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  • L’exploration « inspirée » de Jean-Louis Schefer de son goût des « portraits »

    J’ai achevé hier soir la lecture _ pas de première facilité ; il m’a fallu pas mal m’accrocher, parfois, pour poursuivre… ; le livre n’étant pas tout à fait « fait pour le lecteur » : très indirectement seulement ; car c’est avec soi-même (= lui-même) que l’auteur d’abord s’y « explique« , déplie, déploie, découvre un peu, ou beaucoup… _

    j‘ai achevé hier soir, donc, la lecture de « La Cause des portraits » de Jean-Louis Schefer,

    …

    livre que m’avait vivement conseillé son éditeur _ aux Éditions POL _ Jean-Paul Hirsch,

    au café Lavinal, au village de Bages, le jeudi 11 juin dernier,

    lors de la remise « ensoleillée » _ un pur moment de grâce _ du Prix Lavinal à Nathalie Léger, pour son magnifique « L’Exposition » :

    sur lui, cf en priorité mon article du 15 juin (plutôt que celui du 14 ou celui du 17) : « la jubilante lecture des grands livres : apprendre à vivre en lisant “L’Exposition” de Nathalie Léger » ; ce grand livre, très vif et incisif, très aéré (court : de 157 pages toniques !), méritait au moins trois articles pour le « fouiller » un peu ; et « débattre » un peu avec lui : ce à quoi je m’essaie en ce blog…

    …

    Le livre de Jean-Louis Schefer est d’un autre « tonneau« , lui :

    199 pages de phrases parfois infinies de recherche de l’énigme de soi _ aussi et surtout peut-être comme « auteur » (de livres sur des « tableaux« ), et selon certaines « musiques«  ; même si c’est on ne peut plus modestement ; et non sans beaucoup d’ironie, vraiment, à l’égard de soi : Jean-Louis Schefer s’appliquant régulièrement au cours de son enquête la métaphore (kleistienne ?..) des marionnettes _,

    en creusant, avec bien de la cocasserie parfois _ comme un canari un os blanc de seiche (cf la réjouissante description du jeu des « deux infectes canaris » de la « couturière Carabosse«  de la rue Le Marrois, page 106) _, tout ce que peut offrir l’effort de la mémoire,

    à quelques soixante années de distance (de l’été 1947 ou 1948), pour le principal de ce « travail« … ;

    …

    mais l’enquête tire,

    et en vue de l’ »essentiel«  _ pour un jeune auteur de 70 ans : il est né le 7 décembre 1938 _,

    les « ficelles » (de « marionnettes » _ à la Kleist, donc…) de toute une vie,

    de son « éveil« , surtout, _ alors et longtemps resté confus, tout ensommeillé qu’il demeurait : encore immergé dans « la nuit« … _ à ce qui devait se révéler une « vocation » (au déchiffrement de « portraits« …)…

    …

    Ce travail d’enquête ayant, forcément _ comme pour tous les plus grands livres : Montaigne, « Les Essais«  ; Shakespeare, « La Tempête«  ; Cervantès, « Don Quichotte« … :

    tous combien plus auroraux que crépusculaires en leur « lumière«  ! _,

    quelque chose de « testamentaire« 

    en sa vivacité inspirée…

    …

    L’excellente émission de Frédéric Ferney « Le Bateau Libre » du 11 juillet 2009 (la sixième) consacre treize minutes à une très instructive interview de Jean-Louis Schefer sur ce livre ;

    accompagnée, dans la marge, sur le site du « Bateau Libre« , de cette très judicieuse citation (à la page 197, je viens de la retrouver…) de « La Cause des portraits » :

    …

    « Qu’ai-je jamais eu de plus précieux et quel trésor

    _ voilà ! _

    plus sublime ou mieux caché que ces images et scènes suspendues et qui sont désormais dans ma vie le centre vide

    _ oui : d’un maelstrom _

    et l’énigme infinie

    _ et en cela infiniment fascinante _

    vers laquelle

    _ voilà la direction ! _

    je me déplace

    _ et œuvre _

    sans le savoir

    _ jamais assez : on tourne encore autour, en tentant de s’en approcher, en « cabotant«  comme on peut : par l’écriture en acte… _,

    comme si un fil

    _ celui, kleistien, des marionnettes _,

    une malice

    _ qui fait trébucher _

    du chemin, un vice du temps

    _ un clinamen lucrécien ! Jean-Louis Schefer l’évoque lui-même une fois, page 189 _

    me contraignaient

    _ encore et toujours _

    à arpenter

    _ un terme kafkaïen, cette fois, in « Le Château » et « Le Procès«  : autres chefs d’œuvre de la plus haute volée du comique ! cf l’article de mon ami Vaclav Jamek « Les paradoxes de l’humour« , in le n° 415 du Magazine littéraire, en décembre 2002 _,

    peser

    _ la source et l’acte même du « penser«  actif ! _,

    mesurer et manier

    _ cela demeure toujours à réaliser, en effet : de main d’homme… _

    cette matière et cette boue

    _ »homme«  provenant d’« humus » (et de l’humilité)… _

    dont, certainement, je suis fait, ou les bulles de savon

    _ thème de choix, enfantin et ludique, de ces « Vanités«  hollandaises, souvent sublimes, que Jean-Louis Schefer a pu contempler dans les musées du pays d’Almelo et d’Hengelo, ces petites villes et villages découverts, eux, en ces vacances de 1947 ou 48… : « Hengelo, près de Almelo, au nord d’Arnhem, de Deventer, dans la province d’Overijessel, au milieu d’une plaine basse très abondamment irriguée, coupée de routes, de canaux, semée de boqueteaux de trembles, très légers, et de sapins bas, ne montant jamais très haut dans le ciel mais plutôt, de temps en temps, secoués par le vent, rincés par la pluie qui laisse le ciel régulièrement balayé, rafraîchi et où ne monte jamais une trop grande chaleur«  (page 56) _

    les bulles de savon, donc _ telles celles du souffleur de Chardin ! et celles de l’enfance rêveuse décrites aux pages 22 et 23 : en « cette physique d’eau savonneuse et de poussières dansantes aux rayons du soleil« … _,

    soufflées dans des pailles, dont la nacre irisée emporte avec elle les petits visages d’un carnaval de sucre« 

    _ mais dont quelque chose aussi s’est conservé : en quelle « espèce de liquide conservateur ? » (page 25) :

    …

    c‘est la tâche de ce livre d’« exploration«  fervente et inspirée, tout autant qu’ouverte à l’improbable,

    de le (re-)« mettre à jour« , en quelque sorte,

    avec délicatesse, patience dans l’attention aux plus improbables et inaperçus « détails« ,

    et, aussi, une étrange féconde force…

    …

    Le second et avant dernier chapitre du livre, « La Nuit« 

    _ il va de la page 169 à la page 193 ;

    le premier, « Les Voyages« , de la page 9 à la page 168, est la « matière«  même (de sortie de l’« enfance«  et d’initiation à ce qui serait une « éducation esthétique« … : l’expression se trouve page 13 : « mon éducation est esthétique« …) des souvenirs recherchés et « travaillée« , ardemment, en ce livre… ;

    et, l’ultime « Cause des portraits« , est lapidaire : 5 pages à peine de conclusion, et toute provisoire ! _

    creuse la réflexion sur ce face-à-face _ à soixante-dix ans : l’âge était donc venu, cet hiver 2008-2009 de l’écriture fervente de ce livre… _ en un mouvement tournant, à nouveau, de passacaille (ou chaconne) :

    je lis, page 177, ceci :

    …

    « Est-ce pourquoi avançant pourtant

    _ mais justement !!! _

    dans mon âge

    _ le « dans » doit être pris au pied de la lettre : « dedans« … _,

    je marmonne aujourd’hui

    _ jours de l’écrire ; et du penser ; et du « se souvenir«  en cherchant à « dé-chiffrer«  enfin un peu mieux ce qui fut « une sorte d’anabase«  (page 124) du rien moins que « Golgotha de l’enfance«  (l’expression se trouve à la page 191)… _

    ces toutes petites ritournelles

    _ cf l’usage deleuzien (dans « Mille plateaux«  et dans « Qu’est-ce que la philosophie ?« ) de ce concept de « ritournelle«  ici… _

    qui me tiennent dans leurs ficelles

    _ de marionnettes kleistiennes _

    et tirent mes bras

    _ d’agissant comme d’écrivant _

    comme si la toute première marionnette dans laquelle

    _ l’expression est, bien sûr, à relever ! _

    nous avons commencé

    _ ah ! les « commencements d’une vie«  ! n’est-ce pas, François Mauriac ? le très beau (et pas assez connu) texte mauriacien de ce titre est paru aux Éditions Grasset en 1932 :

    nous commençons comme « marionnette«  ;

    pour ne rien dire de ce qui suit et/ou continue ; en fonction des conséquences et des degrés d’un « éveil«  : certains (et bien plus nombreux que les seuls « Sept Dormants d’Éphèse«  !..) continuant probablement de bien dormir, profondément, toujours… _

    n’avait pas grandi

    _ du tout _

    et faisait battre notre cœur ; petites scènes, événements invisibles qui doivent

    _ selon leur logique propre, autonome _

    continuer de parler tout seuls sans mon concours ; ou bien musique dont j’entends la voix monter, et toujours la même : « Erwache Dich, ruft uns die Stimme«  ; la voix qui me relève la nuit, qui dit et chante : « Eveille-toi », qui ne vient pas en même temps que le visage. « Erwache Dich ! », sans doute parce que mon film n’est pas terminé

    _ peut-il l’être jamais ?.. _

    et les voix mal raccordées aux visages parlants »,

    page 177, donc…

    …
    Voici le passage, page 189, qui me paraît très éclairant _ pour des philosophes, du moins _ sur le clinamen qui préside à la compréhension par Jean-Louis Schefer de sa propre « anabase«  :

    …

    « Suis-je alors, comme par magie, affecté d’un retour du temps ?

    _ telle une question proustienne :

    mais est-ce seulement passivement ?..

