Étiquette : Hélène Cixous

  • Pour aborder le continent Cixous

    L’Œuvre Hélène Cixous est un immense et admirable continent.

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    De façon à me préparer au mieux à m’entretenir le 17 mai prochain avec l’auteur de Défions l’augure,

    j’ai choisi quelques récits précédents,

    que je lis très attentivement, bien sûr !,

    et en sens inverse de l’ordre chronologique de leur production par l’auteur :

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    ainsi, après Homère est morte… (paru en 2014)

    et Ève s’évade _ la Ruine et la Vie (paru en 2009),

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    je suis plongé maintenant dans Si près (paru en 2007).

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    Et ma délectation et mon admiration sont à leur comble !!!

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    Comment ai-je pu méconnaître si longtemps pareille œuvre si magistrale !

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    Quel écrivain français de ces cinquante dernières années _ y compris parmi ceux que je porte au pinacle _ atteint à la hauteur de sa cheville ?!

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    Je place ce jour à ce dossier

    cet article

    « Si près » : Hélène Cixous, l’impossible retour _Voyage en Algérie, sur les traces d’une autre vie

    de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Le Monde, le 13 septembre 2007

    _ au sein duquel j’intercale, au passage, quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    Si ces farcissures dérangent, le lecteur a bien sûr tout loisir de les shunter.

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    Voici donc cet article de René de Ceccatty, en 2007 : 

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    En retournant en Algérie, pays où elle est née _ à Oran le 5 juin 1937 _, Hélène Cixous accomplissait un geste qui était désapprouvé par sa mère _ qui, complètement spoliée de tous ses biens (et en particulier sa clinique de maternité, qu’elle avait créée, une fois devenue veuve), en avait été expulsée en 1971. Le récit que lui inspire ce retour se présente donc comme celui d’un combat, un combat intérieur, de ceux qu’ont décrits Proust, Stendhal, Montaigne, références constantes de l’écrivain, mais aussi ceux des chevaliers, Roland et Olivier, des chansons de geste. C’est dire que le ton n’est pas celui _ pittoresque et hédoniste _ de la chronique de voyage. En 1993, nous dit Hélène Cixous _ page 19 _, elle prit la décision d’intégrer l’Algérie à ses livres : « l’année où je n’ai plus réussi à faire obstacle à l’entrée de la Chose Algérie dans mes livres ».

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    L’œuvre d’Hélène Cixous, on le sait, est hantée par une quête de la mémoire, de « la vie au-delà de la vie » _ évidente. Son livre, nous dit-elle, mais elle pourrait le dire de tous les autres, « héberge les inoubliés » _ demeurés fortement présents en elle qui s’en souvient souvent, page 204. Ce retour _ en Algérie _ sur lequel sa mère, Ève Klein, compagne aimante et sévère de chacune de ses entreprises littéraires les plus récentes, ironise (« Ils veulent que tu écrives « Ton retour » en Algérie »), n’est pas _ du tout _ une promenade impressionniste. C’est un dialogue avec les morts : et parmi eux, deux présences absentes, qui expliquent le titre, Si près, celles du père _ décédé le 12 février 1948 _ et de Jacques Derrida _ ami, décédé le 9 octobre 2004.

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    Répondant à l’invitation d’une ancienne camarade de classe algérienne _ au lycée Eugène Fromentin, de la Seconde à la Terminale, de 1951 à 1954 _ devenue une figure politique _ Zohra Drif _, la romancière revient donc dans un pays qu’elle a quitté quand elle avait 19 ans _ c’était en septembre 1955, pour rejoindre alors la classe de khâgne du lycée Lakanal _, pour mener à Paris une vie d’intellectuelle, qui a commencé « à l’état de buée » _ page 27. C’est à Paris qu’elle construira son œuvre et ce que l’on peut appeler son identité _ un concept très ouvert ! _ de femme et d’écrivain, avec ses amitiés, ses amours, ses passions, ses engagements personnels dans la vie littéraire, politique, philosophique, théâtrale. Mais la nourriture essentielle _ voilà _ demeure dans l’enfance et l’adolescence _ une formulation qu’il faudrait assurément creuser _, comme en témoignent, en effet, les livres de toutes ces dernières années. La bataille incessante pour une littérature pure et pour une pensée exigeante, les séminaires à l’Université, l’approfondissement des analyses en compagnie de Jacques Derrida, jamais n’ont détourné Hélène Cixous d’une autre vie. Celle qu’elle n’a jamais quittée : « Tout le solide, le brillant, le sanglant, l’éclatant, le respirant, le charnel _ voilà ! page 27 _ était à Alger ; à Paris je flottais dans l’état gazeux, je traînais dans la poussière, je ne respirais pas » _ c’est donc à l’écriture, et son présent qui se souvient, qu’il va revenir de rechercher et trouver à s’en nourrir vraiment… Un geste qu’Hélène Cixous partage avec les plus grands : Proust, Faulkner, Joyce, Montaigne.

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    Mais redonner sa place à ce qu’elle appelle « l’algériance » _ page 21 _, comme une trace insaisissable et ineffaçable _ les deux _ qui envahit sa sensibilité itinérante _ voilà, et ses télétransportations… _, sans réel ancrage français _ et parisien ; Arcachon, c’est tout autre chose : c’est le lieu séparé et privilégié de l’écriture _, n’est pas aisé : « Chaque fois que j’ai voulu écrire « sur » l’Algérie, il y a eu compulsion-disparition de mes premières pages de notes » _ remarque-t-elle, fascinée, page 40. Et au moment où la nécessité évidente d’écrire ce livre s’impose _ enfin _ à elle _ oui _, elle éprouve une sorte de découragement _ face au défi de l’infinie hauteur de la tâche à accomplir _ qui exige aussitôt pour être contré une grande énergie : « Jamais je n’ai rencontré un livre qui m’oppose une résistance aussi lourde, vivace, rocheuse, j’use un titan par page. Il faut, me dis-je, que je me sois présentée _ page 141 _ devant l’Interdit » _ pour l’affronter et le vaincre, quelles qu’en fussent les blessures à subir à venir…

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    « ATTEINDRE L’IMPOSSIBILITÉ »

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    Il ne s’agit pas seulement de l’interdit d’Orphée – ne pas se retourner -, mais celui qui concerne le dialogue avec les morts _ qu’ont exploré et Homère et Virgile et Dante. Jacques Derrida n’est pas mort dans ce livre _ il est mort plus tôt, en octobre 2004. Il est en étroite communication avec la rédaction même du livre. Et il y a quelque chose de bouleversant à vérifier, à travers les livres d’Hélène Cixous, la persistance _ de vie _ de cette amitié. On ne trouve peut-être que chez Proust une telle fonction de l’amitié intellectuelle et affective pour l’élaboration d’un monde imaginaire _ à condition de ne pas s’égarer dans ce dernier qualificatif ; il s’agit d’une très effective imageance, et soucieuse de la plus extrême vérité ; et non pas d’une fuite vaporeuse et évaporée à l’égard du réel. Plusieurs fois, la narratrice évoque la métaphore _ animale _ dont use Proust pour décrire le conflit de l’amour et de l’oubli, dans Albertine disparue : « Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera. » Le lion Amour et le python Oubli : deux animaux symboliques qui s’ajoutent au bestiaire de l’écrivain.

