Étiquette : Belus

  • Lire « L’Aventure d’une oreille : la découverte du « continent Durosoir » », dans le bel album d’hommage à Lucien Durosoir et Aitor de Mendizabal

    Maintenant que vient de paraître

    le très bel _ et riche _ album

    La Chaîne de création Lucien Durosoir – Aitor de Mendizabal 1919 – 2019

    aux Éditions FRAction,

    …

    y est accessible,

    aux pages 64 à 69,

    l’article que je viens de consacrer à ma découverte enthousiaste, au printemps 2008, 

    du CD Alpha 125  des Quatuors à cordes de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Cf mon article du 4 juillet 2008 :

    …

    …

    Voici cet article récapitulatif daté du 6 janvier 2019 : 

    …

    …

    L’Aventure d’une oreille : la découverte du « continent Durosoir »
    …
    …

    Durosoir. Lucien Durosoir.

    …
    Quand m’est parvenu, en 2005, le CD Alpha 105 de Musique et violon de Lucien Durosoir, par Geneviève Laurenceau et Lorène de Ratuld,
    le nom de Durosoir déjà me parlait : j’avais contacté la musicologue Georgie Durosoir, en 1994, au moment de mes travaux de recherche à propos de « Jean de La Fontaine et la musique », puisque, conseiller artistique de La Simphonie du Marais et Hugo Reyne, je travaillais à la préparation d’un programme de concert _ pour l’année 1995 du Tricentenaire du décès du poète _  et de disque (paru chez EMI au printemps 1996), et procédais, le premier depuis 1920 environ, à de telles recherches, et découvertes : telle, ce qui demeurait de musique (et chant) d’un petit opéra dont le livret était de Jean de La Fontaine, et la musique de Marc-Antoine Charpentier, Les Amours d’Acis et Galatée, donné en 1678 à Paris _ comme je le retrouvais _ ; sans que quiconque depuis cette époque ait pensé à réunir les noms du librettiste et du compositeur, pour une œuvre musicale disparue _ suite à un vol à la Bibliothèque Nationale, au XIXe siècle _ des manuscrits de musique personnels conservés de Charpentier ; et un livret dont La Fontaine affirmait, en en publiant le début, qu’il n’avait été ni achevé, ni mis en musique !
    …
    Mais mon grand choc musical survint _ et l’aventure de mon oreille de mélomane passionné se déclencha _ début juillet 2008, dès ma toute première écoute d’un second CD Alpha consacré au compositeur Lucien Durosoir : le CD Alpha 125 de ses trois Quatuors à cordes (de 1920, 1922 et 1924).
    …
    Dès cette première écoute, subjuguante, j’eus la sensation d’aborder et toucher ici un immense continent, vierge et luxuriant, succulemment puissant.
    …
    Et j’en fis part tout aussitôt à mon ami le producteur des disques Alpha, Jean-Paul Combet ; en le priant de bien vouloir communiquer l’article de mon blog à Georgie Durosoir. Une amitié profonde et fidèle en naquit avec Luc et Georgie Durosoir, fortifiée par les approfondissements ultérieurs de mon écoute de presque tout l’œuvre de Lucien Durosoir, au disque _ au fur et à mesure des enregistrements _ et aussi au concert.
    …
    Ainsi voici un extrait de l’article de mon blog En cherchant bien Musique d’après la guerre, que je consacrais à la découverte de ce CD _ et de cette musique _ des 3 Quatuors à cordes de Lucien Durosoir, le 4 juillet 2008 :
    …
    « Les trois Quatuors à cordes de Lucien Durosoir constituent, sous la forme d’un CD interprété, et avec quelle intensité, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125), une sorte d’urgence musicale rare pour qui ne craint pas de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ; urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique, que je me fais un devoir de signaler ici en priorité : d’un CD qui nous fait rien moins qu’accéder _ ou accoster, mais (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« , des « bouteilles à la terre » et des « bouteilles aux cendres » : celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel, et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz) ; accoster, donc, mais on ne peut plus terriennement _ à « tout un continent musical » _ rien moins ! _ oublié, négligé  inédit au disque, comme au concert, comme en éditions en partitions ! et dans tous les sens du terme : proprement inouï !). ».
    …
    Et ces sensations de toucher et explorer un immense continent (musical) se renouvelèrent lors de la sortie des deux CDs suivants : le CD Alpha 164, Jouvence, en août 2010 ; et le CD Alpha 175, Le Balcon, en janvier 2011, ainsi qu’en témoignent à nouveau les articles de mon blog :
    …
    _ Le Continent Durosoir :
    …
    « C’est le tissu complexe, chatoyant de la diaprure tout en souplesse de ses richesses et finesses multiples, des grandes pièces que sont la Fantaisie Jouvence (de 20’55, en 1921) et le Quintette pour piano et cordes (de 24’35, en 1925), et la force et la vie _ et l’humour aussi : il a quelque chose du rire de Voltaire ! _ de leur flux, et de leurs impulsions et rebonds, qui ravissent et emportent la jubilation de l’auditeur, par la richesse et la densité, toujours élégante et sans lourdeur, jamais, de ces œuvres si vivantes ! » ;
    …
    _ puis Les Beautés inouïes du continent Durosoir :
    …
    « À l’écriture _ cf mon (tout premier) article du 4 juillet 2008 : Musique d’après la guerre… _ de ma première écoute _ complètement subjuguée par l’intensité et retentissement si bouleversant du sentiment de beauté éprouvé !!! _ du CD Alpha 125 _ Lucien Durosoir : Quatuors à cordes … _,