    Est-ce justement son essence

    _ celle-là même du temps !

    mais y a-t-il « temps«  pour d’autres que des vivants-mortels ?.. _

    qui se constitue

    _ elle a donc une « histoire« , cette « essence du temps« … _

    ou devient visible

    _ phénoménalement, en quelque sorte, alors, et seulement ;

    ou secondairement :

    en une « expérience » plus ou moins ressentie ;

    et plus ou moins clairement ressentie, certes :

    que de degrés !..

    même pour un seul et même individu, en son parcours de vie… _

    non par une succession d’images, de scènes formant des souvenirs,

    mais comme l’économie de la mémoire

    _ même _

    tantôt imaginée comme un système d’épargne

    et tantôt comme une force ;

    et dont le fonctionnement mystérieux obéirait à l’espèce d’effacement fulgurant

    _ hors temps _

    du temps

    que me semble encore désigner le clinamen de Lucrèce :

    là et alors,

    qui ne désignent plus ni lieu ni temps,

    la chose

    _ si difficilement figurable en « images« , en « scènes« … _

    passe à l’état d’être atomique

    _ fondamentalement _

    sans n’être dorénavant plus assignable par aucun repère :

    elle est devenue la pensée même.
    Ce que la métaphore de Lucrèce m’avait semblé présenter comme l’équilibre d’une éternité d’un maintenant

    dans lequel le temps comme succession d’instants

    disparaissait ?« 

    …

    La réflexion se poursuivant à la page suivante, page 190 :

    …

    « Mystère essentiellement infantile des secrets du passé que nous gardons comme des secrets, sur lesquels des images auraient posé leur sceau

    _ bloquant provisoirement ou définitivement l’exploration des métamorphoses :

    page 116, Jean-Louis Schefer use de l’expression « le catalogue des métempsycoses« … _ ;

    et des images qui, tout comme dans les rêves

    _ avec leur « ombilic« … _

    tiennent la place d’un monde dans lequel il n’y aurait ni temps, ni figure.« 

    …

    Et l’auteur de s’interroger :

     » Quelle espèce de durée donner à ces images éparses et comme tissées d’allers et retours perpétuels

    _ car non seulement elles reviennent, mais nous aussi, nous n’arrêtons pas d’essayer de les  décrypter, à l’occasion, en l’impression d’« inquiétante étrangeté« , ou plutôt de « familiarité bizarre« , en nous heurtant régulièrement à elles, pour peu que nous soyons un peu curieux, et osions, tel Persée, affronter Méduse… _,

    comme par le mouvement d’un fuseau passant et repassant sous la trame ? Comment peindre ce brouillard

    _ mon propre « essai » porte le titre de « Cinéma de la rencontre : à la ferraraise _ ou un jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni«  : c’est dire si tout cela vient me « parler«  aussi… _

    et le mouvement de ces atomes dans leur chorégraphie

    _ tout d’abord _

    incompréhensible ?« 

    …

    Jean-Louis Schefer avance alors ceci :

    « Sans doute ne reste-t-il que des atomes ; sans doute aussi la mémoire nous contraint-elle au jeu d’une comédie

    _ cocasse, éminemment drolatique  ! le texte s’y déchaîne parfois, notamment à propos de remarques sur la vie familiale (au sein de laquelle le rôle de pivot de la mère de l’auteur, délicieusement croquée alors… : notamment en son catholicisme « passionné, intransigeant« , qui « doit sans doute nous laver des restes familiaux _ du côté paternel : des Schefer _ d’une fausse religion, le protestantisme, dont il est évident à ses yeux et dans son expérience qu’elle est d’essence mondaine«  (page 156), sans qu’elle en soit, non plus, jamais la dupe !..) _

    dont nous serions moins l’auteur ou le metteur en scène

    qu’un protagoniste d’occasion et de hasard,

    puisqu’à tel moment il nous faut comprendre

    (comme dans l’anonymat terrifiant des rôles où nous placent les rêves)

    que la mémoire était le dernier terme d’abolition du temps.

    Nous n’y faisons pas notre retour comme un acteur

    mais comme une chose 

    égalisée dans l’immense matière du temps

    _ l’expression est magnifique de justesse _

    qui vient de cesser,

    de perdre son rythme,

    de lâcher l’espèce de palpitation

    _ quasi toujours haletante, dans le temps subi _

    du destin ;

    comme rejetés sur la grève

    _ de la mer du Nord hollandaise, en l’occurrence _,

    au milieu de débris d’algues, de coquilles fossiles

    _ si nous atteignons par là un temps plus cosmique,

    non plus décompté en heures, minutes et secondes,

    c’est précisément parce que la mémoire nous fait revenir là

    et tels que nous avons cessé d’être :

    chose à peine,

    empreintes déjà fossiles portées par un autre temps que nous ne savions pas exister

    parce que son ordre n’était que le mystère continu et inapparent de la vie,

    du tableau des phénomènes

    et du déroulement des événements.
    Mais peu de choses passent au tableau,

    bien peu organisent des scènes,

    presque rien n’entre en composition dans une histoire.

    …

    Ainsi

    _ cependant, pour peu qu’on y prête quelque attention et qu’on s’y « focalise« , à contresens des « brouillards«  et des « vues brouillées » où tout dérape… _

    le Golgotha de l’enfance,

    l’aquarium absent

    _ refusé par la mère _

    qui n’a fait qu’alimenter des rêves de poissons captifs,

    ainsi les poussières

    _ lucréciennes : c’est toujours du clinamen qu’il s’agit là… _

    d’un rayon de soleil« ,

    page 191…

    …
    Le résultat, c’est,

    pages 93 et 94, que

    « ces souvenirs _ retrouvés _ ne sont plus miens

    que parce qu’ils sont toute l’attente, dont je suis alors saisi

    _ et « inspiré » !.. en deux mois d’écriture frénétique et sans rature !.. _,

    du style (de la partition, de la musique entière)

    dont je suis désormais la seule possibilité

    _ d’où la mission testamentaire aurorale, bien plus que crépusculaire !

    Ils sont miens parce que sortant du paradoxal anonymat des rêves,

    c’est encore moi tel que je puis me figurer comme le paramètre d’inconnu qui s’ajoute, chaque seconde, au monde

    _ tel un point de vue singulier, monadique (à la Leibniz de « La Monadologie« )…

    Sentant comme un regret, un remords, mesurant une espèce de retard de figure et de langage touchant la vie même

    _ en son flux jaillissant et fécond _,

    je vais doter d’un style ce qui n’est que ma _ forcément modeste _ participation au monde.
    La naïveté de mon langage, la légèreté de ma croyance au monde et ma foi inébranlable en l’existence inexpliquée des autres,

    en somme le besoin même de l’enfance,

    arrangeront tour à tour des tableaux,

    des récits,

    des raisonnements » _ en une œuvre un peu variée, somme toute : mais autour d’un même pivot… Pages 93 et 94…

    …
    Voilà.

    « Je n’ai fait toute ma vie que chercher une seule image

    et recopier mille tableaux

    qui m’ont appris la patience, une délicatesse de touche, le soin des détails,

    à recopier des scènes ou des paysages dont le silence, enfin, était toujours

    moins l’attente d’une action imaginaire

    que celle d’une musique _ la musique des sphères, dont se rapproche un Bach... _ jusque là jamais entendue.

    Les études, latin, allemand, grec, philosophie,

    les livres

    n’ont été que le passe-temps de cette tâche toujours plus urgente

    comme si ma vie, jusqu’à maintenant, avait dépendu,

    et le seul salut dans une guerre qui n’aurait jamais pris fin,

    de l’amitié des Chardin,

    des tourments d’une âme du Greco,

    de la dernière sérénité bleue de Matisse,

    tous ceux avec qui, je crois, j’ai appris la musique la plus secrète« , pages 34 et 35.

    …

    Et le catalyseur-« introducteur«  (= « initiateur«  : il en faut !) de cette découverte existentielle fondamentale

    fut la rencontre, en un train filant vers la Hollande, en 1947 ou 48, de Françoise,

    bientôt, aussi, « fille de Dieu » (page 37) ;

    « épouse du Christ« , elle lui dira alors (à Lisieux) : « reviens me voir, je ne m’appelle plus Françoise« , page 38.

    …

    L’école :

    « La petite vie de laboratoire qu’impose l’école ne réussit qu’à découvrir, comme levant le coin d’un voile, un monde de frustration, sans beauté, sans nuances _ qualitatives _, sans intelligence _ c’est grave ! mais combien juste, hélas, le plus souvent !.. _,

    inaugurant la séparation dramatique de l’intelligence et de la sensibilité,

    ruinant au nom d’une définition obtuse de la réalité _ galiléo-cartésienne (+ Adam Smith…) _ le génie d’intuition que nous portions en nous ;

    et que seule la rêverie forcenée nous permet, des années durant _ par la suite !!! et obstinément… _ de maintenir vivant ou de nourrir« , page 144.

    …

    Car l‘ »enseignement de la réalité«  que pratique l’école « restera sans prise sur la pâte de rêves dont nous avons, tous plus ou moins _ cf Shakespeare… _, été façonnés« , page 153…

    …
    Ce que Françoise lui fait alors découvrir,

    ce sont les « objets vrais, des objets infinis dont la peinture et la musique seraient le reposoir« , page 165…

    …

    C’est que « le monde commence alors _ dans l’enfance _ par être sentimental : sans la rudesse du besoin, sans le tourment du désir, il est _ ce monde pour nous, en effet _ une partition sentimentale

    sur laquelle toutes sortes de choses décident de nos attachements fantômes

    à travers lesquels nous espérons

    _ avec plus ou moins de succès, en nos « rencontres » singulières : notamment d’œuvres d’art… _

    une lumière plus grande et plus douce, une musique plus éternelle«  _ fondamentale, page 181.

    …

    Un livre initiateur d’expérience vraie !

    que cette « Cause des portraits« 

    de Jean-Louis-Schefer…

    …

    A suivre ! Un deuxième volume devant poursuivre la réflexion…

    …

    Titus Curiosus, le 14 juillet 2009

  • Quignard versus Simenon au schibboleth de la vraisemblance (du « monde » créé) : « Villa Amalia » / « La fuite de Monsieur Monde »

    Je vais être forcément (très) injuste, pour n’avoir lu _ ce qui s’appelle lire : vraiment ; les livres (d’encre et de papier) _ ni le roman de Pascal Quignard « Villa Amalia » ; ni le roman de Georges Simenon « La fuite de Monsieur Monde » ;

    mais seulement vu les réalisations filmiques tirées de ces deux romans-là.

    …

    Et encore pas dans les mêmes conditions :

    le film « Villa Amalia » (sorti en avril 2008), dans une vaste salle de cinéma ;

    le téléfilm « La Fuite de M. Monde » (tourné en 2003, diffusé pour la première fois le 24 novembre 2004), rediffusé hier soir sur France-3 ;

    …
    et, au passage, on voudra bien noter la transformation de la forme « Monsieur » (du titre du roman : « Monsieur Monde« ) en l’abrévation « M. » (du titre du téléfilm « M. Monde« )

    …

    _ là-dessus, consulter, et en urgence même (!), la belle acuité (et même magnifique ! :

    cela ne se dit pas assez !!! autre phénomène d’époque (celle du nihilisme…), que l’oubli de l’essentiel au profit de misérables « leurres » médiatiques…)

    de Renaud Camus, éminent « sondeur d’âme » derrière les épaisseurs de fard des « toiletteurs« , tant professionnels qu’amateurs, en tous genres : son « Répertoire des délicatesses du français contemporain« , paru en mars 2000 aux Éditions POL, vient d’être très opportunément réédité en février 2009 en format de poche, aux Éditions Points, en devenant « Répertoire des délicatesses du français contemporain : charme et difficultés de la langue du jour« ) _ fin de l’incise sur l’historicité de la langue (selon Renaud Camus, ou d’autres)… _
    …

    le téléfilm « La Fuite de M. Monde«  _ je reprends le fil et l’élan de ma phrase _ sur le petit écran de mon poste de télévision, hier soir, à 20 h 30, sur France 3 ;

    soient les films _ éponymes _ des cinéastes (de grande qualité, tous deux) Benoît Jacquot et Claude Goretta.

