Étiquette : Kairos

  • « Pour célébrer la rencontre » : un texte mien de 2007 « retrouvé » !

    Revoici un texte provisoirement égaré,

    et retrouvé.

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    Pour célébrer la rencontre

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    Les rencontres changent forcément les vies _ tel le clinamen de Lucrèce.

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    Des rencontres, il en des de fâcheuses, voire de tragiques, en tout cas de mauvaises. On s’en voudra toujours, forcément, de n’être pas ce jour-là resté bouclé chez soi, ou, au moins, sur son quant à soi. Mais c’est trop tard.
    Des rencontres, il en est, en foule _ c’est même le tout-venant _, d’insipides et vides, affectées seulement de leur propre bulle de vacuité _ nullité et néant de remplissage qui s’étonne même, stupidement, d’exister.

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    En fait, la rencontre, ici, n’a pas lieu. Il y a erreur de vocabulaire. Ce ne sont que des ombres qui se croisent et se manquent _ comme les parallèles d’Euclide, sans le choc bien physiquement sensible du clinamen…
    Et il s’en trouve aussi quelquefois d’heureuses _ un amour, une amitié qui se découvre _ qui ne courent tout de même pas les rues, même s’il faut bien sortir un peu pour faire des rencontres.

    …

    Car, avec la rencontre, avec ce moment improbable, et imprévu, d’une rencontre avec une personne singulière devenant soudain quelqu’un de plus ou moins important pour soi, voilà que le monde, qui paisiblement vient de prendre sans à-coup quelque millimètres à peine d’expansion _ à moins que ce ne soit le monde environnant qui se soit gentiment écarté, reculé _, voilà donc que le monde se met à laisser bruire, sans doute par l’interstice infime qui vient d’advenir, telle des lèvres, dans le sol, dans la croûte terrestre, ou dans le bleu du ciel, un murmure champêtre, un air infinitésimalement plus léger, une harmonie douce et discrète comme un secret qu’on ne devine qu’à la puissance de quelques lointains effets : l’air à l’entour, comme par un apport d’oxygène, se colore maintenant d’un vivifiant éclat, d’une lumière caressante un peu plus chaleureuse, conférant à tout ce qui remue une allure quasi dansée, chaloupée, comme réenchantée _ même si on ne s’en rend pas forcément tout de suite compte. Il vaudrait mieux cependant, tout va si vite…

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    L’elfe Ariel vient de manifester ses pouvoirs musicaux éoliens dans l’île tempêtueuse où se désolait dans son errance tournoyante de presque lion en cage l’exilé Prospero, de neuf débarqué…

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    Mais rencontre il y a, à la double condition de savoir et d’oser saisir l’occasion (de rencontrer quelqu’un), occasion peu détectable, qui risque même de passer trop vite quand elle survient _ pour laquelle commencer par ouvrir grand tous ses sens.

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    De savoir et d’oser la retenir, cette occasion qui passe, en la tenant un peu dans la main _ comme Montaigne nous le raconte superbement, nous livrant, à la fin de son livre (et de sa vie) son art de jouir du présent, en son dernier essai (Essais, livre III, chapitre 13, « de l’expérience« ) à propos de l’expression « passer le temps« .

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    Je ne résiste pas au plaisir de citer le passage : « J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens » _ retâter, s’y tenir. « Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon » _ se rasseoir : quelle superbe litanie de verbes actifs ! Je poursuis la lecture : « Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens _ ah! l’humour et l’ironie de Montaigne ! _, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir _ voilà les antonymes _, et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve, et prisable, et commode, voire en son dernier décours, où je la tiens ; et nous l’a Nature mise en mains _ mise en mains, ce n’est pas moi qui le lui fait dire ! _, garnie de telles circonstances, et si favorable, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. » C’est magnifique !

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    Je reprends : rencontre il y a, à la condition de ralentir un peu le passage, la course affolée du temps.

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    La rencontre fournit une telle occasion, si et quand on se dit que quelque chose de singulier est en train d’advenir, avec une personne devenant là sous nos yeux quelqu’un de définitivement singulier pour nous. On n’en revient pas, c’est le cas de le dire. Il faut s’y arrêter, y prêter toute l’attention que cela, et d’abord que la personne de l’autre, méritent.

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    Et même, rencontre il y a, à la condition de retenir le moment, comme un instant encore, et toujours, hébété, qui s’ébroue, et doit, le premier tout étonné, comme s’extirper de la course aveugle et précipitée des secondes trop uniformes d’avant, d’avant cette rencontre, et accédant étrangement, mais royalement, lui, le moment, au hors-temps de l’éternité.

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    Car le temps nous offre _ ce n’est un paradoxe qu’en apparence _ l’expérience de l’éternité _ du moins à qui sait l’expérimenter, la « cultiver« , dit Montaigne…

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    Nous n’expérimentons, en effet, l’éternité, que dans le temps, que dans ce que le moment présent tout d’un coup vient nous offrir de possibles, quand le moment se met, à toute allure, à bourgeonner et fleurir, et nous offre la fenêtre, plus ou moins étroite ou large, de l’épanouissement de ce qui n’était qu’en germe. Dans la rencontre, précisément. En ce relativement bref laps de temps, mais qui s’élargit incommensurablement, jusqu’à une dimension d’éternité.

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    « Nous sentons et nous expérimentons _ ajoute-t-il même _ que nous sommes éternels« , dit, d’expert, le cher Spinoza en son Ethique.

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    Saisir, tenir, retenir ce moment présent. Afin de se réjouir alors de cette grâce (de la rencontre de cet autre, devenant, ici et maintenant même, important pour soi, important pour nous) comme il convient.

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    « Tout bon, il a fait tout bon« , se réjouit Montaigne, un peu plus loin que le passage cité plus haut :

    « Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive _ voilà le mot tout aussi décisif _ telle qu’il a plu à Dieu de nous l’octroyer » _ Dieu ou la Nature : les dispensateurs de la vie… « Je ne vais pas désirant que soit supprimée la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double ( » Le sage recherche avec beaucoup d’avidité les richesses naturelles« ), ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiménide se privait d’appétit et se maintenait, ni qu’on produisît stupidement des enfants par les doigts ou les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore voluptueusement _ bien entendu ! _ par les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement » _ toujours l’humour de Montaigne. « Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon cœur et reconnaissant _ c’est le principal ! _ ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait du tort à ce grand tout puissant donneur de refuser ce don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon ( » Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime« )… »

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    Montaigne, ou la célébration de la gratitude, du moins pour qui s’est forgé _ il emploie, je l’ai souligné au passage, le verbe « cultiver » _ l’art de jouir de la vie. A chacun _ Dieu, César, soi-même, la vie, ou la Nature_, et équitablement, son dû.

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    Et Haendel, lui aussi bientôt au final de sa vie et de son oeuvre :

    « Whatever is, is right« , est-il proclamé sublimement au grand choeur conclusif de l’acte II de l’oratorio Jephté, un des sommets, sans nul doute, avec l’ »Alleluhia » du Messie, de l’œuvre haendélien.

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    Saisir, tenir, retenir_ et se réjouir, dans la rencontre initiale.

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    Mais pas comme un prédateur, anxieux, brutal et agressif : l’autre n’existe plus, il s’en empare et le croque. Ni comme un malotru, importun et indélicat, qui, sans la distance de l’égard et du respect, abuse déjà du temps de l’autre.

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    Et il faut, de surcroît, la grâce de l’évidence joyeuse de ceux qui, là, à l’instant, « se trouvent ».

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    Ou qui se sont trouvés : mais il est forcément bien plus aisé de le reconnaître et de s’en réjouir rétrospectivement, une fois confortés, voire rassérénés, par l’expérience et l’habitude éprouvées par un vécu ensemble prolongé _ qu’il s’agisse de l’amour, mais qu’il s’agisse aussi de l’amitié, toujours aussi neuve et fraîche, elle aussi, à chaque retrouvaille _ que pour l’étonnement tout neuf de la rencontre première et initiale. Celle qui, sans préméditation, vient d’ouvrir un champ fécond et de l’appétit pour une suite… La plongée dans la confiance accordée lors de la rencontre initiale _ cette expression me convient bien _ est un pari sur le présent et l’avenir qu’il ouvre, un don gratuit, une avancée méritoire, un pas confiant et audacieux.

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    Je reviens à ce moment béni, à cette grâce heureuse de la rencontre initiale.

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    Il faut le miracle du même hors-monde, dans ce moment réellement partagé _ et pas simplement des parts de temps croisées, échangées.

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    Outre l’improbabilité physique de la chance (statistique) de cette rencontre, parmi tant de gens, cet art de la reconnaissance du miracle de la rencontre d’ouverture demande infiniment de tact, et cela plurivoquement.

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    Car ce n’est pas là une présomption. Ce n’est pas là un contrat : ce n’est pas conditionnel. Ce n’est pas là un échange. Encore moins marchand, et a fortiori marchandisé, comme on nous transforme toute relation inter-personnelle désormais. Si nous n’y résistons pas…

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    Nous ne sommes pas, pour une fois, dans l’univers mesquin du calcul, dans l’aire truquée du donnant-donnant qui se répand toujours davantage sur la planète, sous la pression dupeuse de régimes capitalisant leurs profits.

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    Nous voici, au contraire, transportés hic et nunc au pays, fragile et fort, fugace et éternel, de la grâce, où règne sans partage la générosité. Où chacun est roi en son royaume, et le roi de son temps à donner.

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    Apprendre, non-touristes que nous sommes, à ne pas le manquer, ce royaume en voie de raréfaction, cet Etat menacé de disparition pour obsolescence…

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    Que d’improbables conditions, ou de handicaps, pour pareille rencontre !

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    Et pourtant, elle advient, elle est là. Elle impose son évidence _ si on ne la rejette pas, si on ne la craint pas, si on veut bien s’y donner. Car on peut aussi redouter pareille grâce. Ainsi que la refuser si elle se propose. S’en détourner.

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    Ainsi la peur se répand-elle aujourd’hui, sous les pressions organisées en permanence des propagandistes de tous poils de la crainte, voire de la terreur, sous couvert de « sécurité« …

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    Le divin Kairos _ le génie inspirateur-dispensateur de l’occasion favorable _, lui, est un dieu coureur aussi vif et alerte qu’espiègle, qui chemine et même danse en courant éperdument, d’autant plus vite qu’il est muni d’ailes aux chevilles.

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    Une longue mèche touffue se balance en permanence sur son front et balaie ses yeux rieurs, son visage mobile. Alors qu’il est complètement chauve sur le derrière du crâne et la nuque…

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    C’est qu’une fois que Kairos nous a croisés et dépassés, il ne nous est plus possible de lui courir après pour espérer le rattraper par la chevelure, afin de le retenir et ressaisir, ou capitaliser les opportunités qu’il offrait…

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    Kairos a filé comme une anguille, offrir ailleurs et à d’autres ses dons instantanés.

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    Il y a de l’irréversible dans le temps.

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    D’autant que Kairos tient à la main un rasoir effilé, emblème de son pouvoir tranchant. Avec lui, c’est sur le champ qu’il faut se décider à prendre _ ou plutôt recevoir, accueillir ce qui se tend vers nous _ la chance qu’il propose : c’est maintenant ou jamais. Comme les fruits à la saison. Après, c’est trop tard.

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    Cela s’apprend, à l’expérience : nous avons une vie pour nous y faire…

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    Ces choses-là, si douces _ l’élection mutuelle, incalculée, de la rencontre _, sont aussi formidablement vives _ comme l’éclair de la foudre _, le temps du clignement des regards, et ne tolèrent bien sûr pas la moindre lourdeur, indélicatesse _ a fortiori vulgarité. C’est l’échange dépouillé, direct et à vif des regards qui crée d’abord, et quasiment à soi seul _ si l’on peut dire pour une rencontre, où des liens riches instantanément commencent à se tisser ! _, qui crée donc l’accroche, la mutualité de l’égard, et l’absolu _ sans conditions, souverain, sans appel _ de l’accueil, de l’ouverture, du seuil franchi, et pour toujours, de la confiance : sur ce regard terriblement exposé, sans apprêts, et qui demande, sans le dire _ comme nous l’a appris Emmanuel Levinas _ : « ne me tue pas ! » Echange de regards assorti, bien sûr forcément, de paroles, et de leur qualité, ainsi que du tissu _ soie, velours et toute matière qu’on voudra… _ de leur ton et de tout ce qui peut y transpirer, au timbre, au rythme, ainsi qu’au contenu, évidemment aussi, de leur fiabilité, car c’est elle qui va finir par trancher… La part du regard, et la part du discours et de la voix, les plus exposés, se mêlant, encore, à l’arrière-fond, important, lui aussi, de la part des postures… Quelle intensité foudroyante et décisive l’espace rapide de telles rencontres ! Car on n’a guère de temps pour s’expliquer, et encore moins déballer ce qui pourrait nous justifier, en cette rencontre initiale…

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    Ne pas abuser du temps _ de la patience _ de l’autre, de l’effort en tension de son écoute, pour le moment consenti à accorder à cette rencontre… Même un hors-temps prend donc du temps _ y compris pour qui dispose à peu près librement de son temps. Faire bref est donc la plus élémentaire des urbanités. L’art, assez français, de la conversation a su s’employer autrefois à cela…

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    L’emblème du rasoir de Kairos est donc très finement saisi.

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    Avec la rencontre heureuse, nous voici donc d’emblée et de pleins pieds dans l’éternité _ contrée, par essence, vierge de touristes, et non stipendiée.

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    Il faut d’abord avoir su s’y préparer, d’autant que cette chose advenant _ pareille rencontre _ est statistiquement assez improbable, risquant même _ et c’est la norme de fait, pour beaucoup _ de n’arriver jamais.

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    Ainsi, est-ce tout un art, subtil, qui s’apprend _ ou pas : cela plutôt se découvre, cela s’improvise, sur le tas, et avec les moyens du bord, l’irradiation de la joie aidant aussi, comme un doux lubrifiant, et modeste. Un art qui s’apprend avec l’âge _ mais chaque âge a ses atouts et ses capacités. C’est tout un art, donc, que d’être doucement attentif et ouvert, et d’abord d’être infiniment délicatement disposé à la rencontre _ voire en être a priori désireux et a posteriori friand… Tout dépendant aussi, bien sûr, de la personne singulière de l’autre : tel un continent tout neuf à découvrir _ mais qui s’en plaindrait ? Après, il faut apprendre à la vivre, à la godille en quelque sorte, à vue, au ressenti. Un cabotage raffiné au ras des côtes, chacun auprès de la sensibilité de l’autre qu’on apprend d’autant plus vite à connaître qu’on l’apprécie, qu’il nous étonne et nous enchante chaque fois.

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    Et, pour mettre un peu plus de piment à l’affaire, nous avons, tous et chacun, nos jours, nos heures, nos minutes d’indisponibilité ou d’indisposition, quand il nous arrive d’être mal lunés. Ces jours-là, autant demeurer claquemuré chez soi. A moins qu’on sache le dépasser…

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    La jeunesse fait longtemps preuve de timidité, ou d’audaces à contresens. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait…

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    Cependant, bien que ce soit à son corps défendant, et rarement sans nulle offense, vivre s’apprend, tant bien que mal. on peut sans doute y progresser.

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    La vieillesse, quant à elle _ que vaut le mot ? convient-il à la chose ? _, a souvent le défaut de trop se résigner, et cesse trop tôt, et bien à tort, de croire au Père Noël ou au Prince charmant… Trop tôt flétrie, la vieillesse, devenant alors en effet un désastre, se meurt à petit feu, en se survivant sans joie, bien avant la disparition sans retour.

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    Mais il y a aussi bien des vieillards qu’habite encore et toujours la flamme de la jeunesse :

    le désir et la joie qui les habitent, les animent, qui leur donnent le goût et la passion de continuer à vivre, les entretiennent dans la joie de rencontres continuées, même raréfiées.

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    Enfin, il y a aussi tous les pressés, tous les stressés.

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    Sans compter ceux qui, trop blessés, sont déjà eux aussi, dans leur mornitude, comme déjà morts, fossilisés dans leurs déceptions, ou de mécaniques habitudes. Feront-ils de vieux os, ces acédiques en voie de dessèchement ?

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    Charge donc à la maturité de conserver et entretenir le feu de la jeunesse, de ré- enflammer sa belle flambée, en demeurant décidément toujours plus ouvert à la nouveauté inépuisable du présent, à sa magnifique singularité, dans la rencontre toujours renouvelée de l’autre, afin de l’accueillir comme le présent généreux qu’il (le présent) et elle (la rencontre) se révèlent être, du moins dans les cas heureux _ sous l’espèce d’un frère humain, d’une amitié ou d’un amour. Un présent ouvert, riche et habité.

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    Savoir être neuf chaque matin et tous les matins que Dieu, ou la Nature, fait, au jour nouveau qui advient, qui nous échoit, qui se présente, qui s’offre, en cadeau des vivants aux vivants, pour qu’ils se rencontrent.

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    Mozart à son père (le 4 avril 1787) :

    « Je ne me mets jamais au lit sans me rappeler que peut-être, si jeune que je sois, le lendemain je ne serai plus. Et néanmoins personne, parmi tous ceux qui me connaissent, ne pourra dire que je manifeste la moindre humeur maussade ou triste. Et de cette félicité, je rends grâce tous les jours à mon Créateur, et je la souhaite de tout cœur à chacun de mes semblables. »

    …

    Les génies créateurs, Mozart, Haendel, Spinoza, Shakespeare _ dont je n’ai rien dit, me concentrant plutôt sur l’amitié, du sublime sonnet par lequel il nous donne à entendre encore plus qu’à regarder la rencontre-découverte déjà parfaitement énamourée, at first sight, de ses héros Romeo et Juliette, parmi le virevoltant et assourdissant, de poussière et de fumée, bal masqué des Capulet _, Montaigne, Nietzsche aussi _ le penseur de l’éternel retour du même et de l’amor fati _, ainsi que, c’est même, tout bien pesé, sans doute le plus fin (car le plus à vif et piaffant de sa nervosité électrique rentrée) de tous les analystes du kairos, Marivaux, dont je n’ai non plus rien dit _ tant il sait aussi se faire furtif et discret _, ce cousin, virtuose en art du rythme et du silence, de Mozart, Marivaux, ce benêt peseur d’ « œufs de mouche dans une balance en toile d’araignée » dont se gaussait, mais c’est par jalousie, le déjà vif pourtant, mais moins subtil en son écriture, Voltaire, tous ces génies créateurs, donc, non seulement sont des généreux sans compter de leur temps et de leur énergie, mais savent, et ô combien, faire preuve de gratitude en rendant au centuple à la vie, par leurs œuvres sublimement fines et détaillées, le feu joyeux que la vie ne cesse de leur prodiguer…

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    …

    Suite, en forme de commentaire, au texte précédent :

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    Il y a, certes, rencontre et rencontre.

