geste) _,

    ce bonheur éprouvé _ lors de ses (petites et grandes) « réussites » _

    ne signifient pourtant pas que le chemin pour y parvenir

    ait été aisé.« 

    …

    Ce à quoi répond au final, en forme d’apothéose modeste _ face au savoir, aussi, de la disparition (de soi) _ en son « Ethique « , Baruch Spinoza :

    …

    « Tout ce qui est beau

    est difficile

    autant que rare. »

    …

    L’éternité, cependant, s’éprouve

    _ Proust le dit aussi (au final de « La Recherche« ) ;

    et Montaigne (en son essai, lui aussi, final, « De l’expérience« , « Essais« , III, 13 _

    « dans le temps«  :

    …

    toute la sagesse étant d’ »apprendre à vivre »

    _ et, déjà, et aussi, « à regarder »…

    …

    « Il _ y _ faut parfois _ mais cette « science »-ci chez nul n’est infuse ! _ toute une vie«  (page 61).

    …

    « Le peintre _ à suivre la leçon du travail d’aquarelliste d’Anne-Marie Jaccottet, pour Florian Rodari, ici _ est autant celui qui voit que celui qui touche. Quand il prend les choses en mains,

    c’est son œil

    qui soupèse,

    son regard

    qui caresse les surfaces,

    qui évalue

    densité, transparence, couleur.

    …

    Qualités qui,

    avant d’être réduites

    _ par l’alchimie conquise du peintre, pinceau à la main, « à l’œuvre » ; et pas autrement ! _

    à un peu de poudre

    et à quelques traits,

    avant de devenir _ nous le verrons _ une image sur le papier _ en effet !

    et rien de plus, d’un certain côté ! _

    …,

    sont des évidences physiques

    _ de la « vista »

    (se conquérant peu à peu ; et de bric et de broc ; en toute une vie… ; et pas moins, non plus !)

    de l’artiste _

    …

    dont la vue

    _ d’abord, elle, dans le cas du plasticien, au moins _

    se nourrit« 

    _ et pas que métaphoriquement ! ; de ses propres rapports aux choses…

    …
    La précision de l’analyse de Florian Rodari,

    en regard des aquarelles mêmes d’Anne-Marie Jaccottet,

    se fait hallucinante ;

    …

    qu’on en juge :

    …

    « Le grain de la pastèque crissant sous la dent _ on lit bien ! et on entend ! _,

    le poids des pétales alourdis par la floraison _ parfumée ; et l’on sent ! _,

    la plus ou moins grande fermeté des kakis

    parvenus à maturité _ on les voit, on les touche, comme on va les goûter ! _,

    sont,

    par la grâce de ce double don

    _ de percevoir, dans toute la gamme de nos sens ! ;

    et de figurer, par la main du dessinateur et du peintre ! _

    …

    perceptibles

    _ dorénavant, par le regardeur (« vrai » spectateur, qui prend un peu de temps à « contempler » l’œuvre peinte là, ici et maintenant, proposée (ou donnée, offerte) à sa vue, sur le papier _

    sur la feuille

    _ la voici ! _ ;

    …

    d’une manière ou d’une autre ils

    _ « le grain« , « le poids », « la fermeté »

    (« de la pastèque » ; « des pétales » ; « des kakis« ) _ ;

    …

    ils sont là,

    présents _ à nous ; et pour nous _, on ne s’y trompe pas _ que non !!!

    On rend grâce, et au centuple, à l’artiste, d’un tel « bonheur » de la perception

    (« æsthétique » étant le terme adéquat…).

    …

    L’analyse se développe à ce niveau de densité de justesse

    (et de joie,

    pour le lecteur _ et spectateur des œuvres, en regard !) :

    …

    « Tout peintre (…) savoure le monde ;

    il le fait transiter par son corps, (…) par la « mastication » de son œil »

    _ « ose dire« , avec un parfait bonheur, à son tour, d’expression, Florian Rodari !

    qui précise, magnifiquement encore :

    …

    « Car s’il souhaite restituer _ mais oui ! _ tel vert sur la toile,

    il aura dû, auparavant _ certes ! c’est son « chemin » (d’œuvrer) _,

    observer patiemment

    _ tel Proust, une heure peut-être, devant (et quasiment « dedans ») la haie d’aubépines « Du côté de chez Swann » _ ;

    …

    observer patiemment

    _ c’est le seuil du secret (et de la voie) _

    comment la lumière le

    _ ce vert-ci _

    traverse ;

    ou s’y arrête _ c’est selon… _;

    de quelle manière, il

    _ ce vert, donc… _

    résiste au bleu qui l’entoure ;

    et comment il contraste

    _ c’est toujours, toujours, singulier ! _

    avec lui ;

    ce qui le distingue du vert plus tendre

    ou plus dense

    auquel il se mêle.