    …

    Avec deux interprètes

    (dans le « premier rôle« , chacun d’eux, et portant , également, tous deux, le film sur leurs « épaules«  : c’est-à-dire les « traits », comme un paysage, de leur visage frémissant _ en de nombreux tout à fait sobres (c’est un art ; et très français !) gros plans des cinéastes _ à toute la palette, ou gamme, vibrante d’infra-émotions !)

    excellentissimes : Isabelle Huppert et Bernard Le Coq ;

    lequel Bernard Le Coq a reçu pour ce rôle le « Prix d’interprétation masculine » au « Festival de la fiction TV » de Saint-Tropez, en 2004 ;

    en attendant les récompenses qui ne manqueront _ très vraisemblablement pas _ de pleuvoir sur la (comme quasiment toujours) « parfaite » Isabelle Huppert : quel somptueux talent !..

    …

    Or, autant je me suis agacé à (et de) ce que « Villa Amalia« , le film de Benoît Jacquot, souffre en invraisemblance, de ce qu’il doit à l’ahurissant mépris de la vraisemblance du récit originaire de Pascal Quignard

    quand il veut, à tout crin, endosser la « livrée » de « romancier« ,

    qui lui convient comme une chasuble d’évêque à un cheval !!! ;

    …

    défaut assez endémique chez cet auteur :

    autant sont admirables sa « Vie secrète » et ses « Petits traités » ;

    autant sont (comme « romans« …) manqués (et comment !) ses romans ;

    depuis « Le Salon du Wurtemberg » et « Les Escaliers de Chambord« 

    …

    _ et cela, en dépit de figures obsessionnelles de départ passionnantes (l’incapacité des personnages, issus de l’idiosyncrasie même de leur auteur, de nouer quelque vraie relation que ce soit, à commencer d’amitié comme d’amour, avec quelque autre : ce que figurent admirablement, en effet, les escaliers à double volée de marches qui se croisent sans pouvoir, ou vouloir, chercher à, se rencontrer jamais (!) au centre, névralgique, même du château de Chambord, sur une « idée« , et dessin, géniaux, de Léonard de Vinci _

    …

    jusqu’à ce difficultueux « Villa Amalia« -là _ bien que je ne l’ai, donc, pas (encore) lu… _, dont l’intrigue se déroule sur quatorze (infiniment) longues années (de la vie d’ »Eliane« , « Ann« , ou « Anna« , sa protagoniste et « héroïne » principale) : de vide abyssal ;

    …

    « vide » (ou « abysse« ) qui rappellerait Moravia, « L’Ennui » ;

    le célébrissime film de Godard, d’après le roman « Le Mépris » de ce même Alberto Moravia,

    eut quelques scènes fameuses filmées dans l’île toute voisine (de celle d’Ischia ; où est sise la « Villa Amalia » du roman de Quignard ; dans la sublime « baie de Naples« ), je veux dire l’île de Capri : à la Villa « Come me » de Curzio Malaparte ;

    …

    Villa « Come me« , à propos de laquelle vient de paraître, aux excellentes Éditions _ bordelaises _ « Finitude« , un admirable récit du bordelais Raymond Guérin : « Du côté de chez Malaparte » ;

    …

    tellement impressionné, Raymond Guérin, par son séjour de trois semaines là-bas, en cette Villa « Come me« , en mars 1950, que, gravement malade, il écrivit, « le 7 mai 1955 dans son jounal (publié sous le titre « Le Pus de la Plaie« , Éditions « Le Tout sur le Tout », 1982) : « Si je meurs _ et il est mort le 12 septembre 1955, âgé de 50 ans, un mois et dix jours _, je voudrais non seulement être incinéré mais qu’on obtint par faveur spéciale que (Sonia _ son épouse _) pût disposer l’urne contenant mes cendres, l’emporter et aller disperser ces cendres dans la mer, en haut de la terrasse de Curzio Malaparte à Capri où j’ai passé, sans doute, les jours divins de mon existence » :

    ce texte-là conclut, aux pages 117-118, ce magnifique (avec 23 photos de Raymond Guérin lui-même) « Du côté de chez Malaparte« …

    …

    Fin de l’incise « Villa Come me » / « Du côté de chez Malaparte » de Raymond Guérin _

    …

    jusqu’à ce difficultueux « Villa Amalia« -là, dont l’intrigue se déroule sur quatorze infiniment longues années : de vide abyssal

    …

    au moins le film de Benoît Jacquot ne semble pas, lui, probablement à la différence du roman,

    _ la durée de ce qui y est cinématographiquement « narré » est, en effet, laissée dans le vague d’une sorte de « plage d’intemporalité«  ; mais assez vide ; et vaine (hélas, à mon goût, du moins !..) ; quasi « suicidaire« , me semble-t-il… _

    se dérouler sur une aussi longue « durée » (de 14 ans !) : ce qui rendrait plus invraisemblable encore le « rien » auquel se contraint

    …

    _ masochistement ?.. pour se punir (?) elle, d’avoir été trahie par un partenaire veule, lâche, en tout médiocre : chercher l’erreur !.. ;

    alors qu’elle se dérobe, par une fuite implacablement (et froidement) organisée, à toute « explication » avec le « traître » ; d’où le luxe de détail des « soins » (magnifiquement rendu à l’image !) apportés par la « fugueuse«  à détruire le moindre indice (données bancaires, carte bleue, téléphone portable, etc… jusqu’à ses bagages successifs…) qui permettrait de la re-pérer, re-trouver, re-joindre, re-nouer avec elle : c’est la partie « flamboyante de justesse » du film, déjà (il faudrait bien sûr lire aussi, afin de les comparer, l’art de le dire de Pascal Quignard dans le roman ! lui si habile, aussi, à la fermeture et pareil mutisme…) ; et le mutisme frondeur d’Isabelle Huppert (sur son visage, comme en sa gestique ; son art de bouger, se déplacer) y fait merveille, avec une gamme (ou palette) de nuances vraiment très belle (et juste)… _

    …

    ce qui rendrait plus invraisemblable encore le « rien » auquel se contraint _ je poursuis ma phrase _

    à faire de sa vie l’héroïne, en son séjour prolongé à la « Villa Amalia » d’Ischia

    (artiste _ musicienne : compositrice, qui plus est !!! hors de la parole ! _ créatrice d’œuvres jusqu’alors, pourtant !!! et qui arrête aussi TOUT cela !!!) ;

    …

    au point que l’on finit par se demander dans quelle mesure il n’y aurait pas, en cette figuration-là de ce personnage-là (= Éliane Hidelstein, devenant l’artiste Ann Hiden, puis Anna tout court, à la « Villa Amalia« , à Ischia, pour les Italiens qu’elle y fréquente ; et en changeant aussi de langue…), comme une transposition de la propre « dépression » _ au bord de la « mélancolie« … _ de l’auteur lui-même, soit Pascal Quignard en personne, si je puis dire, depuis quelque accident _ que j’ignore _ de sa vie privée _ telle que quelque « rupture« , d’avec une autre ; ou d’avec soi : je me livre ici à de pures conjectures…)…

    …

    autant je me suis agacé, donc

    _ j’en ai enfin terminé de mes trop longues incises quignardesques _

    à ce que « Villa Amalia« , le film de Benoît Jacquot, souffre en invraisemblance, de ce qu’il doit à l’ahurissant mépris de la vraisemblance du récit originaire de Pascal Quignard

    quand il veut, à tout crin, endosser la « livrée » de romancier,

    …

    autant, a contrario, me suis -je délecté de ce que « La Fuite de M. Monde« , le téléfilm de Claude Goretta (adaptant pour les années de la décennie 2000 une intrigue et des décors d’il y a plus de cinquante ans : ceux du roman « La fuite de Monsieur Monde«  de Georges Simenon _ roman écrit à Saint-Mesmin, en Vendée _ ;

    lequel roman fut achevé de rédiger le 1er avril 1944 ; et a paru l’année suivante, aux Éditions de la Jeune Parque, l »achevé d’imprimer » étant du 10 avril 1945, très précisément ;

    et le prénom du « héros« , « M. Monde« , de « Norbert » qu’il était en 1944-45, pour Georges Simenon, devenant « Lionel » en 2003, pour Claude Goretta…)

    …

    autant me suis-je délecté, donc,

    de ce que « La Fuite de M. Monde« , le téléfilm de Claude Goretta,

    doit

    à la justesse (= vérité !) du regard (de romancier) de Georges Simenon en sa « Fuite de Monsieur Monde« …

    …

    Telle est ici ma thèse !

    …

    Car Simenon a essentiellement le souci du « monde« 

    de ses personnages,

    ainsi que de l’intrigue de ce qui s’y produit, y survient ;

    intrigue « romanesque« , voire intrigue de « roman policier » : mais ici l’enquête du commissaire est sans cadavre, et peut-être sans crime : la « disparition » (de Norbert-Lionel Monde, président-directeur général d’une grosse entreprise de transports, l’entreprise « Monde » : le nom « Monde » apparaissant bien en gras sur les carlingues des camions) ne résultant, ici, ni d’un meurtre, ni d’un suicide (avec cadavre restant sur la carreau ; ou, du moins, non « retrouvé« ) ; non, simplement on recherche un « disparu » ; quelqu’un qui vient de « disparaître«  le jour même de son quarante-huitième anniversaire (est-ce là un « détail » ? tout à fait « anodin » ?..) :

    …

    relire ici les admirables réflexions que prête Jean Giono à ses personnages (une cohorte de paysans du Trièves _ dans le Dauphiné _, et l’hiver, dans la décennie 40 du XIXème siècle) d’un « Roi sans divertissement« 

    _ un des chefs d’œuvre majeurs de la littérature du XXème siècle (!) : écrit en 1945 (au printemps, de mars à juin, lors d’un séjour de quatre mois de Giono chez ses amis marseillais Pelous : à l’extrémité du Boulevard Baille ; il en fait le récit dans « Noé« …), écrit en 1945, justement, lui aussi !, je veux dire « Un Roi sans divertissement« , de même que « La fuite de Monsieur Monde« , le « Simenon« , paraît au mois d’avril 45…) ; fin de l’incise sur la concomittance _,

    …

    lors de la succession de disparitions de villageois, trois hivers durant (les hivers 1843-44-45) en un village du Trièves, donc, isolé sous la neige, et « sans cadavres« , avant la découverte, vers la fin de l’hiver 1845 (et dans la neige), et des cadavres, et de l’assassin (domicilié, lui _ et en « bourgeois » _, à Chichilianne) par le « héros« , lui-même merveilleusement complexe, le « capitaine de gendarmes » (puis « commandant de louveterie« ) Langlois…

    Fin de l’incise de la « disparition« sous le regard très ironique et humoristique à la fois de Jean Giono ; et retour au « monde » simenonien !

