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  • Un essai de recul réflexif sur l’œuvre cixoussien : dégager-décrypter-mettre à jour en la féérique cuisine pâtissière de Cixous, la recette de son hyper-jouissif gâteau de quatre-quarts qu’est le Livre : 1) attention-perception ultra-fine et merveilleusement poétique déjà au réel le plus quotidien ; 2) exploration alambiquée délicatement ciselée de quelques souvenirs marquants du passé remémorés avec extrêmes soins ; 3) accueil-essai de saisie à la volée de miraculeux rêves nocturnes de conversations poursuivies ainsi avec quelques chers disparus, récents ou lointains, revenant très présents en son sommeil lui parler ; 4) imageance ludique formidablement festive du pâtissage voluptueusement jouissif de l’écriture terminale, lequel vient soudain menacer de venir trop prochainement, et à terme, s’interrompre, échapper et bien cruellement faire défaut : manquer…

    À nouveau ce petit matin-ci du vendredi 10 octobre,

    je débute – paradoxalement pour ma forme d’esprit : analytique… – la rédaction de mon article par l’écriture-essai de son titre :

    « Un essai de recul réflexif sur l’œuvre cixoussien : décrypter-dégager-mettre à jour en la féérique cuisine pâtissière de Cixous, la recette de son hyper-jouissif gâteau de quatre-quarts qu’est le Livre : 1) attention-perception ultra-fine et merveilleusement poétique déjà au réel le plus quotidien ; 2) exploration alambiquée délicatement ciselée de quelques souvenirs marquants remémorés avec extrêmes soins ; 3) accueil-essai de saisie à la volée de miraculeux rêves nocturnes de conversations poursuivies ainsi avec quelques chers disparus, récents ou lointains, revenant très présents en son sommeil lui parler ; 4) imageance ludique formidablement festive du pâtissage voluptueusement jouissif de l’écriture terminale, lequel vient soudain menacer de venir trop prochainement, et à terme, s’interrompre, échapper et bien cruellement faire défaut : manquer… » ;

    en forme de continuation – je m’obstine à cet effort de recul synthétique qui m’est toujours difficile, par rapport à ma passion des analyses des détails qu’il me coûterait beaucoup de laisser échapper et manquer ; passionnément je les traque… – de mon article d’hier : « Face au réel tout compris (blessures comme joies), l’option « Litté-ratures » d’hyper-réaliste affrontement-contournement-solutions de survie de l’immense Hélène Cixous en sa maison d’écriture et en compagnie de ses ultra-vivants chats Haya et Isha : ma persistance d’essai de clé sainte-beuvienne de lecture de ce « Ce qui n’était jamais arrivé » qui m’en impose…« …

    …

    1) Premier quart-ingrédient de ce gâteau quatre-quart qu’est, au final, le Livre :

    ce que je qualifie de « 1) l’attention-perception ultra-fine et merveilleusement poétique déjà au réel le plus quotidien« .

    …

    Je veux dire par là que ce qui déclenche l’écriture ultra-vibrante du texte – et d’abord la page même en train de s’écrire – qui va s’élaborer, ce sont d’abord certaines circonstances contextuelles singulières présentes qui viennent frapper avec force l’attention de l’autrice dans son environnement spatio-temporel d’écriture en train de se faire, d’où, ici, d’abord, les notations de très très nombreuses dates – je ne les ai pas comptées ; mais on pourrait le faire (même si H. C. fait exprès de les brouiller parfois…)… – qui parsèment les pages de ce « Ce qui n’était jamais arrivé « ; mais surtout les éléments de ce contexte spatio-temporel et parfois même historico-géographique – « C’était le 24 février 2022, un jeudi (…) imitation épouvantable de l’assaut contre l’Ukraine – qui a bien eu lieu ce jeudi 24 février-là ! Toute l’année solidaire d’Oukraïna, corps harcelé, effrayé, je lisais les nouvelles dans les journaux« , pages 42-43 ; cependant ces références à l’actualité politico-historique sont très rares et très discrètes… – , qui viennent frapper et saisir, au présent, son attention, la retiennent un moment qui est alors au moins un peu détaillé, voire développé sur la page… Ces notations étant très physiques et hyper-sensibles, pour le lecteur aussi. Elles peuvent concerner aussi et plus encore, forcément, certaines personnes bien vivantes présentes – et interlocuteurs à l’occasion, mais assez rare cette fois-ci (et c’est à relever), son fils P. (ou P.F.) et sa fille A. (ou A.-E.) ; ou aussi son éditeur « le merveilleux descendant de Settembrini« , page 145 – , voire des animaux – ses chères chattes Haya et Isha, surtout, interlocutrices archi-fidèles et très remarquablement plus que présentes de l’autrice : « Je dois la vie quotidienne aux chats, deux artistes du lancement de chaque jour. Circassiennes aux cent beautés. Célébrations du petit matin, chaque fois une nouvelle image. On improvise« , page 126 ; « les chats célèbrent la fête de la présence« , est-il même encore relevé page 129 ; et juste avant « Et sans les chats j’aurais été bannie des vivants« , page 128 ; ou encore leur adversaire, une assez mémorable fois, à 5h 30 du matin, la nuit du 10 août 2023 (aux pages 160-161), le gros chien dit « Goliath de jardin«  qui finira par piteusement détaler ; ou, à quelques reprises, leurs petites proies : des souris ; ou encore « le corps de l’écureuil assassiné étendu devant le portail » de ce jardin de la maison d’écriture, aux Abatilles (page 127, et évoqué brièvement ailleurs encore : « Notre écureuil est mort« , page 146 ; etc.)…

    …

    Et deux facteurs très personnels font aussi bien évidemment partie, et massivement même, de ce réel contextuel qui constitue à la fois le cadre, l’horizon ainsi que le fond de l’écriture de ce « Ce qui n’était jamais arrivé « :

    d’une part, et en forme de continuo, les divers symptômes manifestant la maladie qui vient frapper alors Hélène Cixous, et ponctuent, s’installant grain à grain, et alarmants, le défilé des jours de l’écriture de ce Livre-ci,

    entre le dimanche 2 avril 2023 (cf pages 15-16 : « (Dimanche 16 avril 2023) Le voyage vers nulle part avait commencé il y a deux dimanches – le dimanche 2 avril 2023, par conséquent – . H. et ses enfants étaient assis sur le banc du balcon – probablement à Paris, et pas à la maison d’écriture, l’été, des Abatilles, cette magique « Villa rêva«  évoquée dès la page 12 : « Je venais d’arriver à la Villa Rêva, cette maison réservée aux livres où je viens poser ma vie chaque année, mon port natal, dite aussi le Jardin du Chêne, pour la saison du Rêve – les mois de juillet et août. C’est chaque fois depuis le commencement de l’antiquité une aventure fatidique : j’y attends la Venue des messagers. Je suis armée de Confiance. (…) Ils viendront. Aucun doute. Je ne sais pas qui ou quoi, viendra, je ne sais pas quel jour. Je suis une poule. Je couve le Temps. On verra « … H. allait – ce 2 avril 2023, donc – prendre des notes, mais la main tomba dans le vide. La page muette, se dressa, mur filant vertical, impossible aux doigts de grimper, refus haineux de la surface verticale, vision fantastique de l’invisible, indice du démon. (…) H terrassée, abattue par l’offensive, le mur promet la mort. Comme l’éveil de Samson rasé – et l’image de Samson terrassé reviendra… – , vidé de lui-même. C’est la mort. Ainsi c’est la mort. C’est donc la mort. On se demandait depuis longtemps sous quelle forme elle entrerait, par quelle porte elle chargerait, le pays tout entier en état d’alerte brute, sans information. Aux pieds les orteils morts depuis des années, ça n’empêche pas de marcher en vacillant, ça empêche de tenir, de courir, coupure de liberté jusqu’aux chevilles, le reste fonctionnait« ),

    et le jeudi 17 octobre 2924 (cf la page 175 : « J’attendais la fin – de ce Livre-ci, à boucler... C’était le jeudi 17 octobre 2024. J’attendais depuis quelques jours. Le jour de la fin. Elle était peut-être déjà arrivée« ),

