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  • Du génie de l’interprétation musicale : l’élégance exemplaire de « maître » Gustav Leonhardt, par le brillant talent d’écriture (et perception) de Jacques Drillon

    « Sur Leonhardt » de Jacques Drillon, aux Éditions Gallimard, ce mois de mars…

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    Soit un « Hommage à Gustav Leonhardt » _ à la façon de l’ »Hommage à Rameau » de Claude Debussy _ de la part d’un très talentueux _ jusqu’à de petites « injustices », dirai-je, pour lui aussi ! (et nous allons le découvrir au passage) _ Jacques Drillon,

    dont me manquent, tout personnellement, beaucoup _ je le mesure au plaisir fort de cette présente lecture ! _, l’incisivité et la voix, telle qu’elles pouvaient s’entendre, il y a de plus en plus longtemps, au fil des années, sur France-Musique : quelle qualité d’attention et d’écoute ; que de pertinence dans l’exploration des œuvres de musique ; avec aussi, quelquefois, quelques « sorties de route », quelques excès-emportements que l’on ne peut, ni ne doit partager : mais quel « jugement » _ pour ne pas être celui de Dieu ! _ est-il sans injustices ?.. Ce qu’on attend de la générosité d’un « critique »…

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    Probablement existe-t-il aussi,

    de même qu’un « génie » de l’interprétation (musicale) _ dont Gustav Leonhardt nous offre un exemple (modeste : sans « vanité« , même si ce n’est pas sans « orgueil« , pour reprendre une formule de Danièle Huillet, page 109 : « Cet homme-là est d’un grand orgueil, mais est dépourvu de la moindre vanité masculine » : il est bien au-delà, en effet ; car sans « mépris » pour les autres, pour reprendre, cette fois, une expression de Jean-Marie Straub : « Je ne l’ai jamais vu montrer du mépris pour qui que ce soit. Mais du dégoût, face à certaines personnes, des haut-le-coeur, oui« , page 124…), parmi quelques autres _, un « génie » de la « critique » : inspirées… Merci, Jacques Drillon…

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    Et, forcément, de fait, juger, c’est nécessairement discriminer ; et élire : choisir et rejeter… Jacques Drillon _ qui retient fort justement l’expression nietzschéenne de « Grand style » (page 129) _, consacre aussi à « l’é-lection » quelques très belles pages (de 140 à 152) sur la « loi« , le »légal » et le « légitime« , le « legs« , le « relégué » et la « collégialité« … Avec la liberté de l’ »improviser » que cela aussi implique… Et que doit enseigner _ et par l’exemple d’abord, et surtout : me voilà enfonçant des portes ouvertes… _ un vrai « maître« … La somme des notations sur « Gustav Leonhardt professeur » _ avec maints témoignages de ses élèves : Christopher Hogwood, Ton Koopman, Pierre Hantaï, Skip Sempé, Bernard Foccroulle, etc… _ est elle aussi d’une merveilleuse justesse… A part des enregistrements discographiques (qui demeurent !) et des souvenirs de concerts, aussi (qui dureront ce que dureront les mémoires qui les portent…), voilà _ l’enseignement (qui se transmet) _ ce qu’un interprète d’œuvres de musique peut en effet donner et laisser aux autres, à _ généreusement _ partager ; pour « rendre _ modestement et comme il se doit : au centuple !!! _ gloire » à la Création (dont celles des créateurs d’œuvres de musique, au premier, ou au second, chef…)…

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    Il s’agit ici _ je suppose que l’abrégé du titre (« Sur… » ; et « Leonhardt…« , sans le prénom : au lieu de « A propos de Gustav Leonhardt » !!! _ la dédicace du livre est, aussi, « Pour Straub » !!! page 9) est du registre d’une pudeur un peu rogue : Jacques Drillon ne résistant pas toujours à jouer les chiens aboyeurs, ou les vilains petits garnements… _ du magnifique bijou d’analyse qu’est ce « Sur Leonhardt«  qui paraît ces jours-ci _ l’achevé d’imprimer est du 20 février 2009 _ dans la collection « L’Infini » des Éditions Gallimard.

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    C’est d’abord un éloge de l’élégance _ et des œuvres interprétées, d’abord (en faire une liste est dèjà un régal ! cf page 46) ; et de l’interprétation (de Gustav Leonhardt, donc) qui leur rend tout à la fois et justice et grâce !!! ainsi qu’on peut s’en rendre soi-même compte et au concert et à l’écoute des disques.

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    Pour cette liste de la page 46, je ne résiste pas au plaisir de la donner _ même si je puis m’empêcher d’y ajouter quelques noms _,

    en l’intégrant dans le raisonnement où elle vient prendre place, le chapitre « L’Élégance«  ayant débuté page 43 :

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    « Pour avoir en relief une image du personnage _ « Leonhardt« … _, il faut superposer les deux photographies _ placées plus loin : aux pages 102 et 104 _ : hauteur et passion, mutisme et enthousiasme, solitude et transmission. Pose et sincérité. Orgueil et conviction. Élégance _ on peut encore y ajouter les devises en latin présentes (« deux cartouches en lettres d’or« ) sur le fronton de la demeure amstellodamoise du « maître », la maison dite de « Bartolotti, sur Herengracht« , citées page 162 : « Ingenio et assiduo labore«  et « Religione et probitate« …

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    On comprend que cet homme-là ait joué du clavecin. Son élégance le déplace brusquement. Il est un musicien, un musicien hollandais du XXe siècle. Parce qu’il est élégant, comme Mozart _ le fils _ était élégant, et Dürer, et Buñuel, et Matisse, et Hiroshige, et Spinoza _ j’ajouterai, plus loin, à propos de Spinoza, cet autre un peu notable amstellodamois, un mot de Gustav Leonhardt, lors d’une question que je lui posai lors d’échanges amicaux informels, à la suite d’un merveilleux de charme récital (privé) de clavicorde à Saint-Émilion, au château Soutard pour « inaugurer » le clavicorde de Maurice Darmon, très exactement _, et Debussy, et Fragonard, et Charles d’Orléans, et Pouchkine, et Nicolas de Staël, et Godard, et Pascal, et Moravia, et Poussin, et Soulages, et Josef von Sternberg, et Breughel, et Fouquet, et Lampedusa, Leonhardt intègre une sorte de confrérie, d’académie. L’élégance transcende les pays, les époques, les spécialités. L’élégance est une constellation : ses étoiles ont des noms, elles brillent, elles sont les unes à côté des autres et tournent sans fin _ du moins osons-nous l’espérer _ autour de la terre des hommes _ quand il y a (et demeure) de la civilisation… Il importe peu que Corneille ait écrit des pièces de théâtre et Le Nôtre dessiné des jardins. Il importe qu’ils aient été élégants. Gustav Leonhardt (…) est entré dans le monde de l’élégance par la porte du clavecin comme Madame de Lafayette par celle de la langue française _ il importe d’y être sensible… Beaucoup de portes, un seul monde _ faisant réellement (et vraiment !) « monde«  ; et pas faisant « désert«  ; et pas faisant vide ; et pas faisant rien ; « quand le désert (du nihilisme) croît« … Hokusai dessine un vieillard, François Couperin le fait entendre, Baudelaire le décrit, Visconti le filme. C’est presque le même vieillard, car le regard porté sur lui est pareillement élégant.

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    Voyez dans « Le Guépard« , lorsque le vieux prince _ Salina _ a un malaise au cours _ de la sublime scène, étirée et si dense et légère, à la fois, si intense et valsée : telle un moment d’éternité _ du bal, voyez la caméra qui refuse de s’approcher : n’est-ce pas Leonhardt vous refusant l’entrée d’une répétition : « Il ne faut pas montrer le travail, le travail est honteux ». L’élégance est une des « grandes attitudes humaines », aurait dit Mallarmé« , pages 46-47.

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    A cette liste d’« élégants« , j’ajouterai tout de suite, pour ma part, et Marivaux, et Ravel, et Antonioni, pour commencer… Vous y ajouterez les vôtres…

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    Je laisse au lecteur le soin de découvrir par lui-même l’analyse d’une merveilleuse finesse de précision à laquelle se livre, en ce chapitre, « L’élégance«  (de la page 43 à la page 101), Jacques Drillon. Je me limiterai à une seule notation, à partir de la remarque, page 53, que « c’est pourtant dans le rapport entre l’homme (ou l’œuvre) et l’Autre _ on notera la majuscule _ que se situe l’élégance _ comme la générosité, la politesse ou la séduction » _ ses très proches parentes… « Le grand point _ d’après l’article de Voltaire sur cet item dans « l’Encyclopédie » _, c’est que l’élégance ne fasse jamais de tort à la force » _ ou à l‘« autorité« , dirions-nous plutôt…

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    Page 56 : « Voltaire nous offre un terme intéressant : la force. Il dit que le discours doit avoir de la force _ celle de l’éloquence qui convainc _, et que l’élégance ne doit point l’affaiblir. L’art de Leonhardt est presque là. Non point que son élégance sache ne jamais nuire à la force de son discours : elle gît au contraire dans l’harmonie parfaite _ voilà le secret ; le si difficile à réussir _ de la  force et de la délicatesse, elle n’est point ajoutée à la force, elle la contient, elle est dans un passage _ tout musical ! _, dans une démarche, dans un rapport à l’Autre _ toujours avec la majuscule _, où force et délicatesse interviennent à parts égales, où il n’est pas permis de douter qu’elles peuvent s’ajouter, et même _ de fait ! et considérablement _ se multiplier ; de douter que l’auditeur peut le percevoir » _ avec jubilation !

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    « L’élégance _ de l’interprétation _ consiste à ne rien garder pour soi et à donner _ et pas seulement aux auditeurs _ tout ce que l’œuvre contient, par une juste évaluation _ oui ! celle de l’équanimité ! _ de la force et de la délicatesse qu’il faut y mettre« , page 56. C’est d’une justesse imparable.

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    Si Jacques Drillon rend _ au chapitre « Avec le temps » (pages 95 à 101) _ parfaitement justice à l’« évolution«  du jeu du « maître » _ qu’il détaille, au fil des ans, avec une belle précision _, il n’est toutefois pas tout à fait dénué d’injustice _ à la marge, cependant (et heureusement ! semble-t-il), nous ne manquerons pas d’aussi l’aborder… _ :

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    « Le clavecin de Leonhardt a peu évolué. Il s’était trouvé lui-même très tôt. Tout son système était là, prêt au développement, parce que son système n’était pas un système, mais plutôt une aptitude, ce qu’il appelle _ en parfaite modestie, mais oui… _ un « don » _ reçu, sans mérite (Leonhardt dit aussi, page 126 : « Toutes les bonnes choses sont données, je crois«  … Pourtant, les années passant, certains traits se sont imperceptiblement modifiés _ comme s’est modifié le répertoire qui a glissé de Bach vers le non-Bach… _ expression en raccourci assez délicieuse : et en particulier vers le style français : des Couperin (Louis et François) à Rameau et Duphly… Jacques Drillon accorde de très belles pages aux styles de François Couperin et de Jean-Philippe Rameau, en regrettant, d’ailleurs (et combien justement !), que Gustav Leonhardt ne leur ait pas assez consacré (à François Couperin, tout particulièrement) de concerts, ni d’enregistrements au disque…

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    Cette inflexion ne s’est pas produite dans le sens qu’on aurait attendu ; à l’encontre de tous les autres, Gustav Leonhardt a montré une expressivité _ non expressionniste, qu’on se rassure ! pas d’anachronisme chez lui… _ toujours plus accusée _ c’est-à-dire éloquente. Une fougue plus adolescente, une tendresse plus indulgente, une précision plus acérée, une rythmique plus bondissante _ au service le plus strict (c’est-à dire « service » tout à la fois libre et rigoureux, ou rigoureux et libre, comme on voudra : comme le demandent, l’exigent ! les œuvres de ce style « baroque » !) des œuvres ; et pas de l’ego (romanticisant) du « mauvais interprète » (faisant _ avec vulgarité (quelques noms sont même alors donnés) _ assaut de virtuosité gratuite) ; que sont tant : qui n’ont pas été, eux, ses élèves… Pour les « meilleurs » des élèves de Gustav Leonhardt, je place au premier chef Pierre Hantaï et Élisabeth Joyé…

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    Phénomène sans doute unique dans l’histoire de l’interprétation _ d’où ce livre ! Il a acquis aussi une voix nouvelle, méditative et chercheuse : en plus _ mais oui ! _ de cette nouvelle jeunesse _ parfaitement ! _ que l’âge _ grande richesse pour qui apprend à le faire fructifier _  lui a conférée, Leonhardt semble parfois un vieux héros cornélien, noble et souverain, délivré des passions élémentaires _ avec leur coefficient, peut-être inévitable, de bassesse _, tout entier préoccupé d’ombre et de lumière«  _ de la musique elle-même : on comprend que Jacques Drillon cite comme sommet de l’élégance (et de son incomparable charme) en musique, François Couperin, avec Wolfgang Amadeus Mozart et Claude Debussy ; ainsi peut-on lire, au particulièrement fin et juste chapitre « L’Élégance« , ceci, page 77 : « François Couperin, que Gustav Leonhardt n’a pas assez joué, et qui est un des trois grands mystères de la musique, avec Mozart et Debussy, retrouve son charme et son aisance sous ses doigts » _ écouter aussi ici, à côté du « maître », et Élisabeth Joyé (CD Alpha 062 « La Sultane« ) et, plus récemment encore au disque (CD Mirare 027 « Pièces de clavecin« ), Pierre Hantaï…

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    Jacques Drillon propose ici, page 96, un exemple dans Byrd (cf le CD 073 Alpha « William Byrd« ) : « Dans Byrd, il pousse son langage instrumental à des extrémités interdites ; les autres, qui pourtant s’arrêtent bien en deçà, sont déjà dans l’excès, dans l’effet _ qui, de facto, plombe ! Quand il s’agit d’inégaliser légèrement les notes d’une simple gamme, on les sent _ trop : leur travail (sur soi) de jeu n’est pas (encore) assez abouti, accompli… _ qui travaillent, qui se concentrent ; Leonhardt, lui, atteint à la plus délicate subtilité sans trace d’effort. Leur gamme est admirable, la sienne est souveraine. Dans les passages rapides, son absence de précipitation _ seulement la justesse : il faut y advenir… _ est un art _ de l’interprète : invisible, effacé, avec politesse ; rien que la grâce (de la musique, de l’œuvre) est perceptible ! _ à elle toute seule. Il a tous les tons _ qu’il faut _ : la tendresse, la vivacité, l’humour, la violence, la hauteur, la simplicité… _ cette musique-ci est oxymorique, bien sûr, ainsi que, ou comme (n’en déplaise aux comptables !) le principal de la vie ! Et, dans Byrd, la nostalgie« …

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    Jacques Drillon poursuit l’analyse de l‘ »évolution » de l’interprétation de Gustav Leonhardt par la « direction d’orchestre » (pages 96 à 101) : alors qu’au début, comme dans la « Chronique d’Anna Magdalena Bach » (des Straub, en 1967 _ disponible en DVD…), « il s’agit plus d’une mise en place que d’une direction véritable« , « aujourd’hui, malgré les années, Leonhardt dirige vraiment, comme le vrai chef qu’il est devenu » (pages 96-97). « Les tempi ne se sont pas ralentis avec le temps _ comme pour un Klemperer, évoqué la phrase d’avant, par Jacques Drillon. Ils ne se sont pas accélérés non plus : la musique n’a pas changé entre 1960 et aujourd’hui. La différence entre un chef que j’ai nommé élégant et les autres, c’est qu’il ne tire pas le tempo de soi-même ; que le tempo n’est pas _ non plus _ conditionné par son état physique ou psychique ; mais qu’il est propre à la musique«  _ ou le Credo de Gustav Leonhardt, avec l’humilité de l’interprète probe et loyal, que fondamentalement, il est ! 

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    « A présent, toute l’énergie de Leonhardt chef d’orchestre va à la danse _ c’est ce qu’il faut, oui ! ce que cette musique commande ! Nul n’aurait pu prévoir _ sauf les oreilles les plus fines… _ que ce claveciniste calviniste _ presque une anagramme _ saurait faire danser un orchestre, ni même qu’il saurait trouver la danse partout où elle se cache, partout où on l’oublie. Partout où on la cache (« Ils ôtent de l’histoire que Socrate ait dansé », dit La Bruyère) » (pages 98-99).