    …

    Quant au « monde » quignardien,

    il n’est tout bonnement pas « romanesque » ! Mais que veulent les lecteurs, sinon encore et toujours davantage de « romans » ? Et Pascal Quignard ne résiste, alors, pas assez aux sirénes

    (sur les « Sirènes« , cf son « Boutès » ; et mon article du 19 novembre 2008 sur ce livre : « “Ce vers quoi s’élance Boutès” ; et la difficulté d’harmoniser les agendas« ) ;

    aux sirènes éditoriales ; et succès promis des chiffres de vente de « romans » en librairie s’ensuivant…

    …

    Le « monde » de Georges Simenon _ m’y voici !!! _,

    et en l’occurrence (très précise !), le « monde » de « La fuite de Monsieur Monde« ,

    est très précisément (et « réalistement » : pour nos imaginaires, du moins) dessiné par l’écriture de « romancier » de Georges Simenon ;

    ainsi, aussi, que parfaitement adapté, de 1945 (ou avant) à 2003, à son tour, « filmiquement« , par l’excellent « cinéaste » Claude Goretta :

    …

    ainsi la transformation du « personnage » de « Norbert _ ou plutôt « Lionel«  dans le film…  _ Monde » en « Simon » X

    est-elle magnifiquement rendue _ d’autant plus remarquablement que c’est en une admirable sobriété (dépourvue du moindre maniérisme) _ par la caméra à la fois ultra-légère et ultra-sensible de Claude Goretta ;

    comme par le jeu, « au quart de poil » (!), de celui qui l’incarne si excellemment, Bernard Le Coq.

    …

    Par exemple, peu après l’ouverture du film consacrée à la phase d’inquiétude exaspérée de la « disparition » de son mari pour son épouse Séverine

    (= la « seconde épouse« , interprétée par Nathalie Nell ; Norbert (Lionel) Monde a dû, lors d’un scandale, « monté » ou « amplifié » par des « concurrents« , se séparer, « à son corps défendant« , de sa première épouse, Sophie, interprétée par Sylvie Milhaud)

    auprès du commissaire de police (interprété par Frédéric Pierrot),

    …

    peu après l’ouverture (angoissée) du film, donc,

    dans la succession des séquences du départ de son bureau, le jour de son quarante-huitième anniversaire (on dirait un vieillard !), du pdg de l’entreprise de transports « Monde« , Norbert (Lionel) Monde, dont Bernard Le Coq fait ressentir toute la pesanteur ;

    puis avec l’image (fugitive, mais très clairement perceptible cependant) de son allure, immédiatement, beaucoup plus juvénile l’image d’après !

    …

    suivie des séquences du « rasage de la moustache » ;

    puis du changement de toute la panoplie des vêtements ;

    juste après la séquence(-pivot) du poivrot, au zinc d’un bar parisien, s’autorisant à palper l’étoffe _ belle _ du veston de costume du président-directeur général d’une entreprise cossue et florissante que, le voisin de comptoir de bar, Norbert-Lionel, pas tout à fait encore « Simon« , continuait de porter, au sortir de son entreprise ; en prenant un troisième café de la matinée…

    …

    « Simon« , après passage-éclair en « boutiques de mode » pour hommes,

    étant, lui, « Norbert » (« Lionel« …) est déjà presque « oublié« .., désormais vêtu, ainsi que coiffé _ le réalisateur nous a fait grâce de la séquence du passage chez le coiffeur _, à la mode (davantage « couleur de muraille« , ou « passe-partout« ) de 2003… Le personnage de « M. Monde«  qu’incarne avec une superbe finesse de sobriété Bernard Le Coq prenant alors (2003 – 1945 =) 58 ans de moins d’un coup…

    …

    Et la Marseille et la Nice où le nouveau « Simon » se retrouve par hasard

    _ il s’enquiert auprès du contrôleur du train dans lequel il vient de s’engouffrer très précipitamment sans passer par le guichet de la gare (et donc sans billet), de la destination terminale du train : « Marseille !«  ; va donc pour Marseille !.. Pétaouchnok ou Tataouine seraient pareil ! _,

    sont,

    pour la première,

    la Marseille d’aujourd’hui ;

    …

    je me suis trouvé moi-même récemment à quatre reprises, l’année 2008 (en juillet en en décembre), sur le parvis de la gare Saint-Charles où débarque _ de nulle part _ « Simon » ; et du haut duquel il découvre la ville, tout en contre-bas, au pied de hauts et longs escaliers ;

    de même que je suis passé par l’Estaque ce beau dimanche de juillet, quand mes amis Michèle Cohen et François Cervantès m’ont « présenté » panoramiquement « leur » Marseille, le long de la corniche, via le Vieux Port et Endoumes ; de l’Estaque, précisément (de cézanienne mémoire aussi !) au restaurant des Goudes où nous avons merveilleusement déjeuné, en la (festive) compagnie de Patrick Sainton et Laure Lerallut. Fin de l’incise marseillaise ;

    ..

    Soit parfaitement et exclusivement la ville d’aujourd’hui, pour Marseille ;

    et un mélange un peu plus subtil de l’ancienne (des années trente et quarante ; avec ses mondialement célèbres grands-hôtels et casinos et boîtes de nuit plus ou moins « de luxe » qui en demeurent) et de l’actuelle Nice,

    pour la seconde (Nice-la-belle) de ces destinations de hasard…

    …

    Mais c’est là tout un monde précis qui,

    et par la plume de Georges Simenon, et par la caméra de Claude Goretta,

    nous est alors détaillé :

    …

    par exemple dans le contraste des petites pensions et hôtels pour touristes moyennement fortunés dans le Vieux-Nice ; et les résidences des « grand-fortunés » sur la « Promenade des Anglais » _ où résidait la richissime et « fêtarde » protectrice (qui vient d’être retrouvée morte d’une overdose en sa suite de « palace« ) de Sophie, la première épouse de Norbert (Lionel) ;

    Sophie, par un bien complexe concours de hasards, « retrouvée« -là (et en bien piètre état !), sur les galets de la plage que vient rouler la mer, par « Simon » ; à moins qu’alors ce ne soit, dès à présent, et à nouveau, « Norbert«  (ou « Lionel« )…

    …

    Voilà ces « mondes« 

    et d’un « Simon« , « en fuite » durant trois mois et demi, très exactement (et pas quatorze ans !) : en un pays « étranger » à son « monde _ grand-bourgeois _ d’origine » (où il rencontre ; et suit, en ses « errances« , la jeune Leïla, qu’incarne Nozha Khouadra ; qu’il n’aurait jamais croisée sinon…) ;

    et d’un « Norbert (Lionel) Monde« , qui va revenir « changé » chez lui (en sa riche demeure _ à étages _, des beaux quartiers de l’Ouest parisien) ;

    après cette parenthèse probablement formatrice : la fin du téléfilm est « ouverte« , pour d’abord s’occuper comme il vient (= faire soigner comme il se peut) sa première épouse en clinique ad hoc : la « fugue » (de « Simon« ) a porté des fruits ; rien ne va plus être tout à fait comme avant, ni avec sa seconde épouse, Séverine Monde ; ni avec chacun de ses enfants, Stéphane et Agathe (et leurs « problèmes » respectifs)… _,

    que nous font vraiment découvrir, en « artistes » justes » (dans les détails sobres et efficaces de leur art respectif…),

    et Georges Simenon,

    et Claude Goretta

    (ainsi que, au tout premier chef, l’interprète magnifiquement « humain » que sait être Bernard Le Coq, pour ce « Monsieur Monde« , qui un moment s’est quitté (de « Norbert« , ou plutôt « Lionel« , dans le film ; et s’est métamorphosé, si peu que ce soit,  en « Simon » ; sinon « Simon-Pierre« …) ;

    …

    et ce qu’a sans doute manqué, pour l’essentiel, du moins, Benoît Jacquot, en « Villa Amalia« ,

    en prenant trop vite une « option cinématographique » sur un roman de Pascal Quignard qui n’était même pas encore fini d’écrire (!) ;

    à la seule « idée » d’un excellent rôle

    pour Isabelle Huppert, avec laquelle il désirait beaucoup « tourner » à nouveau, a-t-il dit à maintes reprises dans les médias,

    de femme « en fuite« , de femme « rompant » (sur trahison) _ du moins le croit-elle _ avec TOUT le « monde » de son passé ;

    qui la rattrape quand même, mais en une « explication » déterministe un peu trop lourde, en la figure du « personnage » de son propre père, lui-même musicien (même si c’est à un niveau pas aussi « haut » que le sien : le niveau de la « création« ) : « La musique permet de mangeoter partout. Il y a toujours des funérailles et des noces. Moi je fais de la muzak, toi tu fais de la musique« , page 258) ; mais surtout, juif (roumain) ; et « être de fuite » : « S’en sortir, c’est partir. Toute ma vie je fus ainsi. Je suis ainsi. Je m’enfuis« , (même page) ; lors de la cérémonie des obsèques en Bretagne, à Erquy, de la mère d’Éliane, bretonne et catholique, et épouse il y a bien longtemps abandonnée ; et qui vient, à cette ocasion-là, des obsèques, parler à sa fille _ au chapitre premier de la quatrième (et dernière partie) du roman, pages 257 à 263…

    …

    Le vieux père a plus de quatre-ving-dix ans ; et vit à Los Angeles : « C’est vrai que je vis à Los Angeles, que je suis riche, que je fais de la muzik-muzak-muzok, que maintenant que ta mère est partie je vais pouvoir me remarier mais, en ce temps-là, les morts _ comprends-moi, je parle des vrais morts _, je les avais affreusement trahis en épousant ta mère. Ce n’était pas sa faute. J’avais grâce à elle des papiers. Je vivais. J’avais chaud. Je mangeais. J’enseignais la musique. Je luttais contre le vent sur ma bicyclette, la casquette enfoncée jusqu’aux yeux, pour donner de-ci, de là, des cours de piano aux Bretons. Et tout le monde criait sur moi« , page 262)…

    …
    Titus Curiosus, ce 26 avril 1009

    …
    Post-scriptum :

    …

    …
    Sur la place du détail (et des « détails« ) en Art ; et comment ils font « vraiment » (ou pas !) « monde » !