    et dont vient la soigner-sauver, de cette maladie, au moins provisoirement un médicament, le modor (cf les deux acceptions de ce « mot d’or« , aux pages 111-112 : « Radiologiques les derniers jours d’octobre – 2023 – passent par l’hôpital. (…) Dans notre cas le mot inquiétant du chapitre noir est « modor ». Nous voilà dans l’antique région de la Pharmacie. (…) en un instant, nous voilà dans le monde des poisons, chez Circé. Finie la liberté« , et aux pages 131-132 : « Coup de théâtre : mode d’intervention des dieux, remarquable par la vitesse surhumaine de l’opération. Le coup de théâtre dans ce compte-rendu biographique appelé « Vie » a un nom laid commun, il existe, pharmaceutique _ abra, arbacadabra, arbacadabrant, c’est une sorte de projectile doté de force de vie ou mort – un pharmakon : ambivalent, ambigu (cf Derrida, « La Pharmacie de Platon« )… – , un drone neurologique, une substance toute-puissante et mystérieusement indifférente désignée par la combinaison verbale « mo, dor » j’ai peur d’elle, est-elle magique, est-elle poison, je veux croire qu’elle donne le mot pas la mort, le mot par le don, elle  est aussi surprenante que le bâton aux deux serpents surmontés de deux ailettes. Au début de l’an 23, je n’en avais encore jamais entendu parler. J’étais dans l’état du peuple de Davos qui n’avait encore jamais entendu le mot streptomycine. Un dieu champignon, ça existe ? Mise en garde : cette divinité n’est pas un immortel, il vous prête vie, ne fait pas grâce. Concède survie sans garantie. Sans amour, sans religion. Prenez connaissance des effets secondaires : un tel déluge de menaces et d’avertissements est source de sagesse. La puissance peut disparaître aussi soudain qu’elle est apparue. On croirait une névrose. (…) Sans avertissement, sans annonce, sans messager, cortège, alarme, comme on se réveille réveillé en sursaut, on bondit hors du cercueil on pousse un cri de rire, c’était donc un mauvais rêve, une hallucination ? On se tâte, on lève les bras, les bras se lèvent on rit, on inspire, on n’oublie pas, on noublie, on ose un pas, on nose, on  atterrit. (Comment dit-on « atterrir » pour le débarquement sur la page de papier ?) on ?  _ Ça  y est ! On a écrit. Un mot « ),

    d’une part, voilà le premier facteur très remarquable et marquant, impressionnant ;

    et d’autre part, voici maintenant le second facteur que je retiens en ma lecture :

    les conséquences, capitales et massives, venant affecter Hélène Cixous, sa sœur aînée, du décès, à Pessac le 6 septembre 2023, du frère d’Hélène, Pierre Cixous ; mais ces conséquences-là, j’en réserve l’examen à ce que je considère constituer le troisième quart du gâteau de quatre-quarts, celui concernant l’apport très important, au Livre, des rêves et conversations oniriques d’Hélène en son indispensable richissime trésor, le Rêvoir…

    …

    Le réel, donc, apparaît donc bien, hic et nunc, au fil et au fur et à mesure des jours de l’écriture se faisant et des pages du Livre s’écrivant, même si, comme nous en sommes solennellement prévenus page 117 : « Ce texte n’est pas un récit ni un journal

    C’est un enregistrement des pas du Temps

    Le Temps n’a pas de mémoire, pas le sens de la succession

    Croit (ou craint?) toujours être l’instant de la première fois

    Temps est file ou fil des journées

    Chaque jour unique« …

    Et c’est bien à ce Temps, auquel nous avons, chacun et tous, en permanence à nous affronter, la durée de temps de vie qui nous est généreusement accordée de durer un peu, jour après jour, nuit de rêves après nuit de rêves.

    Et ce sera, ensuite, après le déluge qui inévitablement viendra nous emporter et noyer, nous et notre souffle, que peut-être, nos témoins-contemporains disparus et emportés eux aussi, nous survivront peut-être un moment quelques Livres-Tombeaux… ;

    et sinon, sans cet ersatz de survivance de papier-là : « Mon certificat d’existence est introuvable. Je suis sans preuves. Je n’ai jamais été. Nous sommes devenus incroyables. Sensation d’être des fantômes. Des personnages de bref passage dans la réalité. Même pas comparables en durée, en consistance, aux passants des rêves« , lit-on page 142…

    …

    2) Deuxième quart-ingrédient de ce gâteau quatre-quarts :

    ce que je qualifie de « 2) l’exploration alambiquée délicatement ciselée de quelques souvenirs marquants du passé remémorés avec extrêmes soins« 

    …

    D’assez nombreux souvenirs marquants et liés à de très diverses époques – depuis un premier souvenir « sur la plage, à Oran« , en 1942, « On a 5 ans« , en compagnie de la petite Elsie Mayer, petite-fille de l’acteur Harry Baur, un souvenir évoqué aux pages 29-30-31… – apparaissent bien entendu dans le texte.

    Mais il semble bien que le souvenir principal autour duquel tourne tout entier ce nouveau  volume du cru 2025 issu de la constellation Cixous intitulé cette fois-ci « Ce qui n’était jamais arrivé« , et sur lequel on doit impérativement revenir, s’attarder et approfondir enfin, concerne le souvenir de la trouvaille ou plutôt retrouvaille – celle-ci était-elle vraiment jamais arrivée jusque là ?.. : mais c’est bien ici, cette nouvelle fois, une extraordinaire re-découverte-révélation pour Hélène que celle de ce trésor à nouveau exhumé et relu, issu de la main de son père, disparu, lui, à Alger le 12 février 1948 ! la première fois, cela s’était produit en 1997, nous le verrons plus loin… – très tardive, peut-être in extremis, et absolument inattendue d’Hélène, concernant « les (six cent) lettres de Georges aka Jorge – Georges Cixous, son père (Oran, 5 septembre 1908 – Alger, 12 février 1948) – à sa bien aimée«  – Ève Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013), sa mère – , une re-découverte (re-révélation éblouie de la personnalité de son père) merveilleuse et comme miraculeuse, narrée magnifiquement aux pages 68-69 ;

    et je me permets de retranscrire in extenso ici ce que je considère comme constituant le crucial cœur-centre autour duquel tourne en vérité tout ce Livre « Ce qui n’était jamais arrivé « :

    …

    « Selon moi – Hélène – ,  elle – sa mère, Ève – n’a pas lu ses lettres. Celles de mon père – Georges Cixous. On ne peut pas vraiment lire – lire vraiment ! en recevant de plein fouet leur entière force de vérité… – les lettres le jour où elles arrivent. Ce jour-là la lecture est prématurée – parce que seulement fonctionnelle-utilitaire, et par là superficielle : rien qu’informative, réduite à ses fonctions pratiques immédiates ou à court terme. On ne s’y attarde donc pas ; et aussitôt on s’empresse de l’oublier. Les prématurés demandent du temps pour parvenir à maturation. Les vraies lettres ne parviennent à la vraie destination que lorsque l’on a compris – et ce n’est pas fréquent – les valeurs et les forces de ces œuvres de l’âme – quand des lettres sont effectivement, c’est-à-dire vraiment et véritablement, des « œuvres de l’âme » même… D’ailleurs une lettre prend d’autant plus de force qu’elle n’arrive pas seule mais constellairement – liées-reliées-unies à toutes les autres, les précédentes ainsi que les suivantes : ce point (qui en fait une œuvre) est capital… – , comme chaque élément de l’ensemble d’une composition musicale – voilà, voilà ! mais oui ! La Lettre de mon père à sa fiancée était composée de six cent lettres – voilà ! D’une certaine manière secrète, mystérieuse – parce que poétique – les lettres ne sont probablement pas – vraiment – arrivées à ma mère – à son âme à elle, du moins : une femme essentiellement pragmatique et efficace, entièrement tournée vers l’action. Il aurait fallu qu’elle les reçoive plus d’une fois – afin d’y attarder enfin sa lecture ; mais Ève est toute sa vie demeurée une femme pressée... Chaque fois comme une première autre fois. Tous les dix ans par exemple – pour les lire enfin vraiment et se pénétrer enfin de leur teneur profonde.

    Les forces mystérieuses des lettres : elles n’arrivent à l’âme – car c’est bien de l’âme qu’il s’agit en ces actes de réception-lecture aussi de la part du lecteur – que longtemps, des années, des dizaines d’années après être parvenues à l’adresse –physique, et quasi accidentelle – de destination. Ce sont des projectiles à retardement. Comme ces déclarations d’amour qui arrivent trop tard, dont Balzac était le spécialiste. Elles contiennent toujours un peu de puissance posthume – pour celui qui saura vraiment les recevoir en plein et au cœur, et qui n’est pas nécessairement son destinataire initial : ce véritable destinataire-là les lisant tout autrement, et pas simplement fonctionnellement, utilitairement… Il est possible qu’elles n’arrivent jamais (cas de Georges). Ou qu’elles arrivent à quelqu’un d’imprévu : ainsi j’ai reçu – dit, presque cent ans plus tard que leur rédaction, dès les années 30 et jusqu’en 1948, par son père Georges, et leur envoi à sa mère Ève, Hélène leur fille vraie lectrice – les (six cent) lettres de Georges aka Jorge à sa bien-aimée, c’est moi qui les ai reçues – vraiment, en toute la plénitude éclatante de leur force de vérité –  portées par le plus grand des hasards, un certain jour ordinaire d’une année rien de particulier – peut-être à ce moment du dépôt par Hélène de ses documents littéraires à l’IMEC, à l’abbaye d’Ardenne, un épisode qu’elle baptise, page 125, « la Déposition », à ce qu’elle nomme « l’Instance Adoptive Mammifère Bibliothèque« , « un tumulus« , page 126… ; et pages 86-87, elle écrivait déjà, à propos du dépôt (à l’IMEC) de ces infiniment précieuses lettres « dans un conservatoire monumental, un de ces coffres où les mémoires des individus sont retirés de l’économie turbulente et des sujets à durée limitée et replacées dans une Grande Mémoire Nationale. C’est là dans cette armoire ouverte au public où les passions, les deuils, les affects qui nous font bouillonner de colère ou d’angoisse, où les empoisonnements, les idées de vengeance, les gaietés, les maux et les jubilations, les régions des espoirs et des illusions, sont rangés sur des étagères, préservés des destructions accidentelles ou délibérées. (…) Là, vous déposez vos états d’âme sauvés de vos oblitérations. Le mausolée – du site de l’abbaye d’Ardenne, près de Caen – que le rêve avait acheté, ou voulait acheter, était plus loin que l’on aurait cru, il fallait sortir de la ville – Caen – , atteindre le bout des routes et là à l’angle du monde bâti et des sentiers sauvages, à la lisière de l’inhabité se trouvait le plus étrange des tumulus : une sorte de petit mont en forme de mamelon« , elle écrivait ceci :