    …

    Pas de mystère en l’occurrence :

    seule une observation assidue

    _ voilà bien la première vertu de l’artiste _

    de ce qui apparaît

    _ il n’y a, ici, rien d’autre ! _

    permet de progresser« _ page 63…

    …

    Et ce qui suit, multiplie les notations d’une admirable justesse !

    …

    Constatant que « il n’y a jamais d’ombre dans ces images » d’Anne-Marie Jaccottet,

    Florian Rodari en déduit que :

    …

    « Le passage de la lumière y semble trop rapide pour en créer« 

    _ tant tout cela se produit dans la vitesse foudroyante d’une jubilation :

    …
    « L’ombre aussitôt, ici, se convertit en couleur.

    Rien de noir.

    Des rires, plutôt

    _ quand je vous dis que tout cela est plus que superbe !!! _,

    des éclats _ mais oui ! _ de la couleur _ au singulier _,

    comme, dans la voix, se fait entendre la cascade du rire

    _ nous l’entendons ; et la partageons !!!

    …
    La peinture d’Anne-Marie Jaccotet est une peinture qui excède,

    qui déborde«  _ avec une infinie générosité ;

    et à mille lieues du moindre petit début de pesanteur...

    …

    Car son « tempérament » « plonge

    _ avec prédilection, l’artiste _

    dans les eaux _ fraîches et heureuses _ de l’été _ de Grignan (en Drome provençale).

    …

    « Ce que l’artiste choisit de voir

    se confond _ en effet _ avec la joie _ on l’a compris (= ressenti) _ :

    …

    fleurs qui (…) égaient la vie ;

    fruits qui (…) fondent dans la bouche ;

    arbres qui (…) jouent _ tels des dieux toujours enfants _ dans la lumière.« 
    …

    « Le kaki,

    son emblème _ tiens donc ! _,

    est tout en rondeur et densité,

    peau tendue,

    lanterne de jour chargée d’huile sonore

    _ la prose de Florian Rodari est somptueuse, elle aussi, de beauté !

    …

    Et riche d’une plénitude

    _ voilà le mot ; une plénitude qui n’en finit pas de vibrer, de prodiguer, de se répandre (et partager ; comme le plus et mieux « vivant » du « vivant » !) _

    qui n’est même pas suffisante, dirait-on« 

    _ ce qui serait fatuité, en effet ; et fermeture (niaise) sur soi.

    …
    « Il faut que cette dernière à son tour déborde,

    éclate

    _ comme la grenade-fruit

    (et TOUT fruit, d’ailleurs…) _,

    se répande au dehors

    _ de soi : c’est la fonction même de tout vivant ;

    ainsi que du « vivre » bien compris lui-même !!! _,

    comme la pulpe d’une grenade _ nous y voici donc ! _,

    en surcroît de lumière« , page 65.
    …

    Suivent de très belles pages, encore, sur ce que la discipline

    _ mais ouverte, jamais (re-)fermée sur soi _

    du dessin

    apporte au travail propre

    _ saturé ; mais toujours dans le plus extrême souci de la justesse ! _

    de la couleur…

    …

    Par exemple, page 69, cette notation-ci :

    « Si on y regarde de près,

    on constate que les formes sont jetées dans l’espace sans repère fixe.

    Il n’y a pas de sol _ sur ces feuilles (de papier) _,

    pas vraiment de ciel,

    pas de point de point de fuite.