    je viens de découvrir de remarquables analyses, et qui concernent, justement, la place du détail (et des détails) dans le « roman moderne » (= des XIXème et XXmes siècles)

    dans le chapitre d’introduction, intitulé « L’Exposition de l’intime dans le roman moderne« , du dernier opus « La Conscience au grand jour« , qui vient tout juste de paraître le 25 ; il y a trois jours) du très perspicace et fin Jean-Louis Chrétien, premier volet d’un opus « Conscience et roman » : « Conscience et roman, 1 _ La Conscience au grand jour » :

    …

    je cite, page 31 : « Il y a aussi le détail en régime d’omnisignifiance, le détail révélateur, le détail qui n’a rien de contingent, lequel soulève la question de savoir s’il a vraiment quelque chose comme des détails. C’est lui _ précise alors Jean-Louis Chrétien _ qui hérite de l’omnisignifiance chrétienne en la métamorphosant : dans la lumière de l’humain, il n’est rien qui ne fasse sens. (…) Mais il y a des récits qui posent que tout fait sens dans le monde, et d’autres qui le nient. » En prenant cet exemple-ci : « Ceux qui se lassent des descriptions balzaciennes méconnaissent que voir une demeure et les choses qui s’y trouvent, c’est déjà explorer _ oui, activement _ l’âme et l’histoire de ceux qui l’habitent. L’importance croissant du concept de « milieu », si bien étudié par Léo Spitzer et par Eric Auerbach, va dans le sens de cette omnisignifiance. Tout étant signifiant, il n’y a plus de détails« … A l’artiste, au romancier, d’abord, en l’occurrence de choisir des focalisations plus et mieux perspicaces que d’autres ; et qui, en « montrant » (et avec son « génie« ), aident à mieux faire voir (= à vraiment regarder et à vraiment comprendre) …

    …

    Ici un excellent exemple civilisationnel : « Un lieu réel d’omnisignifiance est la ville, et plus particulièrement la grande ville«  _ et je renvoie au très important « Mégapolis » de Régine Robin (ainsi qu’à mon article de présentation de ce livre le 16 février 2009 : « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin« )…« Tous les historiens du roman ont montré son rôle essentiel dans le développement du roman, de sa production, de sa diffusion, et elle en est aussi, dans la modernité, un des grands thèmes » _ pages 31-32 : certes ; lire ici Walter Benjamin pour commencer… « C’est que se promener dans une ville, c’est se livrer à l’interprétation infinie d’un livre dont ce sont nos pas qui tournent les pages. D’où _ aussi ! _ notre saisissement devant l’inintentionnel, de l’herbe qui pousse entre les pavés, un oiseau qui niche dans le trou d’un mur » _ page 32. Avec cette arrivée : « Une ville est un lieu de saturation du sens, même si les formes de cette saturation et la nature de ce sens varient selon les temps » _ le concept de saturation intéressant aussi, à d’autres titres, Régine Robin : cf son étude « La Mémoire saturée« , aux Éditions Stock, en 2003… A nous d’apprendre à « défaire« , à « désaturer » (en apprenant à nous en « libérer« ), cette « saturation du sens« -là…  « C’est aussi le lieu de la prolifération des détails signifiants.«  Et « c’est aussi le lieu qui, par excellence, dans le croisement perpétuel des regards et des vies, me révèle la finitude et la solitude de mon point de vue, me montre sans cesse que je ne vois midi qu’à ma porte, et la rue que depuis ma fenêtre«  _ page 32. D’où la nécessité d’apprendre à se décentrer _ par un magnifique lapsus sur le clavier, j’avais écrit « déventrer«  ! c’est tout à fait de cela qu’il s’agit ; sortir de sa bulle, de son cocon, de la poche ventrale du kangourou ! qui ne permettent pas la clarté perspicace de l’intellection _ ; apprendre à se décentrer de soi-même, à mieux se faire attentif vraiment à l’altérité (de ce qui n’est pas nous, ni notre angle de vue (ou point de vue), notre focale : changer de « focales«  et de  « focalisation«  afin de mieux comprendre _ et sans mépris _, et l’altérité profonde de l’autre, et l’altérité profonde du réel).

    …

    Sur l’ »intime« , cf déjà « La Privation de l’intime » de Michaël Foessel (ainsi que mon article du 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie  » ; et aussi « Les Tyrannies de l’intimité » et « La Conscience de l’œil » de Richard Sennett (ainsi que mon article du 21 avril 2009 : « Du devenir des villes, dans la “globalisation”, et de leur poésie : Saskia Sassen « .

    …
    …

    En appendice, enfin,

    j’ai plaisir à citer

    _ et sans commentaire de ma part (du moins limité au maximum…), j’ai assez exprimé ma « thèse » sur le travail de ce film-ci (= celui de Benoît Jacquot), _

    cette « critique » de Jean-Michel Frodon, « Le Grand arbre de la réduction« ,

    moins négative que la mienne, sur le rapport entre le film « Villa Amalia » de Benoît Jacquot, et le roman de Pascal Quignard, « Villa Amalia » :

    …

    C’est la nuit, la pluie. Les phares des voitures aveuglent et s’évanouissent. Elle conduit, elle est comme dans un état second. Tout à l’heure Georges parlera de fantômes, on dirait un rêve. Tout le film est-il un rêve, un rêve d’Ann ? Ou Ann elle-même est-elle le rêve d’Anne-Éliane, comme elle s’appelait avant ? Elle découvre comme en songe son compagnon depuis quinze ans dans les bras d’une autre ; aussitôt après tombe sur Georges, l’ami d’enfance perdu de vue depuis des lustres. Il y a une apesanteur, une manière pour les images et les sons, les situations et les personnages, de se manifester à la limite de la réalité. C’est le « prologue« , qui annonce un des motifs du film à venir. La mère de Georges vient de mourir. Sur un parking, seule, enclose dans sa voiture, Ann hurle. On ne l’entend pas. Fin du « prologue« .

    …

    …

    Le premier mouvement, qui dure une heure _ soit les deux tiers du film entier _, est lui tout entier porté par un élan décidé, irrésistible. Ann Hidden, pianiste et compositrice renommée, a décidé de tout quitter. Son Thomas, son travail, son appartement… Elle s’en va, elle disparaît sans laisser de trace. La découverte de l’infidélité de Thomas a été le détonateur, bientôt il est clair que c’est avec toute sa vie qu’elle rompt. Situation romanesque s’il en est, qu’il serait possible de traiter en quelques minutes, on aurait compris. Mais non. Ce sera, pour ce qui est du temps consacré, l’essentiel de « Villa Amalia« . Elle dit : « Je veux éteindre ma vie d’avant », coup de force narratif qui devient étude technique des procédures de disparition dans le monde contemporain.

    …

    Ann, et le film avec elle, s’appliquent avec méthode à effacer les traces, à détruire les pistes, à semer les possibles poursuivants. C’est une folie. Il y a de la folie chez Ann, Georges embauché comme assistant pour cette opération d’évanouissement ne manquera pas de lui dire. Il y a surtout de la folie dans le film lui-même, dans sa construction, ses surplaces, son attention _ magnifique _ aux sacs-poubelle remplis des habits qu’on abandonne, aux formulaires de procuration, aux procédures bancaires et douanières, au déménagement des pianos, aux changements de serrures, de trains, d’habits, d’hôtels. D’abord il semble que ce soit une erreur de « construction dramatique » comme on dit ; bientôt il est évident que c’est au contraire le projet même du film. Et qu’ainsi il invente étrange espace, un espace à trois faces, à la fois très réaliste, très romanesque et très onirique. Le film se tient là, invente ça. Tout le cinéma, si varié et inégal pourtant, de Benoît Jacquot tend à ça : cohérence et hétérogénéité d’un cinéaste qui croit très fort au réel, très fort à la littérature, et très fort à l’inconscient. Et qui croit précisément que le cinéma se situe là, dans ce triangle qui serait à la fois celui des Bermudes et celui du démiurge _ disparition et apparition.

    …

    Cette déroutante machine descriptive, narrative et invocatrice trouve à fonctionner à la perfection en embrayant sur un autre dispositif magique, d’une tout autre nature. Il s’appelle Isabelle Huppert. Isabelle Huppert est une excellente actrice ; elle a joué remarquablement dans plus de grands films qu’aucune autre actrice européenne de sa génération _ peut-être même aussi des autres générations. On ne va pas faire semblant de découvrir Huppert maintenant. Mais ce qu’elle fait, ou en tout cas ce qui se passe avec elle dans ce film-là, elle ne l’avait encore jamais fait ; ni personne d’autre d’ailleurs. Disparition et apparition d’elle-même et de son personnage, la voici qui d’une séquence à l’autre mute littéralement, change de visage et de corps. Ce n’est pas la virtuosité technique d’une comédienne chevronnée, c’est autre chose qui fait écho à la folie du film et du personnage, lui donne très simplement son apparence. Terrorisée, volontaire, manipulatrice amusée, inquiète, triste, musicienne, petite fille, épanouie, noyée, habitée de voix qui ne sont pas la sienne, amoureuse mais de personne et puis _ enfin _ de la maison qu’annonce le titre. Ce ne sont pas des états psychologiques qu’elle jouerait, ce sont des états physiques où elle est tout entière. Étrange anamorphose où vingt visages paraissent, qui sont tous les siens. Dès lors, les images de Caroline Champetier et le montage de Luc Barnier concourent à l’élaboration de ce dispositif à fabriquer de la présence avec les mouvements de l’absence _ belle et forte analyse : mais quelle présence ? et pour en faire quoi  donc ?.. L’enchaînement de plans très brefs, comme des notes griffonnées sur un geste, un son, un changement d’humeur, compose un univers à la fois très précis et très fluide, qui en dit beaucoup en montrant peu, qui suggère davantage _ ou du vide ? Il faudrait faire une part singulière à l’écriture des dialogues, qui joue en savants agencements sur deux registres contradictoires, quasi dissonants. Certaines répliques sont écrites comme des aphorismes et proclamées comme des devises ou des slogans (« du beurre breton, tiens ! », « il n’y a pas de pourquoi », « pas les secrets, le secret », « c’est comme ça maintenant  : je dis non »…) ; beaucoup d’autres phrases sont à peine prononcées, à demi entendues, comme les plans ultracourts elles entrent dans un assemblage sans s’y distinguer _ comme un kaléidoscope aux figures aléatoires… Tout cela, et le film dans sa totalité, est comme habité par cette musique _ syncopée ? s’interrompant brusquement ? heurtée, car stochastique ? _ qu’est supposée composer Ann Hidden. Musique qu’on la voit jouer brièvement en concert avant de fuir son piano et la scène à la première toux dans le public. Musique qu’on dit « contemporaine« , comme l’est le cinéma joué ici, où l’expressivité des sentiments ne recule pas devant les ruptures de ton, les assonances inhabituelles, les longs silences ou les cataractes de notes _ en effet ! Très belle _ oui ! _, et utilisée avec une judicieuse parcimonie, la bande musicale écrite pour le film par Bruno Coulais en dessine à sa manière le code, moins le sens que les règles de style. On songe alors à un film que firent ensemble il y a dix ans Benoît Jacquot et Isabelle Huppert, « L’École de la chair«  : c’était tout le contraire : l’histoire, l’actrice, l’image, le montage, tout convergeait vers un seul point, tout s’additionnait et semblait finir par s’abolir dans cette surenchère, intensification éperdue et autodestructrice. Ici, en totale connivence, règnent à l’inverse la diffraction, le fragment, l’indice et l’esquisse. Et le film ainsi respire et bouge _ pour quel résultat autre qu’une recherche du vide (ou du hasard) ?..

    …

    Enfin, dans une île italienne, Ann trouva sa maison, la « Villa Amalia » : toute rouge devant la mer toute bleue, au sommet d’une montagne comme un lieu mythique ; et elle la conquit de haute lutte affectueuse avec celle qui en avait non les clés, mais la mémoire. Elle s’y installa. Elle mourut, noyée. Puis fut sauvée. Et alors naquit un autre personnage, une autre femme qui est pourtant toujours Ann Hidden, née Anne-Éliane Hidelstein : un autre film commence, qui serait comme les branches, ramifications et feuilles d’un arbre _ probablement zen, en quelque « jardin de pierres«  ; peut-être japonais… _ dont la première et principale partie aurait été le tronc.

    …

    On aura jusqu’alors parlé du film « Villa Amalia » comme s’il n’existait pas un livre « Villa Amalia« , paru chez Gallimard en 2006. C’est que, jusqu’alors, si le fil narratif et tous les éléments dramatiques sont bien empruntés au roman de Pascal Quignard, leur élaboration ne suit que les besoins et les enjeux propres au film, dessine ses propres horizons _ en effet… Et puis, entre ciel et eau, ces horizons se rejoignent. Dans son livre, Quignard prêtait à la pianiste et compositrice un génie particulier dans l’art de la réduction musicale. C’est cet art même qui préside à l’écriture de la fin du scénario. La rencontre amoureuse avec Giulia, les mésaventures de Georges, la mort de la mère, le retour du père, l’ami qui va mourir. Bien d’autres choses encore pourraient être contées, grandes ou petites, qui se trouvent ou non dans le livre, cela n’importe guère. Sans doute Benoît Jacquot a surtout fait le film pour sa première heure _ hélas : et la critique est forte ! _ ; il s’y met en place une telle force germinative _ germes de fiction, mais aussi de sensation du monde, et de captation des vibrations intimes, inconscientes et indicibles _ que toute péripétie romanesque comme toute considération plus générale (sur les pères, les Juifs, la musique, la mort…) _ quelle qu’elle soit ? indifféremment ? sans davantage de nécessité que cette force de « germination« -là ?.. _ devient _ vraiment ?.. _ à la fois légitime, concrète et touchante. Cela s’arrête là _ n’est-ce pas aussi, et d’abord, là l’effet du texte (mélancolique) quignardien ?.. A quoi bon une telle « force germinative » pour rien que ces « contiguïtés« -aléatoires-là ?..

  • La splendeur du style cinématographique d’Angela Schanelec _ en ses regards sur Marseille et Berlin (« Nachmittag » + « Marseille » en un très fort DVD !)

    Le style (de cinéma) d’Angela Schanelec me touche _ m’éblouit et m’enchante _ ;

    et je me réjouis tout particulièrement d’avoir suivi les conseils d’Antoine Guillot et Arnaud Laporte, lors de leur émission « Tout arrive » du mercredi (consacrée au cinéma), le 7 janvier, recommandant très vivement le (double) DVD des films « Nachmittag » et « Marseille«  _ réunis sous un intitulé « La Nouvelle vague allemande » _ d’Angela Schanelec (aux Éditions « la vie est belle »)… ;

    et de l’avoir commandé (constatant que nulle part à Bordeaux il n’était directement disponible)…

    …
    Car le style même d’Angela Schanelec va (assez incroyablement ! mais cela, du moins, reste relatif…) au fond des choses

    avec une qualité d’attention au réel particulièrement fine, aiguë et formidablement lucide,

    jusqu’à un degré de douleur (tourmenteuse : outrepassant la capacité de beaucoup d’y faire face ; et, a fortiori, de pouvoir, cependant, s’en réjouir, aussi…) peut-être proprement germanique…

    _ ainsi, en ce vingtième anniversaire de la mort de l’immense Thomas Bernhard (un des deux ou trois génies majeurs du XXème siècle _ Heerlen (Pays-Bas), 9 février 1931 – Gmunden, 12 février 1989 _),

    ai-je assisté, vendredi 13 février, à une passionnante conférence au Goethe Institut de Bordeaux, invité (à l’impromptu, alors que nous nous sommes rencontrés au rayon « Littérature » de la librairie Mollat à peine deux heures avant), par la toujours très perspicace Jutta Bechstein, consacrée à Rolf Dieter Brinkmann _ Vechta (entre Münster et Oldenburg), 16 avril 1940 – Londres, 23 avril 1975 _ et à son (formidable !!!) « Rome, regards« , par son éditeur (des Éditions Quidam), Pascal Arnaud, et sa traductrice, Martine Rémon _

    qui m’étonne passablement aussi : à un tel degré d’intensité, veux-je dire…

    …

    Aussi, vais-je citer et commenter, à ma façon, un article remarquablement perspicace

    _ de Mathieu Macheret, sur le site critikat.com

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    « Guerre lasse« 

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    Angela Schanelec _ édition DVD « Nachmittag » (2007) et « Marseille » (2005)
    …
    DVD _ 16 décembre 2008
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    « Marseille« , quatrième film d’Angela Schanelec, connut il y a trois ans les honneurs d’une sortie sur les écrans français _ ce qui signifie encore, pour pas mal de films, parisiens. Ce n’est malheureusement pas le cas de l’inédit « Nachmittag« , dernier opus en date de la cinéaste qui, en provenance directe du festival de Berlin 2007, atterrit chez nous sur la case vidéo et sort en catimini _ à l’exception au moins de France-Culture ; et de quelques sites Internet… _ de la soute à bagages…

    …

    Son prédécesseur _ « Marseille« , donc _, pas beaucoup mieux loti, n’avait pas résisté (!..) longtemps à la barbarie de la distribution hexagonale _ certes : et de ses finalités de plus en plus uniformément commerciales (et la loi d’airain du marché : le profit, en numéraire, des vendeurs)… Sa finesse rigoureuse, son port altier mais délicat _ comme c’est bien regardé ! _, lui avaient valu, face à la concurrence, un retour en charter aussi fulgurant qu’immérité. « La Vie est belle » _ l’éditeur de ce double DVD _ les a réunis en double programme sur une belle galette sans bonus. Plutôt : où le bonus serait la primeur du dernier film _ « Nachmittag« , de 2007… On s’en réjouit, certes, mais non sans se dire, les yeux embués, que c’est tout de même un peu dommage _ de ne pas disposer d’un peu plus de l’œuvre assez géniale d’Angela Schanelec…
    …
    C’est dommage, car rares sont aujourd’hui les films aussi lumineux _ à divers sens : comme c’est juste ! _ que ceux de Schanelec. Rares sont ceux, donc, qui ont autant à gagner d’une projection _ en salle ! _, dont la magie propre dépend autant du faisceau qui frappe l’écran et rejaillit sur son spectateur. Ainsi, « Marseille » et « Nachmittag » peuvent-ils bien être pris pour ce qu’ils sont : des traités pratiques sur la façon dont la lumière tombe sur les choses ou les traverse _ et l’analyse commence à pénétrer les secrets de la force de Schanelec… Sur la façon dont elle frappe les êtres, les éblouit et, ce faisant, les opacifie aux yeux des autres _ et là commence, bien, un certain drame… Cela n’a rien d’arbitraire. Nous sommes au cœur du projet esthétique de Schanelec _ l’analyse met dans le mille ! _ : dresser une barrière de clarté laiteuse _ séparante _ entre ses personnages, un voile diffus où s’engluent _ aussi, dans un présent s’étirant en vain _ leurs volonté et emportements. Un grand bain d’air dont l’épaisseur _ sidérante _ les freine et finit par les fixer _ et plomber, médusés… Un aquarium _ transparent à la lumière de l’extérieur autant que clos sur lui-même _ contre les parois duquel ils buttent _ et se blessent, peut-être mortellement. La faible profondeur de champ _ de la prise de vue, en intérieur, tout particulièrement _, souvent en vigueur, alliée aux partis pris de surexposition, achèvent de plonger l’environnement dans un même flottement _ d’été (berlinois) somptueux _ vague. À cette perception du monde tient une bonne part de la cruauté et de la tendresse _ étroitement mêlées, oxymoriques _ de Schanelec. Grâces lui soient rendues, l’éditeur _ du DVD, « la vie est belle«  _ a dû suer sang et eau pour restituer l’expérience lumineuse _ oui ! quelle beauté ! sur le petit écran de l’ordinateur même !.. _ de ces films tournés en 35 mm.

    …

    « Marseille » avait à l’époque _ février 2005 _ été lâché en salles avec pour seule arme le compagnonnage de deux compatriotes : « Voyage Scolaire » de Henner Winckler et « En Route » de Jan Krüger. Ces trois films étaient sensés entériner en France le lancement du terme tout frais _ et très approximatif _ de « Nouvelle Vague Allemande«  (on lui préfère celui, un poil plus précis, d’ »École Berlinoise« ). On peut mesurer aujourd’hui à quel point « Marseille« , en dépit d’une familiarité indiscutable, « prenait déjà la tangente » du mouvement… Si son hypothèse restait identifiable _ réalisme cru, jeunesse mutique et solitaire (avec l’étrangèreté pour les autres, comme pour le spectateur, de Sophie, la photographe), crise du couple allemand et effritement de la cellule familiale, froideur des teintes (tout particulièrement : à Marseille comme à Berlin ; en fonction de leurs lumières alors…) _ elle ne laissait rien augurer de la majesté _ oui ! _ de sa forme, ni de l’étrange alliage de brutalité et de douceur qui fait toute la beauté du film _ ô combien magnifiquement est-ce justement ressenti !