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    « Leonhardt de ses angles rapides et raides _ il s’agit de sa gestuelle de chef, que Jacques Drillon vient de comparer, nous sommes page 100, à celle de Boulez _, fait respirer _ c’est essentiel ! _ tout le monde, monter et descendre le musicien comme un danseur décolle _ juste _ les talons dans les demi-pointes et se repose doucement _ tout est dans la délicatesse infinitésimale de la nuance. De ses yeux, de ses poignets, de ses doigts, il va chercher _ pour les donner à bien entendre : en relief _ tous les accents, et dans toutes les parties : il ne veut en manquer aucun, tout doit profiter _ ce n’est rien que son dû… _ à la danse. Son soin _ amoureux, oui _ du détail, qui fait de lui le claveciniste le plus dense _ Pierre Hantaï l’accompagnant sans doute ici en pareille « performance », en élève accompli de pareil maître (de clavecin), qu’il est, lui aussi… _, il le porte à l’orchestre : c’est une lecture polyphonique, articulée à l’extrême, propre à chaque voix. Bras vers l’avant, il ne cesse d’allumer ici et là des étincelles sonores _ la formule est d’une justesse brûlante _ que l’oreille perçoit aussitôt _ merci ! _, et ces impulsions minuscules soulèvent _ leibniziennement ; cf Gilles Deleuze : « Le Pli _ Leibniz et le baroque« … _ l’ensemble comme une respiration soulève _ en son rythme plus ou moins tranquille _ une poitrine« …

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    Jacques Drillon, « garnement » toujours juvénilement facétieux, laisse en blanc (!!!), page 95, le chapitre « L’Orgue » : « je ne comprends rien à l’orgue ; je ne dirai donc rien _ du tout ! _ du Gustav Leonhardt organiste« , indique-t-il seulement en note (de bas de page) ; ajoutant encore : « les spécialistes que j’ai pu consulter sur son art d’organiste sont tous restés tièdes, sceptiques ou hostiles. J’en ai donc conclu que Gustav Leonhardt devait sans discussion _ oh ! la jolie pirouette ! _ être considéré comme le plus grand organiste de son temps« …

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    Pourtant, il consacre de très belles pages à l’importance de la « non-rupture » de transmission de « leçons d’interprétation » par les organistes, familialement notamment, de cette musique dite « baroque » ; que Gustav Leonhardt a dû en partie par un travail de recherche infini, dans l’espace comme dans le temps, « re-créer » et « re-trouver », « re-constituer » ; ou, peut-être plus justement, « refonder«  _ la conclusion du livre met l’accent là-dessus : elle est intitulée : « le passé et la tradition«  ; avec ce mot magnifique, page 197, sur le « pouvoir » propre de la musique : « la musique est peut-être ce qui permet au rendez-vous _ avec la beauté (de l’ordre du kairos, ce « rendez-vous« …) _ de n’être pas manqué. Peut-être permet-elle _ d’abord à l’interprète, mais aussi à l’écouteur actif (en son « acte esthétique«  : cf Baldine Saint-Girons : « L’acte esthétique« …) _ de vivre aujourd’hui dans un passé _ avec ses beautés « à forces d’éternité », si j’ose pareille expression : et il le faut ! _ où l’on n’a pas vécu, et de fabriquer _ par ce biais de l’interprétation (tout artisanale ; et « soignée »…) de la musique _ un présent tout neuf _ éclatant de cette beauté radieuse, vive, et irradiante _, tandis que le présent des non-musiciens est _ lui, comparativement (mais « qui ne sait pas » _ « l’ignorant«  dit, quant à lui, Spinoza, face au « sage« … _ est-il jamais « à même », seulement, de comparer ?) _ tout couvert de poussière et de moisissure. Peut-être que sa double inscription dans le temps _ vieille par l’âge _ de l’écriture du compositeur la notant à la volée, au jaillir de  son apparaître premier _ et actuelle par la production sonore _ de l’interprète « r-éveillant » par son interprétation l’œuvre écrite et héritée qui reposait, juste à peine assoupie… _ qui la fait exister _ et revivre _ ici et maintenant   _ donne à la musique ce _ magicien, thaumaturgique _ pouvoir-là« … On pénètre mieux par là le grand mot de Nietzsche (dans « Le Crépuscule des idoles« ) : « Sans la musique, la vie ne serait qu’une erreur«  : poussiéreuse et moisie…

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    « Dès lors que je joue, ou que je dirige _ dit Gustav Leonhardt, page 197 _, je ne suis plus ni dans le XXe siècle, ni dans le XVIIIe : je suis dans la musique. Telle est sa force, sa grandeur ; mais je n’y suis pour rien » _ c’est le dispositif qui le permet (et le nécessite). Il suffit de _ mais très activement ! seulement… _ s’y glisser.

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    « Il ne fait pas de doute _ commente Jacques Drillon, page 198 _ que la tradition, qui unissait _ en cet âge « baroque » _ les hommes dans un art commun, s’est perdue. Un fil ténu a continué _ cependant _ de relier les organistes _ à part, en confrérie, de tous les autres _ à leurs pères _ ou à leurs maîtres _, et leur a permis _ et quasi seulement eux… _ de savoir comment jouait Grigny et Titelouze, interpréter les ornements et le code graphique propres aux XVIIe et XVIIIe siècles _ « baroques », donc _, improviser _ un facteur capital de vie ! de liberté au sein de (et par) la règle !.. _ sur des thèmes donnés, les conservant _ eux, organistes _ dans une bulle de culture comme une bactérie dans la glace, et cela en dépit des bouleversements qui ont affecté leur instrument et leur langage _ à eux aussi. Ce petit monde _ de l’orgue : faisant « monde« , poétiquement, c’est-à-dire musicalement (et poïétiquement ») aussi… _ a survécu miraculeusement, comme dans une diaspora protectrice ; l’orgue a vécu au milieu de la foule comme en exil, le public _ a fortiori celui qui ne vient plus aux offices ; et n’a plus cette foi-là… _ en était pratiquement exclu, les créateurs s’en sont presque tous détachés : l’élite et le vulgaire l’ont laissé s’entretenir _ vivant, encore _ lui-même, résister à l’aventure du romantisme, de l’électricité, du sérialisme, de la variété _ de l’entertainment… _ et de tout ce qui aurait pu le corrompre _ et détruire définitivement _ ; l’étude _ oui ! le travail étant indispensable à toute vraie compréhension ! _ des textes (…), la transmission orale _ condition elle aussi indispensable de vie (= qui soit vraiment vivante !.. ; et pas « moisie« …) _ des Commentaires _ en des « leçons » _, l’ont préservé _ cet orgue (avec sa tradition d’interprétation) _ de ces dangers comme elle a toujours _ ou souvent _ préservé les minorités menacées _ acharnées à survivre… Le maître savait, parce que le maître du maître lui avait enseigné. » Vive l’enseignement vivant ! Et honte à l’ignominie de ceux qui le sapent, l’étranglent, l’étouffent et le détruisent !

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    Voilà énoncé le danger de perte sans retour (de savoir) qui nous _ aujourd’hui tout particulièrement, faute d’assez de souci pour le « soin«  _ pend au nez… faute d’un tel enseignement et d’exemples vivants… Et Jacques Drillon de citer Hannah Arendt (à propos de Walter Benjamin, in « Walter Benjamin«  aux Éditions Allia ; ou in « Vies politiques » (pages 244 à 306), en « Tel »-Gallimard : « Pour autant que le passé est transmis comme tradition, il fait autorité » _ voilà le mot important en une vraie culture (= vivante » !..) ; face à l’ignorance et l’irrespect crasses de la barbarie (tant déchaînée que rampante : cf ici Bernard Stiegler : « Prendre soin : de la jeunesse et des générations« )…

    …

    Pour Jacques Drillon, « Leonhardt ne l’a pas renoué, ce fil«  _ page 199 _, mais « il a fondé une nouvelle tradition«  _ page 200. « Le prodige dont il s’est donc rendu capable _ et qui nous vaut ce livre-ci « Sur Leonhardt » en hommage _ : refonder, avant même de disparaître, et bien avant que de disparaître, une tradition _ de culture de beauté et de sens _ propre à être transmise _ et les effets (de beauté) ressentis, en une æsthesis _ comme si elle avait été millénaire, impérieuse comme une vérité révélée » _ comment l’interpréter ?.. Est-ce même héroïque, pour Jacques Drillon ?.. La conclusion du livre n’embouche certes pas les grandes trompettes ; mais est toute de discrétion et pudeur…

    …

    Et de conclure avec Hannah Arendt, page 201 : « La tradition transforme la vérité en sagesse, et la sagesse est la consistance _ le mot est assurément important _ de la vérité transmissible«  _ éprouvée en une émotion de beauté. Le reste n’étant qu’ »inconsistance » : du côté de la poussière et du moisi (de tant de vies, cependant : sur quels autels sacrifiées ?..)…

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    Le livre de Jacques Drillon est riche d’aperçus « fouillés » tout à fait passionnants (!) sur des goûts de Gustav Leonhardt assez peu cultivés par lui, de facto, au disque, comme au concert (il en assure en moyenne une centaine par an !..) : en particulier ceux pour la musique de François Couperin et celle de Wolfgang-Amadeus Mozart (et le pianoforte) : le détail des analyses et de ces « aperçus » qu’ouvre ici Jacques Drillon est tout à fait remarquable ! Une mine !.. La lecture le découvrira avec jubilation. Mais le livre nous frustre aussi un peu en faisant un peu trop vite l’impasse sur le peu d’attraction du « maître » pour le répertoire _ qui me tient personnellement beaucoup à cœur ! _ des fils Bach (Wilhelm-Friedmann, Carl-Philipp-Emanuel, Johann-Christian) _ une question pourtant passionnante (au moment de ce que Gustav Leonhardt appelle, page 130, le stade de la « saturation«  d’un processus de « style » : il parle, plus précisément, de « sous-périodes«  d’une « époque stylistique« )… De même que le livre ne s’attarde pas assez, non plus, sur les réussites majeures (= éblouissantes !) du « maître » de l’interprétation « baroque », tant au concert qu’au disque : le répertoire (l’apparition _ aux « sous-périodes«  d’« origine«  et de « développement«  du Baroque, toujours page 130 _  des « Suites« ) allant de Girolamo Frescobaldi à Louis Couperin en passant par Johann-Jakob Froberger… Ou sur celui des maîtres allemands juste en amont de Johann-Sebastien Bach : Dietrich Buxtehude, Johann-Adam Reincken, Matthias Weckman, Georg Böhm, etc… Et qui a donné d’éblouissantes réussites _ tout particulièrement dans la récente production discographique du maître pour Alpha et Jean-Paul Combet… Si Jacques Drillon évoque fort bien le rôle tout à fait important de l’amitié de Gustav Leonhardt avec Wolf Erichson pour l’aventure de la production discographique des collections « Das Alte Werk«  et « Seon«  ; il se tait, c’est un peu dommage, sur le rôle tout aussi décisif de l’amitié de Gustav Leonhardt avec Jean-Paul Combet dans le devenir somptueux (d’accomplissement) de l’aventure discographique du « maître » _ « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise« , a si justement chanté Agrippa d’Aubigné…  _ avec « Alpha« … C’est bien dommage : cette histoire reste donc à écrire…

    …

    Avant de conclure, deux (petits) motifs (personnels) de contestation, l’un à Jacques Drillon ; et l’autre à Gustav Leonhardt (extra musical : « philosophique », celui-là…) _ que je connais (un peu) personnellement tous les deux, pour les avoir rencontrés (un peu). Et j’attache beaucoup d’importance aux rencontres _ au point d’y avoir consacré un essai (« Cinéma de la rencontre ; à la ferraraise« …) ; et une conférence (à la galerie La NonMaison, à Aix-en-Provence, le 13 décembre dernier)…

    …

    Lors d’un salon « Musicora« , quand j’étais « conseiller artistique » un peu actif de La Simphonie du Marais (et Hugo Reyne), j’avais eu l’occasion de signifier en une bonne conversation (d’une demie-heure à peu près) à Jacques Drillon toute mon admiration tant pour ses émissions de France-Musique que pour ses livres :

    …

    il me semble aujourd’hui que la position de Gustav Leonhardt _ page 59 _ quant à ce qui est « admissible », ou pas, de la part des « metteurs en scène » d’opéra, cette profession parasite (qui n’existait pas à la période « baroque » _ là-dessus, on s’amusera bien à lire le plus que pittoresque « Théâtre à la mode » de Benedetto Marcello) _, aurait dû lui donner un peu plus à « penser » (= réfléchir) :

    …

    qualifier de « d’une violence inattendue«  la préface que Gustav Leonhardt offrit au très riche et très intéressant « Traité de chant et mise en scène baroques » de Michel Verschaeve (paru aux Éditions Zurfluh en 1997) ;

    …

    puis « expliquer » (!!!) par là « le panégyrique qu’il a pu faire d’un spectacle « à l’ancienne » (sic), avec quinquets, prononciation « restituée » (sic), ou plutôt « reconstituée » (re-sic), et acteurs face au public, « Le Bourgeois gentilhomme » monté par Benjamin Lazar _ et Vincent Dumestre ; et Mathilde Roussat pour la chorégraphie _ :

    …

    « C’était merveilleux et _ enfin ! _ normal _ déclare Gustav Leonhardt. C’est triste à dire, car ce spectacle était le fruit de beaucoup de travail, d’efforts, de connaissance ; mais le résultat était _ tout simplement _ normal _  = ce que les mises en scène d’œuvres de ce temps (ou « baroques ») devraient être ! selon Gustav Leonhardt et d’autres ; dont moi-même… Adapté _ avec probité et loyauté : à l’œuvre originale de Lully et Molière ; œuvre que connaît particulièrement bien Gustav Leonhardt, notamment pour en avoir réalisé un enregistrement discographique (avec « la Petite Bande », en 1988, pour Deutsche Harmonia Mundi). Une unité pour l’œil et pour l’oreille _ unité qui est un criterium absolu de toute œuvre d’art !

    …

    Ce qu’une note de bas-de-page de Jacques Drillon commente _ avec acidité _ comme un « jugement ahurissant » de Gustav Leonhardt : « Devant ce jugement ahurissant, à l’égard d’un spectacle dogmatique _ rien moins ! _, interprété par des comédiens entièrement mobilisés (!) par la prononciation, incapables de jouer (!) en même temps qu’ils parlaient, comme dirait Vialatte _ voilà l’autorité appelée en renfort _ : « on se frotte les yeux en se demandant des tas de choses »… Au lieu de citer ici Vialatte et de laisser planer on ne sait quels (un peu vilains) soupçons, Jacques Drillon ferait mieux de remettre en question son propre « ahurissement«  ; et ses origines : peut-être subjectives… La probité de Gustav Leonhardt souffrirait-elle de telles exceptions ?.. C’est peu vraisemblable, cher Jacques Drillon…

    …

    Pour ceux qui n’ont pas eu la chance _ de Gustav Leonhardt, Jacques Drillon (!), ainsi que moi-même _, d’assister, tous sens ouverts, à ce spectacle (au moins sa « générale »), il existe l’irremplaçable (et un peu durable, heureusement !) DVD Alpha 700 de cet « étonnant » « Bourgeois gentilhomme » ; ainsi que cet autre DVD, enregistré en janvier 2008, de « Cadmus et Hermione » (de Quinault et Lully ; toujours par l’équipe si heureusement pionnière de Benjamin Lazar et Vincent Dumestre : DVD Alpha 701) : chacun pourra en les découvrant se faire un peu mieux lui-même une idée de ce débat-ci ; et décider de ce que lui-même trouve « ahurissant«  et « normal«  quant à ces réalisations de spectacles complets (et unis : « pour l’œil et pour l’oreille« , selon la si juste expression de Gustav Leonhardt !) du « Baroque »…

    …

    Quant à mon interrogation (lors d’un intime merveilleux récital de clavicorde au château Soutard à Saint-Emilion, chez François des Ligneris) à Gustav Leonhardt _ dont j’ai rédigé une part du livret du récital d’orgue du CD Alpha 017 « L’orgue Dom Bedos de Sainte-Croix de Bordeaux« _, elle concerne son relatif « défaut d’accointance » avec la personnalité et la philosophie de la joie de Spinoza, celle-là même, philosophie de la joie, que cite (et fait sienne) Jacques Drillon en ce « Sur Leonhardt« , à la page 144 : « le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection » (que Jacques Drillon commente comme « un trajet, jamais _ tout à fait, absolument _ accompli, vers un absolu dont on se fait une représentation fantasmatique : la loi » ; et à la page 152 : « Je reconnais donc seulement trois sentiments primitifs ou fondamentaux : à savoir la joie, la tristesse et le désir« …

    …

    Sans doute que l’élégance de Baruch Spinoza  _ qui conclut son « Ethique » sur ces mots : « Tout ce qui est beau, est difficile autant que rare«  _ et l’élégance de Gustav Leonhardt empruntent des chemins, à Amsterdam même, qui ne se croisent peut-être pas toujours ; même « sub specie æternitatis« … Tous deux nous y faisant pourtant _ et c’est merveille ! _ accéder (= monter, voler, planer) !

    …

    A la suite de la lecture de ce « Sur Leonhardt« , en me procurant dare-dare le DVD du film de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub « Chronique d’Anna Magdalena Bach« , de 1967 _ je rappelle, au passage, que la dédicace de ce « Sur Leonhardt » est « Pour Straub«  (sic) _, j’ai pu découvrir _ et avec quelles délices _ comment « devait » se filmer la musique pour être vraiment écoutée, sans risquer de voir son attention, pour rien (des brimborions ! et le Rien !), « distraite »…

    …

    Page 111, Jacques Drillon cite ce mot de Jean-Marie Straub : « Pierre Vozlinsky, qui s’occupait de la musique à la télévision, nous a dit : « moi vivant, on ne diffusera jamais ce film à la télévision. Parce que tout ce qu’on fait passerait pour de la merde »…« . Et Jacques Drillon de commenter ainsi : « Pour la première fois dans l’histoire, il devenait acceptable de voir de la musique filmée » _ « en dehors des films avec les Marx Brothers », ajoutera Danièle Huillet, « ou de « Gentlemen Prefer Blondes«  » (in « Chronique d’Anna Magdalena Bach » _ « Petite Bibliothèque Ombres« )… On jugera de l’humour, le plus souvent fortement présent, sous la plume délicieuse de Jacques Drillon…

    …
    En complétant la vision de ce DVD par le petit livre de Louis Seguin, à la « Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma«  :
    « Jean-Marie Straub, Danièle Huillet _ « Aux distraitement désespérés que nous sommes »« , j’ai découvert, page 299, cette belle phrase de Jean-Pierre Vernant, extraite de « Entre mythe et politique » :

    …

    « Aller à l’extrême limite de ce qu’on est, c’est-à-dire jusqu’au divin ; et c’est cette extrême altérité qui est l’élément essentiel. C’est par là qu’on se retrouve soi-même ; mais ce « soi-même » n’est plus un ego, c’est le cosmos, l’univers, le tout, Dieu, qui est la perfection… On fabrique sa propre identité avec les autres ; et avec de l’autre ; mais pas n’importe quel autre. C’est là qu’intervient l’amitié« …

    …

    Existe aussi, en effet, une amitié via les œuvres… Et c’est parfois même _ tout « intempestive« , « inactuelle« , qu’elle puisse (ou peut) être… ; ou bien, justement, parce que cela !!! _ la plus importante, au milieu de la foule, émiettée (faute d’assez de « consistance« ) de tant de personnes, de nos contemporains…

    …

    Par là, ce que nous donne _ de beauté et de sens _ l’interprète qu’est Gustav Leonhardt _ et qui sans sans lui, sans sa médiation d’interprète-ci, serait perdu (= non re-trouvé ; non « refondé« , puisque tel le concept ultime _ et, de fait, « fondamental » ! _ de Jacques Drillon, en sa conclusion) _ a une immense valeur… Qu’on essaie _ un homme averti en valant deux… _ de s’en aviser…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 15 mars 2009

  • le « Didon & Enée » de Purcell, de MusicAeterna : « Un grand disque de l’année » : un jugement qui me conforte !..

    Sur le « Dido & Aeneas » d’Henry Purcell de MusicAeterna (CD Alpha 140)…
    …
    A propos des « rigidités » de la critique, et de ses difficultés à s’extirper (assez !) de ses habitudes et horizons d’attente (un peu trop stéréotypés)
    (cf mon précédent article _ du 17 juillet à propos « de la critique musicale« )
    …
    cet article-ci de Christophe Huss sur le site de classicstodayfrance :

    http://www.classicstodayfrance.com/review.asp?ReviewNum=2937
    …
    « Alerte générale ! Alerte au fou ; au génie !
    Ce qui se passe ici est à « Didon et Énée » ce que l’enregistrement de René Jacobs est aux « Saisons » de Haydn :
    une œuvre bien servie au disque, déjà, mais relue par un chef extralucide, à la tête d’une étonnante bande
    de Sibériens et de trois
    _ ou plutôt seulement deux : Simone Kermes (Didon) et Deborah York (Belinda) _ chanteurs « importés ».
    …
    Et c’est à ne pas en croire ses oreilles, tant la puissance atmosphérique de la direction et des prestations vocales est d’emblée saisissante
    _ on ne saurait mieux dire !
    Teodor Currentzis pose les banderilles dès l’ouverture,

    Simone Kermes, trois minutes plus tard, dans un « Ah! Belinda ! » qui vous fera fondre en larmes.
    …
    Ce « Didon et Énée » est comme éclairé, irradié, en proie à une « possession musicale »,

    qui évidemment ne manque pas de rendre le premier tableau de l’Acte 2 (celui des sorcières) assez incomparable,
    malgré un choix discutable de « la » sorcière (Oleg Ryabets).
    …
    Partout, Currentzis instille le fiel, la menace, le doute
    _ en effet ! et le théâtre est au comble  de l’émotion !

    …
    Simone Kermes qu’on connaît pyrotechnicienne se fait fragile et bouleversante ;
    Deborah York est une Belinda modèle.

    Les voix « secondaires » et les chœurs montrent qu’avec un chef pas comme les autres on peut donner une leçon de baroque en Sibérie !
    Eh oui !!!
    …
    Et je vous laisse être happé par le tourbillon émotionnel de la fin de l’ouvrage…
    …
    Je n’en suis toujours pas revenu : voilà l’un des grands disques de 2008…
    …
    Christophe Huss

    …
    A comparer avec mes remarques de l’article du 7 novembre : « retour aux fondamentaux en musique » :
    …
    « un (très impressionnant, par son énergie et sa vérité _ ou profonde justesse _ dramatique) “Dido & Aeneas” de Henry Purcell, sur un livret de Nahum Tate (”représenté en 1689, au pensionnat de M. Josias Priest, à Chelsea” _ mais peut-être “chanté d’abord à la cour de Charles II, vers 1683/84“…),
    par The New Siberian Singers (the chamber choir of the Novosibirsk State Academic Opera ans Ballet Theatre),
    MusicAeterna,
    sous la direction
    _ tous _ de Teodor Currentzis,
    avec, pour les trois principaux solistes (interprétant “Dido“, “Belinda” et “Aeneas“), Simone Kermes, Deborah York et Dimitris Tiliakos :
    CD Alpha 140″…

    …
    Ainsi, un peu plus loin dans l’article, que ceci :

    …

    Je soulignerai seulement l’énergie _ formidable_ au service de la plus étonnante “justesse” qui soit, du CD “Dido & Aeneas” (CD Alpha 140), de Teodor Currentzis, à Novosibirsk, avec Simone Kermes, Deborah York, ainsi que Dimitris Tiliakos : s’inspirant, par un renouvellement de “génération” de l’impulsion “Alpha” d’un Vincent Dumestre…

    Un enregistrement véritablement enthousiasmant ! et justifiant mon annonce d’un “retour aux fondamentaux” de la musique _ ainsi, ici, que du Baroque musical !

    …

    Ouf ! Je me sens un peu moins esseulé
    à porter crédit
    au jugement de goût
    de mes oreilles !

    …

    Merci, Christophe Huss !
    …
    Titus Curiosus, ce 15 décembre 2008

  • Cécité et surdité, ou le caca-boudin du paresseux (à regarder, écouter, lire)

     Sur la difficulté d’un regard objectif et libre sur le réel, sur les œuvres, sur les livres _ et les articles de blogs

    Pour les dégâts
    _ « dommage« , dis-tu, du blogueur (sectaire et aigri) hébergé par Le Monde (en date du 14 mai dernier) _
    jusqu’aux USA,

    …

    ce matin,
    je vais ici « répondre » au lecteur
    _ il signe « Azer » _
    de ce même article (« Probité et liberté de l’artiste« )
    qui « se fend » de ce courrier magnifique :

    « Qu’est-ce que c’est chiant !« 
    Point final.

    …

    Mais de quoi parle-t-il donc, ce correspondant,
    sinon de la misère de sa propre difficulté (voire incapacité) à lire
    un minimum de complexité
    du réel…

    …

    Car c’est lui qui _ doublement _ « SE fait chier«  par sa paresse (de penser)
    et face à l’article
    et face au réel…

    …

    Et qui _ le pensant, et le croyant (= « chiant !« ) _ « le » projette
    _ comme c’est le fonctionnement primitif (= égo-centrique) de l’esprit _
    sur l’article…

    …

    Je vais donc intituler ma réponse (sur le blog) : « le caca-boudin du paresseux« .

    …

    Lequel, paresseux, ne va pas plus loin sur le clavier

    pour sa signature

    que les 5 premières lettres (A-Z-E-R !),
    tellement vaillant il est :

    et qui butant sur le « TU »
    _ ce n’est pas innocent du tout ! _
    n’est même pas capable d’écrire encore « -TUYOP » (« Azertuyop »,
    quand on va jusqu’au bout… de la première ligne du clavier) ;
    et encore moins,
    peut-être inculte qu’il serait (?),
    « -BAÏDJAN » (« Azerbaïdjan »)…

    …

    Freud

    _ consulter par exemple l’excellent « Vocabulaire de la Psychanalyse » de Laplanche et Pontalis (aux PUF) _

    dirait que le malheureux
    est resté figé
    à la phase « SADIQUE-ANALE »

    _ après la phase « ORALE » _
    de la sexualité infantile :
    la phase « CACA-BOUDIN« 
    celle où le bébé se pose en s’opposant (à ses parents) ;
    c’est aussi la phase du « NON »
    à beaucoup de choses ;
    oscillant selon les humeurs entre « faire plaisir » (complaire)
    et malin plaisir à « emmerder »…

    …

    C’est aussi une phase d’avarice
    (et de constipation),
    toujours selon Freud…

    …

    Sans accéder, ce malheureux « indiligent lecteur »

    _ ainsi que l’apostrophe Montaigne (en son essai « De la vanité« , livre III, chapitre 9 des « Essais » :

    « C’est l’indiligent lecteur, qui perd mon subject ; non pas moy » _

    à la phase de la reconnaissance de la sexuation :
    la phase « PHALLIQUE »,
    avant

    _ après une période
    (dite aussi « âge de raison« ,
    propice à l’apprentissage par l’éducation)
    dite « DE LATENCE » des pulsions
    (entre 5 et 12 ans) _ ;

    avant la phase
    _ adulte, au moment de la puberté _
    « GÉNITALE » :
    celle de la jouissance AVEC L’AUTRE, en son altérité…

    …

    Jouissance sereine
    caractéristique de la normalité épanouie, selon Freud ;

    les fixations pulsionnelles aux stades antérieurs (de la sexualité infantile)
    caractérisant, elles, la névrose (pathologique)
    que soignait, précisément, le Dr Freud…

    …

    Ici, on complétera (utilement) Siegmund Freud par Emmanuel Lévinas

    _ par exemple dans « Totalité et infini » _,
    à propos de l’expérience du
    (mystère infini du)
    visage…
    Ce qu’est incapable de faire la perversion (clinique)
    de la pornographie…

    Ou du
    « la tête sous l’oreiller« ,
    comme disait un autre…

    …

    Bref, ce monsieur-là (« Qu’est-ce que C‘est chiant !« )
    SE fait proprement « chier » LUI-MÊME :

    par sa difficulté _ voire incapacité _ à entrer si peu que ce soit
    dans l’analyse (et la compréhension : elles ont leurs conditions spécifiques) du RÉEL…

    …

    Il est comme l’ignorant
    (qui ne réfléchit pas assez _ ça le fatigue ; et ça l’inquiète désagréablement)
    ou l’ »idiot« 
    (lire Clément Rosset : « Le réel, traité de l’idiotie« , en 1977)
    qui,
    quand celui qui sait

    (parce qu’il a un tant soit peu appris à ré-fléchir,
    analyser
    et comprendre enfin : ce n’est pas immédiatement immédiat _ ou d’emblée _, si j’ose dire)
    montre la lune,
    n’est capable, lui
    _ qui ne sait pas _,
    que de ne voir que
    le doigt !

    Voilà mon article _ soit « le caca-boudin du paresseux«  _ de réponse
    à cette difficulté (voire incapacité) de lire
    « Probité et liberté de l’artiste« …

    …

    Maintenant,
    pour ce qui demeure À FAIRE,

    il faut d’abord
    ne pas simplement rester tétanisé,
    mais
    faire connaître LARGEMENT
    cet article
    de ce blog (sur mollat.com )
    à ses amis et connaissances
    (aux États-Unis, pour commencer :

    où le site du Monde est lu ;

    et pourquoi pas aussi celui _ http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/ _ de la librairie Mollat ?) ;

    et que ceux-ci,

    amis et connaissances un peu instruits de la photographie,
    RÉPONDENT
    un peu plus sagacement que le minimal « AZER »
    _ qui se contente

    (en matière de signature

    pour ne rien dire de la teneur de son « appréciation »)

    des 5 premières lettres du clavier _,
    tant il manque d’imagination (et de vaillance) ! _ ;
    répondent, donc,

    au blogueur méchamment sectaire hébergé par Le Monde en mai dernier…

    …

    Ce blog-ci s’enrichira ainsi d’échanges de qualité…
    N »est-ce pas que je me suis laisser aller à désirer

    dès mon article d’ouverture, « le carnet d’un curieux » ?…

    …

    Comment demeurer à ce point insensible
    à la qualité du regard de « l’artiste« 

    sur ce que
    celui-ci sait si bien
    montrer

    (et d’abord regarder, voir, détecter,
    de son regard _ photographique _ « probe » et « libre« )
    du « Littoral des lacs » de Haute-Savoie !?!?!?

    …

    Et, en conséquence de quoi,
    si bien faire découvrir
    à leur tour
    aux regardeurs « honnêtes » et « sans prévention« 
    et de l’expo, à Annecy (à la galerie « Chambre claire« )
    et du livre (édité par Images en manœuvre Éditions) :

    …

    ceux-là même que Marquis, en son mail du 6 juillet à 17h 13
    (cf mon article
    « de la critique musicale (et autres) : de l’ego à l’objet _ vers un “dialogue” »
    du 17 juillet)
    qualifie d’« êtres
    qui reçoivent
    (les œuvres d’art : c’est un « accueil » !)
    sans prévention, sans malignité,
    avec un cœur et un esprit libres et ouverts
    « 
    .

    …

    La formule de Marquis
    est magnifique de justesse.
    Elle doit être LARGEMENT MÉ
    DITÉE, de par le monde,
    et aux Etats-Unis aussi.

    Car cela
    (« un cœur et un esprit libres et ouverts« )
    se forme et s’apprend ;
    ou se dé-forme et se perd : à l’usage…
    …

    Bref,
    il me semble que la priorité

    est qu’il faut faire largement connaître cet article « Probité et liberté de l’artiste » (de réplique) de ce blog-ci sur mollat.com ;

    et susciter de vraies réponses un peu sagaces

    sur le fond même du débat
    (et du livre « Littoral des lacs« )
    sur le blog mollat.com lui-même…

    …
    A vos plumes !
    A vos claviers !

    …

    Et un peu plus loin que A, Z, E, et R…

    ou même T, U, Y, O, et P…

    …

    Titus Curiosus, ce 8 août

  • de la critique musicale (et autres) : de l’ego à l’objet _ vers un « dialogue »

    « De la critique musicale (et autres…) : de l’ego à l’objet » _ vers un « dialogue »

    On pourra comparer

    _ sans la gonfler plus que cela ne mérite : ce sont les œuvres qui importent ;
    pas les doigts
    (d’ »intermédiaires » seulement
    : les gens « de la cul-cul-ture« , si on bégayait…)
    qui montrent
    (cf « Homo spectator » de Marie-José Mondzain, aux Editions Bayard, en octobre 2007)
    ce qui serait « à voir« , ou « pas« ,
    pour les autres !
    dont ils sollicitent,
    et plus encore écartent
    l’attention

    (cf ici « Prendre soin » de Bernard Stiegler, aux Editions Flammarion, en février 2008)  _ ;

    on pourra comparer, donc, en un second degré de ré-flexion,
    l’affaire (du « dossier critique« )
    photographique
    de « Littoral des lacs« 

    (édité par Images En Manœuvres Editions / Conservatoire du littoral, en mars 2008),
    à certaines des réactions (la plupart excellentes :
    mais qui recueille l’unanimité ?)
    de la critique
    musicale
    et discographique
    face aux « Quatuors à cordes » (CD Alpha 125) de Lucien Durosoir
    par le Quatuor Diotima…

    Ainsi, un correspondant
    _ Marquis _
    m’a-t-il gentiment adressé un courriel amusé,
    que je me permets,
    de publier in extenso ici,
    pour
    _ outre ce qui concerne directement la musique,

    durosoir_alpha.JPG

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    et la « critique discographique », aussi _ ;
    pour, donc, aussi
    ce qui touche la « vie » d’un blog,
    les désirs de lecture
    des lecteurs de ce blog-ci
    (sur le site d’une grande librairie),
    conformément à l’annonce de son « programme »
    dans l’article (d’ouverture) : « le carnet d’un curieux« …

    Merci d’avoir déjà des lecteurs

    _ ou « spectateur » (cf « Homo spectator« ) « acteur » de son « acte » de « per-ception » (cf « L’Acte esthétique« )

    _ aussi intensément attentifs…

    De : Marquis
    Objet :
    Date : 6 juillet 2008 17:13:09 HAEC
    À : Titus Curiosus

    « Cher Titus Curiosus,

    J’ai souri, pour plusieurs raisons, en lisant votre blog
    (merci de me l’avoir indiqué).

    Mon premier sourire était quelque peu perfide.

    À vous qui écrivez : « J’espère que les oreilles de la critique vont se “désembourber” de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!! »,

    voici l’écho que renvoie la plume d’un critique :
    « Le contrapuntisme forcené des trois quatuors de Lucien Durosoir est de fait aussi savant que daté ; en deçà des audaces de Caplet, le fidèle mentor, et plus proche d’un dernier Fauré laborieux, voire d’un Franck brouillon que de Roussel. Encore que le fait de répéter à l’envi des formules thématiques d’un mouvement à l’autre ne suffise pas à construire une partition cyclique. Le tout requiert une parfaite discipline d’exécution et des effets de ponticello, de sourdine, de g!issandos et de pizzicatos que les Diotima, salués pour leur premier disque d’un Diapason découverte (cf. notre n° 515), maîtrisent sans faillir. Se succèdent mouvements vifs assez toniques tranchant sur une berceuse ou un adagio languissants, en dépit des frottements harmoniques censés les pimenter. Le Quatuor n° 3 marie atmosphères oniriques volontiers modales et velléités fauves rehaussées d’ostinatos vigoureux. Trop moderne pour de l’ancien, trop ancien pour du moderne en 1932 ? Réservé en tout cas aux amateurs de curiosités, dans la lignée des sonates pour violon parues chez le même éditeur (cf. notre n° 543).»

    Ce texte-ci me semble relever davantage de l’allergologie que de la critique musicale ; et d’autres critiques, vous le savez sans doute, ont accompagné leurs éloges d’arguments révélateurs de ce que je pourrais qualifier de davantage de compétence et de moindre partialité.

    J’ai souri également de plaisir et d’émotion en comprenant, par vos phrases, combien la musique de Lucien Durosoir peut aller au fond des êtres qui la reçoivent sans prévention, sans malignité, avec un cœur et un esprit libres et ouverts. Vous en parlez magnifiquement et vous instaurez, avec les fragments de mes propres textes, un dialogue fort et personnel. »

    Et c’est ici que la réflexion de Marquis déborde le seul exemple de la musique (et du disque) :

    « Je suis à la fois effrayé et ravi par toute la bibliographie que j’engrange grâce à vous. Quand aurai-je le temps de lire tout cela ? Une chose est certaine : mes deux premiers titres seront « Mendiants et orgueilleux » de Albert Cossery (il y a longtemps que je voulais le lire) et « Prendre soin de la jeunesse et des générations« , de Bernard Stiegler.

    Je regrette parfois que ma vie –au demeurant passionnante – soit une course folle dans laquelle les temps de lecture sont arrachés aux temps de sommeil, les seuls disponibles par moment… Mais je comprends chaque jour davantage la chance que j’ai d’être dans un monde mental qui me permet d’échapper (à mon tour de vous citer) à l’influence des « impostures tenant le haut-du-pavé des opinions inconsistantes (mais pouvant aller jusqu’à “décourager”, par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités, des préjugés et du commerce veule _ dont d’abord celui de la “grande distribution” _ ; de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique ».

    Je vous adresse des salutations que je crois pouvoir dire amicales,

    Marquis »

    Quelle lettre magnifique, et qui va directement au coeur du rapport aux œuvres, et à ses difficiles conditions (conjoncturelles) de « temps » (à soi : pour accueillir l’altérité de l’autre, de la personne, du réel ; et principalement par le biais de ces concentrés d’essences _ de ce qui est _ que sont de vraies œuvres, mais que peut être aussi, déjà, le réel lui-même _ la « nature« , comme cela se dit _ en l’espèce de « lieux«  particuliers, spécifiques, singuliers, tels des « paysages »

    _ comme si « rendez-vous« , en quelque façon « promis » ou « réservé » (de quelque « ailleurs« , « autre part« , de toute éternité), vous était, à ce moment précis-ci, donné, offert, octroyé par quelque divinité _ muse, nymphe _ locale souriante, heureuse de vous saluer : bonjour ! quelle bonne rencontre voilà !… _ ;

    en l’espèce de « lieux« , donc, dont on ressent un peu étrangement _ par un léger bougé délicat dans l’air qui se respire _, le « génie« , le « génie du lieu« , qui vous effleure, à peine, très doucement, et vient ici et maintenant délicatement, en un murmure audible peut-être seulement de vous, s’adresser à votre écoute, à son accueil (de lui) ; et vous donne alors quelque accès à son secret :

    il faut disposer d’une « disponibilité » (= le « loisir » vrai : l’otium, la skholè ; en fait, un simple, mais très précieux _ et d’abord un peu rare _ moment « pris » et « mis de côté » : sur « le reste » ; mais, peu à peu on s’ »en » aménage, tel Montaigne ce qu’il qualifiait de son « ménage« , en la librairie de sa tour ; ou Virginia Woolf, en sa « chambre à soi« , si j’ose dire _ ; un simple, donc, moment de liberté, c’est-à-dire d’attention _ intensive _ aux choses, à autre chose que soi, son ego, ses soucis, ou que toute la propagande massive, à commencer par la télé, qui finit par « faire » le seul quotidien, et tout le quotidien, de tant et tant (qui n’en ont pas d’autre) ; qui livrent aux marchands-prédateurs « leur temps de cerveau disponible » _ merci Bernard Stiegler de revenir souvent nous le rappeler dans presque chacun de vos livres _, sans même, eux, le (leur) vendre, ils le (leur) cèdent _ en pure perte (de tout ; à partir de la perte de « leur » temps : irréversiblement sans consistance…) _ sans même s’en apercevoir !) ;

    il faut disposer de la « disponibilité », donc, qui vous permet d’entrer dans un tel dialogue, à base d’écoute, toute de « probité« , en effet, et de « vraie » « liberté » _ cf l’ami Plossu (et l’article de ce blog : « Probité et liberté de l’artiste »  _ ; soit un vrai « temps libre« , auquel beaucoup n’accèdent pas, parce qu’ils sont « sous influences » aliénantes, et que, bien sûr, d’abord, ils ne le savent pas _ la prise de conscience pouvant constituer le premier déclic de la « libération » : telle était, ce déclic en forme de décharge de poisson-torpille (ou de raie), telle était la « stratégie » modeste et probe _ honnête _, d’un Socrate, que de produire cette « décharge électrique » de se rendre compte (= ré-flexivement) que ce qu’on croyait « penser » n’était qu’un « croire » mal fondé, ne donnant lieu qu’à « opinions » inadéquates…

    C’est tout le drame de ce qui se présente sous les parures (aux derniers « standards » de la mode) de la « civilisation des loisirs« .

    Alors, oui, nous sommes quelques uns à avoir cette chance « d’être dans un monde mental qui (…) permet d’échapper à l’influence d’impostures«  ;

    mais nous désirons _ et profondément _ la donner à partager, cette « chance » ;

    car la richesse de ce rapport aux œuvres et au monde (quand les « génies des lieux » viennent à vous, « vous parler« ) est à portée de main, de sens

    _ des cinq sens, et en liaison avec l’intelligence, la mémoire, l’expérience (et la culture : et personnelle et commune, qui en émane) : c’est là le sens de « æsthesis » _,

    de tout un chacun

    _ ce que Mikel Duffrenne (1910-1995) nommait « le poétique » (cf le livre éponyme, « Le Poétique« , aux Puf, en 1963) _ ;

    et sans forcément grande culture ; rien qu’en se détournant si peu que ce soit des clichés, et en prêtant nos sens à la beauté du monde, du réel (de la « nature« , disait-on autrefois), à la « vérité » (désencombrée, un peu plus dénudée) des choses et des personnes.

    C’est un « dialogue« , en effet _ vous le dites _ ; c’est une écoute réciproque (entre les choses _ et les autres _ et nous) : voilà ce qu’est l’ »acte esthétique » dont parlent si bien et Baldine Saint-Girons en son si beau « L’Acte esthétique » (aux Editions Klincksieck) et Marie-Josée Mondzain en son si essentiel « Homo spectator » (aux Editions Bayard) ; elles-mêmes étant des personnes « vraies » : je puis vous l’assurer : je les ai « rencontrées »…

    La vie d’un blog doit être, en mon idée, une vraie vie « culturelle« 
    _ au-delà de ce qui,
    en ce mot (de « culturel« ) et en la chose qu’il peut désigner,
    mérite, et à très juste titre, la sévérité d’un Michel Deguy (passim, ou, par exemple _ et c’est un livre lui aussi très important _, « Le sens de la visite » (aux Editions Stock, en août 2006) _ ;
    et doit, cette « vie » d’un blog, « étendre » au-delà des frontières (d’un pays, et même, peut-être d’une langue _ ici le français, qu’il s’agit de « servir »),
    et au-delà des mers (et océans : n’est-ce pas l’ami Denis Grenier à Québec ?)
    _ grâce à ce que Bernard Stiegler appelle l’ »Ars Industrialis » _,
    ce qualitatif _ distinct du quantitatif, qui avec l’argent et la numérisation, aujourd’hui règne _ de l’être-au-monde

    _ ce « je ne sais quoi » et « presque rien« , disait si bien Vladimir Jankélévitch  (1903-1985) en son « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » aux PUF, en 1957, puis, en une version révisée, aux Editions du Seuil en 1980 _

    qui jadis pouvait « se confier » avec liberté et audace _ « esprit », « wit » _ dans l’espace (« non in-humain »
    _ pour continuer avec le vocabulaire de Bernard Stiegler)
    d’un salon, « à la Ville »
    (par rapport, alors, « à la Cour » :
    soit à Paris,
    par rapport à Versailles, à ce moment-là de notre Histoire),
    quand « la Ville » se donnait une jubilatoire et consistante
    _ enfin parfois ! pas toujours… _ « liberté de juger«  _ au sens de Kant,
    ou de Nietzsche,
    ou de Vladimir Jankélévitch _,
    je veux dire une « liberté de juger effective« , et pas (trop) illusoire,
    pas rhétorique (« bon mot« , ou « dernier mot » qui méritent _ « bête » et « méchant » qu’ils signifient alors : « la bêtise, c’est de conclure« , dit Flaubert (à compléter par le travail d’Alain Roger « Bréviaire de la bêtise« , aux Editions Gallimard en février 2008) _ ; qui méritent si mal leur adjectif !) :
    ce qui (« liberté de juger effective » et vraie !) n’était pas nécessairement le cas de toutes les bouches,
    ni de toutes les têtes, bien sûr
    (le film de Patrice Leconte « Ridicule »
    _ sorti en mai 1996 ; le DVD est édité par Universal, en avril 2005 _
    en donne peut-être une idée,
    quand les choses dégénèrent, vers la décennie 1780…
    et que certaines de ces têtes vont tomber
    dans la sciure des paniers au-dessous du couteau de la guillotine) ;
    mais quand même !…

    La « république » des personnes
    a besoin d’un minimum d’ »esprits »  (et « âmes ») authentiquement libres,
    ouverts, curieux, et « échangeant » leur « juger »

    _ « penserions-nous bien, et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas _ au sens de ce qu’est véritablement « penser » : juger avec justesse _ pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées, et auxquels nous communiquons les nôtres ?« , proclame hardiment Kant en un article dénonçant la censure (« La Religion dans les limites de la simple raison« , disponible aux Editions Vrin), en 1793 _

    hors côteries et propagandes,
    plus ou moins, mais pas nécessairement, non plus, stipendiés ;
    avec d’autres qui les « aident« , tant par le savoir que par le débat :
    disputer à vide
    et incompétemment
    n’est que vaine opinionite ! maladie endémique en cette post-modernité _ ;
    en « ajustant » mutuellement,
    et les uns avec les autres, en s’écoutant _ avec exigence de vérité _ « goûter »,
    les « essais » de leur goût (« sapere« )

    _ ce « goût » se trouvant
    sempiternellement « en formation », et en métamorphoses (= « plastique » : à la Montaigne) _ ;
    par là fondamentalement humbles et modestes, ces « essais« ,
    rien qu’avec le souci de la vérité de ce que ce goût se formant
    apprend à toujours mieux
    _ si possible _ accueillir et recueillir de l’objet visé même,
    sans conformisme
    (ou suivisme _ ni sectarisme),
    de quelque nature qu’il soit, en conséquence
    _ à l’encontre des « meneurs d’opinion »
    et autres « tendanceurs »
    travaillant pour des « marques » (ayant pignon sur rue, et affichage mondial) du « marché »
    (cf ici le très perspicace Dany-Robert Dufour : « Le Divin marché _ la révolution culturelle libérale »
    (aux Editions Denoël, en septembre 2007 ;
    après « L’Art de réduire les têtes« , en 2003,
    et « On achève bien les hommes« , en 2005, aux mêmes Editions Denoël) ;

    avec d’autres qui les « aident« , tant par le savoir que par le débat, donc
    à toujours un peu plus de justesse
    dans la délicatesse (qualitative ; hors algorithme) de ce « juger »
    avec ouverture (de culture) et allégresse et humour, si possible, d’esprit
    et d’âme ;

    tirant _ ce débat donc, je ne le quitte pas _ ceux qui « suivent », et cela à l’opposé des tendanceurs,
    vers ce « haut »
    du respect impératif et prioritaire de l’objet
    visé
    _ nature, lieux,
    œuvres
    ,
    au lieu de la mousse vaine et asphyxiante
    de bouches seulement _ vides _ de pauvres ego ;

    pauvres ego vendus souvent aussi aux propagandes
    et autres fausses « modes »
    se « démodant » tout aussi artificiellement qu’on les a fait apparaître…
    Loin de l’idée (et promesse « tenue ») de fidélité…
    Là-dessus, lire « Résister au bougisme _ démocratie forte contre mondialisation technophobe« ,
    de Pierre-André Taguieff (aux Editions Mille et une nuits, en juin 2001)…

    …
    Et pour terminer sur la « formation » (infinie) du goût en musique, plus particulièrement,
    j’évoquerai la mémoire et le souvenir de deux personnes de radio _ exemplaires _ auprès desquelles
    j’ai, personnellement, régulièrement beaucoup appris

    à « écouter » (et aimer : est-ce éloigné ?) :
    Jacques Merlet, bordelais natif de Sainte-Foy-la-Grande,
    formidablement généreux, et de passion formidablement communicative des « Arts Baroques » sur France-Musique : salut Jacques !
    et la regrettée Claude Maupomé _ talençaise il me semble _, dont l’immense talent
    était d’inviter à son « Comment l’entendez-vous ? » de deux heures qui passaient à des galaxies de l’ »ennui« 
    _ je retourne ici (à l’envoyeur, en quelque sorte) le mot du blogueur du site du Monde qui s’est ennuyé, le malheureux (par difficulté à sortir de son quant-à-lui, peut-être), aux si belles photos _ « virgiliennes« , dit-il : je crains que ce soit de piètre augure, eu égard au critère-« canon » de « modernisme » qui fait son credo… _ de
    « Littoral des lacs » de Savoie de Plossu ;
    Claude Maupomé dont l’immense talent était
    d’inviter des « amateurs » (mélomanes) passionnés qui ouvraient (aux « écouteurs » de leur passion, par cette émission), à leur tour, de vastes territoires guère fréquentés (voire des « continents entiers« …) de musique _ tels, par exemple, en mon cas, les incomparables Josquin Des Près et Carlo Gesualdo, Prince de Venosa ;
    le contraste étant, d’ailleurs, assez cruel pour les quelques (rares) invités « qui n’aimaient pas vraiment »
    _ à la forme intransitive, le verbe « aimer vraiment« , ici ! _ ,
    et donc n’avaient _ les malheureux... _ rien de vrai à vraiment partager (dire) : cela pouvait aussi arriver… ;

    avec, encore,
    cette note-ci, en surfant à l’instant (à la pêche aux renseignements) sur le net :

    « vendredi 07 avril 2006
    Comment l’entendez vous ?

    En attendant de trouver le temps de rédiger une note plus conséquente,
    je veux rendre hommage ici à Claude Maupomé,
    décédée vendredi dernier
    _ 31 mars 2006 _,
    et dont les cendres ont été dispersées hier.
    Claude Maupomé fut la délicieuse,
    spirituelle, cultivée, pertinente et distinguée
    productrice de « 
    Comment l’entendez vous ? » sur France Musique,
    émission qui a contribué de manière décisive
    à mon éducation musicale,
    et émission emblématique d’une qualité,
    d’une exigence et d’une ambition
    qui me semblent révolues
    « ,
    selon l’auteur de cette note (en ce blog « l’esprit de l’escalier ») que je m’empresse de co-signer,
    si son auteur m’y autorise ; et
    accessible ici :
    http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/archive/2006/04/07/comment-l-entendez-vous.html
    Fin de la note.

    Je termine ma remarque sur Claude Maupomé
    et son indispensable « Comment l’entendez-vous ? » :

    tant le désir passionné de découvrir, aimer, et partager _ serait-ce donc distinct ? _ (l’amour) des œuvres,
    donne, et généreusement _ cher Jacques Merlet, chère Claude Maupomé _, une joie
    qui emplit en se répandant :

    au-delà de l’ »Ethique » de Spinoza,
    on se réjouira au (et du) magnifique travail de Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation » :
    des saints Augustin, Grégoire le Grand et Thérèse (d’Avila),
    à Walt Whitman, Paul Claudel et Henri Michaux,
    par, par exemple, un étonnant Thomas Traherne,
    et un Bossuet (cf ici le CD du « Sermon sur la mort« ,
    clamé, plutôt que dit, par Eugène Green _ salut à toi ! _, en ouverture de sa collection Voce Umana,
    collection de littérature orale, aux Editions Alpha : CD Alpha 920, en 2002) :
    aux Editions de Minuit, en décembre 2006,
    cette « Joie spacieuse » ;
    à cultiver « sans modération » comme ils disent…

    Se reporter encore une fois à Montaigne :
    « Pour moi donc, j’aime la vie
    et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer
    « …
    _ « Essai«  De l’expérience« , livre III, chapitre 13 ;
    le mot crucial étant celui de « cultiver« , à la forme active et expérimentée…
    Car, pour « la vie« ,
    « nous l’a Nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables,
    que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse
    et si elle nous échappe inutilement
    « ,
    vient-il de dire deux pages avant,
    en commentant
    « cette phrase ordinaire de passe-temps
    et de passer le temps« …
    Avec cette conclusion provisoire du paragraphe :
    « A mesure que la possession du vivre est plus courte,
    il me la faut rendre plus profonde
    et plus pleine.
    « 

    Et il enchaîne :
    « Les autres sentent la douceur d’un contentement et de la prospérité ;
    je la sens ainsi qu’eux,
    mais ce n’est pas en passant
    et glissant.

    Si
    la faut-il étudier,
    savourer
    et ruminer,
    pour en rendre grâces condignes
    à celui qui nous l’octroie
    «  :
    tout un art ;
    mais à portée humaine,
    « non-in-humaine«  _ cher Bernard Stiegler _, du moins…
    Titus Curiosus, ce 17 Juillet