    …

    Les motifs _ arbres, coquilles, fleurs, nature morte _

    _ still alive, à l’anglaise, faut-il dire ici bien plutôt ! _

    paraissent avoir été soulevés de terre

    _ mais oui ! par la puissance  de la joie ! _

    par le tourbillon lumineux qui les emporte,

    les allège

    _ cf les analyses infiniment justes, elles aussi, d’Alain Madeleine-Perdrillat, en sa contribution (« un travail d’éclaircie » !) _,

    les rend à l’air libre »

    _ une composante essentielle du regard sur la vie ;

    et le « vivre » même,

    d’Anne-Marie Jaccottet…

    …

    « Néanmoins

    _ et c’est à cette remarque là,

    quant à la fonction du dessin dans cette œuvre bien personnelle-ci,

    que je veux en venir,

    dans l’analyse étonnante de précision (et délicatesse) si profondément juste qu’en fournit ici Florian Rodari _

    …

    l’artiste se doit de retenir _ vaudoisement ? _ cet élan _ de (ou dans) l’intensité de la couleur _

    pour que chaque chose dessinée conserve un poids

    _ et ne s’envole pas, dans l’empyrée de l’azur (du ciel)… _

    sur le papier _ même ; déjà, encore, et toujours ;

    …

    et ne disparaisse pas complètement au regard

    _ comme l’image photographique dans le processus (sans cesse plus avant) d’agrandissement

    (en anglais « blow-up« ),

    sous le regard du héros du film (londonien) de même titre de Michelangelo Antonioni, en 1966… _ ;

    …

    et ne disparaisse pas complètement au regard« …

    _ certes !

    …

    Pour éviter l’abîme de pareille « dissolution »,

    « le crayon travaille à cela

    par petits bonds rapprochés,

    par des ruptures vives,

    des appuis variés

    qui permettent de reconstituer

    _ c’est là le sol commun partagé ;

    cf l’œuvre de Jacques Rancière : « Le Partage du sensible » _ :

    …

    la vérité visuelle

    _ c’est capital _

    au terme d’une série de peits gestes comme scandés

    _ ou dansés.

    …
    Avec ce résultat que

    « l’œil goûte alors pleinement l’illusion _ de la perception première _ reconquise

    au gré de ces déplacements«  de la main de l’artiste ; il ne s’agit jamais de fuir…

    …

    C’est superbement analysé, page 69.

    …

    De même,

    encore,

    de magnifiques notations sur « une sorte de porosité

    qui permet de circuler _ dans les paysages, comme das les natures mortes, d’Anne-Marie Jaccottet _ sans entrave,

    d’aller sans cesse du dehors à l’intérieur,

    par des passages qui n’arrêtent pas

    _ peau, treillis, portières, lisières, corbeilles, contenant sans enfermer. »

    …

    En « laissant en blanc certaines parties sur lesquelles reviennent des traits de crayon »,

    « l’intention _ analyse page 70 Florian Rodari _ est de permettre au regard _ du spectateur _

    de passer vite

    d’un plan à l’autre,

    de suivre _ vivement _ le mouvement _ vibrillonnant _ de la lumière

    qui court à l’arête,

    bondit d’objet à objet

    _ comme notre regard quand il est au plus vif de son activité perceptive _,

    franchit la distance sans s’arrêter à la nature de l’obstacle.« 

    …

    Ce qui vaut ce commentaire de Florian Rodari :

    « Beau souci du peintre :

    ne pas s’attarder,

    garder _ seulement ; et c’est considérable ! _ le sentiment de la minute heureuse.« 

    …

    C’est gagné !

    Pour ma part, je m’y sens assez proche des univers charnels colorés

    et de Matisse, et de Bonnard…

    …
    Une dernière notation, encore, page 73,

    et à propos, cette fois,

    des « assemblages » de circonstance,

    des objets « réunis » dans les « natures mortes » _ et qui le sont si peu : avec quels teints resplendissent-elles à la lumière !.. _ d’Anne-Marie Jaccottet :

    …

    « les rencontres résultent d’un regard flottant,

    qui profite d’affinités _ seulement _ possibles

    _ en un « jeu » toujours _ fondamentalement ! _ ouvert,

    et jamais « figé »… ;

    …

    heureuses,

    mais jamais préconçues. »

    …

    « On ne songe pas un instant que leur réunion ait coûté beaucoup d’effort :

    cela est venu d’un coup, comme une évidence

    _ légère, infiniment…

    …

    A partir de là reste au peintre

    à justifier leur présence commune ;

    le lien entre eux étant ténu,

    de circonstance

    _ comme presque tout ! _,

    le langage qui évoque cela est marqué de la même fragilité.

