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  • En hommage à Claude Lanzmann (1925 – 2018) et son « Lièvre de Patagonie », en 2009 (VI)

    En hommage à Claude Lanzmann

    (Bois-Colombes, 27-11-1925 – Paris, 5-7-2018),

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    qui nous a quitté  jeudi dernier 5 juillet,

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    et à son superbe Lièvre de Patagonie (en 2009)

    ainsi qu’à son œuvre cinématographique (dont le magistral Shoah),

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    re-voici

    en sept épisodes (des 29 juillet, 13, 17, 21 et 29 août, et 3 et 7 septembre 2009)

    la lecture que j’avais faite, de ce 29 juillet à ce 7 septembre 2009,

    de son Lièvre de Patagonie ;

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    et pour ce jour le sixième volet :

     

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    L’abord de l’homme était plutôt rugueux.

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    Mais l’œuvre est magistrale !

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    — Ecrit le jeudi 3 septembre 2009 dans la rubrique “Cinéma, Histoire, Littératures, Philo, Rencontres, Villes et paysages”.

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    Voici, enfin, la conclusion (VI) de cette « conclusion » (V) de mon petit « feuilleton » de l’été à propos de cette « mine » de merveilles, pour le lecteur tant soit peu curieux et attentif, qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

    qu’ayant lu intégralement deux fois (avec prises détaillées de notes), je ne cesse encore de creuser, de fouiller, en tous sens de ses si riches « veines« …

    …

    Cette « conclusion » de la « conclusion » portera donc sur l’opus cinématographique possiblement « à venir« , « l’opus nord-coréen« ,

    à propos de la « Brève rencontre à Pyongyang » advenue à la « fin août 1958« ,

    à Claude Lanzmann, alors reporter journaliste (et membre, coopté sur proposition d’Armand Gatti, « de la première délégation occidentale invitée par la Corée du Nord, cinq ans après la fin de la guerre«  (de Corée), page 285 ; il avait accepté la proposition d’en faire partie « avec enthousiasme parce que _ dit-il, page 286 _ c’était un voyage lointain, parce que je n’avais jamais été en Asie, parce que, après la Corée, nous passerions un mois en Chine« , etc…),

    et Kim Kum-sun, infirmière « ravissante » (préposée par qui de droit à Pyongyang à une « cure » d’une semaine de « piqûres intramusculaires, dans le fessier, de vitamines B12 1000 gammas« , prescrite par l’ami médecin, en « son cabinet de la rue de Varenne« , Louis Cournot : « Si, là-bas, tu te sens faible, n’hésite pas ». J’avais emporté avec moi sept ampoules et la prescription médicale. Au bout d’un mois de stakhanovisme nord coréen, et une dizaine de jours avant le départ pour la Chine, je décidai qu’il me fallait me fortifier » ; « on viendrait m’administrer l’injection dans ma chambre« . Et « je fus solennellement averti que l’opération commencerait dès le lendemain, lundi, à huit heures du matin« , page 294…

    …

    « On frappa donc, j’étais levé, en pyjama, fenêtre ouverte, il faisait chaud, c’était l’été. J’ouvris donc : ce n’était pas un infirmier, mais une infirmière, ravissante _ donc ! _, en costume traditionnel, les seins bridés mais non abolis par le sarrau, la noire chevelure qui tombait bas en deux nattes, les yeux, bridés aussi, mais de feu, bien qu’elle les tînt baissés. Je m’efface, incrédule, lui faisant signe d’entrer en une sorte de révérence grand siècle« , page 294…

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    « Derrière elle, Ok _ l’interprète omniprésent de la « délégation«  : « il parlait un français musical et vétuste qui m’enchanta d’emblée« , page 291 _, qui pénètre à son tour ; derrière Ok, un homme à casquette ; derrière l’homme à casquette, un deuxième homme à casquette ; puis un troisième, un quatrième, un cinquième. Ils sont six en tout, tous au centre de ma chambre, prêts à observer sourcilleusement chaque moment, chaque détail de l’action. Je remets à Ok la boîtes aux ampoules magiques et la prescription simplissime de Louis Cournot, qu’il traduit pour la soignante aux yeux baissés » ; etc.., toujours page 294…

    …

    « Elle ne dit mot ; sort de sa trousse seringue, aiguille, alcool, lime ; observe dans un rayon de soleil la lente aspiration de la B12 1000 gammas. Je me tiens à son flanc, prêt à faire glisser légèrement mon pantalon de pyjama sur une fesse jusqu’à en découvrir le gras ; mais Ok et les cinq hommes à casquette _ repérés par nous depuis longtemps comme membres du KGB coréen, fantômes silencieux présents dans tous les couloirs de l’hôtel ; et attachés à nos pas partout où nous allions _ ne bougent pas ; ne font pas mine de se retirer ; font cercle autour de nous ; nous surveillent ; me glacent. Je dis à Ok : « Je vous prie de vous retirer ; dites-leur de sortir. En France, on ne se fait pas piquer en public ». Il paraît très ennuyé ; dit quelques mots ; tous reculent, mais d’un mètre, pas plus. J’élève la voix, commence à feindre la colère, à me plaindre de la suspicion dans laquelle on semble me tenir, moi, invité officiel du gouvernement et hôte du Grand Leader. Reflux général, cette fois, mais pas plus loin que le seuil de ma chambre ; ils se tiennent tous dans l’encadrement de ma porte.
    …
    Je saisis mon infirmière par le bras et l’entraîne dans un angle mort ; je ne les vois plus ; ils ne me voient pas ; je présente alors ma chair à l’impassible beauté. Son geste est parfait, précis, net, sans brutalité ; je n’éprouve aucune douleur à l’instant où l’aiguille pénètre ; et elle procède à l’injection, d’ordinaire peu agréable, avec toute la lenteur requise, m’évitant l’ombre d’une peine.
    …

    Il faut imaginer la scène ; la chambre est spacieuse, la porte ouverte sur le couloir ; on entend les bruits de la vie de l’hôtel ; les casquettes et Ok sont agglutinés en attente, formant un groupe d’intervention compact et frustré ; une souterraine intimité forcée par la transgression même _ le déplacement vers l’angle mort (celui de l’invisibilité) _s’établit entre l’infirmière _ Claude ne connaît pas alors son nom _ et moi sans qu’un seul regard, un seul battement de cils, le moindre signe de connivence aient été échangés.
    …
    Mon pantalon _ de pyjama _ rajusté, et tandis qu’elle range ses instruments, je surgis bien en vue au centre de la pièce, et je lance : « Vous pouvez maintenant entrer, messieurs. Ils le font, avec un peu moins d’assurance qu’à leur arrivée. Rendez-vous est pris pour le lendemain à la même heure« , page 295…

    …

    « A l’infirmière, je n’ai rien dit d’autre que « Merci, mademoiselle » ; à Ok, qui se rengorge et traduit pour les casquettes : « C’est une grande professionnelle ; nous n’en avons pas beaucoup de pareilles à l’Ouest ! », pages 295-296…
    …
    Les quinze pages du récit (de la semaine de la « cure » de piqûres de « vitamine B12 1000 gammas« ) qui suivent, pages 296 à 310, le passage que je viens de donner, des pages 295-296, sont un « éblouissement » de récit de la part de Claude Lanzmann ;

    peut-être l’acmé même de ce « Le Lièvre de Patagonie« ,

    …

    pourtant riche en si « époustouflants » « récits » de la part de ce « conteur » prodigieux qu’est Claude Lanzmann

    …

    _ qui fut à l’école, d’abord, dès une semaine de printemps 1942, de l’« éblouissant » Monny de Boully, cet « extraordinaire magicien » (page 82) qui« soudain, en pleine guerre, au cœur des pires dangers »

    (à commencer par le franchissement, pour un Juif étranger _ Juif serbe ! de Belgrade _, de la ligne de démarcation, du côté de Gannat, pour rejoindre, en 1942, donc, depuis Paris, Brioude, en Haute-Loire… : « l’amour seul, l’amour fou qu’il portait à ma mère, lui avait insufflé _ encore un terme important, que ce « souffle«  si puissamment et formidablement inspirant ! ; et cette insufflation… _

    lui avait insufflé, donc, la force d’affronter _ encore un terme qui revient à des moments d’importance de ce « Lièvre de Patagonie« … _ pareil danger« , page 77)

    …

    qui fut à l’école, donc, de ce Monny de Boully, « considéré aujourd’hui comme le Rimbaud serbe«  (a précisé Claude Lanzmann, page 87),

    qui fit, « une _ rimbaldienne _ aube de printemps 1942 » (page 77),

    …

    qui fit

    que,

    et cela par le seul pouvoir de sa parole _  « la magnifique éloquence, le brio, la verve de Monny, le génie surréaliste qui structurait sa parole et ses relations avec autrui, sa générosité sans limites avec tous, aussi illimitée que l’amour qu’il portait à ma mère« , page 130 _

    …

    qui fit que

    la propre mère de Claude, se « présentifia«  _ peut-être, tout bonnement, le mot-clé du livre ! _ enfin à lui, son propre fils, Claude ; qui sans cela, l’aurait, passant à côté d’elle sans jamais la « découvrir«  (et elle demeurant une « ombre«  translucide : sans mystère), probablement complètement méconnue !.. :

    …

    « cette mère _ jusqu’alors ! _ des hontes et des craintes« , en effet, se présentifiait à moi tout autre _ que jamais auparavant _, par l’amour que lui vouait _ maintenant et « éternellement » (cf page 83 : « À toi Paulette, à toi seule, et éternellement« , ainsi que Monny « terminait invariablement« , cette semaine-là, ses cartes et ses lettres à son aimée demeurée à Paris…) _ un extraordinaire magicien.

    …

    Elle m’apparaissait _ enfin maintenant : alors (en ces « récits«  si « éblouissants«  de vie, page 82, de Monny) et désormais ! _ comme une inconnue _ infiniment et positivement, en l’« estrangement«  infini de sa singularité _ mystérieuse, auprès de laquelle, pendant les neuf années _ de 1925 à 1934 : quand elle déserta, définitivement, le domicile familial des Lanzmann, un matin de 1934, à Vaucresson _ où elle s’évertua à la maternité _ le petit Claude n’avait pas encore neuf ans révolus _ ;

    …

    elle m’apparaissait _ maintenant ! _ comme une inconnue  mystérieuse,

    auprès de laquelle, pendant les neuf années où elle s’évertua à la maternité,

    je serais passé _ sans cette révélation-là, cette « aube«  (puis toute cette semaine-là, du « printemps 1942« , à Brioude) de Monny de Boully _ sans _ rien moins ! que _ la voir ; sans pressentir _ en l’absence de cette première « médiation« -là du « récit« (« amoureux«  : c’est sans doute nécessaire ! cf « Ion«  de Platon…) du poète Monny de Boully _ ; sans pressentir sa richesse ; sans comprendre _ enfin, au-delà des clichés conformistes qui la « cachaient«  jusqu’alors à son fils… ;

    …

    à propos de son premier voyage en Algérie, en compagnie du Castor, « au printemps 1954« , Claude Lanzmann confesse encore (mais le processus n’est jamais achevé ; pour personne !..) ceci :

    « Il m’a fallu des années pour me déprendre des stéréotypes, me faire _ cela prend forcément du temps… _ au concret et à la complexité du monde« , page 347 ;

    le temps d’apprendre (enfin !) la « joie sauvage » de « l’incarnation«  par l’« être vrais ensemble«  (= « avec«  quelques uns et « avec«  quelques lieux aussi : c’est là le fond de mon « regard«  sur cet immense livre qu’est « Le Lièvre de Patagonie« , aux pages 192 et 546)… _

    …

    auprès de laquelle je serais passé sans la voir ; sans pressentir sa richesse ;sans comprendre

    qui elle était vraiment« , page 82

    _ le cas le plus fréquent, entre la plupart des personnes, en restant au statut d’« ombres« , y compris pour elles-mêmes ; et en elles-mêmes, d’ailleurs… _  ;

    …

    et qui _ = Claude _ fut à l’école, ensuite, aussi, et au quotidien (tout au long des longs moments passés, toutes ces années d’intenses liens, intenses échanges de récits, intenses conversations et discussions (parfois « serrées »),

    _ selon l’excellent principe (pour la qualité de l’intelligence réciproque, tant du parler, que de l’écouter et du se comprendre, ainsi que discuter _ avec fruits) de cette « relation« : le « chacun sa réception« , page 251 _

    en toute liberté et égalité, « vraiment » « avec » eux) ;

    …

    à l’école, aussi, et de Sartre et du Castor, de véritables « maîtres » du genre (du « récit« ) ! :

    …

    cf par exemple, au retour du long voyage (départ « fin mai« , page 286, et retour en septembre) de Corée du Nord et de Chine de Claude, en septembre 1958 :

    …

    « le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides de me revoir, avides de récits« , page 343…

    Sartre tout comme le Castor étant des boulimiques de récits !

    …

    cf, pour rappel, l’épisode quasi comique des « récits rapportés«   (« quand elle et moi nous retrouvions pour la nuit dans notre chambre _ à l’ Hôtel la Ponche, lors du séjour de vacances d’avant-printemps, en 1953, à Saint-Tropez _ elle me racontait par le menu tout ce que je venais _ déjà _ d’entendre, en direct, d’un restaurant contigu à l’autre, sur le port, où ils avaient dîné séparément, page 251…

    …

    Ainsi, le Castor, par exemple, page 278, « était–elle habitée par la croyance compulsive que la narration des faits _ ceux d’une journée, d’un dîner, d’une semaine _ était toujours à tout moment possible« . En conséquence de quoi, de son point de vue, « il convenait _ et c’est alors un euphémisme _ de tout se dire, de tout se raconter_ même _ tout de suite, dans une précipitation _ voilà, pour Claude alors, le hic… _presque haletante _ une affaire de rythme, de « scansion » bâclés : donc inappropriés…_ ; comme si se taire, ou vouloir parler à son heure _ à soi ; ou à celle, du moins, que réclamait le détail lui-même, complexe, du « sujet«  du récit… _, renvoyait _ carrément ! _ au néant ce qui n’était pas rapporté sur le champ. »

    …

    Alors que Claude, quant à lui : « j’avais besoin d’installer entre nous mon propre temps afin de pouvoir _ « vraiment« … _ lui parler ; ce à quoi je tenais plus que tout _ et d’être « vraiment » entendu (= « vraiment«  compris) d’elle (et pas « à la va-vite«  !) ; car il arrivait au Castor d’être « si pressée d’aller au point suivant (de ce « rapport inaugural et quasi militaire d’activités« , toujours page 278, « rapport » « qu’elle attendait«  qu’il lui fût fait, page 279) ; qu’à la lettre elle n’entendait _ même _ pas ce qu’on lui disait alors ; ou mélangeait tout« , page 278.

    …

    « Au début« , à l’ouverture de telles « rencontres«  de ce type, « j’étais incapable de l’exposé à la course et à froid qu’elle attendait«  ; et il fallait, au cours de ces repas, « le vin« , pour « apparier » enfin, peu à peu, « nos temporalités« , page 278 ; alors seulement,« la merveilleuse capacité d’écoute dont j’ai parlé _ de Simone : « l’écoute la tranfigurait ; son visage se faisait humanité pure« , page 270 _ se donnait libre carrière« , page 279… :

    …

    toute émission, comme toute intelligence, de « récit«  comporte ainsi ses conditions ! ;

    …

    je voudrais citer, aussi, un exemple plus ambigu, cette fois, de la « force entraînante«  du brio (ou « fièvre« , pages 353 et 362) du récit par la parole,

    celui de Frantz Fanon (au chapitre XV du « Lièvre de Patagonie« ) :

    …

    « mais la rencontre qui m’ébranla, me bouleversa, me subjugua, eut sur ma vie des conséquences profondes

    _ pas moins de quatre expressions verbales puissantes ! ce fut concernant la « focalisation«  de Claude sur « le conflit israélo-arabe«  (avec, deux ans durant, le chantier d’un énorme _ « mille pages« , page 407 _ numéro spécial, portant ce titre, des « Temps modernes« , qui « parut le 5 juin 1967, premier jour de la guerre« , page 406, des Six-jours… ; et « dont il se vendit plus de cinquante mille exemplaires« …) _,

    fut celle de Frantz Fanon« , page 351 ;

    …

    « Fanon parlait _ « ce premier après-midi passé avec » lui «  à El Menzah, un faubourg de Tunis, dans un appartement où il vivait avec sa femme et son fils« , page 352 _avec un lyrisme encore inconnu de moi ; déjà tellement traversé par la mort _ « il était atteint d’une leucémie qu’il savait mortelle et souffrait énormément« , page 352 _ que cela conférait à toutes ses paroles une force à la fois prophétique et testamentaire« , page 353 ; d’autant plus qu’il parlait « d’une voix confidentielle et sans réplique« , page 353 : « les hommes, là-bas _  disait-il :les combattants de l’ALN, dans le maquis _ avaient entrepris de lire la « Critique de la raison dialectique » (de Sartre). Ce n’était pas vrai du tout, on le verra plus loin _ sur le terrain même, à Ghardimaou : « je compris aussi que l’étude _ sic _ de la « Critique de la raison dialectique » par ces guerriers se résumait à une conférence que Fanon était venu leur faire« , notera-t-il, en effet, page 360 _ ; mais dans cette chambre de El Menzah, la fiévreuse parole _ voilà _ de Fanon ne permettait pas de mettre en doute l’existence de paysans-guerriers-philosophes… Et il parlait avec la même conviction et la même puissance d’entraînement _ dangereuse _, de l’Afrique tout entière, du continent africain, de l’unité africaine, de la fraternité africaine« , page 353… « Dans l’appartement d’El Menzah, (…) on ne pouvait que _ sans alternative _ céder au pouvoir d’entraînement _ rhétorique _ de sa parole ; que souscrire à cette utopie ; à pareil idéal ! Je sais que lorsque je suis revenu à Paris, j’étais littéralement transporté _ voilà _ par cet homme qui me semblait _ sans assez de marge de recul critique _ le détenteur du vrai ; et du vrai comme secret _ de certains seuls initiés.

    …

    J’ai raconté tout cela à Sartre ; et je l’ai fait dans des termes tels qu’il a éprouvé le désir de connaître Fanon ; ce qui chez lui était rare« , page 354. « J’ai facilement convaincu Sartre de voir Fanon : et c’est moi qui ai organisé leur rencontre à Rome dans l’été 1961. (…) Quelque chose d’impensable et de jamais vu est alors advenu : Sartre qui écrivait le matin et l’après-midi quelles que soient les circonstances et le climat (il écrivait à Gao, au Mali, par cinquante degrés), qui ne transigeait jamais sur son temps de travail _ il n’y avait aucune dérogation possible ; aucune justification possible à la dérogation _, s’est arrêté de travailler pendant trois jours pour écouter Fanon. Simone de Beauvoir aussi. Ils ont éprouvé exactement _ à Rome _ la même chose que moi à El Menzah.

    …

    Fanon donnait à ceux qui l’écoutaient un sentiment d’urgence absolue : parce qu’il était littéralement habité par la mort (la leucémie le vainquit six mois plus tard), il y avait chez lui une fièvre du récit _ voilà ! _ ; ses paroles incendiaient _ ces expressions, page 362, de Claude Lanzmann sont fortes. C’était en même temps un homme tendre, d’une délicatesse, d’une fraternité contagieuses. Il s’est mis à parler de la révolution algérienne et de l’Afrique comme il l’avait fait avec moi et dans les mêmes termes. Je ne le répéterai pas. Il était entraînant, convaincant ; on ne pouvait pas _ dangereusement _ lui faire d’objections ; toute objection face à lui  _ même de la part d’un homme à l’« intelligence sans réplique« , pourtant, comme un Sartre ! _, devenait une petite objection. On ne peut objecter à _ ni discuter avec _ la transe d’un poète » _ voilà !

    …

    Je donne ici aussi la conclusion assez éclairante sur les positions de Claude Lanzman à l’égard des effets de certains « récits«  par le moyen de la parole (plus que l’écriture : avec le poids du timbre même de la voix ; et de ses inflexions ; conclusion qui suit tout ce raisonnement à propos de la dangerosité de la force de la parole de la « transe poétique » de Frantz Fanon, page 362, à rebours d’une « vraie«  « présentification« , cette fois :

    …

    « Nous savons aujourd’hui que l’Afrique réelle n’a pas été l’Afrique rêvée _ seulement, hélas ! _ par Fanon ; et qu’elle n’a pas du tout évité nos Moyen-Âge. La réalité africaine, c’est le Rwanda, le génocide des Tutsis ; c’est le Congo, le Liberia, le Sierra Leone, le Darfour ; j’en passe. L’horreur _ de bien dangereux « rêveurs » activistes…_ semble là-bas gagner de proche en proche, y compris en Algérie. » Avec cette dernière remarque-ci, sur l’Algérie et les Algériens :

    …

    « Les Français étaient peut-être _ même et aussi _ constitutifs de l’identité _ l’expression mérite qu’on s’y arrête un minimum _ des Algériens. Même s’ils luttaient contre la France. Une fois les Français partis, ils se sont trouvés _ ces Algériens-là _complètement bancals à l’intérieur d’eux-mêmes. Bancals, boiteux » _ et mutilants (et mutilés), surtout, en ce qui devint vite une « guerre civile« , page 361 : à méditer…

    …

    Claude Lanzmann semblant manifester toujours un peu plus que de la « réserve« avec tout désir d’« en finir«  tout à fait, ou à jamais, avec les positions d’extériorité (les réduire ! les détruire !), en matière d’« identité«  des personnes. Cela valant, en effet, aussi, et d’abord, sans doute même, pour sa propre « position« , voire « posture«  (et pas « identité« ) de Français juif :

    …

    « Je m’éprouve si solidement Français, oserais-je dire, qu’Israël n’a jamais été un problème pour moi« , page 237 ; et « ma rencontre avec Israël _ l’été 1952 _ me dévoilait d’un même mouvement irréductiblement Français _ du fait de l’« ancienne francité » de sa famille (« mon père est né à Paris le 14 juillet 1900 ; ma famille est en France depuis la fin du XIXème siècle« , page 237) ainsi que « par la langue, l’éducation, la culture, etc…« , page 238 ; « et Français de hasard, pas du tout « de souche » », page 238 encore : du fait que « ces Juifs de Lituanie, de Bulgarie, d’Allemagne ou de Tchécoslovaquie, que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam _ rencontrés alors en Israël, en 1952 _, me renvoyaient à la contingence de mon appartenance nationale _ structurellement accidentelle. J’aurais pu _ certes _ naître, comme eux, à Berlin, à Prague ou à Vilna ; ma naissance parisienne n’était _ ainsi _ qu’un accident géographique« , page 238 toujours…

    …

    Si bien que « j’étais _ tout à la fois, par cette « position« , ou « posture«  : riche, complexe… _ dedans et dehors en France ; dedans et dehors en Israël, qui me fut d’emblée _ tout à la fois, aussi ; et richement !_ étranger et fraternel« , page 239…

    …

    Avec cette double conséquence, à la fois sur un plan « existentiel«  (de personne) et « poïétique » (d’« auteur » _ et singulièrement, à partir de la décennie des années 70, d’« œuvres«  de  films de cinéma), pages 243-244 :

    …

    « Une chose est certaine : la posture de témoin _ voilà ! qui regarde et qui parle : ni aveugle, ni muet ! _ qui a été la mienne dès mon premier voyage en Israël _ en 1952, donc _, et n’a cessé de se confirmer et de s’engrosser _ un mot qui, lui aussi, revient à plusieurs reprises _ au fil du temps et des œuvres _ un point assez déterminant ! on le voit… _ requérait _ oui ! _ que je sois _ et me tienne _ à la fois dedans et dehors, comme si un inflexible mandat _ d’« auteur » !.. _ m’avait été assigné« …

    …

    D’où la double réticence de Claude Lanzmann, me semble-t-il du moins,

    réticence d’une part, aux « diastases de l’assimilation« , « à l’œuvre« , notamment, chez ses grand-parents paternels adorés, devenant de plus en plus, plutôt qu’Itzhak et Anna Lanzmann, « Monsieur Léon » et « Madame Léon«  (voire « leurs « Alsaciens » ! ») pour les bons « Normands«  de ce pays d’Alençon, page 106, une fois qu’ils se fûrent, en 1934, « retirés » au hameau de Groutel, à la lisière des départements de la Sarthe et de l’Orne : l’expression « diastases de l’assimilation«  se trouve page 92 ; et elle est renforcée, page 105, par cette autre, également parlante : « l’assimilation est aussi une destruction, un triomphe de l’oubli«  ; soit peut-être un trop lourd prix à payer pour gagner sa « survie » ;

    …

    et d’autre part réticence à une « installation » (ou « intégration« , le mot est prononcé page 243) de Claude Lanzmann en Israël : lors de son séjour là-bas, en 1952, « dès qu’il me vit, Ben Gourion n’y alla pas par quatre chemins : il me toucha au sternum d’un doigt roide de reproche et me dit : « Alors, qu’attendez-vous ? Nous avons besoin d’hommes comme vous, ici » ; « Ben Gourion était d’un charisme évident ; on lui résistait mal ; pourtant, je balbutiai, à son déplaisir, que j’avais besoin de voir le pays et d’y réfléchir ; il eût préféré de l’emportement« , page 237 ;

    …

    de même, pages 242-243, face aux invitations (et chausse-trapes des « tourniquets identitaires« ) de Zushy Posner, de « se mettre à l’étude«  du judaïsme, toujours lors du premier voyage en Israël de Claude, en 1952 :

    …

    « Je ne l’ai pas fait, en effet. Je ne pouvais pas le faire. Ce n’était pas par paresse, bien plutôt un choix originel« , dit Claude Lanzmann, page 243, « un acte de conscience non thétique qui engageait _ grandement rien moins que _ mon existence entière. Je n’aurais jamais réalisé _ de 1971 à 1973 _ « Pourquoi Israël » ou _ à partir de 1988 ; et le film est sorti en 1994 _ « Tsahal« , si j’avais choisi de vivre là-bas ; si j’avais appris l’hébreu ; si je m’étais mis à « l’étude » ; en un mot si l’intégration avait été mon but. De même , je n’aurais jamais pu consacrer douze années de ma vie _ de 1973 à 1985_ à « ‘Shoah«  si j’avais été moi-même déporté.

    …

    Ce sont là des mystères ; ce n’en sont peut-être pas. Il n’y a pas de création véritable sans opacité _ ou « estrangement«  (pages 419 et 440 : « autre nom de l’éloignement« )… _ ; le créateur n’a pas à être transparent à soi-même«  _ sans la moindre extériorité à soi en soi-même, en quelque sorte ; cf là-dessus « Le complément de sujet«  de Vincent Descombes, dont le sous-titre est : « enquête sur le fait d’agir de soi-même« .

    …

    D’où le choix sans cesse « confirmé« , « au fil du temps et des œuvres«  (page 244 _ l’expression est cruciale ! _), de Claude Lanzmann pour la « posture de témoin« , page 243, tout « à la fois dedans et dehors« , et à jamais ainsi, en quelque sorte ;

    …

    « comme si un inflexible mandat _ celui d’« auteur«  de ses divers films _ m’avait été assigné« , page 244…

    …

    Et afin de conjurer encore et encore, par ces œuvres, l’attentat de tous ceux « s’en prenant« , jusque  par les armes, pour l’annuler, au « scandale absolu de l’altérité« , page 44…

    …

    D’où encore cette réponse _ c’est elle qui clôt la méditation sur les emberlificotements dans les « tourniquets de l’identité » et la réponse de la préférence lanzmannienne pour « la posture de témoin« , au final du chapitre XI, page 244 _ à la question, en forme d’« interpellation » légèrement énervée, à la « première«  américaine, « au Festival de New-York, le 7 octobre 1973″, de « Pourquoi Israël« , de la part d’« une journaliste américaine, juive peut-être » :

    …

    « Mais enfin, monsieur, quelle est votre patrie ? Est-ce la France ? Est-ce Israël ? »

    …
    « Avec vivacité et sans prendre le temps d’aucune réflexion,

    je répondis, et cela éclaire peut-être le mystère _ « l’estrangement« , l’ »éloignement« de la « posture de témoin« … _ dont je viens de parler :

    …

    « Madame, ma patrie, c’est mon film » », page 244.

    …

    L’artiste est aussi, pour une petite partie, au moins

    (celle du « génie » auquel il accepte de « se livrer«  et selon lequel il « vagabonde » :

    ma vie, en 1952-53, « avait sûrement à vagabonder, à emprunter des traverses qui formeraient plus tard sa cohérence et concouraient _ « travail » patient et constructif des « œuvres », surtout, aidant _ à d’autres accomplissements » que ceux alors inaboutis ; d’autant que « j’étais un homme des mûrissements lents ; je n’avais pas peur de l’écoulement du temps ; quelque chose m’assurait _ déjà alors, ces années-là _ que mon existence atteindrait sa pleine fécondité quand elle entrerait dans sa seconde moitié« , page 218) ;

    …

    l’artiste est aussi, donc,

    « fils de ses œuvres » ;

    et son nom (propre), au singulier, commence toujours un peu où finissent les noms (communs) de pas mal d’autres, comme aurait rétorqué Voltaire (à qui le faisait méchamment bastonner)…

    …

    Fin de l’incise sur la question de l’« identité«  ;

    et retour au « récit » de la « brève rencontre » de Pyongyang, « à la fin août 1958« … _

    …

    Les quinze pages du récit (de la semaine de la « cure » de piqûres de « vitamine B12 1000 gammas« ) qui suivent, pages 296 à 310, le passage cité de la première piqûre par Kim, le lundi, aux pages 294 à 296,

    sont un « éblouissement » de « récit » de la part de Claude Lanzmann ;

    …

    peut-être l’acmé même de ce « Le Lièvre de Patagonie« ,

    pourtant si riche en si « époustouflants » « récits » de la part de ce « conteur » prodigieux, prenant son temps, qu’est Claude Lanzmann ;

    …

    je reprends, ici, le fil et l’élan de ma présentation du « récit«  de la séquence de la« semaine«  de la « brève rencontre«  à Pyongyang de Claude et de Kim, à la « fin août 1958« …

    …

    Et cela pour ne rien dire,

    au sein du « récit«  de cette « semaine«  de très ponctuelles « piqûres« , avec en arrière-fond, la présence de l’interprète Ok et de « quatre » « casquettes » désormais(« Tout se répéta identiquement le jour suivant« , le mardi, donc ; « à un détail près : les casquettes cette fois n’étaient pas cinq, mais quatre. Et je n’eus pas besoin de leur demander de se retirer ; d’eux-mêmes ils ne dépassèrent pas le seuil » de la chambre d’hôtel, page 296), et,

    passées rien que les 26 lignes suivantes de la page 296,

    …

    pour ne rien dire, donc, du récit singulier de la « folle journée » _ au rythme endiablé du « Mariage de Figaro«  de Beaumarchais ; ainsi que des « Noces de Figaro » de Da Ponte et Mozart ! Quelle fête !!! _ 

    …

    baptisée ainsi, et rétrospectivement (après le chapitre du retour en Chine, et à Pyongyang aussi (« quatre jours« ), en septembre 2004 : le chapitre XIV), au début du chapitre XV, au retour à Paris, page 343 :

    …

    « Je n’étais plus le même : la folle journée _ voilà ! le dimanche, avec la séance particulièrement mouvementée de canotage (« le sport national des Coréens« , page 299) sur le fleuve Taedong-gang _ avec Kim Kum-sun m’avait modifié en profondeur ;

    et c’est seulement dans l’atelier de la rue Schœlcher _ celui de la vie commune avec le Castor ; laquelle alors se trouvait, pour ces vacances d’été 1958, avec Sartre en Italie (« le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides«  et « de me revoir«  ; et « de récits« , page 343)… _ que j’en prenais pleinement conscience.

    …

    A Capri, le Castor se tourmentait, trouvant peu convaincants les motifs que j’inventais pour différer mon départ. (…) Parvenu enfin _ un peu plus tard _ à Capri, je donnai le change, plutôt mal que bien ; je racontai tout, la Chine, la Corée ; mais passai sous silence Kim Kum-sun. Nous explorâmes tous les trois _ Sartre, le Castor et Claude _ la côte amalfitaine jusqu’à Ravello, poussant même jusqu’à Paestum, coulant de très heureuses journées«  de tourisme accompli…)

    …

    Et cela pour ne rien dire, ici,

    du récit si singulier de cette « folle journée« , donc,

    du dimanche de l’ultime piqûre de cette « cure » de B12 1000 gammas (afin de « se fortifier« ).

    …

    « Rien ne se produisit comme je l’escomptais« , page 296.

    …

    Mais j’en laisse tout le plaisir de la découverte _ splendide ! _ sur les pages papier (296 à 310, donc) du livre ! 