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    La démarche littéraire, au-delà du simple retour matériel dans le pays d’origine, consiste à « atteindre l’impossibilité » _ un défi qui très puissamment oblige. Et qui est, bien sûr, celui du seul art authentique ; c’est-à-dire vraiment nécessaire en sa double impossibilité d’y atteindre et de, plus encore, y renoncer. « J’ai voulu arriver en Algérie, il aurait peut-être mieux valu pour moi que j’y atteigne, mais c’était impossible. » Cette impossibilité, dans le livre, prend la forme qui lui donne indirectement son titre : un arbre, un cyprès, dont la consonance, en français, évoque deux autres syllabes : « si près« . Les pages qu’inspirent l’arbre et ces syllabes sont admirables, parce que chargées du lyrisme très spécifique à Hélène Cixous _ oui. Le cyprès du lycée Fromentin, aperçu au début des années 1950, « aussi visible et aussi fort qu’en rêve », devient la représentation _ et un signal intempestif et obstiné, formidablement vivace _ de l’absence, de la mémoire, du deuil et de l’amour. Ce sont évidemment aussi les cyprès autour de la tombe du père. « Et tu es là. Au cyprès » _ page 203. A entendre, puis à relire.


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    C’est présenter là

    la hauteur parfaitement atteinte en son impossibilité même de l’exigence sublime de cet écrire.

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    Ce mercredi 25 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

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    Post-scriptum :

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    Sur Eve s’évade _ la Ruine et la Vie,

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    voici cet article-ci de René de Ceccatty le 22 octobre 2009 dans le Monde :

    « Eve s’évade. La Ruine et la Vie », d’Hélène Cixous : Hélène Cixous, sa mère, ses prisons

    _ avec, à nouveau interposées, mes menues farcissures de commentaire ou précisions factuelles, en vert.

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    Observant le vieillissement de sa mère, l’écrivain découvre dans deux tableaux la parabole de la liberté et de la mort.
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    De quoi est-il question dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? De quoi est-il question dans les livres d’Hélène Cixous en général ? D’un monde intérieur et d’un monde quotidien _ les deux parfaitement ressentis et vécus, et mêlés ; et patiemment explorés en toutes leurs vibrations : à la Joyce, à la Proust, à la Faulkner… Les deux se recoupent, on le sait, en littérature et en rêve, sous forme de récit _ sinon à mener, au moins à s’y laisser mener. Si Hélène Cixous a souvent raconté et interprété ses propres rêves, elle a limité considérablement _ en extension prosaïque apparente, du moins _ l’objectif romanesque, dont l’intrigue n’est plus la priorité. L’essentiel pour elle est ailleurs. Si les « personnages« , quotidiens et intérieurs, ne sont pas nouveaux, Ève Klein, la mère allemande de l’auteur, n’est toutefois plus _ simplement _ un témoin, mais la protagoniste. Elle n’est plus une interlocutrice épisodique, mais le sujet même _ voilà ; le focus principal. Et, à travers elle, le vieillissement, la mémoire et l’oubli, la vie, malgré et contre tout _ oui : et la vraie vie, qui plus est ; face aux signes annonciateurs menaçants de la disparition ultime à venir…

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    Or Ève est aussi le centre d’un enjeu intellectuel, pas seulement affectif. Car, en sa compagnie, se trouvent, dans ces pages, les derniers jours et les dernières lectures de Sigmund Freud, ainsi que deux tableaux, l’un de Moritz von Schwind (1804-1871), Le Rêve du prisonnier, et l’autre de Rubens, Cimon et Pero. Sans oublier bien sûr Montaigne, dont la tour _ en sa géographie intérieure : la librairie et sa galerie attenante et décorée de peintures à fresque, tout particulièrement _ est une des obsessions de l’écrivain, et Balzac, dont La Peau de chagrin est analysée. Schwind est amené par Freud, qui commente cette gravure. Rubens par une anecdote antique (une jeune femme donnant le sein à un vieillard) qui avait inspiré de nombreuses représentations à partir du XVIe siècle.

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    Partons de la situation familiale. Éve Klein, devenue une très vieille dame _ nonagénaire ; elle est née le 14 octobre 1910, à Strasbourg, alors allemande _, qui se présente elle-même, non sans humour, comme « une vieille femme encore humain » (sic), a besoin _ désormais devenue, en son très grand âge, de plus en plus dépendante _ de la présence presque constante de sa fille, qui la lui donne sans aucun sacrifice et intègre sa mère à son univers littéraire _ oui. Non par souci autobiographique, mais parce qu’il ne peut en être autrement _ du fait de sa très lumineuse présence. Cet amour filial – qui, justement, amène l’histoire édifiante et dérangeante pour laquelle se passionnaient Montaigne et Rubens, et avant eux l’historien romain Valère Maxime, Boccace et bien d’autres -, Hélène Cixous ne craint pas de le comparer à une amitié mythique _ considérablement nourrissante _, celle de Montaigne et de La Boétie. Comme une évidence qui ne demande aucun commentaire. Sinon que, par cette comparaison, on quitte le champ familial _ stricto sensu.

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    Pourquoi Cimon et Pero ? Pero (ou plutôt Perus, dans l’histoire latine) a sauvé son père _ condamné à mourir de faim _ Cimon (ou plutôt Mycon, rebaptisé Cimon par une tradition fondée sur une confusion de plusieurs anecdotes) en venant le visiter dans sa cellule de prison : elle lui donnait secrètement le sein. Que Montaigne ait privilégié cette fable incestueuse, on le comprend aisément. Qu’Hélène Cixous s’y intéresse, également. Les autres références culturelles du livre donnent lieu à des associations d’idées passionnantes. Hélène Cixous ne se résout pas à l’idée de la déchéance, quand elle observe sa mère qu’elle dit, d’entrée, « maquillée d’éloignement ». Le progressif détachement du monde auquel on procède dans le grand âge est aussi une leçon de vie _ en effet _ pour ceux qui suivent. Le stoïcisme de Montaigne, donc. Et la gravure de Schwind, elle, est une leçon de liberté : un prisonnier dans sa cellule a une vision céleste qui lui permet d’échapper _ en pensée _ à sa condition _ de reclus. « A qui seul parlait Montaigne seul, dans son cœur ? De liberté et de mort ? Quelles paroles, quelles pensées, misères et commisérations, quelles luttes de lumières et de ténèbres ? Auprès d’un jardin _ au pied même de la tour _ ou peut-être au sein, la visière d’un caveau. »

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    Montaigne, le prisonnier de Schwind, Ève trahie par sa peau malade, par son ouïe amoindrie, par sa mémoire affaiblie, mais non par la vitalité _ en effet ! _, Raphaël (le personnage de Balzac), le vieillard de Rubens nourri par le sein de sa fille : tous _ oui _ vivent la contradiction de la geôle du corps et de l’élan de liberté, du temps destructeur et de la rédemption par le rêve, la création, l’amour. Cet amour, entre autres, que l’écrivain reçoit de sa mère et lui rend _ oui _ par ce livre. Un amour qui n’est pas sans culpabilité. Car un livre n’est pas un don que la vie reçoit aisément : « Es-tu sûre que tu n’es pas dans le péché ? A ta mère préférer l’écriture ? Non me dis-je ? Plus j’écris plus j’aime aimer maman, j’aime pécher de cet amour » _ écrire aidant à aimer.


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    Et sur Homère est morte…,

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    cet article-ci de René de Ceccatty, dans le numéro d’octobre 2014 des Lettres Françaises :

    Hélène Cixous et la première femme

    _ avec en vert, toujours, mes menues farcissures de commentaire ou précisions factuelles, en double dialogue avec le commentateur, et au-delà de lui, avec l’auteur même…

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    Ève Klein est morte l’an dernier en été _ le 1er juillet 2013, à Paris. C’était plus que la mère d’Hélène Cixous. elle ne lui a pas simplement donné naissance, elle l’a accompagnée _ voilà _ leurs vies durant _ surtout, bien sûr, à partir du décès du père d’Hélène, le Dr Georges Cixous, advenu le 12 février 1948, à Alger. Et du 12 février 1948 au 1er juillet 2013, cela fait soixante-cinq longues années d’« accompagnement« (un vocable éminemment ceccatien !), comparées à celles qui ont couru de la naissance d’Hélène, le 5 juin 1937 (à Oran) à la mort de son père, le 12 février 1948 (à Alger) : soit dix ans, sept mois et une semaine, au moment de l’enfance d’Hélène, à Oran, puis à Alger. Le mot « accompagnée«  pour caractériser la proximité de leurs rapports mère-fille, est donc très important. Sur son métier de sage-femme, l’écrivain s’est souvent attardée, car c’était une création _ d’enfants _ avec laquelle en quelque sorte ses propres livres entraient en rivalité, en douce rivalité. Sur ses origines allemandes et juives _ les Klein, les Jonas, les Meyer, les Ehrenstein, etc. _, bien sûr, aussi. Et sur le rôle que sa mère a tenu lors de la naissance et de la mort d’un des enfants d’Hélène _ Stéphane, en 1961 _, qui souffrait d’un handicap génétique, aussi. La romancière a très souvent fait apparaître Ève dans ses livres, comme une interlocutrice _ voilà _ essentielle : sa culture germanique, son réalisme _ au quotidien le plus matériel _ qui contrebalançait les envolées intellectuelles et savantes même de sa fille et ses passions secrètes, sans les contredire, mais en les cadrant _ malicieusement _ selon d’autres points de vue, son humour, sa vitalité, sa combativité, sa ténacité _ oui ! _, constituaient dans les livres des repères pour les lecteurs. sa présence était toujours la bienvenue _ à la fois désirée et aimée et vénérée _, un peu comme celle de commanditaires _ visiblement présents ainsi, eux aussi, en tant que destinataires privilégiés de l’œuvre exposée _ au coin des grandes œuvres picturales de la Renaissance, dont le regard se tourne _ droit _ vers les spectateurs, échappant _ par là, par ce regard-là, vers nous qui maintenant les regardons _ à l’allégorie ou au sujet mythologique du tableau, et leur donnant une force de réalité unique _ en effet.

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    Son très grand âge _ puisqu’Ève Cixous est décédée en sa cent-troisième année de vie _, souvent évoqué dans les livres récents d’Hélène Cixous, diminuait peu à peu ses interventions, mais non le très fort lien affectif et littéraire _ à la fois _ de l’auteur. Le père, Georges Cixous, étant mort dans l’enfance d’Hélène _ le 12 février 1948 : Hélène avait dix ans _, on savait que la mère tiendrait un rôle d’autant plus déterminant _ certes. Et donc le moment _ ultime _ du départ _ de la vie terrestre _ est venu. Comment décrire _ le plus justement possible _ ce lien qui unit la fille et la mère ? Comment ne pas installer la très vieille dame, dont l’esprit s’en va comme le corps, sur une estrade lointaine où on l’observerait _ de trop loin, et comme un objet de curiosité un peu hautaine _, mais la laisser _ voilà _ dans le cœur de l’écrivain, et même dans sa chair ? Comment _ par quel art littéraire du récit _ ne pas augmenter la distance que la perte du contrôle de soi pourrait inévitablement creuser entre l’acteur de sa propre mort et le témoin ?

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    La mère est devenue l’enfant _ de plus en plus en situation de dépendance, au cœur même du quotidien des jours et des nuits _ de l’écrivain. « Ma mère, qui jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans _ cela fait jusqu’en 2009 _ m’avait _ très maternellement : elle était aussi sage-femme de sa profession _ aidée, était devenue mon enfant. D’un jour à l’autre elle avait remis _ voilà _ la maternité entre mes mains, et j’avais dit oui _ c’est capital. C’est de la souffrance du plus enfant de tous les enfants, du plus dépendant, du plus blessé que je souffrais maintenant ». Et ce retournement, très naturel, qui du reste nous concerne tous _ quand nos parents atteignent ce très grand âge, en effet _, devient le sujet même du livre _ voilà. Comment ne pas céder au réalisme froid auquel tant d’écrivains cèdent quand il est question de maladie ou de mort d’un proche, d’un très proche ? Il fallait faire entendre une voix qui ne soit ni celle unique de l’auteur ni celle, reconstituée, de la mère. Créer une double voix, qui ne soit pas une double trahison _ voilà ; mais une double fidélité. Qui rende la présence _ de chacune envers l’autre, et en sa dissymétrie même _ dans sa « nudité maternelle », ainsi qu’il est dit aux premières lignes.

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    Le livre est écrit à partir de cahiers de notations prises au jour le jour, mais réécrites et restructurées. Comme dans les autres livres d’Hélène Cixous, il y a de nombreuses dates, vraies ou fausses _ tiens donc ! _, qui jalonnent la vie. Dates réelles ou symboliques qui rappellent les grands moments fondateurs d’une vie et d’une mort. Et des souvenirs de lieux, qui, comme le temps, sont structurés comme un langage. Oran, Alger, Paris. Tout circule _ voilà ; et avec d’incessantes (et ultra-vivantes) télé-transportations…  _, et Ève se remet à vivre _ dans l’écriture magnifique de sa fille _ au moment où elle s’en va. C’est donc un livre de passion _ oui ! d’où son extraordinaire force, sa puissance magicienne de réalité de vie offerte par-delà l’ultime disparition-séparation ! _, au sens où dans tout livre de passion chaque moment vécu est porteur d’un lyrisme qui outrepasse les bornes du _ strict _ réalisme _ oui _, installe les acteurs et le texte dans un lyrisme que seuls les poètes s’autorisent _ et c’est fondamentalement poète qu’est d’abord, et en tout, et tellement merveilleusement, Hélène Cixous _, se sont toujours autorisés, dans toutes les cultures, assumant _ oui _ l’excès de la posture et l’excès du sentiment, parce que les sentiments dont il est ici question, ceux qui unissent la fille à la mère qui s’en va, ne peuvent être qu’excessifs, par rapport à une norme sociale artificielle _ ouf ; la voici, celle-ci, bien remise à sa place qualitative, de médiocrité faussement rassurée en se pensant majoritaire et si bien convenue…

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    « J’ai ramassé _ oui, et ainsi conservé, préservé de la disparition _ chaque dernier instant, la dernière gorgée d’eau, le dernier mot, le dernier baiser, comment aurais-je pu parler aujourd’hui si je n’avais pas scellé la fente de tes lèvres encore tièdes avec mes lèvres, si je n’avais pas posé ma bouche sur ta bouche pour en goûter passionnément le nouveau froid ? sur les restes froissés presque effacés de tes lèvres ». En retrouvant les accents poétiques de Wilde dans les dernières lignes de Salomé, Hélène Cixous installe le livre tout entier dans un climat qui, on le sait, s’affranchira des conventions des livres de deuil. On n’est ailleurs que dans le deuil. On est dans une zone où vie et mort communiquent constamment _ oui _, se regardent, se menacent, se mettent à l’épreuve _ voilà : se défient, dans la vibration ô combien charnelle de leur tension-attention sur-tendue et hyper-attentive au moindre détail de sens le plus ténu, mais réel, qui soit. Le seul moyen d’imprégner de vie _ voilà _ ce livre de mort est de restituer l’ironie légère, les provocations d’Ève _ mais oui, malicieuse et provocatrice jusqu’au bout de sa douleur _ jusque dans sa longue agonie. Et Hélène Cixous n’hésite pas à retrouver le langage de sa mère _ oui : son style singulier et unique, et de se comporter et de parler _ pour décrire ce que désormais la vieille dame ne peut plus décrire elle-même. Son langage _ en effet _ se déstructure, devient presque animal. Des couinements. Cela pourrait être insupportable à lire, et pourtant cela ne l’est pas _ en effet _, parce que la fille ne cesse de dialoguer _ mais oui : infiniment… _ avec la mère, en respectant la psychologie et la façon de s’exprimer d’Ève, et en introduisant _ aussi l’ouverture flamboyante, mais surtout de la plus grande justesse, de _ sa propre mythologie.

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    En osant un jeu de mots dans le titre, la mère devenant Homère, Hélène Cixous casse volontairement le système du « tombeau ». Elle le rend dérisoire, mais en même temps altier _ les deux ensemble, inséparablement. Homère, la mère porteuse de mythes, la narratrice, mais aussi celle qui ne se taira jamais _ en effet ; le dialogue entre elles deux se poursuit ; et se poursuivra, à l’infini. Homère justement ne mourra jamais. « C’est comme si ma mère était le corps d’Hector interminablement traîné par un char, et moi j’aurais été Priam, je supplie qu’on me rende son corps car écorché brisé rompu disloqué, tiède encore il palpite » _ voilà ce qui continue d’exister. La mère ne peut mourir. Et l’on ne s’étonnera pas que les autres acteurs de ce départ, aides-soignantes, infirmières, médecins deviennent à leur tour des figures allégoriques, sans pour autant _ non plus, en effet _ perdre de leur réalisme _ ce mélange est ainsi capital ; il est au service d’un bien plus profond réalisme que le réalisme prosaïque convenu du tout-venant des clichés. Parfois reviennent des bribes de conversation, où la mémoire d’Ève est intacte. Le passé, d’un bloc, resurgit, avec une juste hiérarchie des événements, des lieux.

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    Il faudrait, pour rendre compte justement de ce livre, parler du temps. Bien sûr, du temps de la maladie, temps anarchique et implacable, où l’on est toujours dans le trop tôt et dans le trop tard, de l’unique et de la répétition inlassable, de l’avancée et du recul, de la régression et du saut, de la stagnation et de l’accélération _ tout cela est plus que parfaitement juste, bien sûr _, mais aussi du temps de l’écriture _ et des missions que cette écriture s’assigne, face à ce passage du temps. Notations, avons-nous dit, mais aussi révision rétrospective _ oui. Dans les jours qui ont suivi la mort, l’écrivain se met _ en effet, quasi _ immédiatement au travail, c’est-à-dire n’abandonne pas le travail de la littérature _ mais le poursuit, l’approfondit. Non pas comme consolation. Il n’y a _ certes _ pas de consolation du deuil par les mots écrits. Mais comme fatalité à laquelle tout véritable écrivain _ oui _ doit _ sacrément, en quelque sorte _ céder _ et cela, quel que soit le sujet, quel que soit le moment ou le lieu, quelle que soit l’occasion se présentant : l’urgence et le devoir sacré de l’écrire primant. Tel, en peinture, le grand Signorelli peignant, le tout premier dans l’histoire de la peinture, le cadavre de son propre fils… Il n’y a pas d’autre vie pour lui, pour elle, que dans les mots écrits _ voilà ! Ce n’est que lorsque les mots écrits ne sont pas en conflit avec la vie _ mais que, la prolongeant, a contrario ils la révèlent vraiment : car telle est leur fondamentale mission _ qu’ils sont vraiment écrits _ oui ; le reste n’étant hélas que poudre aux yeux. Et, pour cela, il est nécessaire que l’écrivain se sente, en partie, dépossédé _ parce que crucialement mis lui-même en danger _ de son autorité _ en quelque sorte professionnelle _ d’écrivain, et tire sa légitimité du sujet même _ voilà (et non un objet) _ qu’il décrit : en l’occurrence sa mère devient elle aussi l’auteur _ sacré _ du livre qui lui est consacré : « J’écris par toi, j’écris ce que tu m’écris, tu m’écris, ma bien-aimée, c’est toi qui me donnes la main douce et accommodée à mon sentiment, sur laquelle Montaigne ne comptait pas. La Boétie _ étant, lui _ parti devant ». Et, pour être supportable, le moment du départ doit gagner le temps entier _ oui _, qui l’a précédé et qui le suit _ à hauteur de la dimension (verticale ; cf le cyprès, toujours vert) d’éternité. Et ici nous rejoignons le si riche rapport au temps de Proust : le temps retrouvé. Et c’est bien là que se trouve la mission de l’écrivain vrai. Ainsi l’auteur se met-il en quête de tous les instants de préfiguration de la mort, et la mort s’étend-elle _ aussi _ aux mois qui la suivent, jusqu’à la publication même du livre _ oui.

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    Et, de même, pour ne pas isoler sa _ propre _ voix de fille, insère-t-elle dans le livre des fac-similés des cahiers de la mère, cahiers qui ne sont pas littéraires, mais qui sont des petits manuels domestiques et professionnels. Ces illustrations sont aussi fortes _ oui ! en l’évidence sobre de leur simplicité matérielle _ que les nombreuses réminiscences sensuelles ou dramatiques qui ponctuent le récit. Moments privilégiés d’une vie partagée, vibrante _ voilà, en l’« admirable tremblement du temps«  de Chateaubriand, relevé par Gaëtan Picon… _ de bonheurs et de tragédies, qui ont été évoqués par toute l’œuvre passée _ se poursuivant, se creusant, s’approfondissant, en une fondamentale unité portée et assumée _ d’Hélène Cixous, de Dedans au Détrônement de la mort, en passant par Osnabrück et Ève s’évade. Parfois la réflexion sur les mythes, sur la littérature et sur le langage l’a apparemment emporté, dans les livres des années 1970, mais jamais les événements familiaux n’ont été oubliés et n’ont cessé _ en effet _ de nourrir _ toujours infiniment réalistement, au plus près du quotidien des jours et des nuits _ l’œuvre. Et donc la mère était toujours là _ mais oui _, au second ou au premier plan selon les livres. Et, avec eux, la grand-mère Omi, le père _ Georges _, les enfants _ Anne-Emmanuelle, Pierre-François. Ils ont toujours constitué le chœur _ oui. Mais le coryphée, c’était Ève _ oui _, et « le secret de son courage, de sa façon de traverser les orages sans trembler, d’avoir perdu père, époux, pays, protection, d’avoir eu les racines coupées, d’avoir été dépouillée, d’avoir été emprisonnée, d’avoir été volée, menacée, de n’avoir pas perdu _ jamais _ le sourire, la gaîté, la curiosité mondiale… » _ soit une foi (et contagieuse, en son rayonnement si simple), très matérielle et efficace, dans les forces vitales fondamentales de la vie : voilà. Et quelle somptuosité d’écriture pour si bien rendre cela de sa mère !

    …

    Ce qu’Hélène Cixous veut reproduire, c’est « une sorte de conversation téléphonique _ oui : impromptue _ entre deux psychés séparées par une distance inimaginable _ celles de deux personnes distinctes, chacune en son corps _ à l’intérieur de la proximité même » _ de leurs échanges et liens. Ce n’est pas à proprement parler une conversation, puisque les mots ne sont plus tout à fait là, ni les phrases articulées, ni même le contexte cohérent : tous les bonds _ oui _ sont permis, tous les retours en arrière, toutes les anticipations _ dans les divers temps vécus et à vivre interférant les uns avec les autres dans l’imageance hyperactive et féconde de l’écrivain. On est dans un temps extra-temporel _ oui : celui de l’éternité rendue à elle-même : par la vertu de l’attention et du souvenir _, dans un langage extralinguistique _ par la vertu du poétique en lui. C’est cela que tente la littérature _ oui. Se servir du réalisme omnipotent qu’impose _ forcément : d’où la difficulté même d’y croire ! _ l’instant de la mort pour le transfigurer dans une rêverie _ mais à rebours de toute fuite, cette « rêverie« – là : une imageance, dis-je, pour ma part : fidèlement re-créatrice… _ qui échappe aux lois du réel _ du moins le réel prosaïque convenu… Et qui rétrospectivement prouve que le réalisme n’a cessé de céder à une forme d’irrationnel _ poétique _, puisque rien n’est jamais donné, certain, dans l’avancée de la mort, sinon l’événement lui-même _ de la perte de soi qui viendra : en effet. Mais quand se produira-t-il ? Quand s’est-il produit ? Était-ce deux ans, trois ans avant le dernier souffle ? N’est-ce jamais ? Ce sont les questions que se pose l’auteur _ oui, telle une interrogation conductrice _ à travers tout le livre.

    …

    Aide-moi, supplie la mère. Aide-moi à ne pas souffrir. Mais est-ce « aide-moi à vivre » ou « aide-moi à mourir » ? Hélène redoute toujours de trahir sa mère _ soit un souci consubstantiel. Par un mot, par un geste, par une phrase écrite. « Ève du temps de sa splendeur / Ève du temps de sa misère / J’ai peur / Que l’une me rende infidèle à l’autre », écrit-elle honnêtement _ oui : le devoir de fidélité lui est (et leur est) en effet essentiel. Car qui est-elle en train de décrire ? Une vieille femme qui meurt d’épuisement ou une femme vigoureuse que la vie n’abandonnera jamais ? _ ou l’indissoluble mélange vital et mortel des deux ? Lorsqu’elle écrit le dernier mot, après avoir fourni des détails sur les dernières semaines, entourée des conseils de sa fille Anne Berger, de son amie Ariane Mnouchkine, Hélène Cixous ne veut pas être la seule à signer _ le livre final _ : elle adjoint le prénom d’Ève au sien. Celui de la première femme, qui reste, pour elle, la seule. Et sur une page en regard, leurs deux écritures se confondent.

  • Jean-Christophe Bailly à Bordeaux avant-hier samedi pour le Printemps des poètes

    Avant-hier, samedi 3 mars 2018, et à l’occasion de l’annuel Printemps des poètes,

    Jean-Christophe Bailly

    était présent à Bordeaux, à la Halle des Chartrons,

    pour lire une superbe communication _ qu’il aurait dû donner à Bonn, sur les bords du Rhin, et qu’il ne put y donner pour un accident de santé _, intitulée Le Recommencement du poème.

    …

    Ce qui m’a permis de l’écouter, d’abord ; et de le rencontrer, ensuite :

    tous deux sommes de grands amis de Bernard Plossu ; et je suis un de ses très fidèles lecteurs…

    …

    Je me permets de donner ici les deux courriels que je lui ai adressés ensuite,

    le premier à 9h 45 hier :

    …

    Cher ami,

     
    au sein des manifestations du Printemps des poètes à Bordeaux,
    je participerai ce lundi soir à 19 heures à la librairie Olympique, aux Chartrons,
    à la présentation _ avec lectures des textes par leurs auteurs _ du livre de mon ami photographe Alain Béguerie Mythes d’alios (aux Éditions Marges en pages),
    en y lisant mon petit poème Chiron éducateur d’Achille enfant .
    …
    Alain Béguerie, photographe, a ramassé divers morceaux d’alios sur certains rivages de l’océan, au nord du Médoc,
    les a réunis, et en a photographié le résultat ;
    puis il a demandé à une cinquantaine des ses amis de choisir une photo
    et de bien vouloir écrire un poème (ou autre texte, à discrétion) lié à la mythologie, inspiré par cette image…
    …
    Voici donc le poème inspiré par elle (et la mythologie),
    signé Francis Lippa.
    …
    …
    Chiron éducateur
    d’Achille enfant 
    …
    Les sabots dans la glaise, et la tête dans les étoiles,
    ainsi courent les vastes plaines herbeuses
    les centaures-archers sagittaires.
    Ici, le vieux Chiron, éducateur d’Achille enfant,
    le buste encore droit bien cambré vers le ciel,
    incline avec douceur un bienveillant visage
    prodiguant à l’élève, regard aidant,
    quelque sage conseil.
    Un éclat de soleil lustre sa face patiné par les ans
    ….
    …
    Francis Lippa
    …
    P. s. : j’ai retrouvé tout ce qui concerne Thomas Jones
    _ peintre paysagiste gallois (1742 – 1803), qui sera présent dans le prochain livre de Jean-Christophe Bailly : Walles x 4, à paraître à la rentrée de septembre aux Éditions du Seuil _
    dans ma bibliothèque,
    avec, entre autres, son passionnant Journal de voyage à Rome et Naples, 1776-1783 (aux Editions Gérard Montfort).
    Mais aussi et surtout plusieurs beaux livres _ avec reproductions de paysages _ en partie à Jones consacrés,
    sur la naissance de la peinture de paysage à la fin du XVIIIe siècle, en particulier en Italie _ Jean-Christophe Bailly a longtemps enseigné à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois…
    …
    Voici aussi un article (du 22 mai 2009) de mon blog Mollat En cherchant bien 
    où _ et en y redonnant des courriels à l’ami Plossu ! _
    je citais, à propos de ce que j’appelle « le regard étranger sur Rome », le nom du gallois Thomas Jones (« un génie ! à découvrir !!! », disais-je…) ;
    ainsi qu’un article du Monde, sous la double signature de Philippe Dagen et Michel Guerrin, associant les noms de Valenciennes (1750-1819), Jones (1742-1803) et Corot (1796-1875)…
    …
    Voici aussi l’article qui, le 23 de ce mois de mai 2009, suivait immédiatement celui-ci :
    …
    Et aussi ceci (article + podcast de mon entretien avec François Jullien, en avril 2014),
    à propos de son Vivre de paysage :
     
    Et ceci encore (en octobre 2012), à propos de l’émergence _ toujours en Italie _ du tourisme :
    suite à mon séjour (et arpentages dans les calli) à Venise en février 2011, lors du colloque Lucien Durosoir au Palazzetto Bru-Zane, où j’avais donné, le 19 février, deux contributions :
    _ cet article de mon blog, en date du 31 octobre 2012, se référait aussi au passionnant livre de Sylvain Venayre, Panorama du voyage (1780-1920)…

    …

    …

    et le second courriel , toujours hier, à 10h 30 : 

    …

    …

    Cher Jean-Christophe Bailly,

    …

    d’abord et à nouveau bravo pour votre superbe conférence d’hier, Le Recommencement du Poème :
    la Garonne à Bordeaux,
    le Rhin à Bonn (ou un peu plus en amont)
    et les chutes de Paterson, New Jersey
    se trouvent ainsi magnifiquement réuni(e)s par la double (ou triple) médiation
    de vous-même et de William Carlos Williams (+ Jim Jarmusch, aussi), d’une part et d’abord,
    et de Hölderlin, d’autre part et ensuite…
     
    Oui, tout poème
    à la fois
    commence (ou plutôt recommence, en tant que résultat _ cf les : (d’ouverture de son Paterson) de William Carlos William _,
    déjà, d’une autre expérience, antérieure : poétique elle-même ?.. ;
    et à partir de quelles conditions le devient-elle, poétique ?..)
    et inaugure comme jamais :
    en même temps ;
    …
    ou plutôt en rassemblant _ voilà ! _ hic et nunc, en un terrible geste d’urgence _ d’écriture, de l’écrire _,
    divers morceaux de temps
    (ainsi que de lieux _ cf ici le concept de télétransportation de René de Ceccatty en son merveilleux Enfance, dernier chapitre
    + mon (très détaillé, et long !) article sur ce chef d’œuvre :
    ainsi que mes remarques sur ce mot (décisif) et cette chose (décisive) de télétransportation ) :
    dans le registre d’une éternité issue _ avec gratitude au moins due, sinon effectivement rendue… _ de ces divers temps,
    par ce geste (d’écriture du poème) réunis…
    Sur ces liens _ charnels _ entre temps et éternité, relire, bien sûr, Spinoza.
    …
    (…)
    ….

    Il y a longtemps que je vous lis, cher Jean-Christophe,
    et vous suis, comme lecteur très assidu _ au moins quinze de vos livres sont à portée de directe de ma main en ma bibliothèque _,
    avant même de savoir votre amitié avec Bernard Plossu,
    dont j’ai fait la connaissance, en personne, chez Mollat, le vendredi 22 décembre 2006 seulement, dirais-je ;
    mais je connaissais déjà ses photos _ notamment L’Europe du Sud contemporaine.
    …
    Sur cette étonnante rencontre (de 45’) avec Bernard _ il s’est mis à me tutoyer au bout d’un quart d’heure, à propos de littérature et d’écrivains italiens (dont Elisabetta Rasy, que j’avais tout récemment rencontrée à Rome ; et Rosetta Loy…) _,
    j’ai écrit un petit Pour célébrer la rencontre, paru un moment sur le site de Bernard Stiegler en 2007 :
    …
    Ce texte était, à l’origine, une préface pour une publication de 3 mois d’échanges frénétiques de courriels entre Bernard Plossu et moi-même,
    mais le projet éditorial a avorté ; demeure mon texte sur le rencontrer…
    …
    Mais je veux vous dire surtout que je me sens vraiment très proche de votre forme de curiosité
    à la fois si ouverte et si exigeante en sa précision d’enquête dans le détail le plus infime du réel,
    et la variété des objets de cette curiosité, à la condition que ceux-ci méritent, bien sûr, votre intense attention !
    Outre, bien sûr, cette alliance en vous des approches poétiques et philosophiques.
    …
    Ce n’est pas sans raison que je signe les articles de mon blog Titus Curiosus…
    …
    …
     
    Si vous disposez d’un peu de temps parmi vos diverses activités,
    voici aussi des liens _ via podcasts et vidéos + les articles de mon blog Mollat En cherchant bien : http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/ _
    à diverses rencontres de vrais amis : René de Ceccatty, Marie-José Mondzain, Bernard Plossu
    qui m’ont passionné ces derniers mois :
    …
    _ d’abord,
    ce long et dense article sur Enfance, dernier chapitre de René de Ceccatty :
    avec, pour le compléter, ce lien au podcast (de 82’) de mon entretien avec René chez Mollat
    autour de ce chef d’œuvre qu’est en effet Enfance, dernier chapitre, ainsi que sur sa traduction de La Divine Comédie de Dante :
    …
    Sur l’œuvre de René de Ceccatty,
    cf aussi ce lien à mon article du 24 mai 2016 sur son magnifique, encore, Objet d’amour :
    …
    _ ensuite,
    un lien à la vidéo de mon entretien (de 65’) avec Marie-José Mondzain, au Théâtre-du-Port-de-la-Lune le 7 novembre dernier,
    à propos du mot de Paul Klee, repris par Deleuze : « Vous savez, le peuple manque », ainsi que de son livre  Confiscation _ des mots, des images et du temps (Pour une autre radicalité) :
    …
    Sur Marie-José Mondzain,
    cf aussi ces articles :
    et
    …
    Puis celui-ci du 26 octobre 2011, à propos du livre précédent de Marie-José Mondzain, Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs :
    ainsi que cet autre, le 20 mai 2012 :
    …
    _ enfin,
    cet article à propos de Bernard Plossu et de son exposition A boire et à manger à la galerie Arrêt sur l’Image, cours du Médoc, de Nathalie Lamire-Fabre :
    avec ce lien à une courte séquence filmée (de 2’) par FR3 :
    …
    Sur Plossu,
    cf aussi ces 2 autres articles _ avec photos _ de mon blog, en 2010 et 2014 :
    à propos de Plossu-Cinéma
    …
    Et voici encore
    ceci, rédigé en 2007, en forme de proclamation : Pour célébrer la rencontre
    Si jamais, bien sûr, vous disposez de temps pour ces formes de promenades de conversations _ voilà _ avec des amis… 
    …
    Bien à vous, cher ami, dont je me sens très proche par la curiosité _ tous azimuts, ou presque _ et la pensée _ tant poétique et philosophique _,
    …
    Francis Lippa
    …
    P. s. : comme je vous l’ai dit très vite,
    je suis aussi vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux
    _ le 4 mai prochain, chez Mollat, je recevrai ainsi Frédéric Gros pour son Dés-obéir (et pour son édition des Aveux de la chair de Michel Foucault).
    Je me suis entretenu avec lui l’an dernier pour son roman Possédées ;
    _ cf le podcast de cet entretien :
    …
    Et en dehors de la Société de Philosophie,
    je m’entretiendrai aussi avec Hélène Cixous _ qui n’est jusqu’ici jamais venue chez Mollat présenter aucun de ses livres _ le 17 mai prochain,
    …
    Voici aussi un lien vers l’ensemble des podcasts de mes entretiens depuis que ceux-ci sont enregistrés et mis en ligne :
    …
    …
    Ces entretiens me sont très chers ;
    ils sont la partie émergée de mon œuvre, le reste étant non publié…
    …
    …
     
    Certains de ces entretiens _ outre ceux avec Bernard Plossu, Marie-José Mondzain et René de Ceccatty, cités ici plus haut _ sont tout simplement merveilleux !
    …
    Par exemple, celui (le 20 mai 2011) avec Jean Clair, à propos de son Dialogue avec les morts :
    …
    ou celui (le 9 mars 2017) avec Michel Deguy, à propos de son La Vie subite :
    …
    Et encore celui (le 18 septembre 2013) avec Denis Kambouchner, à propos de son L’Ecole, question philosophique :

    …

    …

    Ce lundi 5 mars 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • A propos du « Défions l’augure » d’Hélène Cixous : un article et deux interviews

    Hélène Cixous vient de faire paraître, aux Editions Galilée, Défions l’augure

    _ le titre reprend un mot de Hamlet, avant son duel avec Laerte, à l’acte V de la pièce de Shakespeare.

    …

    Le supplément littéraire du Monde consacre sa dernière page à Hélène Cixous,

    avec un bel article de Bertrand Leclair _ auteur de l’excellent La Guerre sans fin aux Éditions Maren Sell _

    intitulé « La Digression est l’âme de la littérature« .

    …

    …

    D’autre part,

    on peut écouter la belle et si juste voix d’Hélène Cixous, à propos de ce même Défions l’augure,

    dans deux entretiens radiophoniques :

    …

    l’un (de 31′), sur France-Inter, dans l’émission Boomerang, le 7 février,  avec Augustin Trapenard :

    De bon augure 

    _ à l’audition, je ne suis pas du tout sûr que l’interlocuteur ait vraiment lu le livre ;

    il l’a probablement seulement survolé, comme le font les journalistes pressés… _ ;

    …

    l’autre (de 59′), sur France-Culture, dans l’émission Par les temps qui courent, le 19 février, avec Marie Richeux :

    L’Amour ne survit pas dans la société, il faut le tenir secret, dans l’abri

    _ la rencontre, là, cette fois-ci, est tout à fait passionnante ;

    non seulement l’interlocutrice est véritablement entrée dans le livre, et pose de justes questions, ou propose de légitimes relances,

    mais, surtout, la parole (parfaitement libre, et très inspirée) de l’auteur se déploie absolument merveilleusement !!! Un très, très beau moment…

    …

    …

    En forme d’introduction à tout cela,

    ce bel article, La Peau du temps, de René de Ceccatty, le 8 septembre 2006 dans Le Monde des livres,

    à propos de ce que celui-ci qualifiait alors de « la limpidité de ses derniers livres parus« 

    dans le livre Hyperrêve, en 2006 _ il y aura bientôt douze ans _ :

    …

    …

    La peau du temps

    …

    Hélène Cixous explore les tragédies
    de l’intime dans Hyperrêve, un récit habité par le vieillissement de sa mère
    et le deuil du philosophe Jacques Derrida

    …

    …
    Certains lecteurs ont perdu le sens musical _ remarque et expression justissimes ! _, celui qui leur permettrait de retrouver, chez un auteur, les tonalités familières _ immédiatement reconnues à l’oreille de la lecture _ qui leur donneraient le sentiment d’être en sécurité _ c’est-à-dire en terrain de reconnaissance ! mais pour aller bien plus loin que le déjà su… _, le temps de la lecture _ « Le style, c’est l’homme même« , avait excellemment compris Buffon, dès la fin du XVIIIe siècle. Les mélomanes connaissent bien cette sensation _ oui _ qui fait que, entendant pour la première fois une pièce musicale, ils l’attribuent sans difficulté _ avec amour (ou haine) : en tout cas par passion bien incarnée en eux _ à un compositeur. Hélène Cixous, pour être lue et aimée, demande que les lecteurs récupèrent cette faculté _ d’oreille musicale, donc. Elle a construit son œuvre, contrairement aux préjugés qui traînent encore et qui en ont interdit l’accès à ceux qui seraient prêts à y entrer, avec une parfaite liberté _ celle des vrais créateurs (et non des suiveurs, profiteurs de modes…).

    Joyce, auquel elle a consacré sa thèse, lui a montré une voie. Puis Kafka, puis Proust. Et il y a l’ami « pour toujours » _ d’éternité, donc _, Jacques Derrida, avec lequel elle a entretenu un dialogue constant, qu’elle prolonge _ tout naturellement _ au-delà de la mort du philosophe _ un vrai dialogue ne s’interrompt jamais : il marche de plain-pied dans l’éternité de ce qui fait (et ouvre) nourricièrement sens : le plus essentiel parmi ce qui peut se rencontrer de vraiment substantiel en une vie… La mort, donc, n’y peut rien, tant que survit la mémoire de l’autre ; voire que vit et resplendit l’œuvre, pour qui sait apprendre à la lire, l’écouter, la regarder, se prêter, jour après jour, à sa lumière… Là est la puissance (et le critère implacable) de tout art vrai, au regard du public. Et le théâtre, pratiqué essentiellement avec Ariane Mnouchkine et parfois avec Daniel Mesguich, l’a incitée à adopter une autre forme de communication, se tournant vers d’autres mondes, sans se couper d’elle-même.

    Depuis quelques livres, on dit qu’Hélène Cixous est devenue « plus facile ». Elle a rendu plus directe _ voilà _ une réflexion sur son père, sur sa mère, sur son fils né handicapé et disparu très petit, sur ses ascendances juive et allemande _ ses proches, auxquels elle est profondément reliée _, sur sa jeunesse algérienne. Mais les thèmes _ à variations à venir _ étaient tous là, dès les premiers livres. De même que demeure toujours ici l’usage très vif _ qui nous incombe aussi, à tous ! _ de la mythologie, de la psychanalyse, de la littérature aimée (Stendhal, Montaigne, Balzac et bien d’autres). Toujours, Hélène Cixous a parlé de sa vie familiale _ à la fois très ouverte et durement bousculée par l’Histoire (avec l’enjeu de la survie) _, de ses rencontres, du monde extérieur et intérieur – les guerres, les violences politiques, l’existence quotidienne, les liens affectifs, et quelques lieux _ mais oui : ceux où l’esprit souffle (et qu’on le ressent) ! _, près d’Oran, près d’Arcachon, dont la tour du château de Montaigne _ qui m’est viscéralement chère : de chez moi, dès ma petite enfance, je m’y rendais à pied _, au sens symbolique très fort – dans un monologue que suspendent parfois des saynètes oniriques ou que viennent tempérer des dialogues très simples, très vivants, très drôles : avec son frère qu’elle avait un peu prématurément décidé, dans un livre précédent, de réduire au silence, et avec sa mère.

    Stupéfiante digression

    Cette mère, Eve Klein, d’origine allemande, est le centre de ce récit. Disons plutôt que c’est un thème _ au sens musical, donc _ principal _ mais pas unique. Ce n’est pas la première fois, mais jamais il n’avait été traité avec autant de présence, de ferveur, de précision _ remarque puissante et cruciale pour le lecteur que nous allons être aussi : qu’attendons nous donc d’un livre, d’une œuvre, d’un chef d’œuvre ? Présence et ferveur ; via la plus grande précision. Elle est atteinte d’une maladie de peau, rarissime, auto-immune, qui n’affecte que les nonagénaires et exige des soins quotidiens (que sa fille, Hélène, lui prodigue). Cette intimité ne provoque chez le lecteur aucun sentiment de gêne. Pas plus que la réflexion de l’auteur, qui la sait « avant la fin », c’est-à-dire au seuil de la mort. Le lecteur n’est pas embarrassé, parce qu’il ne s’agit pas d’impudeur : tout est _ en effet ici, au fil superbe des divers flux du texte _ matière à approfondissement, à intériorisation, à connaissance de soi et de l’autre _ voilà : l’aventure risquée d’une connaissance exploratoire hyper-attentive de (et à) ce qui est là, rendant pleinement grâce, par dû, mais aussi pleine reconnaissance de ce dû, à ces vies. Ne sont gênants _ en effet _ en littérature que les allusions _ opaques _, les appels usurpés à une basse _ par sa vulgarité _ complicité, les demi-mesures. Le traitement frontal d’un sujet ne suscite aucun malaise _ c’est juste. « Je serai cette peau demain » _ voilà ! un augure… _, tranche l’auteur en oignant le corps de sa mère. Cela suffit à déchirer le voile de distance _ de notre part aussi _ que pourrait tendre une excessive crudité.

    Le vieillissement d’un être cher ne peut être aussi que le nôtre _ en effet ! La peau d’Eve devient alors l’image visible _ et qui nous est commune, générale _ du temps. « Tu es le temps », répète Hélène à sa mère _ le temps si précieux (quans nous accédons à la grâce inespérée de moments, parfaitement sensibles, d’éternité) de la vie. Et le livre tout entier apparaît comme un chant lyrique _ une célébration _ adressé au temps _ même. « Quand je peins ma mère, je peins la peau du siècle. Ce vingtième siècle si grand vu de loin, si petit vu de l’intérieur quand on est dans son wagon archiplein à ramper pour trouver une couchette et qui n’a pas arrêté un instant de faire l’histoire de ma mère _ comme d’autres parmi nos proches : pour moi, au premier chef, mon père. Chaque fois qu’un ulcère cicatrise il y en a un autre qui prend la suite du pus. On ne peut pas guérir. » De ce temps circulaire _ si cruellement répétitif ! _ se détachent quelques dates, quelques événements. Non pas seulement l’année 1971 où Eve Klein a dû quitter l’Algérie où elle avait vécu, en exerçant le métier de sage-femme. Mais des dates qui appartiennent à un « patrimoine de l’humanité ». La particularité du « ton Cixous » est qu’avec le plus grand naturel _ voilà ; et ô combien poétique sans le moindre pathos ! _, l’écrivain passe de tableaux intimes et familiaux à des analyses politiques et culturelles. De la scène intime à la scène publique. C’est, du reste, une des leçons du Théâtre du Soleil, qui pour toute évocation d’un drame historique ou politique a, en général, préféré le langage individuel, de personnages obscurs à la représentation démonstrative des grands de ce monde.

    Un événement familial très étrange (la récupération d’un sommier de Walter Benjamin, à la fin des années 1930 _ était-ce dans le quartorzième arrondissement, où vivait Benjamin ? _) est le point de départ d’une stupéfiante digression. « Ton livre est sur Benjamin ? dit mon frère. – Sur les astres du déménagement dis-je, sur les trous dans les murs du dernier refuge, sur l’état des tapisseries. – C’est étrange, dit mon frère. J’aimerais comprendre. »

    Le deuil de Jacques Derrida envahit, bien sûr, ces pages. Mais d’une autre manière que dans les essais que l’écrivain lui a consacrés (Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif, Voiles, ou, plus récemment, Insister). Le philosophe est là, avec quelques-unes de ses phrases qui résonnent encore douloureusement : « On peut toujours perdre encore plus. » Ou « Moi, je suis toujours et chaque fois en train de lui rappeler, de mon côté, qu’on meurt à la fin, trop vite. » Ou le commentaire de la phrase de saint Augustin « Sero te amavi » (« Je t’ai aimée trop tard »). Il faut lire ces pages comme des échos d’analyses plus discursives que l’on trouvera ailleurs. Comme des échos tremblants d’émotion _ voilà : « admirable tremblement du temps« , a dit Chateaubriand… _, dans cette zone intermédiaire entre les visions du sommeil et leur description éveillée. Hélène Cixous a rédigé son livre, ses livres, dans cette marge-là _ nourricière, inspiratrice, ô combien vivante en sa vibrante et douce intensité.

    René de Ceccatty

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    Relire Hélène

    Bien que l’on ait dit qu’Hélène Cixous avait « changé de style » avec Or, Les lettres de mon père, suivi par Osnabrück (éd. Des femmes, 1997 et 1999) et par Les Rêveries de la femme sauvage (Galilée, 2000) qui ouvre un véritable cycle autobiographique – Le Jour où je n’étais pas là (ibid. 2000), Benjamin à Montaigne (2001), etc. –, il n’est pas d’œuvre plus fidèle au projet initial, lancé par sa thèse sur Joyce, L’Exil de Joyce ou l’art du remplacement (Grasset, 1968). Si, depuis son premier recueil, paru chez Grasset en 1967 (Le Prénom de Dieu), suivi par son prix Médicis, Dedans (ibid. 1969), ses publications se sont divisées en « fictions », « théâtre » et « essais », croisant souvent son travail d’enseignante à l’université de Vincennes (qu’elle a cofondée), puis de Nanterre, poursuivi par son séminaire au Collège international de philosophie et ses activités de dramaturge dans la compagnie d’Ariane Mnouchkine, elles ne sont jamais fermées sur elles-mêmes, mais se renvoient l’une à l’autre.

    Et l’on est en présence d’un ensemble d’une rare cohérence : chaque livre pouvant servir de filtre ou de clé aux précédents. La multiplication de ses éditeurs (outre ceux qui ont été cités, Gallimard, pour La, 1976, et Le Livre de Promothéa, 1983, le Seuil pour Tombe, 1973, Prénoms de personne, 1974, Révolution pour plus d’un Faust, 1975) est à l’image non de ses hésitations, mais des incertitudes éditoriales _ hélas _ et des influences internes _ tristement parasites _ aux grandes maisons. Il est temps de relire les premiers livres d’Hélène Cixous, Neutre, Illa, Souffles, Angst (disponibles pour la plupart aux éditions Des femmes), à la lumière limpide des derniers (parus chez Galilée).

    R. de C.

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    Ce vendredi 2 mars, Titus Curiosus – Francis Lippa