    …

    D’abord, l’appui est comme rétif :

    point de masse,

    pas de couléees ou de surcharges ;

    à peine un contact

    qui ne doit pas masquer le grain,

    et le pinceau se retire.
    …
    On sent bien qu’il faut travailler vite et juste

    _ absolument : « jamais plus de deux heures »,

    dit elle-même Anne-Marie Jaccottet à Alain Paire, page 90 _,

    …

    faute de quoi la vision risquerait de s’embuer ;

    …

    l’éclat

    _ objet capital ! _

    de s’alourdir.

    …

    C’est pourquoi elle avance par petites touches

    chargées d’un peu de pigment

    et de beaucoup d’eau,

    transvasant cette lumière liquide

    en taches rapides sur le blanc.
    …
    On devine les risques de ratage,

    le découragement possible.
    …
    On mesure l’attention portée à ces gestes, condensés,

    à ces traits brefs, tendus,

    d’infinie légèreté,

    pour que toute la feuille demeure parcourue d’un bout à l’autre

    du même frisson.« 

    …

    A la fois un « parcours«  (de la feuille, tranquille, immobile, elle)

    et un « frisson«  de vie la plus intense (convoquée ; et rencontrée).

    …

    D’où le splendide « air de réalité » qui vient sous la plume du philosophe Alain, en un texte spécialement adressé  à l’artiste par Friedhelm Kemp (« le premier traducteur de Philippe en allemand« , ainsi que le narre Anne-Marie elle-même, à la page 89, en son « entretien » avec Alain Paire, pages 89-90 , et qui , de fait, semblait « écrit pour elle » ! :

    …

    « Quelqu’un disait : « J’ai remarqué, comme je m’exerçais à reproduire par le dessin, soit des rochers, soit un profil de montagne, soit un arbre, qu’on ne peut changer la moindre chose en ces formes de hasard, sans perdre aussi cet air de réalité, qui est ce que l’on cherche« . Cette remarque conduit fort loin _ s’amuse à constater le pourtant rationaliste philosophe…  (…) Deux vagues se ressemblent ; mais cela c’est une idée ; c’est le sceau de l’esprit. Deux vagues réelles _ non plus que deux feuilles de marronnier, selon le leibnizien principe des indiscernables _ ne se ressemblent jamais. L’esprit remarque encore cela, et cherche la différence ; c’est encore le sceau de l’esprit _ analyse Alain _ ; cette pensée se voit aussi bien que l’autre ; il ne faut point penser, il faut copier ; il faut suivre cette ligne de la crête, cette inégalité de la pierre, cette torsion de la branche ; nul ne peut ici inventer. L’esprit _ de celui qui « représente » _ trouve ici sa négation et son contraire _ et l’artiste (qui « figure ») doit faire preuve de la plus grande humilité. Les actions de pluie, de neige, de vent _ de la nature, avec le jeu comportant de l’aléatoire, de ses forces (ou un clinamen) _ qui ont dessiné cette crête, ne sont point formulables _ ni calculables ( à l’identique) _ ; c’est l’événement tout nu _ qui impose (joyeuse, pour Anne-Marie) humilité à l’esprit (et elle s’en amuse). Pourquoi ainsi et non autrement ? il n’y a point de réponse _ c’est-à-dire pas de raison suffisante, pour la finitude d’un esprit humain… Rien n’est cherché ni pensé…« , disait Alain…

    Et Anne-Marie de commenter : « N’est-ce pas merveilleux ?« …

    …

    Quant à cet « entretien«  _ des pages 85 à 102 _ d’Alain Paire avec Anne-Marie Jaccottet, en mars 2008, à Grignan,

    il ne présente à mes yeux qu’un seul défaut :

    la frustration qu’engendre sa trop grande brièveté :

    …

    écouter détailler par le menu

    la pratique de l’artiste,

    et en son atelier même,

    est tellement fructueux

    et passionnant : c’est un trésor…

    …

    Au final,

    et dans toute sa (profonde) modestie,

    mais dans la grandeur (de haute altitude) de sa probité _ de personne et d’artiste _,

    …

    Anne-Marie Jaccottet,

    en son tranquille mais (très) exigeant _ pour lui-même _ travail d’artiste,

    en son jardin clos de Grignan

    _ mais pas si clos que cela :

    bien se souvenir, à cet égard, de la parole (d’expert ; et indépendamment de sa « proximité » personnelle) de Philippe Jaccottet, page 26 de cet « immense » (petit) grand livre :