    « Un jour, elles – ces lettres, donc – se lèvent d’entre les morts. C’est le cas des lettres de mon père, un cas de résurrection – après Dépositon du corps mort au tombeau – totalement imprévisible. Un jour on racontera peut-être l’histoire de ces six cent otages – sic – des forces de l’oubli et du sacré qui se sont affrontées à leur sujet : elles auraient pu ne jamais être sauvées. Quelqu’un, mais qui ? quel gardien ? les aura ultimement épargnées mais pour quelles raisons ? On ne saura jamais, maintenant que mon frère – Pierre – est mort« ...  – , ma mère, la légitime destinataire encore en vie – alors, en 1997 – , ça ne l’intéressait pas, bien au contraire, c’était loin, c’était plus loin que le passé – dont elle désirait, déjà, et de toutes ss forces, très activement se détourner, elle la pragmatique et survivante-résiliente… – , pourquoi ces lettres aux ailes palpitantes comme des oiseaux avaient-elles été relâchées – voilà ! – par mon frère – Pierre Cixous (Oran, 11 novembre 1938 – Pessac, 6 septembre 2023) – qui les gardait en otages – voilà, c’est dit ici !  – , pourquoi ce jour-là, pourquoi ni avant ni après, sans aucun motif discernable, pourquoi en 1997 – voilà, voilà ! Lire ou relire aussi, à leur propos et plus de précisions, le précédent (paru en 1997) et décisif, déjà, « Or. Les Lettres de mon père » d’Hélène Cixous… – sans explication, où auraient-elles séjourné, qui les avait rassemblées en un seul gros volume dans une commune incarcération, et sans doute après 1948, sans doute ou peut-être, par leur destinataire – Ève -, comme on enterre le corps d’un héros pour l’oublier, pour ne pas l’oublier pour le lancer enfermé dans un coffre – pour ne surtout pas les relire – sur les flots du Léthé – le fleuve de l’Oubli : supposé définitif ! – , c’était incompréhensible, on ne saura jamais, avec le temps l’énigme s’accumule, cela fait trente ans que ces lettres ont fait apparition – en 1997, donc, avant cette re-lecture-retrouvaille-ci de 2023 ou 2024… – , entre-temps tous les témoins sont morts – en 2013, Ève, sa mère ; en 2023, Pierre, son frère – , aucun n’a répondu, du moins je ne m’en souviens pas

    ces lettres étaient (probablement) en disparition depuis cinquante ans – 1948 – en transit, en incertitude, à la merci des dieux et personne ne cheminait à leur recherche

    Ou que le sort décide de vomir les naufragées sur une côte d’une de ces îles prévues par Shakespeare – La Tempête – ou Defoe – Robinson Crusoe – pour recueillir les indésirées de la mémoire – qui essayait de les refouler…

    Ou que cette aventure extraordinaire – de divers concours enchevêtrés et raboutés de circonstances – ait été écrite dans ma biographie par le Destin s’il existe. Si j’avais su – Hélène l’avait ainsi ignoré jusqu’alors ! – que j’étais la fille d’un poète au secret ? – voilà enfin le principal : ce qui constitue la découverte, ou plutôt la re-découverte, narrée en ce nouveau Livre-ci ! Lui-même était innocent« 

    …

    Et, pages 20-21, encore ceci, en forme d’explicitation supplémentaire, intitulé « Surprises » :

    « Journal 12-2-2024. Comment je suis tombée amoureuse de Georges alias Jorge en lisant ses lettres (comme si elles m’étaient adressées) à sa fiancée, où se découvre dans le secret amoureux la douceur joyeuse de créer, par l’imagination, une vie, et jusqu’à la vieillesse, avec une associée en qui cette âme, pure et noble, peut mettre toute sa confiance. La beauté tendre et originale du jeune homme, il promène sa rêverie dans les jardins d’Algérie, il y fait mille rêves. Son existence active, citoyenne, investie dans le cours de l’Histoire. Bientôt la fin du monde. Il observe les manifs antifascistes, 1935, les grondements des Croix-de-feu (…), se déclare athée, rejette les rites vides hypocrites ; lit Proust et La Montagne magique, décrit les phrases aux rythmes et qualités différents. Sa mère ne veut pas qu’il se marie avant que sa sœur Déborah – Oran, 17 février 1906  – Cachan, 27 août 1996  – ait trouvé un mari – elle n’en trouvera pas – , il fait les plans de son cabinet – médical – idéal, refait dix fois sa thèse – de médecine, sur la tuberculose – , parle bien l’espagnol, écrit tous les jours à sa fiancée, se promène dans la  campagne, dans la montagne, a des flirts éphémères qui n’engagent pas toute la vie, est romantique et parfois mélancolique, écrit tous les jours, ne peut pas ne pas écrire tous les jours – lui, déjà, comme Hélène – , comme s’il s’envoyait des lettres à lui-même. (…) Pense vivre jusqu’à la vieillesse heureuse où on goûtera le bonheur de se remémorer des temps de jeunesse espérante. Affirme croire au bonheur. Défie l’Enfer à venir Il n’aura jamais connu ma mère » – qui ne naîtra à elle-même, vraiment, après son veuvage, qu’en devenant, femme très pragmatique et formidablement résiliente (jusqu’à ses 103 ans), sage-femme à Alger… 

    …

    Et c’était bien cette réparation mémorielle-là de la vraie figure – poétique – de son père Georges Cixous qu’Hélène Cixous, fabuleuse lectrice (et interlocutrice), devait impérativement absolument, et maintenant quasi in extremis de sa vie à elle, à son père bien trop tôt disparu, le 12 février 1948 : « un poète au secret« , et « lui-même innocent » de cela…

    …

    3) Troisième quart-ingrédient du gâteau quatre-quarts :

    ce que je qualifie de « 3) l’accueil-essai de saisie à la volée de miraculeux rêves nocturnes de conversations poursuivies ainsi avec quelques chers disparus, récents ou lointains, revenant très présents en son sommeil lui parler« .

    …

    Ici il s’agit des très nombreuses passionnantes conversations, immanquablement pleines de surprises (et humour) avec des éloignés et surtout disparus avec lesquels Hélène Cixous a la miraculeuse joie de pouvoir s’entretenir encore un peu, en ses rêves nocturnes, puis son Rêvoir, quand elle réussit à en saisir au vol, à son réveil, quelques bribes, les recueillir tant bien que mal alors, et les noter bien vite sur papier, afin d’en retenir et préserver quelque chose de leur infiniment précieux miel…

    Et tout particulèrement les irremplaçables conversations oniriques entretenues, surtout après le décès de celui-ci, avec son frère Pierre, depuis que celui-ci vient de décéder à Pessac – Haut-Lévêque ? Xavier-Arnozan ? – le 6 septembre 2023…

    Ce frère bordelais-lormontais qui lui avait jadis intimé l’ordre – vers la fin des années 90, ou début des années 2000 : Hélène nous l’avait narré dans un des précédents volumes de sa très riche constellation… – de cesser à jamais de parler de lui en ses Livres…

    Et c’est cette situation-là, indurée, qui faisait qu’Hélène ne fréquentait semblait-il guère, depuis Arcachon, l’agglomération de Bordeaux : elle me l’avait confié quand je lui proposais de venir présenter chez Mollat à Bordeaux ses livres, il me semble qu’il s’agissait pour lors de « Défions l’augure », paru en 2018.

    Et c’est seulement le 23 mai 2019 qu’Hélène viendra à Bordeaux s’entretenir avec moi à la Station Ausone de la librairie Mollat – son frère l’avait-il su ? ou pas ?, je l’ignore – pour échanger sur l’écriture de son opus suivant, « 1938 – nuits » : un entretien fabuleux, dont voici un lien à l’extraordinaire vidéo. 