    …
    Et je reviens à mon objet principal : « le projet » cinématographique de « monstration » à l’image filmique _ et pas seulement de « récit » écrit sur la page de papier… de la part de Claude Lanzmann _ de cette « brève rencontre » de Pyongyang, en 1958…

    …

    Claude Lanzmann, devenu « auteur » de cinéma depuis

    …
    _ à partir de 1970-71, avec son film « Pourquoi Israël«  : un film dont il aurait, in fine, le contrôle (nonobstant les chausse-trapes disposées à plaisir par les successives productrices) en quelque sorte intégral ; et le final cut ; pas comme pour ses « expériences«  à la télévision

    pour les magazines de Daisy de Galard, « Dim Dam Dom » (« j’interrogeai des actrices, des sportifs, des chanteurs : les célébrités du temps«  ; « mais je regrettais de ne pas assumer moi-même la totalité des opérations qui concourent à la naissance d’une œuvre filmée« , page 411) ;

    ou d’Olivier Todd, « Panorama« , un reportage « fouillé«  sur la « guerre d’usure« , « dès 1968, à peine un an après l’établissement d’Israël sur toute la longueur du canal de Suez«  : « les batteries égyptiennes de la rive opposée ouvrirent le feu sur les maozim(bunkers) israéliens édifiés à la hâte, tous les dix ou vingt kilomètres, pour protéger les unités qui stationnaient là. C’était le début de ce qu’on appela plus tard « la guerre d’usure », qui allait se poursuivre pendant près de deux années ; et se révéla incroyablement meurtrière« , page 408 :

    « ma décision de faire un jour du cinéma _ indique alors Claude Lanzmann, page 410 _  est sûrement liée à la réalisation de ce film«  ;

    ajoutant immédiatement : « J’aurais souhaité, revenu à Paris, en assurer moi-même la construction et le montage ; mais ce ne sont pas les mœurs pressées _ voilà ! _ de la télévision : je sus qu’il eût été _ ce film de reportage, sur le front du Canal de Suez, comme en Israël, au sein des familles des soldats _ encore plus réussi si je l’avais dirigé dans toutes ses phases, du début à la fin« , page 410 : c’est ainsi que l’« expérience« , ici celle d‘ »auteur«  de cinéma, se forme : en surmontant les obstacles, épreuve après épreuve…)… _ ;

    …

    Claude Lanzmann, devenu « auteur » de cinéma depuis, donc,

    ne sachant pas encore _ = toujours pas _ à ce jour, de 2009, à quoi s’en tenir _ au bout du bout du compte ! _ quant à cette « réalisation » cinématographique « possible » (ou pas ! à Pyongyang !),

    hésitant, dans la même page (la page 341), et à quatre phrases de distance, entre les deux (voire trois) formulations

    que voici :

    …

    1) ou bien : « ma « brève rencontre » ne sera sans doute jamais portée au cinéma«  ;

    2) ou bien : « il n’est pas encore tout à fait impossible que je m’attaque un jour à l’écriture d’un scénario _ afin de le « tourner » bel et bien, ensuite… _ à partir de cette histoire vraie« …

    …

    Ajoutant aussitôt, encore (et pour s’en tenir là !), en un mode et un temps encore assez « problématiques« ,

    3) cette troisième « éventualité » :

    …

    « Mais, quittant Pyongyang et ce que je venais de vivre pendant ces quatre journées _ ce mois de septembre 2004 _,

    ma pente naturelle et ma loi de cinéaste _ deux expressions véritablement capitales !!! _ me commandaient autre chose,

    de très fou en vérité,

    qui eût _ voici le mode et le temps « problématiques« … _, réussi _ et pas « raté » !.. : c’est le « possible » concurrent ! _, fait exploser, voler en éclat _ et c’est bien là ce qui continue de « tenter« , et même « sacrément« , Claude Lanzmann ! _ la classique dichotomie

    …

    _ il n’apprécie décidément toujours rien de ce qui est « académique » (cf « je ne voyais pas embrasser, après cette longue parenthèse d’aventure et de guerre, un cursus académique« , page 150 ; c’était en 1946 ;

    et « je n’aurais pas de casier judiciaire ; je pourrais me présenter à tous les concours  _ de la fonction publique. Cela, au bout du compte ne s’avéra pas utile : mon existence se jouerait _ voilà ! _ autrement«  ; toujours ces mêmes années d’après-guerre ; et page 164)_

    …

    ma pente naturelle et ma loi de cinéaste me commandaient autre chose, de très fou en vérité, qui eût, réussi, fait exploser, voler en éclat

    la classique dichotomie, donc,

    documentaire/fiction :

    …

    j’aurais réalisé un film documentaire sur la Corée du Nord aujourd’hui,

    en donnant à voir, de la façon la plus saisissante _ le point est important ! _, tout ce que j’ai narré plus haut _ aux pages 331 à 340 du chapitre XIV _ sur la ville _ de Pyongyang _, le vide _ des espaces : de voitures ; de personnes (« larges avenues vides de véhicules et même de piétons« , page 332 ; « la circulation en ville est d’une irréelle fluidité ; Pyongyang est la cité du « comme si » », du faire-semblant, page 337) _, la monumentalisation _ »les maîtres de la Corée du Nord avaient, en cinquante ans, réussi le tour de force de faire de leur capitale une ville monumentale et vide. Pyongyang était propre, sans taudis ni bidonvilles ; mais les vivants y passaient comme des ombres« , page 338 _, la mobilisation permanente _ de tous et chacun sans exception, et pas seulement de l’armée et de la police : « la guerre de Corée a duré cinquante ans ; et dure encore. Le pays tout entier est corseté dans une mobilisation forcenée ; véritable forcerie sans laquelle tout s’effondrerait« , page 336 _, le tabac et l’essoufflement généralisé, la faim, la terreur _ omniprésente, elle aussi, du régime totalitaire _, la suspension _ tant collective qu’individuelle (distinction qui, ici, n’a même pas de sens) : « totalitaire«  ! _ du temps pendant cinquante ans ;

    …

    montrant _ ainsi _ que _ en ce pays, de Corée du Nord ; en cette ville, de Pyongyang ; et entre les deux séjours et regards (de « témoin«  hyper-attentif et sur-actif) de Claude : 1958 et 2004 _

    tout a changé ; rien n’a changé ; tout a empiré.
    …
    Et,

    sur des plans du Pyongyang contemporain,

    …

    une voix off,

    la mienne aujourd’hui,

    sans un acteur, sans une actrice, sans reconstitution _ de cinéma de quelque sorte que ce soit _,

    eût raconté _ même mode, même temps : avec son débit, ses inflexions, et son timbre (de « voix« )… _, comme je l’ai fait _ par le « récit » devenu écrit, lui (une fois « dicté«  : à Juliette Simont et Sarah Streliski, page 13), en phrases déployées, alignées, en caractères d’imprimerie, noir sur blanc (sans le support de la voix, ni d’images _mouvantes, qui plus est…) sur la page de papier du livre _ dans le chapitre précédent _ le chapitre XIII, aux pages 290 à 310 _,

    …

    eût raconté

    la « brève rencontre » de Claude Lanzmann et Kim Kum-sun.
    …
    Il s’agirait
    _ en un tel « documentaire » de bien peu de « fiction » : de la confrontation du récit parlé « mémoriel«  (à propos de ce qui advint en 1958) au simplement « visuel«  des images filmées aujourd’hui de la ville… _ d’un très minutieux et sensible travail _ certes_ sur l’image et la parole,

    le silence et les mots _ les trous, les vides, les « noirs«  (ou les « blancs ») y ont beaucoup d’importance : je vais y revenir ! _,

    leur distribution _ et « scansion«  ou « rythme« ... _ dans le film,

    les points d’insertion _ cruciaux ! et selon toute une déontologie essentielle ! sans gratuité ! _ du récit du passé _ de 1958 _ dans la présence _ à l’image, au moment du tournage, plus de cinquante ans plus tard, désormais _ de la ville ;

    …

    discordance et concordance

    qui culmineraient _ toujours au conditionnel du « non réalisé«  encore ! à l’heure de l’écriture (ou dictée) de ce « Lièvre de Patagonie » lui-même (à Juliette Simont et Sarah Streliski)… _ en une temporalité unique _ tel quelque ruban de Mœbius _,

    où la parole se dévoile _ au subjonctif _ comme image _ « imageante » en son déploiement par la voix… _ et l’image comme parole » _ énonçant et égrenant, à sa façon, large, bien du sens, riche et complexe, « détaillé » par le regard du « spectateur » suffisamment actif, attentif, perspicace (« saisissant«  !), face à l’écran… _, pages 341-342…

    …

    Ce projet est passionnant ! et livre énormément de ce que je nommerai « la poïétique cinématographique » de Claude Lanzmann…
    …

    …
    Titus Curiosus, ce 3 septembre 2009

    …

    …

    Ce mardi 10 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • En hommage à Claude Lanzmann (1925 – 2018) et son « Lièvre de Patagonie », en 2009 (V)

    En hommage à Claude Lanzmann
    (Bois-Colombes, 27-11-1925 – Paris, 5-7-2018),

    …

    qui nous a quitté jeudi 5 juillet dernier,

    …

    et à son superbe Lièvre de Patagonie (en 2009)

    ainsi qu’à son œuvre cinématographique (dont le magistral Shoah),

    …

    re-voici

    en sept épisodes (des 29 juillet, 13, 17, 21 et 29 août, et 3 et 7 septembre 2009)

    la lecture que j’avais faite, de ce 29 juillet à ce 7 septembre 2009,

    de son Lièvre de Patagonie ;

    …

    et pour ce jour le cinquième volet :

    …

    …

    L’abord de l’homme était plutôt rugueux.

    …

    Mais l’œuvre est magistrale !

    …

    …

    — Ecrit le samedi 29 août 2009 dans la rubrique “Cinéma, Histoire, Littératures, Philo, Rencontres, Villes et paysages”.
    …
    …

    En conclusion (V) de « mon » petit « feuilleton de l’été » :

    lire et relire cet immense livre, inrésumable, et heureusement !,  qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

    …

    je voudrais mettre un peu en évidence l’ »art du temps« 

    _ sinon sa « maîtrise«  (« j’ai été maître du temps », vaudrait-il mieux dire, plutôt que « j’ai été LE maître du temps« , page 234, à propos des douze ans de la réalisation en forme de « course d’obstacles«  de « Shoah«  ) : si tant est que celle-ci, la « maîtrise« , soit jamais, étant de l’ordre, oxymorique (comme tout ce qui est « le principal » !), de ce que Georges Bataille appelle « l’impouvoir«  !.. _

    …

    l’ »art du temps » auquel a peu à peu « appris » à « se former » Claude Lanzmann,

    tant pour « exister » lui-même _ d’abord « survivre«  (pendant la guerre et la résistance), et puis s’épanouir _ en tant qu’individu vivant, « survivant« , et en tant que personne,

    que pour « réaliser« , opus après opus, son œuvre _ inachevé à ce jour : à poursuivre ! _ d’ »auteur » :

    …

    faut-il désespérer, en effet, de le voir « s’attaquer » _ page 329 _  bientôt, ou jamais,

    à un nouvel opus (cinématographique !)

    a priori  _ une nouvelle fois ! _ « impossible« 

    _ « je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible« , se dit-il à chaque minute des quatre jours de son nouveau séjour, après celui de six semaines d’été, en 1958,  à Pyongyang (Corée du Nord) en septembre 2004 : page 338 _ ;

    …

    mais qu’il « esquisse » cependant, bel et bien _ et c’est passionnant ! _ au final, superbe, de son chapitre XIV, aux pages 329 à 342 :

    …

    « On m’avait tellement dit _ de la « brève rencontre » (ou la « folle journée » ! ) avec Kim-Kum-sung, de « fin août 1958«  à Pyongyang _ : « Quel film ce serait ! « 

    …

    que j’y avais réfléchi,

    me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

    je m’attaquerais _ voilà ! _ à ce pan de mon histoire personnelle

    …

    _ = cette « brève rencontre« , page 326 :

    « j’avais vu autrefois un film anglais de David Lean intitulé « Brief encounter« (« Brève rencontre« ), avec Trevord Howard et Celia Johnson ; et je ne pensais jamais à Kim sans l’évoquer.

    Étonnamment, je revis ce film avec Sartre dans une salle d’art et d’essai, à Montparnasse je crois, et nous sortîmes tous deux en pleurs. Nous étions aussi  fleur bleue l’un que l’autre« , page 326 ;

    …

    ou cette « folle journée« , page 343 :

    « Jamais septembre parisien ne fut plus glorieux que celui qui suivit mon retour d’Asie _ cette fin d’été 1958. J’aurais dû quitter la ville à peine revenu : le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides de me revoir, avides de récits. Il avait été convenu que nous prolongerions en Italie les vacances jusqu’au début octobre. Mais je ne pouvais pas partir ; quelque chose me retenait ; j’avais besoin d’être seul, de flâner à ma guise dans Paris, de jouir des forces que je sentais neuves en moi et d’une liberté encore inconnue.

    …

    Je n’étais plus le même ;

    la folle journée

    _ voilà donc l’expression : à la Beaumarchais et à la Mozart ! cette fois ! Au passage, je m’étonne un peu que jamais le nom de Mozart, ni celui du prince des lièvres, « Leporello«  (en son « Don Giovanni« ), ne vienne à la bouche,ni, même _ « Madamina !.. » , dans le chant (pour l’ »air du catalogue »), de Claude Lanzmann !.. _

    …

    la folle journée, donc,

    avec Kim Kum-sun m’avait modifié en profondeur ;

    et c’est seulement dans l’atelier de la rue Schœlcher _ celui de Simone de Beauvoir _ que j’en prenais pleinement conscience. A Capri, le Castor s’impatientait…« , page 343 ;

    …

    la folle journée, je poursuis,

    avec la très belle infirmière Kim Kum-sun

    …

    (« ravissante »

    est le mot qu’emploie rétrospectivement Claude Lanzmann à la première des sept « apparitions« , un « lundi, à huit heures du matin« , dans sa chambre à l’hôtel,« l’hôtel Taedong-gang«  (à Pyongyang),

    de l’infirmière,

    flanquée de l’interprète, Ok, et de « cinq hommes à casquettes » : « ils sont six en tout, tous au centre de ma chambre, prêts à observer sourcilleusement chaque moment, chaque détail de l’action«  : une « injection » « dans le fessier, de vitamines B12 1000 gammas. C’est mon ami Louis Cournot qui, dans son cabinet de la rue de Varenne, face au Musée Rodin, m’avait prescrit cette cure » ; « j’avais emporté sept ampoules et la prescription médicale« , page 294 ;

    …

    et « d’une insolente et insolite beauté« 

    est l’expression qu’il emploie, page 296, lors de son ultime « apparition« , le dimanche, cette « folle journée ! « , donc, pour « l’injection ultime » (qui « devait avoir lieu le lendemain, dimanche« ) ; « je me disais que l’infirmière, en l’absence d’Ok

    _ l’interprète, en permanence présent, mais requis pour accompagner, ce dimanche-là, le reste de la « délégation » (« la première délégation occidentale invitée par la Corée du Nord, cinq ans après la fin de la guerre » de Corée, page 285…) des visiteurs français à« un pique-nique à la campagne«  auquel Claude avait réussi à se soustraire (« je renonçais au pique-nique : ayant vu trop de gens et trop parlé depuis un mois, j’avais décidé de rester seul ; ce qui serait la meilleure façon de me reposer : il fallait me comprendre…« , page 296) … _,

    …

    je me disais que l’infirmière

    serait flanquée d’une ou plusieurs casquettes.

    …

    Rien ne se produisit comme je l’escomptais. A dix heures pile, on frappe, j’ouvre, nulle casquette, mais elle seule ; elle métamorphosée, méconnaissable ; elle une autre ; vêtue à l’européenne d’une jupe légère et colorée, les seins débridés saillants sous le corsage, nattes escamotées, ramassées en chignon, cheveux bouclés sur le front, la bouche rouge très maquillée, d’une insolente et insolite beauté« , donc :page 296)

    …

    « On m’avait tellement dit « Quel film ce serait ! » que j’y avais réfléchi, me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction, je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle

    _ = la « brève rencontre« , chacun des sept jours d’une semaine de fin du mois d’août, pour une piqûre intramusculaire de vitamine B 12 1000 gammas,

    et surtout « la folle journée« , le dernier jour, le  dimanche,

    de, et avec, la très belle infirmière Kim Kum-sun à Pyongyang,

    à la place d’« un pique-nique à la campagne, passe-temps favori des Coréens« , qui avait été « prévu pour la délégation«  française en visite on ne peut plus officielle en Corée du Nord, alors, et pour rien moins que six copieuses semaines :

    …

    « notre venue était clairement un événement, voulu et regardé comme tel« , page 291 ; et « le programme du voyage en Corée

    _ dont  deux rencontres avec Kim Il-sung, « le Grand Leader » (« avec qui nous dînâmes deux fois en sacrifiant au cérémonial des réceptions d’État« , page 292) _

    était intéressant, effrayant quelquefois, fatigant, éreintant même. Visites de deux ou trois usines par jour, plusieurs exposés, discours d’accueil, discours d’adieux, échange de cadeaux«  ; « il m’arrivait de prendre la parole trois fois par jour« , page 292 ;

    « à la fin août 1958« , page 310 _

    …

    me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

    je m’attaquerais _ plus de cinquante ans plus tard, à ce jour, par conséquent ! et cinématographiquement, surtout ! _  à ce pan de mon histoire personnelle,

    entrelacée à la grande Histoire« , page 329 ;

    un entrelacs présent, c’est à noter, dans tout l’œuvre (cinématographique) lanzmannien ! _ ;

    …

    mais « pan«  qu’il est difficile, dit aussi Claude Lanzmann, de seulement « résumer«  :

    …

    « Il m’arriva de raconter _ déjà par les mots _ à des amis ma brève rencontre _ sans guillemets ici _ avec Kim ;

    mais cela _ déjà, avant le passage même au medium du film de cinéma… _ n’était possible

    et n’avait du sens

    _ voilà ! à l’heure du « il faut tout faire vite«  ;

    cf là-dessus les travaux percutants de Paul Virilio ; par exemple le tout récent « Le Futurisme de l’instant _ stop-eject« … _

    …

    que si j’avais la possibilité de la raconter longuement ;

    cela ne se résume pas« , page 326

    _ sur la « manie » des « résumés«  (des gens « pressés« ), cf Montaigne, « Essais« ; Livre III, 8 : « tout abrégé d’un bon livre est un sot abrégé« … _ ;

    …

    tout en précisant _ page 330 _ et cette fois à propos du « passage » au récit proprement cinématographique ! :

    …

    « Je n’étais pas sûr

    ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage _ cinématographique : là était le défi !.. _ à la fiction _ cinématographique, donc ! soit un défi à la puissance 2 !! _,

    …

    ni, plus profondément

    …

    _ mais cela n’est pas neuf : cf les précédents « sas » de doute : et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Pourquoi Israël« , lors du voyage à Jérusalem, en novembre 1970 (et avant la rencontre d’Angelika Schrobsdorff) ; et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Shoah« , lors de la « pascalienne » « nuit de feu« parisienne de Claude Lanzmann, « au début de l’année 1973 » :

    il faut aussi du courage pour se lancer dans l’ »opaque«  _  = un peu plus que le « vertige » à surmonter de la (déjà un peu reconnue)  mallarméenne « page blanche«  ; pouvant, en sa « dépression« , mener, même

     _ cf, en ce « Lièvre de Patagonie« , l’épisode, quand Claude Lanzmann était « au plus mal » (page 231), en 1977, du « flirt avec la mort » (page 234) de la « presque noyade » à Césarée, aux pages 231 à 234 _,

    …

    pouvant, au plus « bas«  de sa « dépression« , mener, même, à un suicide

    _ tel que celui, fictif, lui, du personnage (cézannien) de l’artiste-peintre Claude Lantier dans « L’Œuvre » de Zola : très intéressant roman sur les crises de la poiesis ; et qui fut la malencontreuse cause de la fâcherie, irréversible et non fictive, elle, des deux « grands amis d’enfance«  aixois qu’étaient Émile Zola et Paul Cézanne … _

    …

    il faut aussi du courage pour se lancer dans l’ »opaque« , donc

    _ et « il n’y a pas de création véritable sans opacité ; le créateur n’a pas à être transparent à lui-même« , page 243 _

    …

    pour se lancer dans l’ »opaque« 

    de telles audacieuses « aventures » de « création » du « génie » ;

    …

    et tout particulièrement eu égard aux moyens assez considérables, financièrement parlant, pour commencer (ou poursuivre)

    _ et Claude Lanzmann n’a jamais manqué, chaque fois, d’« en baver«  passablement avec les divers producteurs (et productrices ; et autres divers financeurs de par le monde… _,

    …

    que nécessite la-dite « production » de cinéma !..

    …

    « Je n’étais pas sûr ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage à la fiction, donc,

    …
    ni, plus profondément

    de le vouloir » ;

    …

    tant il y faut d’« élan« 

    et d’ »allant » : de la « jeunesse » du « bondissement » ;

    ainsi que d’ »amplitude de souffle » ;

    dans l’engagement de départ

    comme dans  la persévérance de l’effort requis pour de telles œuvres cinématographiques :

    …

    « amplitude de souffle » absolument indispensable à l’ »auteur« -créateur

    face à la complexité, somme toute, « intriquée« 

    …

    _ et « il m’a fallu des années pour« , non seulement « me déprendre des stéréotypes« , mais surtout « me faire au concret et à la complexité du monde« , page 347… :

    …

    c’est cette « complexité  du monde« -là que le « miracle«  de l’œuvre (ou « chef-d’œuvre«  !)

    du « vrai«  « auteur«  (les chemins pour y parvenir étant eux-mêmes complexes, longs, tortueux, semés d’embuches, à côté de leur formidable joie !)

    …

    que le « miracle«  de l’œuvre, donc,

    doit lumineusement faire ressentir et comprendre, en la (relative) désintrication de pas mal de ses fils,

    à tous ceux qui, en toute loyauté, vont, pleinement et en toute confiance, il vaut mieux, y livrer leur propre sensibilité (ou aesthesis) de spectateurs ouverts et de bonne foi ! _,

    …

    face à la complexité, somme toute, « intriquée« , donc,

    de ce « réel » à donner à « vraiment » « ressentir« ,

    dans la clarté de l’intrication-désintrication de ses divers éléments, par nous autres spectateurs ;

    …

    même si, d’autre part _  page 338 _ :

    « Kim Kum-sun _ la sidérante infirmière _ était gravée dans ma mémoire ;

    …

    et je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible _ voilà la formule décisive ! _ ;

    que la faim, le dégoût de la nourriture _ servie à Pyongyang _ semblaient rendre plus impraticable encore« ,

    en ce séjour « nord-coréen«  de quatre petits jours seulement, à Pyongyang, en « septembre 2004« , à partir de Pékin (page 327) _  :

    …

    « quel film ce serait !  » que ce « film nord-coréen« , à tourner par Claude Lanzmann à Pyongyang !..

    …
    Mais « il y avait, dans ma propre « brève rencontre » »

    _ d’il y avait, ce mois de septembre 2004-là, lors de cet improbable « retour à Pyongyang« , depuis Pékin (« dès mon arrivée à Pékin, je m’informai sur les possibilités _ ou incompossibilités ! _ d’entrer en Corée du Nord« , page 330),

    quarante-six ans d’écoulés depuis cette si improbable semaine elle-même, d’un lundi à un dimanche, « à la fin août 1958 » (avec l’acmé de sa dernière « folle journée«  !) :

    …

    « je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net,

    prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 _ voilà !

    …

    étant donné que « permanence et défiguration des lieux sont la scansion du temps de nos vies« ,

    a noté _ et combien, de fait, est-ce capital ! _, page 169, Claude Lanzmann ;

    …

    c’était, là, à propos des métamorphoses successives du « coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain«  : le café « Royal« 

    où, à la fin des années quarante, se produisit (« quatre regards s’échangèrent en un éclair« , page 170) le second coup-de-foudre de sa sœur Évelyne et de Deleuze (« nul n’aurait pu alors imaginer que le « Royal » ne serait pas éternel« , page 169),

    …

    le café « Royal« , donc,

    ayant, et depuis longtemps, disparu :

    …

    remplacé par le Drugstore Saint-Germain« , d’abord ;

    auquel lui-même,« mort tout à la fois de sa belle mort et des bombes de la terreur« , quelques années plus tard encore,

    « a succédé une boutique du roi de la fringue transalpine, avec un restaurant chic et cher au premier étage« , page 169… ;

    …

    et Claude Lanzmann ayant commenté, page 169 toujours, cette « permanence et défiguration des lieux«  et « scansion du temps de nos vies«  :

    …

    « Je l’ai vérifié autrement , dans le désespoir, pendant la réalisation de « Shoah« , lorsque je fus confronté aux paysages _ d’abord muets _ de l’extermination _ industrielle : des chambres à gaz… _ en Pologne.

    …
    Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration

    …

    _ le mot employé, « défiguration« , est le même que celui qui clôt le terrible chapitre premier,

    à propos du « visage« , non « défiguré« , justement, après la « décapitation« , de « l’égorgé«  :

    …

    « le visage de l’égorgé

    _ maintenant contemplable, sur la « minable vidéo d’amateur tournée par les tueurs eux-mêmes » (en ces « images atroces des mises à mort d’otages perpétrées sous la loi islamique en Irak ou en Afghanistan« , page 27) _ ;

    …

    « le visage de l’égorgé

    et celui du vivant qu’il était _ encore l’instant précédent _

    se ressemblent irréellement. C’est le même visage ; et c’est à peine croyable«  _ pour nous qui osons le regarder _ ;

    tant « la sauvagerie de cette mise à mort était _ en effet _ telle qu’elle semblait ne pouvoir se sceller _ objectivement _ que d’une radicale défiguration » :

    mais non advenue ! le « visage«  de l’assassiné « demeurant«  : « c’est le même visage« , nonobstant le meurtre ! non défiguré !) _

    …

    Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration, donc,

    et la permanence furent alors _ en ces moments du tournage en Pologne, cette fois ; toujours page 169 _ pour moi un bouleversement inouï, une véritable déflagration, la source de tout« , page 169 donc :

    …

    d’où le prix, tel celui du sang, de la parole, indispensable !, de « témoignage«  de ceux qui « se souvenaient« , en une formidable (« hallucinée et précise« , tout à la fois) « reviviscence«  absolument « vraie«  ! _ ;

    …

    Et Claude Lanzmann d’ajouter superbement,

    en commentaire, page 170, de ce souvenir toujours irradiant de feu le café Royal et de sa sœur Évelyne (y rencontrant à nouveau Deleuze) ; Évelyne disparue, elle, le 18 novembre 1966 (« les novembre ne me valent rien » depuis, dit Claude, page 189) :

    …

    « Vivants, nous ne reconnaissons plus _ du fait d’abord des très puissantes forces de l’oubli _ les lieux de nos vies ;

    …

    et éprouvons _ si l’on se met, a contrario, si peu que ce soit, à y réfléchir _ que nous ne sommes plus les contemporains de notre propre présent. Je ne partage pas avec beaucoup le savoir que le « Royal » a existé«  ;

    continuant, immédiatement à la suite, après une simple virgule :

    …

    « et je pense toujours, dans l’admiration et le scepticisme absolu _ tout à la fois !_ à la plaque mémorielle appliquée à la façade du 1, quai aux Fleurs, immeuble où vécut Vladimir Jankélévitch ;et où j’ai habité moi-même quelque temps. On peut y lire cette pensée du philosophe, extraite d’un de ses livres _ « L’Irréversible et la nostalgie« , page 275 de l’édition originale, aux Éditions Flammarion, de 1983 _, que j’appris aussitôt par cœur tant elle m’émouvait et que je me récite souvent la nuit ; ou quand il m’arrive de passer quai aux Fleurs :

    …

    « Celui qui a été

    ne peut plus désormais ne pas avoir été.
    Désormais, le fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu

    est son viatique pour l’éternité »…« ,

    …

    toujours page 170 : « viatique«  oxymorique : d’où la sublime conjonction de « l’admiration et le scepticisme absolu« …

    …

    Fin de l’incise sur la si décisive « permanence et défiguration des lieux » comme constituant « la scansion du temps de nos vies«  ;

    et retour sur l’« essai de repérage« , quatre jours à Pyongyang, en septembre 2004,

    pour le « projet«  et le « désir«  même de film « nord-coréen » de Claude Lanzmann,

    …

    pour surmonter la part de « défiguration » de « la scansion du temps de nos vies« ,

    …

    et possible medium, non seulement en ce bref « repérage« , mais aussi en sa « réalisation«  en suivant,

    cet éventuel film,

    …

    pour ré-accéder, par une « reviviscence« , à la « permanence » de la « joie » magnifique d’alors, à Pyongyang, déjà, « à la fin août 1958« , éprouvée ;

    …

    « viatique pour l’éternité« , donc :

    pas seulement, alors et ainsi, au regard de soi-même (ayant vécu, ineffaçablement ! par le fait ! cela de « passé«  et de « non oublié« …) ;

    …

    mais aussi possiblement offert,

    par le medium effectif de l’œuvre, cette fois… _ et ici l’œuvre de cinéma (encore à ce jour à « réaliser » !) _ quand elle aura enfin été « réalisée » !.. ;

    …

    possiblement offert, donc, à la sensibilité (ou aesthesis) de quelques autres, pouvant ainsi,

    par les émotions « vraies » qu’ils éprouveront alors (comme « homines spectatores » actifs _ = « en acte« , pas seulement « en puissance« … ; et pas seulement passifs _, pour reprendre l’expression de Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« ),

    …

    pouvant ainsi, en partie au moins, « le«  partager !

    partager un peu de cette rare-là « joie«  « vraie » (de « fin août 1958 » ; à Pyonyang) !

    …

    Puisque tel est le « miraculeux«  pouvoir de « présentification«  (page 82) d’une œuvre (ou « chef-d’œuvre« ) « vrai(e) » !

    …

    « je décidai _ de passage à Pékin (pour y présenter « Shoah«  à « des cinéphiles chinois« , page 326), ce mois de septembre 2004 _ qu’il me fallait en avoir le cœur net,

    prendre la mesure des changements survenus _ à Pyongyang _ depuis 1958,

    espérant que ce retour

    _ tenté ! en forme accélérée, de quatre jours seulement (et, cette fois encore, régime oblige, bien difficile !), de « pré-repérage« , en quelque sorte…) _

    vers ce lointain passé _ et c’est ici bien davantage qu’une métonymie ! _

    m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , page 330 _,

    …

    « il y avait, dans ma propre « brève rencontre » _ de 1958 _, donc,

    tant de « scènes qui pouvaient être d’une grande puissance proprement cinématographique«  _ dit Claude Lanzmann, page 329 _ que « la perspective d’avoir à tourner de pareilles séquences » non seulement « ne m’effrayait pas« , mais« m’excitait _ et même suprêmement ! _ au contraire«  _ page 330 ;

    je vais, bien sûr, moi-même y revenir, ici-même ! _

    …

    A Pyongyang, donc,

    en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps

    …

    _ on lit bien !, page 335 : en tant qu’État ; que « régime« … ;

    les « régimes totalitaires«  ont d’étranges lubies ;

    à milles lieues _ quant à ce qu’ils s’« autorisent«  à décider, mortellement, des vies mêmes !.. _, du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

    _ cf la merveilleuse expression employée, page 82, à propos du « génie poétique » (et du « brio » et de la « verve«  : « la magnifique éloquence, le brio, la verve de Monny, le génie surréaliste qui structurait sa parole et ses relations avec autrui, sa générosité sans limites avec nous, aussi illimitée que l’amour qu’il portait à ma mère« , page 130) de Monny de Boully ! _,

    …

    à milles lieues du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

    lui, de la création artistique… _

    …

    A Pyongyang, donc, je reprends l’élan de ma phrase, 

    en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps 

    deux fois au moins :

    en 1955, à la fin de la guerre ;

    et en 1994, à la mort de Kim Il-sung, le Grand Leader.

    Kim Il-sung n’est pas mort, ne peut pas l’être ; il est présent _ lui… _ pour l’éternité » !

    …

    C’est de ce nouveau travail cinématographique-là, qui défie, à l’état de « projet » et de « désir« , en balance encore, et attend, pour le passage à sa « réalisation » en œuvre effective de film de cinéma, Claude Lanzmann,

    à Pyongyang, en Corée du Nord,

    telle une nouvelle « face Nord«  _ de quelque nouvel Eiger, Mönch, ou Jungfrau… _,

    ou telles quelques nouvelles « aiguilles de Chamonix«  :

    un peu plus, toutefois, que de « hauts rochers d’apprentissage obligé pour tous les futurs grimpeurs », formule de la page 387, appliquée aux « parois des Gaillands« ,cependant :

    …

    le temps _ long : mais peut-on faire autrement, afin d’« apprendre«  et ensuite de « faire« , mais « vraiment«  ?.. _

    le temps de l’ »apprentissage« , ou du « faire ses classes« 

    _ l’expression « faire ses classes«  est présente page 272 :

    …

    « on _ dans l’équipe du « groupe de presse » de Pierre et Hélène Lazareff, dès le début des années 50 _ m’avait proposé de faire des reportages difficiles sur des faits divers criminels; et j’avais à plusieurs reprises accepté. Cela m’amusait, m’intéressait ; j’ai beaucoup appris : à questionner, à ruser, à prendre des risques ; je faisais mes classes ; apprentissage

    …

    _ tel que celui de la pêche, auprès du « directeur d’école républicain » de Saint-Chély-d’Apcher, Marcel Galtier : « il m’instruisait de tout, et d’abord de la pêche à la mouche dans les étroites et serpentines rivières à truite des hauts plateaux de l’Aubrac« , page 67 _;

    …

    celui de la chasse, auprès de son ex-beau-père René Dupuis : « outre les leçons de billard, dont je n’ai rien retenu, je lui dois les bonheurs de l’attente et de l’imminence, posté « ventre au bois » sur une sente gelée et verglacée, guettant le déboulé d’une harde de sangliers, m’enchantant du langage infini, précis et poétique de la chasse  _ ne jamais tirer sur une laie « suitée de marcassins en livrée » _ ;

    …

    je lui dois _ aussi _ mes premières descentes en rappel à plus de quarante ans et le passage de l’alpinisme livresque, dans lequel, on l’a vu _ en compagnie du Castor, dans les Alpes bernoises et valaisanes _ j’excellais, à la lutte réelle _ cette fois _ contre le vide, contre la tétanisation des muscles au moment de franchir, dans les parois des Gaillands _ hauts rochers d’apprentissage obligé pour les futurs grimpeurs _, des difficultés, considérables pour moi, de degré 5 ou 6« , pages 386-387 ;

    …

    apprentissage complété par Claude Jaccoux, « qui fut président du Syndicat national des guides de haute montagne« , avec lequel « je me confrontai à de rudes classiques, certaines pour débutants, comme l’arête des Cosmique, d’autres plus sévères comme la Tour ronde ou encore Midi-Plan, cataloguée comme « AD », assez difficile, course exténuante de neige, de glace et de roc, avec franchissement de barrières de séracs qu’il nous fallait dévaler, talons plantés, sans nous autoriser un seul arrêt pour réfléchir ou reprendre souffle, car le soleil déjà haut dans le ciel dardait droit sur les blocs de glace qui, déstabilisés, s’effondraient derrière nous dans un fracas de bombardement, nous contraignant à la fuite en avant _ toute une école ! _, page 388 ;

    …

    celui du théâtre, auprès de son épouse Judith Magre, le « changeant« , à force d’accroissement de la « sensibilité«  au « plus infinitésimal écart dans un mouvement du corps, dans la hauteur d’un timbre » qui « prenait«  alors « pour moi une importance démesurée« , le « changeant« , donc, « tout à la fois à«  son « insu et au comble de la lucidité, en guetteur implacable et émerveillé« , page 385  ;

    …

    ou auprès de maîtres d’école, tel, « à l’école communale de Mâle« , « aux environs de Nogent-le Rotrou« , l’instituteur M. Étournay : « la séparation d’avec M. Étournay fut déchirante ; il dit à mon père sur un ton de reproche : « Vous m’enlevez mon meilleur élève » », page 102 ;

    …

    de lycée, aussi, tel, qui « enseignait la littérature en lettres supérieures«  à Blaise-Pascal, à Clermont-Ferrand, Jean Perus : « c’était un professeur magnifique ; et je n’ai jamais oublié la moue dédaigneuse de ses lèvres lorsqu’il récusait d’une seule phrase une de nos interprétations. Il me guérit à jamais du comparatisme _ réducteur des singularités _ le jour où, ayant à commenter à voix haute devant lui et mes condisciples un passage de Rabelais, j’évoquai stupidement Bergson que j’avais à peine lu. Le dédain de sa célèbre moue me fit carrément dégoût : « Mon petit, Rabelais ne connaissait pas Bergson »« , page 37  ;

    …

    et je ne re-passerai pas en revue, l’ayant fait dans un précédent article, tous ses professeurs de philosophie, au premier rang desquels se détache cependant le magnifique Ferdinand Alquié, ami de Monny de Boully, « qui avait participé avec lui aux grandes batailles du Surréalisme ; et occupait alors à Louis-le-Grand la chaire de philosophie pour les classes préparatoires à l’École normale« , page 131 :

    …

    « Alquié«  qui « s’était efforcé de dompter son accent languedocien _ de Carcassonne _ mais l’avait gardé en inventant une combinatoire unique du geste et de la parole : il articulait chaque mot, chaque syllabe, déconstruisant ses phrases pour mieux se faire comprendre ; mais reliant, réunissant les savoureux cailloux épars de l’occitan par un extraordinaire jeu des bras et des mains avec des arrondis de bailadora sévillane, ou d’anguleuses poussées des coudes, à la façon des danseuses princières d’Asie du Sud-Est« , page 141 ; « je l’adorais, nous l’adorions : major de l’agrégation en 1931, il était petit, fort mince, toujours élégant, avec d’immenses yeux très noirs aux lourdes paupières bistrées ; et nous étions tous conscients de notre chance d’avoir, à vingt ans, un tel maître : impeccable historien de la philosophie, philosophe lui-même, dédaigneux des modes, des brigues ou intrigues ; et qui, nous instruisant sérieusement avec une totale absence d’esprit de sérieux, nous enseignait du même coup à penser librement et à ne pas plier«  ; quel portrait ! et quel hommage !