    …

    « Mais dans un jardin clos

    où une jardinière

    à la main de plus en plus sûre

    prépare inlassablement ses semis de formes et couleurs,

    …

    dans un très étroit espace

    sans grande apparence

    (sur lequel d’ailleurs aucun guide ni aucun panneau n’attire l’attention

    _ encore que ce livre après tout…),

    …

    il arrive que la clôture s’ouvre tout de même sur

    de grands espaces

    au moins pressentis,

    …

    sur

    des hauteurs et des profondeurs d’autant plus « vraies »

    qu’on n’avait pas voulu

    y parvenir.
    …
    Comme quand on s’avise, étonné,

    que le chant du merle _ qui l’habite, ce jardin, pour la première fois _

    est fait d’une matière

    aussi aigüe et pure

    que la clarté de la lune

    à laquelle on croirait qu’il l’adresse, un soir encore froid d’avril.
    …
    Alors, l’infime
    _ de ces aquarelles _

    devient beaucoup moins infime,

    l’insignifiant _ non pas... _

    beaucoup moins insignifiant

    qu’on l’aurait cru _ en faisant grossièrement (et gravement) erreur, ainsi…

    Mais il est toujours temps, tant que l’on est vivant soi-même du moins,

    de corriger

    pareilles « erreurs »

    d’appréciation...
    …

    Les fragiles outils de l’art _ de l’artiste plasticienne en l’occurrence _

    le crayon, la plume, le pinceau

    peuvent  donc _ en effet ! _

    cela,

    tout de même

    en de certaines mains« …

    …

    nous a indiqué discrètement, mais fort clairement, tout de même,

    Philippe Jaccottet,

    aux pages 27-28

    de ce grand (petit) livre-album d’aquarelles et dessins,

    sans tapage.

    …

    Pour finir,

    je voudrais seulement établir la liste des noms d’artistes,

    auxquels,

    sans rien revendiquer,

    sinon qu’amour ou amitié (du seul ordre de l’intimité)

    pour ce qu’ils donnent, ou ont donné (en _ et par _ œuvres ; qui demeurent un peu…),

    …

    Anne-Marie Jaccottet fait,

    au passage et à l’occasion,

    référence,

    en son « entretien » amical,

    avec Alain Paire ;

    …

    et dans le simple ordre de leur apparition,

    au simple « hasard », en quelque sorte, de l’« entretien«  :

    …

    Franz Hals, Teniers,

    Morandi _ « Il ne faut pas qu’il y ait trop de préparatifs, ni trop bien disposer les objets à peindre _ le contraire de Morandi, par exemple, pour évoquer un aussi grand nom ! », dit-elle, page 86 _,

    Dubuffet _ le « Prospectus aux amateurs en tout genre » : « dont je lisais des passages à mes parents, quand j’étudiais les Beaux-Arts à Lausanne, rien que pour les étonner ! », dit-elle, page 89 _,

    …

    son père  _ M. Haesler, « à l’origine graveur » et qui « regrettait de n’avoir pu se consacrer au dessin«  _,

    …

    Marcel Poncet _ « un professeur merveilleux«  : il en faut ! _,

    Maurice Denis _ dont Marcel Poncet « avait épousé une des filles ; mais sa peinture était aux antipodes de celle de son beau-père, proche d’un Soutine qui aurait regardé Cézanne, disons » _,

    Soutine,

    Cézanne _ donc _,

    Casimir Reymond _ « artiste de talent«  dont « les cours de sculpture » l’« ennuyaient » : « il était aussi froid et doctoral que Poncet pouvait être explosif » _,

    Bonnard, Vuillard _ « qui compteront beaucoup pour moi« , dit-elle, page 94 _,

    Chardin, Corot _ dont « les natures mortes« , de l’un, « les œuvres« , de l’autre, « me touchaient particulièrement« , dit-elle, page 94 _,

    …

    Palézieux _ « notre grand ami« , « grâce auquel j’ai osé me mettre à l’aquarelle«  :

    « il m’avait vue travailler, il avait compris tout de suite que l’aquarelle conviendrait à mon goût pour la spontanéité et le travail rapide _ ce qui ne veut pas dire bâclé _ et mon désir de préserver la fraîcheur de l’émotion« , page 96 ;

    et : « Palézieux, encore lui, m’a appris l’importance de la qualité des papiers, plus encore celle des couleurs, où il fallait s’en tenir aux meilleurs« , page 96, encore _,