    Sinon, s’imposent à la lecture et flamboient les très nombreuses mentions-apparitions de Pete son frère en ce Livre-ci  « Ce qui n’était jamais arrivé« ,

    _ aux pages 19-20-21 de la première partie intitulée « Réveille-toi« ,

    _ aux pages 87-96-99-101 de la deuxième partie intitulée « Mes vies avec la tuberculose » – page 96, par exemple, je relève de très notable ceci : « N’avais-je pas obéi à l’ordre que m’avait donné Pete mon frère de ne jamais parler de lui, jamais admettre, approcher, nommer Pete mon frère, sa vie, son existence, ses opinions, enfin de l’inexister absolument ? Et donc de le renier, de l’assassiner, de l’effacer avec une gomme. N’avais-je pas renoncé au droit à désobéir, obéissant par là à une malheureuse lâcheté ?« … – ,

    _ aux pages 103-106-107-108-109-112-121-122-127-129-130-133-137138 de la troisième partie intitulée « Faute de Frère » – page 130, je relève ceci : « l’an 23 : l’an de la mort pour Pierre, monfrère, Pete, est l’an de ma résurrection totalement inattendue, le triomphe de l’inespéré Mais qu’est-ce que ça veut dire « mort » ? Ma maison d’écriture est pleine d’immortels » ; et page 137 : « Depuis qu’il est parti mon frère n’arrête pas d’arriver (…) _ je le sens, je le perçois, il participe (…) Je suis contente, je suis rassurée, il n’arrête pas d’arriver « …  – ;

    _ et aux pages 156-158-160-162-163-164-166-167-168-169-170-171- 174-175 et 176 de la quatrième partie intitulée « Si c’était mon dernier livre«  – pages 165-166, je relève ceci : « Samedi 4 mai 24 Pete meurt, dit H. Pete est en mourance dans mon for intérieur depuis le début de l’année. Depuis le début. Pete se lève ou se couche tous les matins, à peine je sors du sommeil, il est là, il m’attend derrière son silence, il lance sa phrase « Hélène, tu es dans les parages ? », sa voix chantante, mélodieuse, tâtonne, je goûte sa voix comme je goûte les premières notes des oiseaux du matin. (…) Souvent nous nous « parlons » _ seulement par sons. Je sonne : Pete !? ça sonne comme un mi, c’est la note fraîche du chant de mon frère. Je lance : Pete ! Ça sonne comme : j’ai faim. Je dis. J’ai faim, et les sons me nourrissent. Ils vivent, me répondent, je sens mon frère dans le vaste volume vide. Cette vibration qui violonne dans la vapeur d’air, elle est toujours vivante, je la cueille, je veux dire je l’accueille, je la ranime Tous les matins presque, comme on allume la lampe de chevet, je fais le numéro de mon frère. Jadis longtemps je faisais le numéro de mon père (…) et Il répondait :  » – ,

    mais aussi, et surtout, page 171, une page terrible (et très volontairement elliptique) intitulée « Démonstration« , que voici :

    « Pour tuer l’enfant

    Prendre un poupon silencieux

    Allonger le bébé sur une couche

    Lui passer les jambes dans un sac de coton blanc (enfiler)

    Pour quoi faire ?

    Comme ça il ne s’agitera pas au moment de la pendaison

    Cela me cause un malaise

    L’opératrice a le geste calme. On voit qu’elle a appris l’exercice

    Mais d’un coup je tressaille (violemment) :

    Elle passe sur le haut du corps nu (le bébé était tout nu)

    Un sachet blanc. Le mot : sachet

    L’enfant est maintenant privé de toute perception

    Un frisson d’horreur me prend

    Je ne dis rien. Je n’ai rien dit

    Pitié. Chagrin

    Il était condamné. Il n’y a plus qu’à le pendre 

    Pete y est »

    et à propos de laquelle page terrible je me permets de renvoyer ici à mon article « Pour pause : lecture ce jour du terrible « Le Jour où je n’étais pas là » (paru en 2000)« , en date du 28 décembre 2021…

    à quelques majeures expressions près, ce sont surtout l’expression de plaintes ou d’appels soit de la part de Pierre décédé, soit d’Hélène qui lui survit et désire tant recommencer à lui parler…  

    …

    4) Quatrième et final ingrédient-quart de ce qui est au final le Livre :

    ce que je qualifie de « 4) l’imageance ludique formidablement festive du pâtissage voluptueusement jouissif de l’écriture terminale, lequel vient soudain menacer de venir trop prochainement, et à terme, s’interrompre, échapper et bien cruellement faire défaut : manquer…« .

    …

    Pas d’exemple particulier à élire en priorité de ma part ici : chaque page, chaque ligne, ainsi que maints mots, faisant preuve d’une merveilleuse captivante inventivité verbale, jamais gratuite, mais toujours absolument juste, à dominante d’humour tragique… Et c’est bien sûr le principal !

    Et Hélène ne manque d’ailleurs pas de le souligner en un bref passage tout à la fin du Livre, page 174 : « Le sujet principal, l’âme du Texte c’est écrire. Le but, l’objet : l’écriture, j’écris l’écriture  « …

    Parce que c’est par et grâce à l’écriture que l’âme est en mesure d’accéder, poïétiquement, à une expression d’elle-même et de son rapport passager au monde, peut-être un peu plus consistante… C’est, du moins, sinon la seule, une des ses voies offertes d’effectuation, pour quelques uns…

    …

    L’enjeu, donc, de cette option très assumée par l’autrice (« Ce texte n’est pas un récit ni un journal« ) d’un abord du réel par un biais de langage d’imageance en partie poétique et fictionnel, c’est de creuser un pas plus loin et un peu plus profond, par ce choix ouvert de l’imageance festive et même jubilatoire, sa très fine compréhension de l’infinie complexité, mais pas absurde ni menteuse, du réel, sans cesse appréhendé ainsi, et surtout affronté, jamais fui…

    Et au lecteur, par sa lecture, de jouissivement l’accompagner et la suivre en cette conquête sienne, à jamais poursuivie « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , de l’intelligence des choses et de soi, en son écriture grande ouverte au grand air – d’Arcachon – , aux grands vents de l’Atlantique – en sa maison d’écriture des Abatilles…

    …

    Soit offrant un somptueusement jouissif jeu constant de défi de décryptage au lecteur, incité-provoqué à un dialogue permanent, et renouvelé, infiniment riche, avec ces si lumineux Livres à jouer sur ce qui fait vraiment l’essentiel des vies…

    …

    Et je réserve à quelques autres articles à venir la suite du détail des approches miennes de ce décryptage de chacun de ces quatre quarts subtils et passionnants, composant la sublimissime méthode pâtissière d’écriture Cixous…

    …

    …

    Ce vendredi 10 octobre 2025 – 44e anniversaire de ma fille Ève Lippa, lumineuse artiste plasticienne – , Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour conclure sur le parcours présent de rétrospection (provisoire…) de François Noudelmann, enfant rétrospectif du cimetière bouleversé et rénové de Cadillac, en 2020 : le sentiment d’ « à part – tenance » et le désir d’ « a – s- similation » – intégration – « a – grégation » – « incorporation » à la France, en ses filiations chahutées par l’Histoire ; et les « modalités et intensités » et « harmonieuse complicité » d’affinités adventices heureuses, de François Noudelmann…

    Ce samedi 27 mai,

    je conclus l’élan des commentaires de ma lecture du splendide et profond « Les enfants de Cadillac » de François Noudelmann, à la suite de mes 6 articles précédents :

    …

    _ du dimanche 21 mai : « « 

    …

    _ lundi 22 mai : « « 

    …

    _ mardi 23 mai :  « « 

    …

    _ mercredi 24 mai : « « 

    …

    _ jeudi 25 mai : « « 

    …

    _ et du vendredi 26 mai : « « 

    …

    …

    Sur le complexe et difficile « sentiment d’appartenance« , dans lequel s’entend nécessairement, comme une sorte d’implacable répétitif destin, et en même temps, un très tenace sentiment d’ « à part – tenance » _ à sa « francité« , du fait de la « judéité«  héritée de sa marquante branche familiale paternelle (par son histoire personnelle de fils très très proche, par « cette vie avec mon père, plus conjugale que familiale » (l’expression se trouve à la page 174 des « Enfants de Cadillac« …), un bon bout de temps seuls, et isolés, tous les deux, à Lyon, « pendant notre vie commune » (l’expression se trouve à la page 59), entre les huit ans et les treize ans du petit François, de 1967 à 1972) ; et de génération en génération, comme répétivement, chez ces Noudelmann-ci, le lien à la mère (et a fortiori aux branches maternelles) est soit carrément rompu, coupé, tranché vif, soit extrêmement distendu et lache… _ de François Noudelmann,

    on retiendra pas mal de lucidissimes expressions sur le fait d’ »en être » ou « ne pas en être » vraiment, de cette « francité » par « a – s -similation » si ardemment désirée par son père et, avant, son grand-père, en leur difficile, et in fine tragique, parcours de vie (en Lithuanie, 1891 – Cadillac, 1941), pour Chaïm _ mort de cachexie, c’est-à-dire de faim, en un asile de fous, sous le régime de Vichy, en 1941 _, et Paris 18e, 1916 – Limoges, 1998, pour Albert _ avec un passage ultra-violent de « cinq années allemandes », en Silésie, entre 1940 et 1945 ; et in fine suicidé, alors qu’il n’avait aucune maladie, avec un pistolet à grenaille _)… 