    …

    « J’aimais aussi sa femme, une belle Normande blonde et plantureuse, bien plus grande que lui, pleine d’esprit ; et je me plaisais parfois à imaginer mon professeur englouti, lui aussi tourterelle, dans l’étreinte des beaux bras blancs de Denise » ; page 142 _ il se trouve que j’ai connu Ferdinand Alquié, à Carcassonne, au mariage de notre ami Jean -Yves David, dont j’étais le « témoin«  ; Ferdinand Alquié (grand ami de Henri Tort-Nouguès, professeur de philosophie et carcassonnais, lui aussi : le père de la mariée) ; Ferdinand Alquié, donc, étant le « témoin«  de la mariée, notre amie Sylvie… ;

    …

    et je ne redirai rien de tout ce que Claude Lanzmann a pu apprendre au quotidien, et de Sartre, et du Castor _ « avec leur sérieux si touchant« , page 248 ; en même temps que (même si la remarque n’est qu’à propos de Sartre, et d’après le témoignage, tout premier, de Jean Cau, en 1946) « la simplicité de Sartre, son abord fraternel, sa totale absence d’esprit de sérieux« , page 150 _ ;

    …

    sinon, emblématiquement, ceci, et c’est à propos des voyages de Claude « avec eux« , et de son « apprentissage« , par eux deux, « du regard et du monde«  : « J’apprenais à voir _ en échangeant par la parole avec eux _ par leurs yeux _ voilà (de l’image à la parole et vice versa) le va-et-vient véritablement formateur ! y compris cinématographiquement !.., nous le verrons,  d’un véritable « apprentissage«  du « regarder-écouter«  « vraiment«  !.. _ ; et je puis dire qu’ils m’ont formé ; mais cela n’allait pas sans réciprocité : nous avions des discussions serrées et intenses _ voilà ! _ ; l’admiration que je vouais à l’un et à l’autre, n’empêchaient pas qu’elles fussent égalitaires«  ; par là et ainsi, très concrètement, sur le tas, en ces voyages « ensemble », partagés, donc, « ils m’ont donné à penser, je leur donnais à penser » _ toute une pédagogie non didacticienne ! _, page 251 ;

    …

    ni ne redirai rien, non plus, de ce que ce Claude Lanzmann a pu apprendre du merveilleux Gershom Sholem, ami très proche d’Angelika (et témoin des « épousailles juives«  d’Angelika et de Claude « lorsque le rabbin Gotthold«  les « unit à Jérusalem, sous la houppa, à la fin d’un jour d’octobre encore très chaud« , en 1974), page 421 : « J’aimai Scholem lui-même dès le premier dîner auquel, avec sa femme Fania, il nous avait conviés, Angelika et moi. Ce grand savant était dépourvu de cuistrerie, généreux de science à la condition d’être persuadé de l’authentique intérêt de son interlocuteur ; il était pionnier, défricheur, curieux de tout ; penseur, philosophe, polémiste, libre dans ses propos et d’une drôlerie souveraine. Je l’aimais aussi pour son visage, son grand nez puissant, ses yeux bleux clairs où demeurait une lueur d’enfance« , page 421… ;

    …

    ni, non plus, encore, de ce que je viens de relever, un peu plus haut, de ce que Claude a pu apprendre du « génie poétique » _ « le génie surréaliste qui l’habitait, son français d’une richesse admirable«  (page 79) _, de la « verve » et du « brio » ; de la « liberté« , de la « générosité » et du « non-conformisme » du nouveau compagnon, depuis 1939 ou 40, de sa mère, l‘ »extraordinaire magicien » (page 82), Monny de Boully ; le « Rimbaud serbe«  !.. Car immédiatement, grâce à ce sublime « génie poétique » de Monny, entre Paulette et lui, puis les enfants Lanzmann : « outre l’amour, le ciment de cette miraculeuse entente était l’intelligence, la liberté, l’accord de tous pour placer au dessus de tout ces vertus cardinales ; le refus des tabous dans les conduites et les paroles« , page 130 : quelle leçon de liberté !…

    …

    « je faisais mes classes ; apprentissage

    qui me fut rendu au centuple quand je réalisai « Shoah« , que l’on peut regarder, à maints égards _ et tout spécialement de l’« instruction » des « témoignages« … _, comme une investigation criminelle« _

    …

    « faire ses classes  » (d’ »auteur« )

    …

    _ cf par exemple à la page 427 ; et d’abord à propos de « Pourquoi Israël« , à un moment de son montage, en 1972, lors d’« une projection de travail« , « qui avait emballé _ sinon la productrice ! du moins _ les quelques personnes invitées«  ; celles -ci « justifiaient leurs applaudissements par une catégorie de pensée nouvelle pour moi« , se souvient ici Claude Lanzmann : « C’est un film d’auteur, c’est un film d’auteur ! «  ; soit la première prise de conscience d’une « vraie » singularité sienne (d’« auteur« , donc) en train de naître…

    …

    puis, à la page 520, cette reconnaissance, beaucoup plus large et de poids, d’« auteur«  et d’une « œuvre« , en une « réconciliatrice nuit du 4 août« , à un important colloque organisé à Oxford en septembre 1985, pour une cruciale projection « polonaise« (et internationale) de « Shoah » (la présentation du film à Washington n’eut lieu que le mois suivant, le 23 octobre ; alors que la toute « première«  à Paris, au Théâtre de l’Empire, avait eu lieu au mois d’avril précédent) :

    …

    _ « la puissance invitante (en) était un institut d’études judéo-polonaises et son journal, « Polin », organisme pionnier composé de deux solides sections, l’une à Oxford, l’autre en Pologne même. Celle-ci semblait avoir fait l’union autour de « Shoah » et abandonné les anciennes querelles _ déchaînées dès le lendemain même de la première projection du film à Paris, au mois d’avril, donc. Car parmi les invités de poids se trouvaient des membres du Parti communiste, des hommes de Jaruzelski, mais aussi les journalistes et écrivains catholiques les plus réputés de Pologne, comme Jerzy Turowicz, rédacteur en chef du « Tugodnik Powszechny » de Cracovie, le Pr Jozef Gierowski, recteur de l’université Jagellon, de Cracovie aussi. Le plus étonnant dans cette réconciliatrice nuit du 4 août, c’est que participaient également les intellectuels de la dissidence polonaise, ceux qui avaient décidé de fuir leur pays quand Gomulka avait déclenché la grande crise d’antisémitisme officiel, comme le philosophe Leszek Kolakowski et le Pr Peter Pulzer« , précisent les pages 519-520 _

    …

    à Oxford, donc, en septembre 1985 : « la discussion _ suivant la projection (intégrale, est-il besoin de le préciser !), la veille, de « Shoah« … _ qui dura en vérité plus de sept heures, commença par un mea culpa unanime, tous les participants s’excusant envers moi de l’attaque vicieuse et officielle qui avait été menée contre « Shoah » en Pologne _ à la sortie parisienne (et française), seulement, du film _ ; et continuait d’ailleurs à l’être _ sur pareille lancée… Même s’ils avaient des critiques à formuler contre le film, ils tombèrent tous d’accord pour déclarer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art, obéissant à ses propres lois ; et non pas du tout d’un reportage sur la façon dont les Polonais avaient été les plus proches témoins de l’extermination de leurs concitoyens juifs.

    …

    Il faut se référer aux nombreux et substantiels articles qui parurent le lendemain du colloque d’Oxford, un peu partout : aux États-Unis, en Angleterre, en Israël, en Pologne même ; par exemple celui de Timothy Garton Ash qui occupait vingt pages de la « New-York Review of Books » ; de Neal Ascherson dans « The Observer » ; ou d’Abraham Brumberg dans « The New Republic ». Tous étaient un salut à « Shoah«  et à la façon dont mon savoir historique et le travail préalable qui y avait conduit, avaient littéralement mis en déroute ceux qui, au début _ à la sortie française du film, en avril ; et ses suites, depuis… _, prétendaient se présenter comme les plus acharnés de mes adversaires, auxquels j’avais montré _ par le film lui-même, d’abord, comme dans les échanges substantiellement nourris de ce colloque _ que leurs poches étaient vides et leurs munitions creuses.

    …

    Un certain nombre, comme le philosophe Leszek Kolakowski, m’écrivirent après la projection pour me dire que leur éblouissement l’emportait largement sur leurs objections ; et que si « Shoah«  ne disait pas tout _ certes _, il submergeait _ en effet _par sa puissance de suggestion et son originalité, dévoilant la vérité _ son objectif unique ! _ comme cela n’avait jamais été fait« , pages 520-521 _,

    …

    le temps de l’« apprentissage« , donc,

    _ « conscient que j’aurais à grandir, à vieillir« , se dit-il, page 249, à propos de sa difficulté ancienne, en 1953, à « tout de suite écrire _ comme le lui conseillait alors Sartre à propos de sa découverte d’Israël, le semestre précédent, d’août à novembre 1952 _ , changer en un livre la matière de sa vie ; ce qui est souvent le défaut des professionnels de la littérature » ;

    « en un livre«  ou en quelque autre œuvre, en quelque autre medium, que ce soit : pour lui, Claude, ce sera, in fine, en un certain mode de film de cinéma : nous allons y venir… _,

    …

    le temps de l’« apprentissage« 

    ou du « faire ses classes » (d’« auteur« ), donc,

    je reprends le fil de ma phrase plus haut, avant l’incise sur la reconnaissance d’un « auteur » et d’une « œuvre« , parfaitement singuliers,

    finissant par passer… ; au tournant de la décennie 70 :

    …

    quand « une fille de milliardaire«  (« C. W.« , qui « s’était proclamée productrice de cinéma« , « depuis qu’elle avait vu ce que j’avais tourné sur le canal de Suez« 

    _ pour le magazine de télévision d’Olivier Todd, « Panorama » : « ma décision de faire un jour du cinéma est sûrement liée à la réalisation de ce film » « tourné pour « Panorama », combinant les interviews des hommes sur le canal avec ceux des mères, des épouses, des enfants, à l’arrière« , est-il précisément indiqué, page 410 _

    …

    quand « une fille de milliardaire« , donc,

    « me bombardait de messages comminatoires pour que je passe à l’acte«  ;

    mais « j’avais besoin de réfléchir ; de savoir si j’avais véritablement le désir de ce film _ la même expression exactement (et la même attitude pour l’« éprouver« , dans le « réel« , sur le lieu ad hoc) que pour le « film nord-coréen« , à l’heure du passage à Pékin, en septembre 2004, page 330 : « je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net ; prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 ; espérant que mon retour vers ce lointain passé m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , donc ! _ ; et également si je me sentais capable de faire du cinéma sans avoir fréquenté aucune école, sans avoir suivi un seul cours«  _ cette inquiétude-là ayant été, en 2004, fort heureusement « dépassée«  ! _, page 412 ;

    …

    et ce sera « un coup de foudre violent et partagé«  _ à Jérusalem, page 420 : avec Angelika Schrobsdorff, qui deviendra bientôt, en octobre 1974, sa nouvelle épouse… _ qui fit que « la question de réfléchir à la possibilité _ ou l’incompossibilité _ ne se posa plus : il allait de soi que je le ferais _ les « coups de foudre » n’ayant pas, non plus, étaient avares pour Claude Lanzmann, tout au long de sa vie : à commencer par celui, dans des circonstancs particulièrement peu propices (au pays des « casquettes« partout !) de Kim-Kum-sung, à Pyongyang, en cette « fin août 1958« … Je restai près d’un mois en Israël, parcourant le pays, tantôt seul, tantôt avec elle _ Angelika. Elle me fit faire la découverte sans prix de ses amis, Juifs berlinois, amis de sa mère en vérité, qui la regardaient et la traitaient comme leur propre fille ; l’admirant aussi pour sa beauté et parce qu’elle représentait pour eux l’excellence de la langue allemande, la liberté critique, l’invention et la causticité de l’Allemagne pré-hitlérienne, dont ils avaient gardé l’inguérissable nostalgie » ; etc.., page 420. « Israël, l’Allemagne, les deux années que j’y avais passées, la Shoah, Angelika se nouaient en moi à d’insoupçonnables profondeurs« , page 420, toujours…

    …

    En conséquence de quoi, « je repartis pour Paris annoncer à la productrice que j’acceptais de réaliser le film, habité par une idée fixe : revoir Angelika, revenir au plus vite vers elle« , à Jérusalem et en Israël, page 421… C’est ainsi que « l’amour d’une femme a été _ cette première fois-là, en décembre 1970, en quelque sorte… _ le ressort décisif d’une œuvre« , le premier film de cinéma de Claude, « Pourquoi Israël« , page 422.

    …

    Puis, dans le courant de l’année 1973,

    entre la fin des trois ans déjà bien difficiles de ce premier opus de cinéma, « Pourquoi Israël« 

    …

    _ « j’avais demandé un congé sans solde à Pierre Lazareff ; il me l’avait accordé« , page 427 ; et « comme j’étais novice, fou de désir de film et d’Angelika _ les deux, déjà, liés : je continue de penser à l’opus « nord-coréen«  toujours « en balance » de« réalisation« , en 2009… _, j’avais signé le contrat qu’on m’imposait sans en discuter les termes ; j’aurais signé n’importe quoi. Je fus payé au minimum, alors que j’avais trouvé _ sous-pression des diktats successifs de la nouvelle productrice (« intraitable », page 427, qui avait succédé à la décidément trop « amatrice«  (à un point « caricatural« , page 422)« fille de milliardaire« , (« C. W.« )… _ une partie de l’argent ; et que j’avais permis au film de s’achever. Par rapport au salaire _ de journaliste pour le groupe de presse de Pierre et Hélène Lazareff _ qui était auparavant le mien, la régression était considérable. Je terminai « Pourquoi Israël«  dans une très réelle pauvreté qui teintait d’une interrogation anxieuse la joie puissante _ certes ! _ d’avoir réalisé ce film« , pages 427-428 _,

    …

     et les douze ans de « course-relais » qu’allait devenir, avec bien des hauts et des bas

    …

    (jusqu’à, même, une presque une noyade, à Césarée, avec « sa magnifique plage au sable dur, longée par un aqueduc romain à travers les arches duquel la mer s’offrait, scintillante et tentatrice« , page 231, l’été 1977…)

    …

    le film suivant, le second film de cinéma de Claude, « Shoah« 

    _ «  »Shoah » fut une interminable _ et dangereuse, pour sa vie même, on va le voir immédiatement _ course de relais : ceux qui me soutenaient pour un temps, abandonnaient ensuite ; je devais en convaincre d’autres, qui reprenaient le flambeau ; puis d’autres encore ; jusqu’à la fin _ après la fin même, puisque, le film terminé, il n’y avait pas de quoi payer une première copie« , page 234 ;

    …

    car, bien « seul à pressentir

    …

    _ alors : c’était, donc, l’été « 1977, où seul un miracle _ probablement, eu égard au jeu de probabilité de compatibilité des divers  « compossibles« … _ me sauva la vie _ lors d’une « quasi noyade«  ; au large de Césarée, donc…

    …

    C’était une période sombre de mon existence et, ce qui est la même chose, de la réalisation de « Shoah« .

    …

    Le film auquel je travaillais depuis presque quatre ans, était en panne : je n’avais plus d’argent pour continuer ;

    et les Israéliens

    qui, après avoir vu « Pourquoi Israël« , tenu par eux comme le meilleur film jamais réalisé sur leur pays, m’avaient proposé de réaliser un film sur la Shoah, en avaient initié et financé les premières recherches,

    venaient de m’annoncer _ patatras ! _ qu’ils ne soutiendraient pas plus avant un travail dont ils ne voyaient pas la fin« , page 229  _

    …

    et donc, bien « seul à pressentir

    ce que serait cette œuvre _ en si difficile et « opaque« , page 231, « gésine« , page 234… _,

    …

    je m’épuisais _ alors _ à tenter de convaincre des bureaucrates ignorants du cinéma autant que de la Shoah _ cela est certes loin de n’exister qu’en Israël ! j’ai ma (petite) expérience des Drac ; et même de la Direction de la Musique (du temps de l’Hôtel Kinski, 53 rue Saint-Dominique)… _ à vouloir leur faire partager, comme si elles étaient claires, des idées encore opaques pour moi-même.

    …

    La trame de « Shoah » se dessinait _ peu à peu, cahin-caha, et de bric et de broc…_ en creux ; mais un pareil film est une aventure _ de la poiesis… _ qui déborde par essence les limites _ d’écriture comme de chiffrage, sur le papier _ qu’on veut _ soi, d’ailleurs, tout autant que « les autres« … _ lui assigner« , page 231… ;

    …

    D’où l’incident de la « presque noyade » dans la Méditerranée de Césarée :

    …

    « foncer au large, perpendiculairement à la côte, ne pas la longer, a toujours été ma façon de faire _ aller « droit, comme dirait Husserl, à la chose même«  a-t-il aussi précédemment dit, page 139 _ ; et eût été ma devise si la naissance m’avait gratifié d’un blason où la buriner » ;

    …

    et quand, après « cinquante brasses » _ mais « vingt déjà eussent été de trop« , page 231 _ « j’entrepris de revenir _ « le soleil était à son zénith, la plage brillante, clairement découpée« , page 231 _ je brassais, il me sembla _ au passé simple, cette fois : c’est l’amorce de la prise de conscience ! _ qu’elle ne se rapprochait pas. Je brassai plus fort, plus fermement ; et basculai dans l’évidence que c’était justement le contraire qui advenait : la plage s’éloignait ! A cet instant de la prise de conscience, tout s’accomplit et se cristallise en un éclair : (…) par-dessus tout, la fatigue. Elle me submerge. Je n’en puis plus, mon pied _ fracturé « un dimanche de printemps » en manquant « une marche biseautée » en me précipitant « dans les escaliers » « de notre immeuble » : « Deborah, la jeune chatte persane d’Angelika » avait sauté, « flèche noire, dans le jardin de notre immeuble parisien« . « Il fallut douze semaines avant qu’on prononçât ma guérison. Et ceci ne fut pas fait à Paris, mais à Jérusalem, par un professeur plein d’expertise, qui me conseilla la natation comme meilleur moyen de réapprendre à marcher et à muscler ma jambe.

    …

    Pourquoi Jérusalem ? (…) Parce que Menahem Beghin venait _ le 17 mai 1977 _de gagner les élections et d’accéder _ le 21 juin suivant _ à la charge de Premier ministre. C’étaient les travaillistes battus qui avaient renoncé à me soutenir. (…) Begin ne me déçut en rien ; tout avec lui sa passa comme je l’attendais, comme je l’espérais ; et ma gratitude lui est à jamais acquise. Mais les détails et les modalité de cette nouvelle aide durent être réglés avec ses conseillers, en particulier avec Éliahou Ben Élissar, homme secret et sans émotions (…) Pour l’aide qu’Israël était disposé à m’apporter, je devais m’engager à avoir terminé le film dans les dix-huit mois à venir ; et à ce que sa durée n’excède pas deux heures. C’était si loin de ce que je savais être la réalité que je restai comme assommé ; promis ; et signai _ cette fois-là encore _ tout ce qu’on voulait. La somme qu’on m’allouait me permettrait de poursuivre les recherches, mais pas d’entreprendre le tournage ; j’avais la certitude qu’il me faudrait encore des années _ ce serait huit ans plus tard, en 1985 _ avant de mettre le point final à mon travail ; et que le film serait au moins quatre fois plus long _ au bas mot : plus, même, de huit heures : 9 heures 10 en sa version française… _que ce qu’on m’avait prescrit. En vérité, je vivais ce concours qu’on me consentait comme une condamnation à mort _ comme la corde « soutenant«  son pendu _ du film ; et je me disais, ainsi que je l’avais pensé _ déjà _ plusieurs fois auparavant, qu’il ne servait à rien de m’obstiner ; que je ferais mieux de tout abandonner« , pages 229 à 231.

    …

    Aussi voici, maintenant, comment Claude Lanzmann interprète rétrospectivement « aujourd’hui« , page 233, « cet étrange épisode«  de sa « presque noyade » au large de Césarée

    _ « l’irruption de la tragédie au grand soleil ; je continue à nager faiblement ; j’avale de l’eau très salée qui m’étouffe » ;

    …

    après survient la tentative (rapidement échouée) d’un premier sauveteur (« un grand blond, alerté par Angelika« ,  qui « abandonne presque aussitôt« , page 232) ;

    …

    et ceci, ensuite : « Il n’y a plus de plage _ à portée de vue _, plus de soleil ; je suis à moitié aveuglé par le sel ; je m’étouffe souvent ; j’ai cessé de me battre ; il faut mourir. Étrangement je m’apaise ; et j’envisage la mort par asphyxie non pas comme une fin, mais comme un passage, un sale moment, un très sale moment à passer, après lequel je pourrai à nouveau respirer à plein poumons, librement ; à grandes lampées d’air pur ; un détroit, un défilé, le chas d’une aiguille : de l’autre côté, la vie reprendrait _ un analogue de la métempsycose. J’attends donc la mort ; je ne bouge plus ; je ne nage plus ; je flotte sur le dos ; je fais la planche ; je me laisse aller ; je n’ai pas perdu conscience« , pages 232-233 ;

    …
    « mais une voix encore, une autre voix, voix claire, accent anglais parfait, m’interpelle brusquement sur mon arrière (…). Je me sentis alors fermement saisi aux aisselles, emporté non pas vers la plage, mais vers la haute mer.

    …

    Sa voix impérieuse de professionnel me commanda de l’aider en faisant avec mes jambes le mouvement de la brasse sur le dos. Yossi _ c’était le prénom de mon sauveteur _  nous fit décrire un très grand arc _ de grande amplitude ! _, remontée au large, puis retour vers le rivage, mais beaucoup plus loin, là où les courants traîtres n’existent pas ; là où j’aurais dû nager si j’avais connu Césarée. Il lui fallut presque deux heures pour me tirer jusqu’à la plage. (…)

    …

    Étudiant en droit à Tel-Aviv, natif d’un moshaf proche fondé par des Juifs marocains, Yossi Ben Shetttrit, sauveteur professionnel diplômé, était , avec le grand blond, le seul promeneur sur la plage de Césarée ce jour-là ; et le miracle _ voilà : au sein du panel des compossibles les moins probables ; ce n’est qu’une affaire (cf Hume : les « Dialogues sur la religion naturelle«  ; un grand livre ! au sein des écoles sceptiques ; sur lui, lire l’excellent « Le Travail du scepticisme«  de l’ami Frédéric Brahami, aux P.U.F, en mai 2001…) de taux de probabilités… _ est qu’Angelika l’ait rencontré.

    …

    Le dimanche précédent, au même endroit exactement, l’ambassadeur d’Angleterre en Israël s’était noyé ; et Yossi, appelé trop tard, n’avait réussi qu’à ramener son cadavre. Six employés de l’hôtel Dan Cesarea avaient _ aussi _ péri là en l’espace de six mois« , page 133 ;

    …

    « J’invitai mes deux sauveurs à dîner le lendemain soir ; et je leur manifestai une gratitude que je n’éprouvais pas vraiment«  _ tiens donc !

    …

    Car « vivre _ à ce moment présent précis-là, cet été 1977-là _ ne me faisait pas _ pour une fois ; pour un moment _ bondir de joie _ en cette phase dépressive-là de sa vie ; sur laquelle Claude Lanzmann revient par la réflexion rétrospective de ce livre-ci : l’expression est forcément très significative… _ ;

    …

    et repensant aujourd’hui _ nous y revoici donc ! après le plaisir de lecture de ce très beau passage (pages 231 à 234) _ à cet étrange épisode,

    …

    je me dis _ voici l’explication rétrospective promise, de Claude Lanzmann, page 234, en conclusion de l’« épisode« , donc.. _

    que j’avais volontairement flirté avec la mort _ voilà ! _

    tant les engagements pris _ cet été 77-là _ envers Ben Élissar et Israël

    me semblaient _ réalistement _ impossibles à tenir.

    …

    Nous étions en 1977 ; « Shoah«  ne serait terminé que huit ans plus tard ;

    et je savais que j’aurais à mentir année après année à ceux qui m’aideraient : Israéliens, Français ; gouvernements ou particuliers ; riches, moins riches, pauvres même.

    …

    A me mentir aussi, me mentir à moi-même,

    car j’avais besoin d’espoir _ certes _ pour continuer : je me disais « l’année prochaine », comme on dit, dans l’attente messianique, « l’an prochain à Jérusalem » ;

    tout en étant parfaitement conscient que je nous racontais des balivernes,

    que je serais _ d’autre part encore _ intraitable et n’obéirais qu’à ma loi »

    _ ou plutôt à celle que l’œuvre elle-même, en cette étrange, mais aussi impérieuse gestation (ou même « gésine« ), commandait !

    …

    Quelques lignes (et cinq phrases) plus loin, Claude Lanzmann le reformule d’ailleurs ainsi :

    …

    « Je n’ai cédé à rien ni à personne ;

    ma seule règle a été l’exigence interne du film

    …

    _ = son « mandat«  interne, en quelque sorte : celui qui parvenait de la foule même des annihilés exterminés « dans le noir complet » et par asphyxie (au Zyklon B), dans le cas de la Shoah industrielle des chambres à gaz ; dont l’annihilation ignominieusement cachée (et/ou refoulée) réclamait hautement la lumière de la « vérité«  des « témoignages« à recueillir, à « accoucher« , à « débusquer«  _ ;

    …

    ma seule règle a été l’exigence interne du film ;

    ce qu’il me commandait« , toujours page 234…

    …

    Et c’est seulement en cela que Claude Lanzmann peut se dire avoir été, alors, et pour ce « mandat« -ci, « maître du temps«  : celui de la manifestation de la « vérité«  !

    …

    Claude Lanzmann, se relisant, le précise et le justifie davantage :

    …

    « Je me relis :

    ces deux dernières phrases sonnent bellement et paisiblement

    _ certains y voient même, selon les lunettes qu’ils ont chaussées (cf par exemple, peut-être, la chronique de Pierre Assouline « Claude Lanzmann, le maître du temps« , le 21 août dernier…), la vanité mal placée d’un ego _

    aujourd’hui ;

    …

    mais je suis le seul à avoir porté ce fardeau d’angoisse ;

    seul à savoir ce _ jusqu’à manquer s’en noyer dans les courants contraires de Césarée _ ce que m’ont coûté ces mensonges, serments et fausses promesses.

    …

    J’étais comme l’État d’Israël avec ses immigrants.
    Combien de fois pendant la gésine
    _ c’est-à-dire l’accouchement _ du film, m’est-il arrivé de mesurer avec un incrédule effroi, comme réveillé soudain et rappelé à l’ordre,

    que deux années, quatre, sept, neuf, dix années s’étaient déjà enfuies ?
    …

    Au bout du compte _ cependant _ et chacun le sait,

    je n’ai trahi personne :

    …

    « Shoah » existe comme il le devait _ et la Shoah elle-même le « demandait » !..

    …

    « Ein brera », c’est encore une formule israélienne pour signifier qu’il n’ y a pas d’autre choix« , toujours page 274…

    …

    Entre les trois ans _ 1971- 1973 _ de travail cinématographique de « Pourquoi Israël« 

    et les douze ans _ 1973 – 1985 _ de travail cinématographique de « Shoah« , donc,

    …

    la « brèche«  avec le passé « journalistique« 

    et le premier versant _ en quelque sorte « les classes« , « l’apprentissage« … _ de la vie ainsi que des prémisses (et divers outils à « se mettre dans la main« ) de l’œuvre : à créer, concevoir peu à peu et réaliser, de Claude Lanzmann,

    était devenue « incolmatable«  :

    …

    « je ne me voyais pas reprendre mon ancien métier de journaliste _ quitté en 1970-71 _ ;

    cette période de ma vie était révolue« ,

    …

    prend conscience alors, comme de « quelque chose de très fort et même de violent« ,

    Claude Lanzmann, page 429 ;

    …

    et, sans quitter le terrain du « reportage » (et du « monde« ),

    voilà qu’il était ainsi passé, et passionnément, de l’écriture au stylo, sur le papier,

    au langage propre _ avec images (de regards, de visages) et parolesscrupuleusement articulées les unes aux autres _ du film,

    au cinéma…

    …

    C’est, donc, de ce nouveau travail cinématographique-là _ le film « nord-coréen« , à tourner à Pyong-Gyang _, qui le défie et l’attend encore, à ce jour d’août 2009,

    telle quelque « nouvelle face nord » à de nouveau et encore, « affronter » et « vaincre« ,

    que je voudrais ici même, tracer quelques linéaments ;

    …

    car, pour le dire un peu abruptement,

    j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

    « auteur » d’une « œuvre« 

    _ cinématographique : de « reportage« 

    (lui toujours, comme dans ses « années Lazareff« , « à l’affût du monde« , page 373);

    de « reportage » sur la « réalité«   du « monde«  _

    …

    j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

    « auteur » d’une « œuvre » cinématographique

    si singulière en cours _ et je vais y revenir ! _,

    …

    que pour lui,

    comme ce fut le cas, en 1966, pour son beau-père René Dupuis :

    « l’alpinisme, pour moi, c’est fini ; je suis trop vieux« 

    …

    _ de fait, ici, son équivalent « au-delà du seul défi sportif«  pour lui :

    soit l’« opus cinématographique » « nord-coréen«  à tourner à Pyong-Gyang !

    …

    cf, sur ce projet

    …

    _ « quel film ce serait ! « , page 326 ;

    …

    « on m’avait tellement dit : « Quel film ce serait !  » que j’y avais réfléchi,

    me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

    je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle, entrelacée _ voilà ! _ à la grande Histoire« , page 329 _

    …

    cf, donc, les extraordinaires « repérages«  _ de quatre jours de septembre 2004 _ et « esquisses » de la fin du chapitre XIV de ce « Lièvre de Patagonie« , aux pages 329 à 342 ! _,

    …

    j’ai quelque mal, donc, à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

    « auteur » d’une « œuvre » cinématographique si singulière en cours,

    « l’alpinisme » _ ce qui donne, en le transcrivant : le « défi«  cinématographique « nord-coréen«  !.. _,

    …

    que pour lui, en 2009,

    ce soit « fini ; je suis trop vieux«  :

    …

    « sans le guide, je n’y serais jamais arrivé ; il a dû me tirer à plusieurs reprises« , avait dit René Dupuis, de retour d’une Nième « attaque du fameux Peigne, qu’il avait_ pourtant _ vaincu plusieurs fois ; et qui présente des passages extrêmement périlleux. On ne peut les franchir que d’un seul élan, en mobilisant audace et résolution musculaire » ;

    …

    renonçant ainsi « à sa passion pour l’alpinisme« …

    …

    « Nous fîmes _ certes _ encore, lui et moi, de longues marches jusqu’à des refuges de haute altitude,

    mais c’était autre chose« , page 388 :

    des « broutilles » de « retraité« 

    qui, en fait et en clair, a bel et bien « décroché » des défis du « difficile » !.. sinon de l’ »impossible » !..
    …

    Eh bien! je ne peux personnellement pas « me faire« 

    à ce que la formidable énergie (d’ »auteur« ), ainsi que le « génie » (cinématographique),

    proprement inépuisables, tous deux,

    de Claude Lanzmann,

    …

    lui qui a toujours, à quatre-vingt-quatre ans aujourd’hui, un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies« 

    _ cf cette expression magnifique de « confiance«  en la vie et le « monde« , page 192 :« je ne suis ni blasé, ni fatigué du monde : cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas«  !.. _,

    …

    un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies » aventureuses,

    encore et toujours à « mener » et « poursuivre » ;

    et pour toujours, encore et encore, « bondir » et « rebondir« ,

    …

    _ à l’image, en effet, de cet extraordinaire « lièvre haut sur pattes » qui, un soir, « au crépuscule« , en 1995, avait « bondi comme une flèche » en traversant la route devant lui, « dans le balayement de » ses « phares« , « sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate » ;

    …

    et fait,

    cet « animal magique » que ce « lièvre patagon« -là,

    …

    et fait qu’alors « la Patagonie tout entière » lui (Claude) « transperçait soudain _ à l’imparfait : c’est pour l’éternité ! _ le cœur de la certitude de » leur « commune _ définitive : irréversible et ineffaçable ! cf là-dessus, sur ce qu’est l’éternité, l’irréfractable sublime leçon de Spinoza ! _

    …

    lui « transperçait soudain le cœur

    de la certitude de«  leur « commune présence« , toujours page 192 ;

    …

    à rebours de la « sagesse« , un rien contrite, elle _ ce sont des calculateurs fort prudents,

    faisant, tel le renard face aux raisins présentement un peu trop hors de portée (« ils sont trop verts !« ) de la fable, par exemple en la version (« Fables« , III, 11) du merveilleux bonhomme La Fontaine… _ ;

    …

    à rebours de la « sagesse« , contrite et prudente, donc (= mélancolique, en fait, elle !), d’un Épicure ou d’un Lucrèce

    pour laquelle, il serait vain, in fine

    (et avec cette conséquence à tirer, selon eux, qu’il vaut, donc, tellement mieux, pour moins « souffrir« , se résigner sereinement à « partir«  de cette unique vie, mortelle, qu’à souffrir le supplice, plus encore que l’irréalisation, de nouveaux désirs ; à partir du constat impuissant, qu’ils font, eux, qu’on finit, en cette vie, par, déceptivement, « se blaser« , en effet !..) ;

    …

    pour laquelle « sagesse«  il serait vain, donc, in fine,

    de désirer (et « espérer » avec si peu que ce soit de réalisme !) « renouveler« encore, un peu plus longtemps, l’expérience

    de ce qui ne peut, hélas pour nous, qu’objectivement « s’épuiser » en matière de nouveauté (en fait de « renouvellement«  d’expérience, pour nous : à découvrir et vivre, avec « fraîcheur » !..)