    l’expression de « continent » _ pour désigner cette musique qui se découvrait alors combien splendidement ! _ m’était venue d’elle-même à l’esprit, tant elle me paraissait à même de rendre (un peu) compte de la force : d’une évidence subjuguante, en sa puissance renversante à la fois de vérité, et de beauté sublime (j’ose ici l’oxymore !) : une rencontre de ressenti musical éprouvé somptueux, appelée, sans nul doute, à des « suites« : celles d’autres découvertes encore, et renouvelées, d’œuvres se surpassant les unes les autres ; des « suites« de sidération de beauté comme promises, en des promesses virtuelles qui seraient immanquablement tenues (et c’est le cas !) : par la générosité créatrice comme à profusion (et parfaitement fiable en sa force ! voilà ce qui est désormais parfaitement avéré ! avec Jouvence, in le CD Alpha 164) et maintenant Le Balcon, in le CD Alpha 175) du compositeur Lucien Durosoir, en son œuvrer, juste (mais impeccablement !) déposé sur le papier et laissé « au tiroir«  (ou, plutôt,  « dans une armoire« : cf ce qu’en a dit son ami Paul Loyonnet, en ses Mémoires : Lucien Durosoir « avait la plus entière confiance dans sa musique, et m’écrivit qu’il mettait, à l’instar de Bach, ses œuvres dans une armoire, et qu’on la découvrirait plus tard« …) : comme en certitude tranquille d’être, quelque jour, posthume même (et probablement …), sonorement enfin « joué« ; Lucien Durosoir (1878-1955) n’avait pas l’impatience, et tout particulièrement après ce à quoi il avait survécu lors de la Grande Guerre !, de la reconnaissance mondaine ! encore moins immédiate, ni rapide ! : la plénitude des œuvres parfaitement achevées (par ses soins purement musicaux : quel luxe !), suffisant à le combler !., Durosoir, donc, en son œuvrer, « tient«  mille fois plus qu’il n’a pu paraître, à son insu même, bien sûr !, « promettre«  !.. Quel prodige !) ;

    …

     l’expression de « continent« , donc, m’était très spontanément venue à l’esprit, tant elle me paraissait à même de rendre (un peu) compte de la force de puissance et intensité de mon sentiment d’ »aborder » une formidable terra incognita (de musique : inouïe !) à dimension d’immensité profuse (= tout un univers !) :

    …

    pas un petit « territoire« , pas quelque « canton » adjacent et adventice, ni quelque nouvelle « province » vaguement subalterne, voire anecdotique _ si j’osais pareils qualificatifs inadéquats _ à gentiment abouter au « massif » bien en place de la musique française, ou de la musique du XXème siècle _ ou/et les deux _ ; ni même quelque « pays« , de plus notables dimensions ; non ! rien moins qu’un « continent » ! une Australie (mais d’ici ! : simplement inouïe _ et inimaginée _ de nous !..) immense ! et cela, au sein, donc, de la plus _ et meilleure _ « musique française« , qui soit ; et de la plus _ et meilleure _ « musique du XXème siècle« , qui soit ! aussi… Rien moins ! Mais qui d’un coup venait  « dépayser«  tout le reste… Charge à tous les « rencontreurs » _ par ces CDs, déjà ; ou par les concerts donnés de ces œuvres… _ de ces musiques de Lucien Durosoir, d’y « faire« , chacun, peu à peu _ mais ça vient ! CD après CD ! Concert après concert… _ « son oreille » : encore toute bousculée de ce qui s’y découvrait,  et ayant à « reprendre tous (ou enfin presque…) ses esprits«,  s’ébrouant de la surprise un peu affolante du « dépaysement » de l’inouï de telles « expériences » d’audition d’œuvres : et si merveilleusement idiosyncrasiques, et à un tel degré _ confondant ! _ de finition, « dominées« … 

    …

    De fait, audition de CD après audition de CD _ et en les renouvelant ! _, il faut bien convenir, maintenant, après le CD Jouvence et avec ce CD Le Balcon, écrivais-je en janvier 2011, que les œuvres de Lucien Durosoir que nous « rencontrons« _ soient, 28 à ce jour, réparties en 4 CDs, alors _ ne sont, et aucune _ pas la moindre, même ! certes pas, ni jamais _ interchangeables, ou « équivalentes« , mais se révèlent, à notre écoute, encore, à nouveau, et chaque fois, et pour chacune d’elles, en leur « unicité« , singulières _ quelle puissance de surprise ainsi renouvelée ! _, toutes :  tout aussi surprenantes et subjuguantes !

    …

    De cela, j’ai eu l’intuition étrangement intense rien qu’à comparer, déjà, entre eux, les trois quatuors, de 1919, 1922 et 1934, dans le CD Alpha 125 des Quatuors à cordes de Lucien Durosoir…

    …

    Comme si le génie musical singulier de Lucien Durosoir disposait _ et avec quelle aisance ! et quelle force d’évidence ! _ de la puissance _ somptueuse ! _ de la diversité dans une fondamentale unité : le mélomane _ face à de tels tourbillons (dominés) de musique le saisissant _ parvient peu à peu _ il lui faut d’abord « recevoir«  (et « accuser le coup«  de…) la force considérable (et assez peu fréquente) de cette musique inouïe ! afin de se mettre, lui, le « receveur«  de (= « invité«  à) cette musique, à sa hauteur, en cette « réception« singulière… _ à dégager la profondeur de cette capacité _ durosoirienne _ de diversité dans l’unité, en toute la force et l’étendue de sa rare puissance _ beethovenienne ? en tout cas, assez peu exprimée comme ainsi et à ce degré-ci, dans tout ce qu’a pu donner jusqu’alors le génie français… _, disque après disque ! et œuvre après œuvre !..

    …

    C’est maintenant plus que manifeste avec ce quatrième CD, Le Balcon… ».

    …

    Bien sûr, ces impressions d’écoutes discographiques, mais aussi de concerts, se sont confirmées et amplifiées en mon double travail de contribution au colloque du Palazzetto Bru-Zane à Venise les 19 et 20 février 2011, Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955) ; je veux dire Une Poétique musicale au tamis de la guerre : le sas de 1919 _ la singularité Durosoir ; et La Poésie inspiratrice de l’oeuvre musical de Lucien Durosoir : Romantiques, Parnassiens, Symbolistes, Modernes .
    …
    En voici les résumés, assez parlants :
    …
    Approcher l’idiosyncrasie de l’art de Lucien Durosoir oblige à interroger les raisons de sa singularité, et mettre à jour les tenants et aboutissants de cet œuvre et du génie de son auteur (1878-1955). Déployée au sortir de la Grande Guerre vécue sur le front dans les tranchées les cinq ans de 1914 à 1918, et après le sas d’exercices de préparation intensifs tout l’an 1919, la composition de Lucien Durosoir s’accomplit avec une immédiate sidérante maturité comme hors contexte d’écoles, tellement les influences de départ sont transmuées en un tout puissant et une forme achevée d’œuvre. Non seulement l’homme a un fort tempérament, et le virtuose du violon qu’il fut de 1897 à 1914 par l’Europe entière, une immense culture musicale, mais l’épreuve sauvage de la Grande Guerre fixe – et pour toujours : de 1919 à 1950 – la plus haute ambition artistique qui soit à sa création : une venue à « l’essentiel », et par une poétique musicale en symbiose avec la création-figuration des poètes reçue en exemple-modèle d’une poiêsis donnant accès à l’être même du réel. Non pas selon quelque Idéal du moi de type romantique, mais selon un Idéal d’œuvre à dimension – ontologique – de monde, à l’exemple thaumaturgique d’un Leconte de Lisle en poésie. Et, après une fabuleuse première moisson de « fruits mûrs » les années 1920-21-22, ce sera dans une dynamique de grandeur en expansion, à son acmé œuvre après œuvre jusqu’en 1934, et dans une logique de modernité exigeante, audacieuse en même temps que sereine, soucieuse – à la façon d’un Paul Valéry en sa poésie comme en sa Poétique – de la clarté de ses formes et flux, jamais inchoative : moderne sans modernisme.
    …
    Et 
    …
    L’œuvre musical de Lucien Durosoir est en dialogue permanent et fondamental avec la poésie : pas seulement parce que la poésie – essentiellement celle de la seconde moitié du XIXe siècle – est, au plus haut des Arts, référence et modèle ; mais parce que la poésie est matrice même de sa création : un pôle consubstantiel du déploiement du discours musical. Un tel transfert d’imageance se révèle dès les intitulations des pièces de musique d’après des poèmes ; mais encore dans les vers placés en exergue des partitions, continuant ce dialogue. Et cela, alors que le compositeur répugne au genre de la mélodie, en déficience d’imageance musicale pour lui. Historiquement, entre les courants romantique, parnassien, symboliste et moderne de la poésie dont il est le contemporain, la préférence de Lucien Durosoir va, et avec fidélité, au modèle et idéal d’œuvre parnassien, dans la version de Leconte de Lisle surtout, tant sur un plan formel qu’ontologique. Avec aussi la fréquence de références thématiques à la Grèce, celle de Sophocle, Théocrite, Chénier, et Moréas. Ainsi que l’accomplissement, œuvre après œuvre, en la chair de la musique, d’une singulière puissante dynamique serpentine, au service du rendu le plus sensuel des forces de la vie. Et cela jusque dans le rapport de Lucien Durosoir aux œuvres de Baudelaire et Rimbaud. En même temps que, et alors que rien ne s’y réfère aux poètes du modernisme, selon la voie sereinement audacieuse d’une vraie modernité musicale, parfaitement libre, ouverte et renouvelée avec constance au fil des œuvres, magnifique en sa dense clarté d’affirmation. 
    …
    Et il me faut ajouter que l’admiration que je porte à la musique de Lucien Durosoir est redoublée par l’admiration que je porte à sa personne.
    De cet homme peu ordinaire est née une oeuvre extraordinaire, d’une puissance de beauté et justesse rare, qui nous comble.
    …
    Francis Lippa, le 6 janvier 2019
    …
    …
    Ce mercredi 8 mai 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • Très bel hommage à Lucien Durosoir à Belus (Landes) le dimanche 5 mai prochain

    Le dimanche 5 mai prochain _ dans deux mois à peine _,

    à 11 heures,

    …

    tout à côté de la mairie de Belus,

    ce beau village du sud-ouest de la Chalosse, juste en surplomb de Peyrehorade (département des Landes)

    _ avec une extraordinaire vue sur la chaîne des Pyrénées _,

    …

    sera inaugurée

    une statue monumentale du sculpteur Aitor de Mendizabal

    en somptueux hommage au compositeur Lucien Durosoir (1878 – 1955)

    …

    qui était venu vivre là, à Belus,

    à la Villa « Les Vieux Chênes », au milieu des années 20

    _ c’est en 1923, lors d’un séjour à Vieux-Boucau, qu’il découvre cette belle propriété du sud des Landes, dans laquelle lui et sa mère s’installeront définitivement le 4 septembre 1926.

    …

    …

    La cérémonie d’hommage du 5 mai sera présidée

    par Benoît Duteurtre,

    et comportera quelques beaux noms du monde de la musique

    _ dont ceux de la pianiste Lorène de Ratuld, la violoniste Stéphanie-Marie Degand, l’altiste (et chef de l’Ensemble Calliopée) Karine Lethiec, le baryton (et acteur) Mario Hacquard, ou Alexandre Dratwicki, le directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane.

    …
    …

    Et à cette occasion

    _ cf le lien https://www.ulule.com/durosoir-present/ _,

    sera aussi publié un très beau livre d’art,

    comportant, également _ et c’est là une première importante ! _, un tout premier CD d’œuvres symphoniques de ce compositeur

    si singulier _ et si prenant ! _ , dans la musique française du XXe siècle _ entre 1919 et 1934, pour le principal de sa création… _

    qu’est Lucien Durosoir.

    …

    …

    Cf mes précédents articles de ce blog :

    …

     ;

     ;

     ;

     ;

    …

    ainsi que mes deux contributions au colloque « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955)« 

    du Palazzetto Bru-Zane, à Venise, les 19 et 20 février 2011 :

    …

    et

    …
    …

    Ce mercredi 27 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Musique d’après la guerre

    Modifications, ce 28 juin 2020, de la présentation de mon article Musique d’après le guerre

    qui,

    juste après l’article programmatique Le Carnet d’un curieux,

    a inauguré ce blog En cherchant bien, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Cependant, au bas de ce très long premier article de ce blog,

    je conserve, à titre de témoin,

    et ad libitum,

    la version originale de cet article, rédigé il y a près de douze ans, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)

    …
    …

    durosoir_alpha.JPGComme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Éditions Stock),

    …
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales« , les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Éditions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    …

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre« 
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche« ) ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre« 
    de ce « suicide civilisationnel« 
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Éditions Gallimard en 1964 et réédité en 1980) _
    cette première « Grande Guerre« 
    _ la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, cette expression _ ;

    …

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Éditions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Éditions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Éditions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    …

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :

    …
    avec cette « musique d’après la guerre« 

    _ guerre dont on ne se remet pas… _,

    …

    que sont les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    …

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :

    …
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »

    …
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ? _ ;
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )

    …
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :

    …
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :

    …
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.

    …

    …
    Sublime, oui.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son œuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé« ,
    pour un cercle (« intime« ) d’amis interprètes probablement

    …

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’œuvre » ce sont :

    …
    c’est donc que la musique, ou qu’une « œuvre« , plus généralement, peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie« ,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer ;

    …
    comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même
    _ mais est-ce là « réduction« , ou pas, bien plutôt, « consécration » ? _
    à l’essentiel » ?

    …
    avant de se « réduire« -« concentrer« , faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    …

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955) :
    deux titres disponibles en « Œuvres complètes«  aux Éditions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    …

    avant de se « réduire« -« concentrer« , donc,
    outre à vivre le quotidien,

    …

    à l’essentiel que fut pour lui cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’œuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    …

    comme le virtuose du violon qu’avait été

    …
    _ comme en une « vie antérieure«  :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    …

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage« ,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    …

    les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ le CD Alpha 125 :  « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une sorte d’urgence musicale rare

    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    …

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    …

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien« …) :

    …
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;

    …
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement,

    …

    à « tout un continent musical«  _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    et comme en éditions en partitions !

