Catégorie : Villes et paysages

  • Energie, joie, reconnaissance _ et amitiés aussi : la grâce des oeuvres et de l’Art : François Noudelmann, Gilles Tiberghien, Bruce Bégout

    Où puiser son énergie _ à part la chair de la viande, veux-je dire !.. _, où ?..
    …
    Dans la joie, principalement ; quand la joie, elle-même, déjà, est l’expression du « passage à une puissance supérieure« , pour reprendre la si juste formulation de Spinoza en son « Ethique » : un must (de la voie du bonheur : « béatitude« , dit-il, quant à lui) ! Et se manifeste en une œuvre.
    …

    Sans doute existe-t-il aussi des satisfactions « mauvaises », méchantes, lubriques, sadiques, etc… ; de même que des « œuvres » du Malin… Pour ma part, j’y goûte peu, à de telles « malices », sauf en situation de survivre (par l’ironie) face aux désespoirs qui menacent (intransitivement !) de tant de bêtise, de paresse, de lâcheté, de mauvaise volonté… Quant au cynisme du mal : directement le combattre, lui !.. Fin de l’incise.
    …
    La voie de la joie, donc ; celle de l’expression des potentialités, des talents en germe (et en jachère) qui aspirent à se réaliser, à passer à (davantage de) l’effectivité : « wirklichkeit« , dit Hegel _ en sa « Phénomélogie de l’Esprit » _, un excellent lecteur de Spinoza, il faut dire… Quand les Lumières, qui viennent tant de lui _ Spinoza _, ont commencé a déjà bien (ou un peu ?) mûrir…
    …
    D’où ma satisfaction à avoir écouté vendredi dernier, avant hier (le 3 avril, de 10h à 11h, sur France-Culture), l’excellente émission de François Noudelmann, « Les Vendredis de la philosophie« , consacrée à « Adorno et la musique« , avec Anne Boissière, Marc Jimenez et Jean-Paul Olive…
    …

    Adorno est le philosophe de l’effort pour surmonter la « vie mutilée » ;

    tout de lui est à lire ; en commençant peut-être par les admirables « Minima moralia«  _ dont le sous-titre est très clairement (trop ?) « Réflexions sur la vie mutilée » : une expression éditorialement un peu trop dissuasive, par les temps qui courent ?.. Un must !!!

    …
    Je comprends que François Noudelmann, auteur du passionnant et si fin « Le Toucher des philosophes _ Sartre, Nietzsche, Barthes au piano« ,
    s’intéresse
    , au point de s’y focaliser en une telle émission, à l’articulation entre philosophie et musique ;
    comme un point particulièrement élevé
    (en degrés : la lave est en fusion !..) de rencontre _ et qu’il faut de toute urgence véritablement explorer ! _ entre les voies du penser (et du concept), les voies du parler _ cf la générativité du discours par la parole dans la langue, selon Chomsky : dès l’enfance : quand l’in-fans sort, en apprenant la langue (et la culture), de sa mutité ! De Noam Chomky, cf, par exemple, tout récemment, « Le langage et la pensée » ! _ et de l’écrire (distinct du simple parler ; cf Bernard Stiegler, passim) ;

    …:

    et les voies de l’œuvrer artistique _ tout spécialement musical.

    …

    Car la musique va ailleurs : et que l’écriture (avec ses métaphores) ; et que les arts plastiques (avec leur mobilisation de l’ »imageance » _ j’ai jadis écrit là-dessus, en prolongement à l’ »Homo spectator » de Marie-José Mondzain ; et je dois aussi rédiger urgemment un article en prolongement au passionnant « Quand les images prennent position _ l’oeil de l’Histoire 1« , de Georges Didi-Huberman…
    …
    Or, Theodor Adorno médite sur cette rencontre entre philosopher et musiquer
    dans une perspective, pour les deux (et philosopher, et musiquer), du plus haut (= sacré, si l’on voulait…) « service » de la vérité. Voilà l’exigence très haute d’Adorno.
    …
    Je dois donc ré-écouter cette émission, une fois podcastée ; et re-lire Adorno lui-même : les « Minima moralia » ; mais aussi les très « vivants » recueils d’article « Modèles critiques » et « Prismes _ critique de la culture et société« …
    …
    En tout cas,
    le petit mot amical de François Noudelmann
    à mon envoi d’articles de mon blog « En cherchant bien« 
    m’a fait très plaisir.
    Et c’est de lui que je retiens ce mot même d’ »énergie » :

    …
    De :      Titus Curiosus
    Objet :     Écriture et musique
    Date :     28 mars 2009 07:48:48 HNEC
    À :       François Noudelmann
    …
    Au delà du plaisir de découvrir que votre « Toucher des philosophes  » vient de se voir récompensé
    du « Grand Prix des Muses« 
    _ déjà un bien beau nom ! _,
    je me permets de vous adresser cet article « Rebander les ressorts de l’esprit (= ressourcer l’@-tention) à l’heure d’une avancée de la mélancolie : Jean Clair »
    à propos du dernier volume du « Journal » de Jean Clair
    « La Tourterelle et le chat-huant« ,

    …
    car une remarque de Jean Clair fait état de l’importance pour lui
    de la musique
    pour s’aider à « écrire plus juste« …
    J’ai conclu mon article sur cette note (et le rappel de votre livre).

    …
    Bien à vous,
    Titus Curiosus
    …
    Et la réponse de François Noudelmann :
    …
    De :       François Noudelmann
    Objet :     Rép :Écriture et musique
    Date :     30 mars 2009 08:41:55 HAEC
    À :      Titus Curiosus
    …
    Merci beaucoup pour ces informations et vos textes. Quelle énergie vous avez, c’est impressionnant ! J’aimerais avoir le secret de ces “ressorts”…
    Amicalement, François
    …
    Voilà qui fait bien plaisir… Les « bouteilles » (à la mer) atteignent parfois les rivages ;
    et même les courriels leurs destinataires…
    C’est (presque) à ne pas en revenir !..
    …
    De même,
    avec un autre correspondant (et philosophe) de très grande qualité : Gilles Tiberghien

    (cf mon article du 30 juillet 2008 sur son superbe « Amitier » :

    « L’acte d’ »amitier » : pour une anthropologie fondamentale (du sujet actant)« ).
    …
    Jeudi dernier, 2 avril,
    deux conférences en même temps (!!!) auxquelles je tenais beaucoup à assister :

    d’abord _ dans l’ordre de ma prise de connaissance _ celle de Gilles Tiberghien, à 18h 30 à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, sur le sujet « Land Art : la nature comme hors-champ de l’Art«  ; je l’avais informé par courriel, le 28 mars, que je viendrais…
    Et il en avait aimablement accusé réception le jour même…

    …
    Or,
    voilà que l’ami Bruce Bégout m’adresse trois jours plus tard
    _ le 31 _ le message suivant :
    …
    Chers collègues et amis
    …
    Je présente mon prochain livre « Sphex » au café-librairie « Les Mots Bleus« , rue de Ruat à Bordeaux, jeudi prochain à 18h. Je serai ravi de vous y retrouver autour d’une lecture et d’un verre de vin.
    Pour les impatients, cf. sur le site de « l’Arbre vengeur« , l’éditeur, une fiction en téléchargement gratuit.
    Bien à vous tous
    Bruce
    …
    Je lui fais part immédiatement _ par coup de fil téléphonique _ de mon intention
    de passer un moment l’écouter ce jeudi soir (à 18h)
    avant de rejoindre _ illico presto ! _ la Bibliothèque municipale écouter (à 18h 30) Gilles Tiberghien ;
    auquel il me demande, alors, de bien vouloir adresser ses plus amicales salutations : il était tout à fait avisé de ce malencontreux concours de circonstances ;
    et le regrettait vivement
    . Mais la présentation de son livre « Sphex » faisait partie des « Escales du livre » de ce week-end _ en constituant, même, comme une « ouverture »…
    Il me priait donc de transmettre à Gilles Tiberghien ses plus amicales salutations, et son très vif regret de ne pas pouvoir assister à sa conférence bordelaise.
    …
    De mon passage (d’une demi-heure) aux « Mots bleus« ,
    je retiens la très agréable vivacité de la conversation entre l’éditeur
    (David Vincent, toujours au plus vif de son acuité !) et l’auteur (Bruce Bégout, qui ne lui cède certes rien sur ce terrain _ commun _ là de l’acuité ! : d’où le projet même de ce livre (de « nouvelles »), « Sphex » _ d’après une espèce de guêpe particulièrement ingénieuse et habile à tuer à fin de nourrir ses larves _, sur le modèle des « Contes cruels » de Villiers de l’Isle-Adam, de Barbey d’Aurevilly _ « Les Diaboliques » _, ou de Jean Lorrain _ par exemple, « Histoire de masques« …

    …

    Je remarque tout particulièrement, bien sûr, l’articulation qu’opère Bruce Bégout, entre la démarche argumentative philosophique _ « marchant sur une (seule) jambe« , dit-il… _
    et la démarche littéraire _ procédant métaphoriquement, davantage que conceptuellement : « marchant sur ses deux jambes, elle« … J’apprends aussi que le projet artistique de Bruce
    est très ancien et profond : ce qui ne me surprend pas, à la lecture que j’ai pu faire de ses livres
    : tels « Lieu commun : le motel américain » ; « L’Éblouissement du bord des routes » ; ou « De la décence ordinaire _ court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell« …
    …
    La lecture d’une des quatre nouvelles qu’a choisies _ en totale liberté _ le comédien est elle-même très réjouissante, d’autant que cette lecture est « parfaite », de la part de ce remarquable lecteur qu’est Alexandre Cardin… La nouvelle (dont le titre est « Hasard et tragédie« ) porte sur, dirais-je, le « principe de précaution » ; et ses limites : niaises… Bruce Bégout s’en donne à cœur joie dans une écriture d’une remarquable efficacité (de sobriété et justesse). Comme « c »‘est remarquablement observé (et dit) ; tout tombe implacablement droit _ pas que la chute…

    …

    Hélas, je ne peux continuer d’écouter la suite de cette « présentation » de « Sphex » ; et profite de l’entrée dans la salle de nouveaux assistants pour quitter le lieu ; et gagner dare-dare la Bibliothèque Municipale, Cours du Maréchal Juin.
    …
    Je n’aurais manqué que les dix premières minutes. La salle (vaste : l’amphithéâtre du rez-de-chaussée) est, ici encore, comble ; pas un siège de libre.
    L’assistance, extrêmement attentive, regarde les nombreuses diapositives (préparées par le conférencier ; et projetées à son rythme) au milieu de l’obscurité ;
    et boit les paroles du conférencier,
    qui les commente
    , tranquillement (en pesant ses mots ; comme en confidence ; et non sans rêverie, en sa « réflexion » sur ce qu’il est en train de « montrer »), de son ordinateur, à la tribune,
    éclairé seulement d’une minuscule lampe ad hoc.
    On se croirait pour un peu admis à l’ »expérience » (« réservée », sinon absolument secrète) de penser en quelque studiolo de palazzo italien à la Renaissance : à Mantoue (des Gonzague), Ferrare (des Este), ou Florence (des Medicis)…

    …

    Le commentaire des œuvres (situées presque toute dans l’immense nature ; pour ne pas dire pour la plupart en plein déserts) est passionnant : non seulement le panorama, parfaitement maîtrisé sur le sujet (du « Land Art », et ses complexes nuances et variantes, avec lisières et frontières… : cf. déjà « Nature, Art, Paysage« , paru aux Éditions Actes-Sud le 30 mai 2001…), est d’une exceptionnelle précision et richesse,
    mais la pensée ultra-vivante du conférencier est toujours en acte, et continue (toujours) d’avancer sa réflexion.
    Une heure et demi durant ; et encore, nous aurions pu en écouter bien davantage !

    …

    Suivra une (relativement courte ; et encore…) séance de questions-réponses avec la participation d’un public qui a été sensible à la (très grande) dimension de la réflexion de Gilles Tiberghien, à dimension de la Terre (« Earth« ), bien davantage encore que du Pays ou du territoire (« Land« ) ou du simple paysage _ nous ne sommes plus à la dimension des espaces européens… Un penser philosophique très ample, à hauteur d’un certain « sublime », même, sans nul doute ; auquel nous hisse le conférencier. Le mot, même avec précaution, de « sublime » _ je l’avais sur les lèvres, lecteur féru que je suis de la formidablement généreuse philosophe qu’est Baldine Saint-Girons ; cf, entre autres, son « Sublime, de l’Antiquité à nos jours« … _ a été prononcé, avancé, essayé… Gilles Tiberghien n’est pas un simple communiquant, mais un vrai philosophe…
    …
    Voici _ sans rien, ici non plus, de « personnel » _ notre échange de courriels :
    …
    De :       Titus Curiosus
    Objet :     En novembre à Bordeaux
    Date :     4 avril 2009 08:01:44 HAEC
    À :       Gilles Tiberghien
    …
    Bravo encore pour le style de votre conférence,
    pour les nuances très fines de votre commentaire
    d’un dossier que vous maîtrisez excellemment
    mais qui vous donne toujours à penser.

    …
    D’avoir (un peu, si peu que ce soit) partagé ce « penser » se cherchant encore et toujours
    fut un très beau cadeau que vous avez fait à ceux qui vous ont écouté…

    …
    J’ai bien noté votre venue (en projet) à Bordeaux pour le mois de novembre.
    Et j’en ai (déjà) (re-)parlé (hier) à qui s’occupe des conférences à la librairie Mollat,
    rencontrée (par hasard) parmi les rayons si riches de la libraire Mollat..
    …
    En remerciement au plaisir de vous avoir écouté vous confronter
    à la question
    (qui vous tient tant à cœur !) de l’espace _ à grandes dimensions ; cf votre « Finis terrae _ imaginaire et imaginations cartographiques« … _,
    je me permets de vous adresser un autre article (pas trop chronophage j’aimerais croire)
    susceptible d’intéresser votre penser sur ce « sujet »…
    Il s’agit de ma lecture
    de « Mégapolis
     » de Régine Robin _ qui cite, d’ailleurs, l’ami Bruce Bégout.
    …
    Ayant eu ce dernier au téléphone,
    afin de m’enquérir de son regard sur sa séance de présentation de son livre (« Sphex« )
    _ avec lectures de 4 des 37 « nouvelles » (de ce recueil) par un excellent comédien, sans hystérie ! _,
    j’ai eu l’occasion de lui dire
    que je je vous avais effectivement bien salué de sa part ;
    et il s’en est réjoui…
    …
    Voici cet article à propos de « Mégapolis » : « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin« …
    …
    Bien à vous,
    et ravi de vous avoir (un peu) rencontré et (bien) écouté,
    …
    Titus Curiosus
    …
    Voici sa réponse _ sans rien de personnel, donc :
    …
    De :       Gilles Tiberghien
    Objet :     Rép : En novembre à Bordeaux
    Date :     4 avril 2009 19:25:19 HAEC
    À :       Titus Curiosus
    …
    Merci pour ces compliments. J’étais content de vous rencontrer. J’ai lu votre article et du coup j’y ai trouvé des suggestions de lectures. Merci pour cela aussi.
    A bientôt
    Gilles T.
    …
    …
    Ne pas adresser rien que des « bouteilles à la mer » qui mettent des années à atteindre _ si c’est jamais le cas ! _ quelque destinataire
    donne ainsi un peu de joie ; et d’énergie, aussi, par conséquent.
    Sans qu’on le recherche : il suffirait de le vouloir trop rigidement

    pour tout briser ; ces choses-là sont fragiles, en leur force….
    …
    Bruce Bégout avait aussi, à sa conférence aux « Mots Bleus« , répondu à une question de David Vincent sur le degré de son « intérêt » pour la réception (par le public) de son écriture ;
    indiquant qu’en son écrire, en tant que tel, il n’écrivait que pour lui, ou plutôt que pour l’œuvre à venir et découvrir
    (par lui-même, le tout premier, seulement, en quelque sorte, en sa « primeur »…) : en se faisant, cette œuvre advenant, sous ses doigts, tous « sens » ouverts, quant à lui, seulement son « huissier » (= « ouvreur »), si j’ose le dire ainsi (ce n’est pas Bruce qui le dit) ; il insistait _ fort justement _ là-dessus : les « sens » grand ouverts… _ du moins pour un écrit non spécifiquement philosophique ; bien campé sur ses deux jambes…) ;
    et non pour complaire (mécaniquement) à quelque lecteur que ce soit _ comme tant aujourd’hui d’ »écrivants », surtout ceux qui se produisent à la télévision ; et je ne parle même pas de ceux qui n’ »écrivent » que par « nègres » (invisibles, cachés, forcément !) interposés (dans notre monde de l’imposture satisfaite de soi) !.. A la commande du « consommateur » de « loisirs » (et d’un éditeur un peu moins soucieux d’Art …que David Vincent et les Éditions de l’Arbre vengeur)…
    …
    Etant entendu
    que certains lecteurs auront une lecture mieux que pertinente : adorablement impertinente, même,
    à découvrir l’insu, l’impensé, l’invoulu du texte ; sa grâce miraculeuse, non « commandée » : en surplus…

    …
    Dans une amicale acuité d’attention de lecture et de réception (active ! cultivée !) de la part du récepteur ainsi « activé » ! ;
    …
    de celle _ aussi ! d’acuité… _ qui faisait dire (écrire, en fait : le 7 décembre 1831, en un article enthousiaste de la revue « Allgemeine Musikalische Zeitung » de Leipzig) à un « jeune allemand de Cassel » (= Robert Schumann, âgé en effet d’à peine 21 ans
    découvrant l’œuvre d’un (autre jeune) musicien absolument inconnu de lui jusqu’ici (= sans marque d’identification ! de réputation un peu « établie » : un dénommé « Fryderyk Franciszek Chopin« …) : « Chapeau bas, Messieurs, voici un génie !« …
    …
    Il s’agissait de ce qui est numéroté comme opus 2 : les « Variations sur (un thème de « Don Giovanni » de Mozart) : « Là ci darem la mano«  »
    d’un inconnu (encore alors) au bataillon : un musicien polonais lui-même âgé aussi, à cette date de décembre 1831, de 21 ans… Frédéric François Chopin est en effet né le 22 février 1810 ; et Robert Schumann, le 8 juin, trois mois et demi plus tard exactement.
    …
    Bref,
    un peu de reconnaissance témoignée
    _ sans être quémandée, bien sûr _
    donne une joie
    énergétique à proportion du surplus de sa parfaite gratuité…

    …
    Titus Curiosus, ce 5 avril 2009

    …
    Post-Scriptum :

    …
    Dans le parfait prolongement du sujet (et questionnement) de cet article ,

    …

    Mardi 7 avril prochain, à 18h 30, au CAPC

    _ Musée d’Art Contemporain de Bordeaux, Entrepôt Laîné, 7 rue Ferrère à Bordeaux _ ;

    dans la salle de conférence,

    …

    la Société de Philosophie de Bordeaux

    recevra pour la dernière conférence de sa saison 2008-2009

    Elie During,

    sur le sujet de « A quoi pense l’art contemporain ?« …

    …

    En voici l’argumentaire :

    …

     Que l’art, cosa mentale, ait quelque chose à voir avec la pensée, et même la philosophie ; qu’il dispose des éléments sensibles en vue de faire « penser plus », comme disait Kant, nous le savons depuis longtemps. S’il y a à cet égard une spécificité du régime « contemporain » de l’art, c’est dans la manière dont il réarticule les termes du problème en faisant de la pensée son objet. C’est à tort qu’on s’imagine que la théorie est convoquée par les artistes contemporains comme un discours de surplomb censé apporter un « supplément d’âme » à des productions sans consistance : même chez les mauvais artistes, c’est d’une tout autre relation qu’il s’agit _ une relation latérale, mais effective, beaucoup plus intéressante que celle que prescrit le commentaire ou l’illustration. La théorie y est d’emblée envisagée comme partie prenante de la machine artistique et de sa puissance d’invention formelle. Il y aurait ainsi une plastique du concept, qui ne relèverait ni de l’exemplification ni de l’allégorie, ni du schème ni du symbole. Les concepts s’exposent : il faut l’entendre littéralement. La pensée a une forme, mais la forme elle-même doit se comprendre dans toute son extension, de façon à y inclure formats et dispositifs, gestes et procédés. Deux exemples historiques, Marcel Duchamp et l’art conceptuel, permettront de préciser la portée de ces remarques, avant d’en examiner les prolongements sur quelques cas plus récents.
    …
    Elie During est Maître de conférences à Paris X – Nanterre et chargé de séminaire à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Ses recherches sur les formes de l’espace-temps le conduisent à l’intersection de la philosophie des sciences, de la métaphysique et de l’esthétique. Il a consacré plusieurs articles et textes de catalogues à des artistes contemporains, mais aussi au cinéma et à la musique. Son édition critique du livre de Bergson sur la relativité, « Durée et simultanéité« , paraîtra en 2009 aux Presses Universitaires de France.

  • Des bouffées de souvenir : « Alabama Song » _ ou Brecht par The Doors _ et Edward Hall, « La Dimension cachée » : la « mine » que sont les « notes » de Bernard Plossu…

    Une brassée de souvenirs (excellents) en remontée du (joyeux) passé,

    en cet échange de courriels avec Bernard Plossu : voici…
    …
    Le 29 mars 09 à 22:51, Bernard Plossu a écrit :
    …
    des petites notes (dans le train : « en route vers Carcassonne« …)…

    plo
    …
    De : Bernard Plossu

    A : Amicus X

    Envoyé le : Dimanche, 29 Mars 2009 22:48
    Sujet : notes
    …
    Dans le livre « Quinze hommes splendides » de Yvonne Baby, Bresson parle de « bizarre mélange de hasard et de prédestination« , ça me fait un peu penser à ma lubie de parler de « rencontre de sagesse et de délire » en photographie…

    …

    Page 60, Robert Bresson cite Corot : « il ne faut pas chercher mais attendre« , citation que je cite toujours, tout le temps…
    …
    Robert Bresson parle, tourne, réfléchit autour du silence, de son rôle, sa présence plus forte que le bruit (que la musique), le non-bruit… Et même on pourrait dire que sa musique est une forme de silence, non ? elle ne dit pas quoi penser (grossière erreur de penser que Bresson est moral, on le disait janséniste, je dirais plutôt « puriste », comme Dreyer dans « Ordet » : chef d’œuvre d’image avant tout).

    …

    De son côté, Edward Hall (mon maître et ami) a analysé, décortiqué, le rôle des odeurs dans la société américaine, qui mourra un jour de ne plus en avoir.

    …

    Etc… Je passe les notes qui suivent…

    …

    Ma réponse (à ce passage-là ; qui « me retient » tout spécialement…) :

    …

    —–E-mail d’origine—–
    De : Titus Curiosus

    A : Bernard Plossu

    Envoyé le : Lundi, 30 Mars 2009 6:24
    Sujet : Re: notes : Kairos + Edward Hall + Brecht par Didi-Hubermann
    …
    La « rencontre » me passionne, comme tu le sais (notamment par ce que j’ai pu aussi en écrire :
    « Pour célébrer la rencontre« , que publia sur son site (« Ars Industrialis« , en mars 2007) Bernard Stiegler ;
    « Cinéma de la rencontre : à la ferraraise _ ou un jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni« , ce gros essai inédit).
    …
    Sur le hasard, et sa réception, le concept (grec) de « kairos » va très loin…
    Je n’aime pas beaucoup, en revanche, le mot (de Bresson) de « prédestination« .
    Je préfère plutôt ton cocktail à toi de « sagesse et délire« 
    ; même si « délire » n’est peut-être pas le terme (un peu trop « mode » ; « jeune »…) le plus adéquat à mes yeux, du moins…
    Mais l’oxymore est parlant…
    …
    Sur le silence, oui… : un espace où peut _ et où seulement peut _ se déployer le jeu de la créativité
    pour un artiste…

    …
    Le livre que je suis en train de lire, de Georges Didi-Huberman, « Quand les images prennent position _ l’œil de l’Histoire 1« ,
    traite pleinement de cela
    à travers le montage photos/légendes/épigrammes poétiques
    que Brecht a élaboré en son « Kriegsfibel« 
    (« ABC de la guerre«  ) qui ne put être publié qu’en 1955…

    …

    « Le livre se vendit très médiocrement, laissant à Brecht, peu avant sa mort, l’impression douloureuse que le public allemand cultivait un « refoulement insensé de tous les faits et jugements concernant la période hitlérienne et la guerre » (selon une expression de Brecht lui-même, citée par Klaus Schuffels, en une présentation intitulée « Genèse et historique« , de l’édition française, traduite par Philippe Ivernel, de cet « ABC de la guerre« , aux Presses Universitaires de Grenoble, en 1985)…

    …

    Ce livre (rare) de Brecht devrait te passionner.

    …

    Je ne crois pas, cependant, qu’on en trouve facilement des exemplaires, que ce soit en allemand, ou en français (cf la note page 30 du livre de Didi-Hubermen, pour toutes les précisions : Brecht ne put publier »Kriegsfibel« , et encore pas comme il le voulait _ il dut y opérer des « coupures » ; ainsi que promettre un second volume (qui aurait été) plus « positif », lui… _, qu’en 1955

    _ né le 10 février 1898 à Augsbourg, en Bavière, Bertolt Brecht est mort très vite après cette publication de novembre 1955 : le 14 août 1956, à Berlin-Est, pour être précis : il n’a donc pas eu le temps d’écrire cette « suite »…)…
    …
    J’en suis page 198 de ce (très beau !) livre de Didi-Huberman ; et il me reste 60 pages.
    J’écrirai bien sûr mon prochain article sur lui…

    …
    Le concept central, à partir de celui de « montage/démontage »
    étant celui de « rythme« …
    C’est fondamental.

    …
    « Ne pas chercher, mais attendre« , dis-tu : oui ; et encore, sans traquer ; seulement être prêt à recevoir,
    et sans crispation, forcément… « Kairos » dit ici l’essentiel…

    Se reporter à ce que j’ai pu en écrire
    et en mon (petit) article (de mars 2007), et en mon (gros) essai (terminé en janvier 2008)…
    …
    Que tu parles de Edward Hall
    comme ton « maître et ami« 
      est assez extraordinaire, pour moi : je parle de ses livres (« La Dimension cachée« , « Le langage silencieux » ; et « Au-delà de la culture« , « La danse de la vie _ temps culturel, temps vécu« , etc…) à mes élèves chaque année…

    …

    Il faudra que tu me racontes un peu
    comment vous vous connaissez…

    …
    Edward Hall est un maître génial de l’attention !!!

    …
    Titus

    …

    La réponse de Bernard, enfin :

    …

    De :   Bernard Plossu

    Objet : Re : notes : Kairos + Edward Hall + Brecht par Didi-Hubermann
    Date : 31 mars 2009 10:22:34 HAEC
    À :   Titus Curiosus

    …

    Je voyais très souvent Hall à Santa Fe !
    (il m’a même cité plusieurs fois dans ses articles !)

    …
    Il a écrit un petit texte d’intro aussi à mon livre « Bernard Plossu’s New Mexico » publié il y a pas longtemps aux USA à University of New Mexico Press, on le trouve pas cher sur Abebooks ….
    …
    et je commence le texte de mon livre  » The African desert » publié à University of Arizona Press (Usa aussi) par une citation de « La Dimension cachée »
    (on le trouve aussi pas cher sur Abebooks, mais le problème des livres américains est l’envoi postal qui peut être plus cher que le livre !)
    …
    Sa théorie de la proxémie s’applique totalement à la distance juste que la focale du 50 mm me permet en photo !
    …
    J’ai passé du temps voici 10 jours avec David Lebreton

    _ cf mon article du 7 août sur le superbe « Éloge de la marche«  de David Lebreton, en mai 2000 : « Continuer d’apprendre à marcher« … _,

    à Digne ensemble : il est à 100 % le successeur de Hall !
    …
    plo
    …
    Jamais lu encore Didi-Huberman, mais on me le conseille de toutes parts !
    …
    Merci de m’en parler si bien
    …
    b

    …

    ps :

    à propos  de Brecht, un de mes « 33 tours » préféré a toujours été Lotte Lenya chantant « Surabaya Johnny » de « L’Opéra de 4 sous« , tu connais surement : sublime ! ! !
    …

    …

    Oui !!! je le vénère aussi ;

    et je collectionne même les chansons (et interprétations) de Brecht/Weil : outre Lotte Lenya, bien sûr _ plusieurs disques !!! _, Gisela May, Marianne Faithfull, Cathy Berberian, Milva _ j’aime tout particulièrement sa voix si chaude ! _, Teresa Stratas, Ute Lemper, etc… J’ai aussi un album de 2 CDs passionnants d’enregistrements des années trente et quarante, intitulé « From Berlin to Broadway« , édité par Pearl : GEMM CDS 9189 ; plus un autre d’extraits de cette compilation-là… Et encore un étonnant (et remuant les tripes) « September songs _ the music of Kurt Weill« , avec, parmi bien d’autres, Nick Cave, P. J. Harvey, David Johansen, Elvis Costello, Charlie Haden, Betty Carter, Lou Reed; et même Bertolt Brecht lui-même _ en 1930 : ne pas manquer !!! _ ; et Kurt Weil _ le charme ! _ ; et Lotte Lenya (en 1955) ; et encore William B. Burroughs : un CD Sony SK63046, en 1997… Le temps va son train… J’aime aussi, un peu à part _ quelle féminité ! _ le « Speak low« , particulièrement raffiné (= « sofistiqué » !), d’Anne Sofie Von Otter, en 1994 (CD Deutsche Grammophon 439 894-2) ; pour compléter cette somptueuse et fort variée palette d’interprétations…

    …
    Ainsi, l’autre jour, n’ai-je pas pu résister à l’écoute, au rayon Musique de la Librairie Mollat, juste à l’instant où j’y effectuais mon petit tour, presque de routine (pour jeter un œil _ ou une oreille _ aux derniers arrivages), à une interprétation par Les Doors _ ou par la voix sublime de Jim Morrisson ? mais les autres aussi y sont très bien ! _ d’ »Alabama Song« , sur un Live (de mars 1967) « At the Matrix« , à San Francisco (double CD DMC 8122-79884-8 : une merveille !) : j’ai acheté l’exemplaire unique ; et me le repasse en boucle… C’est renversant de beauté…

    …

    Cela m’a rappelé, en outre, mon copain Pierre Géraud _ qui vit depuis longtemps à l’île de La Réunion _, chez lequel passait si souvent la musique des disques-vinyle _ je revois les pochettes ; comme je ré-entends les chansons ; et la voix si prenante de Jim Morrisson ! _ des Doors : ce devait être cette extraordinaire année 1969, l’été de laquelle notre groupe (de philosophie) auto-intitulé (!) « Freud » _ sur l’œuvre duquel nous « planchions » passionnément dans les sous-sols de la Fac des Lettres, Cours Pasteur, à Bordeaux _, avons, suite à la vision du film de Buñuel, « La Voie Lactée« , entrepris notre « pélerinage » à Compostelle : en fait l’aller-retour Bordeaux-Santander en vélo (un peu plus de 1000 kilomètres ; et camping sauvage : il pleuvait aussi pas mal) ! Quel merveilleux voyage de plus de cinq semaines… Dira-t-on jamais assez le charme des (rudes !) côtes des (ultra-vertes !!!) montagnes basques, et des ventas où se désaltérer, et se restaurer : tortillas, o huevos con jamón : le vélo creuse passablement l’appétit ! Un soir à Deva, nous avons même dîné deux fois _ la seconde rien que pour tenir compagnie à d’autres (joyeux !) convives de l’auberge… C’est (assez) beau, la jeunesse (= la décennie des « vingt ans »…) !

    …

    Et tout cela « revient » magnifiquement _ les « bouffées de souvenirs »… _ en écoutant Brecht et Les Doors ;

    comme en me souvenant de ce que dit si finement Edward Hall, dans cette « Dimension cachée« …

    …

    Merci donc de tes « notes« , envoyées _ comme il se doit _ « au débotté« .., Bernard…

    …

    Titus Curiosus, le 1er avril 2009

  • Rebander les ressorts de l’esprit (= ressourcer l’@-tention) à l’heure d’une avancée de la mélancolie : Jean Clair

    L’excellente collection « L’Un et l’autre » (de Jean-Bertrand Pontalis, aux Éditions Gallimard) propose le quasi annuel « Journal » de Jean Clair, sous, cette fois, le titre de « La Tourterelle et le chat-huant«  _ après, en 2006, « Journal atrabilaire« , et, en 2007, « Lait noir de l’aube » (sous-titré « Journal« ), dans la même excellente collection. Auxquels (journaux) on peut aussi adjoindre une récente re-collection d’articles : « Autoportrait au visage absent » (sous-titré, lui, « Écrits sur l’Art (1981-2007)« , paru le 20 mars 2008…

    …

    « La Tourterelle et le chat-huant » est bien sous-titré : « Journal 2007-2008 » : il s’étend du « Printemps » 2007 à « l’Été » 2008…

    …

    Jean Clair me plaît beaucoup : un de ces contemporains lucides, et donc (très) importants, parmi le tout-venant, en foule, de tous les vains et imposteurs « pondant » mécaniquement tant de « pavés » occupant (pour les « peupler », en piles, de leurs ombres « rassurantes ») tant de rayons et tables de librairies et bibliothèques, que réclament à ces pseudo « auteurs » les éditeurs en place ; en direction des (gros) « besoins » du tout-venant du lectorat : « ça » « part » si « bien », comme des petits pains et de la viennoiserie… Bref : une parole de vérité enfin ! dans le désert (assourdissant : c’est le but recherché !) des babillages et, pires, mensonges (qui parviennent à faire « prendre des vessies pour des lanternes » à ceux qui, tout bonnement, « le » demandent : une fonction première de ce en quoi consiste le très volontairement sans consistance _ = « léger » _ « loisir » de masse…).