    …
    On y suit Sophie, jeune berlinoise venue, dans le cadre d’un échange d’appartement, passer dix jours dans la cité phocéenne du titre _ « Marseille » _ « pour prendre des photos« . Une intrigante première partie, où Sophie est de tous les plans, trace son parcours d’acclimatation _ voilà le concept-clé… Elle commence par acheter des baskets, elle ne s’arrêtera plus de circuler, à pieds ou par les transports en commun. On la voit arpenter _ oui ! _ une ville qu’on dit pittoresque et qui n’a cependant jamais autant ressemblé à n’importe quelle autre ville _ en effet !.. Nulle pacotille de folklore ou d’exotisme ici… Elle prend _ simplement _ des images et des repères. En même temps, elle n’échappe pas à la rudesse _ oui ! _ de ce nouvel air : tout un tas de micro-agressions _ à la limite du perceptible : nous sommes dans « le neutre » d’une sorte de « presque normalité » post-moderne (au moins française, dans le moindre des cas…) _ font saillies (jeunes qui chahutent, pompiers autoritaires, klaxons intempestifs, type grossier). Surtout, la solitude _ de la voyageuse, en permanence, ou quasiment, dans le champ de mire de la caméra (et donc, pour nous, sur l’écran) : Sophie _ enfonce le clou de son étrangèreté : ni là, ni là-bas, en transit _ avec peu de bagages. Elle finit par rencontrer un jeune garagiste _ Pierre _ qui lui prête sa voiture et la présente à des amis. La greffe, d’abord difficile (il la présente d’abord à un pote lourdingue), finit par prendre. Elle fait la fête avec cette nouvelle petite société quand…
    …

    Vlan ! On se met à parler allemand. Le temps d’une coupe insaisissable, presque dans notre dos, Schanelec _ au montage, mais d’abord à la caméra _ nous fait passer du Midi à Berlin. Sous les grands airs de sa mise en scène, d’une beauté (tranquille, sereine) assez hautaine _ cadres (toujours) au cordeau, compositions architecturales (des images), plans qui durent (mines de rien _ tel celui du bar, avec Pierre : un des plus intenses du film), dialogues rares et lacunaires (c’est le plus manifeste : mais le personnage de Sophie, la photographe, même si elle parle un très bon français, a, sur Marseille, la position et le regard d’une étrangère) _ celle-ci (Angela Schanelec, aux commandes de son art de cinéaste) enfouit _ oui ! sans le moindre maniérisme _ une structure très élaborée, très fine, toute en lignes brisées _ merci de si bien le montrer, l’analyser ainsi ! _, assemblant un tissu _ oui _ de ruptures douces et franches _ oui !!! _, disséminant une collection _ discrète _ de signes à retardement _ dont il faut, au spectateur, se souvenir, a posteriori : telles de petites mines ; qui sont au moins promises à explosion… _, dont le sens éclate _ pour qui ? pour le personnage de Sophie, dont le visage reste, invariablement, lisse ? pour le spectateur, immergé dans tant de « neutre », lui ?! _ de manière rétroactive _ et seulement ainsi, en effet _ et éclaire d’un nouveau jour _ la conscience du spectateur demeuré attentif _ ce qui précédait. D’où le sentiment _ éprouvé devant l’écran _ de nébulosité assourdie _ cotonneuse : ce n’est pas, ici, le triomphe de la lumière d’un plein été ! l’épisode marseillais (ou première stase) se déroulant au mois de février _, d’ivresse modérée _ pas encore nauséeuse _, où les choses ne sont jamais immédiatement claires

    _ mais pour qui est-ce jamais le cas ?

    …

    comme pour n’importe quel enfant ;

    et Angela Schanelec en place dans ces deux films ; interprétés, d’ailleurs par les siens, enfants (le petit Louis Schanelec interprétant le petit « Anton », et la petite Agnès Schanelec interprétant la petite « Mimmi »), dans la vie ! ; et comme si leurs jeux les préservaient _ pour un moment, peut-être… _ des blessures des autres, adultes… ; et encore il faudrait revoir bien mieux _ = re-regarder à la lumière de cette question _ ces séquences…

    découvrant la vie ;

    mais aussi pour tout un chacun ayant à « former » _ forcément ! _ sa propre expérience du réel, et toujours le rencontrant, en sa « sur-venue » vers lui, avec le sentiment d’une terrible nouveauté ; et s’y blessant, si peu que ce soit, forcément, aussi…

    fin de l’incise sur l’enfance de tout « apprentissage » d’ »expérience » de la vie... _

    …

    mais conservent _ « les choses« , donc… _ un temps leur ambiguïté.

    …
    Chacun des deux films _ « Marseille » comme « Nachmittag » _ étonne _ oui ! _ par cette manière de passer rapidement, comme si de rien n’était _ sans la moindre arrêt (d’image) maniériste : hyper-classique, au contraire ! _, sur les informations capitales _ et il y en a ! tout film forme un drame… _ du récit _ jamais marquées, ni, a fortiori, surlignées _, de ravaler _ le mot est intéressant _ les signes prétendument majeurs _ pour le spectateur qui y réfléchit, se remémore, fait le point, synthétise, veut comprendre (ce qui vient de se dérouler _ du « drame » _ sous ses yeux, sur l’écran, sans coups de projecteur, ni zooms, ni travellings… _ au même rang _ comme c’est le cas, déjà, « dans la vie », pour tout réel auquel tout un chacun a forcément affaire ; est (plus ou moins rudement ou doucement) forcément confronté : il faut (apprendre à) vivre ; et survivre _ que toutes les occurrences _ qui surviennent, pardon du pléonasme : l’ »image-mouvement » du film nous offrant/imposant toujours, quelle que soit la durée de celui-ci, la situation de devoir offrir (et subir) un minimum de patience à cette diachronie ! _ du réel _ l’autre option (et unique !) étant de rompre soi-même _ comme le fera à deux reprises, cet « après-midi »-là, Konstantin, le fils, dans « Nachmittag« , le film suivant _ la partie…

    …

    Revenue à Berlin, Sophie retrouve tout ce qu’elle avait quitté. Rien n’a changé : elle replonge au centre de la même agonie sentimentale, du même amour emberlificoté et indénouable _ que nous découvrons alors, seulement maintenant, en cette seconde stase (berlinoise), au fil des images qui se succèdent (et sans drame). Celui qui stagne _ encalminé _ entre elle et un couple d’amis, femme _ Hannah _ actrice et homme _ Ivan _ photographe, élevant un petit Anton, alors que leur relation prend l’eau de tous bord. Devant cette somme d’impossibilités agglutinées _ se découvrant d’une séquence (ou stase) à une autre, accollée _, elle ne tarde pas à annoncer _ toujours dans le « neutre », sans mélodrame _ son retour à Marseille.

    …

    Elle prend alors le train pour la dernière _ brève _ partie _ ou dernière stase _ du film. À peine de retour là-bas, elle subit une agression terminale, sublime _ hors-images, hors écran _ : un échange de vêtements _ et dépouillement de tout, sous menace d’arme à feu : Sophie énonçant en son témoignage que sa priorité, de toute urgence, fut (ou était) de conserver sa vie… _ que nous ne verrons pas, mais dont le récit sera rapporté _ lors d’un interrogatoire purement réglementaire (de procès-verbal) _ au poste de police (le plus proche _ de ce coin de rue d’avec la Canebière où se produisit l’agression _) _ suit une ultime séquence, sur le rivage de la mer, à la plage, le soir, avec une Sophie, en jaune, étonnamment légère, et comme soulagée…

    …

    On en arrive _ alors _ au clou du disque _ DVD _ versatile, le tout frais « Nachmittag« , adapté de « La Mouette » de Tchékhov.

    …

    Le film s’ouvre sur ce qu’on devine être les répétitions d’une pièce de théâtre. Ce premier plan s’inscrit dans les quelques instants qui précèdent le début du jeu _ proprement dit ; et les dialogues _ : allées et venues des quelques personnes présentes _ gens de théâtre au travail (de répétition d’un spectacle) _, scène _ quasi _ nue, gradins _ quasi _ vides. Une actrice quitte la salle et rejoint la scène. Elle se prépare, elle va jouer…

    …

    on passe à autre chose : le film _ l’intrigue principale, après une séquence d’ouverture _ commence.

    …

    On tient peut-être _ sans la moindre insistance ; et comme par inadvertance _ dans ce plan introductif, dont l’agencement lacunaire _ toute vie l’est, déjà ! _ va s’éclaircir par la suite, la raison du style de Schanelec _ oui ! _ : tout s’agence _ parfaitement ! c’est le travail de construction des séquences ; puis du montage _ comme si chaque plan était pris _ =  extrait, par focalisation _ du fond du décor. Les bords du cadre _ avec ce qu’ils expulsent, forcément, « hors-cadre » !.. _ concentrent une bonne part de sa cruauté _ oui ! _ : ils piègent ou expulsent, ils tranchent, ils suppriment, mais jamais ne se font _ avec tendresse d’un centre ou d’un foyer de chaleur, protecteur, attractif _ accueil ou refuge. Ils sont comme ces coulisses visibles sur certains plateaux, au-delà desquelles les personnages n’existent plus _ en effet _ sans pour autant cesser d’apparaître.

    …

    Irène _ qu’interprète Angela Schanelec elle-même, de l’autre côté de la caméra, ici _ est actrice _ comédienne au théâtre. Un après-midi d’été _ somptueux, comme Berlin en connaît ! _, elle se rend chez son frère _ plus âgé _ Alex, en mauvaise forme _ plus que maussade, ou asthénique : on ne saurait davantage se montrer quasi uniformément bougon et aigri… _, où vit son jeune fils Konstantin, auteur de théâtre _ il écrit… _ veillant _ non sans une dose importante de patience _ sur son oncle. La grande _ belle et lumineuse _ demeure entourée de verdure _ luxuriante ! quel Berlin éclatant de beauté ! en cette saison d’été _ et bordée d’un lac _ où l’on se baigne ; et peut paresser au soleil, sur un radeau de bois : quelles belles images de l’eau ! _ accueille également les filles des voisins : Agnès, 19 ans, ancienne petite amie de Konstantin et sa petite sœur Mimmi qui partage son temps entre baignades et parties de cartes. Cette petite troupe n’a plus _ passé-composé à relever… _ grand-chose d’une communauté : l’habitude de se retrouver _ qu’on devine (en effet !) _ a cédé _ insensiblement _ le pas à la fatigue, l’ennui et le désintérêt. Irène profite de ces retrouvailles _ d’une après-midi, de passage, en quasi « coup-de-vent »… _ pour présenter son nouvel amant, Max _ c’est un écrivain « à succès », semble-t-il… _, à ses proches. Des échanges se configurent _ avec souplesse et intermittences _ entre les différents protagonistes, au cours desquels chacun prend acte _ sans vraiment rien dire, ni même rien manifester ouvertement : cela se perçoit seulement au jeu (et au rythme) des regards et des absences de patience (et de désir) _ de sa solitude et de sa propre indisponibilité _ c’est bien de cela qu’il s’agit _ aux autres. Bien qu’il perce parfois _ sans éclat _ ces nappes _ mot très juste _ d’attente, de repos _ d’agonie ? _ et d’amer _ oui ; dénué de suavité _ farniente, le passé émerge sourdement _ oui _ comme la survivance d’un rituel qui n’a plus lieu d’être, dans la mesure où il s’est vidé de tout désir _ = acédique, en cette « vacance » (plombée)… _ de la part de ceux qui l’accomplissent _ mécaniquement, sans âme _ encore _ mais pour combien de temps ?..