    …

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    …

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir 
    (Boulogne-sur-Seine, 1878 – Bélus, 5 décembre 1955),
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré,
    en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans,
    dans les Landes
    , du côté de Dax _ à Bélus _, pour l’essentiel _ ;

    …

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant pleinement « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    …

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent« ),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et bien plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :

    …
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    …

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives et incarnées

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    …

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    …

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    …
    …

    C’est à cela :

    …
    à ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre«  vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et à cela :
    à ce « continent« 
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette formidable « réalité« -là :

    …

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    …

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches« … _ ;

    …

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées« )

    à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    …

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? ;

    …

    c’est à « cela« , donc,

    que les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .

    …

    …
    Sans qu’il nous faille,

    pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs« , par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » peut-être ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage« , et de quoi que ce soit : elle est, et on ne peut plus fondamentalement, « musique » ! _ ;

    …

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues« , »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche« ) ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) _ ;
    ou, plus indirect, mais si intense et si puissant, de Jean Giono (1895-1970 :
    son œuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front« , à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement« , ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    …

    …

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.

    …

    …
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager« , par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités ;
    lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Éditions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule, dont d’abord celui de la « grande distribution« , de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    …

    ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    …

    …

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (Durosoir et Caplet ont exactement le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :

    …
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    …

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;

    …
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.

    …
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    …

    …

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment« ,
    _ telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir _,

    …
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    …

    …
    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals).

    Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    …

    …

    Les Éditions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).

    …
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    …
    …

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses œuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Dans le livret du CD (125) consacré aux 3 « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :

    …
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des œuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    …
    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’œuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    …

    …

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    …

    …

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des  3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    …

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    …

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    …

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    …

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    …

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    …

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    …

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    …

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    …

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes« 

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    …

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    …

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    …

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    …
    …

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :

    …
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre« ) le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    …

    …

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008

    …

    …

    Et, à titre documentaire, voici l’état originel de cet article, à la date du 4 juillet 2008.

    …

    …

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)
    …

    durosoir_alpha.JPG Comme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Editions Stock),
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales », les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Editions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre »
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche ») ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre »
    de ce « suicide civilisationnel »
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Editions Gallimard en 1964 et réédité en 1980)_
    cette première « Grande Guerre« 
    _la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, ce nom _ ;

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Editions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Editions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Editions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :
    avec cette « musique d’après la guerre »
    ,
    guerre dont on ne se remet pas…

    que sont Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ?
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.
    Sublime, oui.

    Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son oeuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé »,
    pour un cercle (« intime ») d’amis interprètes probablement

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’oeuvre » ce sont :
    c’est donc que la musique _ ou qu’une « œuvre« , plus généralement _ peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie »,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer
    _ comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même,
    mais est-ce là « réduction », et pas plutôt « consécration
    à l’essentiel » ?

    avant de se « réduire »-« concentrer », faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955)
    _ disponibles en « Œuvres complètes » aux Editions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    avant de se « réduire »-« concentrer », donc,
    outre à vivre le quotidien,

    à cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’oeuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    comme le virtuose du violon qu’avait été
    _ comme en une « vie antérieure » :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage »,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ CD Alpha 125 :  « les Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une
    sorte d’urgence musicale rare
    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien…) :
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    _ ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement _

    à « tout un continent musical » _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    comme en éditions en partitions !

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir (1878-1955)
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré
    _ en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans _,
    dans les Landes
    , du côté de Mont-de-Marsan, pour l’essentiel _ ;

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent »),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et un plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    C’est à cela :
    ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre » vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et cela :
    ce « continent »
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette « réalité »-là :

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches » _ ;

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées ») à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? _ ;

    c’est à « cela« , donc,

    que les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .
    Sans qu’il nous faille, pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire
    les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs », par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage », et de quoi que ce soit : elle est « musique » ! _ ;

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues », »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche ») ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) ;
    ou, plus indirect, mais si intense, de Jean Giono (1895-1970 :
    son oeuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front », à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement » ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager », par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités
    _ lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Editions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule _ dont d’abord celui de la « grande distribution » _ ; de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (ils ont le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment«  ;
    telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir,
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals). Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    Les Editions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses oeuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir.

    Dans le livret du CD (125) consacré aux « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’oeuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes »

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre ») le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008