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    Toutes ne sont pas du même ordre, de la même qualité, de la même importance : cela en composant toute une variété.

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    Il faudrait donc relativiser, « bémoliser » en quelque sorte, ce que je viens d’en dire, en ma « célébration de la rencontre« , en « m’emballant » un peu _ un peu trop : « un brin superlatif, mais pas antipathique« , vient, maintenant, de qualifier l’article de mon blog consacré à mon compte-rendu de sa rencontre avec lui, le 28 mai dernier, au Festival Philosophie de Saint-Emilion : L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France. Peut-être emporté par l’emphase d’un beau titre : « Célébration de LA rencontre« …

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    Il n’y aurait donc pas tout à fait rien entre l’absolu de la « vraie rencontre » _ en particulier de la « rencontre initiale » _ et le néant de rencontres qu’est la vie de beaucoup _ la plupart ? _, et sans qu’ils en aient forcément une conscience claire _ le supporteraient-ils ? _, la majorité préfère à la rudesse sauvage de la solitude, d’être leur vie durant plus ou moins bien accompagnés, avec coups et blessures même, ou alors par les reality shows de la télé qui scintille jusqu’à des heures très tardives dans la salle- à-manger…

    …

    Existerait donc, plutôt, tout un nuancier de rencontres.

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    Même s’il s’agit en majeure partie plutôt d’illusions de « rencontres« …

    …

    La rencontre, ou plutôt son idée, l’idée qu’on s’en fait par avance, déjà, et qui, souvent, ne formate que trop ce qu’on va vivre ensuite d’une rencontre effective _ mais peut-être pas « vraie » _, l’idée de la rencontre, donc, a tant d’attraits, tant de promesses de charmes… Trop de séductions a priori…

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    Que serinent donc les chansons ?.. « Un jour, mon prince viendra… Et il m’emportera… » L’amour, toujours l’amour…

    …
    Ainsi, d’abord, peut-être parle-t-on trop de « rencontres« , réduisant malencontreusement alors la rencontre effective, pour ce qui finira hélas par en advenir, à ce qu’on s’en promettait, sans assez de largeur _ qui doit être, tout simplement, infinie _ d’ouverture et d’accueil au surprenant de la rencontre, à la singularité infinie de la personne rencontrée.

    …

    Une imagination trop étroite, et trop formatée, lâche ici les amarres et prend trop vite le large : pour ne se mirer, au final, qu’en elle-même, et à sa pauvreté ; et réussir à manquer la splendeur de l’altérité de la personne rencontrée !

    …
    Voilà ce qu’il advient de trop lâcher la bride au petit, tout petit, ego, et à son égocentrisme triste et ballot : une vacuité pornographique, avec une ivresse de négation (et de mort), dont on constate ces temps-ci les sinistres avancées.

    …

    Le triomphe spectaculaire du nihilisme.

    …

    Alors qu’il faut apprendre, comme les héros de Homère, l’envol plus audacieux du cabotage en humanité, assez près, mais pas trop non plus _ au risque de le gêner ou l’étouffer _ auprès de l’autre… A la distance, aérée et sereine, de l’égard et d’une vraie curiosité : attentive et attentionnée. Ainsi que de ce qu’il faut d’accommodation dans le regard pour qu’il y ait vraiment la distance justement estimée du re-spect en même temps que d’une vraie connaissance (ainsi que re-connaissance)… Tout ici doit joyeusement re-spirer…

    …

    Il nous faut donc, en la rencontre, apprendre à nous méfier de ce que y mettrions trop de nous-mêmes, au lieu de laisser advenir le miracle vrai de l’altérité.

    …
    Miracle, car inhabituel, voire sur-naturel. Surtout pour une espèce dénaturée _ je veux dire qui a perdu le mécanisme spécifique des instincts, au profit du dressage et de l’apprentissage culturel (voir ce qu’en dit Peter Sloterdijk dans Règles pour le parc humain).

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    Cette rencontre qui _ c’est à la fois son essence et son épreuve de vérité _ survient, nous déborde, nous prend à l’improviste, de plein fouet, et par surprise, avec toute la gamme des embruns divers que cela implique _ et cela, quoi qu’on puisse, ou qu’on ait pu, en attendre ou en espérer, quand la dite-rencontre était programmée, planifiée, nos agendas sont si complexes, il nous faut bien nous organiser un peu ; ou rêvée. C’est que la « rencontre vraie » est toujours surprenante, et même brusquante. Dérangeante. Bousculante. Urticante. Il est normal que nous soyons par elle sortis, extraits, extirpés de nos gonds coutumiers, de nos habitudes établies à la va-comme-je- te-pousse… Et cela, par le principal, par l’essentiel : par la nouveauté radicale et fondamentale de l’autre.

    …

    L’autre : terra incognita, « continent » vierge et immense, ai-je avancé tout à l’heure…

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    Ne pas s’enivrer trop, par conséquent, rien qu’à supposer (supputer = calculer) ces attraits, comme esquissés, et ces charmes, comme subodorés, de la rencontre, ou plutôt de l’inconnu de la rencontre, je veux dire le caractère insu, ignoré de celui ou celle _ une personne, un sujet _ à découvrir dans son altérité puissante, absolue, et donc forcément étrange : à apprivoiser _ ou plutôt s’apprivoiser mutuellement. Comme en amour, le rituel des fiançailles.

    …

    Préférer donc, pour hygiène du vivre, à la tentation de l’imaginaire, la franchise plus rude, voire à l’occasion quasi sauvage, mais rassurément consistante, et heureusement pleine de répondant, elle, du réel : car charnelle. La vraie chair ne trompant pas.

    …

    Je me suis donc focalisé, dans cette « célébration de la rencontre » _ puisque c’est sur elle que j’esquisse ici ce petit « commentaire » _, sur des moments un peu plus cruciaux que d’autres dans une vie, sur des instants dynamiques, dynamisants, voire parfois même enthousiasmants, même si les « débuts » ne sont naturellement pas _ ce serait bien présomptueux _ « en fanfare« , ces premiers moments, ressentis cependant comme prémisses encourageantes, constituant ainsi des sortes de « tournants » _ en musique baroque, on parle d’ »hémioles » : le changement _ aussi impératif que subtil _ n’est pas noté sur la partition, mais les interprètes, avertis, expérimentés, savent (et il le faut absolument !) le comprendre… Cela impulse un rythme. Soit le principe radical de tout ce qui vit _ nous ne quittons décidément pas le charnel.

    …

    Ainsi qualifiai-je ces « moments« -là de « rencontre initiale« , parce que de telles rencontres ouvrent d’elles-mêmes, par une simple et belle évidence, la voie d’un désir d’approfondissement, d’une suite, comme avec la kyrielle des danses des « suites » de la musique baroque, ces rencontres-là n’étant, ni se contentant pas de demeurer rencontres sans lendemain.

    …

    Or, c’est le paradoxe, l’étrangeté de ces « rencontres initiales » _ étrangeté qui, je le constate, devient de plus en plus consciente, riche, nourrie, avec l’âge, avec « l’expérience » qui tout simplement, strate à strate, se compose, construit et s’accumule _, c’est cette étrangeté paradoxale, donc, qui m’intéresse, avec un regard de plus en plus rétrospectif, et, forcément, aussi savant, culturé, de tout l’appris _ oserais-je qualifier ce regard de proustien ? _, en même temps que de plus en plus immédiat, rapide, vif, curieusement, et sans doute aussi plus lucide ; ainsi, encore, qu’un peu décalé _ et tout cela, mêlé, défilant à toute allure dans l’espace formidablement intensifié, lui aussi, de l’instant.

    …

    Avec pour couronner le tout, une pincée d’auto-ironie _ ça s’appelle l’humour, mais il y a trop de mauvais goût à y prétendre si peu que ce soit, lourdaudement. Nous sommes dans l’ordre incomparablement léger et magique de la sprezzatura… Nietzsche, que j’ai un peu négligé jusqu’ici, disait : « Je ne croirais qu’en un dieu qui sache danser »…

    …

    La peste du pataud qui me colle aux basques, et que donc je demeure !..

    …

    D’un autre côté, j’y reviens, tout _ sinon beaucoup _ est aussi, d’une certaine façon « rencontre« , selon une échelle comportant des degrés, et, en quelque sorte, à l’infini…
    J’évoquais, en début de texte, les « non rencontres » des zombies… Mais là, c’est de l’ordre du tout ou rien _ et donc du rien !

    …

    Alors qu’il faudrait envisager, à côté du cas désolé de ces privés absolus de toute vraie « rencontre« , tout un nuancier délicat de diverses qualités de rencontres, avec leur coefficient respectif de vérité, qui se découvre à l’expérience, telle une gamme plus ou moins concentrée ou étendue _ comme on dit d’une solution chimique qu’elle est plus ou moins étendue (d’eau ?) _, ou un camaïeu délicat et subtil…

    …

    Ce régime assez divers de tonalités diverses de « rencontres« , je l’éprouve particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _ grande _ de mes élèves ; et des progrès que j’en attends, que j’en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _ car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l’acte). Même si j’œuvre _ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l’examen de fin d’année _ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut plus complaisamment, et avec courbettes, s’y laisse prendre.

    …

    La classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n’ont heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu d’activité permanent ; et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien sûr, l’inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la parole et plus encore à l’écoute, ainsi qu’à la critique bienveillante, encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d’abord, bien sûr du professeur, responsable de l’entité « classe » et de sa « vérité » _ un lieu, donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu électrique où doit progresser, et progresse la conscience…

    …

    Entrer dans la classe, s’approcher de la chaire, et après avoir déballé l’attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après « l’appel » _ au cours duquel je m’avise avec soin de l’état de chacun par ce qu’annonce son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d’abord de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l’échange vivant de nos regards, commencer à parler. A convoquer le sens _ « Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !« … _, à partir de notre commun questionnement, notre socratique _ et « pentecôtique » ? _ dialogue.

    …

    Voilà qui réclame infiniment de présence, c’est-à-dire d’attention, de ré-flexion, de chacun et de tous _ et d’abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice exigeant. A l’aune de l’idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment possible en grande forme ! Car ici et maintenant, en cette salle de classe, tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée : elle n’est pas aux ordres ! _ de s’interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d’oser, en confiance, à s’essayer _ voilà ! _ à juger _ oser juger. Et puis justifier ses raisons. Dans l’espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l’espace formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu’il faut espérer adaptée, l’échange de nos paroles, de nos phrases, s’essayant et se mesurant, par l’effort du « penser » à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé, du bien pensé… Emmanuel Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » (dans La Religion dans les limites de la simple raison _ vigoureux opuscule contre la censure). Soit une rencontre avec l’idéal de vérité et de justesse du jugement, dans l’échange à la fois inquiet et joyeux du « juger« .

    …

    De même que pour Montaigne, instruire, c’est essentiellement former le jugement. Exercice pédagogique exigeant.

    …
    Voilà ce qu’est la rencontre pédagogique philosophique.

    …
    Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et par l’échange _ et cette « rencontre » de vérité. Et pour _ c’est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse. Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour chacun. Car, « le style, c’est l’homme même » _ en sa singularité, quand il y parvient _, nous enseigne Buffon en son Traité du style.

    …

    Comment accéder à « son » style ? Comment accomplir une œuvre qui soit vraiment « sienne » _ et sans se complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c’est l’affaire d’une vie, pas seulement d’une année de formation de philosophie.

    …
    Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un élan _ même si elle n’est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que l’aider de conseils à ne pas s’égarer dans de premières voies qui aliéneraient ; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et positivement, son propre chemin. « Vadetecum« , recommandait Nietzsche dans Le Gai savoir à qui désirait un peu trop mécaniquement devenir son disciple, le suivre : « Vademecum, vadetecum« … La réussite du maître, et c’est un paradoxe bien connu, c’est l’émancipation _ autonome _ de l’élève.

    …

    J’adore, pour cela, cette situation « pédagogique« , bien particulière, sans doute, à l’enseignement de la philosophie _ ou plutôt du « philosopher » : « on n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher« , disait encore Kant, après Socrate, et d’autres. C’est que c’est un art, et pas une technique. Un art un peu « tauromachique » _ c’est-à- dire n’hésitant pas à s’exposer mortellement à la corne du taureau _, à l’instar de la mise en danger qu’évoque si superbement Michel Leiris dans sa belle préface à L’âge d’homme. Situation particulière encore, aussi, peut-être, à ma pratique personnelle _ si tant est que j’ose une telle expression _ de cet enseignement « philosophique« , tel que je le conçois, comme je l’ai bricolé, cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives d’élèves. Car j’ai aussi bien sûr beaucoup appris d’eux, par eux, avec eux, dans ce ping-pong d’une classe vivante, où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous « rencontrons« par le questionnement vif et exigeant de la parole _ et des regards.

    …

    Comme j’ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d’humanité, dans toute sa modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge ; Simone est décédée le 14 février 2014, juste un mois avant d’accomplir ses cent ans… _, une personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.

    …

    Avec les élèves : voilà, j’aime ça.

    …
    Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d’avoir _ et d’être rétribué pour cela _ à « rencontrer » ainsi, en mon service hebdomadaire, mes élèves…

    …
    En partie indépendamment de son efficacité, certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une joie portante. Une vivifiante jeunesse.

    …
    Même si pour certains, voire beaucoup d’entre ces élèves _ et au pire, mais c’est quand même très rare, une classe entière : alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien d’intéressant n’advient durant tout ce temps. Pas d’étincelle, pas de lueur s’allumant au moins dans la prunelle de l’œil, pas d’enthousiasme, pas de progrès… Les dieux, qui sont « aussi dans le foyer » _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant _, se taisant désespérément alors, n’inspirant aucune pensée, n’éveillant aucun éclair d’intelligence, désertant tristement les tentatives d’échanges… Le grand Pan est mort pour ceux-là. Je n’aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs d’Ephèse…

    …

    C’est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en convenir. On se console alors en se disant qu’on sème _ et qu’on aura semé _ pour l’avenir…

    …
    Mais c’est déjà, objectivement, le jeu statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _ pour combien de temps, les budgets (et le service public) se réduisant ? _ par la configuration des espaces et constructions scolaires et des emplois du temps… Jeu statistique aidé, accéléré ou retardé, par l’évolution _ ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des « structures« … « L’acteur« , se démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et par sa modeste mais nécessaire contribution, « le système » dont il fait partie ; « système » pourtant grosso modo à peu près maintenu en état, et qui continue à présenter une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité… Pour combien de temps ? Et avec quelles énergies ?

    …

    Dans la vie, c’est pareil : j’aime « rencontrer« , j’aime « échanger« , j’aime cette situation électrique de « désirs » (curiosités) « croisés » _ même, et c’est la règle, de fait comme de droit, peu érotisés : cela m’arrange, je suis plutôt un chaste. Cela n’empêchant pas une vive et permanente dimension « esthétique » du vivre, de l’ordre même du jubilatoire _ jusqu’à l’éclat de rire joyeux…

    …

    Même si la plupart du temps, je dois en convenir, j’ai le sentiment de croiser pas mal d’ombres. Et pas de celles, errantes, qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d’un François Couperin.

    …

    …

    D’un autre côté, encore, il y a aussi la rencontre amoureuse.
    Mais sur ce terrain-là, je suis « saturé« , si j’ose dire : j’ai la chance d’avoir à mon côté une femme absolument merveilleuse _ et c’est déjà beaucoup trop parler…

    …

    Et puis, il y a aussi _ pour baliser toute la gamme des rencontres _, ne pas nous le cacher, les « retombées« , les déceptions, tout ce qui part en eau de boudin dans nos relations y compris d’amitié (?) avec les autres.

    …
    Voire, heureusement moins fréquent, le coup de couteau de la trahison.

    …

    Expérience terrible. Qui force, forcément, à réfléchir…

    …
    Qu’en est-il de notre capacité à nous illusionner, à nous bercer d’histoires, de chansons ? _ nous revoilà en pays de connaissance, et j’entends d’ici les rires de plusieurs… Dans ce cas-là, est-on jamais sorti de soi ? A-t-on jamais vraiment rencontré quelqu’un d’autre ? C’est à se casser la tête contre le mur.

    …
    Diogène avec sa lanterne cherchait vainement un homme. Faut-il diriger cette lanterne vaine d’abord sur soi-même ?

    …
    « Personne » est le nom qu’Ulysse le très habile a donné, pour s’évoquer lui-même, au Cyclope qu’il venait d’éborgner-aveugler…

    …

    En conséquence de quoi, il faut peut-être relativiser _ à la Bernard Plossu _ les magiques « instants décisifs » des « rencontres initiales« , à la Cartier-Bresson, sur lesquelles je m’étais focalisé d’abord dans ma « célébration« .
    Et mettre un peu d’eau dans le vin de ces « rencontres décisives« .

    …

    Tout est alors « rencontre« , à des degrés, cependant et certes, divers. Avec une infinie variété de tons, dans le doux camaïeu _ patient, ralenti, profus _ de la gamme, riche en beiges et en gris, qui va du blanc surexposé le plus éblouissant, au risque d’aveugler, au noir d’encre le plus âcre et profond, selon les bonheurs, ou caprices, de la lumière puis du papier, pour le photographe au sortir du cabinet de développement.

    …

    Comme nous le montre la variété parfaitement heureuse de l’œuvre généreux et libre de Bernard Plossu _ qu’on contemple son album « Rétrospective« , à défaut des cimaises de son expo synonyme du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg (c’était au printemps 2007).

    …

    Au delà de la prise et de la découpe de la photo singulière, c’est alors la « séquence » qui est intéressante, comme la suite _ musicale _ des phrases ou des chapitres d’un livre _

    avec le « blanc » de la « tourne« . Et comme la disposition-montage d’une exposition de photos, encadrées ou pas, sur les cimaises. Ou d’un livre de photos dont le lecteur-spectateur tourne, lui aussi, forcément, les pages. De même que nous clignons naturellement des yeux, et battons des paupières. C’est le passage qui fait rythme _ le temps est bien présent, offert, et pleinement coopératif : il faut apprendre à le mettre avec soi, l’avoir de son côté. Et c’est alors un allié considérable.

    …
    Comme dans la vie, la succession qualitative, syncopée, des moments, à partir du passage des jours _ et, forcément, des nuits.

    …

    Qu’on écoute ici les voix des poètes : à propos du rythme des saisons, Arthur Rimbaud : « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » signalait, pour une fois un plus rêveusement, le garnement batteur ivre de percussions.

    …
    Ou, à l’inverse des syncopes, la grâce liquide, le ballet lisse et lentement kaléidoscopique des nuages dans le ciel : « les nuages, les merveilleux nuages« , du spleen baudelairien.

    …
    Ou, encore, à la croisée du martellement rimbaldien des syncopes et de la liquidité baudelairienne _ du clock et du cloud ligetien (et de Karol Beffa) _, la mélancolie du spectateur Guillaume Apollinaire, se laissant fasciner, à la rambarde du pont Mirabeau, par les remous abyssaux du fleuve qui avance, et brodant sa chanson sur le tissu effiloché de sa vie, à la croisée de plus en plus mal rapiécée de ce qui passe et de ce qui demeure _ en témoin désolé et contrit, et pour combien de temps encore ? _, pour, héraclitement _ « tout coule« … _, déplorer _ et se plaindre _ du passage :

    …

    « Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Et nos amours
    Faut-il qu’il m’en souvienne
    La joie venait toujours après la peine

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face

    Tandis que sous le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l’onde si lasse

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure

    L’amour s’en va comme cette eau courante

    L’amour s’en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l’Espérance est violente

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure

    Passent les jours et passent les semaines

    Ni temps passé

    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure« …

    …

    En face d’Héraclite le « déplorateur« , Démocrite, l’atomiste, est le philosophe rieur et réjoui _ Montaigne reprenant dans ses Essais la symétrie de ces deux figures qu’avait marquée Diogène Laërce.

    …
    Nous retrouvons alors, avec le philosophe abdéritain, la lignée joyeuse, éminemment plus charnelle _ c’est celle de ceux qui cultivent leur jardin : Epicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche, comme aussi La Fontaine, Diderot et notre cher Montaigne _, une lignée réconciliée avec son corps et les conditions de la vie,

    je veux dire la lignée du clinamen…

    …

    Francis Lippa, ce mercredi 26 octobre 2016

     

     

  • Saul Friedländer : la construction chahutée (par la vie) de l’oeuvre et de l’homme _ émergence et accomplissement d’une « vocation »

    L’apport majeur de Où mène le souvenir _ ma vie,

    ainsi que des Entretiens avec Stéphane Bou, titrés _ un peu confusément : c’est bien le seul défaut de ce livre passionnant, avec l’oubli du nom du Père Patrick Desbois, page 216 de l’Index, alors que son nom apparaît à la page 178 _ Réflexions sur le nazisme,

    et publiés, simultanément _ tel, à nouveau, un très éclairant contrepoint _ aux Éditions du Seuil ce mois de septembre 2016,

    …

    consiste en un magnifique éclairage, à la fois synthétique et très détaillé, sur la double construction, complexe et à rebondissements,

    à la fois de l’homme Saul Friedländer,

    et de ce que j’appellerais l’œuvre Friedländer.

    …

    …

    L’homme Saul Friedländer 

    est né le 11 octobre 1932 à Prague, dans une famille qu’il qualifie de « juive non juive«  _ « pour reprendre l’expression d’Isaac Deutscher, au point de ne pas m’avoir fait circoncire« , écrit-il page 19 de Où mène le souvenir _ ma vie… _,

    et il est bientôt _ dès ses six ans et demi, en avril 1939 _,

    ballotté très vite qu’il est d’arrachements-déracinements en arrachements-déracinements,

    et avec toujours, aussi, le viscéral et très vital besoin d’ »une porte de sortie » (page 289) 

    …

    « à la recherche d’une identité et d’une « vocation »… » _ une expression capitale donnée à la page 10 _ ;

    une fois qu’il aura réussi, en la France occupée de 1940 à 1944, à survivre à la traque nazie, d’abord

    _ au printemps 1944, des Miliciens sont à sa recherche à Néris-les-Bains ! il l’apprendra plus tard… : « la Milice se présenta chez les  C., nos propriétaires : « Où est l’enfant ? » Les C. l’ignoraient, en toute bonne foi. Ce fut ensuite le tour de Mme M. de L. _ Madame Macé de Lépinay _ : « Les parents ont été pris ; mais où donc est l’enfant ? » Mme M. de L. prétendit ne rien savoir, mais passa tout de suite à la contre-attaque : n’avaient-ils pas honte ? quelle sale besogne ! quel odieux comportement pour des Français ! Les miliciens partirent sans l’inquiéter davantage. Pourtant, il y avait là  bien plus que l’enfant : Mme M. de L. était née juive » _ Rose Weil, convertie plus tard au catholicisme _,  page 118 de Quand vient le souvenir _,

    et, ensuite, au chagrin de la perte de ses parents _ assassinés à Auschwitz _, quand il en prend clairement conscience, en janvier-février 1946, lors d’un crucial voyage à Saint-Étienne, auprès du père L. _ qui avait été son professeur aux Samuels à Montluçon, et en lequel il avait confiance et admiration.

    …

    On peut ainsi suivre le parcours géographique et temporel de ses errances,

    « d’un lieu à l’autre, de pays en pays

    à la recherche d’une identité et d’une vocation« , ainsi qu’il l’écrit page 10 de Où mène le souvenir _ ma vie.

    …

    Page 58, au moment de son départ de son poste provisoire _ dont il vient (malencontreusement) de démissionner (pour répondre à une proposition de secrétariat auprès de Nahum Goldmann, qui l’annule le lendemain même de la démission du jeune Friedländer !) _ à l’ambassade d’Israël à Paris pour la Suède, fin octobre 1956,

    Saul Friedländer parle de lui, alors, comme d’un « déraciné » :

    …

    « à vingt-quatre ans _ soit à cette fin octobre 1956 _, j’étais un Luftmensch : un « déraciné », au vrai sens du terme«  ;

    …

    et c’est à propos de ces divers déracinements et transplantations,

    souvent subis, parfois volontaires _ en un vigoureux sursaut de liberté, chaque fois _, qui caractérisent ce que Saul Friedländer appelle ses « années d’apprentissage« 

    _ qui vont, pour le principal, dit-il, de sa naissance, le 11 octobre 1932, à 1967 environ, quand il obtient de venir, en octobre, pour « une année comme professeur invité en histoire à l’université hébraïque de Jérusalem » _,

    que Saul Friedländer a, page 10, cette formulation capitale :

    …

    « j’ai erré d’un lieu à l’autre, de pays en pays

    à la recherche d’une identité et d’une « vocation »…« .

    …

    …

    La vocation _ celle d’auteur d’une œuvre à la fois magistrale et toute d’humilité, dont le chef d’oeuvre va être, en 2006, Les Années d’extermination 1939-1945… _ va peu à peu _ par sauts et paliers, à la suite de diverses rencontres, ainsi que découvertes de documents, dans des archives _ se révéler ;

    quant à l’identité,

    elle est foncièrement ouverte et fondamentalement inachevée _ loin de se ramener et surtout réduire à quelque origine biologique (« juive« , par exemple) que ce soit ; et ce sera bien là le sens de sa colère contre Ernst Nolte, à Berlin, fin février 1988 _, comme il convient à un homme profondément et vraiment libre.

    …

    …

    Après Prague précipitamment quittée en avril 1939 quans elle se trouve déjà sous la botte allemande,

    c’est à Paris que ses parents et lui se réfugient,

    le plaçant, lui, un moment dans un un foyer d’enfants juifs à Montmorency.

    …

    Puis, sous l’Occupation, à partir de juin 1940, les Friedländer gagnent à nouveau précipitamment la petite station thermale de Néris-les-Bains, dans l’Allier, en zone non-occupée.

    …

    Mais, quand, juste après la rafle du Vel d’Hiv’, à Paris _ le 17 juillet 1942 _, commencent aussi les rafles de Juifs en zone sud, à partir du mois d’août 1942,

    les parents Friedländer, qui vont tâcher de quitter la France (pour passer en Suisse), confient leur petit Paul _ qui n’est pas circoncis _ à une institution catholique, les Samuels, à Montluçon, sur les conseils de leurs amis à Néris, les Macé de Lépinay.

    …

    Un moment, en fait l’année scolaire 1942-1943, le petit Paul Henri Marie Ferland, qu’il est devenu, est envoyé dans un collège agricole, à La Souterraine dans la Creuse, où il fait une tentative de suicide _ dans l’eau glacée d’un ruisseau _, au mois de mars 1943 ; mais, pour la rentrée scolaire de septembre 1943, le voici de retour aux Samuels, à Montluçon,

    où il demeure après la Libération, jusqu’au printemps 1946, quand ses trois oncles et sa grand-mère Glaser _ depuis Israël, pour ses oncles Paul et Willy, depuis la Suède, pour son oncle Hans et sa grand-mère _ le font confier, en mars-avril 1946, à un subrogé-tuteur, un commerçant juif parisien réfugié à Saint-Amand-Montrond, Isidore Rozemblat ; qui parvient, à sa troisième tentative, à l’extraire de l’institution catholique de Montluçon _ cela, Saul Friedländer ne l’apprendra que bien plus tard…

    …

    Au printemps 1946, donc, le petit Paul, redevenu, de son initiative, Friedländer, est placé par son subrogé-tuteur, Isidore Rozemblat, au collège de Saint-Amand-Montrond, en classe de seconde.

    …

    Et le voici, à l’automne, de retour à Paris _ où sont déjà revenus, au printemps, les Rozemblat, commerçants en cuir : ils habitent rue de Birague _, pour suivre les cours d’une classe de première au prestigieux lycée Henri IV _ où il est interne _, de septembre 1947 à juin 1948.

    …

    Et c’est alors que le jeune homme _ devenu ardent sioniste _, à la veille pourtant de passer le baccalauréat, quitte « subrepticement » son lycée, le 4 juin, « à 16 heures 30« , et, ayant gagné par le train Marseille, part pour Eretz Israël, à bord d’un bateau affrété par l’Irgoun, l’Altalena, qui quitte Port-de-Bouc le 11 juin 1948.

    …

    Puis, de juin 1948 à octobre 1953, le jeune Shaul Friedländer se trouve en Israël : d’abord chez son oncle Paul Glaser _ qui n’apprécie guère les intellectuels _ à Nira, puis, parce qu’il désire poursuivre des études secondaires, au lycée classique à Netanya ; et enfin à l’armée, où, effectuant son service militaire, il peut suivre, trois années durant (de septembre 1950 à  juin 1953) des cours du soir à l’École de Droit et Économie de Tel-Aviv.

    …

    Ensuite, d’octobre 1953 à octobre 1956, il réussit à retourner à Paris, pour accomplir deux ans d’études à Sciences-Po (au concours de fin de dernière année, en juillet 1955, il est reçu major de sa promotion de Relations internationales), en même temps qu’il a _ afin de gagner sa vie _ un poste temporaire (les deux premières années, au service de presse, puis, la troisième année, au bureau de l’attaché militaire) à l’ambassade d’Israël.

    …

    Puis, ayant _ malencontreusement _ démissionné de son travail à l’ambassade sur la foi d’une promesse de Nahum Goldmann _ qui entretenait une liaison avec sa cousine (du côté Glaser) Irena Neumann _ non tenue (« le lendemain _ de la démission _, je recevais un télégramme de Nahum Goldmann m’informant qu’il était désolé, mais que, tout bien réfléchi, il n’avait pas besoin d’un « secrétaire politique »« , page 72), Saul Friedländer part rejoindre en Suède son oncle Hans Glaser, auprès duquel il passe une année, d’août 1956 à août 1957, comme aide-soignant à l’école professionnelle de Salta, une institution anthroposophique pour des garçons handicapés mentaux, que dirigeait cet oncle bienveillant.

    …

    Jusqu’à ce que, « au bout de quelques mois » (page 73), Nahum Goldmann s’avise qu’il l’ »avait laissé dans le pétrin » : « il savait par Irena que je souhaitais reprendre des études universitaires, et il m’envoya un chèque de deux mille cent dollars. Je pus ainsi acheter mon billet _ de bateau _ pour New-York. Grâce à mes résultats de Sciences-Po, j’avais été accepté _ comme étudiant _ au département de sciences politiques de Harvard« . 

    …

    Ainsi arrivé aux États-Unis au mois d’août 1957, et après de brefs mois (décevants) à Harvard, fin 1957, Saul Friedländer obtient enfin _ dès janvier 1958 _ ce travail jadis promis de « secrétaire politique » auprès de Nahum Goldmann, et qui comportait un semestre (celui d’automne-hiver) à New-York, et l’autre (celui de printemps-été) à Jérusalem ; et cela durera deux ans, les années 1958 et 1959.

    …

    Début 1960, marié (à Londres) depuis août 1959, et bientôt père d’un fils, Eli, qui naît en octobre 1960, Saul Friedländer, afin de mettre fin à ces allées et venues entre New-York et Jérusalem peu propices à la vie familiale, décide de s’installer en Israël ;

    et, grâce à l’aide d’amis, il décroche un poste à Tel-Aviv, auprès de Shimon Peres, au ministère de la Défense, avec le titre de « chef du service scientifique du vice-ministre de la Défense« .

    …

    Mais l’été 1961, après de longues tergiversations (« je me souviens d’avoir ruminé pendant des mois la possibilité de reprendre _ c’était là une attraction très puissante _ mes études supérieures. J’étais attiré par l’histoire de l’Europe dans l’entre-deux-guerres et pendant la Seconde Guerre Mondiale, sans clairement  relier encore ces centres d’intérêt à ma propre histoire « , écrit-il page 93 de Où mène le souvenir _ ma vie),

    il se décide à quitter ce poste

    (« je voulais aussi prendre des décisions par moi-même et affronter des défis qui se présenteraient dans un domaine où j’aurais entrepris un projet personnel. Je pressentais que c’était l’univers des livres et de la recherche qui était le plus proche de ce qu’on pouvait appeler ma « vocation«  », écrit-il encore page 93)

    « et à choisir _ ainsi _ une voie toute différente » _ que celle de la politique, fût-ce au service d’Israël _, celle de « reprendre des études supérieures« .

    …

    C’est donc ainsi qu’en septembre 1961, laissant « à Tel-Aviv Hagith _ son épouse _ et Eli _ son fils _ alors âgé d’un an« _ celui-ci est né en octobre 1960 _, Saul Friedländer vient, comme étudiant, à Genève, à l’Institut des Hautes études internationales, où il va pouvoir mener à bien en deux ans une thèse d’histoire des relations internationales (sur « le rôle du facteur américain dans la politique étrangère et militaire de l’Allemagne entre septembre 1939 et décembre 1941« ) ;

    thèse  qu’il soutient avec succès en décembre 1963,

    et qui aura nécessité divers travaux en archives à Bonn, Coblence, Fribourg-en-Brisgau et Londres,

    ainsi que diverses rencontres et entretiens, notamment, en décembre 1962, avec l’amiral Dönitz, chez ce dernier, à Aumühle, dans le Schlesvig-Holstein.

    …

    Hagith et Eli le « rejoignirent quelques semaines après (son) arrivée _ à Genève, donc. Très vite, il apparut que la bourse de l’Institut _ « en échange d’un peu de tutorat« , page 97 _ ne suffisait pas à subvenir aux besoins d’une famille de trois personnes. Je fis des demandes pour toute une série de financements, et obtins finalement une réponse positive de la Fondation Rockefeller« .

    Et « peu après, j’obtins un poste d’enseignant assistant » _ à l’Institut des Relations internationales, à Genève _, page 98.

    …

    Presqu’aussitôt la thèse passée avec succès en décembre 1963, dès le mois de janvier 1964, Saul Friedländer est amené à remplacer un jeune professeur assistant de l’Institut genevois tombé gravement malade ; et quelque mois plus tard, toujours en 1964, le remplacement se transforme en poste définitif.

    …

    Alors, une fois sa thèse passée, Saul Friedländer choisit de poursuivre des recherches aux archives de Bonn, profitant de ses vacances, l’été 1964, car au cours de ses recherches pour sa thèse, il était tombé par hasard sur un document mal rangé concernant les relations du Vatican (en l’occurrence le pape Pie XII _ qui désirait obtenir d’écouter, au Vatican, des extraits de Parsifal, par des musiciens allemands _) et de l’Allemagne nazie _ cela ne pouvant qu’intéresser le pensionnaire des Samuels qu’il avait été, à Montluçon, de l’été 1942 au printemps 1946 _ : il revient donc aux archives de Bonn l’été 1964 afin de creuser ce sillon-là.

    …

    Ce qui, la recherche rondement menée et ayant abouti à d’importantes découvertes, le conduit vite à Paris à la quête d’un éditeur pour publier ces « documents » ; lesquels paraissent, aux Éditions du Seuil, dès le mois de novembre 1964, sous le titre Pie XII et le IIIe Reich _ documents.

    …

    Alors, « d’un jour à l’autre, je devins célèbre et fus très demandé« , énonce Saul Friedländer page 125 ;

    et « les deux années _ 1965 et 1966 _ qui suivirent furent très intenses, avec toute l’agitation que suscitait le sujet, et les déplacements constants que cela m’imposait« , page 129.

    Le statut d’auteur de Saul Friedländer en fait désormais une personne médiatiquement importante.

    …

    Enfin, l’année 1967, Saul Friedländer vient, de Genève, la passer avec sa famille en Israël, comme « professeur invité à l’université hébraïque de Jérusalem« , page 148 : « à l’université, je  donnais un cours magistral sur l’histoire des relations internationales dans l’entre-deux-guerres, et un séminaire de recherche sur le nazisme, dans lequel j’abordais largement l’antisémitisme nazi et divers aspects du génocide des Juifs », écrit-il page 156.

    …

    Et de commenter : « Je savais _ désormais _ que la Shoah _ Saul Friedländer reprend ce mot à son ami Claude Lanzmann (qui vivait alors à Jérusalem) et le préfère au terme américain d’Holocauste _ serait le domaine auquel je consacrerais le plus clair de mes efforts intellectuels au moins pour quelques années.

    Mais j’étais _ encore _ loin de me douter que cette histoire allait pratiquement dominer _ voilà ! _ toute ma vie de chercheur« , précise-t-il page 158.

    …

    « Au début de l’été 1968, à la fin du semestre, le doyen en sciences sociales _ de l’université hébraïque de Jérusalem _ me demanda de revenir après l’année _ 1968 – 1969 _ que j’allais passer à Genève, et il m’offrit à demi-mot un poste de professeur en histoire et relations internationales. Il était entendu que je pourrais conserver mon poste à l’Institut de Genève et y enseigner chaque année d’avril à juillet.

    J’acceptai, et Freymond _ à l’Institut des Relations internationales à Genève _ à qui je fis la proposition, donna aussi son accord « , page 164.

    …

    Ainsi s’achevèrent ces années quelque peu chahutées d’ »errance« , « d’un lieu à l’autre«  et « de pays en pays« , « à la recherche d’une identité et d’une « vocation »« , pour reprendre l’expression cruciale repérée plus haut, à la page 10.

    …

    …

    L’apport majeur de Où mène le souvenir _ ma vie, ainsi que des Entretiens avec Stéphane Bou,

    consiste en un magnifique éclairage, à la fois synthétique et très détaillé en ses « imbrications » contextuelles riches et complexes,

    sur la double construction, passablement intriquée, quasi alambiquée, et à multiples rebondissements, sauts et paliers, à surprises,

    à la fois de l’homme Saul Friedländer,

    et, en même temps, de ce que j’appelle l’œuvre Saul Friedländer,

    avec ce sublime sommet (historiographique) qu’est le tome 2 de L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination (1939 _ 1945), paru en 2006 _ et en février 2008, pour sa traduction française _ ;

    …

    et l’éclairage rétrospectif réalisé tant que la mémoire active de l’auteur, les années passant _ et divers accidents (fracture du genou, le 2 janvier 1993 ) et maladies et opérations (valve aortique, fin avril 1993 ; cancer de la prostate, en 2012 ; petit accident vasculaire cérébral, au printemps 2015) se succédant _, n’était pas trop entamée :

    …

    « J’ai commencé à écrire ces souvenirs _ que sont ce splendide Où mène le souvenir _ ma vie _ à quatre-vingt-un ans passés _ au début de 2013 _ sous la menace constante de perdre la mémoire.

    Á mon âge toutefois, la mémoire à long terme est disponible, d’ordinaire avec une netteté accrue _ ce sur quoi, au passage, se pose de bien intéressantes questions, l’auteur, pages 27-28  _ ;

    c’est le passé proche qui s’évanouit« ,

    prévient l’auteur, page 12 de Où mène le souvenir _ ma vie, en un vivant et vif Prologue non dénué d’humour.

    …

    Ajoutant, et ce n’est pas du tout accessoire :

    …

    « Pour limiter les dommages de ce processus inexorable _ de dégradation-lacération de la mémoire _,

    j’ai régulièrement noté _ en merveilleux ironique contrepoint _ certains événements très récents,

    et j’en ai inséré _ voilà ; mais le collagiste Jiří Kolář (né le 24 septembre 1914, à Protivín en Bohême du Sud et mort le 11 août 2002 à Prague) n’était-il pas, lui aussi, pragois ? _ quelques uns dans le texte.

    …

    Ainsi, au milieu du récit,

    voit-on surgir _ le mot n’est pas innocent ! _ des éclairs _ ainsi imbriqués ! _ du présent,

    qui permettent aussi _ et c’est capital ! _ de jeter sur le passé une lumière nouvelle« 

    _ soit, ces éclairs qui éclairent, un des facteurs décisifs de la fructueuse méthode (avec profonde rumination aussi) de penser-découvrir (et d’écrire) de Saul Friedländer, et cela, tant dans son travail d’historien, que dans celui de mémorialiste intime.

    avec un rythme merveilleusement vif et vivant qui rend sa lecture si passionnante.

    …

    Cf ce superbe passage, page 99 de Où mène le souvenir _ ma vie,

    à propos de la méthode, en partie « de bric et de broc«  (l’expression se trouve page 100), _ mais un « de bric et de broc«  « composite« , qu’il s’agit, justement, de transcender-unifier-lisser, aussi _ ;

    soit une méthode « bricolée«  (voir page 101 l’expression de « bricolage composite« ) _ ;

    qui est la méthode tout bonnement géniale et merveilleuse de Saul Friedländer,

    et qui fut initiée en 1961, au moment de la rédaction _ certes académique, celle-ci, forcément _, un peu pressée alors, en deux ans, à Genève, de sa thèse,

    comme l’explique, à ce moment, pages 99-100, Saul Friedländer :

    …

    « J’avais gaspillé trop d’années, pensais-je _ en octobre 1961, Saul Friedländer vient d’avoir 29 ans, et guère de titres universitaires, sinon celui d’être « sorti major de la promotion en Relations internationales«  à Sciences-Po, à Paris en juillet 1955 _,

    et il me fallait rattraper le temps perdu.

    …

    J’adoptai donc _ en cette urgence (de thèse à réaliser dare-dare en deux ans) _ une méthode insolite :

    j’écrivais un premier jet avec tout le matériel _ puisé dans des notes progressivement réunies _ que j’avais sous la main, en suivant les grandes lignes qui se dégageaient de mes lectures _ au départ _ ;

    ensuite, venaient un deuxième,

    puis un troisième jet,

    et ainsi de suite

    (pour finir, il devait y en avoir une dizaine au bas mot).

    …

    Chaque nouvelle version intégrait _ voilà, et c’est très important ! _ plus d’informations,

    chacune s’adaptait _ en un double mouvement, permanent, de va-et-vient : d’intégration de l’apport (quant au contenu), et de lissage de l’ensemble (quant à la forme)… _ au nouveau matériau d’archives _ un apport effectivement capital ! _,

    jusqu’à ce que j’estime que le texte _ tant dans le contenu que dans la forme _ était au point.

    …

    Cela me permettait de garder toujours une vue d’ensemble

    _ point majeur ;

    à relier à cette remarque de Quand vient le souvenir, page 148 :

    …

    « En 1961, je repris définitivement le chemin de l’université _ à Genève.

    J’essayais de ressaisir _ voilà ! _ le sens _ confus et très bousculé au départ _ d’une époque

    et de rétablir la cohérence _ voilà  encore ! _ d’un passé _ mutilé _, le mien ;

    on notera au passage la profonde modestie des trois verbes employés ici : « re-prendre«  (le chemin), « res-saisir«  (le sens) et « r-établir«  (la cohérence) ;

    ainsi que l’importance de ce qui est à re-chercher-re-trouver : « le chemin » (de l’université), « le sens«  (d’une époque) et « la cohérence » (d’un passé, mien)… _

    …

    Cela me permettait, donc, de garder toujours une vue d’ensemble _ synoptique _ sur le manuscrit

    et d’organiser _ avec succès pour la lisibilité finale de la thèse, alors _ les chapitres en conséquence.

    …

    Cela impliquait de travailler simultanément le contenu et la forme

    _ d’où l’importance décisive du style

    dans ce que sera, désormais, tout le travail, tout l’œuvre, de Saul Friedländer.

    …

    Jusqu’à ce jour, je continue à travailler de la même manière _ voilà ! _,

    y compris sur ces mémoires :

    …

    au fil de la plume _ voici le décisif, en ce que, pour ma part, et depuis mes lectures des travaux de l’amie Marie-José Mondzain, j’appelle l’imageance ! _

    s’ouvrent _ c’est le processus décisif du présent actif et proprement inventif de la recherche ; et par là authentiquement créatif _

    de nouvelles perspectives _ ce qui est à la fois la mission et le matériau basiques, les deux, du chercheur ! _,

    que je n’avais pas encore entrevues _ entrevoir, déjà, puis voir de mieux en mieux, prend du temps, beaucoup de temps, et implique une très large (de la plus grande extension possible) culture, et nécessite énormément de mises en rapport (et mises au point, selon diverses focales), de va-et-vient, intégrant, aussi, face au hasard de ce qui se rencontre, la faculté de la sérendipité

    (cf mon article du 3 mars 2014 Les enjeux de pouvoir de la curiosité libre et ouverte : le passionnant « Sérendipité _ Du conte au concept » de Sylvie Catellin, un livre salutaire ! », à propos du livre passionnant et pas assez reconnu de Sylvie Catellin, Sérendipité…)

    et l’aptitude à saisir, sans le perdre en le laissant passer, le moment opportun, le kairos, qui va de pair… _ ;

    et une grande part de ce qui paraissait oublié

    ressurgit _ du passé oublié, ou négligé, ou pas assez exploré jusque là _ soudain _ brusquement ; il faut savoir l’accueillir, et le mettre à profit, et à travailler… _,

    ce qui m’impose de noircir de nouveaux brouillons, etc.« .

    …

    …

    Pour revenir à la base de mon propos,

    soit cette longue et durable

    _ infinie, finalement ? bien au-delà de cette période de sa vie que Saul Friedländer nomme « ses années d’apprentissage« , de sa naissance, le 11 octobre 1932 à Prague, à l’année 1967, celle de son arrivée, en septembre, à l’université hébraïque de Jérusalem, pour « une année _ 1967-1968 _ comme professeur invité en histoire« , page 148 ; mais ce statut de « professeur invité«  se transforme, l’été 1968, en celui de « professeur titulaire en histoire et relations internationales« , page 164 _

    « recherche d’une identité et d’une vocation«  que Saul Friedländer indique page 10 de ce si beau _ cela aussi, il faut le souligner _ Où mène le souvenir _ ma vie,

    …

    il faut se pencher sur cette quête affirmée d’ »une identité » _ que l’on peut considérer comme infiniment inachevée, toujours et encore ouverte… _,

    et d’ »une vocation« ,

    qui finit, elle, par être trouvée, tard, avec la conception, puis l’élaboration,

    …

    _ elle aussi à plusieurs paliers, et suite à plusieurs rencontres, et même chocs (à la fin février 1986 à Berlin), qui vont constituer autant de « déclics » (cf page 300), du début des années 1980 (et la rencontre à Berlin, de l’éditeur Wolf Jobst Siedler, qui en propose une sorte d’amorce de projet, page 251), à l’installation de Saul Friedländer à l’université UCLA de Los Angeles, en septembre 1987, où Saul Friedländer, en 1990, se met très méthodiquement à l’écriture de ce qui sera cet œuvre majeur ; « l’impression légèrement négative que j’avais conservée de Los Angeles _ où il avait enseigné un semestre comme « professeur invité«  en 1982-1983 _ se transforma en choc culturel quand je réalisai, au début de l’année 1988, que j’y serais pour de bon plus d’un semestre chaque année _ l’autre semestre étant passé à l’université de Tel-Aviv. Je me demandais sérieusement si je n’avais pas fait une énorme bêtise. Pour la recherche à laquelle je voulais me consacrer, je serais _ certes _ au bon endroit ; mais serais-je capable d’y vivre ? L’espace d’un instant, j’envisageais de partir. (…) Je décidai que la tâche à accomplir était une obligation à la fois morale et professionnelle ; ce qui m’aida à m’adapter » à Los Angeles, page 286 ; ajoutant : « Il y a une certaine logique dans le fait que j’ai fini par atterrir dans un lieu aussi factice, un simulacre de ville _ lui, l’amoureux de Prague, de Paris, de Jerusalem _ qui ne vous émeut pas, ne vous saisit pas, ne vous tire pas un soupir, même l’espace d’un instant « , toujours page 286… _

    du colossal projet de L’Allemagne nazie et les Juifs ;

    …

    et « accomplie » avec la réalisation, surtout, de son chef d’œuvre d’historien : le volume 2 de cet immense travail : Les Années d’extermination 1939-1945, en 2006

    …

    _ « Je commençai à écrire L’Allemagne nazie et les Juifs en 1990 et terminai le second volume en 2006« , page 300 ; et Saul Friedländer de résumer excellemment alors ce qui l’a formidablement porté pendant ces années d’écriture de ce chef d’œuvre saisissant : « Me motivait le sentiment récurrent de ne pas avoir accompli ce que je considérais comme un devoir fondamental _ c’est la clé. Le déclic avait été donné par le séjour à Berlin et la controverse avec Broszat. Le recrutement à UCLA m’en donnait les moyens _ voilà ! Bref, le tout début des années 1990 était vraiment le bon moment pour commencer (et, objectivement, le dernier)« , toujours page 300.

    …

    …

    Quant à la « recherche d’une identité », pour reprendre cette expression questionnante,

    elle est encore plus passionnante, car probablement infiniment ouverte pour un homme vraiment libre,

    à travers les lieux de séjour (c’est-à-dire de passage, toujours provisoires, et bien difficiles, même, à compter _ de pays en pays, de ville en ville, d’appartement ou maison à appartement ou maison,… _) de Saul Friedländer,

    face à la « faille intérieure« 

    _ l’expression, importante, se trouve pages 36 (« Les gens qui, comme moi, ont vécu leur enfance dans des circonstances catastrophiques, ont peut-être réussi à se construire une apparence « normale ». Mais, de quelque manière qu’ils décorent cette façade, une faille _ voilà _ reste ouverte au cœur de leur personnalité « )

    et 37 (« Souvent s’ensuit une étrange dynamique : vous ne pouvez pas vous débarrasser de la faille, mais, par compensation, vous agrémentez inlassablement l’extérieur ; ce qui, bien sûr, ne vous est pas d’un grand secours, et, pendant des années, vous incitera à travailler comme un damné, jamais en paix, toujours anxieux. Ce sentiment permanent m’a accompagné comme une sorte de basse continue _ la métaphore musicale baroque est à relever _ à travers les hauts et les bas d’une bonne partie de mon existence.

    Dans mon cas, la faille intérieure s’est surtout manifestée par une paralysie émotionnelle. A un certain moment au pensionnat _ à Montluçon _, j’ai cessé d’attendre constamment mes parents (…) J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps quand on m’a dit qu’ils ne reviendraient pas ; mais n’était-ce pas ce que l’on attendait de moi ? Bientôt, après mon départ du pensionnat, je me suis rendu compte que rien ne pouvait me toucher profondément. (…) J’étais comme un insecte dont les antennes avaient été arrachées. (…) Les gens qui me connaissaient bien n’étaient pas dupes : « Tu es incapable d’émotion », me disait-on parfois. « Tu as l’âme aride ». Ma paralysie émotionnelle ne concernait que les relations avec les autres.« 

    « On pouvait espérer un changement avec le temps« , conclut-il ce passage, page 38)

    de Où mène le souvenir _ ma vie,

    …

    et cette expression de « faille intérieure«  a forcément rapport à la tragédie familiale,

    initiée au départ dans la panique de Prague,

    et marquée par l’arrestation de Hans et Elli Friedländer à Saint-Gingolph, à la frontière franco-suisse, le 30 septembre 1942, puis leur assassinat à Auschwitz en novembre 1942 (« Quand des rafles de Juifs étrangers commencèrent dans notre zone, mes parents me cachèrent, avec l’aide d’amis catholiques _ les Macé de Lépinay _, dans un pensionnat religieux (en fait un petit séminaire _ les Samuels _) de la ville voisine de Montluçon, et tentèrent de passer la frontière suisse. Ils furent arrêtés par les Suisses, livrés aux Français, puis aux Allemands, déportés à Auschwitz en novembre 1942 et assassinés. Les Juifs français étaient des parias, mais la plupart d’entre eux parvinrent à se cacher ; les Juifs étrangers étaient des morts vivants « , résume l’auteur, à la page 18 de Où mène le souvenir),

    et aussi par cette révélation, un jour de janvier ou février 1946, à Saint-Étienne, quand le père L. , jésuite et qui avait été son professeur aux Samuels, confie à l’enfant de treize ans : « Tes parents ne seraient-ils pas morts à Auschwitz ? » (page 140 de Quand vient le souvenir), car jusqu’alors « la mort de mes parents restait, pour moi, enveloppée d’images imprécises, de circonstances indistinctes, sans rapport avec le cours véritable des événements » ; et « tout au long de cette journée décisive _ de janvier ou février 1946 à Saint-Étienne, auprès du père L. _, j’avais l’impression que les pièces essentielles d’un puzzle jusqu’alors incohérent tombaient en place. Pour la première fois, je me sentis juif _ non plus malgré moi ou secrètement, mais par un mouverment d’adhésion entière. (…) Quelque chose avait _ alors et pour jamais _ changé, un lien était rétabli, une identité _ voilà ! _ émergeait, confuse certes, contradictoire peut-être, mais désormais reliée à un axe central _ l’expression est importante _ qui ne pouvait faire de doute : d’une manière ou d’une autre, j’étais juif _ quelle que fût, dans mon esprit _ à ce moment de 1946, Saul a quatorze ans _ la signification de ce terme«  (ibidem, page 141) _

    …

    face à la « faille intérieure » qui le caractérise

    _ en particulier depuis le déchirant adieu à ses parents à l’hôpital de Montluçon, un dimanche (« le premier dimanche de mon séjour » aux pensionnat des Samuels de Montluçon, Quand vient le souvenir, page 88), au début de septembre 1942 (les Friedländer avaient quitté Néris-les-Bains pour Montluçon un peu après l’arrivée des Allemands devant Stalingrad : « Je me souviens que _ le jour de ce départ de Néris _ mon père dit : «  »Meltzer vient d’entendre à la radio que les Allemands entrent à Stalingrad » » (c’était le 23 août 1942) : ibidem, page 81 ; et le 3 septembre 1942, Hans Friedländer avait adressé une lettre à « leur protectrice«  à Néris, Madame Macé de Lépinay :  ibidem, page 85) _,

    …

    et impossible, probablement, à complètement combler,

    comme en témoigne le fond de « tristesse à bas bruit » (page 305 de Où mène le souvenir) quasi indicible, de Saul Friedländer…

    …

    …

    D’une part, Saul Friedländer a _ et conserve, à jamais _ une « identité culturelle » française :

    « Mon identité culturelle est restée essentiellement française« , constate-t-il en rédigeant, en 2015, son Où mène le souvenir _ ma vie, page 25.

    …
    Et c’est à l’école primaire de Néris-les-Bains, les années scolaires 1940-1941, et 1941-1942, que « en petite classe et au cours moyen, je suis devenu irrémédiablement français« , page 26 ;

    poursuivant « aujourd’hui, j’écris en anglais pour des raisons pratiques puisque je vis aux États-Unis ; mais je continue encore à penser en français ; et je ferais mieux d’écrire en français.

    Un tel attachement à une culture déborde largement des bases scolaires. Dans mon cas au moins, je suis tombé amoureux de l’absolue beauté de la langue française. Très tôt, peut-être dès la deuxième année de l’école primaire _ à Néris _, mais sans aucun doute pendant les trois ans et demi passés au pensionnat _ des Samuels à Montluçon, les années scolaires 1942-1943 (en 6e), 1943-1944 (en 5e), 1944-1945 (en 4e) et 1945-1946 (en 3e) _, nous devions faire une dictée par semaine pour mesurer les progrès faits en orthographe. Pour moi la dictée était un moment particulier : j’aimais les textes extraits d’un volume de morceaux choisis illustrant le beau style. Peu m’importait qu’il s’agisse de Poil de carotte de Jules Renard ou des Oraisons funèbres de Bossuet. J’aimais le  beau style pour lui-même « .

    …

    Toujours dans Où mène le souvenir _ ma vie, et évoquant le lent et bizarre surgissement par déclics soudains et paliers éloignés les uns des autres, après guerre, de ses souvenirs du passé, tels des poèmes, comme « la première strophe du Cimetière marin de Paul Valéry, soudain présente au complet » (page 27),

    Saul Friedländer évoque ensuite, et d’autre part, son « identité première » _ voilà _, « juive allemande, de Prague« , toujours à propos du surgissement de ses souvenirs :

    …

    « En plus du français, des fragments non négligeables de l’héritage juif allemand de Prague, qui s’était évanoui quelques années durant la guerre, refirent lentement surface, refusant d’être plus longtemps ignorés.

    …

    Cette première identité _ expression importante _ s’est nouée, en quelque sorte avec l’identité israëlienne _ juive aussi, et cela dès son arrivée chez son oncle maternel, Paul Glaser, à Nira, fin juin 1948 _ ; elle ne m’a plus quitté depuis, en dépit de quelques fluctuations », page 28.

    …

    Et Saul Friedländer de rappeler que cette « part juive pragoise a constitué la ligne directrice de Quand vient le souvenir, qui traite surtout de (son) enfance et de (son) adolescence« .

    Et « il y avait plus que de la nostalgie pour mon héritage pragois. La principale donnée qui a influencé ma vie _ et l’a peut-être même sauvée _ s’avéra être la totale assimilation de mes parents. Ils étaient des « Juifs non-juifs », pour reprendre l’expression d’Isaac Deutscher, au point de ne pas m’avoir fait circoncire « , page 29.

    …

    Ensuite, « c’est par le biais de la langue que mon appartenance culturelle à Israël (sic) est évidente. Deux ans après mon arrivée _ le 20 juin 1948 _, je passai avec succès _ au lycée de Netanya _ l’examen de fin de scolarité en hébreu« , toujours page 29.

    Et « ma première _ Hagith _ et ma seconde _ Orna  _ épouses sont toutes deux nées en Israël, et au cours de ces deux mariages, de 1959 à aujourd’hui en 2015, nous avons parlé hébreu à la maison ; et bien sûr avec les enfants et certains des petit-enfants. Pendant plusieurs décennies, d’abord à l’université hébraïque de Jérusalem, puis à l’université de Tel-Aviv, j’ai fait cours uniquement en hébreu, et, tout naturellement, j’ai parlé hébreu au quotidien en Israël. Mais _ car il y a ici un tout petit « mais » _ je n’ai jamais vraiment aimé lire des livres _ c’est un point important _ en hébreu, pas plus que je n’ai écrit de livres _ même chose _ en hébreu. Et assez curieusement, que j’enseigne en hébreu ou en anglais, je n’ai cessé jusqu’à ce jour d’écrire mes notes préparatoires en français« , page 30.

    …

    Avec ce commentaire, page 31 :

    « Alors que, pour la plupart des gens, l’identité culturelle va de pair avec le sentiment d’un « chez-soi »,

    cela n’a jamais été mon cas.

    J’aime être en France, mais je n’ai pas du tout l’impression d’arriver « chez moi » quand l’avion atterrit à Roissy,

    pas plus qu’en aucun autre endroit du monde d’ailleurs » _ pour jamais Saul Friedländer est donc un perpétuel « déplacé« …

    …

    Ajoutant, page 32, et c’est capital :

    « Cela dit, si quelqu’un devait me demander ce que je considère comme mon identité profonde, au-delà de toute empreinte culturelle _ voilà _,

    ce que je ne voudrais jamais renier ou abandonner,

    je répondrais sans la moindre hésitation :

    …

    je suis juif,

    juif sans aucune attache religieuse ou lien à la tradition,

    mais marqué _ voilà _ par la Shoah de manière indélébile.

    Au fond, je ne suis rien d’autre« .

    …

    Et aussi, toujours page 32, et quant à sa résidence américaine, à Los Angeles, depuis l’automne 1987 _ la plus longue (29 ans), désormais, de toutes ses résidences provisoires, comme lui-même en fait le constat amusé _ :

    …

    « L’ironie de la vie n’est pas toujours drôle. Celle-ci, pourtant, a de quoi faire rire :

    qu’avec mes « racines » européennes, mon éducation française _ deux ans à Sciences-Po-Paris (et trois ans de poste à l’ambassade d’Israël à Paris) compris ; ainsi que ses longues années (heureuses) passées à Genéve _, mon amour de tant de choses qui en découlent,

    je doive sans doute finir mes jours à Tarzana, Californie, où Orna et moi vivons maintenant, et où il est probable que nous resterons,

    voilà qui est pour le moins paradoxal.

    De plus, au moment où j’écris, c’est un endroit où je ne fais guère autre chose que suivre la vie politique israëlienne« …

    …

    Où l’on découvre qu’identité _ heureusement ouverte, toujours, par-delà la faille subie _

    et vocation _ accomplie _

    finissent par très heureusement coïncider.

    …

    Fils aimé, né le 11 octobre 1932 à Prague, de ses parents Hans et Elli Friedländer, décédés, eux, en novembre 1942 à Auschwitz,

    Saul Friedlander est aussi un peu aussi le fils de son œuvre accomplie, d’historien de la Shoah,

    celle qui lui fait encore se demander, en 2015, à la page 345 de Où mène le souvenir, en ce qu’il nomme un « retour au passé » :

    « Vous ne pouvez vous empêcher de considérer votre vie,

    vous demandant si, à certains moments, vous avez pris la bonne décision, ou exprimé assez fermement votre conviction ;

    vous vous demandez si, de votre point de vue, vous avez réellement accompli _ voilà _ ne serait-ce qu’une partie de ce que vous souhaitiez accomplir« …

    …

    …

    Et se penchant maintenant sur son présent, aux pages finales (343 à 348) de Où mène le souvenir _ ma vie,

    Saul Friedländer indique, à propos de ce présent sien de 2015 :

    …

    « La Shoah a déterminé le cours de ma vie, mais depuis longtemps elle n’affecte plus mon quotidien. Mon quotidien est aussi gris ou ensoleillé que celui de mes contemporains, ou presque.

    …

    Jour après jour, j’essaie de vivre  au présent dans les moindres aléas du présent.

    Le présent, ses instants sont réellement difficiles à saisir _ en jouant avec (ou étant joué par) le divin, malicieux et terrible, Kairos.

    Ma méthode est devenue plus terre-à-terre : double dose d’humour quand c’est possible ; sinon double dose de Zoloft. Vous pouvez aussi vous rabattre sur des moyens plus traditionnels : un bon livre, de la musique _ « la musique a été omniprésente dans ma vie« …  _ et un verre de whisky.

    Ajoutez à ces stratégies pour cueillir l’instant, une présence qu’Orna et moi avons choisie sans être pleinement conscients de l’importance qu’elle allait prendre : Bonnie, notre chiot Labrador couleur chocolat« .

    …

     Ainsi que les visites, à Tel-Aviv, à Paris, à Berlin, à ses enfants et petits-enfants, aussi.

    …

    …

    Titus Curiosus, ce jeudi 29 septembre 2016

     

  • La pénétrante puissance et la force de poésie d’Isabelle Rozenbaum en l’aventure de sa campagne de 30 mois de photographie du chantier de la Cité du Vin, de Bordeaux

    Jeudi 9 juin dernier, à 18h 30, à la _ magnifique _ salle d’Exposition _ et très grande : quels superbes espaces ! _ de la _ toute neuve _ Cité du Vin de Bordeaux :

    …

    éblouissement radieux des 88 photos, de très grand _ ô combien justifié ! _ format, et d’une époustouflante netteté, et force, jusqu’au sublime, des couleurs !

    _ « à mes yeux, écrit magnifiquement Isabelle Rozenbaum, page 117 de son Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais, la couleur est plutôt un défi qui permet de donner à la photographie sa dimension charnelle _ et c’est tout simplement là un aspect fondamental de l’idiosyncrasie rozenbaumienne ! (…) La couleur permet un champ perceptif plus large _ oui ! _ : elle donne sa véritable épaisseur à l’image _ oui ! c’est là encore un élément très important de la puissance (rare !) et force de poésie (michel-angelesque !) de cette artiste _, mais également son expression, sa lumière, sa profondeur, sa personnalité « … _,

    de la moisson photographique d’Isabelle Rozenbaum _ une « aventure  » : sans garanties institutionnelles formelles au départ… _ sur le chantier de construction de la Cité du Vin, à Bordeaux ;

    …

    une moisson photographique profondément généreuse : quelques 500 très belles, voire sublimes, photos _ sur le trilemme des concepts de beauté, de sublime et de grâce, lire le décisif travail de Baldine Saint-Girons : Le Pouvoir esthétique, paru aux Éditions Manucius, en 2014 _ ayant été au final sélectionnées ce printemps 2016, à montrer,

    d’une part en l’éblouissante _ rien moins ! _ exposition Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin (en la très vaste et très belle Salle d’Expositions de la Cité du Vin, du 1er juin 2016 au 8 janvier 2017),

    et d’autre part dans les splendides et passionnants livres accompagnant cette merveilleuse exposition, et qui physiquement lui survivront ! :

    La Cité du Vin

    et Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin) ;

    …

    500 photos sélectionnées parmi des milliers d’autres prises trente mois durant (d’octobre 2013 pour les premières _ in le chapitre Photogénie _, à mars 2016 pour la toute dernière, un _ stupéfiant ! _ panorama sur le fleuve, présente _ in extremis _ à l’exposition, mais absente des deux livres, car réalisée postérieurement à la rédaction du tout dernier chapitre, Ouverture, daté du 11 février 2016, de Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais d’Isabelle Rozenbaum ; le chantier (dont sont encore visibles sur cette ultime photo les Algeco pas encore démontés…) n’allait être bouclé que cinq ou six jours plus tard… ;

    …

    toutes ces photos, donc,

    les 88 de l’exposition, comme les 495 des deux livres (les 231, de très grand format _ quelle réussite ! _, de La Cité du Vin, le grand et très beau livre _ quel choc ! plus j’y regarde et m’y délecte, plus je l’admire ! _, le livre en quelque sorte officiel _ et idéalement réussi : un absolu chef d’œuvre de livre de photos !!! _ marquant, comme l’exposition, l’inauguration de la Cité du Vin ; et les 264, de petit format, de l’intime et réflexif Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin),

    ont été prises, shootées, dans l’immédiateté _ inquiète ? jouissive ? patiente ? tendue ? _ de la sensation-intuition de qu’il y avait à saisir _ sur le champ ! _ et ne pas manquer de ce chantier de trente mois de construction ;

    …

    le champ d’action du shooting de la photographe n’étant autre, en effet et aussi, que le territoire d’action et la chasse gardée du divin Kairos, ce terrible petit dieu malicieux qui prodigue souverainement ses cadeaux à ceux qu’il croise, et veulent bien les saisir à son passage, mais coupe la main de ceux qui voudraient prendre ce qu’il offrait quand c’est trop tard, qu’il est passé, irrattrapable, et sans retour…  _ mais il y a certes aussi à méditer sur le concept cartier-bressonnien d’« instant décisif « , ainsi que le fait excellemment l’ami Bernard Plossu, par exemple en son L’abstraction invisible (cf aussi le très riche podcast de mon entretien avec Bernard Plossu le 31 janvier 2014)… _ ;

    …

    toutes ces photos

    ont été prises lors des 33 _ ou 34 : en comptant celle, panoramique, saisie le 8 mars 2016 _ visites d’Isabelle Rozenbaum sur et dans _ en totale immersion ! _ le chantier,

    quand, et même si, apparemment rien de vraiment décisif, pourtant, ne semblait s’y passer, comme, par exemple, au début, à l’automne 2013,

    dans le quotidien humble et quasi anonyme, discret _ loin, a priori, de l’héroïque… _, des travailleurs du chantier ;

    …

    George Perec, dans la sobre introduction à son Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, en 1975, présente, page 10, son propos _ « l’épuisement«  évoqué par Perec n’étant certes pas celui du lieu lui-même (!), mais celui de sa « tentative« , à lui, d’écrivain (« tentative« , ou essai (à la Montaigne), mais dès le départ, pour Perec, l’auteur de W ou le souvenir d’enfance, voué (à la Sisyphe, en quelque sorte) à l’échec, en son défi (à rien moins qu’à de l’impossible !) d’artiste (de l’Oulipo) de s’essayer à une description qui se voudrait (absolument) exhaustive ! de ce lieu… _ :

    …

    « mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire (…) ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe _ quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages « ;

    soit ce que l’on peut qualifier d’ »infra-ordinaire » _ cf de Georges Perec, aussi, L’infra-ordinaire… _ :

    …

    eh bien ! voilà ce sur quoi _ cet infra-ordinaire même _ se focalise, à la suite et dans les pas de Georges Perec, le regard photographique d’Isabelle Rozenbaum, quant à l’efficace quasi invisible _ au moins eu égard à la visibilité finale insigne (et admirée) de l’œuvre d’architecture, achevée, durable, et brillante ! surtout, d’Anouk Legendre et Nicolas Desmazières _ de l’œuvre au quotidien, aussitôt recouverte, passée, et oubliée ensuite, des ouvriers de ce chantier ;

    …

    toutes ces photos ont été prises sur le champ, à la fois bousculant et espéré-désiré, de la rencontre (sous les auspices du divin Kairos) de ce qui là surgissait, offert à la saisie, au quart de seconde, du regard ultra-ouvert à l’inouï et à l’invu, et qui soit nécessairement, et même puissamment, significatif (c’est ce qui était espéré-désiré !), de ce réel _ profond, jusqu’au vertige : que viennent montrer certaines photos ! ; en même temps que charnel : il faut y insister ! _ à rencontrer-accueillir et appréhender-cueillir en des shoots photographiques, du working in progress des travailleurs du chantier _ cf Victor Hugo : Les Travailleurs de la mer… _, en sa vérité et beauté (et sublime, même) ;

    …

    de ce réel se présentant, donnant, offrant (et dans le risque permanent, aussi, pour la photographe, de le manquer), de quart de seconde en quart de seconde, en sa traque photographique, en quelque infime et quasi invisible, mais formidablement puissante, accroche _ charnelle _ à saisir par la photographe et son objectif, à l’instant même (et pas trop tard !), de l’étincelle de la rencontre de ce regard et de ce capté visuellement et photographiquement _ nous offrant à percevoir à notre tour, en spectateurs un peu attentifs de l’image photographique qui en résulte, ce que le regard photographique de l’artiste (en son aptitude à quelque génie de la prise de vue…) apporte de singulièrement plus que le regard brut, hâtif, du simple quidam, fut-il aidé par quelque smartphone ; et a fortiori que la capture mécanique des images (vidéos) de rue… _ ;

    …

    un réel à dimension potentielle, via ce qu’offre à regarder et recevoir par ses images la photographe, d’éternité (c’est-à-dire de hors temps _ ainsi que le dit tranquillement Spinoza en son Éthique _) ;

    …

    un réel fondamental rare _ parce qu’infime, et extrêmement fugitif, et difficile à percevoir hors de cette saisie d’image-là, artiste ! _, se présentant, donnant, offrant à retenir ainsi, par et dans ce shoot photographique d’artiste, et via le dispositif dont fait partie l’appareil avec sa mécanique, en simple prolongement, alors, du corps et du regard en tension _ corps et regard _ parfois vertigineuse, de l’artiste ;

    …

    un réel à dimension d’éternité, donc, qui se présentera (puis donnera à percevoir-ressentir) in fine _ quand le miracle de la rencontre advenue avec l’objet est d’abord bien présent là, dans l’image ainsi recueillie _, sur (et dedans) l’image, ainsi captée, qui en résultera ;

    …

    avec, encore, donc, à son éventuelle suite, l’impact incisif décisif que celle-ci _ image d’artiste, mais sans la moindre affèterie ! qui briserait tout ! _ pourra avoir sur nos regards de spectateurs de l’image, pour peu que nous y soyons, au bon moment, à notre tour, adéquatement attentifs et happés, carrément, par la profondeur _ du fait du champ ouvert par le cadre (cf par exemple page 48 de Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais : « Je délimite et découpe dans le réel plusieurs vues presque irréelles de la situation. Lorsque je cadre ainsi des scènes en plan rapproché et que je les visualise ensuite sur l’écran de mon appareil, celles-ci semblent représenter davantage un monde en destruction qu’en construction. La terre laisse ressortir ses strates, ses entrailles, sa chair humide et collante« …), et du fait, aussi, de la profondeur que confère le traitement puissant, ici, de la couleur (cf plus haut) _

    de ce qui, ainsi, de la chose même saisie, surgit et paraît _ et charnellement, même ! _ (cf là-dessus les bouleversantes analyses, en même temps qu’infiniment pertinentes, jusqu’au frisson à les lire, de l’amie Baldine Saint-Girons en son merveilleux L’Acte esthétique, et celles de l’amie Marie-José Mondzain en son indispensable Homo spectator _ voir, faire voir…) ;

    …

    mais un réel (celui, infra-ordinaire, des actes mêmes de travail du chantier) à dimension d’éternité, du moins en puissance _ quant à sa perceptibilité (sur le champ) par la photographe en ses shootings, d’abord ; puis par nous, à sa suite, en regardant vraiment ses photos… _, se présentant au départ on ne peut plus humblement et discrètement, à ce regard susceptible de devenir à la seconde même épidermiquement « halluciné », de l’artiste photographe, à ce moment de sa campagne photographique, au fil de sa quête de prise d’images justes (impliquant, en regard (et à sa suite), pour les accueillir et cueillir, ses propres gestes adéquats de photographe), de ce qui physiquement, geste par geste de travail accompli sur et en ce chantier, se construisait ainsi et s’élevait peu à peu, durant trente mois, de la Cité du Vin, sur le terrain d’abord chaotique (et très souvent boueux), de ce titanesque et héroïque, à certains autres égards, chantier ;

    …

    et cela, avec la plus grande (et même extrême !) justesse d’image requise, en permanence _ c’est là tout simplement une condition artistique sine qua non ! _, nonobstant fatigues, doutes et angoisses du quotidien du (ou de la) photographe en son _ épuisant ? en son extrême exigence… _ travail photographique comme en sa vie tout court, face au quotidien (infra-ordinaire, donc) du travail se donnant à cueillir-saisir là, en ce terrain, ce chantier, de ces milliers de gestes infra-ordinairement professionnels, eux aussi, effectués par chacun des acteurs-artisans opérant (chacun à sa manœuvre, et tous, en partie du moins, à main d’hommes et femmes, humainement, donc, outils et machines aidant _ que de splendides photos d’eux ! _ ) de ce chantier,

    à tenter de capter et mettre en lumière _ photographie signifiant « écriture de la lumière« , nous rappelle Isabelle page 97 de son Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais…  _ sur l’image photographique à réaliser, des milliers de fois ;

    …

    …

    éblouissement radieux, donc _ je reprends l’élan de ma toute première phrase, et du point de vue du regardeur… _ des 88 photos, de très grand format _ c’est capital ! _,

    et d’une époustouflante netteté _ même quand la luminosité de certains jours, trop forte et quasi aveuglante, pose comme un filtre général cotonneux sur tout ou partie de l’image

    …

    (par exemple, dans de magnifiques photos au ciel blanc :

    celle, non légendée, en double-page, pages 94-95 ; celles intitulées « une mise en place de tours d’échafaudages« , pages 96-97 ; celle intitulée « des cages d’armature en attente« , en double-page, pages 98-99 ; celles intitulées « Le coulage du béton« , pages 114-115 ; celle intitulée « Une banche avec ses contreventements« , page 121 ; la grandiose « le camion-grue avec le tuyau pompe qui achemine le béton », en double-page, aux pages 128-129 ; celle intitulée « La préparation avant le coulage du plancher bas d’un étage« , page 144 ; ou encore la prodigieuse « La pose des premiers arcs de la tour« , en double page, aux pages 176-177 ; et encore l’affolante image des « alpinistes«  défiant la pesanteur en leurs acrobaties, à la double-page 234-235, au sein de la superlative série légendée « La pose des verres sérigraphiés de la vêture«  ; etc. ;

    et aussi, voire surtout, mais sans ciel cette fois, les deux magiques photos (on dirait de purs crayonnages de Cy Twombly !) légendées « Un plancher bas et des voiles montés« , page 153) ;

    il faut bien souligner que ce facteur de la netteté est tout spécialement décisif  dans la puissance de l’art d’Isabelle Rozenblaum ! _

    …

    et époustouflante force, jusqu’au sublime, aussi, des couleurs ! _ que j’ai immédiatement souligné, comme facteur de profondeur du rendu de l’image, lui permettant d’atteindre la chair même (et le mot apparaît, on ne peut plus adéquatement !, à quelques reprises, sous la plume d’Isabelle…) du réel ainsi somptueusement capté… _,

    de la moisson photographique d’Isabelle Rozenblaum ;

    …

    résultant de la rencontre _ renouvelée à 33 reprises de quelques heures chaque fois _ avec les gestes du chantier, de la radicalement attentive, et hyper-intense, traque photographique _ à rebours de la fatigue physique pouvant aller, parfois, jusqu’à l’épuisement ! _ des 30 mois passés sur et en ce chantier de construction de la Cité du Vin,

    qu’a suivi, avec un très pressant permanent sentiment de nécessité et urgence (artistiques), Isabelle Rozenbaum.

    …

    …

    Nécessité et urgence (artistiques), en effet,

    d’une singulière « mission » d’artiste impérativement échue, à elle, Isabelle Rozenbaum

    _ « La mission de photographier un chantier n’est vraiment pas une mince affaire «, écrit-elle page 66 de Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais ; « Je vis donc cette mission _ voilà le terme ! _ avec désir et exigence, presque avec nécessité, comme s’il s’agissait finalement _ ah ! _, pour moi _ artiste s’il en est, des processus… _, de répondre à un besoin impérieux _ besoin à déchiffrer (et défricher), œuvre à œuvre… _ qui dépasserait à la fois l’architecture et la photographie « _ c’est bien intéressant ! _ ;

    et « Je sens (au fur et à mesure de « l’écriture des mots » de ce carnet de bord, crucial donc pour l’artiste, qu’est Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais) que la pratique même de ma photographie, cette « écriture de la lumière », devient, au fur et à mesure de cette mission, plus ambitieuse, plus forte _ oui ! à la Michel-Ange… _, plus rigoureuse également «, écrit-elle aussi page 97, au chapitre Écriture de ce carnet de bord, avec lequel la photographe peut dialoguer et avancer… _ ;

    …

    une singulière « mission » de « révélation » (photographique, en l’occurrence) du réel le plus profond et le plus vrai (et le plus beau, aussi !) _ qui soit rendu le plus justement possible, et en beauté active, dynamique (et non en document passif, inerte), sur chaque photo à réaliser _, de ce chantier de construction de la Cité du Vin de Bordeaux

    _ ces divers mots, spécialement ceux de « mission « et « révélation «, revenant significativement à diverses reprises sous la plume d’Isabelle Rozenbaum en ce passionnant carnet de bord évolutif qu’est Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais : aux pages 33, 64, 66, 97, 125, 129 (en un chapitre qui s’intitule « révélation « !), 137… _,

    …

    à destination de quelque vrai regardeur (à venir)  qui viendra contempler vraiment (et jouir à son tour de) de ce réel _ du chantier de construction, tel qu’il eut lieu, en amont du bâtiment achevé d’aujourd’hui… _ qu’a su si superbement percevoir le regard photographique d’artiste d’Isabelle Rozenbaum, et que donnent à percevoir désormais aussi  à qui sait vraiment les regarder, ces sublimes images-photos, qui en demeurent :

    en quelque exposition et en quelque livre, à venir, eux aussi _ je me place ici au tout début de cette improbable (au départ) aventure photographique _ ;

    …

    exposition et livres qui soient les médiateurs, à leur tour, de ce que la photo, sur le chantier même, aura su, en (et de) l’infra-ordinaire des gestes, des corps, des outils, des matières, apercevoir et recueillir et garder (pour longtemps, pour toujours) du travail s’accomplissant, et maintenant accompli ;

    …

    et sublimes images-photos que voici, à nous offertes aujourd’hui, qui avons la chance et la joie insignes de pouvoir les regarder-contempler-scruter vraiment et à loisir, en cette splendide exposition Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin, à la Cité du Vin,

    de même _ et différemment, encore _ qu’en ces deux livres eux-mêmes dissemblables, et chacun singulier, La Cité du Vin et Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin, que le magnifique éditeur d’Elytis, Xavier Mouginet, a su offrir, en magicien à son tour, à notre bonheur!.. ;

    …

    en l’urgence, déjà alors _ au moment des actes de photographie, sur le chantier _, des métamorphoses _ permanentes et finalement rapides, en ces 30 mois de chantier (et à raison d’une visite à peu près mensuelle de la photographe)… _ de ce chantier de construction de cette Cité du Vin, à Bordeaux :

    …

    métamorphoses rapides _ paradoxalement, eu égard à la tâche à certains égards titanesque de ses acteurs mobilisés sur le terrain, en leurs divers corps de métier, au quotidien de leurs gestes professionnels de constructeurs, ainsi que l’avèrent aussi ces photos _ ;

    …

    et métamorphoses perceptibles _ non seulement en l’élévation architecturale progressive, mois après mois, de ce superbe bâtiment-monument en dur de la Cité du Vin, au-dessus du fleuve et des quartiers, en chantier eux aussi, de Bacalan et des Bassins à flot ;

    mais aussi et désormais pour toujours, dans les images-photos que nous donne à contempler-scruter en toute sérénité, Isabelle Rozenbaum, tant en sa présente lumineuse exposition à la Cité du Vin, qu’en ces deux lumineux livres ! ;

    …

    mais l’artiste photographe, venue à 33 reprises (plus une toute dernière le 8 mars 2016) sur le chantier (sources des 33 chapitres de son Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais) ces 30 mois, redoutait aussi de manquer, entre-temps (c’est-à-dire entre deux de ses visites au (et sur, et dans le) chantier) ;

    de manquer la moindre étape décisive significative des processus et des changements cruciaux pouvant avoir eu lieu dans quelque entre-deux de ses visites (à peu près mensuelles, donc) au chantier, qui aurait, ainsi, pu échapper à l’ouverture-inquiétude-jouissance amoureusement attentive de son regard photographique, et donc à ses photos… _ ;

    …

    en l’urgence, déjà, alors, des métamorphoses permanentes, et finalement rapides, mais aussi irréversibles,

    de ce vaste et diversifié chantier en travail, sans cesse en évolution, au fur et à mesure des contributions de chacun des acteurs des divers corps de métier s’y succédant, au fil de ces 30 mois, et de ce que chacun d’entre ces divers professionnels du bâtiment réalisait, du bâtiment final, en sa tâche spécifique et peut-être unique, ce jour, cette heure et à cette seconde-là ;

    …

    et qu’avait à saisir, pour l’éternité _ celle-là même de l’art (en l’occurrence photographique), en sa capacité de justesse (probe et dépourvue du moindre maniérisme ; mais charnelle aussi, et ô combien !..) à l’égard de ce réel, en sa vérité et beauté (et parfois, voire souvent, sublime !) _, la photo d’Isabelle Rozenbaum.

    …

    …

    Les premières photos du chantier, quasi vide au tout début (sauf, très bientôt, des monceaux chaotiques de terre, et la boue _ donnant lieu très vite, en effet, à de sublimes photos ! Par exemple, la très noire (à la Louise Bourgeois)  araignée de terre grasse de la page 47 de La Cité du Vin (légendée « Terrassement autour des longrines «) ; ou bien les deux photos en double-page, et non légendées, aux pages 36-37 et 40-41 ; et d’autres encore, telles, par exemple, celles, de nuit et légendées « Début des forages pour les pieux de fondation «, de la page 34 _),

    datent du lundi 21 octobre, du mercredi 30 octobre et _ pour celles prises de nuit _ du mardi 12 novembre 2013 ;

    et la toute dernière _ présente au terme même du parcours de l’exposition, mais absente des deux livres _, un sublime _ oui ! _ panorama _ simplement assorti d’un cartel la datant : « 8 mars 2016 » _, où la vue sur le fleuve Garonne prend des allures de Bergen, en Norvège, ou de Vancouver, en Colombie britannique, au Canada,

    date du mardi 8 mars 2013.

    …

    …

    Le titre complet de l’exposition est : Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin

    _ aventure, donc, architecturale, pour Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, les architectes-concepteurs de l’Agence XTU, ainsi que Dominique Zentelin, le directeur opérationnel du cabinet XTU ;

    et aventure de construction, bien sûr, pour les membres de tous les divers corps de métier des entreprises Vinci Construction et SMAC, tout d’abord ;

    mais aussi aventure photographique, pour Isabelle Rozenbaum ;

    aventure éditoriale, pour Xavier Mouginet, le directeur des Éditions Elytis ;

    et aventure, encore, d’exposition, pour Philippe Massol, directeur de la Cité du Vin, Laurence Chesneau-Dupin, directrice culturelle de la Cité du Vin, et Marion Eybert, responsable des Expositions à la Cité du Vin…

    …
    …
    Puis, hier jeudi 16 juin, à 18h, à l’Auditorium Thomas Jefferson de la même Cité du Vin de Bordeaux :

    …

    conférence de présentation de cette exposition Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin,

    en un entretien de Francis Lippa, philosophe (et vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux) _ spécialement curieux de poïétique, c’est-à-dire des arcanes de la création ; cf sur ce blog En cherchant bien son récent article du 1er juin à propos du compositeur Karol Beffa : L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France _,

    avec l’artiste Isabelle Rozenbaum

    _ on peut écouter le podcast de leur entretien (jubilatoire !) du 3 décembre 2013, à la librairie Mollat, à propos du (passionnant) précédent travail d’Isabelle Rozenblaum, l’extraordinaire Les Corps culinaires... _,

    et avec Xavier Mouginet, l’éditeur (aux Éditions Elytis) des deux livres superbes et indispensables pour bien regarder encore ces photos, et bien méditer, à notre tour, sur elles,

    telles qu’elles sont issues de cette campagne de photographies de 30 mois, et de cette _ éblouissante _ exposition _ ouverte du 1er juin 2016 au 8 janvier 2017 : à découvrir en même temps que la Cité du Vin _ :

    …

    La Cité du Vin, d’une part, le (très beau) grand livre (officiel),

    comportant 231 photos couleurs de très grand format _ pleine page souvent ! et c’est aussi nécessaire que mérité ! _, et avec des cadrages parfois époustouflants _ oui ! _, mais sans le moindre maniérisme :

    au service infiniment probe de la plus grande justesse, seulement, mais pas moins !, du rendu (par l’image merveilleusement cadrée) de ce qui, vu et surtout ressenti par l’artiste, nous est donné à voir et intensément ressentir, via et en ces formes-là (d’images belles ou sublimes), à notre tour ! ;

    en un acte esthétique, pour reprendre l’expression de Baldine Saint-Girons, en son indispensable et magnifique L’Acte esthétique… ; cf aussi, là-dessus, le tout aussi indispensable et tout aussi passionnant et juste Homo spectator _ voir, faire voir, de Marie-José Mondzain) ;

    …

    et, d’autre part, Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin,

    un carnet de bord (et de méditation) intime (comportant, aussi, 264 photos, mais de petit format _ toutes différentes des 231 images du très beau grand livre officiel, et au nombre de huit sur une page, chaque fois (8 x 33 = 264) _) ;

    …

    carnet tenu, quasi in situ, par la photographe Isabelle Rozenbaum réfléchissant-méditant par cette écriture même sur son travail alors en cours de photographe, face au (et dans le) chantier, du 21 octobre 2013 jusqu’au 11 février 2016 ;

    …

    et carnet aménagé et re-travaillé un peu, quasi in situ encore, et toujours au fur et à mesure, en 33 chapitres _ correspondant au nombre de ses interventions photographiques successives sur le chantier : les dates et heures de ces écritures sont chaque fois données, ainsi que le temps qu’il faisait, et la qualité de la lumière, la luminosité ce moment-là ce jour-là… _, muni chacun d’un titre, et conclu chacun par une citation d’un photographe ou d’un philosophe ayant réfléchi sur la photographie ;

    sur le modèle, au départ du moins, du Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de George Perec, paru en 1975.

    …

    …

    J’ai personnellement eu la chance de parcourir tranquillement, à mon rythme, et à mon complet loisir, deux fois jusqu’ici, l’exposition, en son accrochage magnifique (et ô combien lumineux !), et selon des formats de très grande ampleur, parfaitement adéquats à cela même (de grand _ y compris pour les images de simples outils ! _) que ces photos nous montrent.

    …

    Et bien sûr le regard de ma seconde visite va plus loin _ et plus profond : que d’images-mondes, ici… _ que le regard de la première visite, au cours de laquelle, par exemple, je n’avais pas remarqué les cartels _ discrets, il est vrai, mais constants ; et certainement indispensables ! _ indiquant la date de chacune de ces photos…

    …
    Je remarque _ et le communique à Xavier Mouginet et Isabelle Rozenbaum qui m’accompagnent lors d’un dernier tour de l’expo, juste avant notre entretien-conférence à l’Auditorium _ que la grande photo que j’admire tant des « alpinistes » lors de « la pose des verres sérigraphiés de la vêture », virevoltant très en hauteur sur la façade du bâtiment de la Cité du Vin, et image admirée aux pages 234-235 de l’éblouissant La Cité du Vin,

    et qui se trouve, dans l’exposition, présentée à droite en un extraordinaire tryptique consacré à ces opérations quasi dansées des « alpinistes » _ mais dans ce spectaculaire et acrobatique tryptique, la photo placée au centre, plus grande que celle qui me plait tant dans le livre, vole en quelque sorte la vedette à celle qui m’a ô combien plu sur la pleine double-page du livre, et qui, donnée ici un peu plus petite (que sa voisine du tryptique), est placée à droite et en léger contrebas… _,

    ne me fait pas le même effet (de sidération) que sur la double page, et sans bord, dans le livre :

    …

    c’est que tout regard sur l’image dépend aussi de son contexte, comme de sa taille,

    commentent Isabelle et Xavier ;

    d’où l’importance du montage, dans l’exposition comme dans le livre,

    de ce qui sera montré être regardé…

    …

    …

    Et les images d’Isabelle Rozenbaum,

    en leur extraordinaire netteté _ qui apparente à mes yeux, et pour prendre un exemple, la sublime ! sculpturale photo (non légendée) de la double-page 32-33 des deux mains gantées posées sur un plan dessiné du bâtiment de la Cité du Vin déployé à terre (ainsi qu’un pied chaussé un peu boueux, empiétant sur ce plan, légèrement déchiré là ; sans rien d’autre de perceptible du corps de cet homme)

    aux deux mains (à la rencontre) de Dieu-le-Père et Adam, de Michel-Ange, au plafond de la chapelle Sixtine ! _

    et en leurs impressionnantes couleurs _ par exemple celles de la photo (sans légende) de la double-page 126-127 ; ou celles de la photo légendée « mesures et contrôles ponctuent la vie sur le chantier « , page 135 ; ou aussi celles de la photo, si étrange, de la « préparation des platines qui soutiendront la vêture «, à la double page 214-215 _,

    respirent merveilleusement, et s’approfondissent aussi, dans le format le plus large possible

    _ tel, aussi, celui de l’écran de l’Auditorium où quelques unes d’entre ces splendides images-photos étaient projetées pendant notre entretien-conférence de jeudi 16 juin dernier !

    …

    D’où la très grande importance,

    non seulement du tirage des photos, bien sûr !,

    mais aussi du montage de ces photos,

    tant dans les soins portés à l’accrochage de l’exposition,

    que dans ceux portés à la mise en page du livre : éblouissante, elle aussi.

    …

    Ainsi le travail éditorial de Xavier Mouginet est-il proprement époustouflant !!!

    …

    Aussi, pouvoir revenir et se reporter sans cesse aux détails des images qu’offre le livre _ et un livre aussi beau et riche que ce magnifique La Cité du Vin ! _ est proprement extraordinaire ;

    chaque nouveau parcours de ces images au fil du livre,

    de même que chaque nouveau parcours de la salle d’Expositions de la Cité du Vin,

    nous faisant découvrir et contempler chaque fois de nouvelles merveilles !

    …
    C’est admirable !

    …

    …

    Titus Curiosus, ce vendredi 17 juin 2016

     

  • René de Ceccatty, ou d’éperdues enquêtes autour de « dignes objets d’amour » : Michel-Ange (via Stendhal et Sigalon), Leopardi, Pasolini, lui-même…

    René de Ceccatty est un auteur passionnant, et assez admirable.

    Par l’enquête éperdue qu’il mène, depuis toujours ou presque, pourrais-je dire, autour de l’énigme de l’objet d’amour, et de sa « dignité » _ ou pas… _,

    …

    pour reprendre l’expression de Stendhal, « digne objet d’amour« ,

    qui frappe et que retient _ à jamais _ René de Ceccatty (au point d’en faire une œuvre superbe et de près de 500 pages !) en une nouvelle italienne inachevée de Stendhal, égarée, puis récemment retrouvée _ on aimerait apprendre plus précisément où, et comment, René de Ceccatty ne nous ne le révélant pas vraiment ; il nous donne seulement le nom du découvreur, un certain Carlo Vivari, philologue italien (à demi tchèque, né à Duchcov)… _ et publiée, à Milan en 1995, en son original français et en traduction en italien, et intitulée _ par son découvreur et ses éditeurs aux éditions de La Vita Felice à Milan, et non par Stendhal lui-même, qui l’aurait laissée sans titre… _, d’après un vers de Michel-Ange _ lui-même ; ce Michel-Ange qui fournit à Stendhal le héros de cette nouvelle... _, Chi mi difenderà dal tuo bel volto… ;

    …

    ce titre est donc emprunté par les éditeurs à une phrase, en italien dans le texte, que Stendhal prête, et d’après un vers de Michel-Ange lui-même en ses Sonnets, à son personnage de Michel-Ange, et pensée _ en soi _ plutôt que proférée _ à l’autre _, face à la complexe sidération ressentie par Michel-Ange face au si  beau visage de Tommaso de’ Cavalieri, lors de leur première rencontre _ le 5 août 1532, semble-t-il _, au Palazzo Cavalieri, telle qu’elle est fantasmée, du moins, par Stendhal, cette première rencontre _ René de Ceccatty nous apprend en effet (en note, page 349 de son Objet d’amour) que cette rencontre a eu lieu ailleurs (qu’au Palazzo Cavalieri), et autrement ; mais Stendhal a choisi comme lieu de rencontre des deux personnages de sa nouvelle le Palazzo Cavalieri parce que lui-même se trouvait y loger au moment de sa rédaction (ou, en tout cas, un peu avant), trois-cent-un ans plus tard, en 1833 (de fait, en ce Palazzo Cavalieri, à Rome, situé tout près du Teatro Argentina, Stendhal a habité avec son ami le peintre Abraham Constantin à partir du 16 novembre 1831 ; et « probablement y est-il resté jusqu’en août 1833« , écrit René de Ceccatty page 468 de son livre ; mais Stendhal n’a pas su tout suite que ce palazzo où il logeait alors avait été celui des Cavalieri, et donc qu’y avait vécu Tommaso, le grand amour de Michel-Ange (mort dans les bras de son ami Tommaso le 18 février 1564, soit près de trente-deux ans après ce coup de foudre) ; et la rédaction de cette nouvelle par Stendhal date du mois de juin 1833, et non 1832, comme l’ont cru les éditeurs, en 1995, précise René de Ceccatty pages 469 et 472 ; « probablement tout a-t-il été antidaté (par Stendhal) pour rendre la coïncidence frappante« , souligne-t-il page 469)  _ ;

    …

    le personnage de Michel-Ange éprouvant immédiatement _ at first sight, et simultanément au coup de foudre amoureux qui le submerge !_, face au beau visage de Tommaso, le désir de se défendre aussi _ « Chi mi difenderà… » écrira Michel-Ange en un de ses sonnets (à Tommaso…)… _ de cet amour naissant foudroyant _ « Il ne peut détacher son regard de cet autre regard« , car « le jeune Tommaso (…) a des yeux admirables, de ces grands yeux qui louchent un peu à la moindre émotion« , venait d’écrire Stendhal deux phrases plus haut… _ pour ce si beau et très noble jeune homme _ en fait cette première rencontre entre Michel-Ange et le beau Tommaso eut lieu le 5 août 1532, si l’on se fie, comme René de Ceccatty l’indique page 447, à la « date d’une lettre de Giulani Bugiardini à Michel-Ange, où figurent (aussi, mais sans qu’ici René de Ceccatty nous explique pourquoi et comment…) trois sonnets à Tommaso : il rencontre Tommaso de’ Cavalieri, qui lui est présenté par un proche du jeune archevêque de Florence (le cardinal Nicolò Ridolfi, petit-fils de Laurent le Magnifique), un sculpteur florentin, Pier Antonio Cecchini« … _ ; lors de cette première rencontre, Michel-Ange a 57 ans, et Tommaso aurait « seize ou dix-sept ans«  _ s’il est « né en 1515 ou 1516« , comme le suppose et indique René de Ceccatty page 445… « Tous deux sont fort embarrassés« , écrit Stendhal…

    …

    Et c’est cet embarras de Michel-Ange face à l’ »objet d’amour » _ « objet d’amour«  qui n’est pas vraiment envisagé, lui, Tommaso, comme « sujet«  amoureux par Stendhal ; et embarras qui n’est pas symétrique, non plus, à l’embarras qu’éprouve, aussi, face à lui et de son côté, le jeune Tommaso _,

    qui intéresse justement, après Stendhal, René de Ceccatty lecteur de Stendhal _ comme il est lecteur (et traducteur) de Leopardi et de Pasolini : tous immenses auteurs… _ ;

    …

    c’est donc cet embarras _ de réserve-recul, recherche de défense, éprouvé simultanément à, et face à, l’élan amoureux si vivement ressenti en lui-même _ que je relève, et qui m’intrigue à mon tour comme lecteur de l’œuvre de René de Ceccatty… 

    …

    …

    De René de Ceccatty, outre son très riche Mes Argentins de Paris

    _ Argentins de Paris parmi lesquels je détache mon cousin Adolfo Bioy Casares (1914 – 1999), son épouse Silvina Ocampo (1903 – 1993), ainsi que sa belle-sœur Victoria Ocampo (1890 – 1979), parisiens occasionnels, en effet, et pas à demeure, en exil ;

    ainsi que leur amie Silvia Baron Supervielle (née en 1934, et que j’ai rencontrée à la librairie Mollat le 17 novembre 2011), sur l’œuvre très forte de laquelle je renvoie ici à mon article du 8 janvier 2012 : « Afin que le principal se dégage » : vie et oeuvre (et présence) de Silvia Baron Supervielle en la probité et pudeur de ses approches ) _,

    …

    et son entretien (ou Propos recueillis) avec son amie Adriana Asti (née en 1933, à Milan) Se souvenir et oublier _ dont m’a marqué à jamais l’interprétation du chef d’œuvre de Bernardo Bertollucci (tourné à Parme) Prima della Rivoluzione, en 1964 ; et que j’ai revue avec beaucoup de plaisir dans l’excellent Impardonnables du cher André Téchiné (tourné à Venise), en 2011 _,

    …

    de René de Ceccatty, donc,  je viens aussi de lire, en effet, et avec un immense plaisir,

    et son Noir souci,

    autour de l’énigme des liens _ riches, et dont il se donne à mieux comprendre et éclaircir un peu la complexité, en narrant la trame de leur tissage à partir de son propre (passionnant) travail d’enquête sur eux _ entre Giacomo Leopardi (1798 – 1837) et Antonio Ranieri (1806 – 1888) _ je me suis passionné aussi au superbe film Leopardi Il Giovane favoloso, de Mario Martone, via le DVD qui vient de paraître ; et qui est accompagné, en bonus, de plusieurs entretiens, dont un, tout à fait remarquable, avec René de Ceccatty _,

    …

    et, immédiatement en suivant, son Objet d’amour,

    autour de l’énigme des liens _ riches eux aussi, et dont René de Ceccatty se donne à mieux comprendre et éclaircir un peu la complexité, là aussi, en narrant la trame de leur tissage à partir de son propre (passionnant) travail d’enquête sur eux, ici à nouveau _ entre Michel-Ange (1475 – 1564) et son ami Tommaso dei Cavalieri (1509 – 1587),

    ainsi que de l’intérêt rétrospectif qu’y portent, en ces années 1830 où tous deux résident à Rome, et le peintre Xavier Sigalon (1787 – 1837) _ venu à Rome, commandité par Adolphe Thiers, réaliser (d’octobre 1833 à fin 1836) une copie grandeur nature du Jugement dernier de Michel-Ange, à la chapelle Sixtine _, et le consul de France Henri Beyle – Stendhal (1783 – 1842),

    à Rome donc _ cette Rome dont je connais bien (et aime tant !) les lieux, tout spécialement aux alentours du Palazzo Cavalieri (aujourd’hui détruit, pour faire place au Largo Arenula), dans le quartier de Torre Argentina, non loin de la Via del Sudario et de Sant’Andrea della Valle, dans le couvent (des Teatini, Piazza Vidoni) duquel j’ai dormi et déjeuné dix jours durant en 1992, passés à arpenter-explorer passionnément la Rome baroque : entre Panthéon, Piazza Navona, Campo dei Fiori et la délicieuse Piazza Mattei, notamment… _ ;

    livres et liens qui me donnent bien et beaucoup à penser… 

    …

    Et je dois ajouter à cette liste d’œuvres de René de Ceccatty,

    tous les travaux qu’il a consacrés à Pier Paolo Pasolini,

    tant concernant sa vie _  Pier Paolo Pasolini, Sur Pier Paolo Pasolini _

    que son œuvre _ en de multiples traductions : Poésies 1943-1970, en 1990, Descriptions de descriptions, en 1995, Histoires de la Cité de Dieu & Nouvelles et chroniques romaines 1950-1966, en 1998, L’Odeur de l’Inde, en 2001, Nouvelles romaines, en 2002, Actes impurs & Amado mio, en 2003, Pétrole, en 2006, Sonnets, en 2012, Adulte ? Jamais, une anthologie 1941-1953, en 2013, La Persécution, une anthologie 1954-1970, en 2014, Poésie en forme de rose, en 2015… ;

    cf aussi ce passionnant entretien tout récent de René de Ceccatty avec Sébastien Madau, le 16 mars dernier : « #Pasolini était un pessimiste constructeur et révolté«   _,

    qui posent, eux aussi, bien sûr, la cruciale question du « digne objet d’amour« .

    …

    …

    À ce propos, pourquoi avoir intitulé ce livre Objet d’amour, et non Digne Objet d’amour ?..

    Pourquoi avoir gommé du titre de son livre le mot « digne« , qu’utilise pourtant Stendhal ? juste au final de la partie rédigée _ lire celle-ci aux pages 346 à 352 d’ Objet d’amour _ de cette nouvelle inachevée Chi mi difenderà dal tuo bel volto ? (ce qu’indique la note 2 de la page 349 d’ Objet d’amour), donnée in extenso au sein d’un copieux et substantiel dossier de « Documents«  qui clôt de façon vraiment passionnante ce livre (Sources _ pages 319 à 342 _, Citations _ pages 343 à 434 _ et Amis, parents et entourage professionnel de Sigalon _ pages 435 à 487 _) ; dossier qu’ajoute généreusement _ pages 317 à 487 _ René de Ceccatty à sa fiction elle-même _ pages 7 à 316 _ : tels les éléments d’un chantier à revenir compulser, et une invite à y fouiller un peu nous-mêmes, aussi, à notre tour…

    …

    La dernière phrase de la partie de la nouvelle achevée par Stendhal (aux pages 343 à 349) est celle-ci : « Michel-Ange est attiré par Tommaso aussi parce qu’il voit en lui un digne objet d’amour« .

    Et ce qui la suit  _ comme base de ce qui sera à rédiger plus tard par Stendhal, à son départ de Rome le 25 août 1833 ; et demeura tel quel, inachevé… _ est donné, in extenso aussi, en 4 pages (349 à 352), sous l’indicatif « Plan » que s’est donné à lui-même Stendhal. 

    …

    …

    Pour tenter d’éclairer un peu cet inachèvement par Stendhal de sa nouvelle sur la rencontre initiale entre Michel-Ange et Tommaso de’ Cavalieri,

    on peut relever, en suivant la précieuse Chronologie que donne René de Ceccatty, pages 442 à487,

    que Stendhal quitte Rome, pour six mois, le 25 août 1833 (il est à Paris dès le 11 septembre) et ne retourne à Rome que le 8 janvier 1834. Dès avril 1833, apprenant que sa maîtresse (depuis le 22 mars 1830), Giulia Ranieri, allait se marier avec son cousin Giulio Martini (qu’elle épousera le 24 juin suivant, en 1833), Stendhal était retourné loger _ pour quelles raisons ? _ chez Mme Giacinta, Albergo Cesari, via di Petra, à Rome ; de même que, le 16 juin 1833, son ami Abraham Constantin, quittant alors Rome pour se rendre en Suisse, avait quitté, lui aussi, l’appartement du Palazzo Cavalieri (et, de retour à Rome l’hiver 1834, Constantin s’installera cette fois 120 via della Vignaccia, toujours à Rome).

    …

    C’est probablement ce départ et cet éloignement de Rome, ainsi que les bouleversements affectifs qui l’ont précédé et qui s’en sont suivis, qui ont conduit Stendhal à l’abandon _ qu’il pensait alors provisoire _ de cette nouvelle, retrouvée, ainsi inachevée, seulement à la fin du XXe siècle par Carlo Vivari, et parue à Milan en 1995.

    …

    Cette nouvelle perdue et retrouvée de Stendhal paraissant pour la première fois en français en France dans cet Objet d’amour de René de Cecatty, il faut le relever… 

    …

    Et c’est donc sous le titre de Chi mi difenderà dal tuo bel volto _ emprunté dans son texte, par Stendhal à un vers d’un poème de Michel-Ange, commençant par Chi è quel che per forza à te mi mena, que voici (René de Ceccatty nous en donne sa traduction page 369) :

    …

    Qui est celui qui de force à toi me conduit

    hélas hélas hélas

    pieds et poings liés quand je suis libre et sans liens ?

    Si tu enchaînes autrui sans nul besoin de chaînes,

    et si, sans mains ni bras, tu as pu m’attraper,

    qui me défendra de ton beau visage ?

    …

    Stendhal, en effet, comme bien d’autres (dont René de Ceccaty, mais aussi, déjà, le peintre Sigalon, à Rome), s’est passionné pour les Poèmes (Sonnets et Madrigaux) de Michel-Ange à Tommaso de’ Cavalieri, mais aussi pour leur belle, elle aussi, riche et un peu énigmatique, correspondance, du moins celle (rare !) qui a été retrouvée et conservée… _ qu’est paru pour la première fois en 1995  à Milan le texte de cette nouvelle inachevée de Stendhal, à la fois en traduction italienne et en son original français.

    …

    René de Ceccaty ajoutant la précision suivante quant à cette édition de 1995, aux pages 352-353 :

    « texte reproduit par Anne Bussière d’après le manuscrit original, découvert _ circonstances qui mériteraient d’être précisées !.. _ et présenté par Carlo Vivari _ philologue né à Duchcov, en république tchèque, et dont l’identité et le parcours mériteraient, eux aussi, bien des précisions : « Carlo Vivari, filologo, cultore di sicomanzia _ qu’est-ce donc à dire ?.. _, è nato a Duchcov (l’antica Dux _ là même où mourut Casanova, le 4 juin 1798, et où celui-ci était bibliothécaire du comte Waldstein depuis septembre 1785 ; c’est là que Casanova écrivit, en français, les Mémoires de sa vie… _), da padre italiano e madre boema. A Duchcov vive di un piccolo incarico come bibliotecario _ lui aussi ! _ in quello che fu il castello del conte di Waldstein _ en effet ! _, ormai assediato da orribili miniere di carbone« , indique le site des Editions milanaises La Vita Felice ; Carlo Vivari n’est que trop visiblement un nom de plume : Karlo Vivary étant le nom tchèque de Karlsbad… _, postfacé par Annalisa Bottacin et Jean Garrigue » chez l’éditeur milanais « La Vita Felice, en 1995, page 24 et suivantes« .

    …

    Voilà un aperçu de l’histoire de cette nouvelle inachevée de Stendhal, en août 1833 à Rome ; perdue, suite au départ probablement un peu précipité de Rome de Stendhal ; puis récemment retrouvée par ce Carlo Vivari.

    …

    …

    Reste la question de la dignité (ou pas !) de l’objet d’amour,

    quand la situation affective vécue entre dans l’ordre d’un tel rapport éprouvé entre un sujet (aimant) _ en l’occurrence soi-même… _ et un objet (aimé, ou à aimer : aimable…) _ rencontré, lui, cet objet d’amour _,

    rapport à l’autre comportant forcément, en ce premier instant d’abord-approche par le sujet qui se met à aimer, une certaine distance _ d’inconnu, vis-à-vis de ce qui se présente comme objet (d’amour) à aimer, mais aussi comme objet (d’amour) à connaître… _, au moins à ce moment rapide _ d’un minimum d’appréhension-questionnement-tergiversation de la part du sujet face à son objet d’éventuel amour… _ de la première rencontre, avec ce qui va (ou risque de) s’y livrer et donner (ou pas), à la suite… : hic Rhodus, hic saltus…

    …

    Ce qui est, en effet, ce que se demande, sur un mode de questionnement-hésitation, et recul même _ effaré, et sur la défensive _, en son for intérieur, à lui-même, Michel-Ange,

    face, pour la première fois, au si beau visage du très noble Tommaso et ses effets si vivement ressentis immédiatement sur lui-même _ Michel-Ange a alors 57 ans : il n’est pas né de la dernière pluie… _ ; et alors qu’il envisage à cet instant même, en effet, ce que peut (pourrait ; pourra…) être et devenir un tel amour, en cette inclination _ cf la bien intéressante distinction de Mademoiselle de Scudéry, en sa Carte du Tendre, entre les amours d’inclination, d’admiration et d’estime… _ commençant si puissamment à l’emporter…

    …

    Comme en témoignent bientôt, quasi aussitôt, ses vers, et sa correspondance ; et un peu plus à terme, sa peinture et sa sculpture : soient les œuvres si prenantes de lui demeurant à nos yeux…

    …

    Pour Michel-Ange, au moins _ le florentin était profondément marqué par le néo-platonisme de Marsile Ficin _, et en 1533,

    se pose et s’impose donc, à la première rencontre avec Tommaso _ et Tommaso de’ Cavalieri est très noble… _, le critère, crucial pour lui, de la dignité (ou pas) du possible objet d’amour. 

    …

    Est-ce encore le cas, et comment, en leurs possibles amours, pour un Stendhal, ou pour un Sigalon, en 1833 ?

    …

    Et aujourd’hui même pour René de Ceccatty,

    à l’heure _ depuis pas mal de temps, déjà _ du règne dévastateur du sado-masochiste trash ?.. 

    …
    En tout cas, la pensée de la dignité (et de l’indignité) nous sollicite encore

    quand vient _ même si c’est assez peu fréquent _ nous titiller (et commencer tout aussitôt à s’éprouver) quelque chose de l’ordre d’un possible amour, mais aussi d’une possible amitié, dans une rencontre :

    …

    du moins de celles, marquantes voire cruciales, qui instantanément et aussitôt nous importent, bousculent, emportent,

    et dont nous pressentons immédiatement combien elles vont (ou risquent de) grandement, hautement _ le divin malicieux kairos aidant… _, nous marquer :

    construire, détruire, façonner, nourrir en beauté, peut-être, le sujet que nous pouvons ou allons, ou pas, devenir par cet amour ou cette amitié bouleversant et nourrissant ou pourrissant notre vie…

    …

    D’où la force d’importance de cet Objet d’amour de René de Ceccatty.

    …

    …

    Titus Curiosus, ce mardi 24 mai 2016…

    …

    P. s. : voici le seul document _ mais il est passionnant _ que j’ai pu découvrir jusqu’ici sur ce très beau livre de René de Ceccatty : un entretien de l’auteur avec son amie Silvia Baron Supervielle, publié dans Les Lettres françaises du 12 novembre 2015 _ que voici in extenso avec mes farcissures (en vert) et mes gras… _ :

    …

    Objet d’amour,

    de René de Ceccatty. Flammarion, 490 pages, 23 euros.

    …

    Silvia Baron Supervielle : Votre livre est une déclaration d’amour pour Rome et ses artistes. Quelle est son origine ? Vous avez aussi beaucoup écrit sur des écrivains italiens et traduit magnifiquement des poètes tels que Pier Paolo Pasolini.

    …

    René de Ceccatty : On peut dire que c’est mon livre sur Rome, que j’ai découverte dans les années 1970, et où je suis retourné très souvent depuis pour des raisons diverses, souvent artistiques. Oui, mon amour pour Rome est bien l’inspiration première. En écrivant mon livre, j’avais trois cartes sous les yeux : la ville en 1500, la ville en 1800 et celle de maintenant. Et l’un des plus grands plaisirs a été pour moi de promener mes personnages dans les rues que j’ai fréquentées, et que j’aime tant retrouver. Curieusement, la Rome de Pasolini, celle de Moravia, est aussi celle de mon livre. J’ai situé des scènes dans les lieux attendus (la chapelle Sixtine qui est au centre du livre, ou la Villa Médicis où vivait Ingres, et bien sûr le Largo di Torre Argentina, sur lequel donnait le palais Cavalieri, maintenant disparu _ pour créer le Largo Arenula _), mais aussi dans des lieux qui me sont chers. J’ai fait suivre des chemins qui me sont familiers, et où, en écrivant, je retrouvais des ombres d’écrivains ou d’amis, morts ou vivants. Il y a, sous mon livre, comme un autre livre, secret.

    …

    Silvia Baron Supervielle : Au XIXe siècle, dans les rues de Rome, des personnages se promènent et conversent autour du peintre français Xavier Sigalon, qui a été chargé _ par Adolphe Thiers _ de copier le Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Pourquoi avez-vous choisi ce peintre ?

    …

    René de Ceccatty : Au départ, j’avais décidé d’écrire un livre sur Stendhal et Michel-Ange. Stendhal, alors consul à Civitavecchia, a vécu, à Rome, dans le palais Cavalieri, en 1833 ; et lui, qui avait déjà beaucoup écrit sur Michel-Ange et la peinture italienne, s’est renseigné plus précisément sur l’amour de Michel-Ange pour Cavalieri, commençant une nouvelle sans la finir, avant de l’oublier. Elle a été retrouvée dans des archives _ sans plus de précision… _ et publiée en Italie seulement il y a vingt ans. Avant même d’écrire, j’étais par ailleurs fasciné par l’autoportrait de Xavier Sigalon, qui se trouve au musée Fabre de Montpellier. C’est un beau visage douloureux, sensible, plongé dans une inquiétante pénombre, comme menacé. Et je me suis rendu compte que ce peintre, né à Uzès, avait séjourné à Rome au même moment _ voilà ! _ que Stendhal, et qu’il copiait, sur l’ordre d’Adolphe Thiers, le Jugement dernier. Sigalon avait eu mille occasions de rencontrer Stendhal (qui, je l’appris alors, avait écrit sur ses œuvres, puisque Stendhal rendait compte des salons). Stendhal, partageant son appartement avec un peintre copiste, Abraham Constantin, qui travaillait dans les chambres de Raphaël, avait également toutes les raisons d’aller, lui aussi, au Vatican. J’ai alors intégré Sigalon à mon livre ; et, finalement, il est devenu le personnage central, dont le regard sur Rome, sur la peinture, sur l’amour même, devenait ma clé. Lui, qui aurait pu être un génie de l’envergure de Géricault et de Delacroix, devenait une figure _ romantique _ de l’artiste idéaliste et malheureux, dont le destin tragique avait du reste assez frappé Balzac pour qu’il en fasse le modèle du peintre de la Comédie humaine, Joseph Bridau, équivalent pictural de Lucien de Rubempré.

    …

    Silvia Baron Supervielle : Dès la première partie du livre, quand Sigalon erre dans Rome avec ses amis, on ressent les personnages et la ville hors du temps. La présence de Michel-Ange apparaît, et il devient _ s’imprimant dans ces lieux, à demeure… _ presque le protagoniste. Tout est rattaché à lui… On ressent aussi la présence de Dante.

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    René de Ceccatty : J’ai voulu que l’art soit constamment au cœur de mon livre, aussi bien dans la démarche de Sigalon qui, copiste, essayait de traquer le mystère de la création _ artistique _, sur les traces de Michel-Ange, que dans le souvenir envahissant de Michel-Ange, de son amour malheureux pour un objet esthétique et charnel inaccessible, de son aspiration à l’idéal. Michel-Ange était un grand intellectuel polyvalent, si l’on peut dire. Théoricien (néoplatonicien) de la création, poète, sculpteur, peintre, urbaniste, architecte. Rome a son apparence actuelle en grande partie sous l’influence de Michel-Ange, qui y a également dessiné des palais _ tel le palais Farnèse _, des places _ telle la place du Capitole _, des coupoles _ telle celle de Saint-Pierre. Mais, plus particulièrement, le Jugement dernier, qui est une sorte de pamphlet eschatologique hérétique (y figurent des personnages qui sont absents des textes bibliques, mais qui appartiennent à une tradition païenne de l’enfer que Dante a en quelque sorte réhabilitée dans sa Divine Comédie), donne au roman, aux promenades de ses personnages, une sorte de réalité fantomatique, qui est pour moi celle de Rome _ oui ! _, et plus généralement de toute la culture italienne _ oui… _, où les frontières du temps sont flottantes.

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    Silvia Baron Supervielle : Puis Stendhal arrive à Rome, avec ses paroles magnifiques _ qui forment l’axe même de sa nouvelle. Son amitié pour Sigalon est émouvante. Au sujet de Michel-Ange et de son ami Tommaso, il écrit : « Michel-Ange est attiré par Tommaso aussi parce qu’il voit en lui un digne objet d’amour. » Mais tout est « objet d’amour » dans votre livre… Michel-Ange, dans un poème, écrit « entre le feu et le cœur »…

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    René de Ceccatty : Stendhal ressemble un peu à Beethoven, qui réclame une certaine maturité chez ses admirateurs pour que son génie soit pleinement apprécié. J’ai voulu, en préparant mon livre, approfondir ma connaissance de cet écrivain, qui n’est pas seulement le sublime auteur de la Chartreuse de Parme, mais une personnalité tourmentée, généreuse, à l’égotisme beaucoup moins nombriliste qu’on pourrait le supposer. L’intelligence avec laquelle il parle de la passion de Michel-Ange pour Tommaso montre la profondeur de sa réflexion sur le sentiment amoureux, mais aussi sur la création. Et c’était pourtant un homme à femmes, dont on aurait pu craindre peu d’empathie à l’égard de l’amour d’un homme pour un homme. Simplement, Stendhal _ de formation (et conformation) voltairienne _ était curieux et dépourvu de tout préjugé. Génie, il n’était pas considéré comme tel de son vivant (sauf par Balzac). On voyait en lui un diplomate aux intérêts intellectuels multiples et aux ambitions littéraires à moitié convaincantes, un observateur cynique des hommes, de la politique, de la société. Son génie a éclaté plus tard, comme du reste il le prévoyait. J’ai osé prêter des propos à Stendhal et faire de lui un personnage de roman _ voilà ! Certes, je me suis appuyé sur son Journal, sur ses fictions, sur ses critiques _ un très riche matériau. Mais j’ai reconstruit sa psychologie dans des situations vraisemblables mais imaginaires. Cette expression « digne objet d’amour » est merveilleuse sous sa plume. Comme vous le dites, il ne s’agit pas seulement de l’amour pour une personne, mais de l’amour de l’art _ avec ses fonctions de sublimation, probablement…

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    Silvia Baron Supervielle : L’enfant Cassagne, jeune garçon, qui fait partie du groupe, dont Sigalon a fait le portrait, transmet une grande tendresse avec son silence. À la fin du livre, on ne le retrouve _ presque _ plus…

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    René de Ceccatty : C’est le personnage réel sur lequel j’ai le plus brodé. Parmi les compagnons de Sigalon se trouvait bien un certain Cassagne, très jeune _ neuf ans à l’arrivée à Rome, en 1833 _, dont on a retrouvé un portrait (par Sigalon) au crayon (que j’ai reproduit dans mon livre). J’ai imaginé sa vie. Il est, avec Numa Boucoiran, autre compagnon, celui qui est affectivement le plus proche de Sigalon, et celui qui a le plus de vitalité. Il apparaît comme une force positive au moment où Sigalon est le plus découragé. Une compagnie chaleureuse, tournée aussi vers l’amour sensuel, immédiat. Dans le nô, il y a ce type de personnage, qu’on appelle waki, qui permet à l’action d’avancer et qui permet aussi, par contraste, de comprendre la psychologie du personnage principal, le shite. C’est ce rôle que j’ai donné à l’enfant Cassagne.

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    Silvia Baron Supervielle : Lavinia Dell’Oro est passionnante aussi. Peintre, elle reproduit en miniature les Sibylles, de Michel-Ange. Elle est amoureuse, puis prend le voile, puis s’en déprend. Il y a du mysticisme dans votre livre. Est-ce la peinture qui vous y conduit ?

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    René de Ceccatty : J’ai entièrement imaginé ce personnage de peintre femme. Il y avait aussi au Vatican des femmes qui peignaient, copiaient les chefs-d’œuvre. Et je voulais une présence féminine, belle, troublante et rassurante à la fois, qui était comme un miroir tragique du destin de Sigalon. Une femme qui cacherait longtemps un drame, qui ne serait révélé qu’à la fin. Je voulais rappeler que, pour entrer dans l’univers de Michel-Ange, qui est tout de même d’une extrême violence (par rapport au Pérugin, à Raphaël et même à Léonard de Vinci), il fallait avoir une sensibilité esthétique extrême et une sorte d’aptitude à la tragédie, tempérée par un mysticisme. Je voulais opposer l’univers institutionnel, rigide, artificiel du Vatican, lieu de représentation et de pouvoir, à un monde plus intérieur, plus discret, plus sincère, qui est le couvent de Sant’Agata où Lavinia va entraîner Sigalon et ses amis, et se réfugier. Une fois mon livre terminé, j’ai d’ailleurs découvert un dessin de Sigalon représentant un couvent dans les environs de Rome ! J’avais donc vu juste… Le lien entre le mysticisme et la peinture me semble évident. Je ne parle pas seulement de la peinture d’inspiration religieuse, comme c’était le cas au XVIe siècle, où les commandes de l’Église étaient nombreuses _ et au début du XIXe siècle encore : comme en donne l’exemple le parcours, à Rome aussi (de 1802 à 1824, et 1829-1830), du peintre aixois Granet. Mais de la démarche picturale en général, qui est une quête d’absolu, une transfiguration et une sublimation de l’apparence, une mutation du regard en aspiration à l’invisible. Cela a toujours été le cas de la peinture à l’encre, chinoise et japonaise, et cela s’exprime désormais de manière explicite chez certains peintres contemporains occidentaux. Qu’ils soient abstraits ou non. Comme Rothko, Staël, Morandi, Geneviève Asse.

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    Silvia Baron Supervielle : Le travail de copiste peut-il se comparer à celui de traducteur ? Il cause de la tristesse à Sigalon, une femme l’abandonne à cause de ça… _ à une époque où s’amplifie la course à l’originalité (voire singularité) du marché de l’art, qui démarre et se développe alors… 

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    René de Ceccatty : Le fait que je sois aussi traducteur a beaucoup compté dans l’élaboration de ce livre, en effet. La soumission à l’univers d’un autre peut être vécue comme frustrante ; mais entrer dans les pas d’un autre créateur est aussi une source merveilleuse d’enrichissement, d’épanouissement _ oui. Les deux s’équilibrent. Je n’ai, pour ma part, jamais vécu la traduction comme une cause de frustration. Cela a toujours été pour moi un réel bonheur de traduire Pasolini, Moravia, Leopardi, Saba, Penna, et tant d’auteurs japonais encore plus éloignés ; de comprendre leur monde, d’entrer dans leur atelier _ et pénétrer les arcanes de leur style et de leur création… Les peintres, au XIXe siècle surtout, avaient avec la copie un rapport assez complexe. Sigalon, du reste, n’avait (il le répète à travers tout le livre) jamais copié, avant de s’atteler à cette tâche monumentale. Mais sa Jeune Courtisane avait beaucoup frappé les observateurs, car, de facture très classique, elle rappelait de manière surprenante certaines œuvres du XVIe et du début du XVIIe siècle, post-maniéristes ou pré-caravagesques. Sa Locuste et son Athalie montraient aussi sa facilité à représenter des corps nus, martyrisés, surexpressifs. Et c’est ainsi que, peu à peu, se sont confondus création et copie. Mais pour cela, pour copier le Jugement dernier et le « traduire », il dut renoncer à sa propre œuvre, la sacrifier.

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    Silvia Baron Supervielle : Les œuvres de Sigalon qui figurent dans votre livre sont magnifiques. Vous nous faites découvrir un grand peintre français qui a travaillé à Rome. Il mérite une exposition complète de ses œuvres à Paris…

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    René de Ceccatty : Les œuvres de Sigalon sont dispersées dans plusieurs musées (le Louvre, Nantes, Nîmes, Uzès, Montpellier) et surtout dans des églises de Provence et du centre de la France. Les conservateurs de Nîmes et de Montpellier (Pascal Trarieux et Michel Hilaire) s’y intéressent, ainsi que d’autres historiens de l’art. Mais il est assez difficile de vider les églises de leurs tableaux et de faire redécouvrir un peintre jusque-là jugé comme mineur. J’ai cependant approché des conservateurs du Louvre, pour du moins les informer de mon travail de redécouverte.

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    Silvia Baron Supervielle : Lorsqu’elle fut achevée, la copie du Jugement dernier de Sigalon fut placée à l’École des Beaux-Arts de Paris, dans la chapelle des Petits-Augustins. Il est étonnant de voir ces corps d’hommes nus, musclés, qui flottent dans l’espace. Lorsqu’il découvrit son œuvre, Sigalon ne fut pas heureux. Sa mélancolie s’intensifia, il repartit à Rome… Et il y mourut du choléra.

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    René de Ceccatty : L’accrochage de la copie au fond de la chapelle des Petits-Augustins, qui avait été d’abord conçue comme un musée de la Copie (ce qu’elle est dans les faits), a été un événement ambigu. Les Parisiens ont découvert le Jugement dernier, que la plupart ne connaissaient _ faute de s’être rendus à Rome et au Vatican _ que par des gravures monochromes. L’obscénité de l’œuvre choqua, la couleur saumâtre aussi. L’original avait été détérioré par la suie de plusieurs siècles (car la Sixtine était encore souvent utilisée pour des offices avec des cierges). Et Sigalon avait respecté l’état _ sali _ de l’œuvre. Il eut l’impression d’avoir échoué. Ce n’est qu’après sa mort, donc quelques semaines plus tard, que l’opinion devint plus positive, et qu’on commença à admirer la prouesse extraordinaire de la copie (les copies en couleur étaient jusque-là de dimensions réduites ; il n’y en avait du reste que deux, contemporaines de Michel-Ange, celles de Venusti et de Le Royer ; mais elles ne se trouvaient pas à Paris) ; et qu’on révisa son opinion sur Michel-Ange lui-même. La mort de Sigalon, victime du choléra, épouvanta ses amis et lui assura un profond respect _ romantique _ tardif.

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    Silvia Baron Supervielle : Vous traduisez de manière splendide les poèmes d’amour de Michel-Ange. Les paroles, lettres, citations des uns et des autres, sont d’une grande beauté. Les artistes, les temps, les œuvres sont liés, comme si, à votre tour, vous aviez peint _ et tissé _ une immense fresque à leur gloire. Elle se déploie infiniment dans la ville de Rome _ et son aura. Elle expose toutes les formes et les couleurs de l’amour. Les mots se transforment en peinture et vice versa.

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    René de Ceccatty : En préparant mon livre, j’ai voulu traduire les poèmes les plus beaux de Michel-Ange et des extraits de ses lettres, de ses dialogues philosophiques. La traduction est une approche, profonde, intériorisée, essentielle pour moi _ oui. Très souvent, j’ai commencé par traduire avant d’écrire sur quelqu’un (je l’ai fait bien sûr pour Pasolini, pour Moravia, pour Leopardi, mais aussi pour Horace Walpole). Les rivalités entre l’original et sa traduction ou copie, la plume et le pinceau, le mot et le dessin, le dessin et la couleur, la toile et le marbre aussi, formaient les thèmes centraux de la réflexion des peintres de la Renaissance. Mais c’est aussi pour moi une préoccupation constante quand j’écris. Que peut la littérature à côté de la musique et de la peinture ? Mon père était un peintre et un musicien amateur d’une extraordinaire sensibilité, d’un grand talent spontané. Il avait une certaine défiance à l’égard de la littérature, qui lui semblait traduire le réel avec moins d’intensité, de sincérité, de naturel que la peinture. Et, souvent, je pense à ses tableaux, qui m’ont entouré quand j’ai écrit ; car même s’il n’a jamais épanoui professionnellement ses dons, ils étaient indiscutables. J’ai aussi découvert Rome en compagnie d’un autre ami peintre, André Castagné, auquel j’ai beaucoup pensé en écrivant ce livre d’hommage à la peinture.

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    Silvia Baron Supervielle : Entre le texte et ce que vous appelez les sources, à la fin du livre, le travail de recherche est remarquable et passionnant _ absolument ! Les informations sont plus précises, mais l’air de la poésie se prolonge, et reprend autrement _ oui. C’est un autre livre et le même.

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    René de Ceccatty : Quand j’ai donné mon manuscrit à mon éditeur, Patrice Hoffmann, il a été à la fois déconcerté et séduit par sa forme double. Les deux premiers tiers sont constitués d’une narration romanesque (le séjour de Sigalon à Rome) et le dernier tiers (qui fait tout de même cent cinquante pages !) est fait de documents que je commente en tentant de continuer à faire entendre ma voix. Je tenais à fournir ces informations précises, citations, chronologies, commentaires. Et Patrice Hoffmann aussi. Il s’est rendu compte que cette espèce de deuxième narration nourrissait _ oui _ la première. Il fallait, bien sûr, que figure in extenso la nouvelle, inédite, en France, de Stendhal ; mais aussi que je donne au lecteur des textes rares autour de Sigalon, mes traductions des Sonnets de Michel-Ange, et des repères historiques couvrant trois siècles (de l’époque de Michel-Ange à celle de Stendhal et Sigalon). Le résultat est évidemment un livre un peu étrange, mais d’une étrangeté conforme à celle du projet même, peut-être _ oui.

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    Entretien _ superbe ! _ réalisé par Silvia Baron Supervielle.