    …

    D’où ce sentiment que ces dernières retrouvailles _ familiales : avec (ou pour) Irène _ sont celles de trop, la fois où chacun comprend qu’il ne pourra plus _ qu’est-ce donc qui permet de l’affirmer ? de l’augurer ?.. _ délivrer _ mot un peu étrange _ envers les autres, jusque dans ses propres mots d’amour, que des paroles _ ou des mutités _ de haine.

    …
    Chez Tchekhov
    _ dans « La Mouette« ; ou dans « La Cerisaie« … _, ce sentiment qu’un rituel était peut-être accompli pour la dernière fois s’accompagnait, pour la communauté en cause, de la douloureuse conscience de son inutilité. Fidèle en ce point à l’auteur, Schanelec situe son action au moment exact où le rituel, vidé de son sens, est devenu simulacre. Plus personne n’y croit, mais tout le monde s’y accroche _ vraiment ? _ lâchement, sans énergie. D’ailleurs, la seule qui semble y croire encore un peu, ou surestimer son importance _ Irène, qui garde un soupçon d’amour dans le cœur _ s’en prendra plein la gueule. Croyant à raison surprendre une _ première _ tentative de suicide, elle se coupe en retirant des mains de son fils _ sorte d’ange blond éthéré, distant au monde : c’est sur lui que le regard (de sa mère ?) se porte le plus… _ la lame qu’il pointait contre lui-même. Elle se fait traiter de « charogne » par son frère, avant qu’il n’avoue se désintéresser d’elle peu à peu. Et il faut voir à table comment les hommes lui parlent ! Elle concentre à son endroit toute l’hostilité de sa famille (deux hommes sans femme, soudés contre elle, la mère). C’est pourtant à elle que revient le dernier regard _ le dernier mot ? _ du film, posé sur un lac qui lui répond par la belle constance de sa sérénité et de son mutisme _ et son fils qui vient d’avaler des barbituriques, s’endormant sur le radeau de bois (du milieu du lac) qu’à la nage il est venu rejoindre…

    …

    Quand, au début du film, Konstantin demande à son oncle Alex : « À quoi crois-tu ?« , celui-ci lui répond : « À des moments isolés et souvent inattendus » _ des rencontres inespérées ; non programmées ; et improgrammables : où surgit, et est accueillie (et pas repoussée) la vérité… Une belle figure de ponctuation suspendue _ oui ! et c’est tout un art : d’hémioles, dirait-on dans l’interprétation (et les gestes : musicaux) de la musique dite « baroque » ; les hémioles ne sont pas écrites (notées) sur la partition ; il faut, au musicien-interprète, les deviner : au souffle, en écoutant et regardant les autres : les partenaires _ qui ressemble à s’y méprendre au cinéma d’Angela Schanelec : c’est excellemment observé !

    …

    Mathieu Macheret : « Guerre lasse » _ sur critikat.com

    …

    Voilà en quoi l’esthétique non-esthétisante d’Angela Schanelec

    me touche

    beaucoup…

    …

    Sur ce concept d’esthétique/æsthesis,

    relire,

    outre la magistrale et indispensable « Critique de la faculté de juger«  de Kant,

    le fondateur de la discipline : Baumgarten (1714-1762) : une traduction en français de son « Esthétique«  (« Æsthetica« ) est parue il y a quelque temps en français, aux Éditions de l’Herne, en 1988 …

    …

    Il faudrait la comparer, cette esthétique/æsthesis d’Angela Schanelec,

    à celle de Michelangelo Antonioni, quant à la complexité des approches et des contacts, entre les personnes _ silences et plans-séquences longs (et intenses ; mais sans lourdeur, jamais) compris… Même si, ici, il ne s’agit pas de brouillard, mais de son contraire : des halos éblouissants, auxquels viennent buter, sans à-coups (ni hystérie), des regards (et des corps, à leur suite)…

    …
    Ainsi qu’à celle d’Ingmar Bergman, bien sûr, aussi : si forte à l’image ; si tragiquement désespérante, elle _ et jusqu’à des suicides, aussi (comme dans « Nachmittag« )… Une des clés de l’œuvre entier de Bergman _ Uppsala, 14 juillet 1918 – Fårö, 30 juillet 2007 _ (« Les Fraises sauvages« , « Le silence« , « Une passion« …), me semblant résider dans le « récit d’enfance » de « Fanny et Alexandre«  (en 1982)… Il y a, probablement (= existent), certains tropismes des lumières du Nord (cf « Elle n’a dansé qu’un seul été« , du même Ingmar Bergman ; et les livres du grand Stig Dagerman : « L’enfant brûlé » et « Notre besoin  de consolation est impossible à rassasier« , pour commencer…)…

    …

    Par rapport aux brouillards de la plaine du Pô et de Ferrare (cf le sublime _ et bêtement méconnu, sinon snobé _ « Par-delà les nuages » : l’œuvre testamentaire d’Antonioni _ Ferrare, 29 septembre 1912 – Rome, 30 juillet 2007 _, en 1995 ; avec l’aide, très marginale _ pour « rassurer » les producteurs, inquiets des suites de son ictus, en décembre 1985 _ de Wim Wenders) _ ; aux brouillards de Milan (cf « La Notte« ) ; et même ceux de Rome et du Latium (cf « Identification d’une femme » ; et, en amont, « L’Eclipse« ) ; ou ceux des îles Lipari (cf « L’Avventura«  : films tous bouleversants : si merveilleusement prodigieux de justesse !)…

    …

    Ces « pistes _ d’un art (épuré, sobre) d’attention à la vérité _ Antonioni et Bergman »

    devraient, bien sûr, être creusées beaucoup plus loin et profond…

    …

    En se plaçant du côté de la réception, par le spectateur,

    maintenant :

    …

    rien, nulle part, n’est forcément seulement (et à jamais) « détail » inessentiel ;

    …

    notre attention (de découvreur, au « spectacle ») est toujours intensément requise ;

    ainsi que le filtre (activé : au vif !) d’une critique (de notre part _ et le terme, « krisis« , signifie bien, en effet « tamis », « opération de filtrage ») assez réfléchie,

    assez souple et assez fine (à assez petits grains : afin de recueillir effectivement, sans les laisser passer, filer à jamais _ mais essayer de les saisir et retenir, si peu que ce soit, du regard, lui-même si mobile _, les toutes petites pépites : d’or,

    au milieu des boues et des poussières de tout le reste, qui passe : le tout-venant de ce qui occupe, et combien massivement _ jusqu’à l’obstruction et l’occlusion _, nos saisons, à la longueur _ qui peut être ennuyeusement proche du vide _ de nos journées…),

    pour être assez perspicace, cette attention

    à ce qui nous est alors « montré », par l’artiste, en son œuvrer…

    …

    Et, à ce regard-là,

    le cadrage, et le montage,

    avec leurs focalisations, leurs ellipses, leurs rythmes, à chaque fois singuliers,

    de ces artistes-là,

    …

    nous aident ;

    …

    et formidablement : merci à leur génie, vif, puissant, vigoureux, dés-endormissant ; et dés-anesthésiant ! ;

    …
    tout en sollicitant aussi, forcément, un minimum d’attention, et plus, et mieux, d’investissement (participatif :

    de cette attention fragile de notre regard et de notre écoute, toujours frêles

    (en cours _ = voie _ perpétuelle, en quelque sorte, de « formation », … ; pas trop fossilisés, peut-être, encore : entre la folie douce la plus probable de l’enkystement et le cabrage _ à-côté-de-la-plaque _ de la tétanisation ruant-dans-les-brancards…),

    …

    mobilisés, pour lors _ regard comme écoute _, envers ce « réel » montré, en effet, en son œuvrer, par l’artiste :

    …

    on « en » manque tant ! dans le fil des jours, ordinaire, de cette perception un peu plus aiguë et fine d’un « réel » décisif, ô combien, pourtant ;

    …

    tant nous passons si souvent,

    anesthésiés et abrutis que nous sommes, et quasi en permanence,

    à côté de tout !.. ;

    …

    et c’est là qu’il faudrait une véritable éducation æsthétique : artistique, au lycée !!!

    …

    à la place des crétinisations par bombardement médiatique généralisé

    des industries à rouleaux-compresseurs d’entertainment !!!

    formatant avec tant d’efficacité si grossièrement, et en tous les sens du mot, les imaginaires) ;

    …

    tant nous passons si souvent

    à côté de tout !.., donc _ je reprends et poursuis _

    en notre « partie », si mal interprétée (par nous-même), de « spectateur », aussi ;

    partie, pourtant, et ô combien !, nécessaire et indispensable :

    …

    car c’est là une condition sine qua non,

    non seulement du spectacle (devant des œuvres _ qui soient « d’art », vraiment ; sans imposture, veux-je dire…),

    mais aussi, et d’abord, et fondamentalement, de nos rapports aux autres, « dans la vie » même, elle-même, et d’abord ! ;

    …

    chacun, veux-je dire, en notre vie (unique ! comme un chemin-de-fer « à voie unique » ! et sans billet de retour, probablement, semble-t-il…) ;

    …

    alors, d’un amour !!

    …

    Il y a toujours là une terrrible urgence :

    …

    de ne pas passer aussi bêtement à côté…

    …

    Ce qui est le cas largement dominant, pourtant…

    …

    Tout cela _ en ce final d’article _,

    en prolongement, en quelque sorte, des remarques sur la « connaissance » _ d’abord ; et essentiellement _ « poétique » des villes

    de mon article du 16 février, à propos du « Mégapolis » de Régine Robin :

    « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin«  ;

    …

    et pour conjurer l’inquiétude soulevée par l’ami Bruce Bégout de « voir beaucoup trop de beaucoup, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler« , in “Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas“, in “Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires“, aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31…

    …
    Regarder est bien aussi,

    et fondamentalement,

    un « acte esthétique« ,

    nous apprennent, décidément (!),

    et Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ;

    et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« …

    …
    Ne craignons pas de nous y livrer

    en (et avec) douceur

    (= sans crispation) :

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec

    _ après Antonioni et Bergman _

    avec une merveilleuse finesse :

    …

    celle de ses lumières ! de ses cadrages ; de ses ellipses, aussi ;

    de son art cinématographique du « récit », toujours pris, par nous, « en cours » ;

    …

    et dont manquent (et manqueront toujours : à jamais !) bien des chapitres antérieurs

    _ comme dans l’art de Faulkner (« Le bruit et la fureur«  ; « Absalon ! Absalon !« ) ; ou dans celui d’Antonio Lobo Antunes (« Traité des passions de l’âme«  ; etc… : il faut tout lire de lui, aussi !!!) ;

    …

    et comme dans toute vie !

    (ainsi que son « art » : à apprendre, et d’urgence !)

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec, donc,

    en magnifique artiste de son cinéma,

    nous y aide…

    …
    Titus Curiosus, ce 22 février 2009