    …

    dans ce que peut offrir, à cette expérience de « sujet«  à nouveau « découvrant« ,

    ou « re-découvrant« ,

    …

    la non illimitée, pensent-ils, « nature des choses« 

    de ce vieux, finalement, et toujours, fondamentalement, répétitivement

    _ là-dessus, relire le « Différence et répétition«  de l’ami  de Claude (« l’amitié ressuscita«   par « la violence de son suicide« , page 171 : le 4 novembre 1995), Gilles Deleuze _

    …

    identique à soi,

    monde unique :

    …

    « nature des choses«  qui finirait, donc, par révéler,

    au moins à ce-dit apprenti « sage«  (épicurien) , moins malheureux, lui que de plus « fous » et de plus « vains »,

    d’apprendre à consentir _ se faisant, pour son usage, de ce qu’il prend pour « nécessité«  un semblant de « vertu » : « amor fati« … _ à se résigner enfin à la radicale et foncière « monotonie« 

    de cette « nature des choses«  !.. _,

    …

    Eh bien!

    je ne peux personnellement pas « me faire« 

    à ce que la formidable énergie (d’ »auteur« ), ainsi que le « génie« , inépuisables, de Claude Lanzmann

    renoncent à quoi que ce soit, en matière de « joie bondissante« cinématographique ;

    …

    lui, ce Claude Lanzmann qui avait « pensé longtemps » appeler son livre _ ce « Lièvre de Patagonie« , donc _ « La Jeunesse du monde » ;

    …

    lui qui nous dit et redit :

    …

    « je ne sais pas ce que c’est que vieillir ;

    …

    et c’est d’abord ma jeunesse _ permanente, perpétuée _ qui est garante de celle du monde« , encore, en conclusion du livre, page 545…

    …

    Car, dès les vacances d’hiver 1952-53, à la petite Scheidegg, et plus encore, à leur séjour à Grindelwald, aux vacances d’été suivantes, avec Simone de Beauvoir,

    Claude Lanzmann avait « attrapé« , et pour toujours,

    « l’inguérissable virus » du défi à « relever » de la « haute-montagne« …

    …

    Il en rend un très vibrant hommage à Simone de Beauvoir

    _ nous l’avions déjà nous-même découvert à la lecture, il y a déjà un bon moment, de ses magnifiques volumes de « Mémoires » que sont « Les Mémoires d’une jeune fille rangée« , « La Force de l’âge« , « La Force des choses« , « Tout compte fait« , comme « La cérémonie des adieux » ; ou encore dans ses « Lettres à Nelson Algren » : tous enthousiasmants d’une formidable énergie débridée ! _,

    page 257 :

    …

    « La haute montagne désormais m’habitait ; et j’en ai, tout le reste de ma vie, rendu grâce au Castor« …

    …

    « Nos premières vacances d’été _ après celles d’hiver à la Petite Scheidegg _, furent spectaculaires« , page 254 ;

    par exemple : « elle nous mijota (…) une marche de huit heures au moins _ et encore, à la condition d’être surentraîné _, de col en col, toujours en altitude, dans le grand cirque dominant Grindelwald, face à l’imposante barrière alpine qui enchaîne les plus de 4000 mètres, dont le Mönch, l’Eiger et la Jungfrau, déjà évoqués. Le but était un refuge isolé dans un paysage grandiose ; nous nous enthousiasmions de concert et marchâmes d’un bon pas, chaussés d’espadrilles, sans crèmes ni onguents protecteurs pour les lèvres et le visage, le crâne nu. (…) C’était « marche ou crève », les coups de soleil m’enfiévraient autant que le furoncle

    …

    _ qui, d’abord « une rougeur que j’avais traitée par le mépris« , au moment du départ, à Paris, puis « un énorme anthrax à trois têtes sur l’omoplate gauche« , mal soigné auparavant (seulement « avec de l’eau bouillie, de la ouate, des compresses« ) quand il avait explosé « vers onze heures du soir avant Tournus, où nous nous arrêtâmes« , s’était « réveillé » ;

    « un autre furoncle se forma brutalement aux deux tiers du parcours (de cette marche aventureuse en haute-montagne) et au pire endroit le genou. (…) Nous étions loin de tout ; n’avions pas un médicament ; aucune trousse d’urgence« , page 255 _ ;

    …

    j’avançais péniblement, en boitant à chaque pas ; le Castor elle-même rouge pivoine, brûlée et transpirante, allait somnambulique, le regard perdu. Nous fûmes pris par l’obscurité ; nous nous égarâmes ; atteignîmes le refuge vers minuit, où par miracle, de vrais alpinistes helvètes, bien équipés _ eux _ nous prirent en pitié, nous tancèrent, nous fournirent en pommades apaisantes, me gavèrent d’antalgiques et nourrirent le Castor. Je ne mangeai rien ; ma température était proche de quarante ; le terrible abcès malin dont notre calvaire avait peut-être accéléré la maturation, explosa, dans un geyser libérateur. A Milan, un médecin lombard me prescrivit un traitement de choc aux antibiotiques, le seul efficace. J’eus portant une rechute à Mostar, accompagnée de forte fièvre ; fut soigné dans un hôpital de Sarajevo. Après quoi, le grand voyage se déroula calmement : j’étais aguerri ; mon intégration dans la famille sartrienne était accomplie« , pages 254 à 256... _ incontetablement une étape importante dans l’« apprentissage »…

    …
    « L’été suivant, nous recommençâmes par la Suisse ; mais au lieu de l’Oberland bernois, de la Junfrau et de l’Eiger, ce furent les Alpes valaisannes, Zermatt, le Mont Cervin (Matterhorn), le Mont Rose et les sommets aux noms mythologiques, comme Pollux et Castor si on les décline de gauche à droite, blancs jumeaux qui culminent à plus de 4000 mètres«  _ encore, page 257.

    …

    De semblables mésaventures ne manquant pas de se reproduire alors, car si « à quarante cinq ans, Simone de Beauvoir était raisonnable, le Castor était encore plus folle que moi » ; et « c’est le Castor qui l’emporta« , page 261 : « refusant les solutions douces ou paresseuses _ que je préconisais, elle résolut que nous étions assez acclimatés pour entreprendre _ cette fois à nouveau _ une longue course exigeante : montée pédestre de Zermatt au col du Théodule, descente par le téléphérique jusqu’à Breuil-Cervinia en Italie, où nous passerions la nuit, retour le lendemain au Théodule par le même téléphérique. Nous aviserions alors selon l’état de nos forces : soit emprunter la benne suisse pour le retour, soit dévaler à pied le glacier du Théodule, les névés, les rudes pentes d’herbe rase par où l’on plonge dans la vallée, jusqu’aux chemins, interminables pour des muscles fatigués, qui conduisent à Zermatt, lointaine apparition sans cesse évanouie. Le temps promis était « grand beau » ; et le fut en effet. Nous partîmes au lever de soleil, en vrais montagnards, mais en espadrilles, comme l’année précédente, sans avoir rien appris, sans crèmes ni onguents ni couvre-chefs« , pages 262-263…

    …
    J’abrège les péripéties qui s’ensuivirent, page 264 :

    « A Breuil-Cervinia, je dus aussitôt consulter un médecin, mon corps était gravement brûlé, je tremblais de fièvre ; il fallut me transporter par ambulance à l’hôpital d’Aoste où je fus admis immédiatement. Je souffrais de brûlures du premier et même du deuxième degré. J’y restais trois jours, veillé par un Castor anxieux« , page 264…

    …

    « Tant d’images de nos voyages se télescopent dans ma mémoire, sans ordre,

    mais toujours comme si le temps _ celui qui est physique et que mesurent les horloges ; et qui est aussi le temps social, très inégalitairement partagé : pas celui de la création, de la poiesis… _ était aboli« , page 264…

    …

    Mine de rien, nous sommes là au cœur de l’essentiel  de la découverte progressive, lente

    _ il lui fallut vraiment ses longues et complexes « expériences«  cinématographiques de la décennie soixante-dix (le reste n’en étant que d’un peu lentes et un peu chaotiques « prémisses« , de bric et de broc, un bon laps de temps, les décennies précédentes) _,

    par Claude Lanzmann de sa « vocation » et son « mandat » d’ »auteur » d’un grand œuvre de cinéma

    _ et pas seulement « Shoah » ;

    même si celui-ci, « Shoah« , est un incomparable « monument » à l’échelle de l’Histoire, selon la si belle formulation de Simone de Beauvoir, dans « les quelques lignes«  (page 271) qu’elle écrivit dans la foulée de sa première vision intégrale du film, en novembre 1984 :

    …

    « Je reçus le lendemain un appel du Castor :

    « Je ne sais pas, me dit-elle, si je vivrai encore quand ton film sortira ; je veux qu’on sache ce que j’en pensais ; ce que j’en aurais pensé ; ce que j’en pense. J’ai écrit quelques lignes ; je te les envoie. »

    C’est la première fois que je parle de cela ; les voici :

    …

    « Je tiens le film de Claude Lanzmann pour une grande œuvre ; je dirais même : un authentique chef d’œuvre. Je n’ai jamais rien lu, ni vu _ on appréciera le distinguo _ qui m’ait fait toucher _ oui : c’est une affaire d’aesthesis _ de manière aussi saisissante_ en effet, à l’envers des anesthésiants et autres émollients _ l’horreur de la « solution finale » ; ni qui en ait mis au jour _ « dans le noir » de l’asphyxie des chambres à gaz de l’extermination industrielle… _ avec une telle évidence les mécanismes _ matériels _ infernaux. Se situant du côté des victimes, du côté des bourreaux, du côté des témoins et complices plus ou moins innocents, plus ou moins criminels, Laznzmann nous fait vivre _ oui : éprouver ce qui fut éprouvé alors par tous ces « acteurs«  mêmes de la tragédie _, sous ces innombrables _ infinitésimalement infinis… _ aspects, une expérience qui jusqu’ici m’avait parue incommunicable _ faute d’écouter et regarder « vraiment » ceux qui pouvaient, ou ne pouvaient pas, l’exprimer et atteindre la compréhension « vraie« , c’est-à-dire « incarnée« , de la chose des autres… Il s’agit d’un monument _ cinématographique : oui ! _ qui pendant des générations permettra aux hommes de comprendre _ « vraiment« … _ un des moments les plus sinistres et les plus énigmatiques de leur histoire« .

    …

    Ajoutant encore : « Parmi ceux qui sont encore vivants aujourd’hui, il faut que

    _ c’est aussi un enjeu important, surtout à l’heure du décérébrage accéléré à coup de divertissements généralisés, y compris d’inflation de « musées«  et de « commémorations«  « désincarnés«  (ainsi Claude Lanzmann se plaint-il, par exemple, de la conception du nouveau Musée de Yad Vashem à Jérusalem, par rapport à celle du premier) qui multiplient l’insensibilité et l’oubli…) qui n’a cessé depuis de s’amplifier… _

    …

    il faut que le plus grand nombre participe à cette découverte« .

    …

    Claude Lanzmann ajoute alors ces deux faits postérieurs, à ce message écrit de novembre 1984 :

    « Au côté du Président de la République, au Théâtre de l’Empire, le Castor assista à la première de « Shoah« .

    Je n’ai pas été invité au dévoilement de la plaque mémorielle au 11 bis de la rue Schœlcher« , le 10 mars 2007, page 271..

    …

    Fin de l’incise sur le « monument«  et le « chef d’œuvre » de « Shoah« , selon les mots de Simone de Beauvoir, page 271 aussi…

    Un autre opus de cinéma étant encore, sinon « en gésine », du moins « en gestation » :

    la « brève rencontre » de Claude et de Kim, l’été 1958, à Pyongyang…

    …

    Qu’en est-il donc de ce nouvel « impossible » projet de film « nord-coréen » ?..

    …

    …

    Telle sera la teneur de la conclusion (VI) de cette « conclusion« , quant à l’opus « nord-coréen » en gestation…

    …

    Titus Curiosus, ce 29 août 2009

    …

    …

    Ce lundi 9 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le volet 3 du triptyque Osnabrück-Jérusalem d’Hélène Cixous : le shakespearien Défions l’augure _ une méditation sur l’imageance de l’écriture

    Passons maintenant au volet 3 du triptyque Osnabrück-Jérusalem d’Hélène Cixous :

    Défions l’augure, paru le 18 janvier 2018, aux Éditions Galilée ;

    …

    au titre que je traduis pour ma part en

    « Courage, luttons ! Osons nous battre !

    Ne nous laissons pas-jamais arrêter-abattre

    d’abord par la peur,

    et enfermer-prendre-tuer-mourir dans la nasse

    incontournable promise ! »

    sans avoir rien fait si peu que ce soit contre ;

    …

    mais sans cesse, ni le moindre relâchement d’un seul instant de fatigue _ car là est la lâcheté : se relâcher ! _,

    « osons toujours toujours foncer, lutter, résister !

    ne pas-jamais nous laisser faire-défaire-annihiler

    sans rien faire contre

    le presque et affirmé-dit-prédit cru inévitable« ,

    quoiqu’il en coûte, et fusse au prix ultime de notre propre vie _ à jamais sale-salie sinon _ ;

    …

    prix qui,

    de toutes les façons envisageables

    à retourner en son esprit,

    et même au cas ultime, possible et même assez probable, de notre propre défaite et même mort,

    …

    restera toujours toujours inférieur, et de considérablement loin,

    au poids et peine impossibles à porter pour toujours,

    incommensurables,

    du malheur éternel poissant _ la tâche indélébile-ineffaçable de Lady Macbeth… _

    de l’infamie à jamais

    de la reddition d’une défaite d’inertie à plate couture en rase campagne

    sans avoir si peu que soit combattu !

    la quasi invincibilité affirmée-crue de cette adversité

    augurée-là.

    …

    Ne nous laissons pas abattre

    du seul fait du sinistre pressentiment subi

    de la défaite incontournable-implacable à-venir

    et de l’absolue invincibilité augurée, face à nous, sans remède apparent à portée,

    de la mortellement surpuissante, pauvres de nous, adversité ;

    …

    mais osons redresser la tête et

    avec au moins égale vigueur

    défier l’augure nous battre contre

    ce qui, prédit-annoncé-cru,

    prétend sans la moindre autre petite issue-échappatoire nous abattre…

    …

    …

    Défions l’augure, donc,

    qui est pour moi le livre du revenir-retrouver, par l’imageance visionnaire puissante de l’écriture,

    et plus encore le livre du ressusciter

    …

    _ le livre du faire ressusciter (à la conscience ! et par la force de l’imageance formidablement active et féconde de l’écrire !) certains morts tenant particulièrement (et pour des raisons diverses) à cœur, et faire revenir (à soi et pour soi) et retrouver du passé, certains moments, extirpés ainsi, ces morts et moments du passé, de l’abandon, bientôt vite mortel à court terme, du (et au) gouffre sans fond d’un déjà presque total oubli

    qui présentement dans le silence

    …

    (et parfois, aussi, en cette autre forme de silence, retors, qu’est le « Ruddeln«  (pages 47 à 51) : avec « le plaisir de cancaner et chuchoter et d’écrire ce qu’il ne faut pas dire avec des mots incompréhensibles et trompeurs et sans savoir ce que l’on fait, avec ruddeln on peut même dire du mal et trahir sans s’inquiéter puisque tout est sous la protection d’une langue étrangère _ incomprise des tiers, et donc, par là, intransmis, mal et trahison, à la plupart des autres. Il y a donc du plaisir dans la plainte, pas seulement de la douleur. Quand on se sent en famille, comme Ève et Éri _ sa sœur Érika, ici avec leur cousin caissier retraité new-yorkais Richard Katz _ à la cantine _ ou cafeteria _ de l’Empire State Building _ ou Rockefeller Building _, on peut vraiment dire un peu de mal de tout le monde« , pages 50-51)

    …

    le livre du faire ressusciter (à la conscience ! et par la force de l’imageance formidablement active et féconde de l’écrire !) certains morts tenant particulièrement (et pour des raisons diverses) à cœur, et faire revenir (à soi et pour soi) et retrouver du passé, certains moments, extirpés ainsi, ces morts et moments du passé, de l’abandon, bientôt mortel à court terme, du (et au) gouffre sans fond d’un déjà presque total oubli

    qui présentement dans le silence

    les dévorait lentement et sans bruit, bien trop sûrement ainsi,

    et déchiquetait, à jamais, pour toujours, ce qui pouvait en rester ;

    ainsi sauvés, ces morts et ces moments, pour la conscience et possiblement pour l’éternité, merveilleusement rafraîchi(s)-rajeuni(s), les souvenirs de ces morts et moments, qu’ils sont ici, dans les pages et phrases respirantes à renouvelées bouffées de surprises de ce livre-ci, et plus encore peut-être surtout en leurs potentielles lectures à faire advenir-survenir-suivre par quelques lecteurs vraiment vivants attentifs à ces circonvolutions-découvertes-retrouvailles qu’ouvre et offre ici et maintenant le souffle re-vivifiant de l’écriture de l’auteure… _,

    …

    par la vertu d’imageance puissante et poïétique _ voilà ! c’est sur cela qu’il faut mettre l’accent et insister : « une fête« , dit l’auteure elle-même, et à plusieurs reprises, notamment dans son emblématique si beau Prière d’insérer _ d’Hélène Cixous,

    en ce splendide moment méditatif-réflexif de pause de (ainsi que sur, à propos de) son œuvre en cours

    qu’est ce prenant, pausé et tendre Défions l’augure

    _ qui ressuscite, cette fois encore, en suite cohérente des précédents volets de ce (provisoire) triptyque Osnabrück-Jérusalem, certaines figures singulières des fratries et sororités Jonas d’Osnabrück étrangement laissées flottantes quant aux prénoms, et même au nombre de personnes : 8 ? 9 ? : les enfants d’Abraham Jonas et Hélène, née Meyer, ayant vécu au Nikolaiort, 2), à Osnabrück, entre 1881 et 1942.

    Sur ces listes de prénoms qui varient, cf Osnabrück (publié le 12 février 1999) à la page 149 : « Debout les morts ! En route ! André Paula Moritz Hedwig Salomon, Zophie, Else, Rosalie«  ;

    et, dix pages auparavant, d’autres prénoms, certains, et pas non plus tous les mêmes, aux pages 128-129 : (Ève) « aurait dû poser des questions à Omi, mais Omi est partie _ se taire le 2 août 1977 _ il y a vingt et un ans _ en 1998 _ tandis qu’Ève était toute à ses derniers accouchements _ de sage-femme pas encore retraitée, à Paris _, d’ailleurs _ et surtout _ Omi n’avait pas de récit _ voilà _, avec la fin de Benjamin son benjamin _ le plus jeune des divers frères Jonas nés à Borken, mais après elle, le 1er février 1883, et lui aussi, comme elle, né à Osnabrück, et décédé à Cincinnati, aux États-Unis, le 1er février 1901, chassé et exilé _ s’était interrompue la loi ou la joie _ voilà _ de retenir, c’était une femme plutôt au jour le jour. Omi n’a pas narré _ en conséquence. Sa fille _ elle _ collectionne les traces car elles sont (!) tout l’héritage de ma mère _ écrit Hélène Cixous en parlant d’Ève _, ses perles, ses coraux, ses tableaux ces frères et ces sœurs _ Jonas de sa mère Rosie, en l’occurrence les oncles et tantes maternels d’Ève _ déposés en images _ privées donc de récit _ dont Omi sa mère ne pouvait naturellement détacher le regard de ses yeux bleus anormalement bleus. Comment parler _ surtout _ du _ petit _ frère _ Benjamin, voilà : chassé et exilé aux États-Unis (à cause d’un larcin), où il est mort, à Cincinatti, le jour même de ses dix-huit ans ! _ qu’elle aime sans le perdre sans l’enrouler dans du papier et l’embaumer _ de phrases _   Omi aimait _ seulement _ faire rouler les _ seuls _ noms des siens sur sa langue ils n’étaient pas ses éloignés sinon par les distances, ils l’habitaient présents _ voilà ! _ et je les ai moi-même encore entendu nommer vivants _ trente ans durant _ par la voix de ma grand-mère, ils étaient dans sa chair elle faisait l’appel et ils répondaient _ oui _, ceux _ peut-être surtout _ qui étaient morts dans les camps aussi, elle leur donnait encore sa chair _ oui _ pour demeurer _ présents à elle. Andreas Jenny Paula Moritz Hete Salo Zophi Michael Benjamin Ensuite _ après la mort d’Omi, en 1977 _ commença _ et c’est bien autre chose _ le conte. Et ce n’est plus du tout la même histoire ni les mêmes personnages _ perçus. Ceux d’Omi étaient différents les uns plus intérieurs, plus chéris plus chauds plus sanguins parfois ils avaient des humeurs, des chagrins et jusqu’au désespoir. Ceux d’Omi encore vivant d’elle après leur mort. Les mêmes racontés par ma mère. Oncles racontés, tantes rattrapées sur le pas de la porte. Ceux de ma mère pareils jeunes gais entreprenants raisonnablement. À les suivre on voit bien _ forcément _ les goûts personnels de l’auteur, sa mentalité et sa morale« …

    La liste des enfants Jonas (d’Abraham et Hélène, née Meyer) n’est donc jamais ni complète, ni vierge de nouveaux prénoms, possiblement de beaux-frères ou belles-sœurs… Fin de l’incise.

    …

    …

    Or, défier,

    c’est en actes défaire et battre en brèche combattre

    une foi, confiance, fiabilité, fidélité

    envers ce qui tient, ne tenait pas assez bien, ni assez justement, jusqu’ici et là, le haut du pavé,

    du fait de l’élévation rageusement estimée indue de ses un peu bien trop hautes tours

    et un peu trop clinquants (trop beaux pour être vrais) spectaculaires atours,

    …

    en osant rire-se moquer des pesanteurs-menaces un peu trop bien mal établies

    …

    pour la (les) remplacer par une supérieure-meilleure-plus légitime-vraie foi-confiance-fiabilité-fidélité

    sur d’autrement fiables et un peu plus heureuses vraies et fermes bases.

    …

    Une révision drastique

    pour rebattre en vrai les cartes.

    …

    …

    Et ce défi-ci

    aux tours et atours élevés

    est celui-là même de la vie,

    …

    la vie

    comme « ensemble des fonctions qui résistent à la mort« ,

    selon la formule bien célèbre de Marie-François-Xavier Bichat, l’an 1800,

    énoncée moins de deux ans avant sa propre mort _ malencontreuse, par accident bête _,

    survenue le 22 juillet 1802, à l’âge d’à peine trente ans…

    …

    C’est que la vie urge : souvent

    toujours…

    …

    …

    Comme pour mon article précédent à propos du merveilleux Correspondance avec le Mur

    _  _,

    je procéderai à nouveau ici en deux temps séparés

    de lecture :

    …

    d’abord quelques propositions de mon regard _ de sa place _ sur le livre ;

    …

    puis une sorte de tri-logue _ peut-être plus rassurant _

    1) avec le livre lui-même

    (et, juste en arrière de lui, bien sûr, avec son auteur, Hélène Cixous),

    2) avec la lecture d’un lecteur un peu privilégié en acuité de lucidité

    _ et généreux introducteur : par sa précédence sagace en l’exploration, livre après livre, du corpus cixoussien _,

    l’ami René de Ceccatty,

    via, ici, son article Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous, paru le 8 février 2018 dans Les Lettres françaises,

    et

    3) avec les avancées de mes propres analyses-réflexions-méditations tâtonnantes, un peu personnelles en ce double commentaire

    _ un peu plus sûr de moi, maintenant, en les progrès de ma découverte pas à pas du « continent Cixous »

    et dans cet ordre : en remontant, Homère est morte…, Ève s’évade _ la Ruine et la Vie, Si près, Hyperrêve, Tours promises, Osnabrück, et en redescendant, Gare d’Osnabrück à Jérusalem, Correspondance avec le Mur, et maintenant enfin, le plus récent, Défions l’augure ,

    j’ose m’avancer plus singulièrement en la lecture de ce nouvel opus, tout frais, qu’est ce superbe et lumineux Défions l’augure…

    …

    …

    Pour moi,

    Défions l’augure se détache des deux volumes précédents

    de ce que je nomme _ provisoirement _ le triptyque Osnabrück-Jérusalem,

    …

    en formant une sorte de pause réflexive vraiment importante : éclairante et fouillée,

    se centrant méditativement,

    …

    sans guère cette fois _ c’est à relever _ de notations-examens d’événements-accidents

    _ tel que put l’être la chute mondialisée magistralement mémorable des Twin Towers le mardi 11 septembre 2001,

    prise en compte ici rien que comme emblème pur de la chute,

    de toute chute (de toute tour, élévation, et même dent…),

    mais dont toute description détaillée (ou chronique des faits advenus, ce 11 septembre) est soigneusement esquivée :

    seul importe l’impact de fond sur les consciences existentielles sensibles d’Isaac et Hélène, principalement _

    …

    ni même de notations du présent le plus immédiatement contemporain-quotidien de l’écriture _ l’an 2017, donc _ ;

    …

    et cela, depuis les décès

    d’Ève-la-mère, le 1er juillet 2013

    _ tel que narré dans l’immense et capital Homère est morte…, paru le 28 août 2014  _,

    et de Marga-la grande-cousine-jumelle d’Ève _ Marga, la toute dernière survivante de la génération (tant des anéantis du nazisme que de ceux ayant réussi à parvenir à fuir par les cinq continents de la planète) des fratries et sororités Jonas d’Osnabrück née la première décennie du XXe siècle _, à la fin mars 2016

    _ tel que cela a été rapporté dans le très important aussi

    (à titre d’ultime potentiel témoignage direct à avoir été envisagé-tenté de recueillir, à Jérusalem, mais étrangement esquivé in fine lui aussi : bien des lacunes demeureront donc…),

    dans le splendide et profond Correspondance avec le Mur, paru le 19 janvier 2017 _ ;

    …

    sinon peut-être l’incident _ mais révélateur ! _ de la serrure _ « grippée » _ du portail _ métamorphosés, la serrure & le portail, en « gladiateur pervers«  à « face butée » de « chevalier teutonique« , page 76… _ de la villa-maison d’écriture _ les deux mois d’été _ d’Arcachon,

    …

    qui décide _ accidentellement _ tout soudain,

    cette serrure-portail,

    de n’en faire qu’à sa tête _ de serrure décidément butée… _

    en refusant un beau matin _ celui du dimanche 16 juillet 2017 (page 67) _ d’ouvrir le passage _ à la marcheuse _

    et permettre une pédestre sortie d’aération-exploration (« des mémoires » !) hors du territoire strictement réservé à l’écriture _ à Arcachon _ (pages 64 à 82, du chapitre On ne sait jamais qui va entrer) :

    …

    « Ce matin nous sommes en 2017, le 16 juillet. Quand j’ai voulu sortir de la maison, j’allai continuer _ dehors _ ma promenade _ cérébrale et méditative, en marchant ou courant _ des mémoires _ expression capitale ! _, je n’ai pas pu _ pas réussi à _ ouvrir le portail. Nous sommes _ donc bel et bien _ captifs _ retenus enfermés et pris, sans la moindre petite-infime échappatoire, dans le broyeur de la nasse refermée, close. C’est écrit là-haut _ donc prévisible ; et envisageable, à toutes fins utiles, à remédier par n’importe quel bon entendeur apte à s’y prendre adéquatement à temps pour son salut de sortie ! _, m’a dit _ avait donc prévenu _ le Livre« _ demandant-priant instamment à s’écrire :

    instance parlante et prévenante possédant son autonomie improvisante ; et donc ne pas mépriser ses avis (avisés) ; mais savoir se tenir toujours prêt ! « the readiness is all !« … (page 125, par exemple) _ (page 67) ;

    …

    …

    « La serrure est grippée » (page 68) ;

    …

    ce qui a pour conséquence _ cette métamorphose « teutonique«  du portail bloqué là _ que « d’un instant à l’autre le jardin est devenu _ vis-à-vis de l’extérieur, bien sûr, mais aussi par rapport à soi, l’habitant du lieu _ citadelle _ d’un coup impénétrable, et en un sens (sortir) comme dans l’autre (entrer) _,

    les haies

    palissades » (…),

    …

    et que « maintenant moi-même je devenais _ voilà !!! _ mon propre emmurement » _ en moi-même et sans issue : irrespirablement, et donc mortellement prise, sans la moindre issue de secours, dans la broyante nasse de ce qui vient de se révéler brutalement infernale souricière, au lieu de méditative thébaïde jouissive _ (page 70) ;

    …

    …

    « Et sans le secours de Marcel _ le très manuel homme à tout faire, d’été à Arcachon _,

    le Livre _ déjà démarré, en chantier, et pressant _ et moi _ en chantier perpétuel _ aurions peut-être _ l’un avec l’autre, tous les deux _ péri _ voilà ! : d’étouffement et inanition, au moins, déjà _ dans le labyrinthe » _ quand devient sans nulle sortie ce labyrinthe des phrases sans fin (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier au monde« ), et montaniennement cryptées, aussi, du Livre ; le Livre doit, pour respirer lui aussi et ne pas finir par seulement tourner en rond (et devenir à lui-même sa prison), comporter de l’ouverture, venteuse : zéphiresque, mais orageuse aussi, sur le grand dehors et l’autre (et les autres) que soi… _ (page 70) ;

    …

    « C’est Marcel qui m’a délivré.

    Il est venu comme le Messie _ ouf. De la ville voisine _ La Teste ? ; peut-être Marcel est-il testerin ? natif qu’il est des dunes de l’Éden (au Pyla voisin ?) _ jusqu’ici. Je criais _ en vain sinon _ : je ne peux plus sortir ! Et la voix du vieil homme des bois _ fils d’un résinier (Marcel a quatre-vingt-deux ans bien sonnés à cette date du 16 juillet 2017 : « 10 mars 1935. J’ai eu ma naissance en pleine forêt à l’Éden _ des dunes boisées testerines, probablement, et non loin des Abatilles et du Moulleau… _, les onze enfants sont accouchés dans la forêt. Au onzième, on a eus le prix Cognacq-Jay en 1936 et c’était moi. 35 000 francs de l’époque. Avec ça on a acheté deux vaches. Après on en a eu jusqu’à treize« , page 75) _ buriné par les combats perpétuels _ de toute sa vie _ avec les éléments _ surmontés _ a répondu _ merci encore le décidément merveilleux téléphone ! _ : J’arrive ! Me voici !

    Et trois heures _ tout de même _ plus tard, il franchit l’enceinte _ du mur _ hissé _ voilà ! _ sur une haute échelle _ qu’il avait transportée jusque là. Il dit « tant qu’on peut » _ mais n’est-ce qu’une affaire d’âge ? C’est un homme _ un Michel Morin, dit-on dans le Sud-Ouest _ qui a la main absolue » _ et c’est bien utile, dirait Ève, l’invariablement pragmatique, vigilante et pourvoyante mère d’Hélène... _ (page 71) ;

    …

    « il examine le portail avant l’attaque _ il en prend bien la mesure. Le portail est l’adversaire exact _ l’un est adéquatement à la mesure de l’autre _ de Marcel. C’est un robot en aluminium, sa face est butée _ voilà ! _ comme celle d’un chevalier teutonique _ tiens, tiens ! _ sa serrure inoxydable avec butée thermoplastique et gâche inox est oxydée, elle se fout de nous, le portail est le gladiateur pervers, Gamme Passion, et afin de nous faire sentir son pouvoir malveillant, il est illisible. Aucune explication. Sauf l’obscure méchanceté technologique, l’âme inhumaine de notre époque sans mémoire. Comme on est loin de la forêt _ testerine (voisine d’Arcachon), au Pyla _ de l’Éden !  » (page 76) ;

    …

    « je vois Marcel calculer l’assaut. Il vaincra, c’est écrit là-haut » _ puisque dans l’ordre du possible, et donc du prévisible, des choses ; et donc du pourvoyable et résoluble, in fine… _ (page 77) ;

    …

    « Que dirait _ de Marcel, l’homme à tout faire _ Isaac ? _ se demande alors à elle-même, en son for intérieur et écriture, Hélène, ce mois de juillet 2017.

    Et tout l’épisode serrure-portail-Marcel de ce Livre, n’a peut-être pour finalité que d’amener ce qui va le suivre, à propos d’une « ajalousie » ancienne toujours non réglée, et donc, « dormante« , encore décidément corrosive, et à terme grippante…

    …

    Il dirait _ avec le doute provocateur et un brin pervers que comporte le point d’interrogation (et au conditionnel de l’imageance) ; Isaac (ou son fantôme bien présent) demeure un parfait partenaire engagé d’entretiens virulents : Hélène Cixous a en effet besoin de partenaires, telle sa mère, Ève, continuant de lui donner, en des scènes bien enlevées (mais marrantes, rigolotes aussi), pas mal de fil à retordre, et lui tenir la dragée haute _ : il est beau, ce Marcel ? Je dirais _ sans hésitation ! (et toujours au conditionnel de la même imageance) _ : Oui.

    Selon moi Marcel est beau. Il est _ certes _ abîmé. Le travail _ manuel _ l’a cassé. Il se meut de travers. Ses hanches sont rouillées. Ses genoux sont grippés comme la serrure. Les acouphènes lui cigalent les oreilles. Il soulève les haies. Il renverse _ tel Hercule en ses dix travaux _ les portails. Il m’amène à la zone industrielle pour acheter un aspirateur. Il porte une chemisette propre parfois rose quand il arrive à mon secours avec sa remorque bleue. Je ne suis pas sa sœur. Il est beau comme l’homme qui n’a jamais perdu la forêt de l’Éden » _ de son enfance quasi sauvage _ (page 77) ;

    …

    …

    et fin ici de l’épisode Marcel,

    qui débouche _ un peu étrangement, mais c’est bien peut-être là sa fonction… _

    sur une réflexion sur la jalousie _ et même  « ajalousie« … _ (d’Isaac _ personnage toujours décidément flouté et indécidable au lecteur _) ;

    et _ mieux encore _ ce que Hélène Cixous nomme l’ »ajalousie » :

    …

    « Il s’agit d’une sorte de jalousie froide, muette _ et par là aussi sourde _, invisible, un spectre, qui peut se terrer _ voilà : souterrainement _ pendant des dizaines d’années, un virus en sommeil, qui ne se laisse pas plus détecter _ ainsi dormant, sauf le portail entr’ouvert des rêves _ qu’un herpès

    _ seconde occurrence ici de ce mot « herpès« , page 80,

    après une première apparition, page 40 : « _ Qu’est-ce que j’ai, docteur ? _ Ça ? C’est de l’herpès. _ De l’herpès ? Mais comment ? Comment ? _ Par contamination. Par contes de fées. J’entends les gloussements de Satan : c’est bien fait. Une histoire de transmission. _ Mais je n’ai fait l’amour qu’avec mon amant my only love. _ Ça peut dormir longtemps, longtemps. _ Depuis vingt ans ? dormant ? « Transmission, transmission », le titre de l’un de ses poèmes _ ah bon ! À creuser… _ Lui, seul. Lui seul. Alors lui pas seul ? _ tiens donc ! _ Ne pas y penser. Une histoire de spectres. On est hanté _ habité par des disparus revenant régulièrement rendre visite. Ne pas y penser _  si refouler pouvait aider. Thus it Will make us mad. »… _,

    …

    puis, un midi, en janvier 2000, quand nous _ qui donc ? Isaac et Hélène ? _ sommes attablés _ seuls ? _ dans une charmante guinguette au bord de la Garonne _ rive droite _, c’est par ce pont _ que fit construire Napoléon : de 1810 à 1822 _ que Montaigne passait le fleuve _ par bateau, forcément alors, lui, Montaigne ! _ quand il se rendit à Bordeaux, où _ depuis Rome, où il se trouvait en long voyage alors, et via un détour par son château (et sa tour) de Montaigne, dominant, en Périgord, la rive droite de la belle Dordogne (autre fleuve-rivière à traverser, peut-être à gué, au bas de Montaigne) _ il n’avait pas pu ne pas accepter _ sur la prière-instance (sans refus : impensable !) du roi Henri III lui-même _ d’être élu maire _ de Bordeaux _ en 1581,

    tu te rappelles _ s’adresse l’imageance d’Hélène à l’imageance du fantôme revenant d’Isaac (disparu, lui, depuis dix ans déjà, semble-t-il, page 17 : « J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac« …) _ de notre année 1981, nous venions _ tiens donc : déjà… _ de ressusciter _ comment ?.. Et ce livre-ci, Défions l’augure, est le Livre des résurrections. Relire là-dessus (ces résurrections !) l’admirable feuille détachée du clarissime « Prière d’insérer » en avant du Livre _ telle la tour de Montaigne un peu à l’écart en avant de son château _, et qui en détache-présente superbement l’essentiel ! Un modèle ! Je n’insisterai là-dessus jamais assez ! Quelle magnifique clé ainsi donnée-offerte en avant-à l’entrée du labyrinthe entortillé-enroulé-enveloppé, à mille chemins et pistes, du livre ! parfaitement montanien !

    La voici donc, in extenso, cette synthèse-portail d’entrée du livre-clé ouvrante archi-bienveillante et inaugurale, de la lecture en empathie à-venir :

    …

     » – Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?

    – Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c’est défier l’augure. Je suis, donc j’irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c’est décidé. Nous mortels, c’est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c’est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d’en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d’accord avec Montaigne.

    C’est cette danse avec l’Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d’un siècle à l’autre, de l’Allemagne à l’Afrique du Sud à l’Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l’oubli, se tirant de l’effacement,

    Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l’on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

    Je le vois, ce livre est l’incarnation de notre sort mouvementé. C’est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.

    Il m’arrive de deviner, derrière l’influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l’immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu’aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d’Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.

    Où sommes-nous aujourd’hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C’est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d’un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C’est l’heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C’est revenir qui est le Paradis.

    Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu’ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.« 

    …

    Fin de l’incise de ce « Prière d’insérer » – portail d’entrée légèrement en avant (et séparé, volant) des pages reliées, elles, du livre… _,

    …

    tu venais de Rome où tu n’avais pas pu ne pas accepter _ tel Montaigne, lui aussi à Rome _ d’être élu Prince des Poètes _ de quoi peut-il donc s’agir ici ?!? _, une charge qui est d’autant plus belle qu’elle n’a ni loyer ni gain autre que l’honneur et la sensation d’être enterré vivant _ sous des monceaux de lauriers _ que tant de louanges cause, « élu mais pas lu » me dis-tu… » _ avec lucidité _ (…), page 80 ;

    …

    et, page 81 :

    « Un incendie _ d’ajalousie _ couve pendant trente ans _ ce qui pourrait faire 1987, si la base de calcul correcte est le jour d’aujourd’hui de l’écriture (en 2017) ; mais il peut s’agir tout aussi bien d’un autre socle de durée ; par exemple 1977. Ou tout autre… Et pendant trente ans _ tel l’herpès _ un ver _ d’ajalousie, donc _ ronge _ insensiblement, mais sûrement _ les poutres du cerveau. Et subitement le toit _ qui protégeait _ s’enflamme et s’abat _ un beau matin _ sur nous  » _ Hélène et Isaac ? Soit un compte-contentieux mal (ou peut-être même toujours pas) réglé, et relancé ce jour, à quelque anodine occasion, tel le secours serrurier de Marcel, précisément ce dimanche 16 juillet 2017…

    …

    Fin de mon incise sur la pauvreté en données événementielles et accidents (tels que de spectaculaires chutes de tours) d’actualité immédiate en 2017

    de ce récit-pause-méditation-ci sur l’écrire,

    à la petite exception, donc,

    de cet épisode du portail grippé et Marcel, issu de la forêt de l’Éden, et beau encore en son genre à son âge,

    occasion probablement de revenir sur l’herpès encore vivace :

    rien de marquant-blessant ne disparaît donc sans vrai apaisement-paix préalable négocié de l’« ajalousie«  (et ses stigmates) jadis subi(e-s)…

    …

    …

    Défions l’augure se détache donc des deux volumes précédents de ce que je nomme _ provisoirement _ le triptyque Osnabrück-Jérusalem,

    en formant une sorte de pause réflexive vraiment importante : éclairante et fouillée,

    se centrant méditativement, et avec tendresse,

    sur le rapport (chamarré et complexe, comme il se doit !) de l’écriture si inventive et juste de l’auteure

    à son objet de fond et capital, bien sûr : le réel, la vie…

    …

    …

    Le réel, la vie,

    dans laquelle son propre cours de vie personnelle, plus ou moins singulier,

    ainsi que l’Histoire générale (contemporaine, mais aussi universelle !) jusqu’à aujourd’hui (et plus tard), massive,

    forcément prend-prennent place, s’insère(-nt), vien(-nen)t jouer,

    et en est et en sont plus ou moins cahoté(s), malmené(s), brisé(s), parfois aussi à réparer ;

    …

    ainsi que ce qui en ressort de vraiment fondamental

    pour qui _ elle et ses proches au premier chef, mais c’est affaire de départ et ancrage de la focalisation-perspective de l’écriture du récit (qui n’est jamais, jamais, une chronique historique générale, et encore moins à relents de quelque communautarisme que ce soit) _

    y survit ;

    …

    et grâce à quels moyens ! :

    …

    la somptuosité _ plus que jamais en acte ici ; et avec quelle liberté en ses fulgurances illuminantes de poésie ! _

    de l’imageance à mille facettes de la généreuse

    et magnifiquement libre,

    mais parfaitement rigoureuse et implacablement probe, aussi,

    écriture cixoussienne

    …

    sur le rôle _ et mission sacrale auto-assignée, ou plutôt donnée, reçue et acceptée ; et avec vénération _ de laquelle

    porte, de fait, le principal de l’exploration-fouille

    de ce récit-méditation-ci

    qu’est ce Défions l’augure ;

    …

    et toujours avec une merveilleuse légèreté amusée et polyphonique.

    …

    …

    Et cela en 10 chapitres,

    dont je vais commenter ici quelques extraits :

    …

    …

    1) Ce que je trouve dans le quatrième tiroir de maman (pages 10 à 27)

    …

    _ c’est le chapitre du dépliant du restaurant Windows on the World du 107e étage de la tour nord des Twin Towers, miraculeusement conservé par Ève (qui y avait donc elle aussi déjeuné ! en quelle année ?) en la commode de sa chambre, et qui comportait en accroche le vers flamboyant (probablement de John Donne : un immense poète !) « The Closest / some of us / will ever get / to heaven« …, page 25.

    Et alors que Hélène n’avait pas pensé, elle, à prendre-emmener-ramener en France avec elle chez elle ce dépliant : « Je n’ai pas emporté de dépliant. Celui que je vous montre ici fut recueilli et conservé _ voilà _ par ma mère. Elle ne savait pas qu’elle agissait, en mettant ces feuillets dans son sac à dos, selon le rôle hypermagique à elle attribué par notre destin _ maternel-filial singulier (ainsi que scriptural) _, celui de la fidélité absolue _ voilà _ aveuglément guidée par l’amour qui lui revenait dans notre histoire. Elle répondait _ en effet ! extraordinairement ! _ à tout moment à mes besoins extravagants vitaux, sans le savoir, mue par ces informations ultra conscientes qui sont communiquées _ voilà _ par ondes invisibles. (…) Quand j’étais à New-York avec Isaac aux frontières de la vie _ qu’est-ce à dire ? et à quelle date ? _, elle _ aussi, de son côté  _ était à New-York _ à quelle date ? _ avec Éri _ sa sœur, la tante Klein-Jonas (Barmes) d’Hélène. De très loin comme de très près, comme une déesse veille _ et avec quelle prévenance ! _ sur son héros si tendre et vulnérable, naturellement, Ève veille _ ultra-vigilante ! Comment eussions-nous pu savoir _ Isaac et Hélène _ que de notre vie au plus près de Heaven _ au restaurant Windows on the World du 107e étage de la tour Nord des TwinTowers _, il ne resterait _ bientôt _ absolument rien _ voilà ; et la moindre infime trace qui réussit à persister-survivre dans le temps a ainsi vocation à devenir ultra-précieux indice-source-matière de connaissance pour le curieux qui recherche une vérité de ce qui fut, et est, devenu passé, voué au gouffre très vite envahissant du néant de l’oubli… _ qu’un mince dépliant déposé _ en forme de quasi invisible relique _ dans le quatrième tiroir _ de sa commode _ par ma mère pour le cas _ qui s’avère donc, bien plus tard, et après son décès le 1er juillet 2013 _ où je serai jetée _ quelque jour venu _ sur un quai du temps désert » _ vide : « désert«  de témoins survivants ; mais il arrive que certaines choses inertes nous survivent _, pages 42-43.

    Confirmant cette intuition majeure de la page 20 à propos des puissances dormantes de la maison : « C’est une maison-trésor, épuisable cependant inépuisable _ en ce qu’elle recèle, et pour qui se met à regarder-chercher vraiment, avec une vraie curiosité ouverte et judicieuse _ un Paradis _ voilà _ dans la commode, _ tout _ un monde désormais encore-vivant _ mais oui ! _ dort _ seulement _ dans les quatre tiroirs. Je suis venue visiter, explorer, fouiller _ voilà _, maman, mais pas trop, avant que le lundi de l’an général ne démarre _ le lundi 2 janvier 2017, probablement, si nous sommes alors à Paris ; ou bien, peut-être aussi, le lundi 17 juillet 2017, si nous sommes à Arcachon. Comment le déterminer ? Coucou ! Coucou ! A l’ouest le coucou _ celui du parc, à Paris, ou celui de la forêt, à Arcachon… _ me donne le la. Sol ! Sol ! La ! La ! Le coucou _ squatteur de nids _, c’est moi. S’asseoir sur son lit, lit d’Ève, Ève, faire corps avec _ oui ! _ la présence invisible _ là ! _ de son corps, impalpable et pourtant avec le corps de sa présence invisible _ parfaitement ressentie _, faire Ève » _ voilà. Là est bien le départ et la clé qui ouvrent cette fois à nouveau tout ce livre.

    …

    2) 1611 (pages 28 à 36)

    …

    _ en référence à la date d’année (1611) de la création à Londres de ce chef d’œuvre absolu et emblématique qu’est The Tempest de Shakespeare, avec le « Brave New World !«  (Acte V, scène 1) de « ces îles inventées _ en divers sens _ pour recueillir _ précisément ! _ les survivants _ Prospero, Miranda, etc. _ de tous les naufrages _ et exils forcés _ mythologiques« , page 28. Surtout si l’on sait que le départ de cette shakespearienne inspiration-illumination finale qu’est La Tempête, s’origine dans l’essai (I, 31) de Montaigne Des Cannibales, via la toute récente traduction alors (1603) des Essais en anglais par John Florio… C’est de là que provient le nom même en anagramme de Caliban : le natif (fils de Sycorax) de la forêt vierge de l’ile…

    …

    3) La dent (pages 37 à 44)

    …

    _ la dent qu’on perd, signe d’avertissement (préventif !) que « perdre une dent en ce moment c’est _ déjà _ beaucoup plus que perdre une dent » ; car « c’est une partie de vous _ dès le vif, donc, du vivant mortel que chacun et nous tous sommes… _ que la mort _ qui œuvre déjà au moins lentement. Pendant la vie, vous êtes _ aussi en permanence _ mourant _ au participe présent ! seconde après seconde… _, et la mort est bien douce vue de la tour, votre dent c’est une pièce _ on ne peut plus commune _ de la vie _ passagère, passante (chez les vivants sexués du moins) _ du monde. Tu me la donnes ? » _ en souvenir (et relique à-venir) pour plus tard, ce jour-là _, page 37.

    …

    Au passage, je me souviens qu’un des plus célèbres sermons de John Donne comporte la formule bien sonnante (retenue par Hemingway) : « For whom the bell tolls ?« … Donne en fit aussi un poème.

    …

    No man is an island,
    Entire of itself.
    Each is a piece of the continent,
    A part of the main.
    If a clod be washed away by the sea,
    Europe is the less.
    As well as if a promontory were.
    As well as if a manor of thine own
    Or of thine friend’s were.
    Each man’s death diminishes me,
    For I am involved in mankind.
    Therefore, send not to know
    For whom the bell tolls,
    It tolls for thee.

    …

    These famous words by John Donne were not originally written as a poem _ the passage is taken from the 1624 Meditation 17,

    from Devotions Upon Emergent Occasions.

    …

    The words of the original passage are as follows :

    …

    John Donne
    Meditation 17
    Devotions upon Emergent Occasions

    …

    « No man is an iland, intire of it selfe ; every man is a peece of the Continent, a part of the maine ; if a clod bee washed away by the Sea, Europe is the lesse, as well as if a Promontorie were, as well as if a Mannor of thy friends or of thine owne were ; any mans death diminishes me, because I am involved in Mankinde ; And therefore never send to know for whom the bell tolls ; It tolls for thee… »

    Fin de l’incise sur Donne et l’avertissement du glas.

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    4) L’Empire State Building (pages 45 à 58)

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    _ à la cantine (ou cafeteria) duquel Empire State Building (ou, un autre : du Rockefeller Building ; mais les noms (ainsi que les dates) du récit (ou plutôt des divers récits rapportés qui s’enchassent et s’entremêlent) ne sont pas forcément à prendre à la lettre ; ils sont d’abord et surtout emblématiques…) « on était invitées ma sœur _ Éri _ et moi _ Ève _ par notre cousin Richard Katz » ; et « Cette Éri, elle a _ depuis toujours _ un certain _ défiant ! _ toupet, quand moi _ dit Ève, davantage rationnelle et pragmatique, ne serait-ce qu’au titre d’être pour toujours son aînée _ je suis gênée. Et qu’est-ce qu’elle a commandé ? Une Côte de Porc ! J’ai failli tomber de mon tabouret. Justement avec le cousin qui est orthodoxe, elle n’a jamais mangé de porc, et subitement, je ne sais pas si l’Empire State lui est monté à la tête _ tout défi d’élévation s’exposant et même s’offrant consubstantiellement à être relevé ! Chiche ! _ et Richard Katz a baissé le nez et il n’a rien dit. Cette Éri a une certaine inconscience. Il est notre hôte _ il nous reçoit. Il est ici en toute confiance _ il est de la maison, on le connaît. D’abord il est notre cousin. Ensuite nous sommes ses invitées. Ensuite il n’y a _ vraiment _ aucune raison pour demander une côte de porc c’était pas nécessaire _ en rien, en effet : la provocation est purement gratuite ! C’est comme si cette _ taquine gamine d’ _ Éri avait porté un coup de couteau à l’Empire State Building. Je compare ça à un attentat fantaisie _ voilà : un attentat cousin (sur un mode léger de comédie) mais prémonitoire de celui à-venir des Twin Towers le 11-9-2001, sur un mode de tragédie monstrueuse, lui, avec ses 2 606 victimes dans les seuls effondrements des Tours… C’est comme ça qu’on se fait remarquer« , page 45 ; ou la contagion de la com’ et du quart d’heure wharolien new-yorkais  ; ou plutôt la persistance de gamineries hors d’âge chez Érika Klein Barmes, une descendante des Jonas d’Osnabrück…

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    5) Nous mentons (pages 59 à 63)

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    _ « Nous mentons, nous faisons tout au monde pour protéger l’amour, nous cachons, nous dissimulons, nous ne nommons pas les peurs et les dangers, nous ne révélons pas les secrets _ voilà _, nous couvrons _ même _ un secret avec un autre secret » _ jusqu’à, par nos propres dénégations (de pressentiments, par exemple), réussir à nous piéger-mentir à nous-mêmes, aussi _, page 59.

    « on ne ment pas _ vraiment _ quand on ment pour sauver sa vie, chez les juifs tu peux même manger du cochon, dit _ toujours très pragmatique _ maman, fais-le et ne le dis pas« , page 60.

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    6) On ne sait jamais qui va entrer (pages 64 à 82)

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    _ à propos de l’« autoconstruction » des livres « libres _ oui _ de leurs mouvements et du choix de leurs routes » qu’écrit Hélène Cixous, ceci, et qui est on ne peut plus au cœur du sujet même de ce livre, page 64 :

    « Quelles que soient l’heure, la page, le Livre _ cixoussien _ est totalement décidé par l’hospitalité _ à de l’altérité (affective) à l’égards de personnes aimées. Tu ne sais jamais qui va entrer _ et sera accueilli _, dis-je à ma fille« , page 64.

    « _ Est-ce nous qui menons le destin ou est-ce le destin qui nous mène ? _ C’est cette incertitude qui est l’âme de la littérature. _ C’est la crainte d’être incongrue qui est incongrue, dit ma fille« , page 65, à propos des voies ouvertes à la fantaisie de ce que pour ma part je nomme, à la suite des travaux de mon amie Marie-José Mondzain, l’imageance (créatrice) visionnaire. Ce chapitre-ci est en effet celui du portail à la serrure grippée d’Arcachon ; et c’est celui dans lequel « entre » (ou « rentre » : dans-dedans) la personne-personnage de Marcel (Marcel D.) :

    « Brève conversation du _ mardi _ 18 juillet 2017 _ soit le surlendemain de la réparation de la serrure grippée du portail _ avec Marcel _ Aujourd’hui tu es rentré _ sic ! _ dans _ dedans _ mon livre. _ Quel livre ? _ Le livre que je suis en train d’écrire. Avec mes morts. Avec ceux que j’ai aimés et ceux que j’aime _ Wow ! ; mais c’est bien là son sujet-mission de prédilection à honorer-remplir en son écrire…  _ Avec mon nom ?  _ Avec ton prénom le vrai. Un vif sourire se faufile entre les lèvres, surprend Marcel, puis s’éclipse à la hâte, soucieux de respecter la dignité du patron. Marcel est content d’entrer dans un livre _ dont l’inscription demeurera. Dans l’usage des chevaliers sauvages _ mais pas « teutoniques« …  _ on ne montre pas ses sentiments. C’est la courtoisie. Plus les sentiments sont violents plus ils sont discrets. _ Et mon chien ? _ Avec ton chien. Avec ton nom et ton chien. Je ne voudrais pas risquer de te faire passer pour une fiction« , pages 74-75. Le personnage du livre est donc directement et très étroitement fidèle à la personne même, on ne peut plus réelle, en effet, de Marcel ; et le Livre, à la vérité la plus vraie (ouverte même aussi à ses secrets à exhumer-réveiller) et profondément réaliste, donc, du Réel…

    Page 40 de Gare d’Osnabrück à Jérusalem, Hélène Cixous a en effet écrit ceci de capital !!! : « J’ai toujours su _ dès la petite enfance de la maison à étages de la rue Philippe à Oran _ que j’étais destinée _ et l’œuvre entier l’assume _ à comparer _ en vérité _ les rêves et la réalité, afin de confondre la _ précautionneuse fuyante cachottière _ réalité, de la faire avouer _ voilà ! voilà ! _ ses rêves cachés _ ses secrets tus _, et qu’elle dépendait _ ainsi, la réalité même, en son effectivité pleine et vraie à mettre en lumière _ de moi, de ma visite _ tant soit peu attentive _, de mes questions _ osant s’avancer défier les mutismes _, pour sortir de son sommeil _ un peu trop commode et paresseux _ et _ in fine _ se révéler » _ enfin ! Voilà la mission tout bonnement sacrale de l’imageance visionnaire de cette écriture révélatrice, oui, d’un Réel élargi, avec la plus rigoureuse élémentaire probité, et qui sait rendre justice avec justesse à quelques uns des piétinés de la vie.

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    7) Un courrier (pages 83 à 98)

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    _ « Halte ! dit le livre, j’ai un courrier urgent pour toi. Excuse-moi que je t’interromps, mais ça vient d’Osnabrück« , page 83. Ici se développe plus particulièrement ce qui fait de Défions l’augure le troisième volet du (provisoirement) triptyque Osnabrück-Jérusalem : ce passé et à-venir-là continuant de venir visiter-hanter puissamment le Livre qui continue ainsi, livre après livre publié, pan après pan, lambeau après lambeau, de s’écrire…

    « Tout cela vient de ce fait que quand je naquis à Oran _ le 5 juin 1937 _ je naissais par ma mère _ née, Ève Klein, à Strasbourg le 14 octobre 1910, mais d’une mère, Rosie Klein née Rosalie Jonas, à Osnabrück, le 23 avril 1882. Cette originalité _ de filiation Jonas _ est cause que mon livre et moi nous avançons _ de même que tous les Jonas et descendants Jonas d’Osnabrück _ par embardées. À plusieurs scènes. Et il arrive qu’un des livres du livre me fasse une scène _ dont les éclats-chocs théâtraux parfois criés un peu fort aident la sortie de ce qui, jusque là retenu, se taisait, était tu. _ Comme si j’avais pu t’oublier, Osnabrück« , page 83 ;

    et c’est par là et en cela qu’il s’agit bien ici d’un troisième volet de ce qui constitue, tout au moins jusqu’ici, ce que je nomme le triptyque Osnabrück-Jérusalem… Et ce « courrier«  reçu est celui d’un correspondant féru d’architecture qui joint Hélène Cixous parce qu’il s’intéresse tout spécialement à Kurt Jonas (Johannesburg, 1914 – Jerusalem, 1942) un célèbre architecte sud-africain, qui se trouve être le cousin germain direct de sa mère Ève : Kurt Jonas étant un fils de Moritz Jonas (né à Borken et décédé, tard, à Johannesburg, époux de Selma Frank), un des frères de Rosalie-Rosie Jonas, épouse Klein, la mère d’Ève Klein, épouse Cixous, et grand-mère d’Hélène Cixous…

    Et très vite, par le biais des généalogies de ces fratries et sororités Jonas d’Osnabrück, découvertes peu à peu, et toujours (et de plus en plus) partiellement et tard, voilà, page 86, qu’en amont comme en aval d’Osnabrück « une danse endiablée de centaines de Jonas me sarabande _ à nouveau, en amont, cette fois _ jusqu’au Rhin » _ à Bacharach « en 1739″, page 84.

    « Comme tout est simple et ordonné chez les morts quand Ulysse s’entretient avec eux chez Hadès _ dans le récit-livre d’Homère _, certes ils se pressent _ et se bousculent un peu ces morts _ pour passer les uns devant les autres, mais ce n’est rien, chacun maîtrise _ in fine _ son histoire _ au final clairement achevé, chacun _ et ses sentiments _ à peu près ordonnés dans les portraits narrés _, tandis que chez nous _ les Jonas d’Osnabrück _ c’est chaos et confusion, dis-je à ma fille. (…) Une violente envie de fuir se répand _ alors _ comme une terreur dedans mon corps, pour quelqu’un qui veut et doit écrire

    _ une mission sacrée : « On est obligé _ voilà! _, du moins pendant les siècles _ mazette ! _ où les fantômes sont encore en fonction« , trouve-t-on ainsi à la page 146 du premier volet de ce triptyque, Gare d’Osnabrück à Jérusalem ; et cela en vertu même des « droits«  (c’est-à-dire devoirs !) de « la Littérature« , page 147. Fin de l’incise. _,

    pour quelqu’un qui veut et doit écrire toutes _ et sans en perdre la moindre... _ les histoires de la famille Jonas qui se perdent _ déjà, dans l’oubli qui gagne très vite ; mais aussi au sens de « se mêlent, s’emmêlent » les fuseaux de leurs fils enchevétrés _ les unes dans les autres, tant de récits amputés _ voilà _, enterrés, kidnappés, substitués _ et détruits, anéantis _, c’est le déluge _ auquel se trouve confronté ce devoir-mission-obligation d’écrire. Heine _ quant à lui, n’achevant pas son récit de Bacharach _ aussi a déguerpi (…) Qui suis-je _ et avec quelle autorité tranchante _ pour dire celui-ci est un parent, ce Jonas en est un, ce Jonas en est-il un ? Je comprends que Jonas _ l’ancêtre de Jérusalem _ se soit jeté _ de désespoir _ dans la baleine _ dans la Bible. On ne peut tout de même pas _ parvenir-réussir à _ engloutir _ vraiment et sans s’y noyer-perdre _ une telle foule » _ de si nombreux Jonas _, page 87.

    « Et tous ces récits abandonnés, inachevés, ces chroniques échouées, enfouies sous des flots de sel ou de sable _ voilà _, ces morts qui ont perdu leur fin _ et tel est  le premier et principal scandale : que cette fin leur, singulière, propre, leur a été monstrueusement volée, assassinée, néantisée ! _ qu’en penser ? Y a-t-il une pensée qui ait la force de penser _ maîtriser-unifier-comprendre en son entièreté _ un tel éparpillement ? C’est la spécificité des généalogies juives, l’interruption _ la coupure _, dit ma fille, l’effet hallucinatoire des homonymies« , pages 88-89 ; et c’est cette « interruption« -rupture-coupure scandaleuse-là que le livre-récit, telle Antigone envers le corps abandonné-livré aux morsures des chiens de son frère Polynice, a pour charge inviolable de tenter de réparer, colmater, suturer, rétablir en son intégrité : en un tombeau-cathédrale-reliquaire monumental sacré de phrases qui leur rende-restitue l’intégralité-intégrité de leur vie ainsi que mort.

    « J’y vois la preuve que dans bien des cas ce n’est pas l’agent humain _ en son individualité identifiable _ qui importe dans nos récits, mais que le personnage principal c’est le destin _ global _, ou l’événement _ singulier. Après tout ce n’est pas la personne _ même _ d’Ulysse qui nous lie _ nous lecteurs-auditeurs _ à l’Odyssée, c’est la somme _ homérique _ de ses aventures _ narrées _, et qu’elle soit finie _ et ramassée, clôturée, cette somme : par le récit-poème _ en vérité _ et pas en mensonge ou en Ruddeln : un facteur capital, donc : bien sûr ! _, et que la fin soit domiciliée » _ ne serait-ce qu’en une tombe-tombeau ; Hélène pense peut-être ici aux restes de son grand-père soldat Michäel Klein pourrissant encore quelque part en forêt ou tourbière perdue en Biélorussie depuis 1916 _, page 89.

    Et « Là-dessus il me vient à l’idée que mon livre est le _ paradoxal _ résultat _ fruit direct _ de ce _ vaste et chahuté _ tumulte Jonas _ Osnabrück-Jérusalem _, hanté qu’il est par tant de passagers _ fugaces, effacés _ et populations très étrangers _ dispersés _ les uns aux autres affilié _ désormais _ nulle part, déménageur _ fuyard-fuyant _, jaseur _ ça oui ! et par défi éternellement juvénile _ comme Jacques _ le fataliste, de Diderot _ et comme ma mère _ Ève _ et sa sœur _ Éri ; et encore Marga _, tout étonné _ ce tumulte Jonas _ de ses bigarrures et déchiré de partout« , page 91.

    « Bacharach _ la charmante petite cité rhénane _ est un conte où vivaient _ au XVIIIe siècle _ les Jonas avant le carnage _ qui, à petite échelle, commençait ou plutôt continuait depuis longtemps toujours déjà… À Osnabrück non plus, il n’y a plus _ depuis 1945 _ de juifs. Les Jonas sont partis en fumées _ crématoires de fours _ philosophiques. Il reste _ voilà ! _ de ces temps passés quelque chose de fée _ de transfigurateur _ dans ces villes _ telle Osnabrück ou Bacharach _, une chimie environnante _ à humer sur place _ qui éveille une irrésistible _ tiens, tiens _ pulsion _ mission poïétique sacrale _ de raconter (…) Et parfois tous les volumes d’une œuvre presque complète comme celle de Proust _ mais celle, aussi, de Montaigne ; ou celle de Cervantes : des marranes… _ aboutissent à un désir poignant de cathédrale-livre _ tombeau-monument-reliquaire géant _ car une cathédrale ne reste inachevée que pour accueillir le poète suivant » _ pour un passage éperdu de relais _, pages 93-94.

    « Il y a des villes qui sont comme des livres _ et des tours _, qui grandissent, s’étendent en hauteurs et profondeurs, qui deviennent des réserves _ oui : généreuses _ du Temps, qui ouvrent des cimetières beaux et inquiétants et nous conduisent à notre _ propre _ tombe _ à-venir _ afin de nous aider à _ lentement, peu à peu, pas à pas _ l’apprivoiser, jusqu’à ce qu’elle devienne _ de notre vivant actif et créatif même (après, it’s too late…) _ notre chambre d’hôtel _ c’est-à-dire d’accueil-hospitalité _ au secret » _ à caresser et contribuer à faire s’entr’ouvrir et l’écouter _, page 97.

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    8) Escaliers fatidiques (pages 99 à 107)

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    _ « Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées _ de fata, la fée, et fatum, le destin ; et Morphée, c’est le Sommeil (à rêves) ; sans même mentionner Orphée (de passage aux Enfers). Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore _ autrement, forcément _ dans ces villes qu’ils enchantaient hier, dis-je _ et hantent discrètement maintenant. _ Des fantômes ? dit ma fille.  _ Des gardiens _ qui conservent et préservent _ du Temple _ espace féérique et dispensateur d’inspirations, s’il en est. Quel que soit le jour, Monsieur Émile m’attend _ pour l’éternité _ au quatrième étage de la rue Philippe _ à Oran _, nous au deuxième étage, l’étage juif allemand _ Klein – Jonas _ avec _ aussi, bien sûr _ mon père haut et long qui est une cigogne africaine faite jeune médecin _ Georges Cixous _, au troisième étage ma grand-mère espagnole _ Reine Sicsu, veuve de Samuel Cixous _ lente immémoriale…« , page 99.

    « J’ai six ans, dehors c’est la guerre _ en 1943 _, j’étais sur les genoux de Monsieur Émile, il me permet de goûter une lampée de Pharmakon _ platonico-derridien, déjà _, je comprends ceux qui ne peuvent s’arrêter d’en boire, c’est divin, Monsieur Émile me raconte des histoires extraordinaires _ à la Poe _, je suis ivre de ses liqueurs fantastiques _ d’imageance à l’œuvre, déjà _, j’avale tout pour vrai. Et je vois dans le fauteuil dans le miroir ma très belle et très noble grand-mère allemande nous surveiller, bei uns à Osnabrück chez nous on ne croit pas aux contes de fées, dit Omi _ Rosie Jonas Klein _, à Osnabrück ma grand-mère _ Hélène Meyer Jonas, décédée le 24 octobre 1925 ; Ève venait d’avoir quinze ans _ nous interdisait de lire des contes de fées, dit _ aussi, en renfort _ ma mère _ Ève Klein Cixous. Les fées étaient _ ainsi bannies _ réfugiées _ clandestines _ dans les escaliers et au grenier. J’appartiens à Monsieur Émile pharmacien magicien je veux qu’il me raconte des inventions _ d’imageance _ et les croire. C’est ici au 4e étage malgré les réserves _ rationalistes _ du 2e étage que j’ai pris goût _ voilà _ à la liqueur d’écriture _ et imageance, donc _, dis-je à Isaac _ poète, lui. Au 4e étage il est possible de croire _ aussi _ ce qu’on ne croit pas _ normalement _ pendant plusieurs heures et jusqu’à tout un jour, ne pas croire n’empêche pas de croire, c’est un enchantement _ carmen, charme _ des sens _ oui _, sous la parole du magicien je suis assise et nous sommes deux sur ses genoux, celle qui croit et celle qui dans le secret ne croit pas, cela n’est pas gênant, on s’entend bien…« , page 103.

    « Le livre aussi a plusieurs étages _ distincts et séparés, mais qui communiquent aussi et cohabitent.  Il y a des jours où son récit est arrêté aux Lumières, d’autres où on est attendu au Bureau des Rêves, d’autres dans des camps infernaux. Ce qui nous attire vers le faîte de la Tower _ et déjà la terrasse du sommet de la maison de la rue Philippe, à Oran, en 1943-44 _, ce n’est pas la promesse de la vue, car de si haut on ne voit plus le monde tel qu’on le fréquente ces jours-ci, mais le monde promis-retiré accordé _ voilà _ à Moïse comme sa grâce maudite personnelle _visionnaire et prophétique quant à la terre toujours toujours promise sans y jamais poser son pied ; aperçue seulement de loin, juste au moment de sa  mort, du sommet du mont Nebo. Alors c’est quoi ? dit ma fille. _ Je cherche, dis-je. C’est une force qui n’est pas de ce monde. Je trouve : c’est le pressentiment _ d’un à-venir promis vaguement supputé-deviné. Il y a des lieux à pressentiment _ visionnaire, et avertissement : à bon entendeur, salut _ et aussi des jours ou des heures. Tu es dans l’escalier qui est l’Escalier, le médium _ l’intermédiaire, le lien, le liant _, le familier et le fatidique _ le domaine des fées et de ce qui peut très bien nous attendre et nous pendre au nez _, et tout d’un coup tu « vois », intérieurement _ visionnairement clairement _, le mystère _ voilà _, qui est un mélange de mort et d’éternité _ par dessus (mais aussi dans-dedans) le temps et les temps même(s). Ou d’éternité et de mort _ qui est la simple transition-passage entre deux états successifs d’être. Et dont le cœur _ d’un tel mystère, donc _ est le diamant _ pur et translucide le plus précieux _ de la vie. Car c’est au sein de ce mélange _ éminemment fécond-fertile _ qui est une émanation atmosphérique des autres mondes _ pluriels et plurivoques _, qu’elle étincelle _ allume, enflamme, éclaire, illumine _ la vie.  (…) La vie, c’est tout ce qui arrive _ advient-survient-illumine _ dans les Escaliers« , pages 106-107. Et là est le pouvoir le plus profond de la vraie (lumineuse) Littérature (et Poïesis).

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    9) Le pressentiment, c’est (pages 108 à 111)

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    _ « Le pressentiment, dit ma mère, c’est quand tu reçois une lettre et que tu crois _ en refusant d’y prêter vraiment foi : il y a forcément erreur de destinataire et adresse ! _ que c’est pas pour toi » _ en un mouvement de répulsion-dénégation de l’intuition entr’aperçue mais immédiatement esquivée-contournée-repoussée de l’avertissement ainsi reçu ; tel, par exemple, le tout premier mouvement de recul (pas le second, qui fut de gratitude) de Marie, lors de l’Annonciation de l’Ange Gabriel… _, page 110.

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    10) À l’Ouest rien de nouveau (pages 112 à 139)

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    _ « on rentre _ revient, retourne _ à l’hôtel j’allume la télévision, jusqu’ici je suis encore à Paris je crois que le livre suit mais voici qu’il anticipe comme une fusée _ voilà _ je ne crois pas encore _ de fait, c’est difficile à accepter immédiatement _ ce qui déjà me crève _ pourtant _ les yeux _ et en effet, face à certains réels, notre premier réflexe est bien un massif « c’est pas possible !« . Mais c’est ici d’un tout autre ordre que celui du possible, car c’est le réel même qui vient là d’un coup terrible impréparé nous assaillir, accabler, effondrer. Et il faut forcément un minimum de temps pour commencer à se préparer à s’y faire, apprendre à y accommoder progressivement son regard, et sa conviction enfin, à la fin, peut-être entière ! _, la chambre flambe, le lit est drapé de fumées rougeoyantes _ issues des images se diffusant du téléviseur dans la pièce tout entière _, et après quelques instants je vois _ enfin à peu près _ ce que je vois  Ce sont nos tours ! Nos tours ! On tue nos tours ! _ voilà : la tour Nord a été frappée par le premier avion à 8 h 46 (heure de New-York) ; et la tour Sud, à 9 h 03. Ce qui donne, compte tenu du décalage horaire, que les images des tours en flammes ont été vues à la télévision quasi instantanément en direct, dans le monde entier ; et respectivement à 14 h 46 et 15 h 03 (à l’heure de Paris et de la France métropolitaine). Quant aux chutes, en suivant, des deux tours, la tour Sud, impactée la seconde, s’est effondrée la première à 9 h 58 (= 15 h 58 en France) et la tour Nord, impactée la première, à 10 h 28 (= 16 h 28 en France). J’avais cours, ce mardi, dans mon lycée, à Andernos-les-Bains jusqu’à 14 h 55 ; et là débutait la petite récréation d’un quart d’heure. Je m’apprétais à reprendre ma voiture au parking et regagner par la route de la forêt mon domicile à Bordeaux ; mais, en passant par la salle des profs, une de mes élèves (qui écoutait une radio) est accourue nous informer qu’il se passait quelque chose de très grave à New-York. Je prends ma voiture et me branche sur les informations tout le long du trajet (de 45 minutes) ; et j’allume aussitôt la télé en arrivant chez moi, un peu avant 16 h ; et assiste en direct aux chutes successives des deux tours. L’événement est mondial, comme l’avait été l’assassinat de Kennedy à Dallas. Nos tours, c’est nous ! On réveille Samson _ Isaac ? _, on a tondu ses tours ! Imagine son épouvante ! Non, mon imagination n’a pas la force d’imaginer. Le petit homme (? ) gît sous les décombres de la cathédrale de Strasbourg ! _ là, le lecteur approximatif et trop récent encore de l’œuvre Cixous que je suis, est sans assez de repères pertinents : même sachant que Strasbourg est la ville natale d’Ève Klein, le 14 octobre 1910 (et elle y a résidé jusqu’à la fin de la Grande-Guerre, avec sa mère, devenue veuve en 1916, et sa sœur, et toutes trois ont alors rejoint, dès 1919, ce qui demeurait des fratries Jonas d’Osnabrück à Osnabrück même) ; et aussi celle où a travaillé, et non sans difficultés, Omi, vers 1930, dans l’usine de son beau-frère Moritz Klein, ces allusions au « petit homme«  à « la cathédrale de Strabourg«  me dépassent totalement ; je ne dispose de rien à quoi les raccrocher… _ On tue notre cathédrale ! Je t’appelle ou tu m’appelles _ c’est difficilement (volontairement ?) décidable en cet état du texte ; et peut-être est-ce même ici un acte de l’imageance présente… Où es-tu ? Dans ton hôtel _ où ? à Shangaï ? à Pékin ? en Chine ? _ mon jour est ta nuit  » _ de fait s’il fait alors jour à Paris et New-York, il fait déjà nuit en Chine : le décalage entre New-York et Pékin est de 12 heures, et de 6 heures entre Paris et Pékin ; il est 22 heures à Pékin quand il n’est que 16 heures à Paris et 10 heures à New-York  _, pages 112-113 .

    « _ Quelle heure est-il à Pékin ? C’est toi ma Chine qui m’appelle ? Tu m’appelles. _ Ne bouge pas ! Elles tombent ! Nous nous regardons _ avec elles _ tomber. Dans le rêve _ et son induration, ensuite _ elles tombent sans arrêt, tours tombantes, tomber ça peut durer longtemps, à peine poussière elles colonnent _ de poussières cataclysmiques de cendres, de tonnes tombantes de gravats, d’asphyxiantes fumées _ (…) nous regardons tomber toutes les larmes du monde, les tours tombent le mardi _ du 11 septembre 2001 _, toute la semaine, toujours encore Étoiles qui êtes l’œuvre d’hommes, vous tombez, dit Isaac _ a falling star est une étoile filante… _ nous sommes dans le petit ascenseur de bois _ de l’hôtel de Gramercy ? ou bien en Chine ? _ en route fusée pour des astres en larmes et il n’y a pas d’espace si c’est pour ça Anafranil alors je m’en passe dit Isaac, une voix terrible, le bonheur tombe c’est pas la grande forme le beau temps le mauvais temps la machine à interpréter, beaucoup de rêves, je me suis réveillé il y avait entre autres Hitler il était encore là au petit déjeuner j’étais à Pékin avec Hitler, un hôtel extraordinaire, en réalité, il faut me protéger _ Ne bouge pas ! je regarde la télévision _ à Pékin, à Paris, ou everywhere de par le vaste monde _ ça recommence c’est pas de sitôt qu’on saura, pour les conséquences, je le ressens comme un coup personnel _ voilà ! _, où est ta mère ? le chat ça va ? _ Hélène serait donc, elle, à Paris, voire encore à Arcachon, ce début septembre _ La vie reprend déjà les vols commerciaux ont repris, j’ai vu Bush parler, au-dessous de tout, la vie reprend ma mère est en Angleterre, avec sa sœur, elle est _ filante _ à l’anglaise « , pages 116-117.

    « Les Tours nos mortes nos morts combien de morts ? Il faut ajouter tous les morts que la mort des Tours a fait tomber dans les Escaliers de la mémoire« , page 119.

    « Je relis Im Westen Nichts Neues _ de Remarque _, dis-je. C’est le plus beau livre du monde. Ce livre dès que tu l’écoutes _ ses voix parlent _ ne te quitte plus jamais (…) et la tête penchée sur l’obscurité le jeune soldat que la guerre a nourri d’un massacre quotidien _ et c’est une hécatombe _, voilà qu’il accouche, comme une jeune mère vierge, de la Divine Poésie _ aux chapitres dantesques de l’Enfer. Avant lui, personne, sinon Homère _ l’Iliade cette fois. Il est six heures _ quel matin ? de quel jour ? _ Homère se réveille en allemand pour la première fois depuis 3000 ans. C’est un petit soldat aède de dix-neuf ans de la ville d’Osnabrück _ Erich Maria Remarque _ enrôlé pour la Tragédie, comme tous les prophètes de dix-neuf ans il ne sait pas qu’il est élu, c’est pour cela qu’il a la grâce _ d’innocence _ des poètes, il passe d’enfance à éternité _ voilà ! _ en avalant la vie et la mort d’une seule gorgée, au sein sanglant du grand carnage l’apocalypse _ oui, de saint-Jean _ est son maître d’école, son nom d’Homère est Remarque, il aura été averti _ pour ce qui risque de suivre et qui hélas suivra _ (…) sans lui personne n’aurait jamais rapporté la parole _ voilà la mission sacrale : refaire résonner et à jamais dans l’éternité ces voix _ des morceaux de morts, de tendres phrases aux genoux broyés, aux mains coupées _ telle la main droite de Cendrars _, et qu’une aposiopèse achève comme le fantôme d’un hurlement, « tu… » Entre deux attaques, la paix surnaturelle de l’écriture _ oui, elle possède bien un tel pouvoir de surnature : pacifié et apaisant _, assis à côté du mort qui vit encore un moment, n’a pas encore digéré le bout du saucisson, n’a plus d’intestins, est atteint par l’infini sagesse de la fin : « tu diras » et le reste est silence car tous les comourants sont les héritiers _ oui _ de Hamlet, les princes de la boue et de la tristesse, « tu diras » et pendant la paix profonde et fraîche entre les feux tonnant, voilà qu’apparaissent les fantômes _ doucement luminescents _ des paysages aimés _ voilà _, les doux vieux peupliers, le long de la douce petite rivière de la Ville, tous ces adorables trépassés _ dont le grand lys flottant de la douce Ophélie _ qui ne reviendront plus jamais en réalité » _ seulement dans les rêves nocturnes et l’imageance poïétique _, pages 120-121.

    « Et la beauté du monde recommence _ et va durer un peu _, et c’est la première fois qu’on découvre l’Amérique _ industrialisée _ du Souvenir, et le monde se relève _ forcément _ en pleurant, et en silence, car il revient en images et en ces pensées qui ne parlent pas en mots mais en visions et en paysages perdus » _ obsédants _, page 122.

    …

    …

    Le réel, la vie,

    dans laquelle

    son propre cours de vie personnelle plus ou moins singulier,

    ainsi que l’Histoire générale (contemporaine, mais aussi universelle !) jusqu’à aujourd’hui (et plus tard),

    forcément prennent place, s’insèrent, viennent jouer,

    et en sont plus ou moins cahotés, malmenés, brisés, parfois à réparer,

    …

    est l’objet de fond de l’écriture.

    …

    Ainsi, également, que ce qui en ressort de fondamental pour qui

    _ elle et ses proches au premier chef,

    mais c’est simple affaire de focalisation et départ-ancrage de la perspective de l’écriture du récit (qui n’est jamais, jamais, une chronique historique générale, et encore moins à relents communautaristes de quelque communauté que ce soit) _

    survit à tout cela ;

    …

    mais aussi grâce à quels moyens cela émerge dans le rendu magnifique de l’écriture ! :

     la somptuosité

    _ plus que jamais en acte ! ici ; et avec quelle liberté en ses fulgurances illuminantes de poésie _

    de l’imageance à mille facettes de la généreuse

    et magnifiquement libre, mais parfaitement rigoureuse et implacablement probe, aussi,

    écriture cixoussienne

    …

    sur le rôle _ et mission sacrale auto-assignée, ou plutôt donnée, reçue et acceptée _ de laquelle

    porte, de fait,

    le principal de l’exploration-fouille

    de ce récit-méditation-ci qu’est ce beau Défions l’augure ;

    …

    et toujours avec une merveilleuse légèreté amusée et polyphonique…

    …

    …

    …

    Et, maintenant, en une seconde partie,

    comme annoncé plus haut,

    à la façon de mes approches précédentes de ce que je nomme « le continent Cixous« ,

    …

    et bien sûr à partir de ma lecture précise de Défions l’augure

    …

    je place ici _ à la poursuite de mon dossier d’approche de tout l’œuvre Cixous (car je suis un gourmand !) _,

    cet article-ci Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Les Lettres françaises, le 8 février 2018,

    …

    et emboîte une nouvelle fois ma lecture à la sienne  _ en cet article sien, au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime le faire (en forme de triple dialogue), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    …

    Bien sûr, si ces farcissures dérangent en quoi que ce soit, le lecteur a, et à tout moment, tout loisir de les shunter…

    …

    …

    Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous

    …

    Défions l’augure

    …

    de Hélène Cixous

    …

    Galilée, 152p.

    …

    …

    De quoi s’agit-il dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? Si elle ne posait pas elle-même _ page 97 : « tu es déjà assez illisible (…) tout ça est escarpé, abrupt, étrange pour ne pas dire étranger « , dit Isaac, ; et « en cela il tombe d’accord avec ma mère«  : voilà… _ la question de sa « lisibilité », par la voix _ délicieusement malicieuse et toujours très pragmatique _ de sa mère, morte il y a quelques années _ le 1er juillet 2013 _, on hésiterait à le faire, de crainte de paraître offensant. Mais, après plusieurs livres où la narration, malgré les sautes de temps, les simultanéités inattendues, les confrontations de registres très différents et pouvant paraître, à première vue, incompatibles _ et donc iconoclastes pour les codes romanesques dominants _, mais qui tous ménageaient _ cependant _ une forme de _ relative _ continuité autobiographique _ du moins ressentie comme telle par le lecteur ! grâce principalement à quelques événements-accidents centraux, forts, bien repérés, et hiérarchisant le récit _, Hélène Cixous renoue ici avec une période de son œuvre, moins directement accessible, moins ouverte _ même si c’est encore et toujours affaire de degrés et nuances, plus que de rupture sèche… Mais me manque la compétence d’assez de lectures pour en bien juger. L’hermétisme en poésie n’est pas un défaut, c’est un choix. C’est le trobar clus des troubadours.  Il est parfois réclamé, comme une nécessité _ pour des motivations diverses, le plus souvent de prudence protectrice, via un cryptage ésotérique _, dans le cheminement d’un écrivain intérieur _ voilà. Comme Montaigne _ décidant, au printemps 1571, de se se retirer de toutes ses charges publiques, en son château périgordin au milieu des bois de Montaigne, à l’âge de « trente-huit ans » _ cherchant dans sa _ seule _ bibliothèque _ « librairie« , dit-il, dans une tour bien séparée du château, à l’abri des bruits et criailleries de la vie domestique _ « sa liberté, sa tranquillité _ d’esprit _ et son loisir » _ de méditer et écrire, en s’essayant, au sein de la compagnie choisie (parlante, ou plutôt chantante et enchanteresse, en leur « entretien« ) des Muses _, pour citer, avec Hélène Cixous, la phrase latine peinte sur le mur _ en fait sur une des poutres _ de son cabinet _ sa « librairie« -chambre d’écriture au second étage de la tour ; la sentence est en effet donnée in extenso en latin à la page 69 : « istas et dulces latebras avitasque libertati suae tranquillitatique et otio« . Quitte à semer et perdre en route du cheminement de lecture de tels essais écrits « à sauts et à gambades« , ceux qui, manquant de persévérance et d’un minimum de sagacité amusée, sont les potentiels récepteurs de son gentiment préventif « Avis au lecteur«  : « Indiligent lecteur, quitte ce livre !« .. N’entre donc que qui peut, avec assez de patience et constance, mettre son pas en semblables serpentines lectures ! Il y a là un implacable sas, un portail à serrures à ouvertures-retards…

    …

    …

    C’est donc une maison fermée _ la maison d’écriture de Hélène, ceinte d’un mur comportant un unique portail (qualifié, pour ses serrures, de « gladiateur pervers« , page 76) pour entrer et sortir de la propriété avec jardin, quand il s’agit de la Villa Ève, à Arcachon, aux Abatilles, non loin des dunes boisées de l’Éden, au Pyla proche _ qui se présente ici, mais avec plusieurs fenêtres _ grand _ ouvertes _ sur le ciel et, non loin, le large sans fermeture de la mer _, qui permettent, en tout cas pour les lecteurs assidus ou réguliers des livres précédents _ de notre auteure _, de s’assurer quelques repères _d’orientation et vues-pressentiments (« augures«  !) sur le futur, avec ses risques-menaces endémiques, ou périodiquement de retour, aussi. Il y a la famille Klein, la famille Jonas _ les deux branches de l’ascendance ashkénaze germanophone de la mère, Ève Klein, de l’auteure _, dont les lecteurs sont _ en puissance ou en acte _ familiers. Famille maternelle d’Hélène Cixous. Il y a les villes d’Osnabrück et d’Oran _ en leurs noms emboités (Oran dans Osnabrück) de poupées-gigognes _, il y a l’immeuble du 54 rue Philippe à Oran _ avec l’étage supérieur, le 4e, du magicien-pharmacien Monsieur Émile, initiateur précoce à la formidable imageance des contes ; mais pas du tout comme fuite de lâcheté à l’égard du réel ; tout au contraire : comme instance (de poïesis) de connaissance et vérité la plus probe et réaliste qui soit ! du Réel non étroit, élargi aux présences parlantes de proches disparus qui le marquent et le hantent toujours, ce Réel bien réel. Il y a Isaac, personnage récurrent _ en l’œuvre-Cixous _ et _ très volontairement _ peu précisé _ sinon l’indication répétée que celui-ci est « poète«  ; et même proclamé « Prince des Poètes« … _, dont le modèle est _ encore cette fois-ci, en ce nouveau livre-ci _ laissé dans son incertitude _ floutée _, sinon qu’une passion transatlantique _ principalement new-yorkaise : du moins pour leurs rendez-vous répétés à l’hôtel Gramercy, à Manhattan ; et leur usage commun (et peut-être exogène ?) de la langue anglaise… _ l’unit à l’auteur _ Isaac serait peut-être (« J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac , est-il mentionné page 17) décédé il y a dix ans : en 2007 ? Mais devons-nous nous fier aux dates semées de-ci de-là ? Le livre ne tient pas une chronique historique strictement chronologique, mais se pourvoie en références emblématiques, à dimension d’éternité… Il y a les habituels anges tutélaires _ de Hélène _ : Homère _ surtout ici pour l’Odyssée, mais l’Iliade aussi_, Montaigne _ et le chantier infini de ses inépuisables Essais à profusion _, Shakespeare _ pour ici Hamlet et La Tempête, ainsi que Le Songe d’une nuit d’été… _, Stendhal _ pour La Chartreuse de Parme et aussi Vie de Henry Brulard _, Proust _ et le tout du trésor d’ À la Recherche… _, Poe _ pour L’Enterrement prématuré et ses Histoires extraordinaires… _, Kafka _ pour La Métamorphose _, Hugo _ pour Le Rhin, Lettres à un ami : un petit texte à propos de la ville (éminemment jonassienne) de Bacharach _, Diderot _ et son Jacques le fataliste _, Heine _ pour Le Rabbin de Bacharach _, auxquels s’ajoute ici _ pour son À l’Ouest rien de nouveau _ Erich Maria Remarque _ natif, comme certains des Jonas (dont Omi, la grand-mère Rosie, d’Hélène Cixous) d’Osnabrück ; mais aussi et encore Descartes (et son Discours de la Méthode), le poète John Donne, à propos du poème servant d’en-tête merveilleux au dépliant du restaurant du 107e étage (pages 24, 31 ou 39) de la tour Nord des Twin Towers, le bien nommé Windows on the World), etc. Et _ avec ces divers concours gentiment appelés à la rescousse _ le livre lui-même, celui qu’on est en train de lire, s’exprime _ de sa propre initiative : intempestive, disruptive, féconde en ses volte-faces et embardées surprises, qui sont autant de féeriques enrichissements permanents : c’est important.

    …

    …

    On est surtout en pleine guerre _ du XXIe siècle. Les tours _ défiant spectaculairement le ciel ; et les défis, forcément, attirant irrésistiblement ceux qui aspirent à les relever ! _ s’effondrent : non pas celle _ impeccablement sereine, elle, et durablement solidement debout, même au pire de l’effroyable des fratricides guerres de religion _ de Montaigne, à laquelle l’écrivain rend _ sacralement, au moins une fois l’an _ visite _ depuis sa propre « tour » d’écriture, à l’étage de sa villa _ tous les étés, lorsqu’elle habite sa maison d’écriture _ réservée (et sévèrement !) à cela ! _ à Arcachon. Mais bien sûr, les Twin Towers. On est donc en 2001 ? Non, en 2000, un an avant l’attaque terroriste _ tiens, tiens ! Dont on aura eu alors le « pressentiment«  augural destinal. Voilà ! Mais Hélène Cixous joue sans cesse avec les diverses temporalités, qu’elle bouge, triture, malmène, renverse, fait surtout magnifiquement dialoguer entre elles. Et l’on n’est pas seulement _ voilà ! _ au sommet de la tour Nord _ de ces tours jumelles _, dans le restaurant bien nommé « Windows on the World », mais aussi _ en même temps ! mais pas forcément la même année : peut-être en 1990 cette fois, mais ce n’est surtout pas indiqué-précisé ; au contraire, c’est affirmé-évoqué, vaguement, comme concomitant _ dans le restaurant de l’Empire State Building, où Ève et Éri, la mère et la tante d’Hélène, partagent un repas dans la cantine _ mais ce peut être aussi la « cafeteria du Rockefeller building« , comme le mentionnait, à la page 102, Gare d’Osnabrück à Jérusalem _ avec leur cousin _ Richard _ Katz _ né le 23 février 1902 et décédé le 9 décembre 1991, le mari de Hilde Löwenstein (née à Gemen le 14 octobre 1901), l’une des trois filles, celle du milieu, entre Gerda, l’aînée (née le 17 octobre 1900), et Marga, la dernière (née le 30 décembre 1910) de Paula Jonas (l’épouse d’Oskar Löwenstein), elle-même, Paula, la troisième des quatre sœurs Jonas (après Jenny, épouse de Meyer Seehoff, et Hedwig-Hete, épouse de Meyer Max Stern, et avant Zophie : peut-être décédée, elle, à Theresienstadt, mais les divers livres successifs que j’ai lus demeurent muets sur sa geste singulière ; et si ce sont bien là les quatre sœurs Jonas de Rosie !..) de Rosalie-Rosie Jonas, épouse et veuve Klein, la grand-mère maternelle d’Hélène Cixous ; même si la liste de ces fratries-sororités Jonas d’Osnabrück n’est, à ma connaissance, tout au moins, nulle part clairement indiquée ! Cf plus haut… Mais on sait _ c’est-à-dire au premier chef Hélène et Isaac, et peut-être encore Ève et Éri ; mais nous aussi, lecteurs, à leur suite : saisis qu’avec eux nous sommes du très fort pressentiment-augure ! _, pendant ces repas _ d’altitude touresque new-yorkais  _, que bientôt _ quelque jour à-venir… _ les tours s’effondreront _ de fait ce sera le mardi 11 septembre de l’année suivante : 2001. Et pas seulement elles _ ces tours ! D’autres chutes-effondrements (et pas que de tours dressées vers le ciel) sont à-venir et suivre aussi. Tout vivant sexué (mortel) est passager et fragile, et destiné, seulement medium qu’il est biologiquement parlant, à laisser la place (bien forcément, et sans alternative !) à la descendance (s’il y a lieu). Une expression prononcée par Hamlet, « we defy augury » _ Hamlet, Acte V, scène 2 _, en réponse aux _ prudentes _ mises en garde d’Horatio, avant de se battre en duel _ à fleuret empoisonné (ce que Hamlet ignore et ne soupçonne probablement pas !) _ avec Laerte _ le frère d’Ophélie et fils de Polonius _, parcourt _ et ponctue, telle une ritournelle, en effet _ tout le livre. « Défions l’augure », c’est-à-dire n’écoutons pas la peur _ issue tout naturellement de l’avertissement du « pressentiment«  ; et le courage, ce n’est pas ne pas avoir peur, c’est ne pas se laisser abattre par cette peur, mais prendre sur soi d’oser la surmonter, cette peur bien naturelle _, de toute façon le destin suit son cours _ ici, je ne suis pas du tout sûr que Hélène Cixous soit fataliste, bien au contraire, même ! ; elle est seulement très consciente de l’importance très grande des rapports des forces en présence, ainsi que du jeu (et fréquences à envisager avec le plus grand réalisme, bien sûr) des probabilités impliquées par les divers déterminismes en jeu bien présents. Mais du jeu (et c’est fondamental !), et une liberté nôtre, demeure(-nt) aussi !.. Les signes annonciateurs d’une tragédie doivent d’autant plus être ignorés qu’ils ne peuvent _ du moins ces signes ! dès qu’ils sont perçus… _ être combattus _ même remarque de ma part que pour la phrase précédente. Fuir, et fuir à temps (« The readyness is all !« ), ce qui est pressenti dans l’augure, demeure tout de même sinon presque toujours, du moins assez souvent, possible ; la nasse comporte, et fort heureusement le plus souvent, quelque faille ; un bon exemple : la belle longévité trans-frontières d’Ève (plus experte en géographie qu’en histoire ! dit-elle…) , qui a su chaque fois fuir et échapper à l’emprise se resserrant sur elle de la nasse, à temps ! « Soyons les auteurs de nos fatalités« , ne manque pas ainsi de souligner face aux divers contextes et accidents possibles, l’auteure, page 61, en son éloge de la fondamentale décisive liberté ; et qui n’est donc pas seulement celle, littéraire et poïétique, de l’imageance ondoyante de l’écriture du livre…

    …

    …

    Ici _ dans cet opus-ci _, Hélène Cixous a décidé de ne pas raconter une histoire : elle n’est pas _ mais l’est-elle souvent ? complètement immergée _ dans le temps _ chronologique _ des événements successifs _ son temps à elle, et celui du livre, étant celui que lui met à portée la puissance en acte et à l’œuvre (in progress) de sa propre imageance d’auteure constamment sur le vif du qui-vive ; et apte à saisir, dans les aspérités sensibles du temps même, l’éternité du Réel. Elle fait _ par l’acte et l’œuvre même du déploiement de cette imageance sienne _ revivre sa mère, elle suit _ à nouveau _ Ulysse dans son voyage chez les morts _ à la recherche d’un vrai tombeau de paroles, enfin, pour Elpénor, le noyé au corps abandonné aux poissons en Mer Tyrrhénienne _, elle remonte le temps et se rappelle aussi qu’elle a toujours anticipé _ auguralement _ l’avenir _ les deux, remonter en arrière et anticiper en avant ; et de ce temps (et dans-dedans le temps et les temps mêmes), l’intéresse la dimension a-chronologique (mais pas intemporelle ; dans-dedans le temps !) de l’éternité. Est-il question d’une histoire d’amour ? Oui, sans doute, mais elle n’appartient même _ probablement _ pas à ce qu’on appelle la mémoire _ capable de retrouver et dater l’événement et de le chroniquer. Même si elle rend, une fois de plus, hommage à Marcel Proust (« pilier vivant de tout ce que j’écris ») et à sa métaphysique du temps, elle ne suit pas la même voie _ d’essai de reviviscence (à teinture nostalgique de retrouvailles tentées avec quelque paradis perdu, enfui) du temps perdu-passé : qu’il faudrait, comme tel quel, « retrouver« … En cela, sa Poïesis a quelque chose de plus philosophique et emblématique et universel, via le plus singulier et charnel du concret, quoi que toujours et de part en part, cette Poïesis Cixous, intimement concrète et charnelle.

    …

    … 

    Elle donne une bonne _ magnifique ! _ définition de sa démarche _ d’écrivante _  et de son rapport _ crucial et formidablement mobile-plastique _ au temps _ et là, quant à la démarche et au Livre lui-même, réside en effet le point fondamental _ : « Mes livres sont des autoconstructions _ voilà : étrangement autonomes, et pleinement assumées ainsi par elle, l’écrivante, qui s’y plie _ nautiques, dis-je à ma fille, libres _ oui _ de leur mouvements et du choix _ entiers _ de leurs routes, ils peuvent prendre l’air ou l’eau _ oui _, couler, voler _ leurs flux varient _, se composer _ condenser, de manière ouverte _ de plusieurs histoires _ qui tirent concurremment dans des directions fort diverses, jamais parfaitement coordonnées, ni totalement unifiées : elles se frottent et rippent non sans grincements riches de musiques inouïes les unes contre les autres _, de plaisanteries _ l’humour n’est jamais très loin !, mais jamais gratuitement ; et toujours avec une vraie profondeur, en sa légèreté dansée _, de témoignages vrais comme faux _ à nous étourdir : lesquels privilégier ? Ils sont enrichis _ oui _ d’alluvions _ riches, voilà _ en provenance _ ouverte, là encore, sur ce réel qui leur pré-existe et demeure toujours en partie extérieur au récit et son auteure, jamais qu’il est, ce réel, complètement de part en part, assimilable ni réductible non plus, à ce qui pourrait être la vision-visée principale et unifiante (de l’auteure) de ce récit _ de tous les mondes _ cf Le Tour du jour en quatre-vingts mondes de son ami Julio Cortazar ; et pour Hélène Cixous, les mondes divers, ce sont d’abord des voix plurielles ! _, déposés en tel chapitre _ d’où le sentiment de débordement d’humus et végétation et effloresccnces, qui demeure. Contribution gracieuse des dieux _ toujours supérieurs à nos individuelles menées.  Ils sont produits par bien des faiseurs _ que soi-même, que la seule imageance de l’auteure (ou même l’imagination adventice du lecteur) _, rêvés _ en partie, au sortir juste de la nuit, en effet _, dictés _ d’ailleurs que soi _, rapiécés _ beaucoup ! de pièces déjà déchiquetées et forcément toujours partielles, bancales, mutilées _, augmentés de fantaisies _ aussi : éminemment ludiques ; mais sans arbitraire, ni absolue gratuité _, d’où la pluralité _ riche et généreuse, opulente même _ de leurs lieux de naissances. Si pour en noter _ au vol _ le voyage _ vivace et animal _ je suis à l’ancre dans mon bureau _ dunaire (hérité de la forêt d’Éden, en cette un peu excentrée zone d’Arcachon, aux Abatilles) _ d’Aquitaine _ d’Arcachon _, mes esprits _ toujours pluriels et mobiles : mixte d’Ariels et de Calibans, et encore mille autres _ vont et viennent dans les villes _ surtout,, rimbaldiennes _ et les temps _ successifs et en même temps co-présents _ qui habitent aux différents étages de ma librairie _ montanienne _ mentale » La phrase _ celle-ci, ainsi que pas mal d’autres _ n’est pas achevée par un point _ marquant le caractère forcément toujours partiel et lacunaire, en dépit de la saisie réussie du flux de ce réel, de ce que fut la notation au vol ; et ce qu’elle a pu saisir de ce qui se donnait, en voix, à entendre-recevoir-accueillir. Page 18, Hélène Cixous parle, merveilleusement !, de son « téléphone des oiseaux«  (l’expression est magnifique !) ; en voici l’élan du passage (sublime !), et d’une justesse absolue : « Quand j’écris tout est au présent _ voilà : égalisateur ; et c’est fondamental. Le temps me suit. Ce n’est pas Moi qui écris, c’est ma providence spéciale _ voilà : infiniment prévenante ! _ , la Toute Puissance Écriture, c’est elle _ cette imageance généreusement pourvoyeuse _ qui me souvient quand j’oublie. Elle me réveille _ déjà _ avant l’heure, je n’ai même pas fini de lire mon rêve _ au tout petit matin sortant de la nuit _ que je l’entends chanter de tous ses oiseaux, chœur successif, à l’instant je suis ravie _ emportée, raptée _ et convaincue, je les crois _ oui ! _, ce sont mes guides _ voilà _, personne ne me fera changer d’avis, je dis oui au merle suivi du rouge-gorge suivi de la mésange, je vous suis, je viens _ et on entend siffler-vibrer-chanter tous ces V. À ce moment-là les morts sont relâchés _ de la pesanteur de leurs remords et chaînes les retenant au passé trépassé _, trêve _ alors _ de séparation, quel soulagement _ en ces retrouvailles impromptues _, et tout le monde va bien comme d’habitude, maman, mon père, l’éternel _ beethovénien _ bien-aimé, mes enfants, mes incarnations animales _ aussi _, certes notre régime d’exception a _ forcément : il est exceptionnel _ quelque fragilité _ il a bien sûr ses conditions exigeantes _ mais pour le moment _ et c’est bien ce qui importe ici _ nous resplendissons _ voilà ! _, et maman s’agite _ toujours _ en sa chambre en réalité _ pleine. La réalité, c’est ça, ce qui répond _ voilà ! _ en toutes circonstances au téléphone des oiseaux » _ soit la ligne la plus directe de l’essentiel ; en une affaire de branches et branchements, dans la ramure du vivant qui s’agite à la brise, parmi les frondaisons, et chante, chante. C’est l’entretien (ramelien, et jaccottien) des Muses. Il est temps de donner la parole à Ève _ toujours ressuscitée, plus vive et vivace vivante que jamais, par l’imageance auscultante ressuscitante de sa fille _, qui contestera _ malicieusement, et avec son pragmatisme nourricier de survie, comme à son habitude _ l’obscurité du livre, l’obscurité de ses livres, de ses interventions dans les colloques.

    …

    …

    Cette voix intérieure _ voilà ! _, qui a nom Ève, est aussi une forme de mauvaise conscience _ oui, bien sûr _ qui hante ces pages _ comme les interventions intempestives et à contre-temps des bouffons pleins de vérité à la cour des rois de Shakespeare. Car les nombreuses énigmes dont elles sont pleines _ à plaisir à foisons _ sont posées sans être interprétées _ ce serait trop facile et très artificiel ; et gèlerait en leur propre ouverture les mouvements débutants du penser piqué au vif du lecteur. Alors que le livre tout entier est une tentative _ sans garantie préalable de réussir quoi que ce soit _ d’interprétation _ de la totalité du réel croisé à portée (plus ou moins proche) de soi.  Il y a des énigmes littéraires : par exemple, outre la phrase de Hamlet _ « We defy augury ! » (Hamlet, V, 2) _, quelques vers _ « The closest  / Some of us / will ever get / to heaven« , page 33 _ dont on ignore l’origine _ John Donne ? Son nom est proposé deux fois, page 34 (« Selon moi _ intervient ici la fille de Hélène Cixous _ Donne _ qui fut aussi prètre anglican à Saint-Paul et un prédicateur singulièrement merveilleux en ses Méditations–Sermons _ se livre ici à une parodie de la logique du salut. On sent la reprise de la voie étroite« ) et page 35 (« Ça dépend de la charge connotative de Heaven à l’époque _ 1623 _ où Donne l’emploie, dit ma fille. Ce sont les âmes qui vont au Heaven. Les corps vont au Sky. En allemand Himmel c’est pour les deux, c’est plus pratique dit ma mère. Je crains qu’un jour le ciel comme la terre soit rempli _ jusqu’au débord ! _ de morts, on va finir par enterrer la lune « ) ; mais je ne sais rien du poème d’où ces vers sourdent, même si j’aime beaucoup John Donne (Londres, 22 janvier 1572 – Londres, 31 mars 1631) : je dois avoir quelque part tapi prêt à bondir en ma bibliothèque un volume de poche (Penguin ? ) de l’intégrale de ses poèmes _, et même l’authenticité : « The closest some of us will ever get to Heaven », «  le plus près du ciel où certains d’entre nous pourront jamais aller ». Il s’agit, en fait _ d’abord, au sein du récit _, du slogan publicitaire figurant sur une brochure touristique distribuée aux visiteurs des tours _ les Twin Tower ont été achevées de construire en 1973 , et le restaurant Windows on the World a ouvert le 19 avril 1976 _ dans les années 1980 _ 1990 serait une date possible, sinon présumée, du voyage à New-York d’Ève Cixous et sa sœur Érika Barmes (nées Klein) ; et où elles auraient rencontré leur cousin Richard Katz (1902-1991), l’époux (et déjà veuf alors : « Hilde était déjà morte« , page 45) de leur cousine Hilde, née Löwenstein (1901-1985) ; le cousin Richard Katz qui avait travaillé comme caissier (page 45) dans une banque située à l’intérieur de l’Empire State Building (page 25), bien que désormais retraité, bénéficiait toujours du droit de prendre ses repas à la cantine (ou cafeteria) de cette banque, au sein de l’Empire State Building (page 45) ; cantine-cafeteria où il avait donc invité ses cousines : la facétieuse Éri avait même, la chose est mémorable !, commandé une Côte de Porc : « Richard Katz _ qui est un juif « orthodoxe » ! est-il précisé… _ a baissé le nez et il n’a rien dit« , a raconté Ève (toujours page 45). Il y a  des énigmes familiales, comme toujours _ bien sûr ! telle l’adoption par le couple des Katz, justement, à New-York, du fils, Bruno (né à Karlsruhe le 27 mai 1924), de Gerta (la sœur aînée de Hilde) et Wilhelm Moch, décédés tous deux à Auschwitz le 17 août 1942 ; et le refus concomitant (assez énigmatique) des Katz d’adopter la sœur cadette de Bruno, Anneliese Moch (née à Karlsruhe le 22 janvier 1926) : « Je dis : après la guerre on a adopté le garçon et on a laissé la fille dans l’orphelinat ? C’est ça le sujet du Ruddeln ? Mais Ève _ gênée _ ne répond pas. Par définition Ruddeln se passe toujours sous une nappe de silence«  (page 47) _, et surtout énigmes historiques : l’événement du 11 septembre 2001 _ pour commencer ; mais bien d’autres aussi. Et le récit ne décrit rien de rien du détail des événements mêmes de ce 11 septembre-là ; l’événement signalé (et archi-connu de tous et chacun) est seulement emblématique de ce qui attend toute tour (ou presque : mais pas celle, par exemple, de Montaigne ; la tour-« librairie« -écritoire de Michel-le-Pacifique-et-Pacificateur-de-Bordeaux ; du moins, lui, à son échelle d’abord de Bordeaux et du Bordelais. Emblématique, donc, de ce qui attend universellement toute tour (La Tour, prends garde ! ) osant, par sa simple élévation, défier les foudres du ciel (et des envieux) ! Et de ces énigmes _ très rapidement évoquées, chaque fois : comme représentatives et symptômatiques de certains destins-devenirs, seulement, et cela suffit ! ; et par là, aussi, annonciatrices-augurales universellement d’autres destins-devenirs à venir similairement, peut-être, et même très probablement ; ou pas : pour ces quelques uns qui ayant osé défier les augures, auront réussi à relever victorieusement le défi, eux… _, aucune ne sera résolue _ en effet _ par le livre _ qui, de fait, n’est en rien de rien une enquête historique chronologique factuelle documentée ; et qui laisse très volontairement ouvertes, béantes, à la curiosité du lecteur nombre d’irrésolutions de ces énigmes esquissées… _, au point même _ en effet _ qu’une page blanche volontaire _ c’est souligné ! _ est laissée _ page 137 (« Voilà une pensée que je ne puis confier à personne au monde / Où la mettre ? / Seule entre la page 136 et la page 138. / Et non chiffrée.« , est-il en ces mots très clairement signalé au lecteur léger-inattentif-négligent, qui pourrait ne pas remarquer pareille anomalie, page 138) _, où l’auteur aurait inscrit une pensée _ laquelle donc ? _ sur la mort d’Isaac _ survenue  en 2007 ? Cf ce mot, page 17 : « J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac _ sic : un deuil profond aux conséquences personnelles durables en profondeur. Sans plus de précision. Elle m’a pourtant mordue à la gorge, et traînée hors du monde » ; mais nous n’en saurons pas davantage ici… _ et la destruction des tours _ associées, donc, « mort d’Isaac«  et « destruction des tours« … _, et qu’elle ne veut pas partager _ pour quelles secrètes raisons ? Elles ne seront même pas soupçonnées ; et c’est une autre forme de défi : au lecteur, cette fois… 

    …

    …

    Ce que représentent des événements historiques considérables _ tels que les meurtres à très grande échelle génocidaire (de presque tout un continent, l’Europe) comme ceux de la Shoah _ pour _ et dans _ l’élaboration d’une œuvre littéraire qui en est contemporaine, est insondable _ lire par exemple, dans l’œuvre de Piotr Rawicz, Le Sang du ciel.; ou Sablier, dans celle de Danilo Kis.. Comme Waterloo pour Fabrice Del Dongo _ à l’ouverture de La Chartreuse, ou la bataille de la Moskowa pour le prince André Bolkonsky ou Pierre Bezoukhov dans La Guerre et la paix, de Tolstoï __, bien entendu. Et comment s’insèrent _ oui _ un destin individuel, des relations amoureuses, une mémoire familiale _ voilà : cahotés, malmenés, déchiquetés, en pièces, quand en demeure encore un minuscule quelque chose (voire seulement la trace d’un nom quelque part…) _ dans ce grand flux chaotique _ immense et surpuissant, lui _ qu’est l’Histoire ? Un mot pour _ dire ou résumer _ ce sentiment _ mêlé, emmêlé, très emmêlé même _ d’incohérence et de nécessité _ à la fois, qui en émane et triomphe-règne-écrase-broie. Pourquoi pas Bacharach, petite ville allemande de la vallée du Rhin, qui a inspiré un roman à Heine et un petit texte _ la lettre XVIII des Lettres à un ami, ou Le Rhin _ inspiré et ironique à Victor Hugo ? Bacharach, dit Hélène Cixous _ page 96 _, cela veut dire en hébreu « je suis quatre fois perdu » _ tiens, tiens ! C’est là, sur les bords mêmes du Rhin, un lieu de bref passage et fuite-course éperdue d’un des ancêtres Jonas (un Abraham Jonas, déjà, page 95), avant la halte provisoire en Hanovre, à Borken, puis Osnabrück, à partir de 1881, de quelques uns des descendants Jonas : en l’occurrence, et parmi ses déjà nombreux frères et sœurs, Abraham Jonas, l’arrière grand-père Jonas (né à Borken, le 18 août 1833 et décédé à Osnabrück le 7 mai 1915) de Hélène Cixous. Osnabrück : une halte bien provisoire au milieu de la course-fuite de cette lignée (issue de la baleine) des Jonas.

    Au passage, je remarque que le bien connu philosophe Hans Jonas (Mönchengladbach, 10-5-1903 – New Rochelle, 5-2-1993) est le cousin au second degré d’Eve Klein-Cixous, la mère d’Hélène :

    fils de Gustav Jonas (Borken, 5-1-1864 – Möndchengladbach, 7-1-1938) et petit-fils de Herz Benjamin Jonas (Borken, 29-7-1828 – Möndchengladbach, 25-3-1907), qui était un des frères de cet Abraham Jonas (Borken, 18-8-1833 – Osnabrück, 7-5-1915), qui lui-même est le père de Rosalie-Rosie (Osnabrück, 23-4-1882 – Paris, 2-8-1977), le grand-père d’Ève (Strasbourg, 14-10-1910 – Paris, 1-7-2013) et l’arrière grand-père d’Hélène Cixous (née à Oran le 5 juin 1937), le philosophe Hans Jonas est donc lui aussi un membre de ces fratries-sororités Jonas de Borken et Osnabrück..

    Toutefois Hélène Cixous note aussi, page 96, sa propre exceptionnalité parmi ce destin-pour-la fuite de ces Jonas : « Quand je considère l’exceptionnelle longévité de mon existence dans le pays _ la France _ où j’écris, force m’est de reconnaître que je ne suis pas _ tout à fait _ une Jonas traditionnelle. Je ne sais pas ce qui me rend si triste. Ein Märchen aus alten Zeiten das Kommt mir nicht aus dem Sinn » _ soient ici en allemand les troisième et quatrième vers du poème Die Lorelei de Heinrich Heine, en 1824 (« Un conte venu du fond des âges Ne me sort pas de l’esprit« ) ; le poème a été mis en musique en 1837 par Friedrich Sächer, et il en existe au moins une version discographique, par Janet Baker ; puis en 1841 (et 1856, en une seconde version) par Franz Liszt, avec des interprétations au disque par Hildegarde Behrens et Kiri Te Kanawa ; puis en 1843 par Clara Schumann, avec au disque une interprétation par Nathalie Stutzmann ; ainsi que de très nombreuses mises en musique depuis…

    Et la phrase de ce passage, page 96, conclu par cette citation des vers de Heine, est laissée sans point…

    …

    …

    René de Ceccatty

    …

    …

    Le shakespearien Défions l’augure

    représente

    _ ainsi, relative pause méditative en un vaste et soutenu poursuivi corpus _

    un maillon majeur de l’œuvre-continent Cixous,

    en ce qu’il précise et éclaire merveilleusement _ en son apaisé recul, propice au réfléchir _

    ces demandes-prières-devoirs-missions d’écriture

    reçu(e)s et entendu(e)s des voix de quelques uns de ses morts aimés,

    qu’a acceptées de bien vouloir écouter-accueillir et remplir,

    en livres constitués de phrases,

    Hélène Cixous,

    …

    et qui constituent pour elle,

    se vouant à y répondre en ces livres, en ces phrases,

    un décisif mode d’être et de faire _ vaillant, courageux, libre et magnifiquement festif, jubilatoire _

    face au réel et dans sa vie,

    …

    de demandes-prières de disparus

    agréées et commencées d’exaucer.

    …

    Á suivre avec la plus belle attention !!!

    …

    …

    Ce dimanche 10 juin 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • S’entretenir avec des voix survivantes : Correspondance avec le mur, le second volet du triptyque cixoussien Osnabrück-Jérusalem

    S’ouvrir et s’entretenir encore _ ou toujours _ avec des voix chères,

    perdues, abandonnées et promises _ ou livrées _ à un mortel et définitif oubli _ à rédimer ! _,

    quand s’effacent les mémoires des derniers témoins _ Ève, Marga, ici _

    des vies _ plus ou moins longues, et surtout plus ou moins réalisées, accomplies _ de proches qui viennent de passer,

    …

    telle est la vocation que se donne,

    peut-être non sans réticences, ni retards,

    en son très marquant triptyque Osnabrück-Jérusalem,

    et singulièrement en ce splendide second volet qu’est ce Correspondance avec le Mur,

    …

    en s’offrant, en sa maison d’écriture

    _ tel un Montaigne en la librairie-écritoire de sa Tour _,

    à sa plus exigeante et rigoureuse _ en même temps que d’une folle liberté _ imageance

    …

    la merveilleuse et bien réaliste _ en son souci de la plus juste vérité ! _ Hélène Cixous.

    …

    …`

    Après, ici, ce qui m’apparaît désormais _ et provisoirement, car je subodore qu’il y en aura des suites… _

    comme le premier volet

    de ce que, pour mon usage personnel de lecteur, je nomme _ provisoirement donc ! _ le triptyque Osnabrück – Jérusalem,

    …

    qu’a ouvert ce premier volet qu’était Gare d’Osnabrück à Jerusalem (paru le 14 janvier 2016)

    _ cf mon article déjà très admiratif du 14 mai dernier :  _ ;

    et qui lui-même, ce très remarquable opus cixoussien de 2016, constituait une reprise

    _ à dix-sept ans de distance : c’est dire la constance-persévérance-fidélité de ce suivi _

    de ce que je nommerai l’avant-volet de Gare d’Osnabrück à Jerusalem :

    Osnabrück, paru aux Éditions Des Femmes le 12 février 1999.

    …

    Ce Gare d’Osnabrück à Jerusalem que je qualifierai de poursuite-approfondissement, de ce que fut, pour les fratries-sororités Jonas, Osnabrück,

    dix-sept ans plus tard que ce qu’avait été l’avant-volet d’ouverture Osnabrück.

    …

    …

    Mais, en 2015-2016, il se trouve qu’Ève Cixous, la mère de Hélène, est décédée

    _ en sa cent-troisième année d’existence corporelle directement sensible (et visible) _ le 1er juillet 2013,

    et que désormais le « monde » de Hélène

    se trouve devenu pour elle un « monde » sans Ève :

    …

    « La fin d’Eve, mon personnage irremplaçable, mon immense modeste, c’est pour moi la fin du monde. Depuis 2013, je suis sans monde, le livre est refermé. Plus d’un siècle emporté au passé _ voilà : enfui, et voué possiblement à l’oubli ! _ dans la mémoire _ promise, s’il n’existe d’autres recours à saisir, à devenir à court ou long terme _ sans voix« , lit-on page 152 de Correspondance avec le Mur ;

    et je veux retenir et souligner ici cette association « sans monde » / « sans voix«  ;

    …

    ou je dirai plutôt que ce nouveau « monde » de Hélène est « un monde avec« ,

    un monde avec de la présence, encore, mais nécessairement sous une forme changée,

    et avec « une autre voix » que celle d’Ève de son vivant,,

    même si celle-ci, voix, peut se trouver encore, aussi, et bien sûr, demeurée la même,

    simplement à peine légèrement (et forcément, du fait de l’invisibilité nouvelle pour nous du corps disparu…) métamorphosée :

    …

    la voix à peine métamorphosée d’Ève, donc ! ;

    Ève rejoignant alors ainsi, pour Hélène, et Montaigne, et Shakespeare, et Proust :

    les plus intensément plus que jamais présents _ par ce qui d’écrit demeure d’eux : parce que leur voix et souffle y retentissent ! _ parmi les correspondants-interlocuteurs absents vénérés de Hélène ;

    …

    et c’est surtout, bien sûr, la voix singulière d’Ève elle-même _ avec son timbre spécifique : je vais y revenir un peu plus loin _ qui, par-delà la disparition physique de celle-ci, demeure, parle et résonne-raisonne toujours le plus et le mieux _ entre toutes les voix ainsi perçues par Hélène _ ;

    et re-vient fréquemment ré-halluciner sa fille, et booster _ et ce n’est pas accessoire _ sa propre imageance d’auteure, tout particulièrement en sa chambre (de lumière) d’écriture,

    en plus de continuer à venir régulièrement visiter_ elle, Ève, surtout _  ses rêves nocturnes ;

    …

    cf là-dessus ce merveilleux passage page 30, à propos de la « voix ferme » d’Ève,

    « appuyée sur les mots allemands » dont il lui arrivait de faire encore usage :

    …

    • « Deux jours avant le mois de mai _ 2015 _, la voix d’Ève m’a dit : as-tu téléphoné à Marga ? (J’ai senti le reproche _ justifié ! _ se former doucement.) C’était une Hallucination _ avec un H majuscule. Mais quand même c’était bien _ mais oui ! _ Ève _ elle-même, rendue via cette voix singulière parfaitement sienne. Dans les hallucinations la voix est _ paradoxalement _ comme sauvée _ voilà ! _, lavée de ses enrouements, réparée _ oui _, pleine _ enfin ! _ comme une voix qui exécute en solo _ en sa plénitude ici atteinte, obtenue et réalisée _ une strophe d’un Lied familier, elle ne manque pas de souffle _ c’est capital ! _, elle est souple _ oui, et se prête aux moindres variations d’inflexions _ et ronde, elle ne tremble pas, c’est la voix-Ève absolue _ formule sublime ! comme sait nous en réserver si souvent l’inspiration follement généreuse et merveilleusement extra-lucide d’Hélène Cixous ! _, conservée _ voilà _ à l’abri dans ma mémoire _ à force de l’excellence de la qualité maintenue de la correspondance-conversation soutenue entre elles deux : dans les séances lumineuses d’écriture habitée en l’imageance si performativement lucide, visionnante, de Hélène _, le timbre grave sans pli, charnu _ voilà ! _, c’est tout maman, sa force, sa profondeur _ voilà la force magnifique de restitution de l’écriture cixoussienne. On ne s’y attend pas _ ni nous, lecteurs, ni, d’abord, bien sûr, à son écritoire, Hélène elle-même, qui écoute et écrit au rythme de la voix ! Elle vient _ cette voix d’Ève _ de derrière mon dos. C’est peut-être pour qu’on _ qui que l’on soit _ ne voie pas qu’on ne la voit pas _ et l’invisibilité du corps y est bien pour quelque chose ; la puissance de la vision passant inversement proportionnellement par l’invisibilité physique (à l’exception, parfois, de quelques photos conservées excellemment regardées) ; c’est là une force de la radio (et du téléphone) par rapport à la télévision (et à Skype). Cela lui donne aussi plus d’autorité _ à elle, Ève, qui n’en manquait certes pas. C’est comme ça que Dieu parle _ c’est-à-dire vient parler _ à ses interlocuteurs _ car il s’agit bien d’interlocutions ! on ne le soulignera jamais assez _, sa Voix vient de derrière toi, elle surprend par son amplitude » _ alors admirée…

    …

    Mais il faut dire aussi, de cette voix d’Ève, qu’elle demeure _ nouveau paradoxe _ étonnamment présente aussi _ et encore _ paradoxalement sous plusieurs autres formes de voix que la sienne même, certaines d’entre ces voix venant parfois aussi se composer-fusionner-se fondre intimement avec la sienne, à l’image de la condensation dans le travail du rêve ;

    mais à côté de la voix d’Ève elle-même, et seule, isolée, d’abord, bien sûr, toujours si fermement présente _ reconnaissable entre toutes _ et résonnante-raisonnante,

    vient aussi, et parmi d’autres encore, mais bien distincte d’elle(s), la voix de sa « cousine-jumelle » Marga (« Ève et Marga les deux cousines jumelles en haleine _ d’une forme de rivalité endémique due au simple fait de leur proximité de moment de naissance, en 1910 _ depuis cent ans« , lit-on à la page 25 : Ève Klein, fille aînée de Rosie Jonas, est née le 14 octobre 1910, et sa cousine germaine Marga Löwenstein, fille benjamine _ et cinquième et ultime enfant _ de Paula Jonas, le 30 décembre 1910) ;

    …

    et c’est ainsi Marga _ devenue Carlebach en 1937 par son mariage avec le rabbin Alexander David Carlebach _, qui, en substitution _ en quelque sorte _ d’Ève _ devenue Cixous par son mariage avec Georges Cixous le 15 avril 1936, et physiquement disparue le 1er juillet 2013 _, devient désormais ces années 2013-14-15-16-là _ au moins potentiellement, car demeurent aussi à son égard de personne (de même qu’à l’égard de Jérusalem, aussi !), certaines réticences, et assez puissantes, de la part de Hélène ; et réticences qui ont un très notable poids dans le fait de la différance maintenue jusqu’à la fin de la part de Hélène à se déplacer-se rendre jusqu’à Jérusalem pour venir rendre physiquement visite à la plus que centenaire, en sa cent-sixième année, Marga !!!! _ l’héroïne-correspondante vivante principale, tant au téléphone que par lettre (sinon physiquement, à Jérusalem même, puisque là, une forte réticence _ j’insiste ! et différance maintenue ! Hélène repousse toujours cette hypothétique visite  _ demeure _ rien n’est simple, ni univoque ! _ ; et que le doute s’instille, jusqu’à demeurer encore à la fin du récit, dans nos esprits de lecteurs, quant à la pleine effectivité (versus simple fictionnalité) de la rencontre, jamais, à Jérusalem même, au domicile de Derech Hebron de Marga, à Jérusalem, donc, la Ville du Mur, entre Marga, encore vivante, jusqu’aux dernière jours de mars 2016, et Hélène, quant à établir si Hélène a effectivement fait, ou pas, ce voyage de Jérusalem avant ce mois de mars 2016, par exemple au mois de mai 2015 !.. ;

     jusqu’à insuffler plus largement encore en nous lecteurs un puissant doute sur le statut même de l’entier récit (et sa vertu de réalisme vérace) de Hélène Cixous, et parfaitement volontairement, bien sûr, de sa part, qu’est ce magnifique Correspondance avec le Mur ;

    …

    ainsi cette merveilleuse vibration magnétique des phrases, si libres en même temps que si rigoureuses et justes, de l’auteure, induit-elle _ mais très discrètement, sans surtout y insister ! _ en nos esprits de lecteurs attentifs, un puissant flottement vibratoire quant à la nature consubstantielle du statut, des caractères, des limites, aussi, de ce qu’il faut entendre, et sur lesquels nous pourrions nous entendre avec l’auteure, par « réel«  et « réalité«  ;

    et cela sans la moindre concession de sa part, bien sûr _ elles seraient mortelles à la portée de vérité de sa poïesis ! _, aux facilités et complaisances confusionnistes du genre fantastique ; dont nous sommes ici et très heureusement aux antipodes…

    …

    …

    Et c’est ainsi que Marga devient peu à peu dans le récit l’héroïne-corrrespondante vivante principale _ je reprends ici le fil de ma décidément trop longue phrase _,

    de Correspondance avec le Mur,

    qui constitue le volet n°2 du triptyque Osnabrück-Jérusalem…

    …

    …

    A propos de la double relation de Hélène à Ève et à Marga (et à Marga comportant une part d’Ève),

    je veux préciser et développer encore ceci,

    toujours à propos de ce point crucial des « voix » d’absents-absentes telles qu’elles sont convoquées ou accueillies dans le récit,

    qui à ces « voix« -là s’offre et se livre :

    …

    Hélène Cixous ira jusqu’à parler d’ »amour _ pour Marga _ par confusion _ de sa part : « condensation« , dirais-je _, comme si c’était Ève qui m’envoyait ce trésor«  (indique-t-elle page 151) ;

    …

    ainsi que du « sentiment caressant _ que Hélène vient alors à éprouver _ qu’une part _ mais pas la totalité, bien sûr _ de Marga est faite de l’étoffe _ Jonas _ d’Ève

    et que pour cela et pour le contraire aussi _ retenons-le bien aussi ! _,

    parce qu’elle _ Marga _ est Ève plus ou moins _ certes ! _,

    je la chéris _ mais non ambivalence et réticences, donc (et retards) _

    et je me réjouis de la voir lundi _ (sic) au mois de mai 2015 _ (page 34) ;

    les deux cousines étant les filles de deux sœurs Jonas, Rosie Jonas, épouse Klein, pour Ève ; et Paula Jonas, épouse Löwenstein, pour Marga ; il faut y insister ;

    …

    et, pour qualifier, cette fois, la voix de Marga, au moins au téléphone

    (car on ne saura définitivement pas ici si Hélène et Marga se sont effectivement rencontrées ou pas à Jérusalem ! ni en quelle année : 2015 ? _ 2016 ? non ! _),

    on peut lire ceci de fascinant (page 32) :

    …

     » Un an plus tard _ que mai 2015, donc _ maman _ décédée le 1er juillet 2013 _ m’a hallucinée. J’ai téléphoné.

    Marga m’a répondu _ pour justifier de ne pas avoir répondu à un appel téléphonique précédent d’Hélène _ I was attending a lecture, she said.

    Elle _ Marga, donc : mais il semble que cette réponse téléphonique de Marga ne se place pas au sein de l’hallucination par Ève, mais bien en pleine réalité on peut plus effective !.. _ utilise une voix étrangement familière _ à l’oreille d’Hélène _, en anglais, de mélange _ une condensation ! _ des voix d’Ève et d’Éri _ Érika Klein, la sœur cadette d’Ève, née, elle, le 15 juillet 1913 à Strasbourg, et décédée le 31 décembre 2006 à Manchester, et qui a vécu une partie importante de sa vie en Angleterre _, que je n’avais pas entendue _ pour ce qui concerne cette voix « étrangement familière, en anglais«  de Marga _ depuis soixante ans«  _ à Belfast, à Londres, ou à Manchester… _ ;

    …

    et (page 33), toujours pour cerner-qualifier cette voix de Marga, mais devenue entre-temps d’outre-tombe (depuis le décès de Marga, fin mars 2016) en mai 2016 _ soit deux mois après ce décès _, ces magnifiques notations pour la caractériser :

    …

    « Intacte, puissante et cet allant _ andante ! _ du timbre qui résonne dans la gorge des Jonas _ voilà ! _ depuis Ninive jusqu’à Osnabrück, des têtus, surtout les femmes. C’était le 1er mai de la cent sixième année de la chronique«  (donc en mai 2016) ; nous sommes donc bien là au pays magicien (mais pas fantastique !) de l’imageance, sinon de l »hallucination, de Hélène Cixous ;

    …

    …

    mais aussi, et encore, cette affirmation (page 37) :

    …

    « Marga était _ carrément ! _ une voix qui voyageait à travers trois siècles _ XIXe, XXe et XXIe _ comme la voix de Dieu. (…) Nous nous rencontrions dans le monde _ on ne peut plus réel, lui aussi, et certes pas de la fantaisie impossible et irrationnelle du fantastique ! _ invisible par l’oreille » ; c’est-à-dire partout dans le monde où Hélène peut (a le pouvoir de) tendre vers elle, Marga _ comme elle le fait envers sa mère, Ève, ou envers sa tante Éri, ou sa grand-mère Omi-Rosie : les principales interlocutrices de ses correspondantes désormais absentes (je mets à part, bien sûr, le cas de son père, Georges Cixous, décédé, lui, à Alger le 12 février 1948 … _, son oreille tant physiquement qu’en pensée ou en hallucination, en imageance donc… ;

    …

    et encore (page 39), à propos des trois mois d’été qu’en 1950 Hélène, âgée de treize ans, alla passer à Londres (pour sa « première Lehrjahr année d’apprentissage de l’immensité du monde« ) chez la cousine Marga, « à Golders Gardens, Golders Green NW11 » (page 35),

    et, toujours, surtout, à propos de la différence des voix de sa mère Ève et de la cousine Marga :

    …

    « pendant trois mois je n’ai pas entendu sa voix _ celle d’Ève, demeurée, elle, à Alger _, au lieu de son timbre j’ai eu le timbre plus léger et rieur _ voilà : un timbre plus proche, pour Hélène, de celui de sa plus rieuse, elle aussi, tante Éri _ de Marga pour allumer _ car la voix a le pouvoir (magicien d’imageance, dis-je…) d’être lumière _ dans le noir du temps » _ sublime formulation ! _ ;

    ce que commente aussitôt ainsi Hélène :

    …

    « le Fait que ma mère m’ait adressée à Marga pour le premier rite de séparation _ entre elles deux, la mère veuve de quarante ans et la fille de treize ans _, s’est agité devant moi comme un drapeau de salut« … ;

    Marga, comme la suppléante-double, à nouveau _ mais non sans réticences, ni différance à aller se rendre venir la rencontrer à Jérusalem _, d’Ève ;

    …

    et encore, pour évoquer ce mélange-condensation-confusion fascinant des voix, ceci, page 43,

    à propos cette fois de la voix propre de Marga :

    …

    « Nous prenions le café à Jérusalem _ cela demeurant in fine fortement problématique du strict point de vue de la chronologie la plus réaliste ! La voix d’Éri _ la petite sœur d’Ève, et la tante maternelle de Hélène, mais décédée plus tôt qu’Ève et Marga : le 31 décembre 2006 à Manchester _ avec son grain de sourire _ définitivement juvénile, voilà : encore une magnifique formulation ! _ sortait _ maintenant : en mai 2015 ! _ de la gorge de Marga« … ;

    …

    …

    et plus fondamentalement encore, et toujours à propos de ces diverses voix aimées,

    Hélène Cixous dit ceci, page 69, de vraiment très essentiel au sujet de son propre cheminement de vie :

    …

    « Chemins où mon être procède par égarements et résurgences _ contrastés : à l’image, en plus cahoté et subi, du « à sauts et à gambades » montanien _, toujours aveugle _ au seulement physiquement visible _ et toujours accompagnée _ voilà l’important _ sans le savoir, bordée doublée _ maternellement-filialement _, par mes voix _ d’ombres chères : telle est donc la formule poignante capitale ! C’est pour cela que parmi mes guides de voyage _ c’est-à-dire de vie _, je m’en rapporte toujours _ outre à ces voix chéries et vénérées-là _ non seulement aux guides du Routard, mais aussi au guide de Dante-Virgile _ la Divine Comédie _ pour les descentes dans l’horreur et au Montaigne _ les Essais _ pour les ascensions. Puisqu’il faut _ destinalement _ se perdre _ voilà, c’est un passage obligé ! _, on ne peut l’effectuer _ ce voyage un peu compliqué d’une vie _ sans ceux qui ne nous abandonnent _ par delà leur disparition physique, et absence momentanée _ jamais _ comme cette proximité-fidélité-là de présence maintenue et continuée est précieuse ! _ que pour quelques provisoires _ de quelques jours, semaines, mois _ séparations«  _ avant les bienheureuses retrouvailles (des rêves nocturnes, et plus encore de l’imageance poïétique diurne), et la dimension d’éternité de ces correspondances-conversations essentielles, au lieu de purs et simples définitifs (et terrifiants) mortels abandons…

    …

    …

    Voilà pour ma réflexion un peu personnelle sur ce fondamental commerce des voix

    dans ce merveilleusement réaliste _ avec largesse ! _  Correspondance avec le mur !

    intégrant à la conception la plus juste et rigoureuse du réel _ sans la moindre complaisance envers l’irrationnel ou le fantastique ! _

    tout ce que permet d’atteindre le plus réalistement possible, et dans le souci le plus strict de la visée la plus probe de vérité,

    c’est-à-dire sans la moindre concession au fantastique, aux élucubrations mystiques, ou à ce Kant nomme la schwärmerei,

    la plus lucide capacité de connaissance vraie _ et c’est fondamental ! _ de ce que je nomme l’imageance poïétique.

    …

    Fin ici de ma préface entièrement personnelle _ sans appui ou accompagnement.

    …

    …

    Après ce premier volet, donc, qu’est Gare d’Osnabrück à Jerusalem

    qui lui-même constituait une reprise _ à dix-sept ans de distance _ de ce que je nommerai son avant-volet : Osnabrück, paru le 12 février 1999,

    …

    je viens d’achever hier soir la lecture première du merveilleux volet 2 du triptyque Osnabrück-Jérusalem :

    Correspondance avec le mur (paru le 19 janvier 2017)

    et que je traduis, pour moi-même, en Conversations poursuivies avec les ombres chères…,

    et cela après avoir lu juste auparavant son volet 3, Défions l’augure (paru le 18 janvier 2018) :

    les trois aux Éditions Galilée…

    …

    …

    En conséquence de quoi,

    et selon ma fidèle méthode, celle de mes articles précédents des 25 avril, 9 mai et 14 mai derniers :

    …

     

     

    …

    c’est à partir de cette lecture toute fraîche de Correspondance avec le mur, paru aux Éditions Galilée le 19 janvier 2017,

    que je place ce jour à mon dossier d’approche de l’œuvre-continent Cixous

    cet article-ci

    Hélène Cixous dans les souterrains du temps

    de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Les Lettres françaises, le 9 février 2017

    …

    _ article au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime le faire (en forme de triple dialogue, donc : avec l’auteur, Hélène Cixous, avec son premier lecteur-commentateur, qu’est René de Ceccatty, ainsi qu’avec moi-même, méditant), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    Bien sûr, si ces farcissures dérangent (ou ralentissent, ou compliquent, au lieu d’aider) en quoi que ce soit,

    le lecteur a tout loisir de les shunter…

    …
    …

    Hélène Cixous dans les souterrains du temps

    …

    …

    Correspondance avec le Mur

    d’Hélène Cixous 

    …

    Illustrations d’Adel Abdessemed

    …

    Galilée, 168 p.

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    …

    Il y a apparemment peu de points communs entre Julien Green et Hélène Cixous _ c’est par l’assez long détour d’une remarque portant sur la forme du récit, et via une comparaison de l’abord de l’Ulysse de James Joyce par Julien Green et Hélène Cixous, à quelques quarante-cinq ans de distance, que René de Ceccatty choisit d’aborder ici la présentation de son propre regard sur Correspondance avec le Mur… _ : certainement pas de génération (trente-sept années les séparent _ Julien Green est né le 6 septembre 1900, et Hélène Cixous, le 5 juin 1937 _), ni de formation, d’origine, de parcours, d’œuvre. Et on voudrait cependant citer une remarque _ fort judicieuse _ du premier _ Julien Green _ sur Ulysse de Joyce, qu’il lisait dès sa parution _ à Paris, le 2 février 1922 _, et auquel  la seconde _ Hélène Cixous _ consacra sa thèse d’angliciste _ L’Exil de James Joyce ou l’art du remplacement, soutenue en 1968. Cette remarque, Julien Green la nota dans On est si sérieux quand on a dix-neuf ans (Fayard, 1993), son journal très précoce, tenu quand il avait une vingtaine d’années _ de 1919 à 1924 _ et publié _ seulement _ quelques années _ en 1993 _ avant sa mort très tardive _ le 13 août 1998 ; Julien Green est né le 6 septembre 1900. Et on pourrait l’appliquer _ cette remarque du jeune Julien Green _ à la démarche _ d’écriture du récit _ d’Hélène Cixous : « Quelque chose dans le ton _ un élément crucial ! _ du premier chapitre _ de l’Ulysse de Joyce, donc _ fait songer que ces premières pages sont la suite _ voilà ! _ d’un livre que nous ne connaissons pas _ et prenons en chemin, écrivait donc le jeune Julien Green au début des années vingt, vers 1922. Jamais l’auteur ne se soucie de notre ignorance _ de lecteur pénétrant, perdu, sans repères, dans le récit. Il écrit comme si nous savions qu’il sait ; il dédaigne _ avec une superbe sprezzatura _ l’explication, pour la raison très simple que la vie, elle-même _ ne prenant guère de gants… _, la dédaigne _ voilà ; et c’est donc dans le flux de la vie même (sans gants) que nous voici sans façon et cavalièrement admis, juste par-dessus l’épaule de l’écrivant… Nous sommes _ trop mal _ habitués, en effet, aux artifices _ contournés _ de l’écrivain qui écrit son livre en vue _ souvent bien formatée _ d’un lecteur _ hélas ! et en mesurant les chiffres de vente qu’il pourra en escompter… _ et qui ne présente pas les faits sans les commenter _ aussi _ au fur et à mesure, ou tout au moins sans essayer de les lier entre eux par une certaine logique _ rassurante par sa cohérence, qui n’est pas du tout celle de la vie, brutale et désordonnée, et parfois chaotique. Avec Joyce _ et les plus grands auteurs : Faulkner, Antonio Lobo Antunes, etc. _, on comprend _ difficilement, en essayant de s’accrocher au moindre détail d’apparence anecdotique qui pourrait constituer un indice pour ce qui suivra… _ ce qu’on peut. » On pourrait croire que ce préambule annonce un éreintement du chef-d’œuvre _ joycien. Il n’en est rien. Au contraire, la méthode narrative de Joyce, en effet, souvent _ délibérément _ ambiguë et allusive, est, aux yeux du tout jeune lecteur déjà fort savant et surtout certain de ce que peut et de ce que doit être la littérature _ qu’est le jeune Julien Green en 1922, 23 ou 24 _, une juste réponse aux artifices du roman _ académique _ dominant. Car, au terme d’un éloge argumenté sur une page, il conclut : « L’ordre et l’harmonie ne sont-ils pas des éléments factices _ voilà ! _imposés au goût du lecteur par une pure convention _ de commodité de lisibilité _ ? L’auteur qui se plie à cette discipline n’est-il pas en contradiction avec lui-même s’il essaie par ce moyen de nous présenter une image fidèle de la vie ? » _ et voilà l’objectif prioritaire proclamé : un accés bien plus direct et vrai à la vérité, aussi brute (ou brutale) soit-elle, du réel vivant vécu et à vivre.

    …

    Or Julien Green, qui passe parfois pour un romancier précisément classique et conventionnel, était, lui aussi, habité par des visions et des rêves _ tenus cachés _ qui sont la stimulation la plus profonde _ probablement, et tourmentée _ de son œuvre, comme, du reste, le révèlent son long journal et son admirable autobiographie _ Jeunes années. Ce faux romancier classique (qui tarda à lire Dostoïevski, sentant qu’il allait là se frotter au plus grand des experts des forces secrètes et de l’inconscient _ oui : c’était dangereuxx ! _) était en communication plus ou moins directe avec cet inconscient qui _ pour des raisons principalement d’éducation religieuse _ le terrifiait _ voilà _ et lui lançait des signes dont il faisait, quand il le pouvait, des histoires de vertige, d’épouvante et de crime, dans un contexte le plus souvent bourgeois et religieux _ de péché ! _, mais avec une connaissance très approfondie de la Bible _ remarquable connaisseuse, elle _ et de grands textes spirituels et poétiques _ les plus profonds. Il aimait donc James Joyce _ voilà ! _ dont la violence, la crudité _ oui : brute, directe _, le génie linguistique _ aussi ! _, la fréquentation des pulsions les plus enfouies _ voilà ! voilà ! _ le _ lui _ faisaient apparaître comme un maître _ un professeur (sans façons) de désir. Il avait compris ce que la littérature pouvait _ voilà ! _ pour cette infinie introspection _ oui _ à laquelle il se vouait, pour traquer à la fois _ car nous sommes bien en effet dans une formidable ambivalence ! _ des forces maléfiques, mais aussi une capacité d’émerveillement _ les deux ; et la béance-ambivalence du créer commence fort légitimement par faire peur, inhiber, voire paralyser. Fin ici du préambule joycien-greenien de René de Ceccatty. Place à Hélène Cixous.

    …

    Voilà plus d’un demi-siècle _ depuis la publication en 1967 de ses nouvelles Le Prénom de Dieu… _ que Hélène Cixous creuse _ oui : fouille, approfondit, fouaille _, dans des livres aux tonalités diverses, mais à l’authenticité égale _ et impitoyable _, une vérité _ oui ! _ secrète _ à exhumer-mettre au jour : avec extraordinaire jubilation et non sans larmes _ que sa vie _ au fil du quotidien des jours, mois, années, si je puis dire, avec, forcément, alternances tourneboulées de climax et anti-climax venant se confronter-heurter-ajointer, comme cela se produit en toute vie... _ tour à tour révèle et enfouit _ oui, les deux. Depuis Or, elle s’est attachée à décrire minutieusement _ dans toute leur complexité et ambivalences colorées diverses _ les liens familiaux qui l’ont construite et parfois disloquée, non seulement dans une ascendance multiple _ et déjà transhumante de par toute l’Europe, le plus vaste monde, la Méditerranée, et même l’Aquitaine, Arcachon… _ qui la rattache _ comme à un humus de paradis-enfer nourricier _ à diverses traditions, diverses nationalités, diverses langues _ oui _, mais aussi dans une histoire politique et individuelle qui a créé de nombreuses brisures _ meurtrières, terribles _, de nombreux exils géographiques et intérieurs _ oui, les deux _, passions, ruptures, deuils. Dans ce qu’il faut bien appeler un destin _ des forces déterminantes puissantes et parfois répétitives _, mais auquel elle ne se soumet _ en effet ! _ pas _ c’est une formidable résistante ! que rien n’arrête… Comme sa mère _ : qu’elle analyse _ oui _ par tous les moyens _ très divers et colorés _ qu’offre la littérature _ et cela, à la différence du pragmatisme éminemment terrestre de sa mère _, qui, dans son cas, trouvent des échos dans la peinture, la philosophie et, comme on le sait par sa collaboration avec Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, la dramaturgie _ pas de genres étanches ici : à la Shakespeare ; et, cavalièrement (« à sauts et à gambades« ), à la Montaigne.

    … 

    La particularité de son style _ voilà _ est de mêler _ avec une irrésistible incroyable liberté (à la Shakespeare !) et souplesse de sa faculté (visionnaire) d‘imageance et télétransportation, pour reprendre, d’une part, un mot que j’ai tiré de l’œuvre de Marie-José Mondzain (dès Homo spectator), et, d’autre part, le mot crucial, selon ma lecture, de René de Ceccatty en son admirable Enfance, dernier chapitre… _ des fulgurances limpides _ absolument ! _, des récits prosaïques, simples, drôles _ oui ! l’esprit (mais sans esbroufe ! ni superficialité) règne !_, dialogués avec vitalité et vibration _ tout cela est parfaitement ressenti ! _, et des analyses intellectuelles complexes _ mais sans la moindre cuistrerie, ni démonstration, tout simplement issues d’une vaste et profonde culture qui va de soi et fournit les repères les plus adéquats pour appréhender le mieux les finesses et paradoxes oxymoriques de la complexité _,  aux références littéraires et philosophiques qui réclament une grande attention de lecture _ certes, mais sans lourdeur, jamais ; et qu’une culture solide de lecteur peut détecter, sans piège : tout, ici, coule de source limpide et va de soi… _ et tissent d’un livre à l’autre _ oui _ un miroitant réseau _ oui, aux reflets et éclats (glittering) quasi infinis _ d’amis écrivains, peintres, personnages fictifs ou mythiques (ici Isaac, familier à ses lecteurs _ mais il garde tout son mystère ! _, mais aussi Tristan) _ qui se côtoient et se mêlent sans jamais dissoner _, et bien sûr Montaigne, Proust…) qui lui tendent _ les uns et les autres _ la main _ et la voix _ dans un univers que le temps _ ni l’historicité _ ne limite plus _ en effet : tout magnifiquement communique avec la plus extrême pertinence et justesse (et beauté, et poésie) de vision : saisissante. Nous nous mouvons dans de l’éternité dans laquelle tout respire et resplendit, même le plus noir d’encre, avec la force de la plus vive clarté.  Tout cela élabore un récit autobiographique _ oui, en effet, très concret, et qui lui donne un ancrage bien terrestre, notamment en matière de lieux, bien réel _ qui n’est pas toujours événementiel _ mais, parfois aussi, et sans difficulté, fictionnel, ou méditatif, et à vocation d’universalité, mais sans jamais nul pesant didactisme de démonstration ! ; la légéreté (et la jubilation) du souffle de la phrase, avec une profonde liberté de ponctuation, toujours justifiée (et juste !), prime toujours, en la musique de ce récit, à hauteur de ce que soi-même a de plus large, haut, profond, en même temps que solide et bien campé sur ses jambes : au service de la justesse lumineuse de la vision _, où les dates jalonnent une progression qui n’est pas pour autant entièrement chronologique _ en effet : à nous d’apprendre à (un peu mieux) nous repérer et jouer (ou déjouer) avec.

    …

    La mort de sa mère _ Ève Cixous, née Ève Klein (1910 – 2013) _, qui est advenue il y a quatre ans _ le 1er juillet 2013, à Paris _, a opéré une coupure considérable dans son destin _ et en ce qui peut faire pression, souvent répétitivement, sur sa personne _ et dans son œuvre _ à partir du Détrônement de la mort, paru le 16 janvier 2014 ; le splendide Homère est morte… paraissant le 28 août 2014 _, soudain privés non seulement d’un pilier identitaire — «… la fin d’Ève, mon personnage irremplaçable, mon immense modeste, c’est pour moi la fin du monde… » (sur lequel prendre appui, ne serait-ce que pour frontalement s’y opposer…) —, mais d’une interlocutrice _ d’une incroyable vitalité (assortie d’un vivifiant permanent humour, jamais pris en défaut !) _ à laquelle les lecteurs s’étaient _ en effet ! _ attachés, parce qu’elle apparaissait comme un garde-fou _ oui, face aux dérives poïétiques de sa fille (qui tient en cela davantage de son père, Georges Cixous, brutalement disparu le 12 février 1948 : Hélène avait dix ans) _, une sorte de surmoi sympathique et insolent _ les deux : Ève est une force qui va, résiste, maintient, et survit _, aux rappels à l’ordre amusants et poétiques _ les deux _, tantôt un retour au réel _ le plus prosaïque et nourricier : Ève fut sage-femme _, tantôt, au contraire, une fuite vers un monde intemporel _ celui de la survie familiale (des Jonas et des Klein) _, auquel la _ très _ grande vieillesse donnait une dimension majestueuse et magique _ les deux, en effet : Ève survit à ses divers maux, notamment ceux, même si non mortels, de la peau _, en dépit du délabrement physique et du flottement _ envahissant, sur la fin _ de la conscience. Mais Ève Klein ne pouvait mourir en littérature _ et de fait elle se survit très éloquemment ici, via, en partie, cette sorte de double-jumelle lui survivant qu’est sa « cousine-jumelle«  Marga, tout particulièrement _, pas plus qu’elle ne pouvait disparaître du cœur et de la conscience _ notamment écrivante _ de l’auteure _ c’est que les murs de la chambre d’écriture (à la Montaigne en la librairie-écritoire de sa Tour) parlent. Non plus que de ses rêves _ que Hélène Cixous note très scrupuleusement : puisqu’ils lui livrent de quotidiennes nocturnes missives (soit une très notable correspondance). Elle _ Ève, donc, cette formidable archi-vivante ! _ continue à vivre _ voilà, mais dans l’invisibilité : « par l’oreille«  de Hélène, par l’assidue « correspondance » de leurs voix, maintenue, soutenue, entretenue… _, et elle réapparaît donc pleinement _ plus que jamais ! tant elles ont appris à parfaitement se connaître ainsi que se surprendre encore, à nouveau _ dans ce nouveau livre, qui, comme Julien Green le dit d’Ulysse, a déjà commencé _ au moment où nous en prenons et saisissons, au vol, la lecture, comme penchés par-dessus l’épaule de l’auteure écrivant ; cf ce magnifique passage, page 15 : « Les voix, dis-je, sont comme les tourterelles argentées qui viennent boire au bord du grand tiroir d’eau fraîche sous le chêne _ probablement un bassin au jardin de la villa à Arcachon, lors de l’été tranquille et sur-animé de l’écriture. Elles sont attirées par la grande feuille de papier blanc _ rien de mallarméen ici ! c’est même tout le contraire ! _, elles se perchent sur la marge _ du papier lumineux de celle qui a commencé d’écrire _ et se courbent sur le ruisseau renouvelé _ voilà ! rien de tari, ni de sec, ici, en ce jardin tout fleuri _ de l’écriture« . Le lecteur entre donc d’emblée _ oui, en ami _ dans un monde _ riche et vivant _ dont les personnages ne sont pas _ formellement _ présentés quand ils sont nommés _ à nous de les découvrir et pénétrer tels qu’ils surviennent et reviennent (du passé ou du présent proche), ici et maintenant, devant l’auteure, dans le flux se poursuivant du récit, et d’apprendre aux moindres signes qu’ils présentent, malgré eux, à les connaître, mais jamais magistralement : tous disposant fondamentalement de leur propre liberté d’initiative et surprise ! Et pourtant, ils existent _ certes : ils font totalement partie du réel ; ils en sourdent pleinement, certains même jusqu’en leur disparition-assassinat ! _ et deviennent rapidement cernables _ ou presque : quelques uns, certains, résistent tout de même à notre curiosité inquisitrice, même très patiente (tels certains cousins du passé, confondus maintenant faute de repères ou témoignages pleinement fiables) ; et parce qu’ils résistent d’abord à la propre curiosité de l’auteur, qui peine à en identifier quelques uns : certaines mémoires auxiliatrices venant désormais à lui faire parfois, à elle la première, cruellement défaut _, même pour ceux qui n’ont pas lu les livres précédents _ mais c’est le cas des plus grands livres : Faulkner _ Le Bruit et la fureur _ ou Proust  _ tout A la Recherche… _, pour commencer. Et quoique _ ou parce que ! _ dépourvus des artifices habituels aux « scènes romanesques », ils ont une présence _ naturelle et amicale d’accueil, même un peu brut _ et une vitalité dynamiques _ magnifiques _ qui entraînent _ avec une renouvelée jubilation _ la lecture.

    …

    Le précédent livre _ Gare d’Osnabrück à Jerusalem _ racontait le retour _ mais Hélène s’y était-elle vraiment rendue, à Osnabrück, avec sa grand-mère Rosie, lors de leur voyage en Allemagne, notamment à Cologne, en 1951 ? Elle ne le sait plus : elle ne s’en souvient pas vraiment, et plus personne (de vivant) ne peut plus le lui ni confirmer, ni infirmer… _ à Osnabrück, ville _ presque _ natale d’Ève Klein _ c’est à Strasbourg, alors allemande, qu’Éve Klein est née le 14 octobre 1910 ; son père Michaël Klein, qui, juste après son mariage (à Osnabrück, en 1910) avec Rosie Jonas, avait rejoint à Strasbourg son frère Moritz Klein, industriel à Strasbourg,  et y avait créé à son tour une usine, de chaussures ; mais son père ayant été tué à la guerre sur le front russe (le 27 juillet 1916), sa mère Rosie, née Jonas, la petite Ève et sa sœur cadette Érika, suite à la défaite allemande de novembre 1918, avaient toutes les trois rejoint la famille Jonas à Osnabrück à ce moment-là (le pater familias Abraham Jonas était décédé, chez lui à Osnabrück, le 7 mai 1915 ; et c’est le frère aîné de Rosie, « Onkel André«  (Andreas Jonas, né le 6 février 1869) qui est devenu le chef de cette branche de la famille Jonas ; et c’est ainsi à Osnabrück (puis ensuite un peu à Dresde, auprès de Hete Stern, une des sœurs aînées de Rosie, dont le mari, Max Meyer Stern, dirigeait alors la Dresdner Bank) qu’elles (Rosie Klein et ses filles Ève et Éri) vécurent la majeure partie de la décennie des années vingt… _ et ville dévastée par les déportations juives _ par les Nazis, dès 1933 _ avant de redevenir une ville _ très officiellement _ amie _ des Juifs, ceux-ci ayant tous disparu de la cité en 1945 : enfuis ou exterminés… Ce retour _ au berceau (en 1880, les Juifs ayant été admis à résider à Osnabrück !, en 1881, le pater familial, Abraham Jonas (18 août 1833 – 7 mai 1915) était venu, de Borken, y installer sa famille, et rapidement prospérer) de la branche paternelle, les Jonas, de sa mère _ était, pour Hélène Cixous, une façon d’affronter de manière directe _ sur place : lieux et documents historiques aidant ! _  la question de l’ascendance, de la mémoire familiale _ du moins ce qui, par menues bribes déchiquetées, pouvait, au fil des éloignements et des disparitions, dans le temps, en rester _ de la déportation, de l’horreur de la solution finale, de son identité juive _ toujours questionnante pour elle ; et en rien communautariste. Georges Cixous, son père séfarade était athée, et sa mère ashkénaze non observante, et extrêmement pragmatique ; elle était seulement une fervente des agrumes en provenance d’Israël (Jaffa)... Elle _ Hélène Cixous _ s’en explique, par ailleurs, dans Une autobiographie allemande, son entretien _ excellent : je l’ai très soigneusement lu, lui aussi _ avec Cécile Wajsbrot, paru simultanément chez Bourgois, l’an dernier _ le 3 mars 2016. Devait suivre un retour _ effectif, physique _ à Jérusalem _ peut-être Hélène avait-elle participé là à quelque enseignesement, ou donné quelque conférence… ; ce n’est pas vraiment précisé _, auquel est donc consacré _ du moins en apparence _ ce livre. Mais le retour a-t-il _ effectivement, ou pas _ eu lieu ? finit-on par _ sérieusement, en effet _ se demander _ anomalies et flottements volontaires ou pas du récit aidant. Pourtant ces événements _ de et à Jérusalem _ que raconte _ avec force détails bien réalistes, sensuels et quasi charnels _ Hélène Cixous, et qui sont ses retrouvailles avec Marga _ Carlebach _, la cousine d’Ève Klein, aussi âgée _ Ève et Marga sont toutes deux nées au dernier trimestre 1910 : Ève le 14 octobre, Marga le 30 décembre _, plus âgée _ désormais, puisqu’Ève est décédée le 1er juillet 2013 _ qu’elle, mais lui survivant _ en sa cent-sixième année d’existence en mars 2016 _, sont racontés avec des détails très réalistes _ et même sensuels : ainsi les détails délicieux des cérémonies du café, du thé, des fraises, des gâteaux _ qui ne devraient faire naître aucun doute, sinon que, comme dans un rêve _ voilà _, la précision réaliste ne suffit pas à _ totalement _ dissiper l’incertitude. Et _ le choc de _ la lettre finale _ en quatre volets et en anglais _, d’une dame très âgée (de cent cinq ans) à sa petite-cousine, fournie en fac-similé _ oui, aux pages 155 et 156 _, laisse entendre que l’auteure ne serait pas encore venue _ mais non ! même pas en mai 2015… _ d’Osnabrück à Jérusalem _ ni ne se serait rendue au Mur des Lamentations glisser le petit papier de sa prière entre deux pierres, comme elle le narre avec force détails pourtant durant tout le chapitre intitulé Le crime est dans le Mur (aux pages 105 à 127)  On est donc dans une narration volontairement, involontairement flottante _ oui ! Et c’est là une des forces et un élément majeur du charme prenant de ce récit perpétuellement vibrant et magnétique : flottant, en effet… Les scènes, les dialogues sont pourtant _ très réalistement _ censés avoir eu lieu bel et bien à Jérusalem _ oui : en mai 2015. Qu’es-tu venue faire à Yerushalaïm ? demandait _ en anglais _ Marga _ à sa petite-cousine Hélène, page 43. Mais _ Hélène _ est-elle vraiment allée à Jérusalem ? se demande le lecteur à son tour _ eh oui. S’agit-il, pour la partie qui concerne le voyage de Hélène à Jérusalem, ses visites à Marga, ainsi que son pélerinage au Mur des Lamentations, d’élucubrations fantasmatiques, produites seulement face au mur lumineux de la page blanche du Livre à écrire ?.. Mais celles-ci auraient-elles nécessairement moins de force de réalité pour l’auteure, comme pour le lecteur ?.. Non : la force de vérité de l’œuvre est dans la poïesis de l’imageance de l’écriture inspirée.

    …

    Car ce voyage à Jérusalem est surtout, rêvé ou pas _ et le point est assurément d’importance : la vraie vie de l’écrivante qu’est viscéralement et fondamentalement Hélène Cixous est celle faite des fantastiquement réalistes conversations qu’elle poursuit, en l’absence physique (et invisibilité présente) de ses interlocuteurs choisis, via la splendeur lumineuse et nourricière de la page du Livre qui là s’écrit _, le prétexte douloureux _ mais consubstantiel, et jouissif sans le moindre masochisme : Hélène Cixous est une positive heureuse ! _ d’une réflexion _ éminemment sensible, et même sensuelle, et passionnante _ non seulement sur l’identité juive _ incontournable pour elle, même si, à Paris ou Arcachon, elle a eu assez peu à en souffrir en sa vie, en tout cas moins qu’à Oran ou Alger _ mais sur toutes les migrations intérieures _ oui _ ou géographiques de la famille _ transbahutée, exilée, pourchassée, voire décimée à diverses reprises _ et de la personne _ même, diverse _ de Hélène Cixous. Bien sûr, avant tout sur les déportations, qui ont détruit une partie _ nombreuse ! _ de sa famille, mais aussi sur la gigantesque diaspora _ des oncles, tantes, et cousins et cousines, tant Jonas que Klein _, du Chili à Israël, en passant par l’Algérie _ l’Afrique du Sud, aussi _, les États-Unis et l’Angleterre. L’Algérie, à laquelle Hélène Cixous a consacré de nombreux livres, sur son enfance et son adolescence, réapparaît toujours _ forcément. Mais ici comme un miroir de cette autre origine _ la plus archaïque et probablement fondamentale _ que serait Jérusalem. Origine imaginaire _ fantasmatique _ et reniée _ repoussée, mise à distance, avec refus puissant de s’y sentir en tout cas enfermée, retenue, prise au piège : en une nasse qui l’étoufferait et la mutilerait _ en même temps. Car Israël ne peut, malgré le rayonnement spirituel de chaque lieu divinisé par la Bible, représenter désormais _ politiquement, du moins, même si l’auteure demeure discrète sur ses réticences… ; mais déjà sa mère Ève avait repoussé, au sortir de la guerre de 39-45, la suggestion de son mari Georges, de partir en Eretz Israël s’y réfugier ; mais Hélène souligne aussi les reflux volontaires d’Eretz Israël ou Israël, et de son grand-oncle Andreas Jonas, et d’Érika sa tante et de son mari Bertolt Barmes ; etc. _ une référence essentielle _ pour Hélène ; on notera cependant ce passage significatif (et très puissant) dès l’ouverture du livre, aux pages 13 et 14 : « J’ai constaté concernant le rôle de Jérusalem dans mon histoire _ voilà ! _, qu’il y a là dans l’air, circulant invisibles _ voilà _ comme des radiations magnétiques _ voilà ! _, des volontés plus fortes que ma volonté _ prise ainsi en situation de faiblesse relative, donc _ de _ seulement, pour ne pas dire touriste…  _ visiteuse. On y arrive trop tard _ voilà _, on vient après les dieux« . Et Marga, double _ depuis toujours, et comme substitut désormais d’Ève, défunte _ israélien _ à Jérusalem _ d’Ève, a beau appeler l’auteur à la rejoindre, une résistance de tous ordres _ oui ! _ s’oppose à _ une réponse positive physique effective à _ cet appel _ le téléphone pouvant (ou devant) pour Hélène suffire : « Jérusalem ? J’ai tout perdu et oublié, je me souviens d’Osnabrück et de Berlin. N’est restée pleinement présente que Marga, celle que je n’avais pas l’intention _ voilà, c’est dit ! _ de visiter à Jérusalem, ce n’est pas pour Marga que je vais faire un tel voyage _ voilà ! _, au téléphone ça suffit _ sic ! _, et finalement quand je pense à Jérusalem dorénavant _ donc au final des résistances… _ c’est Marga qui occupe tout le cadre de ma pensée « , lit-on page 24. Et suit cette phrase : « Je pourrais placer ici en attente _ en souffrance _ le Livre de Marga, un livre que je n’aurais jamais pu penser laisser venir _ confidence éminemment claire ! et expression significative : « laisser venir« … _ avant le 26 mars de cette année (2016) _ date de la réception de la lettre bien réelle (en quatre volets) de Marga, donnée en fac-similé aux pages quasi finales de ce Correspondance avec le Mur, aux pages 155 et 156 _,  j’ai encore bien des chemins _ de vie (mais nous n’en apprendrons guère sur eux ici, du moins…) et d’écriture _ à parcourir autour des murs _ dont ceux, d’abord, si importants, du jardin (avec portail) de la maison d’écriture l’été à Arcachon _ avant de me trouver devant la porte de la Grande Ville« . Le dialogue, du reste, tel qu’il est reproduit est un dialogue _ en partie comique, bien sûr ; en même temps que tragique _ de sourdes _ en effet ; Hélène est ici prise par le lecteur tant soit peu attentif en terrible défaut d’urgence de curiosité, en son timing (de vie comme d’écriture) ; Marga décèdera, en effet, à Jérusalem, cette même semaine (!) de mars 2016 ; cf à l’ultime page du livre, page 157, ceci : « Mais aujourd’hui, jeudi 31 Mars 2016, tandis que je fais le 02.569.8825, comme promis, entre un mail disant : Marga died at age 105. Inutile de laisser sonner _ dans le vide, désormais. on m’arrache la langue, douleur tenaillante comme si le reste _ peut-être ultimement vivant, du moins _ de maman m’était arraché de la bouche« . Que suit immédiatementatement encore ceci : « Toutes les questions _ celles déjà adressées par courrier, mais parvenues trop tard à Marga (pour qu’elle ait pu y donner réponses) ; comme toutes les autres questions qui demeuraient encore à lui poser… _ se pressent _ désormais fantômatiquement et en vain _ autour du lit _ mortuaire _ de Marga désormais éternellement sans réponse _ quand s’achève l’heure des derniers témoins du destin des membres de la fratrie Jonas des années du nazisme _, elles soupirent _ ces questions en souffrance _, elle _ Marga _ n’entend plus ? _ et pas seulement du fait de sa surdité par l’âge… _ alors elles se tournent _ ces questions demeurées tristement pendantes… _ vers le mur _ sans écho, lui : celui de la chambre mortuaire, bien sûr ; mais il n’est cependant pas le seul mur présent à l’esprit de l’écrivante, et capable de répondre et poursuivre-continuer la « correspondance » ou la conversation… _ et s’éteignent une à une _ ces questions _ dans son silence » _ celui de Marga ; existe donc aussi le mur davantage parlant et résonnant (pour les voix des disparus !) de la chambre d’écriture, du moins si et quand l’écrivant réussit à convoquer (ou « laisser venir« ) la délicatissime et importantissime ombreuse et lumineuse, et plus que jamais éclairante, conversation avec Marga…

    …

    Et la visite chez Marga _ du moins celle narrée par le récit _ est « déréalisée » _ dans le récit qu’en fait l’auteure _ par toutes les morts _ advenues _ que sa voix _ celle de Marga, thaumaturgiquement _ représente. En premier lieu, la mort d’Ève, pourtant plus vivante _ elle : oui, par la grande qualité de l’écoute réciproque maintenue en cet extraordinaire couple mère-fille _ que tous les vivants du fond de sa mort _ car Hélène, en sa formidable gourmandise de sa mère, sait y être singulièrement attentive, en sachant aussi s’en donner d’optimales conditions. Hélène Cixous exprime très clairement son sentiment, lorsqu’elle frappe _ fictivement ? _ à la porte de sa grande-cousine _ Marga, à Jérusalem _ : « Quand on arrive dans un lieu où on n’avait jamais imaginé _ suite à diverses fortes réticences _ se trouver jamais, jamais désiré se retrouver _ le re- (de ce re-trouver) nous faisant forcément question ; mais, après tout, Jérusalem constitue pour pas mal d’entre les humains, une archaïque basique origine… _ un jour, laissé quarante ans _ soit, si je calcule bien, et prend ce nombre à la lettre : 1976 ; que représente donc cette date dans la vie d’Hélène, et en ses rapports avec la cousine Marga ? ou avec Jérusalem ? _ dans les limbes, les sens éprouvent un choc violent, ce lieu, pourtant réel, palpable, visible _ et combien ! _, se dresse dans une étrangeté d’autant plus brusque que ce lieu est _ lui-même, en lui-même et par lui-même _ d’une réalité implacable _ et mordante _, il se produit alors dans la chair _ profonde _ de l’âme de vives réactions d’enregistrement, la scène entière dans tous ses détails vient s’imprimer dans la mémoire vive _ voilà _, on est sans défense. J’étais d’autant plus vulnérable que je me suis trouvée _ comment ? en pensée ? en imageance poïétique active ? _ devant la porte de l’appartement réel avec _ surtout ! _ tous mes êtres perdus debout _ et bien présents, donc _ juste derrière moi _ l’accompagnant, et la « bordant-doublant« , selon la puissante formule de la page 69_, nous étions morts _ même Hélène : elle aussi _, plus ou moins _ à divers degrés, donc, mais tous et chacun en puissante demande, toujours et plus que jamais : de reconnaissance posthume et de réponses aux questions… _ et Marga _ dernier témoin survivant de ces fratries passées (ou perdues) _ a ouvert vivante. »

    …

    Hélène Cixous a souvent évoqué le voyage des morts d’Ulysse _ oui _, et le personnage « oublié » d’Elpénor _ marin _, mort _ noyé _ sans sépulture _ voilà ! abandonné aux poissons et à l’oubli définitif et irréparable… Et nous nous souvenons de ce qu’il advint, à Athènes, aux stratèges, pourtant victorieux lors de la bataille navale des Arginuses (en 406 avant Jésus-Christ, lors de la guerre du Péloponnèse) : les généraux victorieux furent condamnés (puis mis) à mort par les Athéniens pour avoir négligé, à la suite d’une tempête, de recueillir et de ramener dans la cité les corps des nombreux naufragés qui s’étaient noyés… _ sur l’île de Circé et revu _ par Ulysse, responsable de lui _ chez les morts _ cf le passage (importantissime pour le sens même de Correspondance avec le mur !) à la page 137 : « Pourquoi suis-je si fortement attirée _ voilà _ par les Ombres ? _ c’est très ardemment même qu’Hélène désire si vivement leur conversation renouée et prolongée ! _ pourquoi Ulysse ne peut-il retourner à lui-même _ et cela, au-delà même de son retour à l’île d’Ithaque _ avant d’avoir visité les disparus _  laissés, abandonnés, derrière lui  _, pourquoi doit il se rendre auprès du peuple des morts s’il veut avoir la chance de se retrouver _ lui-même _ plus vivant que jamais _ la vraie vie, profonde et authentique, étant seulement à ce prix ! _, pourquoi me faut-il _ se dit Hélène ici, après Ulysse dans Homère _ promettre à Elpénor _ quel est donc son Elpénor à elle, d’entre ses propres morts abandonnés ? _ de lui rendre les honneurs de la tombe sous la terre, donc précisément à quelqu’un _ oui, qui donc peut bien être cet Elpénor cixoussien ? _ que j’aime bien mais qui n’est pas _ non plus _ le plus intime de mes proches ? Je me rends compte que je cherche Andreas _ Jonas, le cher « Onkel André » de sa nièce (et mère de Hélène) Ève, et le frère aîné d’Omi-Rosie, né, lui, à Borken le 6 février 1869, et décédé à Theresienstadt le 6 septembre 1942 _, Hans Günther _ Jonas, né en 1910 à Osnabrück, et décédé au Chili, peut-être à l’île de Pâques, peut-être en 1970, ou un peu plus tard ; et fils du précédent, l’« Onkel André« … _,  Irmgard _ née Jonas, décédée en Eretz Israël, sœur de Hans Günther, et fille d’Andreas Jonas et son épouse Else _, Else _ Jonas, l’épouse d’Andreas, née Else Cohn, à Rostock le 9 juillet 1880, et décédée à Theresienstadt le 25 janvier 1944 _, Paula _ née Jonas, épouse d’Oskar Löwenstein, et la mère de Marga, et sœur de Rosie _, Gerta _ la fille aînée de Paula, et la sœur aînée de Marga, née à Gemen le 17 octobre 1900 et décédée à Auschwitz le 17 août 1942 _ … comme si je voulais les rencontrer _ voilà ! _  après leur mort, vivant après _ voilà : le mot est souligné _ leur mort« . Et plus loin, à la page 138 : « Comme je comprends ceux de la Nekuya _ décrite au chant XI de l’Odyssée d’Homère… _, les malchanceux qui n’ont pas pu finir _ vraiment _ de vivre avant leur mort _ parce qu’abandonnés, assassinés et privés de sépulture _, les privés de dernier acte _ acte assumé au lieu d’être volé ! _, ceux qui ont perdu leur mort _ qui leur a été tragiquement dérobée _, ils souffrent d’avoir l’histoire sectionnée _ voilà ce que Hélène pourrait chercher à modifier-réparer peut-être… _ et ce manque de mort reconnue _ et livrée par l’abandon directement à la fosse indéterminée mais infinie de l’oubli sans fond _ les affecte comme d’un handicap, d’un indice _ terrible, néantisant _ d’illégitimité _ du tout de leur vie vécue _, du coup les malheureux se sentent repoussés dans un coin _ perdu, non balisé _ de la mémoire, il manque à leur dossier une pièce déterminante, mais lorsque vient une visite inattendue _ telle celle ici de Hélène, au moins par son imageance active et rigoureuse, non délirante _ à Jérusalem-sous-la-terre, ils se précipitent pour solliciter _ de ce visiteur passant là _ l’achèvement du récit » _ et voici identifié le pouvoir de fond et la mission sacrée de peut-être la plus haute littérature, tels que se les assigne aussi la très grande Hélène Cixous. Les morts et les vivants communiquent naturellement dans le sommeil, bien entendu _ par les rêves, où ils reviennent visiter les dormants ; et que très scrupuleusement retiennent dans leurs notes, et Hélène Cixous, et René de Ceccatty _, mais aussi dans les livres _ offerts, ensuite, à l’opération multiplicatrice de la lecture un peu attentive des lecteurs. Ici, tout en revenant sur l’Odyssée, Hélène Cixous cite aussi _ pages 69-70 _ le chant VIII _ vers 85 à 110 _ de la Divine Comédie, où après avoir traversé le fleuve des morts, Dante et Virgile voient la ville de Dité, dont les habitants protestent violemment en découvrant _ entre les visiteurs défunts _ un vivant :

    …

    …

    « ….”Qui ose ici, vivant,

    …

    Rejoindre le règne des morts ?”

    Alors mon maître _ Virgile, guidant ici Dante _ leur fit signe

    Qu’il leur parlerait en secret.

    …

    Calmant leur tollé, ils maugréent :

    “Viens seul, quant à celui _ Dante _ qui fut

    Assez hardi pour pénétrer

    …

    Chez les morts, qu’il reparte seul !

    Qu’il essaie, le fou ! Toi _ Virgile, déjà mort _, tu restes,

    Après l’avoir guidé dans l’ombre.” »

    …

    …

    L’auteure se sent parfois menacée de ce reproche _ d’illégitimité, pour, elle, une vivante, de s’introduire ainsi au domaine des morts _, mais le plus souvent, au contraire, accompagnée _ « bordée doublée, par mes voix« , ai-je déjà relevé, à la page 69 _ par une bienveillance _ nécessairement _, et surtout _ singulièrement _ celle _ éminemment maternelle _ de sa mère _ oui : à la fois mère et sage-femme…

    … 

    Ce n’est pas la première fois qu’Hélène Cixous met la question juive _ et l’image-paroi dressée du Mur des Lamentations de Jérusalem _ au centre d’un de ses livres. Ses nombreux dialogues avec Jacques Derrida tournaient autour, avec un esprit critique _ éminemment _ partagé, quant à l’arrière-fond politique _ en particulier, et avec une vigilante méfiance à l’égard de tous les communautarismes _, et avec une pareille passion pour la lettre même et le secret _ à essayer d’oser caresser-pénétrer-décrypter-éclairer _ des textes sacrés. Mais ici, sans doute va-t-elle plus loin dans l’intériorisation _ si personnelle _ de la réflexion. « A tous les juifs qui sont juifs, se sentent juifs, juifs des avants et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà _ d’angoisses et de tourments _ qui forcément mettent en mouvement, expulsent de l’inertie, inquiètent en profondeur et intensité le penser et le s’orienter ! _, l’usage illimité de la tragédie _ qui fait prendre forcément au sérieux (ainsi qu’au rire) l’indépassable condition de mortalité de la si belle vie _ et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte _ et de résistance _, le génie de la jubilation _ oui ! _, les bosquets _ et non forêts _ de comédie _ bien sûr ! à la Marivaux et Mozart _ sans restriction de circonstances _ même, et surtout, dans la confrontation au pire _  l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ mais oui ! l’humour va jusque là ! cf le meilleur de l’œuvre d’Imre Kertész, Liquidation _, la nostalgie perplexe du désert _ oui, celui de la solitude de la plus extrême sécheresse assoiffée, qui aide l’ouverture et la réceptivité aux magnétismes les plus variés, denses et porteurs de la méditation et de l’élévation ; cf le lieu des trois métamorphoses de Nietzsche en son Zarathoustra _, la fréquentation des zones d’exclusion _ où s’expérimentent de vraies audaces ; coucou Marie-José Mondzain : en son Confiscation des mots, des images et du temps _ pour une autre radicalité _ et le don nomadique _ à l’envers de l’hédonisme dilettante touristique tournoyant désespérément dans les sempiternels mêmes clichés _ d’allonger le cou au maximum pour scruter _ à des fins d’urgence salvatrice rapidissime _ l’horizon, comme si le présent _ authentique et seul lucide _ était là-bas dans le lointain futur, ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche des pensées ou des êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps _ à retrouver, accompagner et délivrer _, l’archéologisme de la réflexion _ oui, en la multitude infinie de ses tenants et aboutissants à décrypter (cf Barbara Cassin : son Vocabulaire européen des philosophies _ dictionnaire des intraduisibles), et en l’infinité des chemins se proposant discrètement à suivre et explorer avec constance et ténacité _ d’où mon long cou _ plaisante Hélène _, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale » _ mais oui, car c’est l’aventure ouverte de l’imageance de l’écriture de la vulnérabilité qui, sans masochisme ni sadisme trash, est à même d’explorer vraiment et en pleine vérité la multiplicité de ces diverses capacités-là, jouissives.

    …

    Marga est morte entre le moment _ « le 17 mars à 16h 32« , c’est un jeudi _ où elle a envoyé sa lettre _ de Jérusalem _ à Hélène Cixous et le moment _ « le 26 mars 2016« , c’est un samedi  _ où celle-ci l’a reçue _ à Paris. De son côté, Hélène _ qui avait conversé « longuement au téléphone » avec Marga « le 20 mars » (page 152) _ écrivait _ elle aussi, de son côté _ à Marga. Les lettres _ qui se sont seulement croisées, par-dessus la Méditerranée _ ne se sont pas rencontrées _ aucune des deux n’ayant constitué une réponse à l’autre : notamment la lettre (évoquée et décrite en son détail et plan de questions, aux pages 147 à 149) dans laquelle Hélène avait commencé à établir une liste de questions précises à propos d’une partie des disparus de leur famille Jonas, est demeurée hélas sans réponse aucune de la part de Marga ; comme j’ai commencé de l’indiquer moi-même en ma préface plus haut (à propos de l’importance cruciale des « voix« ), avant d’emboîter mon pas (à farcissures vertes) à celui de René de Ceccaty en sa lecture de Correspondance avec le Mur… Et cette correspondance _ envisagée seulement, et à peine entamée par ces deux lettres croisées demeurées hélas sans le moindre commencement de réponses mutuelles _ s’est _ d’un seul coup (celui de la mort soudaine de Marga) _ éteinte _ telle une flamme soufflée, la vie interrompue de Marga _, au moment _ même _ où elle naissait _ cette correspondance _, s’écrasant contre ce Mur, le Mur des Lamentations, celui du mont Moriah, qui donne son titre au livre _ mais il se trouve, aussi, que ce Mur des Lamentations de Jérusalem, n’est pas le Mur unique, où glisser, entre les pierres, quelques vœux, sur de petits papiers pliés, en vue de quelques divines réponses : par la vie même à venir ; car demeure encore toujours la ressource (magique, d’imageance, apprise par Hélène, dès 1940, au quatrième étage de la maison de la rue Philippe, à Oran, auprès du voisin pharmacien Monsieur Émile, quand des Cixous (ainsi qu’Omi Klein) logeaient aux troisième et second étages de cet immeuble, à Oran) ; la ressource magicienne d’imageance, donc, du mur verdoyant accueillant et nourricier de la page d’écriture ; avec ce qu’elle offre d’une écoute réciproque des voix de l’invisibilité, en une conversation à oser ouvrir et poursuivre continuer-suivre-développer, ainsi qu’Hélène s’en octroie les opérations depuis pas mal de temps maintenant en ses livres successifs... Sur ce mont _ Moriah _, Abraham _ le tout premier de l’Histoire retenue _, était prêt _ en signe d’absolue obéissance aux volontés de Dieu _ à sacrifier Isaac _ son fils. Mais son geste _ par l’Ange _ fut arrêté. Et ce geste, dans son suspens même, fut fondateur _ reste que je me demande qui donc se cache sous la figure cixoussienne du poète Isaac de Hélène, déjà disparu lui aussi, nous dit-elle ? En quoi fut-il, ou pas, cet Isaac poète, une des causes des réticences et retards (fatals pour la réception des réponses quémandées un peu trop tard à Marga), par rapport à d’autres nécessités ou urgences jugées alors prioritaires par Hélène, à entrer enfin en un peu plus réelle conversation que de brefs échanges téléphoniques, avec, tant qu’elle vivait en sa cent-sixième année, la toute dernière survivante des fratries Jonas d’Osnabrück, Marga Carlebach née Löwenstein, survivant trois ans encore (2016 / 2013) à sa « cousine-jumelle », Ève Cixous, née Klein? Ainsi qu’à entrer (trop tard ?) en conversation avec Jérusalem même ?..

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    René de Ceccatty

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    Suivra mon commentaire de lecture de Défions l’augure, lu juste auparavant,

    et qui m’a, lui aussi, ébloui !

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    Et rendez-vous chez Mollat en janvier 2019,

    pour nous entretenir du volume prochain !!!

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    Ce jeudi 7 juin 2018, Titus Curiosus – Francis