    …

    Je lis donc Jean Clair dès qu’il paraît : et je découvre, non sans surprise ici, que l’achevé d’imprimer de celui-ci, « La Tourterelle et le chat-huant« , date _ déjà ! _ du 7 janvier 2009 ; et qu’il a même paru le 22 janvier… : non seulement je ne l’avais pas encore déniché (sur une table…) ; mais nulle mention de quelque journal que ce soit, en quelque article _ ni même à mon écoute, en tout cas, de France-Culture _, ne me l’avait si peu que ce soit « signalé »… Mais, l’important, est de le lire ; et « maintenir » le contact _ voire la conversation _ avec ce veilleur vigilant-ci, qu’est Jean Clair (né le 20 octobre 1940 à Paris : il a donc soixante-neuf ans) ; comme avec quelques autres : tel un Michel Deguy (cf l’immense « Le sens de la visite » !..)…
    …

    Pour le titre de cet opus-ci, « La Tourterelle et le chat-huant« , il fait référence aux images du père (cf « La Tourterelle« , pages 168 à 172 _ que renforce l’illustration de couverture du livre : la photo de la partie centrale d’« une stèle funéraire attique » représentant un père faisant cadeau d’une tourterelle à son fils ; et « l’oiseau évoquait la fidélité, la transmission, le passage« , page 170 ; la stèle, quant à elle, étant visible au Musée archéologique d’Athènes), et de la mère (cf « Les Chouans« , pages 187 à 201), l’un du Nivernais (et Morvan), l’autre du Maine.

    …
    « Ma mère est née à Blandouet, un village minuscule d’une centaine d’habitants à cheval entre la Sarthe et la Mayenne _ Blandouet tombant du côté (« départemental ») de la Mayenne… Après la Révolution, les Mainiaux demeurèrent Blancs, et les Sarthois, dèjà tournés vers Paris, devinrent plutôt favorables aux Bleus. Il suffisait donc de quelques mètres _ en cette « vallée de l’Erve« , « une sorte de réserve zoologique, demeurée à l’écart du monde moderne« , page 194 _, et d’une haie au bout d’un champ pour passer de la paix des pâtis à la guerre des partisans, et de la sécurité au danger. J’ai toujours été sensible aux frontières, dans ce qu’elles ont de très réel et de très imaginaire« , peut-on lire page 191… « Cet isolat géographique, abandonné de l’Histoire, n’avait plus de sens, mais il restait parcouru de signes, que la tradition, sans discontinuer, avait enseigné à lire, dans sa terre et dans son ciel« , écrit-il, page 194.

    …

    Vers le « milieu des années 60« , « les haies furent abattues sur ordre des technocrates de Paris, qui se vengeaient sans doute de ces bouseux arriérés qui n’avaient pas aimé la République. Le lacis impénétrable de talus et d’écrans végétaux qui, pendant des siècles, des bandes de chouans aux colonnes de Leclerc, avait protégé les hommes n’existait plus. Le remembrement livra en fait le pays à mille fléaux bibliques, l’inondation ou la sécheresse, le vent d’ouest balayant désormais les terrains et, l’eau n’étant plus ni drainée ni contenue, l’érosion des terres, les insectes et la vermine qui pullulèrent, faute d’oiseaux pour les gober. Sans nichée dans les haies, sans tourterelles _ la revoici, celle un jour donnée par le père (et mal préservée par le fils)… _ et sans chouans désormais, les nuits _ et bien davantage : dans les pensées _ devinrent silencieuses, et les jours, eux, devinrent infernaux, avec le fracas des machines et la puanteur chimique _ alleluiah, saint Monsanto _ des engrais et des pesticides _ ou davantage que « la fin des terroirs« , expression donnée page 193…

    …

    « Quand je suis revenu récemment dans ces pays d’enfance, j’ai eu le sentiment que ces haies, qui autrefois bordaient le regard et le gardaient de la peur irraisonnée de l’infini, n’avaient été détruites que dans le but stratégique de laisser l’homme à découvert _ une expression à méditer…

    …

    J’ai mesuré le désastre spirituel _ certes _ né de ce bombardement _ non militaire, ni aérien _ dont le pays semblait avoir été l’objet, où toutes les fermes, jadis si frileusement et douillettement cachées dans les buissons, étaient désormais, l’une après l’autre, exposées au regard de tous, et ces champs rasés jusqu’à la croûte, désormais entourés de barbelés comme s’ils avaient été minés _ oui… J’ai eu un choc profond. C’était comme si , devant cette terre dont on avait arraché la toison végétale et qu’on exposait, rasée et frissonnante, à la curiosité des étrangers, je me fusse trouvé devant ma mère, nue et tondue (…), et j’en ai éprouvé une immense honte _ pour les responsables de cette faute-là : de trahison…

    …

    De l’autre côté, maintenant, page 196 :

    …
    « Mon père, dans la Nièvre _ pour continuer dans les départements _, c’était tout autre chose. Ce n’était pas l’âge de la découverte de l’agriculture, c’était _ plus en amont encore… _ plutôt l’âge de fer. La première chose qu’on entendait _ musicalement, comme dans « L’Or du Rhin« … _ quand on arrivait au village, c’était le bruit répétitif _ en ritournelle _ du marteau de la forge et le chuintement puissant et sourd du soufflet… » Etc…

    …

    « J’ai longtemps préféré le pays maternel, son aspect closier _ dans l’enfance _, ses fées, ses garous et ses sorts, et surtout ces écrans de haies, comme les coulisses du théâtre ouvrant sur des mystères, ou dessinant capricieusement, selon les saisons, les limites et les lieux, et que l’humidité enveloppait d’un voile _ pudique.

    …

    Plus tard, c’est le pays paternel que j’ai aimé, parce qu’à l’inverse il dépliait _ et déployait _ l’horizon, l’étirait et le haussait jusqu’aux monts du Morvan, sur les flancs desquels ne poussaient guère que des chênes _ et des digitales pourprées.

    …
    J’ai dû composer _ comme tout un chacun ; lire le « côté de chez Swann » et « le côté de Guermantes » dans « La Recherche« … _ avec ces deux origines _ tant qu’il n’y a pas encore de totale uniformisation !!! _, sans trop trahir l’une ou l’autre, et sans rien mépriser d’aucune _ « trahir« , « mépriser«  : le temps est-il venu qui les impose à tous ?.. Dès que je suis allé au lycée pourtant, j’ai eu l’impression de commencer de trahir. Quoique je fisse, je passais à l’ennemi. Cela n’a pas cessé » _ pages 200-201 : la thématique d’une certaine fidélité est chevillée au corps et à l’âme de Jean Clair…

    …

    Et maintenant que « j’aurai commencé de voir se tarir le pétrole, laissant prévoir un futur qui sera le retour au temps d’avant les moteurs que j’ai connu« , « il n’est pas difficile de prévoir celui où, comme aux premiers temps, on se tuera pour la possession d’un point d’eau«  _ pages 201-202 : la paix est affaire d’harmonie et de respect de la justesse de l’autre…

    …

    Jean Clair va alors terminer ce chapitre (de « l’hiver » 2007-2008) :

    …

    « J’ai vu, à des gens économes et fins, s’imposer _ ce mot qui m’est spontanément venu quelques lignes plus haut… _ une manière de vivre grossière et gloutonne, vu un médiocre vinaigre _ de marque brevetée et largement diffusée dans la (très) grande distribution, de par le monde _ remplacer un cidre _ artisanal proprement, lui _ délicieux, et la grossièreté _ et c’est un doux euphémisme : cf le son toujours plus haut du ton de nos bons Bigard reçus avec cérémonie (et baisers de l’onction sainte) jusques au Vatican… _ du prime time des télévisions prendre en peu de temps la place de la méditation commune du soir _ en effet : le décervelage et la crétinisation à la place de la construction du sens par l’écoute réciproque de chacun et de tous les présents parlant en pesant les mots.

    …

    J’ai vu aussi, sinistre codicille _ et bien davantage : Hegel l’avait-il pré-conçu ? avec son « Art : chose désormais du passé« … _ à cet acte de décès, l’art perdre peu à peu son sens et sa valeur _ critères décisifs, pourtant _, éclatant pourtant dès l’apparition des premières sépultures _ et l’option sur une « durée » (et des filiations)… J’ai vu le Louvre se vendre ; et les jardins de Versailles se remplir d’immondices _ et ce statut des œuvres d’Art est capital, bien sûr !!! La boucle se ferme. J’ai mangé mon pain blanc _ celui de l’oncle boulanger du Morvan (magnifiquement évoqué pages 198-199)… Ainsi s’achève, page 202, cet important chapitre à propos des « Chouans« …

    …

    Le premier chapitre du livre (« Le Livre de ma vie« , au « printemps » 2007 _ Jean Clair a soixante-six ans _, pages 13 à 23 ), dénote fort symptomatiquement un moment (ou passage) me semble-t-il important, en son parcours vital (d’homme né en 1940)… En effet, il dénote et indique, du moins est-ce ainsi que je l’interprète, un certain « fléchissement », comme « mélancolique », quant à l’importance de l’« appétit du moment et le goût des découvertes«  (en la personne de l’auteur), sur lesquels _ « appétit«  et « goût«  _ s’ouvre, avec le chapitre, le livre ; soit cette nouvelle « tranche » (« printemps » 2007 – « été » 2008) du « Journal » de Jean Clair…

    …
    Évoquant son goût des livres, des œuvres, des villes, des pays _ jusqu’à la pressante envie de même s’y « installer pour mieux la connaître« , du moins la ville (page 13) : « lecteur de Balzac, je deviens balzacien, et lecteur de Stendhal, stendhalien. Voyageur en Patagonie _ décidément la Patagonie de « La Liebre dorada » de ma cousine Silvina Ocampo fait ces temps-ci des ravages : Jean Clair, comme Claude Lanzmann (dans son « Lièvre de Patagonie«  ; cf mon précédent article, du 22 mars : « A propos d’un auteur majeur d’aujourd’hui : Roberto Bolaño _ succès (justifié) et ambiguïtés (extra-littéraires) du succès » _ ;

    …
    Voyageur en Patagonie, je suis prêt à me faire Patagon _ page 14.
    …
    Mais
    _ immédiatement _ cette curiosité et cette gourmandise sont (qualifiées de) docilité, complaisance, lâcheté, inconstance, en un mot des trahisons _ soit un mot (et une pensée) qui va (ou vont) revenir… Avec ce développement-ci, tout de suite :

    …
    « Rendre compte d’une œuvre, c’est l’épouser _ déjà ? et dans quelle mesure ?… _, c’est se couler en elle, c’est partager _ mais à quel point ? même, au-delà de la sympathie et de l’empathie, un amour : un amour est-il nécessairement fusionnel ? ce n’est pas du tout mon avis… Ni « d’identification » : encore moins !!! _ ;

    c’est partager _ un peu ; beaucoup ; passionnément ; à la folie ; ou (quasiment) pas du tout, aussi ! _ ses élans et ses angoisses, c’est adopter ses causes et c’est vouloir ses fins. C’est s’identifier à quelqu’un qui vous est étranger _ Jean Clair ne connaît guère ici la gradation des mesures… Il devrait re-lire davantage Montaigne, qui n’est pourtant pas moins passionné que lui !… On prend la couleur _ mais pour combien de temps ? et dans quelle mesure ? Est-ce forcément « à la folie » ? Non !.. _ d’un corps qui n’est pas le sien _ à en être « vampirisé », en quelque sorte ?.. Non !

    …

    Jean Clair commente alors, toujours page 14 : « Pareil subterfuge s’utilise souvent quand on ne peut faire œuvre soi-même, ni savoir qui on est _ le processus me paraît un tout petit peu plus complexe et subtil, quant à moi…

    …

    La comparaison avec le jeu amoureux _ l’expression (« jeu » avec « amoureux« …) retient l’attention _ s’imposera d’elle-même _ voyons donc voir un peu de près !.. Faute de s’habiter soi-même _ l’objectif d’une vie d’adulte !.. _, on habite autrui _ mais cette « vampirisation » par « identification » est-elle un amour authentique ? Je ne le pense pas du tout ! _, on le hante _ fantomatiquement ! _, au hasard des rencontres, des attractions, des magnétisations, des gravitations, que deux corps mis à proximité exercent l’un sur l’autre. Dans le désarroi de ne pas _ encore un peu mieux _ se connaître soi-même, on se projette _ certes, et selon diverses gradations ; mais un tel « transfert » est-il déjà de l’amour ? Non ! Il y a « erreur » ici, cher Jean Clair, sur la « marchandise »… _ au gré des circonstances, dans l’être qui passe à votre portée. Et puis, franchi le coin de la rue, l’attraction _ loin des yeux… _ se défait, l’affinité se tourne en avulsion _ le joli mot ! _, on se détache, on s’éloigne _ on n’aime plus ; plus du tout ! On s’était trompé… Pardon !.. Perdu au départ _ dans cette pseudo « identification«  (« projection« ) à quelque autre _ plus éperdu au retour _ d’Ulysse en sa patrie, mais que n’habite aucune Pénélope _, quand on voudra réintégrer son corps _ l’attaque est sévère…

    …
    Avec alors, page 15, cette « leçon »-ci :

    …
    Ces phénomènes ectoplasmiques _ ou fantômatiques _, ces pseudopodes d’un noyau qui n’existait qu’à peine, vident le peu de substance qui demeurait _ par quel miracle : la force d’inertie de croiser parfois (sans vraiment rencontrer) quelque reflet de soi dans le miroir d’un couloir ou d’une salle-de-bains ?.. _ en vous. L’empathie est chose profondément mélancolique _ et Jean Clair en ressent la menace, en son soixante-sixième printemps…

    …
    Si j’ai erré jadis docile au milieu de mes semblables comme _ tiens donc ! serait-ce là un aveu d’endurci célibataire ?  _ au milieu des objets, des livres et des lieux, c’est que je les ai cru longtemps _ comme ceux-là… _ disponibles _ sous la main, en quelque sorte… : mais ce n’est pas là le statut d’un amour (= un sujet)…

    …

    Mais s’éprendre de quelqu’un, ce n’est pas se fondre en lui par un élan de curiosité que l’on voudrait d’admiration ou d’amour. Ce n’est pas non plus _ et même encore moins ! _ s’imposer à lui _ tel Don Juan à ses « conquêtes » _ par l’idée avantageuse que l’on se fait de soi. Ce n’est pas aimer être aimé _ Pouah !  Ce n’est pas non plus se porter infatigablement et indistinctement _ en effet : il y a là péril ; celui de l’appel des sirènes… cf Pascal Quignard : « Boutès«  _ vers tout _ c’est beaucoup ! et beaucoup trop ! il y faut un peu plus de discernement !.. _ ce qui n’est pas soi.

    …
    S’attacher est chose si grave _ en effet ! _, parfois si douloureux _ pas de dilettantisme ici ! _ qu’elle est d’un autre ordre _ ou d’une autre mesure _ que la _ simple _ curiosité, la rencontre _ anodine, du moins _, le hasard _ qui ne serait que quelconque… ; et sans pouvoir s’en extirper ! _ du moment ; et moins encore le mélange des organismes _ qui s’en tiendrait au « getting off » dont traite joliment et justement Daniel Mendelsohn en sa très belle et si riche (en ses conclusions : sur les filiations…) « Étreinte fugitive » (cf mes deux articles des 8 et 9 février : « Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le “getting-off” d’un orgasme) : “L’Étreinte fugitive” de Daniel Mendelsohn » et « Daniel Mendelsohn : apprendre la liberté par l’apprendre la vérité : vivre, lire, chercher« )…

    …
    Avec ce beau et juste passage-ci, mais mis au passé (page 16) :

    …

    « La liberté, cette liberté qu’on attache aujourd’hui _ dans les mœurs ayant cours en général ? _ pour refuser de s’attacher, n’est qu’une subtile _ pas tant que cela ! plutôt grossière, au contraire ! _ illusion _ ça oui ! en effet !!! Bienheureuse servitude au contraire, celle qui nous attache à ceux dont nous avons été _ voilà le passé : composé… _ épris, lors même que le désir _ de quelques saisons, surtout : courtes, et passagères ?.. _ la passion se sont éteints ou morts _ une passion vraie cesse-t-elle vraiment ? Ici, lire Claudio Magris : « Vous comprendrez donc » (et mon article du 1er janvier 2009 : « Le bonheur de venir de lire “Vous comprendrez donc”, de Claudio Magris« )… Non !… _, ou simplement que les hasards de la vie les ont éloignés _ momentanément : car ils nous sont perpétuellement co-présents !.. _ de nous. Quels qu’aient été les joies, les plaisirs _ mieux les distinguer encore ! qu’en les accolant _, mais aussi les griefs ou les souffrances _ bien sûr : guerre au dilettantisme ! _, nous demeurons _ ad vitam æternam… _ en quelque sorte les _ sacrés (même laïquement : aussi !) _ dépositaires, les responsables _ ayant à en « répondre » ! _ les témoins _ à jamais _ de ceux dont nous avons partagé la vie. On ne reprend pas ce qui a été donné _ quelle misère (d’âme : terrible !) ce serait !.. Nous demeurons responsables. Jusqu’à la mort, on appartiendra _ quel formidable cadeau ! quelle inépuisable richesse ! et force !.. Une grâce !!! _ à ceux qu’on a aimés«  _ pourquoi Jean Clair l’écrit-il donc au passé (composé ; et au futur antérieur) ?..

    …
    L’ombre de la dépression pointe, me semble-t-il, sur le passage (page 16) qui suit : « Il est vrai, pour revenir au monde répété des choses _ ou objets ; après celui de la rencontre et de l’amour (espéré ou approché) des humains (ou sujets) _, que je n’ai plus _ à soixante-six ans alors, dit Jean Clair _ la même fébrilité, la même curiosité à découvrir des villes, des paysages ou des objets. A la petite échelle d’une vie _ à quel âge Lucrèce a-t-il donc conclu ses (similaires) remarques terminales du « De Natura rerum » ?.. _, il arrive des moments où l’impression est forte que l’on a déjà goûté à un fragment _ exemplaire _ de ces formes, cueilli un grain de ces couleurs, saisi une pensée de ces saveurs _ tous vocables éminemment lucrétiens (et épicuriens, donc) _, absorbé un atome _ et là, ce n’est plus du tout niable ! _, et que les retrouver ainsi, en un autre lieu et dans un autre temps plus long _ Montaigne, lui aussi, le redit encore au final magnifique de son « De l’expérience« , au chapitre ultime et testamentaire (chapitre 13) du dernier livre (le livre III) de ses « Essais« … _, n’apportera rien de plus à nos sens et à notre intelligence« , page 17 _ sinon que Montaigne est beaucoup moins _ pour ne pas dire pas du tout !!! _ atteint, lui, de ces premiers soupçons de « mélancolie » que Jean Clair, ici…

    …
    Et ce : « Je m’avoue satisfait, résigné peut-être« , toujours page 17.

    …

    Et, page 18 : « Cette quête qui m’a fait goûter à peu près à tout, soulève en moi _ du moins ce jour-là, à la table d’écriture _ une fatigue inattendue. (…) Que faire quand il n’y a plus rien à découvrir ? _ vraiment ? Pour ma part, je ne ressens pas pareille fatigue (de vivre)… La durée d’une vie est parfaitement adaptée à l’étendue de notre planète » _ Montaigne le re-dit, lui aussi, après Lucrèce…

    …
    Mais, voici alors ce remède, peut-être, ou du moins cette « solution de repli », page 21 (de ce même premier chapitre « Le Livre de ma vie« , qui court de la page 13 à la page 23) :

    …

    « Plutôt que de jouir ainsi de l’immortalité triste des Struldbruggs _ au cours de son troisième « voyage« , le Gulliver de Jonathan Swift a l’occasion de rencontrer dans l’île de Luggnagg des êtres dont l’appétit de vivre demeure « modéré » parce qu’ils gardent sous les yeux l’exemple terriblement dissuasif des Struldbruggs, les immortels horriblement décrépits, affligés de toutes les infirmités physiques et mentales, et condamnés à l’irrémédiable « atroce perspective de ne jamais en finir« … _, il serait préférable de bouquiner désormais, peut-être, en tirant du rayon _ déjà probablement « bien choisi », en sa bibliothèque personnelle _ un livre au hasard. Qu’il soit ou non « le livre de ma vie » alors importe peu. Tout livre fera l’affaire. Lire recèle en soi, comme simple exercice mental, sa propre vertu, indépendamment _ même ! _ de ce qu’on va lire . Dans la lecture _ en tant qu’acte esthétique (cf le livre sur cette « opération essentielle »-là : « L’Acte esthétique« , de Baldine Saint-Girons) _ se cache quelque chose qui dépasse la simple réception _ en effet _ de contenus«  _ bien sûr !!!

    …
    Et envisageant alors la situation d’enfermement de la prison _ « comme si la prison était à l’homme d’aujourd’hui, au prisonnier politique, au militant incarcéré, ce qu’avaient été à l’homme de foi, dans des temps religieux, la solitude et le silence de la cellule » !.. _, Jean Clair débouche sur cette conclusion-ci, page 22 :

    …

    « L’enfermement forcé donnerait à la lecture une attention _ voilà le terme (et la faculté) capital(e) !.. _ que le monde extérieur s’ingénie _ malicieusement mu par ses infiniment plus grossiers intérêts (quantifiables et quantifiés, eux) _ à dissiper _ distraire et dissoudre, dans de beaucoup plus vains divertissements ; détruire, jusqu’au rien ; sinon l’acheter… _ ; et apporterait là, de manière assurément plus brutale _ par cette réclusion imposée (en cette hypothèse, ou vue de l’esprit, à laquelle Jean Clair laisse aller vagabonder son « imagination », ici…) _, ce « calme d’arrière-boutique » dont parle _ si merveilleusement, encore _ Montaigne, où s’établit « notre vraie liberté » _ celle d’épanouir vraiment le meilleur de nos facultés…

    …
    Et Jean Clair de commenter, page 23 _ et c’est là-dessus que j’aimerais faire porter le poids (de force) de ce modeste article :

    …

    « Que de simples signes encrés sur un papier aient pouvoir, quoi qu’ils racontent, d’entraîner loin le lecteur et de le faire léviter en un espace autre, ce sont là des ressorts _ oui ! _ singuliers de l’esprit, trop peu étudiés des spécialistes de l’âme ou du cerveau. Ce qu’il y a de plus spirituel en nous s’enracine dans l’encre grasse et dans le bois de la feuille » _ très vraisemblablement, en effet…

    …

    Avec ce dernier détail, raffiné : « Dans la Chine ancienne, détruire un papier écrit passait pour un sacrilège« .

    …

    Affaiblir _ et ruiner ! _ les forces de l’esprit, tel est _ bien _ le sacrilège.

    …
    Que nos dirigeants passent enfin pour les co-auteurs de ce qu’ils promeuvent… Hitler et Staline auraient-ils sournoisement
    _ ou pas : il en est (et pas mal) de fort « décomplexés », parmi ceux de cette « espèce », par les temps qui courent... _ finalement gagné ?.. Ce Staline qui confiait au général De Gaulle : « A la fin, c’est toujours la mort qui gagne…« 

    …

    Au-delà de quelques passagers accès de tentation de se se laisser  descendre _ en la décade de sa « soixantaine » (puisqu’il est né en 1940) _ à une « maladie » de la « mélancolie »,

    la réflexion de Jean Clair ici s’attache, me semble-t-il, à dessertir l’ »essentiel » (de l’exister) des scories qui le cachent, le couvrent, l’enlisent et l’encalminent, cet « essentiel ».

    …

    Sa lecture _ celle de ses divers « Journaux« … _ est donc ici un soin important au service d’une meilleure santé de la civilisation :

    …

    une lecture (active) de salubrité publique, tout simplement…

    …
    Titus Curiosus, ce 27 mars 2009

    …
    En post-scriptum,

    cette remarque, pages 122-123, à propos de Rome et de Julien Gracq, et qui me comble de satisfaction (à propos des « fermetures » de Gracq) :

    …

    « Je lui en ai toujours un peu _ seulement… _ voulu, non de s’habiller comme moi d’un tissu un peu triste, comme en portent les professeurs et les employés d’administration, mais de n’avoir rien compris à Rome _ ici, proprement, je jubile : cf l’affligeant et consternantissime à cet égard « Les Sept collines« , à la librairie José Corti _, au point de s’égarer dans ses places et ses rues ; et de s’en agacer _ « s’égarer » et « s’agacer«  ne constituant, encore, que de gentillettes vétilles eu égard au degré d’insensibilité atteint par Julien Gracq face au charme (intense ; mais si doucement, pourtant) prenant de Rome (qui n’est encore rien, en matiére de « charme », face à celui ô combien plus furieux de Naples !) : un cas (angevin ? : cf aussi Joachim du Bellay et son « Plus mon petit Liré que le mont Palatin« … pour ce natif de Saint-Florent-le-Vieil, des rives de la Loire, qu’est Julien Gracq) ; à un tel degré de « froideur », un cas pathologique d’anesthésie, à mes yeux, pour le dire net ! _, quand son attirance _ toute d’intellect ? _ pour De Chirico et les surréalistes comme son goût pour les machineries de théâtre des opéras eussent dû au contraire le préparer _ Jean Clair est ici on ne peut plus urbain… _ à ces issues dérobées, à ces illusions d’espace, à ces fausses sorties, et à ces ouvertures triomphales que la ville vous ménage, par exemple autour de la Piazza Navona _ ou de celle du Panthéon, celle de Sant’Ignazio, ou de Campo dei Fiori… : que d’enchantements !.. Au printemps 1968, son ami Jünger _ lire le journal d’Ernst Jünger « Soixante-dix s’efface« , le volume premier : « 1965-1970« … _ avait aussi visité Rome _ séjournant de mars à mai à la Villa Massimo, l’académie allemande à Rome, dans le quartier au sud de la Via Nomentana (quartier-jardin profus d’outre Porta Pia que personnellement j’aime beaucoup) _, et consigné avec passion _ lui _, jour après jour ses découvertes. Que n’avait-il emmené Julien Gracq avec lui ? » _ même si pour ma part, je suis un peu plus pessimiste que Jean Clair quant au « cas Gracq »… Mais pour ce qui est de Jean Clair lui-même, la « curiosité«  (et le goût de « ses découvertes« …) lui demeure un vecteur portant encore très important…

    …
    Et cette si juste remarque aussi, dans le court chapitre « L’Art de la conversation« , page 113 :

    …

    « Avant de commencer d’écrire, j’ai pris l’habitude de lire quelques pages de mes écrivains préférés, pour _ poïétiquement, dirais-je _ me laver l’oreille du charabia _ journalistique _ du jour, et me mettre dans le ton juste _ c’est capital ! _, comme un musicien s’accorde _ oui ! _ sur le premier violon avant de commencer à jouer«  _ il y à tant à prendre en exemple dans les pratiques si sages de la musique ; et du goût musical, si poli…

    …

    Et sur ce point du caractère « musical » de l’écriture (de tout vrai beau livre !), je me permets de renvoyer au si beau livre de François Noudelmann « Le toucher des philosophes _ Sartre, Nietzsche, Barthes au piano«  (cf mon article du 18 janvier dernier : « Vers d’autres rythmes : la liberté _ au piano aussi _ de trois philosophes de l’”exister”« ) ; livre qui vient, aussi, de recevoir, le 6 mars, le « Grand Prix des Muses »… Bravo !

  • La splendeur du style cinématographique d’Angela Schanelec _ en ses regards sur Marseille et Berlin (« Nachmittag » + « Marseille » en un très fort DVD !)

    Le style (de cinéma) d’Angela Schanelec me touche _ m’éblouit et m’enchante _ ;

    et je me réjouis tout particulièrement d’avoir suivi les conseils d’Antoine Guillot et Arnaud Laporte, lors de leur émission « Tout arrive » du mercredi (consacrée au cinéma), le 7 janvier, recommandant très vivement le (double) DVD des films « Nachmittag » et « Marseille«  _ réunis sous un intitulé « La Nouvelle vague allemande » _ d’Angela Schanelec (aux Éditions « la vie est belle »)… ;

    et de l’avoir commandé (constatant que nulle part à Bordeaux il n’était directement disponible)…

    …
    Car le style même d’Angela Schanelec va (assez incroyablement ! mais cela, du moins, reste relatif…) au fond des choses

    avec une qualité d’attention au réel particulièrement fine, aiguë et formidablement lucide,

    jusqu’à un degré de douleur (tourmenteuse : outrepassant la capacité de beaucoup d’y faire face ; et, a fortiori, de pouvoir, cependant, s’en réjouir, aussi…) peut-être proprement germanique…

    _ ainsi, en ce vingtième anniversaire de la mort de l’immense Thomas Bernhard (un des deux ou trois génies majeurs du XXème siècle _ Heerlen (Pays-Bas), 9 février 1931 – Gmunden, 12 février 1989 _),

    ai-je assisté, vendredi 13 février, à une passionnante conférence au Goethe Institut de Bordeaux, invité (à l’impromptu, alors que nous nous sommes rencontrés au rayon « Littérature » de la librairie Mollat à peine deux heures avant), par la toujours très perspicace Jutta Bechstein, consacrée à Rolf Dieter Brinkmann _ Vechta (entre Münster et Oldenburg), 16 avril 1940 – Londres, 23 avril 1975 _ et à son (formidable !!!) « Rome, regards« , par son éditeur (des Éditions Quidam), Pascal Arnaud, et sa traductrice, Martine Rémon _

    qui m’étonne passablement aussi : à un tel degré d’intensité, veux-je dire…

    …

    Aussi, vais-je citer et commenter, à ma façon, un article remarquablement perspicace

    _ de Mathieu Macheret, sur le site critikat.com

    …

    « Guerre lasse« 

    …

    Angela Schanelec _ édition DVD « Nachmittag » (2007) et « Marseille » (2005)
    …
    DVD _ 16 décembre 2008
    …
    « Marseille« , quatrième film d’Angela Schanelec, connut il y a trois ans les honneurs d’une sortie sur les écrans français _ ce qui signifie encore, pour pas mal de films, parisiens. Ce n’est malheureusement pas le cas de l’inédit « Nachmittag« , dernier opus en date de la cinéaste qui, en provenance directe du festival de Berlin 2007, atterrit chez nous sur la case vidéo et sort en catimini _ à l’exception au moins de France-Culture ; et de quelques sites Internet… _ de la soute à bagages…

    …

    Son prédécesseur _ « Marseille« , donc _, pas beaucoup mieux loti, n’avait pas résisté (!..) longtemps à la barbarie de la distribution hexagonale _ certes : et de ses finalités de plus en plus uniformément commerciales (et la loi d’airain du marché : le profit, en numéraire, des vendeurs)… Sa finesse rigoureuse, son port altier mais délicat _ comme c’est bien regardé ! _, lui avaient valu, face à la concurrence, un retour en charter aussi fulgurant qu’immérité. « La Vie est belle » _ l’éditeur de ce double DVD _ les a réunis en double programme sur une belle galette sans bonus. Plutôt : où le bonus serait la primeur du dernier film _ « Nachmittag« , de 2007… On s’en réjouit, certes, mais non sans se dire, les yeux embués, que c’est tout de même un peu dommage _ de ne pas disposer d’un peu plus de l’œuvre assez géniale d’Angela Schanelec…
    …
    C’est dommage, car rares sont aujourd’hui les films aussi lumineux _ à divers sens : comme c’est juste ! _ que ceux de Schanelec. Rares sont ceux, donc, qui ont autant à gagner d’une projection _ en salle ! _, dont la magie propre dépend autant du faisceau qui frappe l’écran et rejaillit sur son spectateur. Ainsi, « Marseille » et « Nachmittag » peuvent-ils bien être pris pour ce qu’ils sont : des traités pratiques sur la façon dont la lumière tombe sur les choses ou les traverse _ et l’analyse commence à pénétrer les secrets de la force de Schanelec… Sur la façon dont elle frappe les êtres, les éblouit et, ce faisant, les opacifie aux yeux des autres _ et là commence, bien, un certain drame… Cela n’a rien d’arbitraire. Nous sommes au cœur du projet esthétique de Schanelec _ l’analyse met dans le mille ! _ : dresser une barrière de clarté laiteuse _ séparante _ entre ses personnages, un voile diffus où s’engluent _ aussi, dans un présent s’étirant en vain _ leurs volonté et emportements. Un grand bain d’air dont l’épaisseur _ sidérante _ les freine et finit par les fixer _ et plomber, médusés… Un aquarium _ transparent à la lumière de l’extérieur autant que clos sur lui-même _ contre les parois duquel ils buttent _ et se blessent, peut-être mortellement. La faible profondeur de champ _ de la prise de vue, en intérieur, tout particulièrement _, souvent en vigueur, alliée aux partis pris de surexposition, achèvent de plonger l’environnement dans un même flottement _ d’été (berlinois) somptueux _ vague. À cette perception du monde tient une bonne part de la cruauté et de la tendresse _ étroitement mêlées, oxymoriques _ de Schanelec. Grâces lui soient rendues, l’éditeur _ du DVD, « la vie est belle«  _ a dû suer sang et eau pour restituer l’expérience lumineuse _ oui ! quelle beauté ! sur le petit écran de l’ordinateur même !.. _ de ces films tournés en 35 mm.

    …

    « Marseille » avait à l’époque _ février 2005 _ été lâché en salles avec pour seule arme le compagnonnage de deux compatriotes : « Voyage Scolaire » de Henner Winckler et « En Route » de Jan Krüger. Ces trois films étaient sensés entériner en France le lancement du terme tout frais _ et très approximatif _ de « Nouvelle Vague Allemande«  (on lui préfère celui, un poil plus précis, d’ »École Berlinoise« ). On peut mesurer aujourd’hui à quel point « Marseille« , en dépit d’une familiarité indiscutable, « prenait déjà la tangente » du mouvement… Si son hypothèse restait identifiable _ réalisme cru, jeunesse mutique et solitaire (avec l’étrangèreté pour les autres, comme pour le spectateur, de Sophie, la photographe), crise du couple allemand et effritement de la cellule familiale, froideur des teintes (tout particulièrement : à Marseille comme à Berlin ; en fonction de leurs lumières alors…) _ elle ne laissait rien augurer de la majesté _ oui ! _ de sa forme, ni de l’étrange alliage de brutalité et de douceur qui fait toute la beauté du film _ ô combien magnifiquement est-ce justement ressenti !

    …
    On y suit Sophie, jeune berlinoise venue, dans le cadre d’un échange d’appartement, passer dix jours dans la cité phocéenne du titre _ « Marseille » _ « pour prendre des photos« . Une intrigante première partie, où Sophie est de tous les plans, trace son parcours d’acclimatation _ voilà le concept-clé… Elle commence par acheter des baskets, elle ne s’arrêtera plus de circuler, à pieds ou par les transports en commun. On la voit arpenter _ oui ! _ une ville qu’on dit pittoresque et qui n’a cependant jamais autant ressemblé à n’importe quelle autre ville _ en effet !.. Nulle pacotille de folklore ou d’exotisme ici… Elle prend _ simplement _ des images et des repères. En même temps, elle n’échappe pas à la rudesse _ oui ! _ de ce nouvel air : tout un tas de micro-agressions _ à la limite du perceptible : nous sommes dans « le neutre » d’une sorte de « presque normalité » post-moderne (au moins française, dans le moindre des cas…) _ font saillies (jeunes qui chahutent, pompiers autoritaires, klaxons intempestifs, type grossier). Surtout, la solitude _ de la voyageuse, en permanence, ou quasiment, dans le champ de mire de la caméra (et donc, pour nous, sur l’écran) : Sophie _ enfonce le clou de son étrangèreté : ni là, ni là-bas, en transit _ avec peu de bagages. Elle finit par rencontrer un jeune garagiste _ Pierre _ qui lui prête sa voiture et la présente à des amis. La greffe, d’abord difficile (il la présente d’abord à un pote lourdingue), finit par prendre. Elle fait la fête avec cette nouvelle petite société quand…
    …

    Vlan ! On se met à parler allemand. Le temps d’une coupe insaisissable, presque dans notre dos, Schanelec _ au montage, mais d’abord à la caméra _ nous fait passer du Midi à Berlin. Sous les grands airs de sa mise en scène, d’une beauté (tranquille, sereine) assez hautaine _ cadres (toujours) au cordeau, compositions architecturales (des images), plans qui durent (mines de rien _ tel celui du bar, avec Pierre : un des plus intenses du film), dialogues rares et lacunaires (c’est le plus manifeste : mais le personnage de Sophie, la photographe, même si elle parle un très bon français, a, sur Marseille, la position et le regard d’une étrangère) _ celle-ci (Angela Schanelec, aux commandes de son art de cinéaste) enfouit _ oui ! sans le moindre maniérisme _ une structure très élaborée, très fine, toute en lignes brisées _ merci de si bien le montrer, l’analyser ainsi ! _, assemblant un tissu _ oui _ de ruptures douces et franches _ oui !!! _, disséminant une collection _ discrète _ de signes à retardement _ dont il faut, au spectateur, se souvenir, a posteriori : telles de petites mines ; qui sont au moins promises à explosion… _, dont le sens éclate _ pour qui ? pour le personnage de Sophie, dont le visage reste, invariablement, lisse ? pour le spectateur, immergé dans tant de « neutre », lui ?! _ de manière rétroactive _ et seulement ainsi, en effet _ et éclaire d’un nouveau jour _ la conscience du spectateur demeuré attentif _ ce qui précédait. D’où le sentiment _ éprouvé devant l’écran _ de nébulosité assourdie _ cotonneuse : ce n’est pas, ici, le triomphe de la lumière d’un plein été ! l’épisode marseillais (ou première stase) se déroulant au mois de février _, d’ivresse modérée _ pas encore nauséeuse _, où les choses ne sont jamais immédiatement claires

    _ mais pour qui est-ce jamais le cas ?

    …

    comme pour n’importe quel enfant ;

    et Angela Schanelec en place dans ces deux films ; interprétés, d’ailleurs par les siens, enfants (le petit Louis Schanelec interprétant le petit « Anton », et la petite Agnès Schanelec interprétant la petite « Mimmi »), dans la vie ! ; et comme si leurs jeux les préservaient _ pour un moment, peut-être… _ des blessures des autres, adultes… ; et encore il faudrait revoir bien mieux _ = re-regarder à la lumière de cette question _ ces séquences…

    découvrant la vie ;

    mais aussi pour tout un chacun ayant à « former » _ forcément ! _ sa propre expérience du réel, et toujours le rencontrant, en sa « sur-venue » vers lui, avec le sentiment d’une terrible nouveauté ; et s’y blessant, si peu que ce soit, forcément, aussi…

    fin de l’incise sur l’enfance de tout « apprentissage » d’ »expérience » de la vie... _

    …

    mais conservent _ « les choses« , donc… _ un temps leur ambiguïté.

    …
    Chacun des deux films _ « Marseille » comme « Nachmittag » _ étonne _ oui ! _ par cette manière de passer rapidement, comme si de rien n’était _ sans la moindre arrêt (d’image) maniériste : hyper-classique, au contraire ! _, sur les informations capitales _ et il y en a ! tout film forme un drame… _ du récit _ jamais marquées, ni, a fortiori, surlignées _, de ravaler _ le mot est intéressant _ les signes prétendument majeurs _ pour le spectateur qui y réfléchit, se remémore, fait le point, synthétise, veut comprendre (ce qui vient de se dérouler _ du « drame » _ sous ses yeux, sur l’écran, sans coups de projecteur, ni zooms, ni travellings… _ au même rang _ comme c’est le cas, déjà, « dans la vie », pour tout réel auquel tout un chacun a forcément affaire ; est (plus ou moins rudement ou doucement) forcément confronté : il faut (apprendre à) vivre ; et survivre _ que toutes les occurrences _ qui surviennent, pardon du pléonasme : l’ »image-mouvement » du film nous offrant/imposant toujours, quelle que soit la durée de celui-ci, la situation de devoir offrir (et subir) un minimum de patience à cette diachronie ! _ du réel _ l’autre option (et unique !) étant de rompre soi-même _ comme le fera à deux reprises, cet « après-midi »-là, Konstantin, le fils, dans « Nachmittag« , le film suivant _ la partie…

    …

    Revenue à Berlin, Sophie retrouve tout ce qu’elle avait quitté. Rien n’a changé : elle replonge au centre de la même agonie sentimentale, du même amour emberlificoté et indénouable _ que nous découvrons alors, seulement maintenant, en cette seconde stase (berlinoise), au fil des images qui se succèdent (et sans drame). Celui qui stagne _ encalminé _ entre elle et un couple d’amis, femme _ Hannah _ actrice et homme _ Ivan _ photographe, élevant un petit Anton, alors que leur relation prend l’eau de tous bord. Devant cette somme d’impossibilités agglutinées _ se découvrant d’une séquence (ou stase) à une autre, accollée _, elle ne tarde pas à annoncer _ toujours dans le « neutre », sans mélodrame _ son retour à Marseille.

    …

    Elle prend alors le train pour la dernière _ brève _ partie _ ou dernière stase _ du film. À peine de retour là-bas, elle subit une agression terminale, sublime _ hors-images, hors écran _ : un échange de vêtements _ et dépouillement de tout, sous menace d’arme à feu : Sophie énonçant en son témoignage que sa priorité, de toute urgence, fut (ou était) de conserver sa vie… _ que nous ne verrons pas, mais dont le récit sera rapporté _ lors d’un interrogatoire purement réglementaire (de procès-verbal) _ au poste de police (le plus proche _ de ce coin de rue d’avec la Canebière où se produisit l’agression _) _ suit une ultime séquence, sur le rivage de la mer, à la plage, le soir, avec une Sophie, en jaune, étonnamment légère, et comme soulagée…

    …

    On en arrive _ alors _ au clou du disque _ DVD _ versatile, le tout frais « Nachmittag« , adapté de « La Mouette » de Tchékhov.

    …

    Le film s’ouvre sur ce qu’on devine être les répétitions d’une pièce de théâtre. Ce premier plan s’inscrit dans les quelques instants qui précèdent le début du jeu _ proprement dit ; et les dialogues _ : allées et venues des quelques personnes présentes _ gens de théâtre au travail (de répétition d’un spectacle) _, scène _ quasi _ nue, gradins _ quasi _ vides. Une actrice quitte la salle et rejoint la scène. Elle se prépare, elle va jouer…

    …

    on passe à autre chose : le film _ l’intrigue principale, après une séquence d’ouverture _ commence.

    …

    On tient peut-être _ sans la moindre insistance ; et comme par inadvertance _ dans ce plan introductif, dont l’agencement lacunaire _ toute vie l’est, déjà ! _ va s’éclaircir par la suite, la raison du style de Schanelec _ oui ! _ : tout s’agence _ parfaitement ! c’est le travail de construction des séquences ; puis du montage _ comme si chaque plan était pris _ =  extrait, par focalisation _ du fond du décor. Les bords du cadre _ avec ce qu’ils expulsent, forcément, « hors-cadre » !.. _ concentrent une bonne part de sa cruauté _ oui ! _ : ils piègent ou expulsent, ils tranchent, ils suppriment, mais jamais ne se font _ avec tendresse d’un centre ou d’un foyer de chaleur, protecteur, attractif _ accueil ou refuge. Ils sont comme ces coulisses visibles sur certains plateaux, au-delà desquelles les personnages n’existent plus _ en effet _ sans pour autant cesser d’apparaître.

    …

    Irène _ qu’interprète Angela Schanelec elle-même, de l’autre côté de la caméra, ici _ est actrice _ comédienne au théâtre. Un après-midi d’été _ somptueux, comme Berlin en connaît ! _, elle se rend chez son frère _ plus âgé _ Alex, en mauvaise forme _ plus que maussade, ou asthénique : on ne saurait davantage se montrer quasi uniformément bougon et aigri… _, où vit son jeune fils Konstantin, auteur de théâtre _ il écrit… _ veillant _ non sans une dose importante de patience _ sur son oncle. La grande _ belle et lumineuse _ demeure entourée de verdure _ luxuriante ! quel Berlin éclatant de beauté ! en cette saison d’été _ et bordée d’un lac _ où l’on se baigne ; et peut paresser au soleil, sur un radeau de bois : quelles belles images de l’eau ! _ accueille également les filles des voisins : Agnès, 19 ans, ancienne petite amie de Konstantin et sa petite sœur Mimmi qui partage son temps entre baignades et parties de cartes. Cette petite troupe n’a plus _ passé-composé à relever… _ grand-chose d’une communauté : l’habitude de se retrouver _ qu’on devine (en effet !) _ a cédé _ insensiblement _ le pas à la fatigue, l’ennui et le désintérêt. Irène profite de ces retrouvailles _ d’une après-midi, de passage, en quasi « coup-de-vent »… _ pour présenter son nouvel amant, Max _ c’est un écrivain « à succès », semble-t-il… _, à ses proches. Des échanges se configurent _ avec souplesse et intermittences _ entre les différents protagonistes, au cours desquels chacun prend acte _ sans vraiment rien dire, ni même rien manifester ouvertement : cela se perçoit seulement au jeu (et au rythme) des regards et des absences de patience (et de désir) _ de sa solitude et de sa propre indisponibilité _ c’est bien de cela qu’il s’agit _ aux autres. Bien qu’il perce parfois _ sans éclat _ ces nappes _ mot très juste _ d’attente, de repos _ d’agonie ? _ et d’amer _ oui ; dénué de suavité _ farniente, le passé émerge sourdement _ oui _ comme la survivance d’un rituel qui n’a plus lieu d’être, dans la mesure où il s’est vidé de tout désir _ = acédique, en cette « vacance » (plombée)… _ de la part de ceux qui l’accomplissent _ mécaniquement, sans âme _ encore _ mais pour combien de temps ?..

    …

    D’où ce sentiment que ces dernières retrouvailles _ familiales : avec (ou pour) Irène _ sont celles de trop, la fois où chacun comprend qu’il ne pourra plus _ qu’est-ce donc qui permet de l’affirmer ? de l’augurer ?.. _ délivrer _ mot un peu étrange _ envers les autres, jusque dans ses propres mots d’amour, que des paroles _ ou des mutités _ de haine.

    …
    Chez Tchekhov
    _ dans « La Mouette« ; ou dans « La Cerisaie« … _, ce sentiment qu’un rituel était peut-être accompli pour la dernière fois s’accompagnait, pour la communauté en cause, de la douloureuse conscience de son inutilité. Fidèle en ce point à l’auteur, Schanelec situe son action au moment exact où le rituel, vidé de son sens, est devenu simulacre. Plus personne n’y croit, mais tout le monde s’y accroche _ vraiment ? _ lâchement, sans énergie. D’ailleurs, la seule qui semble y croire encore un peu, ou surestimer son importance _ Irène, qui garde un soupçon d’amour dans le cœur _ s’en prendra plein la gueule. Croyant à raison surprendre une _ première _ tentative de suicide, elle se coupe en retirant des mains de son fils _ sorte d’ange blond éthéré, distant au monde : c’est sur lui que le regard (de sa mère ?) se porte le plus… _ la lame qu’il pointait contre lui-même. Elle se fait traiter de « charogne » par son frère, avant qu’il n’avoue se désintéresser d’elle peu à peu. Et il faut voir à table comment les hommes lui parlent ! Elle concentre à son endroit toute l’hostilité de sa famille (deux hommes sans femme, soudés contre elle, la mère). C’est pourtant à elle que revient le dernier regard _ le dernier mot ? _ du film, posé sur un lac qui lui répond par la belle constance de sa sérénité et de son mutisme _ et son fils qui vient d’avaler des barbituriques, s’endormant sur le radeau de bois (du milieu du lac) qu’à la nage il est venu rejoindre…

    …

    Quand, au début du film, Konstantin demande à son oncle Alex : « À quoi crois-tu ?« , celui-ci lui répond : « À des moments isolés et souvent inattendus » _ des rencontres inespérées ; non programmées ; et improgrammables : où surgit, et est accueillie (et pas repoussée) la vérité… Une belle figure de ponctuation suspendue _ oui ! et c’est tout un art : d’hémioles, dirait-on dans l’interprétation (et les gestes : musicaux) de la musique dite « baroque » ; les hémioles ne sont pas écrites (notées) sur la partition ; il faut, au musicien-interprète, les deviner : au souffle, en écoutant et regardant les autres : les partenaires _ qui ressemble à s’y méprendre au cinéma d’Angela Schanelec : c’est excellemment observé !

    …

    Mathieu Macheret : « Guerre lasse » _ sur critikat.com

    …

    Voilà en quoi l’esthétique non-esthétisante d’Angela Schanelec

    me touche

    beaucoup…

    …

    Sur ce concept d’esthétique/æsthesis,

    relire,

    outre la magistrale et indispensable « Critique de la faculté de juger«  de Kant,

    le fondateur de la discipline : Baumgarten (1714-1762) : une traduction en français de son « Esthétique«  (« Æsthetica« ) est parue il y a quelque temps en français, aux Éditions de l’Herne, en 1988 …

    …

    Il faudrait la comparer, cette esthétique/æsthesis d’Angela Schanelec,

    à celle de Michelangelo Antonioni, quant à la complexité des approches et des contacts, entre les personnes _ silences et plans-séquences longs (et intenses ; mais sans lourdeur, jamais) compris… Même si, ici, il ne s’agit pas de brouillard, mais de son contraire : des halos éblouissants, auxquels viennent buter, sans à-coups (ni hystérie), des regards (et des corps, à leur suite)…

    …
    Ainsi qu’à celle d’Ingmar Bergman, bien sûr, aussi : si forte à l’image ; si tragiquement désespérante, elle _ et jusqu’à des suicides, aussi (comme dans « Nachmittag« )… Une des clés de l’œuvre entier de Bergman _ Uppsala, 14 juillet 1918 – Fårö, 30 juillet 2007 _ (« Les Fraises sauvages« , « Le silence« , « Une passion« …), me semblant résider dans le « récit d’enfance » de « Fanny et Alexandre«  (en 1982)… Il y a, probablement (= existent), certains tropismes des lumières du Nord (cf « Elle n’a dansé qu’un seul été« , du même Ingmar Bergman ; et les livres du grand Stig Dagerman : « L’enfant brûlé » et « Notre besoin  de consolation est impossible à rassasier« , pour commencer…)…

    …

    Par rapport aux brouillards de la plaine du Pô et de Ferrare (cf le sublime _ et bêtement méconnu, sinon snobé _ « Par-delà les nuages » : l’œuvre testamentaire d’Antonioni _ Ferrare, 29 septembre 1912 – Rome, 30 juillet 2007 _, en 1995 ; avec l’aide, très marginale _ pour « rassurer » les producteurs, inquiets des suites de son ictus, en décembre 1985 _ de Wim Wenders) _ ; aux brouillards de Milan (cf « La Notte« ) ; et même ceux de Rome et du Latium (cf « Identification d’une femme » ; et, en amont, « L’Eclipse« ) ; ou ceux des îles Lipari (cf « L’Avventura«  : films tous bouleversants : si merveilleusement prodigieux de justesse !)…

    …

    Ces « pistes _ d’un art (épuré, sobre) d’attention à la vérité _ Antonioni et Bergman »

    devraient, bien sûr, être creusées beaucoup plus loin et profond…

    …

    En se plaçant du côté de la réception, par le spectateur,

    maintenant :

    …

    rien, nulle part, n’est forcément seulement (et à jamais) « détail » inessentiel ;

    …

    notre attention (de découvreur, au « spectacle ») est toujours intensément requise ;

    ainsi que le filtre (activé : au vif !) d’une critique (de notre part _ et le terme, « krisis« , signifie bien, en effet « tamis », « opération de filtrage ») assez réfléchie,

    assez souple et assez fine (à assez petits grains : afin de recueillir effectivement, sans les laisser passer, filer à jamais _ mais essayer de les saisir et retenir, si peu que ce soit, du regard, lui-même si mobile _, les toutes petites pépites : d’or,

    au milieu des boues et des poussières de tout le reste, qui passe : le tout-venant de ce qui occupe, et combien massivement _ jusqu’à l’obstruction et l’occlusion _, nos saisons, à la longueur _ qui peut être ennuyeusement proche du vide _ de nos journées…),

    pour être assez perspicace, cette attention

    à ce qui nous est alors « montré », par l’artiste, en son œuvrer…

    …

    Et, à ce regard-là,

    le cadrage, et le montage,

    avec leurs focalisations, leurs ellipses, leurs rythmes, à chaque fois singuliers,

    de ces artistes-là,

    …

    nous aident ;

    …

    et formidablement : merci à leur génie, vif, puissant, vigoureux, dés-endormissant ; et dés-anesthésiant ! ;

    …
    tout en sollicitant aussi, forcément, un minimum d’attention, et plus, et mieux, d’investissement (participatif :

    de cette attention fragile de notre regard et de notre écoute, toujours frêles

    (en cours _ = voie _ perpétuelle, en quelque sorte, de « formation », … ; pas trop fossilisés, peut-être, encore : entre la folie douce la plus probable de l’enkystement et le cabrage _ à-côté-de-la-plaque _ de la tétanisation ruant-dans-les-brancards…),

    …

    mobilisés, pour lors _ regard comme écoute _, envers ce « réel » montré, en effet, en son œuvrer, par l’artiste :

    …

    on « en » manque tant ! dans le fil des jours, ordinaire, de cette perception un peu plus aiguë et fine d’un « réel » décisif, ô combien, pourtant ;

    …

    tant nous passons si souvent,

    anesthésiés et abrutis que nous sommes, et quasi en permanence,

    à côté de tout !.. ;

    …

    et c’est là qu’il faudrait une véritable éducation æsthétique : artistique, au lycée !!!

    …

    à la place des crétinisations par bombardement médiatique généralisé

    des industries à rouleaux-compresseurs d’entertainment !!!

    formatant avec tant d’efficacité si grossièrement, et en tous les sens du mot, les imaginaires) ;

    …

    tant nous passons si souvent

    à côté de tout !.., donc _ je reprends et poursuis _

    en notre « partie », si mal interprétée (par nous-même), de « spectateur », aussi ;

    partie, pourtant, et ô combien !, nécessaire et indispensable :

    …

    car c’est là une condition sine qua non,

    non seulement du spectacle (devant des œuvres _ qui soient « d’art », vraiment ; sans imposture, veux-je dire…),

    mais aussi, et d’abord, et fondamentalement, de nos rapports aux autres, « dans la vie » même, elle-même, et d’abord ! ;

    …

    chacun, veux-je dire, en notre vie (unique ! comme un chemin-de-fer « à voie unique » ! et sans billet de retour, probablement, semble-t-il…) ;

    …

    alors, d’un amour !!

    …

    Il y a toujours là une terrrible urgence :

    …

    de ne pas passer aussi bêtement à côté…

    …

    Ce qui est le cas largement dominant, pourtant…

    …

    Tout cela _ en ce final d’article _,

    en prolongement, en quelque sorte, des remarques sur la « connaissance » _ d’abord ; et essentiellement _ « poétique » des villes

    de mon article du 16 février, à propos du « Mégapolis » de Régine Robin :

    « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin«  ;

    …

    et pour conjurer l’inquiétude soulevée par l’ami Bruce Bégout de « voir beaucoup trop de beaucoup, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler« , in “Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas“, in “Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires“, aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31…

    …
    Regarder est bien aussi,

    et fondamentalement,

    un « acte esthétique« ,

    nous apprennent, décidément (!),

    et Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ;

    et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« …

    …
    Ne craignons pas de nous y livrer

    en (et avec) douceur

    (= sans crispation) :

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec

    _ après Antonioni et Bergman _

    avec une merveilleuse finesse :

    …

    celle de ses lumières ! de ses cadrages ; de ses ellipses, aussi ;

    de son art cinématographique du « récit », toujours pris, par nous, « en cours » ;

    …

    et dont manquent (et manqueront toujours : à jamais !) bien des chapitres antérieurs

    _ comme dans l’art de Faulkner (« Le bruit et la fureur«  ; « Absalon ! Absalon !« ) ; ou dans celui d’Antonio Lobo Antunes (« Traité des passions de l’âme«  ; etc… : il faut tout lire de lui, aussi !!!) ;

    …

    et comme dans toute vie !

    (ainsi que son « art » : à apprendre, et d’urgence !)

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec, donc,

    en magnifique artiste de son cinéma,

    nous y aide…

    …
    Titus Curiosus, ce 22 février 2009