    …

    Turner, et à nouveau Cézanne _ dont les aquarelles sont « admirées » _,

    Charles Chinet _ « peintre vaudois » auquel Palézieux prêtait la « petite maison » qu’il avait achetée, « à son tour« , à Grignan ; « lui et sa femme sont aussi devenus pour nous de grands amis » :

    « quelquefois je suis allée avec lui sur le motif ; et je le revois encore peignant en plein été sous le soleil, sans couvre-chef, alors que je me tenais prudemment à l’ombre ; comme il n’était plus tout jeune, j’avais peur pour lui d’une insolation. Mais il était tellement exalté par la beauté du paysage que lui, si sage et si pondéré de nature, devenait presque aussi fou que Van Gogn autrefois dans les environs d’Arles » _,

    Gérald Goy _ « venu » (après Charles Chinet), lui aussi, à Grignan : « un véritable magicien du pastel » _,

    Italo de Grandi _ « pour qui Grignan a été aussi une riche source d’inspiration » :

    « Tous ces peintres, vaudois de naissance ou, pour Italo, d’adoption,

    avaient en commun le goût des oeuvres intimes, de la discrétion, des couleurs plutôt sourdes ;

    c’étaient de lointains descendants de Corot et de Chardin, justement,

    et de grands admirateurs des silences de Morandi« , pages 100 et 101 _,

    …

    Matisse _ « Oui, j’admire infiniment l’œuvre de Matisse :

    pour son génie du blanc dans le dessin,

    pour l’éclat de ses couleurs;

    mais aussi pour l’intelligence de ce qu’il a éctit sur la peinture,

    que j’ai relu souvent« , page 101 _,

    …

    Jean-Claude Hesselbarth _ « un peintre résolument abstrait » ; « et qui, lui, n’a pas peur des couleurs éclatantes, explosives, quelquefois même dissonantes ! (Ce qui me va très bien aussi).

    C’est comme si un petit ensemble de jazz était venu remplacer le quatuor à cordes plutôt grave et mesuré de nos autres amis !« , page 101, toujours _,

    « L’art abstrait ne vous fait donc pas peur ?« , déclare alors Alain Paire…
    …

    « Pas le moins du monde ! Il me semble que pour les abstraits comme pour les figuratifs, les problèmes _ esthétiques _ sont les mêmes. »

    …

    Et Anne-Marie Jaccottet de citer _ parmi les « admirés«  ici, en la « contrée » des « abstraits » _

    « Entre beaucoup,

    Sonia Delaunay, pour ses couleurs éclatantes,

    le premier Kandinsky,

    Pollock même,

    Rothko tout particulièrement« , page 102…

    …

    Avant de conclure,

    en réponse à la question : « Et les performances, les installations, qu’en pensez-vous ? »

    …

    « Il doit y en avoir qui méritent l’attention, j’imagine…

    …

    Mais offrez-moi plutôt le voyage de Winterthour,

    que j’aille revoir

    chez les Reinhart

    cette petite « nature morte aux prunes » de Chardin

    qui est un des tableaux que j’aime le plus au monde… »

    …

    Un très grand (petit) livre, donc (à la Dogana),

    et une très grande œuvre _ que celle d’aquarelle et de dessin d’Anne-Marie Jaccottet _,

    toute de modestie discrète,

    mais fermement tissée de probité puissante,

    quant à la beauté _ et au sens _ de ce que peut être un Art

    face au monde, aux choses, aux êtres

    rencontrés…

    …

    De quoi méditer aussi

    _ en plus de s’en réjouir ! _

    quand culbutent certaines valeurs

    socio-économico-politico-médiatico civilisationnelles

    dans un monde

    _ nihiliste ; et « pornographisé » :

    faute, aussi _ ou surtout ! _ d’art, et très, très « pressé » ,

    on « instrumentalise » « à tire-larigot »,

    par les temps qui courent..

    …

    (cf mes deux articles des 22 et 23 décembre, à propos de « E-Love _ petit marketing de la rencontre » :

    « Le “bisque ! bisque ! rage !” de Dominique Baqué (”E-Love”) : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la “liquidation” du sentiment _ et de la personne)«  ;

    et « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle)” _ :

    …

    dans un monde nihiliste et « pornographisé, donc,

    qui n’a guère

    ni sa tête,

    ni le reste

    de son corps,

    à sa place…

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 29 décembre 2008