    …

    …

    Ce sont donc ces très belles expressions-là, sous la plume de François Noudelmann, en ce profond et lucidissime « Les enfants de Cadillac« , que je tiens ici et maintenant, et en forme de conclusion provisoire à mes lectures et relectures, à la loupe, le plus possible attentives aux plus infimes détails dans lesquels se niche et se tient caché, comme c’est bien connu, le diable, l’essentiel du message crypté, d’abord à lui-même, bien sûr _ mais c’est le travail patient et inspiré (= d’« imageance« ) d’écriture qui vient porter à la conscience de l’auteur, qui va l’assumer, point après point, jour après jour, détail (et mot prononcé) advenu par détail (et mot prononcé) advenu, et avec l’expérience de l’âge, le sens ainsi porté à un peu plus et un peu mieux de lumière ; et c’est bien cela seul qui fait advenir une œuvre vraie, véridique et véritable, et pas un simple produit de marketing, promis à obsolescence rapide, tel qu’un « roman«  divertissant, à consommer juste pour le fun, et très vite digérer… : « Je hais les oisifs qui lisent« , s’exclame Nietzsche en le magnifique « Lire et écrire » de son indispensable « Ainsi parlait Zarathoustra« … _, ce qu’il y a apprendre vraiment des vies, à commencer par la sienne propre, et celles de ses proches, et d’abord ceux auxquels nous sommes généalogiquement affiliés comme fils ou fille, petit-fils ou petite-fille, arrière-petit-fils ou arrière-petite-fille, etc. : nous n’y échappons – coupons pas…

    …

    …

    Voici donc ce qu’ici, ce samedi 27 mai, et en forme de conclusion provisoire à mes lectures suivies, je me permets de retenir des expressions de François Noudelmann sur le feuilletage de ses doubles liens personnels, et plus ou moins hérités de sa filiation paternelle, à la « francité » et à la « judéïté » _ avec, aussi, l’appoint de mes farcissures de commentaire, en vert _ :

    …

    …

    Pages 164-165 :

    …

    « Je lui _ Albert, le père bien aimé _ ai longtemps tourné _ en pensée, surtout après son suicide (à Limoges, le 16 juillet 1998) et la cérémonie de la dispersion de ses cendres en un ruisseau du Limousin, et jusqu’à ce jour qui a suivi le choc de l’expérience du cimetière de Cadillac, le 19 septembre 2020… _ le dos, avant de réfléchir _ ce fut « au moment _ à la toute fin, donc, de l’été 2020 _ où j’avais pris mes résolutions, où j’avais établi les réglages _ tant géographiques que mentaux _ entre ma vie de Français à l’étranger _ résidant désormais, probablement depuis 2019, à New-York ; là-dessus, de même que sur la précision des dates, François Noudelmann demeure très discret… _ et mon pays de naissance _ la France, donc : François Noudelmann est né à Paris, à l’hôpital Rothschild, le 20 décembre 1958 _ que la mémoire familiale se rappella à moi, de manière inattendue, alors que le monde s’était figé dans ses frontières à cause de la pandémie de covid. (…) Voilà que je fus invité dans le cimetière français qui avait retrouvé la trace de mon grand-père Chaïm. (…) Ce fut donc pour assister _ à Cadillac, en Gironde _ à la rénovation d’un cimetière abandonné que je revins _ ce fut le 19 septembre 2020, je le répète ici _ sur les traces funéraires de mon fou grand paternel « , lit-on page 223 _ au défaut _ répété, peut-être endémique… _ de transmission, dans ma lignée, des pères aux fils. Refusant d’hériter du moindre bien qui me rappellerait le corps paternel _ le corps de ce père, Albert, dont François avait été pourtant (mais justement…) si physiquement proche de 1967 à 1972, quand ils vivaient, et c’était même une « vie, avec mon père, plus conjugale que familiale« , lit-on page 174 ; et page 172 : « Depuis mon jeune âge, j’avais pris en effet l’habitude de dormir avec lui et de chercher son contact, restant sur ses genoux après le déjeuner, reniflant l’odeur de son pyjama dans le lit. Il faut dire aux lecteurs suspicieux qu’un père juif est souvent une mère normale« …) _, je ne revins jamais sur ses traces, son absence de tombe _ les cendres d’Albert ayant été dispersées, selon sa volonté expresse, dans un ruisseau du Limousin… _ facilitant le détachement de tout lieu. Il m’a fallu la mémoire _ après la cérémonie au cimetière des fous de Cadillac, le 19 septembre 2020 _ de son propre père _ Chaïm Noudelmann _ pour le retrouver _ lui, Albert _ et tenter de comprendre ce que succéder veut dire _ et cela, en toutes ses acceptions _, si cette notion doit être maintenue. Entre Chaïm et Albert, un récit a bégayé, celui de l’assimilation des Juifs, le fils _ Albert _ oubliant son père _ Chaïm, interné comme fou : d’abord à Sainte-Anne, puis en 1929 à Cadillac _ et poursuivant _ pourtant, malgré cet oubli-refoulement de la figure paternelle _ le même désir _ que celui de son père _ de fuir ses origines juives _ voilà ! _ et de s’incorporer _ le mot est très puissant _ à la France, quitte à recevoir son passé _ autour de son histoire personnelle, avec la place qu’y ont occupé les marques les plus sensibles de sa judéité : la prononciation bien sonore de son nom, et le signe corporel bien visible, une fois mis à nu, de sa circoncision… _ en pleine face, comme un boomerang _ en 1940, sur minable antisémite dénonciation… La superposition de leurs histoires, l’une _ incurablement _ sans parole, l’autre confiée _ un jour unique de 1980, et dix heures durant, à un enregistrement sur un petit magnétophone… _, redouble le paradoxe de ces vies tragiques, le destin _ du retour à l’Est des pogroms quitté très jeune par Chaïm _ se réalisant par le souhait même d’y échapper _ en devenant, pour Albert, un soldat français passant cinq années de prisonnier-esclave juif des Nazis en Silésie… Mais de Chaïm et d’Albert à moi _ François _, que s’est-il transmis de leur judéité et de leur francité ? _ telle est là la question de fond de ce très grand livre… En décidant d’exhumer _ par le travail de recherche et de penser _ le premier _ Chaïm (1891 – 1991) _ de la fosse commune de Cadillac, en écrivant la confidence _ enregistrée sur le magnétophone, en 1980 _ du second _ Albert (1916 – 1998) _ sur ses cinq années allemandes _ mai 1940 – février 1945 _, j’ai l’intuition qu’être français doit _ beaucoup, pour François _ à  leurs souffrances et désillusions _ aussi : tout cela est inextricablement mêlé…. Même si nos vies demeurent _ de fait _ incomparables car je n’ai connu ni la guerre ni la relégation. Né en France, n’ayant jamais été menacé, je ne saurais porter ni revendiquer cette mémoire sans imposture« …

    …

    …

    Page 166 :

    …

    _ « L’histoire de nombreux Juifs venus d’Europe de l’Est est sans doute _ et c’est certes là plus qu’un euphémisme ! _ marquée par leur désir d’intégration _ voilà ! _ et leur éloignement _ assez souvent radical _ de la tradition _ liée à bien trop de tragédies et malheurs… _, au point qu’ils donnèrent volontiers des prénoms français à leurs enfants _ ainsi, moi-même  ai-je reçu le prénom de Francis… _, et le mien, François, remplit au mieux cette condition. (…) François, je porte le prénom de mon pays« .

    …

    …

    Page 174 :

    …

    _ « Parmi les questions posées à un individu sur son identité, on lui demande d’où il est, car il est censé connaître ses origines, sa famille, sa ville, sa région ou son pays. La difficulté que j’ai toujours éprouvée, et que j’éprouve encore aujourd’hui, à définir ces affiliations, et le recours à des périphrases pour y répondre bien que je sois français, doivent sans doute à cette vie avec mon père _ à Lyon, de 1967 à 1972 _ plus conjugale que familiale _ j’y reviens ici encore, car cela fut en effet crucial pour la formation de l’idiosyncrasie de François Noudelmann. Lui seul _ Albert _ fut ma patrie, celle qui a fait de moi un fils et un compatriote«  _ en ces années sensibles de sortie de l’enfance et entrée dans l’adolescence, entre les huit et treize ans du petit François.

    …

    …

    Page 175 :

    …

    _ « La paternité ne se réduit pas au partage des gènes et elle repose sur un élan _ affectif, affectueux même _ réciproque de l’enfant et du père. Le mien m’a reconnu deux fois, à la naissance _ le 20 décembre 1958 _ puis en obtenant ma garde juridique _ lors du prononcé du jugement de divorce d’avec la mère de François, en 1967 ; et page 184, François Noudelmann ajoutera ceci : « J’ai dit qu’il m’a reconnu deux fois, mais il m’aura quitté deux fois aussi, en se (re-) mariant _ en 1972 _ puis en se suicidant » _ le 16 juillet 1998. Les recompositions familiales qui s’ensuivirent _ à commencer par le malencontreux remariage d’Albert avec sa troisième épouse en 1972, et le déménagement consécutif du couple formé par le père Albert et son fils François, de Lyon à Limoges _ modifièrent toutefois mon sentiment de l’appartenance _ et de l’« à part -tenance« … _ comme l’éprouvent les enfants dont les racines se troublent à mesure que leurs foyers se fracturent et se transforment _ se recomposent, comme cela se dit maintenant. Cette expérience de vie dans des mondes différents leur enseigne le relativisme, que j’appris très tôt » _ dès les âges de huit et treize ans, par conséquent.

    …

    …

    Pages 191-192 :

    …

    _ « La fréquentation des universités me conduisit à devenir docteur, non en médecine comme l’auraient compris mes parents, mais en philosophie _ ce fut le 11 juillet 1995, à l’université Paris 4. Cependant la charge symbolique de ma réussite vint _ un peu plus tôt _ du concours  qui, visant simplement à recruter des professeurs, me rendit « agrégé de français » _ de Lettres modernes… _, ainsi que je l’annonçai fièrement à mon père qui n’avait aucune idée de cette promotion. Si je devenais le premier fonctionnaire de la famille, toutes branches comprises, je pouvais surtout afficher qu’en moi s’étaient agglomérés, agglutinés assez de savoirs pour être un français « agrégé », ayant la densité _ rassurante _ d’une molécule. Cette agrégation à la française signait le parachèvement d’un désir _ familial des Noudelmann, depuis Chaïm, venu à Paris, non sans difficultés, « à l’âge de dix-huit ans«  (page 16), en 1909 donc, en carriole à cheval, de Lithuanie… _ de France, commencé avec la naturalisation _ »par décret du 16 juin 1927″ (comme indiqué page 25) _ de mon grand-père _ Chaïm _, juif _ de nationalité _ russe, et confirmé cinquante ans plus tard _ j’en ignore la date précise _ par celui dont le nom figurait désormais au tableau de ceux qui « apprendraient le français » aux jeunes Français. L’étude du latin m’avait même permis de repérer dans le mot d’agrégé la racine étymologique de grégaire, grex, le troupeau. Ainsi avais-je rejoint la troupe des Français, non pour y tenir un fusil, comme Chaïm _ entré dans l’armée française en 1911 (lit-on page 16) _, mais comme passeur de la langue et de sa culture. Ce résultat marquait aussi une fin, l’effacement des origines s’étant réalisé _ principalement _ grâce aux parentés adoptives _ ce serait à préciser, du moins eu égard à cette date de l’agrégation de français… _ qui m’avaient embarqué dans leurs mondes parallèles où les histoires de shtetl, de génocides – on ne disait pas encore Shoah – n’étaient pas déterminantes. Ce passé tragique faisait partie de l’Histoire universelle et ne définissait pas mon identité, d’autant moins que les témoins ne souhaitaient pas en parler. L’assimilation _ a- s -similation… _ au pays ne pouvait être mieux prouvée que par l’entrée dans un corps d’État« .

    …

    …

    Page 221-222 :

    …

    _ « Bien que j’abbhorre les identifications _ mensongèrement réductrices _, lorsque je suis à l’étranger _ hors de France, par conséquent _, c’est le mot de Français qui me vient en premier. Comme pour tous les exilés – un terme que je préfère à celui d’expatrié -, des événements politiques et culturels ravivent de temps à autre l’appartenance au pays natal, quand bien même on a décidé de ne plus lire les journaux ni de regarder les télévisions françaises. (…) Avec l’éloignement, et dans la langue qui ordonnera _ et c’est fondamental _ pour toujours mon rapport au monde, bien que je découvre des émotions inédites _ et enrichissantes… _ en moi grâce aux images, aux sensations et aux idées recelées dans une autre langue, je m’interroge sur ce qui me fait _ de fait, si, tellement _ français, et ce sont moins des fromages ou des terroirs que des œuvres _ voilà ! _ qui surgissent _ avec une joyeuse vivacité. Lorsque je lis Montaigne ou Marivaux _ deux de mes auteurs absolument préférés à moi aussi ! _, leurs tournures de phrase _ voilà ! _ agissent sur mes poumons et mes nerfs, et elles déclenchent, par le rire, la raison et les sons, une harmonieuse complicité _ ou connivence radieuse, nous y sommes en plein… Plus encore que toute configuration langagière _ mais oui ! Et comment ! _, la musique _ si délicate, fine, et si subtile en son plus parfait naturel dépourvu d’affectation : tempérée… _ de Fauré, de Debussy et de Ravel me dit, sans les mots _ mais oui ! _ que je suis français, même si je peux pleurer _ en effet _ avec des compositeurs italiens, allemands, russes ou espagnols. J’y reconnais mes modalités et intensité » _ voilà le secret magnifiquement dégagé ici par François Noudelmann : des modalités et des intensités sonores idiosyncrasiques partagées au plus intime, crucial et essentiel de soi…

    …

    …

    Toute une philosophie fondamentale se trouve ainsi merveilleusement exprimée là, en sa rétrospection _ provisoire : mais qu’est-ce donc qui ne l’est pas ? du moins tant qu’existe de l’encre et du papier, ainsi que de la vie (et de la lucidité), pour penser et écrire, et éventuellement ré-écrire et retoucher… _ de trois parcours géographico-sentimentaux, plus ou moins désirés, plus ou moins bousculés, et parfois violemment chahutés par l’Histoire, de trois générations _ Chaïm (1891 – 1941), Albert (1916 – 1998), François (1958) _ de Noudelmann,

    entre Lithuanie et New-York, et surtout un attachement français peut-être indéfectible, viscéral, à la France _ en sa culture, si sensible et si fine, de climat idéalement doux et tempéré : sa littérature et sa musique tout spécialement, en tout cas en premier, pour le petit-fils de Chaïm et fils d’Albert, François… _, par François Noudelmann,

    lui qui a l’oreille si fine _ et je viens de me procurer, je l’avais commandé, son « Penser avec les oreilles« , paru le 29 août 2019, un an avant l’expérience renversante du 19 septembre 2020 à Cadillac, et l’admirable rétrospection dont celle-ci a été la source nourricière féconde de mémoire et de recherche, et de penser, encore et toujours…

    …

    …

    Ce samedi 27 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Quelques premières précisions sur quelques personnages (et événements) apparaissant un peu floutés dans le récit de François Noudelmann en son passionnant et très beau « Les enfants de Cadillac » : les noms floutés de plusieurs femmes…

    En une sorte de second Avant-propos,

    après celui d’hier 21 mai en mon article « « ,

    …

    et conformément à la méthode de lecture-enquête _ sainte-beuvienne _ dont je suis coutumier, « en cherchant bien« , en creusant un peu plus les détails,

    …

    …

    voici ce jour de premières précisions _ d’identité de personnes, de lieux, ou de dates laissés un peu flous dans le récit donné par l’auteur… _ en réponse à quelques unes de mes questions,

    au fil et au terme _ provisoire _ de mes lectures successives _ au nombre de 3 jusqu’ici… _ de ce récit _ « roman » continue de passablement me gêner, en dépit du constat que, en son entretien (un peu trop rapide, et même un peu trop sec, à mon goût…) sur France-Culture, le 5 décembre 2021, avec l’ami Mathias Enard _ cf le podcast de mon entretien avec lui du 8 septembre 2010 ; et mon article du 21 septembre 2008 à propos de son stupéfiant chef d’œuvre « Zone » : « « … _, François Noudelmann l’assume, et même fermement _, qu’est ce passionnant « Les enfants de Cadillac« …

    …

    Pas mal d’éléments laissés flous dans le fil souvent rapide du récit s’éclairant davantage quand on s’avise de les relier à d’autres détails situés plus loin dans le récit, et dans notre lecture de parties ultérieures de ce récit, et eu égard à d’autres aspects de ces mêmes éléments rapportés, dans le cadre parfois un peu chahuté de la chronologie _ historique _ des éléments de ce réel évoqué ;

    et si, bien sûr, le lecteur un peu curieux de tels éléments et faits, opère effectivement de telles un peu éclairantes mises en relation, et cela sans que l’auteur ait cherché vraiment à nous les cacher :

    …

    comme par exemple la plupart de ce qui concerne sa mère.

    …

    Et plus généralement aussi les compagnes de trois générations (Chaïm, Albert, François) de Noudelmann :

    …

    _ 1) Marie Schlimper, la grand-mère paternelle de François, née à Lemberg _ Lviv aujourd’hui : désormais en Ukraine… _ en 1881 et inhumée au cimatière de Bagneux _ j’ignore la date de son décès _, épouse _ en secondes noces : elle était veuve de Hersch Friedmann (j’ignore ses dates et lieux de naissance et de décès), dont elle avait 4 enfants : Jacques (Paris 18e, 7 novembre 1902 – Livry-Gargan, 1er juin 1978), Rachel (Paris 18e, 25 août 1904 – Dreux, 2 août 1999), Raymonde (Paris 18e, 3 avril 1907 – Villiers-le-Bel, 1er avril 1995) et Bernard (Paris 18e ? – disparu entre 1941 et 1945…) : demi frères et sœurs d’Albert Noudelmann (Paris 18e, 24 juin 1916 – Limoges, 16 juillet 1998)… _, puis veuve, de Chaïm Noudelmann (1891 – Cadillac, 21 février 1941), et de dix ans plus âgée que lui, et la mère bien peu maternelle d’Albert _ ce qui éclaire pas mal de choses qui vont s’ensuivre en la vie de son fils Albert, et peut-être aussi, bien qu’il ne l’ait probablement pas connue, de son petit-fils François, les liens étant rompus entre Marie Schlimpel, veuve Noudelmann, et son fils Albert Noudelmann. Celui qui conservera les liens, documents familiaux, dont des photos, est un cousin _ j’ignore par quels liens précis : était-il un neveu de Hersch Friedmann, le premier mari de Marie Schlimper ?… _, Henri Friedmann (Metz, 22 décembre 1925 – Suresnes, 9 novembre 2019) ; et c’est de ce cousin Henri Friedmann que François Noudelmann reprendra le flambeau de l’entretien de la tombe de sa grand-mère paternelle, dans le carré juif du cimetière de Bagneux : « La mort d’Henri Friedmann, ce cousin vigilant, m’a imposé la responsabilité d’entretenir à mon tour cette tombe que je ne connaissais pas et que mon père n’honorait pas, bien que sa mère y reposât. (…) Le  passage de témoin eut lieu lorsque Henri fut inhumé _ en novembre 2019, donc _ dans une sépulture sur laquelle est écrit le nom de ses parents « morts en déportation ». Le jour où ils furent raflés, le 16 juillet 1942, la maîtresse d’école le somma de ne pas rentrer chez lui. Elle lui donna une adresse dans la Drôme et il réussit à franchir la ligne de démarcation pour passer le reste de la guerre à travailler chez des paysans. C‘est lui, Henri l’orphelin, maroquinier de son état, qui garda la mémoire de la famille, en conserva quelques photos et honora ses tombeaux« , peut-on ainsi lire, page 53..

    …

    _ 2) les trois épouses successives _ dont la mère de François : demeurée sans nom ni prénom tout le long du récit : elle quittera brutalement son mari Albert (et son fils François) pour suivre un autre homme (non nommé précisément, un médecin de province, un notable…), qu’elle épousera ; et François, après le jugement de divorce de ses parents, la verra deux week-ends par mois jusqu’à sa majorité… _ d’Albert Noudelmann, après Huberte Bordes, la première, et avant la troisième, non nommée elle non plus _ une fois l’union entre cette dernière et Albert réalisée (en 1972 semble-t-il…), et la nouvelle famille installée dans un pavillon de la banlieue de Limoges, « je passai brutalement du bonheur à deux _ avec son père Albert, à Lyon _à l’enfer à six » _ à Limoges _, résume François Noudelmann… _, elle dont la conduite accula François, « après quatre années de galère » _ familiale malencontreusement recomposée et de fait affreusement toxique, de 1972 à 1976 _, à prendre « la fuite, à dix-sept ans _ en 1976, donc : François est né le 20 décembre 1958. La rupture avec mon père _ écrit ainsi François Noudelmann page 184 _ fut violente et définitive, à la mesure de l’amour trahi _ lire ici les sublimes pages 172 à 174 à propos de la vie (de « paradis » de tendresse paternelle et filiale), entre 1967 et 1972 (entre ses huit ans et ses treize ans), de François avec son père Albert « devant élever seul un enfant depuis ses huit ans » (en 1967, donc ; page 169), entre le départ de l’épouse et mère (« un père et son fils abandonnés par une femme qui était partie avec un autre homme« , page 171), en 1967 donc, quand François a huit ans, et la catastrophe du père se remariant, en 1972 (François a alors 13 ans), avec une épouse (de substitution) qu’il n’aurait absolument pas fallu, ni au mari Albert, ni à l’enfant François ; et mettant alors fin à la vie « plus conjugale que familiale« , que mena, entre 1967 et 1972, François avec son père : « Depuis mon jeune âge, j’avais pris en effet l’habitude de dormir avec lui et de chercher son contact, restant sur ses genoux après le déjeuner, reniflant l’odeur de son pyjama dans le lit. » L’auteur de 2020 commentant  malicieusement : « Il faut dire aux lecteurs suspicieux qu’un père juif est souvent une mère normale« , page 172… On comprend donc bien ce que peut ici signifier l’expression puissante d’« amour trahi« , page 184, sous la plume magnifiquement subtile du narrateur rétrospectif (et pardonnant tout à son père suicidé : le 16 juillet 1998) de 2020… Avant de partir _ en 1976 _, je brûlai toutes les lettres que je lui avais écrites et je ne revins jamais chez lui, ou plutôt chez eux » _ à Limoges, donc, tant que dura ce troisième et ultime mariage d’Albert (« Ce mariage fut un désastre qui dura longtemps _ de 1972 à 1977-78, probablement _, la supposée mère révélant son instabilité mentale par des crises cycliques, provoquant des hurlements et des insultes nocturnes, prolongés par des actes de violence. Rien n’échappait à sa fureur destructrice« , lit-on, pages 182-183 ;  cependant, c’est probablement après la fin de ce troisième mariage d’Albert, fin advenue probablement avant 1980 (voir plus bas), que François recueillera, probablement en 1980, si l’on se fie aux « quarante années«  écoulées qui sont évoquées, au présent du récit du narrateur en 2020, entre l’enregistrement des 10 heures de confidences d’Albert à son fils, et ce présent du récit de 2020, selon cette indication de la page 61, en ces si précieuses 10 heures d’enregistrement sur un petit magnétophone à cassettes, de l’extraordinaire récit des six ans de guerre d’Albert, le père prisonnier et s’évadant et étant repris à plusieurs reprises, principalement en Silésie aujourd’hui polonaise : « Nous avions pris nos distances, toi et moi _ c’est au présent de son récit, en 2020, que François Noudelmann s’adresse ici par la pensée à son père disparu, par suicide (avec « un pistolet à grenailles« , page 158), le 16 juillet 1998 _, lorsque je voulus forcer ta vérité _ c’est donc François qui prit l’initiative de cela, retournant alors, peut-être à cette fin, chez son père, demeuré en Limousin… Je cherchais _ voilà, en 1980, François Noudelmann a alors 21 ans… _ le cadavre planqué sous le parquet de ta vie _ enfin, désormais, depuis qu’Albert étaist redevenu solitaire… _ bien rangée _ et même quasi vide _, et ne me contentais pas du mot de résilience qui rassure et qui écrase. Pour quelle raison tu acceptas de déroger à ce mutisme tellement maîtrisé qu’il passait inaperçu autour de toi, je ne le sais toujours pas. Tu consentis à une parole fleuve qui fut une « confidence », car elle supposait à la fois du secret et de la confiance _ envers François, son fils. As-tu voulu retrouver ainsi notre intimité _ voilà : filiale, d’entre 1967 et 1972 _ trahie _ par le calamiteux remariage d’Albert, en 1972, et le départ du domicile de Lyon pour Limoges… _, ou as-tu cherché à réintégrer _ en une identité décidément malmenée… _ une part de ton existence que tu avais soigneusement comprimée, empaquetée, refoulée ? Tu délivras ce récit en un seul flot, dix heures durant, et une fois pour toutes, sans plus jamais le répéter, et le petit magnétophone à cassettes que tu m’avais offert pour mes dix ans _ en décembre 1968, donc _ servit _ douze ans plus tard ; et François, le récipiendaire de ce récit tellement important, avait alors vingt-deux ans… _ à l’enregistrer. Pendant quarante années _ en remontant à partir de cette écriture-ci, en 2020, cela fait 1980... _, je n’ai jamais songé à le transcrire, ni à le transmettre, parce qu’il fut un geste confidentiel _ et comme de réconciliation, à travers la distance de leurs vies désormais séparées l’une de l’autre _, accompli d’un père à un fils, non communicable. Peut-être n’avais-je pas envie de le partager, conservant ainsi la complicité exclusive _ voilà _ que j’avais entretenue avec toi depuis l’enfance _ voilà, voilà. Peut-être ne voulais-je pas non plus m’identifier à ce vécu _ de Juif ostracisé _, soucieux de maintenir à mon tour l’innocuité de ce passé clandestin _ et vigoureusement tu, de victime de sa judéité. Alors que cette parole devait rester entre toi et moi, je l’entends autrement à présent _ en cette écriture pensante et creusante, si finement, de 2020 _ et sans doute fallait-il que mes oreilles se tapissent d’abord d’une couche de temps qui rende ta voix un peu étrangère, et que la poigne des affects se desserre. Tel est le paradoxe de pouvoir accéder au discours transmissible d’un père lorsqu’on s’en est détaché, ce qui s’appelle, probablement, devenir adulte _ oui _, et il n’est jamais trop tard pour y arriver _ en effet : penser vraiment possède un tel pouvoir de « reprise » correctrice et comprise. Afin de te comprendre aujourd’hui _ en 2020 _, et d’entendre _ en vérité _ ce que tu dis et ce que tu caches, je dois te ventriloquer _ en cette expérience d’écriture exploratrice et révélatrice magnifique, de 2020 _, parler pour toi en continuant de m’adresser à toi, car cette confidence ponctuelle  _ de 1980 _, non destinée à la publication, ne s’adressait à personne d’autre _ que le fils, François _ et n’avait pas vocation à entrer dans une enquête _ nous y voici ! _  sur l’identité française » _ ce qu’est fondamentalement ce magnifique et si profond livre qu’est ce « Les enfants de Cadillac« … _, a-t-on pu découvrir, pages 60-61-62, pour ce qui concerne cette intimité quasi conjugale entre Albert, le père, et François, le fils… _ ;

    …

    _ 3) et les compagnes (?) du très discret François Noudelmann, dont, surtout, la mère des deux enfants qui l’ont accompagné et se sont installés au moins une année avec lui aux États-Unis (à New-York ?), peu après le suicide d’Albert, qui avait eu lieu, à Limoges, le 16 juillet 1998 : « à la fin du siècle dernier, nous _ comment s’appelle-t-elle donc ? Cela demeure tu… _ nous y sommes installés en couple _ voilà _ avec nos deux enfants _ non prénommés dans le récit, eux non plus ; tout au plus « mes enfants jouaient au base-ball« , lit-on page 217… _, vivant pour la première fois dans une maison _ et non plus en un appartement, comme jusqu’alors… _, comme des pionniers imaginaires, prêts à mener la vie conventionnelle de nouveaux arrivants qui veulent s’intégrer au melting pot. Tout en cherchant à fuir le souvenir du suicidé _ de 1998 _, ayant résolu de bannir toute photographie ou lettre de mon père – ce qui fut le cas jusqu’à aujourd’hui -, je me rejouais le film des immigrants juifs arrivant à New-York _ via le sas d’Ellis Island. Le scénario généalogique m’attendait _ déjà alors, avant 2000 _ comme le bonbon qu’un enfant ne résiste pas à croquer« , lit-on aux pages 216-217.

    Mais « Cette vita nuova _ new-yorkaise de 1999 ? _ se nourrissait d’un récit contradictoire qui visait, dans le même temps, à oublier une parenté disparue et à retrouver une impulsion généalogique lointaine _ celle du grand-père Chaïm fuyant, vers l’Ouest, les pogroms de Lithuanie, en 1909. Et lorsque la mythologie gouverne une existence, la névrose n’est jamais loin, surtout quand elle se pare d’une recherche de l’origine authentique, la meilleure alliée de la mauvaise foi « , lit-on ensuite, page 218.

    Avec cet aboutissement immédiat-ci : « Sans doute n’étais-je pas prêt à imposer cette fiction personnelle à mon entourage _ épouse et enfants, voilà… _ et, pendant les vingt ans _ dates à préciser : 2000 -2020 ?.. _ qui suivirent le retour à Paris _ en 2000 ? _, je me suis _ mais sans mon entourage, demeuré, lui, sinon à Paris, du moins en France… _ divisé entre la France et les États-Unis, par d’incessants allers-retours et séjours temporaires _ universitaires là-bas… La vie pendulaire avait du bon, avec ses départs enthousiastes _ là-bas, loin, en Amérique… _ et ses douces rentrées _ ici, en douce France…

     (…) 

    Je trouvais mon chemin entre l’idéal des voyageurs que décrit Baudelaire, ceux qui « partent pour partir«  _ cf son beau poème « Le Port« … _, et l’expérience de l’altérité préférée _ et expérimentée _ par Lévi-Strauss _cf, pour commencer, le récit de « Tristes tropiques« …  _, qui recherchait la plongée dans des cultures différentes. La joie de changer de perspective _ d’abord géographique _ correspond, à une échelle modeste, au regard éloigné des anthropologues. Briser ses propres représentations, se rapprocher du plus distant puis, en retour, percevoir ce qui était proche avec les yeux du lointain, voilà qui déracine l’esprit et le libère de ses stéréotypes » _ soit l’hygiène la plus saine et la plus juste du penser, du ressentir et du vivre, découverte, élaborée et construite-déconstruite peu à peu par François Noudelmann toutes ces années-là… _, lit-on, superbement exprimé ainsi, page 219.

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    Voilà pour débuter cette recherche de précisions factuelles _ selon ma méthode de curiosité de lecture sainte-beuvienne, du qui ? où ? quand ? comment ?.. _, ce lundi.

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    Et à suivre, bien sûr…

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    Ce lundi 22 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Dacia Maraini, superbe et lumineuse médiatrice, par sa littérature vraie, de voix empêchées ou contraintes, pour l’ouverture de la 4e édition du « Printemps italien », au Château de Thouars, à Talence, ce samedi 18 mars 2023

    Ce samedi 18 mars 2023,

    de 18h 30 à 20h 30, au Château de Thouars à Talence, pour l’ouverture de la 4e édition du « Printemps italien » dans la métropole bordelaise,

    et dans un  français impeccable,

    Dacia Maraini _  née le 13 novembre 1936 à Fiesole _ a été lumineusement splendide. 

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    À propos de son œuvre _ dont « La Vie silencieuse de Marianna Ucria » et « Le Bateau pour Kôbé : journaux japonais de ma mère«  (celui-ci traduit en français par Nathalie Castagné) : deux récits particulièrement emblématiques de son « donner une voix«  à qui est privé, momentanément ou durablement, de la parole (ou de l’écoute) : Marianna, ainsi, était sourde et muette ; quant à la famille de Dacia au Japon, c’était quand celle-ci a été internée au Japon, pour son anti-fascisme, pour avoir refusé allégeance au régime de Salò… ; « Voix«  étant aussi, très significativement, le titre d’une œuvre importante, « Voci« , en 1994, de Dacia Maraini… _,

    dont elle a dit _ et c’est là le fondement ferme et constant de la conception que Dacia Maraini assigne à sa littérature… _ que chacun de ses romans est comme une réponse un peu développée _ et c’est là un euphémisme : en bien plus qu’une année d’écriture… _ à un personnage _ ou « caractère« , a-t-elle dit : historique ou bien contemporain… _ qui frappe un instant à sa porte, toc-toc, se présente à elle, et finit par demander, d’abord à passer la nuit en quelque chambre, puis, au matin, prendre un bon petit-déjeuner, et finalement séjourner le temps qu’il faudra en sa compagnie _ d’écriture (pour elle, réceptrice de cette voix qui demande à être un peu et enfin écoutée) de l’histoire à narrer de son récit, qui appelait ainsi, très instamment, à être donné et transmis, par elle, Dacia, à être raconté, et partagé, et reçu vraiment, par le menu infiniment sensible, et ainsi enfin « parlant« , par le passage à l’écriture (et après la lecture) d’une vraie littérature (l’unique qui vaille ! le reste, de divertissement, n’étant rien que misérable et très vaine imposture…), de ses plus significatifs très humbles, mais vrais détails, par les lecteurs les découvrant au fil de ce récit ;

    en une forme de « mission civique » pour la médiatrice-réceptrice de cette voix qui demandait à être enfin entendue, que se fait alors, en quelque sorte, l’écrivaine-médiatrice, elle-même humble porte-parole de cette humilité profonde de victimes sollicitant d’être un peu écoutées et enfin un peu entendues, et reçues, via cette littérature… _ ;

    …

    à propos des femmes _ surtout celles qui, telle sa mère, Topazia, dans l’épreuve, sont fortes ;

    et, en réponse à une question mienne sur les écrivaines italiennes qui comptaient le plus pour elle, Dacia, celles qu’elle a qualifiées (telle fut en effet sa très forte expression) d’ « écrivaines-mères«   pour elle : Elsa Morante, Natalia Ginzburg, Lalla Romano, Goliarda Sapienza… _,

    …

    et à propos de l’infiniment tendre douceur de son ami Pier-Paolo Pasolini _ dont elle a détaillé le récit de leurs voyages (sous la tente), avec aussi Alberto Moravia, dans les contrées les plus misérables d’Iran, Inde, Yemen, ou Afrique ; en marquant bien l’importance des détails les plus quotidiens, humbles, et même triviaux, à relever et figurer, en l’écriture, comme de très maigre et pauvre nourriture vitale partagée, telle une poignée de riz mêlée de cadavres de mouches, par exemple…

    Le 3 mars 2022, a paru, aux Edizioni Neri Pozza, « Caro Pier Paolo« , de Dacia Maraini, à propos duquel voici la vidéo (d’une durée de 48′ 41) d’un entretien, le 16 novembre 2022, entre l’auteur, s’exprimant en un français magnifique, et Stefania Graziano-Glockner, la présidente du Festival « Le Printemps italien« … 

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    Une bien belle soirée.

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    Ce samedi 18 mars 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa