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  • Réception hier du très émouvant « La Femme sans visage », recueil de contributions d’amis qu’elle a profondément marqués par son exceptionnelle humanité, à un hommage vibrant à Simone Gipouloux (1914 – 2024), rayonnante en son sourire libre et généreux…

    Pour marquer ma réception très émue hier 6 juillet du très émouvant « La Femme sans visage« , recueil de contributions d’amis que Simone Gipouloux (Toulon, 25 mars 1914 – Talence, 14 février 2014) a profondément marqués par son exceptionnelle humanité, qu’a réunis Monique Bauer – qui n’a pas connu, elle, Simone, mais a été très fort touchée par les témoignages qu’elle a reçus de diverses personnes concernant l’exceptionnelle rayonnante humanité de Simone… – , et que celle-ci m’a adressé,

    voici ce modeste témoignage de ma part à ce superbe et très simple – avec les purs mots du cœur – vibrant hommage rendu par ce petit livre à Simone Gipouloux, si exceptionnellement rayonnante en sa foncière modestie et humour…

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    D’abord, voici ce tout frais petit courriel de remerciement-réception à Monique Bauer, adressé hier à 17h 07 :

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    C’est avec beaucoup d’émotion que je découvre à l’instant le recueil de très beaux et si justes témoignages – de Chantal Cambronne, Josiane Blasquez, Pascale Dewambrechies, Serge Labégorre, Catherine Cessac, Francis Lippa, Janine Molina, Brigitte Lopez ; c’est moi (qui suis né à Libourne le 12 décembre 1947 et fut élève au lycée de Libourne de 1957 à 1964) qui vous ai fait connaitre les liens de Simone Gipouloux avec Serge Labégorre (Talence, 15 décembre 1931 – Bordeaux, 16 avril 2026), libournais, ami proche de Simone et peintre important, qu’elle a soutenu (un imposant très grand tableau de Serge Labégorre figurait déjà, en 1964, en la salle de séjour de Simone à Libourne, comme, ensuite, en sa maison du 99 avenue Georges Clémenceau à Talence…)  ; et avec Catherine Cessac, qui a été son élève à l’automne 1968, et est devenue une musicologue importante, faisant autorité sur Marc-Antoine Charpentier…  – que vous avez réunis dans ce « La Femme sans visage – A la recherche de la Fille de Mai que je n’ai pas connue, Simone Gipouloux », et que vous venez très gentiment de m’adresser.

     

    Me frappe bien sûr – même si cela ne m’étonne pas du tout ! – la très belle concordance de ces divers témoignages, tous très émus et tous très reconnaissants (de ce que la fréquentation de Simone Gipouloux a pu nous apporter, à chacun, de si précieux pour une vie vraiment « humaine » ), concernant Simone Gipouloux, mon professeur de philosophie, l’année de Terminale, au Lycée de Libourne, l’année scolaire 1963 – 1964, et amie depuis, sur sa vraiment extraordinaire « humanité ».
     
    Mais me dérange aussi, un peu, le titre que vous, qui ne l’avez jamais rencontrée – mais avez entendu si chaleureusement parler d’elle, et de son rayonnement si profond… – , avez choisi de donner à ce recueil : « La Femme sans visage – A la recherche de la Fille de Mai que je n’ai pas connue, Simone Gipouloux » – et cela à partir de votre découverte personnelle de l’existence, et surtout des paroles de Simone Gipouloux présentes dans les deux éditions successives, aux Éditions du Bord de l’Eau, en 2004, puis 2018, de « Filles de mai – 68 mon Mai à moi – Mémoires de femmes« , avec une préface de Michelle Perrot… – , car pour la plupart des témoignants-là de ce recueil, Simone Gipouloux n’était certes ni « sans visage », ni « sans voix », si prégnants et marquants, ce visage et cette voix siens ; et nous continuons donc, chacun d’entre nous, tous, maintenant qu’elle n’est plus physiquement là, depuis le 14 février 2014, à la voir et à la regarder, et à l’entendre et à l’écouter, à converser encore avec elle, en continuant à quelques moments de nos vies singulières, de poursuivre, avec jubilation et humour, notre merveilleuse conversation avec elle…
     
    Quant à la « Fille de Mai », Simone Gipouloux l’était encore moins pour moi, qui la connaissais auparavant, dès 1963, et ne l’ai pas connue en mai 1968, ni les années proches qui ont suivi ; ni ne l’ai jamais considérée comme – ni réduite à – une « Fille de Mai » – ce qu’elle a été et demeure évidemment pour vous, à partir d’abord de vos lectures, puis de vos rencontres témoignant d’elle…
     
    Mais je comprends, bien sûr, que ce que vous, Monique Bauer, pouvez avoir entendu de très marquant d’elle, en sa pourtant foncière et fondamentale humilité, ait pu vous mettre ainsi en pareille recherche-quête d’elle, de sa parole vivante, et même de son visage…
     
    Merci beaucoup, donc, de ce beau recueil de témoignages sur l’ « humanité  » souriante et, à ce degré rare-là, rayonnante – et exemplaire, même si c’est sans le moins du monde l’avoir jamais recherché… – , de Simone Gipouloux. 
     
    Francis Lippa,
    vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux,
    élève de Simone Gipouloux en classe terminale de Philosophie au lycée de Libourne l’année scolaire 1963-64,
    devenu professeur de philosophie en lycée, 42 années durant, à son exemple,
    et ami fidèle depuis…

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    Ensuite et surtout ces deux contributions de témoignage personnel de ma part, et à la demande de Monique Bauer en quête du visage et de la voix de Simone Gipouloux – pour elle « Fille de Mai 1968« … – , en date du 20 juillet 2020 pour le premier, et du 11 décembre 2025, pour le second :

    …

    Simone Gipouloux fut d’abord pour moi ma prof de Philo,
    et probablement la personne dont la rencontre a orienté le plus ma vie ;
    puisque ce que j’ai ardemment désiré, et réalisé, c’est devenir à mon tour, pour d’autres, le modeste maître de philosopher qu’elle a été pour moi.
     
    Ce n’est pas la philosophie que j’admirais, ni devenir philosophe ce à quoi j’aspirais,
    mais bien assumer, comme elle, cette position de montrer comment vivre (et vivre bien)
    nécessite – de chacun et de tous, quel qu’il soit… – cet effort de penser aussi justement qu’on le peut, 
    au plus quotidien du quotidien, avec très grande humilité et une bonne dose d’humour !
     
    À la façon d’Héraclite se moquant de ses admirateurs – surpris ! – le surprenant chez lui, à Éphèse, en train – lui, le philosophe tellement admiré – de faire la cuisine ;
    et leur disant, lui dit « l’Obscur » : « Les dieux sont aussi dans le foyer ».
    Mais oui, c’est bien là qu’ils sont le plus – les dieux…
     
    Ou à la façon des maîtres zen chinois ou japonais, au plus quotidien du quotidien, eux aussi…
     
    Je suis revenu voir Simone Gipouloux à Talence, d’abord rue du Château, une ou deux fois, l’année qui a suivi le bac,
    puisqu’elle avait quitté Libourne, et moi le lycée ;
    puis, dans les années 80 – j’enseignais deux ans de suite au lycée Alfred Kastler, tout proche – , en sa petite maison avec jardin du 99 avenue Georges Clemenceau :
    elle préparait un peu de thé, et nous bavardions un moment, toujours passionnant, avec de la musique dans la pièce ;
    puis ensuite, devenue quasiment aveugle, dans sa chambre de la maison de retraite rue du Lycée,
    où je la surprenais en train d’écouter France-Musique ou France-Culture ; et nous parlions aussi de ses enfants.

    …

    Et puis, en date du 11 décembre 2025,

    en réponse à une demande de complément de témoignage de ma part, émanant de Monique Bauer :

    …

    Simone Gipouloux était rayonnante d’humanité, toujours souriante et accueillante, toujours positive,
    sans jamais la moindre ironie acerbe ou plaintive.
    Ni vanité.
    D’une parfaite modestie et humilité – en son humour inexorablement souriant.
     
    Comme je me représente Montaigne, notre voisin gascon à la formidable conversation.
     
    Et elle a marqué ma vie : j’ai voulu être professeur de philosophie en classe de Terminale à son image d’ouverture formidablement lumineuse et généreuse.
    Une personne rare, et même exceptionnelle.
    Un exemple – d’évidence toute simple mais très forte – de chemin existentiel sûr et heureux.
     
    Et sa figure très amicale demeure très présente en ma pensée.
    Elle m’accompagne régulièrement de sa chaleureuse rayonnante humanité…
     
    Et elle adorait aussi – comme je l’aime, et au quotidien… – la musique.

    …

    Voilà, très simplement,

    pour donner à partager un peu une modeste trace du rayonnement tellement bienfaisant et jubilatoire, avec son sourire et son humour, de la si chère Simone Gipouloux…

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    Ce mardi 7 juillet 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • L’infini talent, justissime, d’Aline Piboule (suite) : la perfection radieuse élégantissime de son « Sillages » Op. 27 de Louis Aubert (1877 – 1968), un pur chef d’œuvre à redécouvrir !

    Ayant reçu hier, chez mon disquaire préféré, la commande du CD Printemps des Arts de Monte-Carlo PRI033 « Samazeuilh – Decaux – Ferroud – Aubert » – on peut en lire ici le livret détaillé… –  d’Aline Piboule au piano – un CD enregistré à Monaco du 29 juin au 2 juillet 2020 – ,

    il me faut absolument témoigner, une nouvelle fois, de mon intense admiration pour l’infini talent, tellement juste – à la fois profond et infiniment fluide, subtil et élégant : justissime ! – , de celle-ci, tout particulièrement dans la musique française du XXe siècle, et ici dans l’interprétation des compositeurs Gustave Samazeuilh (Bordeaux, 2 juin 1877 – Paris, 4 août 1867), Abel Decaux (Auffray, 11 février 1869 – Paris, 19 mars 1943), Pierre-Octave Ferroud (Chasselay, 6 janvier 1900 – Debrecen 17 août 1936) et Louis Aubert (Paramé, 19 février 1877 – Paris, 9 janvier 1968), tous plus ou moins proches de Maurice Ravel (Ciboure, 7 mars 1875 – Paris, 28 décembre 1937),

    et tout spécialement dans ce chef d’œuvre pas assez couru par les interprètes qu’est le merveilleux « Sillages » Op. 27 de Louis Aubert, composé de 1908 à 1912, et créé à Paris salle Érard par Lucien Wurmser, le 19 février 1913. Et c’est pour moi le sommet absolu de ce récital…

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    Admirez cette vidéo de « Sur le rivage » (6′ 57), ce podcast de « Socorry » (7’00), et cette vidéo de « Dans la nuit » (5’15),

    les 3 pièces qui composent le « Sillages » de Louis Aubert… 

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    En cherchant un peu des articles à propos de ce très remarquable CD « Samazeuilh – Decaux – Ferroud – Aubert » d’Aline Piboule,

    j’ai trouvé celui-ci, intitulé « Marines« , sous la plume de Jean-Charles Hoffelé, en date du 29 mars 2021,

    même si celui-ci ne met pas l’accent sur ce qui, moi, me touche, me séduit, et m’enthousiasme :

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    MARINES

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    Clairs de lune – d’Abel Decaux, publié en 1913 – reste l’un des recueils les plus surprenants – en effet ! – des premières années du XXe siècle, la tonalité s’y abolit, certes ce pourrait être un manifeste de la modernité, et singulièrement en avance dans le paysage musical français, mais comme jadis Marie Catherine-Girod et à revers de Marc-André Hamelin, Aline Piboule ne l’entend pas ainsi.

    Elle est d’abord sensible à l’étrangeté – oui – de ces musiques raréfiées, à leur goût de souffre, à leurs allures de gibet – oui, oui… Tout un monde sonore – davantage même que musical, probablement… – inquiet – et assourdi – , jusque dans son minimalisme, où la musique du silence – à la Mompou (1893 – 1987), oui ; même si sa magique Musica callada ne sera composée qu’entre 1959 et 1967… – s’invite. Elle entrevoit dans la profondeur d’un beau Bösendorfer les abîmes emplis de glas dont s’envolent d’autres noctuelles un peu succubes. Il faut une sacrée imagination – oui – pour incarner – voilà ! – ces fantasmagories, et un sens du toucher – merveilleux ! – , du jeu de pédale, des couleurs, qui puissent les sauver d’une abstraction univoque – et c’est idéalement réussi ! Toute grande version – et c’est encore un euphémisme…

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    L’album s’ouvre sur l’onde marine au clair de lune que Gustav Samazeuilh a saisi – en son « Chant de la mer«  dont c’est le deuxième volet : composée au pays basque (en 1918- 1919), l’œuvre a été créée par Marguerite Long le 20 mars 1920 –  dans son miroitement secret, grande pièce – oui ! – d’une sensualité diffuse – oui – , à revers – lumineux, tendre, ensoleillé – du sinistre clair de lune sur la mer qui clôt le recueil de Decaux.

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    Le disque se refermera par le triptyque admirable – encore un euphémisme – que Louis Aubert composera entre 1908 et 1912, ces Sillages – créés donc le 19 février 1913 – aussi impressionnistes que tout ce que Debussy écrivait alors, harmonies mordorées qui entêtent un clavier fuligineux, plein de parfums, exigeant une vraie science pianistique – oui ! mais jamais surexposée : toujours avec une parfaite élégance… – de son interprète – et inspirés par la verte campagne dominant l’Océan Atlantique à Urrugne, à la chapelle de Socorry, dont le site, isolé et magnifique, est très inspirant ! Et Louis Aubert a adoré le Pays basque de son ami Maurice Ravel…

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    Pour briser – un peu – ces marines, Aline Piboule intercale les – satiriques – Types de Ferroud, titres à la Satie, mais piano opulent jusque dans la charge, avec un peu d’Espagne – L’heure espagnole de Maurice Ravel a été créée à Paris le 19 mars 1911… – pour Vieux beau et un salut à la Phi-Phi de Christiné, une pincée de fausse ironie pour Bourgeoise de qualité, et un strepitoso de trader pour Businessman. Son œuvre de piano mériterait un bel album monographique.

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    LE DISQUE DU JOUR

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    Gustave Samazeuilh
    (1877-1967)

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    Le chant de la mer
    (extrait : II. Clair de lune au large)

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    Abel Decaux (1869-1943)

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    Clairs de lune

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    Pierre-Octave Ferroud(1900-1936)

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    Types

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    Louis Aubert (1877-1968)

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    Sillages, Op. 27

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    Aline Piboule, piano
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    Un album du label Printemps des Arts de Monte-Carlo PR1033

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    Photo à la une : la pianiste Aline Piboule – Photo : © Jean-Baptiste Millot

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    Et je joins aussi ici ce très bel « Hommage à Louis Aubert (19 février 1877 – 9 janvier 1968) » de Jean-Alain Joubert, rédigé du 2 au 5 janvier 2009) :

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    Hommage à Louis Aubert

    19 février 1877 ― 9 janvier 1968 Jean Alain Joubert

    2 au 5 janvier 2009

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    La qualité aristocratique et distante de l’art de Louis Aubert est sans doute la raison principale qui l’éloigne d’une éclatante renommée 1. Robert Bernard

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    Nous étions en 1956 ou en 1957, aux Petites Brandes 2 près de Périgueux.

    Le vieil homme ne jouissait plus de la même notoriété qui avait été la sienne. On sait l’amertume qu’en éprouvèrent Jean Roger-Ducasse et Florent Schmitt. Le grand Fauré fut le maître aimé d’une cohorte d’élèves inspirés ; notre pays connut en ces temps une période de faste musical inégalé, fait qui devint suspect. L’impressionnisme musical se vit malmené par les rafales successives de courants modernistes, et cette pléiade de talents, à l’exception de Maurice Ravel qu’une mort prématurée avait laissé en pleine gloire, fut destinée à connaître un long purgatoire dont ils ne sont toujours pas réapparus aujourd’hui.

    Aubert en éprouvait sûrement de la tristesse, mais il n’avait perdu ni sa dignité, ni sa gravité distinguée. Nous étions en présence du plus parfait des gentlemen.

    Je n’en avais point croisé d’autres jusqu’à ce jour des vacances d’été où je marchais aux côtés de mon grand- père dans le chemin des bois, revenant vers la ferme où il vivait avec ma grand-mère.

    Louis Aubert s’avança pour le saluer et prendre des nouvelles de sa vie, de sa famille. Il l’interrogea sur moi… j’en étais tout intimidé… heureusement mon grand-père était là !

    Mais je garde un doux souvenir de cet homme déjà âgé, mince, un peu vouté et habillé comme à la ville, avec grande distinction. Il était plein de réserve et d’amabilité. Que ces gens de si courtoise éducation font défaut à nos vies d’aujourd’hui. Les croiser était comme un rayon de soleil humain sur nos modestes trajectoires. Aussi, tout naturellement, j’acquiesce au portrait très évocateur qu’en firent Bernard Gavoty et Daniel Lesur, en 1957 : « Ce petit monsieur affairé porte sur un torse bref, un peu voûté, une tête extraordinairement caractéristique. Une chevelure blanche l’auréole. Un nez courbe, tel un sabre, forme la proue du visage. Deux yeux d’une vivacité d’oiseau lui servent de phares. Il va, toujours pressé, d’un pas d’étudiant. Trois quarts de siècles ne l’ont guère vieilli ; Louis Aubert l’éternelle jeunesse ». L’enfant, à la voix de soprano « qui fit sensation parmi les maîtrises des églises », devint un homme « un peu sec, mais au regard fin et bienveillant, un compositeur distingué, sensible, dont la vigueur s’enveloppe de poésie 3 ». Un portrait de l’époque de Habanera (1918) nous le montre fort séduisant. Louis Aubert, un charmeur. En ses premières pièces pianistiques, Guy Sacre 4 s’agace qu’entre « deux mélodies au sirop de framboise » ce dandy… se laisse « aller à une pente délicieuse, celle qu’on voit à la même époque chez Reynaldo Hahn ». Il nous dira qu’un beau jour il fut sauvé de cette suave dérive ! Parlant de cette période assez naturelle où l’individu se recherche et où l’on peut se laisser séduire par

    1 Robert Bernard, Louis Aubert, La Revue Musicale n° VIII, 1927), p. 129.
    2 Lieu-dit de la commune de Coulounieix-Chamiers, situé à la sortie de Périgueux, sur la route de Bergerac.
    3 Paul Bertrand, Le Monde de la musique (Souvenirs d’un éditeur ), (Genève : La Palatine, 1947), p. 240
    4 Guy Sacre, La Musique de piano, dictionnaire de compositeurs et des œuvres, 2 vol. (Paris : Bouquins, Robert Laffont, 1998), page 105 du premier volume.

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    une certaine facilité, Vladimir Jankélévitch se veut plus nuancé, en notant que dans les premières pièces pour piano et mélodies « on découvre, une sorte de poésie rêveuse, un charme secret enfin où se trahit le disciple de Gabriel Fauré 5… ». D’une histoire entendue de la bouche de Madeleine Milhaud (savoureuse et peut-être un peu épicée par sa verve provençale naturelle) et du témoignage de Francis-Paul Demillac qui lui voue un affectueux souvenir, transparait effectivement l’image d’un éternel jeune homme, d’un éternel amoureux.

    Saveur et fraîcheur de la jeunesse sans doute dans ces Lutins de 1903 qui par leur jubilation font écho à Isle joyeuse de Debussy ― son contraire puisque cette Isle leur est postérieure de deux années ! et dans La Forêt bleue, féerie juvénile (composée en 1904, représentée seulement en 1913) géniale préfiguration de Ma Mère l’Oye (1910-1912).

    Louis Aubert reprit le chemin de Chabrier. Mon grand-père, me voyant intrigué, m’expliqua que le personnage qui venait de nous quitter composait de la musique. Savais-je à sept où à dix ans si cela existait (bien sûr ma grand-mère Marie-Rosalie écoutait souvent la radio et chantait avec Piaf et les autres !) ? Mais encore qu’il était à l’Académie 6 et connu et joué dans le monde entier ? Occasionnel et charmant voisin de mes grand- parents, un peu considérable tout de même ! En cette belle maison bourgeoise, carrée, vivait une de ses filles, son gendre et leurs enfants. Et je ne savais pas encore que Pierre, cet homme jeune et vigoureux, gendre du monsieur qui composait de la musique était ce Pierre que je connais bien aujourd’hui et que Marie-Françoise cette petite-fille d’alors, à peine plus âgée que moi, serait aujourd’hui une amie… Non, je ne savais pas ce que signifiait tout cela, ni Chabrier où je n’avais pas l’autorisation de me rendre seul, ni bien sûr La Daminthe à Belvès où bien plus tard, je ferais halte à maintes reprises. Il y eut, autour de ce Belvédère du Périgord Noir, les promenades autour du Moulin de la Pique et sur le chemin qui conduit à Puy-Chanat, lieux ou pendant la guerre avait trouvé refuge le compositeur. J’ignorais tout de cet univers, et de ces personnes plus favorisées que nous par le destin. D’ailleurs à cette époque (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui où l’on est obligé de passer aux Petites Brandes pour rejoindre la route nationale), la « maison bourgeoise » avait sa propre sortie sur la route de Bergerac, et nous n’avions que peu de rapports avec ces lointains voisins.

    Et ce Monsieur, sur le chemin des bois, tellement distingué ? Mon grand père, en comparaison, me semblait jeune. La différence était, en effet, celle d’une génération, puisque Jean-Léopold avait vu le jour vingt années après Louis Aubert, en 1897, mais disparaissait en juillet 1972, seulement quatre ans après le décès du compositeur.

    Savais-je si les frondes luxuriantes des chênes centenaires entourant la belle demeure de Chabrier ― nom prédestiné ― avaient eu à s’émouvoir des prémices, voire de l’éclosion d’Offrande, ou de Cinéma ? Nous sommes dans le plausible. Comment aurais-je su alors que ce camarade de jeunesse de Ravel, condisciples dans la classe de Fauré, deviendrait un des plus proches amis du génial compositeur de Daphnis et Chloé (partition dont il refusa, nous conte Manuel Rosenthal 7, d’orchestrer le final, pour la plus grande gloire de Ravel). Ni chez le peintre Paul Sordes, ni chez Maurice Delage, il n’est fait mention de la présence de Louis Aubert. Pourtant il semble bien qu’il eu quelques rapports avec les « Apaches d’Auteuil ». Il commit même de la musique sur le poème Au pays de Léon-Paul Fargue, lui qui selon Valentine Hugo « percevait l’invisible » et pouvait espérer avec Aubert, comme avec Ravel qu’il « ouïsse l’inaudible » et lui donne vie !

    Cromac. La Maison sous les branches, Dont la fenêtre aux yeux en fleurs Écartait ses longues mains blanches, Doucement, sans bruit, sur ton cœur 8

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    5 Vladimir Jankélévitch, Louis Aubert, Scherzo n° 6, octobre 1976, p. 17.
    6 En réalité de l’Institut de France, Académie des Beaux-Arts, en mai 1956.
    7 Manuel Rosenthal, Entretiens avec L. Florin, Bulletin n° 4, juillet 2003, des Amis de la musique française, p. 23.

    8 Léon-Paul Fargue, « Au pays », Pour la musique in Poésies (Paris : Gallimard, Collection Soleil, 1963), p. 150.

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    La France d’aujourd’hui qui ne sait plus rien, qui n’a plus le moindre goût pour la culture ― nos chefs de bataillon montrant ici le plus vil exemple ― sait-elle qui est cet homme discret et délicat, qui écrivait en 1907 ces Six Poèmes Arabes à qui Irma Kolassi donna une juste renommée (les enregistrant même à plusieurs reprises) en arrivant à Paris en 1949, de sa Grèce natale où elle quittait sa condisciple Maria Callas ? Si Paris à re-entendu ces dernières années des pages de sa Forêt bleue 9 ― qui avait connu un vif succès à sa création à Boston en 1913 et à sa reprise en 1924 à l’Opéra-Comique ―, qui garde souvenir de ce grand Monsieur, de cet aristocrate de la musique, qui s’exprimait dans un français d’exception à la radio ? Qui se souvient d’un de nos plus raffinés musiciens, de ses Sillages, subtile partition pianistique, émanant d’un pianiste particulièrement doué pour avoir créé les Valses nobles et sentimentales de son confrère et ami Maurice Ravel ? Le breton s’y souvient des paysages marins de son Paramé natal et de ses ballades en Pays Basque, une terre qu’il avait adoptée. Cette partition est conçue comme un vaste triptyque donné en création à Paris en janvier 1913. Nous faisions, une halte-pèlerinage, une fin d’été, à la chapelle Notre-Dame-de-Socorry ou Notre-Dame-du-bon- Secours à Urrugne, en souvenir de la seconde pièce de ces Sillages qui parle des heures qui passent et nous blessent, la dernière nous emportant vers la mort ; « Vulnerant omnes, ultima necat » est-il inscrit sur le cadran du clocher de l’église au cœur de ce village de la Côte Basque. Ce mouvement de habanera balance et s’accroit jusqu’à l’heure fatale et préfigure la Habanera pour orchestre de 1918 qui connaîtra une renommée internationale et sera dirigée par les plus grands chefs. On se demande d’ailleurs comment cette pièce, si justement populaire, ne s’est maintenue au programme d’aucun concert. La tradition hispanisante ouverte par Bizet eut de nobles et réguliers échos dans notre musique dite française. On sait que l’amitié entre Ravel et Aubert aura contribué à faire découvrir et aimer le Pays Basque Français et Espagnol au natif de Bretagne. D’où ces parfums ibériques, sensuels, chauds et lancinants chez un musicien qui n’y était pas prédestiné. Aubert se laisse encore fasciner par un Orient mauresque qui hante également les partitions de « son frère en art », Maurice Ravel.

    Qui peut écouter ses Saisons de 1937 sans ressentir le puissant lyrisme qui traverse cette splendide partition. Les voix en vocalises, utilisées en tant qu’instrument, sont associées dans l’impressionnisme musical, ainsi que l’analyse Michel Fleury, « à l’idée de vision et de lointain en rapport avec une certaine extase panthéiste 10 ».

    Autre notion chère à Aubert, le temps suspendu, qu’il exprime par l’usage des gammes et des harmonies modales dans Le Tombeau de Chateaubriand (1948). Cette fresque maritime est un hymne au grand écrivain et aux passions qu’ils partagent : les côtes de l’Armor, le vaste océan, le grand large, l’évasion et les édens lointains.

    9 Gustave Samazeuilh s’exprima, dans Musiciens de mon temps (Paris : la Renaissance du livre, 1947), sur ce conte lyrique de Louis Aubert (page 214 & 215). Souvenons-nous qu’au moment de la création de l’œuvre, le compositeur était âgé de quarante ans. Voici ce qu’il nous en dit : « Et je voudrais.. faire sa place à la Forêt bleue, de Louis Aubert qui mit naguère treize ans pour revenir de Boston à l’Opéra-Comique. Le poème, dû à Adolphe Chenevière, est tiré des Contes de Perrault. Si l’action y paraît un peu languissante, surtout au dernier acte, il convient à la nature du musicien de cette Habanera et de ces Poèmes arabes qu’ont justement répandus nos grands concerts. Je n’en veux pour preuve que la poésie élégiaque, l’habile disposition des fréquents chœurs, l’heureuse intervention des thèmes populaires, le tour aisé et allant, la déclamation soignée des dialogues entre le Chaperon Rouge et le Petit Poucet, vainqueurs de l’Ogre titubant et ventru, la sonorité d’un orchestre logiquement, mais toujours ingénieusement agencé. Ce sont là, j’imagine, assez de qualités pour qu’on oublie ce que la scène de la Belle au Bois dormant semble avoir de conventionnel, par suite d’une défaillance du poème à cet endroit, et pour que, sans insister outre mesure sur l’influence bien explicable de Gabriel Fauré et de Claude Debussy en divers épisodes, on apprécie dans cette Forêt bleue de jeunesse, cette recherche de l’expression sensible, d’une atmosphère évocatrice juste qui est vous le savez assez, à mes yeux, un rare mérite, et suffît à faire regretter que la rigueur d’un temps, si dur aux artistes, n’ait pas permis jusqu’ici à son auteur de donner au théâtre une nouvelle œuvre où puisse s’exprimer tout entière la maturité de son talent, comme au concert dans sa capiteuse Habanera, dans les Saisons, et dans cette récente Incantation, d’une si généreuse progression et d’une si brillante facture instrumentale… ».

    10 Michel Fleury, L’impressionnisme et la musique (Paris : Fayard, 1996), p. 122, note 58. Ce procédé fut utilisé par Delius (A song of the High Hills), Ravel (Daphis et Chloé), Aubert (Les Saisons), Vaughan Williams (Pastoral Symphony). L’auteur note que ce procédé révélateur fut utilisé la première fois dans un poème symphonique de Massenet intitulé Visions (1891).

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    N’y aura-t-il personne pour s’enchanter de la poétique Sonate pour violon et piano de 1927, dédiée à la mémoire de Gabriel Fauré, qu’illustra avec élégance et intention la violoniste Marie-Thérèse Ibos, nièce du compositeur accompagnée par Ina Marika au piano. On y trouve, en son Andante, une rémanence d’un thème qui apparait dans Crépuscules d’automne et Poèmes arabes, et « chaque fois ce thème nous parle de volupté, de passion contenue, de rivages lointains 11 ». Musique du soir, de la nuit, de la mer, de la femme…

    Qui enregistrera enfin la version moderne de cette ensorcelante Habanera, si élégamment défendue autrefois par Piero Coppola (en 1930) ou Charles Münch (en 1944) à la tête de l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire ? Que penser de la frilosité ou de l’ignorance de nos chefs figés à l’idée même d’avoir à s’illustrer dans la conduite de chefs-d’œuvres certifiés bien que méconnus.

    Si Aubert emporte le record de parcimonie en matière d’abondance vis à vis de son camarade de la classe de Fauré, Maurice Ravel, il dépasse cependant Paul Dukas ou Jean-Louis Florentz plus près de nous. Dire que le manque d’abondance tire au manque de souffle ne trouve, dans aucun de ces cas, justification. Cette parcimonie montre davantage une exigence qui honore beaucoup ces artistes accomplis. Leurs univers poétiques et artistiques existent de manière si constante que la nécessité de le prouver par la création ne se fait pas sentir chez eux autant que chez les démonstrateurs, les besogneux où les marchands du temple auxquels fait explicitement allusion Robert Bernard dans son hommage au compositeur dans la Revue Musicale 12.

    Si Aubert emporte, sur son camarade de la classe de Fauré, Maurice Ravel, le record de parcimonie, il dépasse cependant Paul Dukas ou, plus proche de nous, Jean-Louis Florentz. Dire que le manque d’abondance tire au manque de souffle ne trouve, dans aucun de ces cas, justification. Cette parcimonie montre davantage une exigence qui honore beaucoup ces artistes accomplis. Leur univers poétiques et artistiques existent de manière si constante que la nécessité de le prouver par la création ne se fait pas sentir chez eux autant que chez les démonstrateurs, les besogneux où les marchand du temple auxquels fait explicitement allusion Robert Bernard dans son hommage au compositeur dans la Revue Musicale 13.

    Aubert est un orchestrateur de premier ordre. Il le fut pour lui-même, il le fut pour les autres. La finesse de son oreille et sa connaissance précise et exceptionnelle du métier lui donnait cette capacité d’utiliser toutes les nuances de l’orchestre et de s’en servir en magicien. C’est le respect du message, du sens profond véhiculé par l’œuvre, qui le préserva, avec constance, des tentations de démonstrations éclatantes, inutiles et gratuites. Jamais ne s’adonna-t-il au jeu d’apprenti sorcier, seule l’inspiration guidait, avec une parcimonie réfléchie et méditée, sa démarche toute aristocratique que tous s’accordent à lui reconnaître. Ainsi que l’exprime parfaitement Robert Bernard « Louis Aubert… semble présenter un cas très rare, sinon unique, dans l’histoire de la musique, par le dosage merveilleusement équilibré de ces éléments qui s’opposent en général : le raffinement de la pensée, son expression totalement sincère et farouchement probe, d’une part, et, d’autre part, la pleine possession de la technique, de ce métier qui confine à la virtuosité 14 ».

    De concert avec l’auteur de La Revue Musicale, nous dirons : « Certainement, Aubert préfère être lu mille fois par un seul ; et, en tous cas, il a des admirateurs qui vivent dans l’intimité de son œuvre et qui savent que la beauté de la plupart des œuvres d’une haute valeur, ne se révèle dans sa plénitude que lorsqu’on l’étudie de près, qu’on s’en assimile les moindres intentions 15 ».

    ΨΨΨ

    « Simple et subtilissime tout ensemble… N’eût-il écrit que Sillages, les Poèmes arabes et la Sonate pour piano et violon, Louis Aubert serait déjà l’un des plus grands musiciens français. C’est peu dire que l’élégance de son

    11 Vladimir Jankélévitch, ibid., P. 17 & 18. 12 Robert Bernard, Ibid., p. 130.
    13 Robert Bernard, Ibid., p. 130.
    14 Robert Bernard, Ibid., p. 130.

    15 Robert Bernard, Ibid., p. 132.

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    écriture est souveraine et son goût pour ainsi dire infaillible, qu’il n’a ignoré aucun des suprêmes raffinements de la délectation sonore… Il y a chez cet artiste exquis, si épris d’ordre et de mesure, une certaine violence contenue que le souci de la forme ne suffit pas toujours à réprimer… Aussi la fougue alterne-t-elle dans ces pages tourmentées avec la rêverie indolente et le douloureux appassionato avec la volupté nonchalante… C’est une fine oreille que Louis Aubert ! Mais s’il n’était que cette fine oreille, il ne nous toucherait pas comme il nous touche… car celui qui n’est pas ému n’est pas non plus émouvant. Le plus important chez Louis Aubert, ― plus important que l’oreille, plus important que tout, c’est le cœur 16… ».

    Lors d’un entretien radiophonique de 1953, avec Georges Charbonnier, c’est Aubert lui-même qui confessait :

    Au fond pour moi, la musique est avant tout humaine, je ne vous le cache pas…

    16 Vladimir Jankélévitch, ibid., p. 20.

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    Louis Aubert : un compositeur qu’il nous faut donc impérativement redécouvrir !!

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    Et quelle intelligence ultra-sensible de la musique caractérise décidément la parfaite droiture du subtil et profond, fluide et si élégant jeu de piano d’Aline Piboule !

    C’est superbe de douce autorité et plus parfaite évidence musicale…

    Merci !

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    Ce mercredi 6 mai 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Disparition du violoniste Günter Pichler, fondateur en 1970, et primarius de 1970 à 2008, du Quatuor Alban Berg : hommage ému…

    La lecture ce matin du Briefing classique de la semaine (paru avant-hier 26 avril) du magazine Crescendo m’apprend le décès – à l’âge de 85 ans – en un accident de voiture survenu le 24 avril dernier dans les environs de Vienne, du violoniste Günter Pichler (Kufstein, 9 septembre 1940 – 24 avril 2026), fondateur en 1970 du magnifique Quatuor Alban Berg, et son primarius de 1970 jusqu’à sa dissolution en 2008…

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    Souvenir ému !

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    Écoutez ici (38′ 39) leur marquant Schubert « La Jeune fille et la mort » enregistré en décembre 1984…

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    Ce mardi 28 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • En hommage à son amie Claudia Cardinale, cet extraordinaire et très riche entretien avec elle « Toujours Angelica sur l’île la plus lointaine », de son ami René de Ceccatty…

    En réponse à l’envoi de mon message « Tristesse » adressé à l’ami René de Ceccatty, à la nouvelle du décès de son amie Claudia Cardinale,

    l’envoi immédiat, par René, de ce bel et très émouvant entretien de Claudia et René, en date du 15 janvier 2004, intitulé « Toujours Angelica sur l’île la plus lointaine« , qui creuse loin et très profond dans le regard sur elle-même, tant la personne que l’actrice et comédienne, qu’est la vraie Claudia Cardinale :

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    Toujours Angelica sur l’île la plus lointaine

    (Pour le Magic-Cinéma, Bobigny, Théâtre-cinéma, festival D’Annunzio/Visconti)

    …

    Peu avant la fin de l’année 1999, j’ai reçu un coup de téléphone du metteur en scène de théâtre Maurizio Scaparro. Il me proposait de traduire la Venexiana, pièce de théâtre anonyme du XVIe siècle,  écrite en dialecte vénitien, pour les débuts sur les planches de Claudia Cardinale. Quelques jours plus tard, je faisais la connaissance de Claudia et de son compagnon Pasquale Squitieri. Nous avons parlé tout de suite de littérature et de cinéma, de Moravia dont j’avais traduit les derniers livres, de Pasolini que Claudia et Pasquale admiraient beaucoup et dont ils avaient été proches. Claudia me cita de mémoire quelques phrases que Pasolini avaient écrites sur elle quand il avait vu le film que Pietro Germi tira du roman de Carlo Emilio Gadda, Cet affreux pastis de la rue des Merles, sorti en France sous le titre Meurtre à l’italienne : « Et surtout une Claudia Cardinale dont je me souviendrai longtemps. Ces yeux si rapprochés quand ils fixent obstinément, ces cheveux bruns dépeignés (seule véritable citation gaddienne), ce visage humble, d’animal domestique, et si sauvagement perdu dans sa tragédie : tout cela donnerait raison à l’impétuosité irrationnelle de Germi. » (Il Reporter, 29 décembre 1959, traduit par Hervé Joubert-Laurencin, in Pier Paolo Pasolini, Écrits sur le cinéma, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 2000).

    …

    Elle me parla aussi longuement de l’interview que fit d’elle Alberto Moravia. Entretien sur son corps, son visage, son apparence physique. Très étrange dialogue qu’il se trouve que j’avais traduit en 1985, pour la revue Femme (n°9, octobre 1985), au moment de la sortie en France du film de Comencini, La Storia, d’après le roman d’Elsa Morante. Moravia lui disait que ce qui l’intéressait n’était ni sa vie, ni ses opinions politiques, mais ce qu’elle était « en tant qu’objet naturel, en tant qu’apparition ». Déjà, Claudia, tout en se prêtant docilement à l’interrogatoire presque anatomique (vieille obsession moravienne) exprimait un credo (à propos de sa démarche de mannequin) : « Cela me plaît d’être vue telle que je ne suis pas dans la vie. Dans la vie je suis une fille ordinaire, comme les autres. Je ne me déplais pas, mais je ne m’adore pas. Je ne suis pas narcissique. » 

    …

    Pasolini, Moravia… Un autre élément allait nous réunir et même nous rapprocher : notre naissance commune en Tunisie. Peut-être est-ce ce qui nous a valu de rester en contact depuis les répresentations de La Vénitienne. Claudia a un tempérament fidèle, qualité exceptionnelle dans le milieu du cinéma et du théâtre. Ce don pour l’amitié, accompagné d’une tendre ironie, est sa force et sa manière de triompher du temps. Elle a suivi mon travail au théâtre. Elle a toujours pris le temps d’assister aux spectacles d’Alfredo Arias auxquels j’ai collaboré, se mêlant discrètement au public, sans réclamer le moindre égard, quand tant d’actrices de moindre notoriété exigeraient un protocole paralysant. Elle m’a toujours donné des petits signes amicaux au cours de ses tournées et de ses voyages. Son compagnon et elle ont voulu m’associer au projet de l’adaptation télévisée de la Vénitienne (finalement tournée en italien pour la RAI, à Venise). Lorsque nous avons organisé en mars 2000 le festival Pasolini-Moravia, ici même, à Bobigny, au Magic Cinéma, elle est venue avec une totale humilité, qui prouve à quel point elle respecte l’histoire du cinéma et le travail souvent simple de ceux qui entretiennent le culte des grands créateurs, présenter les Indifférents, le film de Francesco Maselli, dont elle est la protagoniste.

    …

    Quand elle est montée sur les planches pour la deuxième fois, en interprétant le rôle de l’Inconnue (l’Ignota) dans Comme tu me veux, l’une des pièces les plus troublantes de Pirandello ( et que Greta Garbo avait jouée au cinéma), elle m’a proposé de venir la voir à Naples, en décembre 2002. Pasquale Squitieri avait fait projeter des extraits de la Viaccia, pour évoquer le passé du personnage. Le public était extraordinairement déconcerté et ému de voir la star qu’est Claudia Cardinale sur scène et sur l’écran, dans ce mélange des strates temporelles et des modes d’apparition. Les spectateurs voyaient une personne, une image et un personnage d’amnésique : devant leurs yeux, se rencontraient la mémoire du cinéma et la présence corporelle d’une comédienne. J’ai adapté en français cette pièce qui finalement n’a pas été montée à Paris. Mais le lien n’a jamais été rompu.

    …

    Bien que nous nous parlions souvent, sous un prétexte ou un autre, nous n’avions jamais fait d’entretien professionnel. Consciente d’appartenir à l’histoire du cinéma, — car les films mythiques sont là,  qu’il s’agisse des chefs-d’œuvre que sont le Guépard et Huit et demi, ou de grands films émouvants comme ceux de Bolognini, Zurlini – La Fille à la Valise… – , Comencini, ou d’événements spectaculaires comme Il était une fois dans l’Ouest, la Panthère rose, les Professionnels, Cartouche, Austerlitz, Fitzcarraldo,  ou des films politiquement et historiquement engagés de Pasquale —, Claudia n’aime pas évoquer son statut de star. Quand elle se souvient d’une rencontre avec une autre star (Rock Hudson,  Marlon Brando, Ava Gardner, Rita Hayworth, Steve Mc Queen ou même Brigitte Bardot), elle oublie, sincèrement, qu’elle en est une elle-même, parce que ce qui l’intéresse et l’inquiète est la fragilité de l’être humain derrière l’image. Elle sait le combat qu’il faut mener pour se préserver.

    … 

    Elle a été l’amie de réalisateurs qui parfois ne l’ont pas dirigée : Pasolini, Fassbinder. Pasolini avait collaboré à des scénarios de films qu’elle a tournés (Le bel Antonio, entre autres), mais il ne l’a jamais filmée. Quand elle a appris la nouvelle de son assassinat, le 2 novembre 1975, elle a vécu ce meurtre comme une tragédie humaine et artistique. Elle se rappelle la nuit blanche qu’elle a passée avec Pasquale Squitieri. Les pleurs versés. Ils ont rejoint alors Michelangelo Antonioni et Monica Vitti, dans une sorte de mouvement naturel de solidarité, de résistance artistique à la fatalité. C’était, plus qu’un fait divers crapuleux, la fin d’une ère morale, culturelle, politique.

    …

    Avant de rencontrer Claudia, j’avais travaillé également sur Visconti, dont, grâce à mon amie, l’archiviste Bruna Conti, j’avais retrouvé le manuscrit d’Angelo, que j’ai édité en Italie et en France. Mais jamais, sauf un jour, où je m’étais glissé dans les coulisses du Théâtre du Rond-Point, pour l’embrasser avant qu’elle n’entre en scène dans la Vénitienne, elle ne m’avait raconté son travail avec Luchino. Ce jour-là, j’étais assis près d’elle. Elle était enveloppée dans une couverture avec laquelle elle devait apparaître sur scène. Elle se concentrait, bien avant les autres. Et elle m’a parlé du tournage de Sandra. De la gentillesse et de la sévérité de Visconti. Et je sentais que ces confidences et ces réminiscences, loin de la distraire de son personnage d’Anzola, lui donnaient une force secrète, comme des images venues de l’enfance, ces mêmes images tunisiennes qui sont toujours prêtes à resurgir pour animer son visage à la fois sombre et radieux.

    …

    Votre toute première rencontre avec l’œuvre de Visconti, comment a-t-elle eu lieu ?

    …

    Absolument incroyable. J’arrive de Tunis, je suis invitée au festival de Venise, parce que j’ai gagné un prix dans un concours auquel je ne m’étais pas présentée : j’aidais ma maman dans une fête de bienfaisance, à la Tour Blanche, à Gamarth, où l’on élisait la plus belle Italienne de Tunisie. Je regardais la compétition avec ma sœur Blanche et soudain quelqu’un m’a tirée par le bras et moi je me raccrochais à ma sœur. On m’a propulsée sur la scène et j’ai été élue la plus belle Italienne. Il y avait dans l’audience des envoyés de l’Italiafilm, une filiale d’Unifrance, qui m’a offert un voyage à Venise. Nous étions en 1957. Le premier film que j’ai vu au festival, c’était Les nuits blanches de Luchino Visconti. Il n’a pas obtenu le Lion d’or, mais le Lion d’argent. Et son seul commentaire, en recevant ce deuxième prix, a été : « La parole est d’argent et le silence est d’or. » Et puis il s’est tu. Je ne l’ai pas rencontré évidemment, mais au moins je l’ai vu. Et ensuite, j’ai commencé ma carrière cinématographique en 1958. Il m’a sans doute remarquée dans mes premiers films et m’a proposé un tout petit rôle, celui de Ginetta, dans Rocco et ses frères. Je pensais, pendant le tournage, qu’il ne faisait même pas attention à moi. Mais un jour, alors qu’on tournait une scène à la sortie d’un match de boxe, avec une bagarre dans la foule où je me trouvais bousculée, j’ai soudain entendu sa voix au mégaphone : « Non mi ammazzate la Cardinale ! » (Ne me tuez pas la Cardinale !) J’ai cru m’évanouir : cela voulait donc dire qu’il avait ses yeux sur moi, alors que mon rôle était minuscule. A partir de là, notre rapport s’est approfondi. J’ai tourné le Guépard, bien sûr.

    …

    Quand vous avez tourné Rocco, avez-vous eu le sentiment que vous alliez devenir quelqu’un d’essentiel dans son monde ?

    …

    Au début, je ne comprenais pas. Les rôles importants, c’étaient  quand même ceux d’Alain Delon et d’Annie Girardot. Mais progressivement, j’ai commencé à me rendre compte que j’étais un peu à part pour lui : il me parlait en français et il m’appelait Claudine. A la fin de Rocco, oui, je me suis aperçue que quelque chose allait se produire. Dès le début du tournage du Guépard, il a manifesté à mon égard une tendresse extraordinaire. Il m’a tout appris : à parler, à marcher, à prendre possession du terrain, à regarder. La première fois où je rencontre le Prince, je dois aller droit vers la Princesse, sans regarder les autres. Tout le monde me regarde, le Prince Salina, Tancrède… Mais je les ignore, c’est elle, la Princesse, que je dois séduire : la femme ! J’adore cette scène ! Il était toujours près de moi, il voulait tout contrôler, dans la préparation des scènes : le maquillage, l’habillage. Il faut dire qu’à la fin du tournage, la maquilleuse et la coiffeuse sont tombées en dépression. Il avait modifié le dessin de mes sourcils, il avait accentué par des ombres mauves mes cernes. Quand le film est sorti, d’ailleurs, les critiques avaient été choqués : ils prétendaient que j’avais été esquintée par Visconti ! La fameuse scène du rire à table — quand Alain raconte l’anecdote sur les fleurs et où j’éclate de rire — a été jugée vulgaire, mais cette vulgarité était voulue. Un acteur fait ce que le metteur en scène lui demande de faire : il agit sous son regard.

    …

    En quoi votre rapport avec lui était spécial ?

    …

    J’ai tourné, peu de temps après, Vaghe stelle dell’Orsa  (Sandra) et puis il m’a confié le rôle de la femme de Burt Lancaster dans un court flashback de Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion). Je fais cette apparition en mariée. Pour cette brève image, il me couvrait de cadeaux. Comme toujours. J’ai encore le carnet de bal qu’il m’a dédicacé à la fin du tournage du Guépard, il ne me quitte pas. Luchino me tenait toujours par la main, il m’entraînait dans ses voyages. Par exemple, je me souviens d’un voyage à Londres, avec Noureïev et Helmut Berger. Nous allions assister au dernier récital de Marlene Dietrich. Marlene avait une passion pour Luchino qui gardait sur son bureau une photo dédicacée : « I love you ». Cette équipée a été, à vrai dire, assez dramatique, parce que Rudolf et Helmut se moquaient de Luchino. J’étais entre les trois. Moi, j’avoue que je me sentais un peu… comme ça. Vous savez, beaucoup de gens m’avaient dit que Luchino n’aimait pas les femmes, les détruisait. C’est n’importe quoi ! Il a été avec moi d’une tendresse infinie et constante. Quand nous mangions ensemble, je trouvais toujours sous la serviette un cadeau de sa part. Un foulard, un bijou, une petite pensée. J’allais souvent chez lui via Salaria. Et encore maintenant, quand je passe devant sa maison, j’ai un pincement au cœur. C’était un maître. Pas seulement pour les acteurs, mais pour les techniciens, les directeurs photos. Il avait l’œil, bien sûr, mais pas seulement dans le domaine du cinéma. On pouvait parler avec lui de tout avec passion et drôlerie : des chansons du festival de San Remo, du maquillage, de la mode, de la peinture, de la musique, de l’opéra… Sa culture s’étendait sur tous les plans. Il avait une classe et un charme qui fascinaient tout le monde, avec son écharpe de soie que tant de réalisateurs ont voulu avoir pour l’imiter… Je me rappelle que le soir, pendant tout le tournage du Guépard,  toute l’équipe espérait être invitée par lui à dîner, dans sa maison, sur la route qui allait vers Mondello. C’était à mourir de rire ! C’était un grand privilège de passer la soirée avec lui.

    …

    Quand il vous a engagée pour le rôle d’Angelica, était-il conscient de la particularité de votre parcours, de votre origine ? Vous aviez été projetée très jeune dans un monde si lointain de votre enfance…

    …

    Il disait de moi : « Vous croyez que c’est un petit chat qu’on peut caresser, mais méfiez-vous, ce chaton peut se transformer en tigresse. » J’étais d’accord ! J’étais très timide, très sauvage. Mais il avait une manière d’obtenir une concentration de tout le plateau. On a souvent raconté la première scène de tournage, où Burt Lancaster avait un genou gonflé et avait eu du mal à danser avec moi. Alors, Luchino m’a entraînée dans une pièce et a demandé du champagne, en disant qu’on attendrait que M. Lancaster soit prêt. C’était violent, mais tout le monde a alors compris qui était le maître sur le plateau. Il savait exactement ce qu’il voulait, où placer les caméras, les projecteurs. Il m’a appris comment s’organisent les lumières pendant un tournage. Avant je ne disais rien, je ne protestais jamais, mais maintenant j’ose donner mon avis pendant les tournages, quand je constate qu’une lumière ou une caméra sont mal placées. C’est lui qui m’a enseigné tout cela.

    …

    Vous avez tout de suite perçu la différence entre Visconti et les autres ?

    …

    Mais vous savez, il se trouve que je tournais en même temps le Guépard et Huit et demi : autrement dit, je me partageais entre les deux divinités du moment, Visconti et Fellini. C’était les deux extrêmes. D’un côté, la concentration. De l’autre, le chaos intégral, pas de scénario, improvisation… Quand nous tournions, Federico me donnait la réplique à la place de Marcello… Plus il y avait du bruit, plus il était stimulé pour créer. Et avec cela, l’un me voulait brune, l’autre me voulait blonde. Je devais me teindre les cheveux tous les dix jours ! Il y a eu un mois de tournage commun. Il est vrai que ça n’arrive pas à toutes les actrices de jouer la muse d’un génie comme Fellini. Il me parlait dans la voiture comme si j’étais son inspiratrice. Je l’écoutais, muette, paralysée. Il me racontait ses créations, ses problèmes, ses angoisses. Bref, c’ était son film lui-même qui se poursuivait hors tournage. Ils se respectaient beaucoup, Visconti et lui. Je n’ai plus jamais refait deux films en même temps. C’était le moment magique de ma carrière. J’ai eu la chance que mon tout premier film italien, Le pigeon de Monicelli, ait été un énorme succès. Et pourtant, je ne parlais pas encore italien, j’étais doublée et je devais jouer le rôle d’une Sicilienne ! Je ne sais même pas dans quel film Visconti m’a vue… J’avais tourné deux films en Tunisie, une dizaine de films en Italie, un film à Londres, un à Paris, Austerlitz d’Abel Gance… plus de quatre par an. Visconti avait dû voir Meurtre à l’italienne, de Piero Germi, qui m’avait valu un article magnifique de Pasolini.

    …

    Aviez-vous eu des projets communs que vous n’avez pas pu mener à terme ?

    …

    Oui, il m’avait demandé de jouer dans l’Innocent, son dernier film. Mais c’était le milieu des années 70. A cette époque-là, j’avais quitté mon mari Franco Cristaldi et rompu mon contrat avec la Vides à laquelle j’avais été liée dix-huit ans. J’avais rencontré Pasquale Squitieri que Luchino avait vu jouer au théâtre, qu’il avait connu autrefois et qu’il aimait beaucoup. Franco Cristaldi  m’a alors empêchée de tourner avec Visconti.

    …

    Visconti n’a jamais essayé de vous entraîner au théâtre ?

    …

    Non, celui qui a voulu me mettre en scène au théâtre, c’est Giorgio Strehler. J’ai toujours refusé à cette époque. Bien sûr, j’allais souvent voir les mises en scènes de Luchino au théâtre. Je suis venue voir à Paris Romy Schneider et Alain, dans Dommage qu’elle soit une putain, de John Ford.

    …

    Vous considérait-il comme une comédienne ou vous dirigeait-il différemment des autres acteurs ?

    …

    Il me disait : « Divise ton visage en deux. Les yeux et la bouche. Ne fais pas exprimer à ton regard ce que tes lèvres peuvent dire. » Il voulait créer un mystère, quelque chose d’intrigant. Au fond, je pense que dans ses films, je commençais déjà à faire du théâtre, parce que la préparation était théâtrale. On commençait toujours par un travail à la table. Ensuite, on arrivait sur le plateau sans aucun technicien. On jouait la scène et ce n’est qu’après, que l’équipe nous rejoignait. C’était donc presque théâtral.

    …

    Etait-il dur ?

    …

    Oui, très. On m’a raconté comment il a traité Alida Valli pendant le tournage de Senso. Il pouvait être d’une grande cruauté. Avec moi, jamais. Il n’a jamais été agressif, violent. Il était doux, peut-être parce qu’il comprenait que toute agression me bloquerait. J’ai assisté à des scènes inimaginables avec certains comédiens. Dans Vaghe stelle dell’Orsa, nous avions des séquences très longues. Je me rappelle qu’il voulait qu’une petite antenne d’une radio que je tenais dans la main se trouve, à un mot très précis de ma réplique, au milieu de mon œil. Tout devait être réglé, prévu, le moindre battement de cil. Le personnage était calculé au millimètre.

    …

    Cette précision vous est restée dans le travail ?

    …

    Oui. Même avec d’autres. Par exemple, je me permets de faire remarquer à la script que tel raccord est faux. Je signale la moindre inexactitude dans un champ / contre-champ. Dans Vaghe stelle dell’Orsa, chaque plan est sublime. On ne pouvait pas tourner avec Visconti, si on était trop fragile. Le metteur en scène est le maître et l’on doit devenir ce qu’il veut. On ne pouvait pas se permettre de suivre ses propres envies. Je pense que l’acteur doit avoir la possibilité de se transformer. Il y a beaucoup d’acteurs qui restent trop eux-mêmes, alors qu’il faut s’abandonner soi-même, devenir ce que le regard du réalisateur veut de l’acteur. Dans mes films, je suis très différente. Regardez la Ragazza di Bube et la Fille à la valise, ce sont deux personnages à l’opposé. Je déteste me livrer moi-même : c’est pour ça que je n’aime pas les interviews télévisées. Je ne veux pas être moi. Je veux être jugée sur ce que j’apporte par mes rôles, pas sur ce que je suis. Au cinéma, je suis devenue mes personnages, si multiples soient-ils, si variées soient leurs apparences.

    …

    Vous avez toujours su séparer votre vie privée et votre carrière ?

    …

    Toujours. Pourtant, ça n’a pas toujours été facile. J’ai commencé à l’époque de la Dolce vita, des paparazzi… Mais je n’ai jamais mélangé les choses. Ma vie et mon travail ont toujours été distincts. Autrement, je risquais de sombrer dans la folie du personnage que je viens d’interpréter au théâtre, dans Comme tu me veux de Pirandello, qui n’existe que par le regard des autres. Le monde du cinéma est sans pitié, il est donc très important de conserver son identité. Il y a quarante-cinq ans que je fais ce métier, j’en ai vu des cadavres !… Des comédiens qui se montent la tête, qui se prennent pour des êtres surhumains, et ne peuvent faire un pas sans garde-du-corps, sans chauffeur. Ce qui m’a sauvée, c’est justement d’avoir su séparer ma représentation artistique et ma vie, d’avoir su mener une existence normale. Je peux me promener n’importe où dans la rue, seule. Personne ne me dérange, on me respecte. J’ai fait le bon choix, je crois.

    …

    Quels rapports aviez-vous avec l’autre figure féminine qui a beaucoup compté dans l’univers de Visconti, Romy Schneider ?

     …

    Lui, il l’adorait, en effet. Il l’appelait Romina… Elle venait souvent sur le tournage du Guépard. Elle était très fragile. Je me souviens de son état, à la mort de Luchino… Elle venait de perdre son fils dans les circonstances tragiques que l’on sait. J’essayais de la protéger des photographes qui voulaient profiter de sa détresse. On s’est enfermées toutes les deux dans les toilettes. Elle pleurait. Elle était totalement perdue. Pour faire ce métier, il faut être solide, si on ne veut pas être dévoré. C’est du cannibalisme. Si on ne se défend pas, on n’est plus soi-même. Vous savez, les compliments qu’on me fait, je n’y crois pas. Ils entrent par une oreille, ils sortent par l’autre. Je souris, je suis gentille, mais je n’y crois pas. Le drame serait de se prendre au sérieux.

    …

    Qu’est-ce que cela vous fait de devoir porter aussi longtemps le souvenir de Visconti ? On vous demande sans cesse d’évoquer le Guépard…

    …

    C’est étrange, oui. Je reviens de Londres, de Bruxelles où l’on m’a rendu un hommage, de Porto… Je peux aller dans l’île la plus lointaine, je serai toujours Angelica. Les spectateurs m’identifient à elle. J’ai eu la chance de tourner avec des grands et donc de faire partie de l’histoire du cinéma. Et pourtant, et pourtant ! Quand on a présenté le Guépard à New York à sa sortie, c’était un bide ! J’étais à New York avec Burt Lancaster et Luchino. Nous étions désespérés. Et maintenant, quarante ans après, quand je présente le film dans des rétrospectives, il y a des standing ovations. Mais on disait en 1963 que Burt Lancaster était un cow-boy et ne pouvait pas jouer un prince sicilien ! Même en Italie, on avait beaucoup critiqué le film et mon jeu : on disait que Luchino m’avait massacrée, que j’étais monstrueuse.

    …

    Et pourtant votre carrière en a été bouleversée.

    …

    Oui, ce film a été le tournant de ma vie. J’ai commencé à faire carrière à Hollywood et un peu partout. C’est curieux, quand je regarde ma filmographie, je me rends compte que j’ai incarné beaucoup de personnages de l’histoire littéraire italienne : les Indifférents de Moravia, La Storia d’Elsa Morante, Senilità de Svevo, Ce pastis de la rue des Merles de Gadda, la Peau de Malaparte, Le Bel Antonio de Brancati…

    …

    Et pourtant vous êtes une Italienne d’une autre culture…

    …

    Oui, c’est ce qui m’a ouvert les portes. Je suis, comme vous l’êtes aussi – vous, René – , multiculturelle. Cela nous donne sur le monde un regard différent –  de côté… – des autres. En Afrique, je me sens chez moi, en Italie, je me sens chez moi, en France, je me sens chez moi.

    …

    Quand vous avez fait ces deux tournées théâtrales, en France pour la Vénitienne, en Italie pour Come tu mi vuoi, comment avez-vous reçu les hommages du public, qui voit en vous la femme que vous êtes et le mythe que vous représentez ?

    …

    Ce qui m’a le plus touchée, ce sont les jeunes. A Milan, un jeune spectateur français est venu de Paris pour me voir jouer en italien, sans comprendre la langue. Mais pourquoi ? lui ai-je demandé. « Je ne pouvais pas ne pas être là. » C’est vrai, ils aiment le cinéma, ils voient aussi l’histoire du cinéma. Mais ils m’offrent toutes sortes de cadeaux, un petit cœur, un chocolat, une fleur.

    …

    Quand vous étiez sur scène, vous pensiez à Luchino ?

    …

    Oui, la première fois où j’ai joué laVénitienne, j’ai pensé à lui… Que pense-t-il, s’il me voit ?

    …

    J’ai été frappé, aux premières répétitions, par votre présence à la fois théâtrale et cinématographique…

    …

    Sans doute, la gestuelle.

    …

    Et la sûreté du regard, qui est une qualité très rare chez les comédiens de théâtre.

    …

    Et je crevais de peur ! Une trouille, si vous saviez… Je venais deux ou trois heures avant pour me concentrer… Mais oui, peut-être, une façon de bouger, de prendre la lumière… Je me suis rendu compte que j’arrivais à contrôler mon jeu quand au bout de quelques représentations, je me suis amusée avec mon jeune partenaire, Stephane Metzger, dans une scène où nous faisions l’amour et où je le pinçais pour le provoquer et le faire rire, je riais moi-même… alors qu’au début, j’avais une telle peur, je pensais que le public n’entendrait pas ma voix. Je pensais ne pas être faite pour le théâtre.

    …

    Et quand vous avez joué l’Ignota dans Comme tu me veux, avez-vous pensé à votre propre identité, puisque Pasquale Squitieri utilisait des extraits de la Viaccia sur un écran, pour évoquer votre passé et votre perte de mémoire ?

    …

    Pasquale voulait suggérer un jeu entre l’altérité et l’identité. Quand je suis sur l’écran, c’est l’altérité, quand je sors de l’écran et apparais sur scène, c’est l’identité. C’est un mélange, mais précisément, je ne suis jamais tombée dans ce piège. C’est pourquoi interpréter cette pièce a été très important pour moi : je me suis rendu compte du danger. Je suis incapable de construire un personnage à froid devant un miroir. J’ai besoin de la caméra, j’ai besoin du public, j’ai besoin des costumes. Si je ne me transforme pas intégralement dans le personnage, je suis incapable de l’interpréter. Je dois ne plus être moi : je dois devenir l’autre. Parce que j’ai toujours fait la différence entre le personnage que j’incarne et moi.

    …

    Quand vous avez joué Sandra, étiez-vous consciente d’interpréter une tragédie — celle d’Electre— en même temps qu’un drame moderne ?

    …

    Oui, parce qu’avec Luchino, tout était très théâtral. J’en ai encore reparlé avec Jean Sorel que je viens de revoir récemment. Mais c’est comme si nous venions de nous quitter. Ce genre d’expérience ne s’oublie pas facilement. Ce film a été très, très, très fort. Nous étions dans un lieu magique, Volterra… ce palais…Mais je devais faire un effort extrême pour annuler ma personnalité et devenir Electre. Luchino était très sévère : nous ne pouvions pas nous distraire de cette situation.

    …

    Il était très dur avec Jean Sorel ?

    …

    Luchino exigeait beaucoup de lui. Mais vous savez, Luchino était très bizarre parfois. Et c’est pendant le tournage qu’est apparu Helmut, amené par Picasso. Luchino, pendant ce tournage, a fait des choses très étranges. Ma sœur Blanche était sur le tournage. Elle est très prude. Luchino s’en était rendu compte. Et avant le clac, une fois, il lui a tendu un dessin obscène qu’il venait de gribouiller. Et comme le silence était obligatoire, elle ne pouvait pas réagir. J’ai cru qu’elle allait éclater. Elle était écarlate. Il avait beaucoup d’humour. Moi-même, j’étais très surprise, parce que je ne l’avais jamais vu faire ce genre de facéties sur un plateau. Mais il avait le don de saisir intuitivement les êtres et cela l’amusait de les provoquer. C’est cette même intuition qui le rendait doux avec moi. Il savait que j’aurais réagi violemment si j’étais brusquée. Je suis un garçon manqué, vous savez.

    …

    Vous êtes capable de réaction violente ?

    …

    Oui, quand je sens un manque de respect ou un abus de pouvoir. Si j’avais été dans le studio de télévision où Brigitte Bardot a été récemment prise à parti, pour ses positions politiques (que pourtant je suis loin de partager), j’aurais donné un coup de poing au journaliste. Moi, on m’attaque rarement. Si une question trop personnelle m’est posée, je ne réponds pas, ou à côté.

    …

    Vous pensez que Visconti percevait en vous le garçon manqué, capable de violence, malgré votre apparence physique ?

    …

    Oui. Il comprenait cela. Quand j’étais petite, je ne fréquentais pas les filles. Je ne jouais qu’avec les garçons. J’adorais la bagarre. Je faisais tout ce que les garçons faisaient et ne devaient pas faire. Je prenais le petit train blanc de la Goulette en marche… C’était une réaction. On dit que les femmes sont faibles, je voulais prouver le contraire. Visconti l’a compris tout de suite.

    …

    Quand vous ne tourniez pas, vous le regardiez diriger les autres ?

    …

    Oui, je restais toujours à l’observer. Je me mettais près de lui, près de la caméra. Il parvenait à vous communiquer, par son seul regard, une force incroyable.

    …

    Et vous êtes allée le voir tourner Ludwig, les Damnés, L’Innocent?

    …

    Non, non. Quand nous nous revoyions, c’était toujours en dehors du travail. Chez lui, puisque nous n’habitions pas très loin. En voyage, à dîner. Jusqu’à la fin, nous sommes restés liés. Quand nous nous sommes retrouvés pour le tournage de Violence et passion, il était déjà dans sa chaise roulante….Attendez, je vais vous montrer le carnet de bal avec sa dédicace…

    …

    Propos recueillis par René de Ceccatty

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    Paris, le 15 janvier 2004.

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    Un entretien profond et magnifique, qui creuse  loin…

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    Ce jeudi 25 septembre 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa