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  • La place du « rêve ukrainien » d’un Habsbourg, dès 1912, dans l’Histoire de notre Europe : le passionnant « Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg », de Timothy Snyder : sur les modalités de la faisabilité de l’Histoire

    Ce chef d’œuvre

    _ monumental ! et indispensable !!!  ; sur cet admirable (et nécessaire) monument de l’histoire contemporaine, cf mon article chiffrage et inhumanité (et meurtre politique de masse) : l’indispensable et toujours urgent « Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline » de Timothy Snyder du 29 juillet 2012 _

    qu’est Terres de sang _ L’Europe entre Hitler et Staline, de Timothy Snyder,

    mettait _ en 2010, à sa parution aux États-Unis _ en très grand appétit de lecture

    la parution, en traduction française, de tout autre travail disponible de cet auteur,

    a fortiori quand il s’agit, à nouveau, au cœur de ces vastes « terres de sang » de l’Europe orientale,

    de l’Ukraine…

    …
    Même s’il s’agit cette fois d’un travail de micro-histoire,

    centré sur « les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg« ,

    celui qui fut un temps _ en 1918 et les années qui suivirent… _ surnommé, en Ukraine, « le Prince rouge » :

    Guillaume de Habsbourg-Lorraine, né à Pula (alors base navale autrichienne sur l’Adriatique, au sud-ouest de l’Istrie) le 10 février 1895, et mort à Kiev (alors soviétique) le 18 août 1948.

    …

    Et même si la première lecture _  je l’ai lu quatre fois _ procure un curieuse sensation de romanesque quasi échevelé,

    qui se dissipe cependant ensuite : l’auteur multipliant, en brèves notes de bas-de-pages, les références aux  sources (la plupart inaccessibles en français) où sa très minutieuse recherche a puisé et sur lesquelles elle s’est fondée ; et, de fait, Guillaume a bel et bien vécu plusieurs « vies secrètes« , jouant de divers patronymes, dont, surtout et à maintes reprises, celui, ukrainien, de « Vasyl Vyshyvanyi » :

    …

    « Guillaume arriva à la gare de Lviv au début de l’après-midi du 10 septembre 1917. Sa voiture parée de fleurs était suivie d’un comité d’accueil et d’un orchestre. Il s’adressa à Sheptytsky en ukrainien et en allemand, à la grande joie des spectateurs ukrainiens et du métropolite. Sheptytsky n’avait jamais rencontré Guillaume auparavant. A présent se tenait devant lui un jeune et bel archiduc _ il a vingt-deux ans _, parlant un ukrainien correct et l’accueillant devant une foule rassemblée au nom de son souverain _ l’empereur d’Autriche Charles Ier, cousin de Guillaume. Sous l’uniforme, comme le métropolite et la foule pouvaient le voir, Guillaume portait une chemise ukrainienne brodée. « Vyshyvanyi », s’écrièrent les spectateurs, un mot ukrainien désignant ce type de broderie. Ce mot allait devenir le nom ukrainien de Guillaume. Tout d’un coup, il reçut une identité ukrainienne complète : Vasyl Vyshyvanyi« , lit-on pages 112-113.

    …

    Et selon diverses sexualités aussi :

    Guilllaume fait partie des archiducs demeurés célibataires (et sans postérité), jusqu’à alimenter parfois _ cf par exemple aux pages 203 à 218 _ la chronique « scandale » des journaux ; comme en France en 1934-1935 : Le Matin (« Une Escroquerie au rétablissement des Habsbourg« , 15-12-1934), Le Populaire (« La « fiancée » de l’archiduc Guillaume de Habsbourg est en prison depuis un mois« , 15-12-1934), Le Figaro (« Les Habsbourg vont-ils rentrer en Autriche ? », 4-7-1935 ; « La Fiancée d’un prétendant au trône d’Autriche« , 28-7-1935 ; « Une Lettre de l’archiduc Guillaume de Habsbourg-Lorraine« , 13-8-1935), L’Œuvre (« L’Archiduc de Habsbourg-Lorraine est condamné par défaut à cinq ans de prison« , 28-7-1935), Le Journal (« Il fallait d’abord faire manger le prince« , 28-7-1935)…

    …

    Mais au-delà de la biographie singulière de ce Guillaume de Habsbourg-Lorraine-ci,

    c’est d’une biographie familiale, en fait, qu’il s’agit,

    …

    celle d’une des branches d’archiducs _ celle des Habsbourg-Teschen _ de la famille des Habsbourg,

    dont constitua la souche l’archiduc Charles-Louis d’Autriche (né à Florence, le 5 septembre 1771 _ son père, avant de succéder à son frère Joseph II sur le trône impérial, en 1790, était alors Grand-duc de Toscane _, et mort à Vienne, le 30 avril 1847), archiduc d’Autriche, duc de Teschen, grand maître de l’ordre Teutonique de 1801 à 1805,

    troisième fils de Léopold II (1747-1792), d’abord grand-duc de Toscane, puis empereur du Saint-Empire en 1790 _  au décès de son frère l’empereur Joseph II (1741-1790), le fils aîné de l’empereur François Ier de Lorraine et de l’impératrice Marie-Thérèse _ ;

    et de son épouse Marie-Louise de Bourbon (1745-1792), infante d’Espagne, et fille du roi Charles III _ Charles III, qui lui-même avant de devenir roi d’Espagne (suite au décès de son demi frère Ferdinand VI) de 1759 à sa mort en 1788, avait été, à Naples, de 1735 à 1759, roi du royaume des Deux-Siciles, créé pour lui par son père Philippe V, lors du rétablissement, en 1735, des Bourbon à Naples, aux dépens des Habsbourg : par reconquête ; l’histoire de Naples est, elle aussi, passionnante, en ses rebondissements…

    Mais les Habsbourg et les Bourbon cousinaient aussi : depuis le double mariage, le 18 octobre 1615, de Louis XIII avec l’infante Anne d’Autriche, et de sa sœur la princesse Elisabeth de Bourbon avec l’infant Philippe, le futur Philippe IV, avec échange des princesses à l’île des Faisans le 9 novembre 1615 ; cf aussi le travail de l’excellente Chantal Thomas, sur un autre de ces échanges de princesses à l’Île des Faisans, en 1722, cette fois : L’Échange des princesses… _ ;

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    mais aussi fils adoptif de sa tante l’archiduchesse Marie-Christine d’Autriche (1742-1798) et de son époux Albert de Saxe (1738-1822), qui n’avaient pas pu avoir d’enfant _ Albert de Saxe-Teschen est le fondateur de la très importante et très prestigieuse collection d’art de l’Albertina, à Vienne…

    …

    L’archiduc Charles-Louis d’Autriche-Teschen _ né en 1771 _ est en effet le frère de François Ier (1768-1835), empereur d’Autriche (ou François II du Saint Empire) au décès leur père Léopold , en 1792 ; et de Ferdinand III (1769-1824), grand-duc de Toscane à partir de 1790.

    …

    Charles-Louis était ainsi le troisième fis de l’empereur Léopold II, lui-même second fils, après son frère l’empereur Joseph II (1741-1790), de l’empereur François Ier de Lorraine (1708-1765) et de l’impératrice Marie-Thérèse (1717-1780), les fondateurs de la dynastie des Habsbourg-Lorraine :

    …

    l’empereur Charles VI (1685-1740) _ lui-même frère cadet de l’empereur Joseph Ier (1678-1711), qui était mort sans descendance masculine _, lui-même encore sans descendance (ni masculine, ni féminine), ayant imposé par la Pragmatique sanction, en 1713 _ Pragmatique sanction qu’il parvint à faire ratifier par ses États généraux ainsi que par le concert des puissances étrangères en 1725 _, que lui succèdent sur le trône d’Autriche en priorité ses enfants à venir, et cela quel que soit leur sexe _ en l’occurrence, Léopold (1716-1716), Marie-Thérèse (1717-1780), Marie-Anne (1718-1844), Marie-Amélie (1724-1730) _, plutôt que les filles de son frère aîné, le défunt empereur Joseph Ier (1678-1711) : Marie-Josèphe (1699-1757), qui épousa en 1719 Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, puis roi de Pologne (1696-1763) ; et Marie-Amélie (1701-1756), qui épousa en 1722 Charles-Albert, électeur de Bavière (1697-1763).

    …

    Et le 12 février 1736, la fille ainée de Charles VI, Marie-Thérèse, épousa son promis de très longue date, François-Étienne de Lorraine _ prince élevé à Vienne, à partir de 1724, à la fin toute spéciale, en effet d’épouser la fille aînée de Charles IV… Et le frère cadet de François-Étienne, le prince Charles-Alexandre de Lorraine (1712-1780), présent à Vienne, lui, à partir de 1735, épousera le 7 janvier 1744 la sœur cadette de Marie-Thérèse, Marie-Anne (1718-1744), qui meurt au mois de décembre 1744 des suites de sa première couche ; de même que meurt son bébé… En 1735, afin de faciliter l’acceptation de ce mariage de Marie-Thérèse et de François, et de ses conséquences pour l’équilibre européen, la dynastie de Lorraine consent à procéder à l’échange de son duché de Lorraine, au profit de Stanislas Leszczyński (et à terme de la France : à la mort de Stanislas…), avec le grand-duché de Toscane, à la mort du dernier des Médicis, Jean-Gaston (qui allait mourir sans descendance le 9 juillet 1737) : cet échange territorial, négocié en secret dès 1735 et effectif l’été 1737, est formalisé par le traité de Vienne en 1738… L’art de la diplomatie et des mariages était une spécialité des Habsbourg…

    …

    Bien qu’épileptique _ il y avait d’assez nombreux mariages consanguins parmi les Habsbourg, de même que parmi les Bourbon ; je reviens ici à la branche des Habsbourg-Teschen… _,

    l’archiduc Charles-Louis fut très admiré en tant que commandant et réformateur de l’armée autrichienne, au cours des guerres napoléoniennes.

    …

    Et grâce à une sagace décision de son père le futur empereur Léopold II,

    Charles-Louis, le troisième des fils de Léopold _ alors Grand-Duc de Toscane _,

    fut adopté et élevé _ d’abord à Vienne, puis, ensuite à partir de 1780, au décès de son oncle l’archiduc Charles-Alexandre de Lorraine (1712-1780), qui était gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, à Bruxelles _,

    par sa tante Marie Christine d’Autriche (1742-1798) _ la fille préférée de l’impératrice Marie-Thérèse _ et son mari Albert de Saxe-Teschen (1738-1822) _ le quatrième des fils du roi de Pologne et électeur de Saxe, Auguste III (1696-1763) et de son épouse Marie-Josèphe d’Autriche (1699-1757) _,

    tous deux, Marie-Christine et Albert-Casimir, étant demeurés sans enfant

    et étant gouverneurs des Pays-Bas de 1780 à 1793 _ à Bruxelles, ces derniers avaient succédé comme gouverneurs des Pays-Bas, au frère de François et doublement beau-frère de Marie-Thérèse, Charles-Alexandre de Lorraine, puisque celui-ci avait épousé l’archiduchesse Marie-Anne d’Autriche, la sœur cadette de l’impératrice Marie-Thérèse…

    …

    À la mort de son oncle _ et donc père adoptif _ Albert de Saxe-Teschen, en 1822,

    l’archiduc Charles-Louis hérite ainsi du duché de Teschen _ ce qui demeurait à l’Autriche de la Silésie, perdue en 1748 au profit du roi Frédéric II (et de la Prusse), au terme de la guerre de succession d’Autriche ; et limitrophe de la Galicie polono-autrichienne : un élément important de la saga de cette branche des Habsbourg-Teschen ; dont les châteaux familiaux, le château-vieux et le château-neuf, se trouvent à Zywiec (en allemand Saybusch), à l’est de Teschen (en polonais Cieszyn).

    …

    En 1722, le duché de Teschen avait été donné en cadeau personnel par l’empereur Charles VI, père de Marie-Thérèse, à son cousin et proche ami le duc de Lorraine Léopold Ier (1679-1729), père de François de Lorraine ; la mère de Léopold Ier était en effet Eléonore d’Autriche (1653-1697), elle-même quatrième fille de l’empereur Ferdinand III (1608-1657), et sœur de l’empereur Léopold Ier (1640-1705).

    …

    Puis, par le mariage, le 12 février 1736, du fils aîné du duc de Lorraine Léopold Ier, François,

    avec la fille de Charles VI, Marie-Thérèse,

    le duché de Teschen était redevenu un domaine de la couronne autrichienne.

    Ensuite, après le décès de son époux l’empereur François Ier, le 18 août 1765, l’impératrice Marie-Thérèse avait, à nouveau, remis en cadeau personnel à un proche ce duché de Teschen : à son gendre Albert de Saxe, le jour de son mariage, le 9 avril 1766, avec l’archiduchesse Marie-Christine, la fille préférée de l’impératrice.

    …

    C’est ainsi que, plus tard, ce duché silésien de Teschen fut légué, à sa mort, par l’archiduc Charles-Louis, en 1847,

    à son fils aîné l’archiduc Albert de Teschen (1817-1895).

    …

    Lequel, n’ayant pas eu de descendant mâle lui survivant,

    le transmet, en 1895, à son neveu (lui-même fils cadet de son frère cadet l’archiduc Charles-Ferdinand, 1818-1874) et enfant adoptif, l’archiduc Charles-Étienne de Teschen (1860-1933) :

    Charles-Étienne de Teschen, que Timothy Snyder nomme plus simplement Étienne.

    …

    Et dont le frère aîné Frédéric de Teschen (1856-1936) devait hériter, lui, surtout des territoires de Hongrie de leur mère, l’archiduchesse Elisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831-1903), une personnalité importante, sur laquelle Timothy Snyder n’attarde pas ici son projecteur ; le destin de cette branche familiale (celle de Frédéric de Teschen) était donc « hongrois« , plutôt que « polonais » ! ;

    …

    et en effet le fils (unique) de Frédéric, l’archiduc Albert-François (1897-1955) sera hongrois, et proche de l’amiral Horty : après la Première Guerre mondiale, cet archiduc Albert-François, cousin de Charles-Étienne (qui choisit, lui, d’être polonais), est candidat à la couronne de Hongrie, mais l’opposition des Alliés à la restauration des Habsbourg et la division des monarchistes hongrois l’empêchent de monter sur le trône. Durant la régence de Horthy, l’archiduc Albert-François de Teschen (1897-1955) devient membre de la Chambre haute hongroise et prend la tête de différentes organisations sportives et culturelles. Partisan d’Hitler, le dernier duc de Teschen quitte la Hongrie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et s’installe en Argentine…

    Fin ici de l’incise hongroise ;

    …

    et retour à la branche polonaise ; cf page 55 :

    « En 1994 et 1895, alors que Marie-Thérèse _ de Habsbourg-Toscane _ était enceinte de Guillaume _ le dernier de ses six enfants _, Étienne savait que sa destinée était sur le point de rejoindre celle de la Pologne. Albert _ duc de Teschen, son oncle et père adoptif _ était mourant. À sa mort _ le 18 février 1995 _, qui suivit de huit jours la naissance de Guillaume _ le 10 février  _, Étienne _ et pas son frère aîné Frédéric, faut-il déduire… : mais Timothy Snyder n’en dit rien ! _ hérita des domaines de Galicie. Il savait qu’il était l’archiduc le mieux placé _ mieux que son frère aîné l’archiduc Frédéric, donc : promis, lui, à un destin hongrois… _ pour régler la question polonaise, qui, après la question des Balkans, était le problème national le plus urgent dans l’Europe du moment« … 

    …

    Marié tardivement, en 1815 _ il a quarante-quatre ans _, l’archiduc Charles-Louis d’Autriche-Teschen _ je reviens donc à lui _ aura, outre deux filles, cinq fils :

    …

    l’archiduc Albert de Teschen (1817-1895) _ qui demeurera sans postérité masculine _,

    l’archiduc Charles-Ferdinand d’Autriche-Teschen (1818-1874) _ le père de l’archiduc Charles-Étienne (1860-1933), lui-même époux, en 1854, de l’archiduchesse Élisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831-1903), et grand-père de l’archiduc Guillaume (1895-1948), notre « Prince rouge«  _,

    l’archiduc Frédéric-Ferdinand (1821-1847) _ célibataire et sans postérité _

    et l’archiduc Guillaume-François d’Autriche (1827-1894) _ célibataire et sans postérité, lui aussi.

    …

    Quant à l’archiduc Charles-Ferdinand d’Autriche et duc de Teschen _ auquel son frère aîné l’archiduc Albert, sur ordre de l’archiduchesse Sophie, la mère toute-puissante de l’empereur François-Joseph Ier, fera épouser le 18 septembre 1854 la princesse Élisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831- 1903), pour éviter que celle-ci épouse l’empereur ; l’empereur François-Joseph Ier épousera Élisabeth de Wittelsbach, « Sissi« , le 24 avril 1854… _,

    il aura, lui, de son épouse Elisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831-1903),

    quatre enfants :

    …

    l’archiduc Frédéric d’Autriche et duc de Teschen (1856-1936),

    Marie-Christine d’Autriche (1858-1929), qui épousera Alphonse XII d’Espagne (1857-1885), et qui  sera la mère du roi Alphonse XIII ;

    l’archiduc Charles-Étienne d’Autriche-Teschen (1860-1933) _ personnage crucial de la saga du « Prince rouge« , Guillaume, dont l’amiral Charles-Étienne est le père ;

    les frères et sœurs de Guillaume sont : Éléonore (1886-1974), Renée (1888-1935), Charles-Albert (1888-1951), Mathilde (1891-1966) et Léon-Charles (1893-1939) ; Guillaume, le futur « Prince rouge«  d’Ukraine (1895-1945) est ainsi le plus jeune des six enfants de l’archiduc Charles-Étienne de Teschen et de son épouse l’archiduchesse Marie-Thérèse de Habsbourg-Toscane (1862-1933) _ ;

    et l’archiduc Eugène d’Autriche-Teschen (1863-1954) _ connu, lui, pour sa chasteté ; et qui protégera un temps, à son retour en Autriche, son neveu Guillaume, à la mi-juin 1935, à Vienne.

    …

    …

    En ce passionnant Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg, et pages 12-13 du Prologue,

    Timothy Snyder fait débuter la focalisation sur cette branche des Habsbourg-Teschen

    par l’énoncé de ce qu’il nomme « l’axiome » de l’archiduc (et amiral) Étienne :

    …

    les archiducs de Habsbourg-Teschen Albert (Charles-Albert, 1888-1951) et Guillaume (1895-1948) _ c’est sur eux deux principalement que Timothy Snyder se centre au long de son enquête _

    « étaient nés à la fin du XIXe siècle et avaient atteint leur majorité dans un âge d’empires.

    …

    À l’époque, leur famille _ celle des Habsbourg-Lorraine _ était toujours à la tête de la monarchie autrichienne, la plus ancienne et la plus glorieuse entre toutes.

    S’étendant des monts d’Ukraine _ c’est-à-dire les Carpates de Silésie ou Beskides _, au nord, jusqu’aux eaux chaudes de l’Adriatique _ l’Istrie et toute la Dalmatie croate _, au sud,

    elle embrassait une douzaine de peuples sur lesquels elle régnait sans interruption depuis six cents ans _ le fief originaire des Habsbourg se trouve dans la Suisse du nord-ouest, dans le canton d’Argovie.

    …

    Le colonel ukrainien et le colonel polonais, Guillaume et Albert _ ainsi que leur frère Léon : Léon-Charles-Marie-Cyrille-Méthode (1893-1939), qui était promis, lui, à un destin balkanique, mais qui venait de mourir de tuberculose, dans un sanatorium près de Vienne, le 28 avril 1939, peu avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale _, avaient été élevés _ par leur père Étienne _ pour préserver et agrandir l’empire familial _ des Habsbourg _ dans une ère de nationalismes  _ dès 1815 et l’Europe du congrès de Vienne, et Metternich…

    …

    Ils devaient devenir des princes polonais et ukrainiens loyaux à l’égard de la monarchie et subordonnés à l’empereur _ en l’occurrence François-Joseph Ier, empereur régnant depuis 1848 : il mourra le 21 novembre 1916. 

    …

    Ce « nationalisme monarchique » était une idée de leur père Étienne.

    C’est lui qui, délaissant le cosmopolitisme traditionnel de la famille impériale

    pour se faire _ spécifiquement _ polonais _ et on ne peut plus effectivement : au moment de son installation au château de Zywiec (en allemand Saybusch) en 1907, au cœur des territoires du duché de Teschen (en polonais Cieszyn), dont ses frères Frédéric et Eugène et lui avaient hérité des territoires, au décès, le 18 février 1895, de leur oncle et père adoptif l’archiduc Albert de Teschen : celui-ci, après le décès de leur père, l’archiduc Charles-Ferdinand, le 20 novembre 1874, les avait en effet adoptés… _,

    avait espéré devenir régent, ou prince, de Pologne _ de même que son frère aîné Frédéric, régent, ou prince, de Hongrie.

    …

    Albert, le fis aîné _ d’Étienne _, se voulait _ et sera, jusqu’au bout, en son attachement viscéral à la Pologne _ son fidèle héritier.

    …

    Guillaume, le cadet et rebelle, choisit _ lui _ une autre nation _ c’est-à-dire la nation ukrainienne, au lieu de la nation polonaise _,

    mais les deux fils _ l’autre fils, Léon-Charles-Marie-Cyrille-Méthode, promis, lui, à un destin balkanique, meurt de tuberculose en avril 1939 _ adoptèrent l’axiome de leur père :

    si le nationalisme est inéluctable, la destruction des empires, elle, ne l’est pas.

    …

    Faire un État de chaque nation ne libérerait pas pour autant les minorités nationales.

    Au contraire, se figurait-il, cela ferait de l’Europe un assemblage sommaire d’États faibles dépendant de plus forts qu’eux pour survivre.

    …

    Les Européens, croyait Étienne, se porteraient mieux s’ils pouvaient concilier leurs aspirations nationales avec une allégeance supérieure à un empire _ en l’occurrence la monarchie des Habsbourg.

    Dans une Europe imparfaite, celle-ci offrait la meilleure scène (!) possible pour abriter (!!) les drames (!!!) nationaux _ la traduction non plus n’est hélas pas parfaite ! Mais que font les relecteurs ?

    Laissons les politiques nationales s’opérer, pensait Étienne, à l’intérieur des doux confins d’un empire tolérant, doté d’une presse libre et d’un Parlement« .

    …

    Et c’est ainsi que « Guillaume devint le Habsbourg ukrainien« , énonce Timothy Snyder page 13.

    …

    « Il apprit la langue, commanda des unités ukrainiennes pendant la guerre _ de 14-18 _ et s’attacha étroitement à sa nation élue _ la nation ukrainienne, donc.

    Une opportunité sembla s’offrir à lui quand la Révolution bolchévique mit à bas l’empire russe en 1917 _ Guillaume avait alors vingt-deux ans _,

    ouvrant l’Ukraine à la conquête.

    …

    Envoyé par l’empereur des Habsbourg _ le nouvel empereur (depuis le 21 novembre 1916, à la mort de François-Joseph), Charles Ier d’Autriche (1887-1922) ; lequel est doublement le cousin de Guillaume : et par la mère de Guillaume,  Marie-Thérèse de Habsbourg-Toscane (1962-1933), et par le père de celui-ci, Charles-Étienne de Habsbourg-Teschen (1860-1933), tous deux descendants de l’empereur  _

    dans la steppe ukrainienne en 1918,

    Guillaume s’efforça _ en particulier à la Sitch _ de susciter une conscience nationale parmi la paysannerie

    et d’aider les pauvres à conserver les terres qu’ils avaient prises aux riches.

    Il devint une légende à travers tout le pays : le Habsbourg qui parlait l’ukrainien,

    l’archiduc qui aimait le peuple,

    le « Prince rouge » ».

    …

    …

    En ce mois de novembre 2013 de sa parution en traduction française

    _ hélas bien peu soignée ! cette traduction d’Olivier Salvatori : à comparer avec l’excellence de la traduction de Terres de sang _ L’Europe entre Hitler et Staline, par les soins de l’infatigable Pierre-Emmanuel Dauzat, en avril 2012 ; l’édition originale était parue, elle, le 28 octobre 2010 aux Éditions Basic Books, aux États-Unis ; certains passages du Prince rouge sont même carrément incohérents et incompréhensibles ! :

    …

    ainsi, par exemple, aux pages 115-116, à propos de « deux exigences«  des diplomates ukrainiens, en janvier et février 1918, à propos des diverses républiques ou principautés ukrainiennes qui aspiraient à la reconnaissance :

    …

    « la première (de ces exigences) était que leur État indépendant ukrainien inclût une certaine région occidentale que les Polonais (de leur côté !) considéraient comme leur. La seconde était que la monarchie des Habsbourg reconnaisse (en leur empire) une province ukrainienne séparée (…) ; et « le 9 février 1918, l’Allemagne, les Habsbourg et les diplomates ukrainiens signèrent un accord connu sous le nom de « paix du pain ». L’Allemagne et la monarchie des Habsbourg étaient d’accord pour reconnaître la république ukrainienne (prise à la Russie), et la monarchie des Habsbourg, dans un protocole secret, promettait de créer un domaine royal ukrainien constitué de la Galicie orientale et de la Bucovine » : comment s’y retrouver ?.. ;

    …

    ou page 52, à propos de deux Mathilde de Habsbourg-Teschen, non assez clairement distinguées : Mathilde, la troisième fille du neveu, Charles-Albert (et plus jeune sœur de Guillaume, donc), née en 1891, et Mathilde, la seconde fille de l’oncle, Albert de Teschen, morte brûlée vive en 1867 « alors qu’elle essayait d’allumer une cigarette à son père« … _

    …

    en ce mois de novembre 2013 de sa parution en traduction française aux Éditions Gallimard, l’original étant paru en 2008, toujours aux Éditions Basic Books,

    l’actualité ukrainienne de ce travail légèrement antérieur, donc, de Timothy Snyder qu’est Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg,

    accède tous les jours à nos oreilles et nos yeux. Cf par exemple l’article de Timothy Snyder paru dans l’édition du Monde du vendredi 20 décembre dernier : Pourquoi l’indépendance est en danger à Kiev.

    …

    …

    Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg,

    ce nouvel opus de Timothy Snyder à propos de l’Histoire de l’Ukraine,

    aborde cette fois ce sujet

    à travers une focalisation sur plusieurs membres de la famille des Habsbourg-Teschen,

    …

    et tout spécialement Guillaume-François-Joseph-Charles de Habsbourg-Lorraine, « l’archiduc rouge« ,

    dit aussi « Vasyl Vychyvany » à partir de 1918 :

    ce qui signifie « Basile le brodé«  Description de cette image, également commentée ci-après

    né à Pula, en Istrie, le 10 février 1895, et décédé à Kiev le 18 août 1948.

    Ici, il est nommé Guillaume.

    …

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    …

    Mais aussi

    son père, Charles-Étienne de Habsbourg- Teschen, archiduc d’Autriche et prince de Teschen :

    né le 5 septembre 1860 à Groß Seelowitz, ou Zidlochovice (en Moravie), amiral de la flotte, et décédé le 7 avril 1933 : personnage majeur de la saga familiale.

    Ici, il est nommé Étienne.

    …

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    …

    Ainsi que le frère aîné de Guillaume,

    Charles-Albert-Nicolas-Léon-Gratien de Habsbourg-Altenbourg

    né à Pula, le 18 décembre 1888, et mort à Östervik, près de Stockholm, le 17 mars 1951.

    Il est nommé ici Albert.

    …

    …

    Ce travail-ci de Timothy Snyder à propos des péripéties _ difficiles : encore en ce passage de 2013 à 2014… _ de la réalisation-accomplissement de l’Ukraine _ pas encore pleinement advenu en ces premiers jours de 2014… _,

    je le relie aussi à la question des modalités de la faisabilité de l’Histoire,

    telle que la pose excellemment Christophe Bouton, dans son très remarquable Faire l’Histoire, paru cet automne, aux Éditions du Cerf ;

    ouvrage que Christophe Bouton, notre collègue philosophe à l’Université Bordeaux-3, est venu présenter dans le cadre de la saison 2013-2014 de notre Société de Philosophie de Bordeaux, dans les salons Albert-Mollat, le mardi 19 novembre dernier _ cf le podcast de cette présentation.

    …

    Et cette question de l’ »ukrainisation » à accomplir de l’Ukraine,

    telle que, très tôt et tout au long de sa vie _ il en est mort, de mauvais traitements et de tuberculose laissé sans soins, à l’hôpital d’une prison de Kiev, le 18 août 1848 _, l’archiduc Guillaume se l’est donnée comme programme à accomplir,

    se trouve au cœur de cette présentation par Timothy Snyder du « Prince rouge«  ;

    cf ce passage de présentation, page 13 du Prologue :

    …

    « Guillaume devint _ à partir de 1912 et d’un séjour au cœur des Carpates, dans la montagne, à Verokhta, au sud de Stanislawow, à l’extrême sud de la Galicie _ le Habsbourg ukrainien.

    Il apprit la langue, commanda des unités ukrainiennes pendant la guerre et s’attacha étroitement à sa nation élue. Une opportunité sembla s’offrir à lui quand la Révolution bolchévique mit à bas l’Empire russe en 1917, ouvrant l’Ukraine à la conquête. Envoyé par l’empereur des Habsbourg _ l’empereur Charles Ier d’Autriche, qui succéda le 21 novembre 1916 à son grand-oncle, l’empereur François-Joseph Ier _ dans la steppe ukrainienne en 1918, Guillaume s’efforça de susciter _ à partir de ses succès à la Sitch _ une conscience nationale parmi la paysannerie et d’aider les pauvres à conserver les terres prises aux riches.

    Il devint une légende à travers tout le pays : le Habsbourg qui parlait l’ukrainien, l’archiduc qui aimait le peuple, le « Prince rouge » « .

    …

    Et commentant un peu plus loin (pages 14-15) en ce même Prologue

    ce que Timothy Snyder qualifie de « pouvoir de définir l’individu« 

    _ un pouvoir d’imagination et d’auto-création que ces Habsbourg de Teschen avaient très à cœur de se donner… _,

    …

    Timothy Snyder distingue très fortement deux regards sur les individus, les peuples et les nations de l’Histoire,

    celui des nazis et des Soviétiques,

    et celui des Habsbourg :

    …

    « Pour les nazis comme pour les Soviétiques,

    la nation exprimait des réalités immuables _ génétiques, raciales _ situées dans le passé,

    non une volonté humaine dans le présent.

    …

    Parce qu’ils exercèrent leur domination sur une si grande partie de l’Europe

    et d’une façon si brutale,

    cette idée de race est restée parmi nous

    _ main de zombie _ idéologiquement toujours très présente _ de l’Histoire

    telle qu’elle n’est _ pourtant _ pas advenue _ durablement : le IIIe Reich nazi tout comme l’Union soviétique ont disparu !

    …

    Ces Habsbourg _ les archiducs Étienne (1860-1933), Albert (1888-1951), Guillaume (1895-1948) _ avaient une notion plus vivante de l’Histoire. (…)

    …

    Ils concevaient le temps comme une éternelle _ ou plutôt permanente… _ possibilité _ c’est mal traduit !, mais l’invocation de la dimension d’éternité au sein même de l’agir parmi le jeu (toujours mouvant) des possibles est, elle, une idée (spinoziste…) très forte et très juste de Timothy Snyder ; même si son traducteur échoue ici à la rendre en un français qui soit intelligible ! _,

    et la vie comme une suite de moments emplis de halos de gloire naissants,

    telle une goutte de rosée attendant _ telle la survenue de l’espiègle (et terrible) petit dieu Kairos _ la caresse du soleil pour déployer son spectre de couleurs. »

    …

    Et pages 15-16, Timothy Snyder poursuit :

    « Est-il important _ = grave… Cela dépend de l’échelle sur laquelle on se situe ! Et l’échelle des peuples diffère certes de l’échelle des individus et personnes… _ que la goutte de rosée finisse sous la semelle noire d’une botte ?

    …

    Ces Habsbourg _ Albert, le polonais, Guillaume, l’ukrainien _ perdirent leurs guerres _ celles de Pologne, pour Albert, celles d’Ukraine, pour Guillaume, et cela en 14-18 comme en 39-45 _,

    et échouèrent à libérer leurs nations de leur vivant ;

    ils furent, comme ces mêmes nations qu’ils s’étaient choisies, vaincus par les nazis et les bolcheviks _ en 1945.

    …

    Mais les régimes totalitaires qui les avaient jugés et condamnés

    passèrent eux aussi.

    …

    Les horreurs des systèmes nazi et communiste empêchent _ aujourd’hui _ de considérer l’Histoire du XXe siècle comme une marche en avant vers un plus grand bien _ = un progrès.

    …

    Pour une raison similaire,

    il est difficile de voir dans la chute des Habsbourg en 1918

    le prélude d’une ère de libération _ le regard de Timothy Snyder rejoint ici celui de Joseph Roth : cf La Marche de Radetzky et La Crypte des Capucins…

    …

    Comment dès lors parler de l’Histoire contemporaine de l’Europe ?

    …

    Peut-être ces Habsbourg,

    avec leur lassitude _ le contresens du traducteur est ici absolu ! quand il s’agit d’une inlassable volonté, au contraire… _ de l’éternité

    et leur vision optimiste de la couleur du temps,

    ont-ils quelque chose à nous offrir« .

    …

    Car « chaque instant du passé (…) contient aussi _ parmi ses diverses graines de virtualités _ ce qui semblait impossible

    et s’est avéré _ cependant, puisque bel et bien advenu ! _ possible,

    comme un État ukrainien unifié,

    ou une Pologne libre dans une Europe unie.

    …

    Et si c’est vrai de ces  instants du passé,

    ça l’est aussi du moment présent«  _ à l’aune de ce qu’il y a, pour nous tous, à construire…

    …

    Ainsi « l’idée _ forte d’un Étienne de Habsbourg _ que le patriotisme peut se concilier avec une loyauté européenne supérieure

    semble _ dorénavant _ étrangement visionnaire« ,

    s’autorise à affirmer Timothy Snyder, page 16

    en conclusion de l’ouverture à son livre qu’est ce Prologue.

    …

    Et là l’intuition de Timothy Snyder qui commande tout l’élan de ce livre

    rejoint l’idée-force de la faisabilité de l’Histoire

    et de la validité persistante de l’idée-idéal de démocratie

    _ et cela, quelles que soient les scories et difficultés de ses successives réalisations jusqu’ici _,

    telles que les défend l’ami Christophe Bouton dans son passionnant Faire l’Histoire...

    …

    Et quelles que soient les difficultés de la réalisation de l’idée-idéal de démocratie

    dans la construction brinquebalante des institutions européennes de l’Union européenne,

    en lesquelles Timothy Snyder propose, semble-t-il, de voir une sorte d’application

    transposée aujourd’hui

    de l’idéal pragmatique et doux de « création » de ses Habsbourg

    _ cf page 57 : « les archiducs de Habsbourg devraient se recréer eux-mêmes, à l’avance, en tant que dirigeants nationaux.

    Avec Étienne montrant la voie,

    les princes pourraient échanger leur rôle traditionnel de commandement militaire

    pour une dignité nouvelle : la création de peuples« …

    …

    Ce qui est aussi _ page 64 _ rien moins que

    « faire l’expérience de la liberté« …

    …

    Même si,

    au final de l’existence de Guillaume, « au début des années cinquante« ,

    « la Galicie multinationale, création des Habsbourg, n’avait pu survivre à Hitler et Staline.

    En 1948, l’Europe habsbourgeoise,

    faite de loyautés multiples et de nationalités ambiguës

    semblait avoir vécue », pages 280-281.

    …

    Et page 292 :

    « Avec Guillaume, un certain rêve ukrainien semblait _ à nouveau ce mot sous la plume de Timothy Snyder _ avoir péri.

    Guillaume lui-même n’était qu’une victime parmi les dizaines de milliers d’hommes et de femmes tués par les Soviétiques à la fin des années 1940 pour leur engagement, réel ou supposé, dans des mouvements indépendantistes ukrainiens.

    Beaucoup d’entre eux, sinon la plupart, étaient originaires de la zone qui avait été autrefois la Galicie orientale habsbourgeoise.

    …

    Guillaume incarnait,

    peut-être plus que n’importe lequel d’entre eux,

    la connexion ukrainienne entre la monarchie des Habsbourg et l’Occident,

    les liens entre la culture européenne et les traditions qui distinguaient l’Ukraine,

    aux yeux de tant de patriotes ukrainiens,

    de la Russie.

    …

    Après avoir annexé ces territoires en 1945,

    Moscou les avait délibérément coupés de leur histoire habsbourgeoise.

    …

    Le génocide et les nettoyages ethniques avaient déjà irrévocablement modifié la population.

    Les Allemands avaient tué la grande majorité des Juifs entre 1941 et 1944 ;

    les Soviétiques avaient ensuite déporté les Polonais (et les Juifs qui avaient survécu) en Pologne. » Etc.

    …

    Quant à l’Autriche _ pages 294-295 _,

    « dans la mesure du possible, la façon dont elle se représentait elle-même,

    évitait la politique

    et insistait sur la culture,

    et, au-dessus-de tout, la musique » _ l’immense Thomas Bernhard dit-il autre chose ? Qu’on le relise !!!

    …

    Parfois, cependant, la musique à Vienne était trop molle _ et kitch…

    Les chefs d’orchestre et compositeurs juifs,

    au centre de la culture viennoise depuis que Gustav Mahler avait pris la direction de l’opéra de la Cour, en 1897,

    avaient fui le pays dans les années 1930, ou avaient été tués au cours de l’Holocauste »

    _ là-dessus lire le beau travail de Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle-Époque_…

    …

    Et _ page 295 _ « l’Ukraine

    était perdue pour l’Autriche

    non seulement de l’autre côté du rideau de fer,

    qui commençait à moins de quatre-vingt kilomètres à l’est de Vienne,

    mais au-delà (? ou, bien plutôt, à l’intérieur !) des limites intellectuelles de la nouvelle identité nationale

    que les Autrichiens s’étaient forgée _ encore une traduction aberrante !

    …

    Sous les Habsbourg, l’Autriche n’avait jamais été une nation ;

    elle était d’une certaine manière

    au-dessus des nations,

    dans une identification avec la monarchie et l’empire.

    …

    Pour que l’Autriche devînt une nation,

    elle devait descendre de son piédestal

    et son peuple devenir comme les autres _ cela convient-il, cependant, à la France et au peuple français ?.. _ en Europe.

    …

    L’Autriche neutre _ d’après 1945 _

    recherchait la sécurité,

    penchant vers l’Ouest

    et évitant les connexions à haut risque avec l’Est« …

    …

    Et _ page 296 _ « la guerre froide aussi connut son terme,

    pas les Habsbourg.

    …

    Les femmes les plus importantes de la dynastie dans la vie de Guillaume,

    sa belle-sœur Alice (1889-1985 : l’épouse de son frère Albert)

    et l’impératrice Zita (1892-1989 : l’épouse de l’empereur Charles Ier),

    vécurent assez longtemps pour assister au déclin de l’Union soviétique

    et à l’émergence d’une nouvelle Europe« …

    …
    Jusqu’à _ page 297 _ « la fin de l’Union soviétique

    et sa désintégration au profit des républiques qui la constituaient.

    …

    A la fin de 1991, l’Ukraine était un État indépendant.

    Le court XXe siècle était terminé« …

    …

    Et _ pages 300-301 _ « La chute de l’Union soviétique en 1991 libéra l’Ukraine,

    qui incluait la Galicie et la Bucovine,

    toutes deux parties intégrantes de l’ancien domaine royal des Habsbourg« …

    …

    « Otto, le fils de Zita,

    qui avait été élevé en vue d’une restauration de la monarchie dans les années 1930,

    était toujours actif en politique,

    soixante ans après,

    en tant que membre du parti conservateur allemand de Bavière

    et député au Parlement européen. (…)

    …

    En 1935, Guillaume était tombé à cause d’un scandale à Paris,

    privant Otto du soutien d’un Habsbourg en Ukraine

    et plongeant dans l’embarras toute la famille.

    …

    Sept décennies après cette déconvenue,

    Otto parlait à nouveau de l’Ukraine.

    …

    A la fin de 2004, il déclara

    que la nouvelle Europe se déciderait à Kiev et à Lviv.

    …

    Otto avait raison.

    L’Ukraine était la plus grande et la plus peuplée des républiques postsoviétiques en Europe,

    un pays de la taille de la France et de cinquante millions d’habitants.

    A ce titre, elle faisait figure de test

    pour savoir si la démocratie pouvait s’étendre à l’Europe postcommuniste. (…)

    …

    L’Ukraine, ancienne république soviétique,

    n’avait guère connu d’existence indépendante _ c’est là au moins un euphémisme ! _

    et devait créer de toutes pièces _ Cf le grand livre de Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société… _ un appareil d’État autonome

    en plus d’une démocratie et d’un marché.

    …

    Comme tous les pays qui avaient enduré le communisme depuis l’origine,

    c’est-à-dire depuis la formation de l’Union soviétique,

    l’Ukraine rencontrait des difficultés pour entreprendre une transformation aussi fondamentale.

    …

    L’idée de l’État comme réalité objective, par delà (?) le contrôle personnel de ses chefs,

    était une chose entièrement nouvelle.

    …

    De même que d’immenses fortunes étaient réalisées dans une ère de privatisations des plus opaques,

    l’État en vint à être considéré comme le protecteur des barons de l’économie, appelés oligarques.

    …

    Dans les premières années du XXIème siècle,

    l’Ukraine glissait vers un autoritarisme oligarchique

    qui voyait un président aux pouvoirs considérables gouverner avec un entourage fluctuant d’hommes et de femmes richissimes, qui, entre autres choses, contrôlaient les chaînes de télévision« …

    …

    Puis vint la « révolution orange« .

    …

    Page 302 : « En Russie, aux États-Unis et en Europe,

    bien des gens comprenaient la « révolution orange« , comme on l’appelait,

    en termes ethniques.

    …

    Les partisans de Iouchtchenko étaient décrits dans la plupart des médias

    comme des Ukrainiens ethniques,

    des gens dont les actes étaient en quelque sorte dictés par leur origine familiale.

    Les adversaires de la démocratie étaient présentés, de manière non moins discutable, comme russes. (…)

    …

    Il n’y avait aucune raison pour que les journalistes associent ainsi ethnicité et politique.

    …

    La hâte irréfléchie _ essentiellement médiatique, journalistique, de bien pauvre connaissance historique ! _

    à définir la politique est-européenne comme essentiellement raciale

    était une victoire intellectuelle _ hum !.. _ des politiques nationales de Hitler et Staline

    sur le legs plus doux et plus équivoque des Habsbourg »…

    …

    Alors que « la « révolution orange » en elle-même était la revanche politique des Habsbourg« .

    …

    Page 303 :

    « Quand l’Union soviétique s’effondra, en décembre 1991,

    l’Ukraine put se pourvoir d’une forme d’État qui lui convenait.

    Les frontières de la république soviétique définissaient soudain un pays indépendant.

    …

    Lorsque le gouvernement ukrainien sombra dans la corruption,

    l’idée nationale fut à nouveau disponible,

    comme le gouvernement du peuple, ou démocratie _ mais que font les relecteurs ?

    …
    Pendant la « révolution orange » de 2004,

    les patriotes ukrainiens prirent des risques pour défendre leur vision de l’Ukraine

    dans laquelle les citoyens auraient leur mot à dire sur la gouvernance (!).

    Dans les événements de 1991 et 2004,

    la population de l’ancienne province habsbourgeoise de Galicie

    joua un rôle disproportionné (!!!) _ au secours, les relecteurs !!! Réveillez-vous ! Vous dormez !

    …

    Bien des patriotes ukrainiens (…) défendaient la nation ukrainienne

    non pour des raisons ethniques,

    mais par choix politique.

    …

    Le courageux journaliste décapité _ Georgii Gongadze _ était né dans le Caucase, loin de l’Ukraine.

    La ville où se déclencha la révolution ukrainienne, Kiev, parle russe.

    …

    La nation est une question d’amour plus que de langue« …

    …

    Page 304 :

    « La « révolution orange » fut le combat pour la démocratie le plus important dans l’Europe du début du XXIe siècle « …

    …

    Page 306 :

    « Guillaume _ qui n’avait certes pas défendu toujours des options démocratiques : dans l’espoir que Mussolini et Hitler bousculeraient les situations établies, en Ukraine soviétique, comme en Galicie devenue polonaise, Guillaume de Habsbourg avait adhéré dans l’entre-deux-guerres à ce que Timothy Snyder qualifie joliment de « fascisme aristocratique« … _,

    durant les années 1940,

    comme des millions d’autres Européens,

    avait amorcé un basculement intellectuel (!) certain vers la démocratie.

    …

    Celle-ci ne pouvait s’accomplir politiquement que sur la moitié du continent non communiste,

    comme le démontrèrent _ en négatif… _ l’enlèvement de Guillaume

    _ à la Südbahnhof de Vienne, le 26 août 1947 ; cf page 286 _

    et sa mort en Union soviétique« 

    _ « dans un hôpital de prison soviétique de Kiev »,  le 18 août 1948 ; cf page 290…

    …

    « Guillaume a été sauvé de l’oubli

    par une poignée d’historiens et de monarchistes ukrainiens fervents.

    …

    Avec la fin du communisme, à la fin du XXe siècle,

    et l’élargissement de l’Union européenne au début du XXIe,

    les Histoires des nations européennes vont peut-être connaître une redéfinition

    en termes plus cosmopolites ;

    et Guillaume trouver sa place dans chacune d’entre elles.

    …

    Lui et les Habsbourg reviendront.

    …

    En fait, avec le réveil de l’Ukraine,

    ils sont déjà là« …

    …

    Page 312 :

    « Au début du XXIe siècle, l’Union européenne se trouve

    dans ce que l’on pourrait appeler

    « la position des Habsbourg » :

    …

    elle contrôle une immense zone de libre-échange,

    au centre d’un paysage économique globalisé,

    mais sans possessions maritimes reculées,

    et dans l’incapacité de déployer une puissance militaire décisive, dans un âge de terrorisme imprévisible. (…)

    …

    L’Union européenne, comme la dynastie des Habsbourg,

    est dépourvue d’identité nationale ;

    et pourtant son destin est de résoudre la question nationale

    au sein de ses parties constituantes

    comme le long de ses frontières.

    …

    Les Habsbourg obtenaient les plus grands succès

    lorsqu’ils abordaient les questions nationales

    en mêlant tact, pressions économiques et promesses d’emplois bureaucratiques.

    …

    Les Européens, aux forces militaires extrêmement limitées,

    n’ont pas d’autre choix que de les imiter.

    En général, cela leur réussit plutôt bien« …

    …

    Page 316 :

    « Même les plus libres des sociétés démocratiques

    ne permettraient pas les sortes de choix que firent les Habsbourg« …

    …
    « La possibilité de se faire ou refaire une identité _ que Guillaume de Habsbourg sut saisir et se ménager et réaménager tout le long de sa vie… _

    n’est pas très éloignée du cœur même de l’idée de liberté ;

    elle consiste à s’affranchir de l’oppression d’autrui et à devenir soi-même.

    …

    Dans leurs meilleurs jours,

    les Habsbourg jouirent d’une sorte de liberté

    dont nous ne disposons plus :

    celle d’une autocréation imaginative et résolue. (…)

    …

    Les Habsbourg bénéficièrent de la croyance qu’ils étaient l’État,

    plutôt que les sujets de celui-ci.

    …

    Mais n’est-ce pas ce que tout individu libre espère :

    prendre part à un gouvernement

    plutôt que d’en être l’instrument ?« …

    …

    …

    Le livre s’achève, page 323, sur la description aujourd’hui d’une petite place de Lviv

    _ « Lviv est demeurée la plus fières des villes ukrainiennes, même sous la férule soviétique ; c’est aujourd’hui la plus patriotique de l’Ukraine indépendante« … _ :

    …

    « Dans un quartier tranquille,

    une petite place porte le nom de Guillaume,

    ou plutôt de Vasyl Vyshyvanyi.

    …

    Son seul ornement est une plaque de rue en noir et blanc.

    En son centre, un socle gris ne supporte aucune statue.

    Alentour, des balançoires et des bascules sont peintes de couleurs vives.

    Vasyl Vyshyvanyi est un terrain de jeu.

    …

    Au cours d’un après-midi d’été,

    des grands-mères assises sur un banc surveillent leurs petits-enfants.

    Aucun d’eux ne saurait dire qui était Vasyl Vyshyvanyi.

    …

    Je leur raconte l’histoire de Guillaume« …

    …

    Pour le reste,

    nous suivons le parcours européen de Guillaume,

    de sa naissance à Pula, le 10 février 1895 _ où son père, amiral, dirige la flotte de l’Adriatique _,

    à sa mort, à Kiev, le 18 août 1948.

    …

    En 1896, l’amiral Étienne de Habsbourg-Teschen prend sa retraite d’amiral,

    et s’installe avec sa famille dans l’île de Losijn,

    dans le palais Podjavori, « Sous les lauriers« …

    Et c’est en 1907 que la famille s’installe dans le « Château-neuf » de Zywiec,

    en Silésie polonaise habsbourgeoise…

    …
    Ensuite,

    Guillaume se trouvera à Vorokhta, dans les Carpates, à l’extrême sud de la Galicie, l’été 1912 ;

    puis, ayant terminé sa formation militaire à Wiener-Neustadt, le 15 mars 1915,

    il gagne le front en Galicie le 12 juin 1915,

    et participe à la reprise de Lviv sur les Russes, quatre jours plus tard.

    …

    Et voici quelques lieux  où se trouvera Guillaume, après Lviv :

    …

    Vienne, Lviv, Vienne, Kherson, la Sitch, Vienne, Spa, dans les plaines d’Ukraine, Odessa, Tchernivtsi, Lviv _ la Grande Guerre vient officiellement de se terminer le 11 novembre 1918 ; mais les hostilités se poursuivent à l’est jusqu’en mars 1921… _ ;

    Boutchach (en Galicie sud-orientale), Bucarest, Kameniets-Podilsky (en Podolie) _ en septembre 1919 _, en Ukraine _ en novembre et décembre 1919 _, Bucarest _ de janvier à mars 1920 _ ;

    Vienne _ du printemps 1920 à novembre 1922 _ ;

    Madrid _ de novembre 1922 à 1926 _ ;

    Enghien-les-Bains _ 1926-1931 _ ;

    Paris _ d’octobre 1931 à la mi-juin 1935 _ ;

    Vienne _ jusqu’au 26 août 1947 _ ;

    Baden _ de septembre à décembre 1947_ ;

    Lviv _ le 20 décembre 1947 _ ;

    Kiev _ à partir de la fin décembre 1947, jusquà sa mort, le 18 août 1948…

    …
    …
    Titus Curiosus, ce 30 décembre 2013

     

     

  • Un éclairage plus qu’utile (aujourd’hui) sur ce qu’est (et n’est pas) l’amour (vrai) : « L’Eloge de l’amour » d’Alain Badiou

    On n’attendait pas nécessairement d’un Alain Badiou _ dont je n’étais pas parvenu à lire, il y a quelques années, des analyses (un peu trop techniquement exposées alors) sur l’amour… _ un travail aussi clair, lumineux et éclairant, que ces entretiens avec Nicolas Truong qui viennent de paraître aux Editions Café Voltaire sous le titre d’ »Eloge de l’amour« … Il est vrai qu’il s’agit là de la mise en forme d’un « dialogue public sur l’amour« , « dans la série « Théâtre des idées » » qu’organise Nicolas Truong « avec le Festival d’Avignon«  (page 10) ; et qui avait eu lieu le 14 juillet 2008 : le texte que nous lisons étant « un redéploiement de ce qui fut dit ce jour-là : il en garde l’élan improvisé, la clarté, l’élan« , et est aussi « plus complet, plus profond« . De fait, « qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce qu’est la philosophie« , est-il opportunément souligné, page 11.

    …

    Le public gagne beaucoup _ et la lecture ! de beaucoup !.. _ à ce genre de petit livre bref, incisif et vivant (de 87 pages pour le texte) ; à l’heure de tant de brouillages, de brouillards, d’imposture où « tous les chats sont gris« , « toutes les vaches noires » _ dans la nuit, dit Hegel _ (et les « habits neufs du roi » d’autant plus resplendissants qu’absolument absents ! cf le conte indispensable d’Andersen !)…

    …

    Car aujourd’hui plus que jamais _ mais c’est déjà là sa « loi« … _ « l’amour doit être réinventé ; mais aussi tout simplement défendu parce qu’il est menacé de toutes parts« , page 13…

    …

    Et Alain Badiou de rappeler les slogans de la campagne publicitaire permanente de Meetic : « Ayez l’amour sans le hasard !« , « On peut être amoureux sans tomber amoureux ! » ; et aussi « Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir !« … « Et tout ça grâce au site de rencontres Meetic« …

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    Là-dessus, je puis d’ores et déjà renvoyer à mon article d’il y a un an à peu près _ c’était le 22 décembre 2008 _, à propos du livre (riche d’enseignements !) « E-Love » de Dominique Baqué : « Le “bisque ! bisque ! rage !” de Dominique Baqué (”E-Love”) : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la “liquidation” du sentiment _ et de la personne)« … ; suivi de cet autre article, le lendemain : « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle”« …

    …

    « Cette propagande publicitaire _ de Meetic ; et d’autres… _ relève d’une conception sécuritaire de l’amour. C’est l’amour assurance tous risques« , page 14. Car, avec « la guerre « zéro mort », l’amour « zéro risque », pas de hasard, pas de rencontre, je vois là, avec les moyens d’une propagande générale, une première menace contre l’amour (…) la menace sécuritaire.

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    Et puis, la deuxième menace qui pèse sur l’amour, c’est de lui dénier toute importance. La contrepartie de cette menace sécuritaire consiste à dire que l’amour n’est qu’une variante de l’hédonisme généralisé, une variante des figures de la jouissance. Il s’agit ainsi d’éviter toute épreuve immédiate, toute expérience authentique et profonde de l’altérité dont l’amour est tissé« , pages 15-16.

    …

    « Le risque (ne) sera (que) pour les autres ! Si vous êtes, vous, bien préparé pour l’amour, vous saurez, vous, envoyer promener l’autre, qui n’est pas conforme à votre confort _ à votre « utilité« … S’il souffre, c’est son affaire, n’est-ce pas ? Il n’est pas dans la modernité. De la même manière que « zéro mort », c’est pour les militaires occidentaux. Les bombes qu’ils déversent tuent quantité de gens qui ont le tort de vivre dessous. Mais ce sont des Afghans, des Palestiniens… Ils ne sont pas modernes non plus. » Bref, « les deux ennemis de l’amour » sont « la sécurité du contrat d’assurance et le confort des jouissances limitées« , page 16.

    …
    « Libéral et libertaire convergent vers l’idée que l’amour est un risque inutile. Et qu’on peut avoir d’un côté une espèce de conjugalité préparée qui se poursuivra dans la douceur de la consommation ; et de l’autre des arrangements sexuels plaisants et remplis de jouissance, en faisant l’économie de la passion« , page 17 _ on ne saurait mieux dire !

    …

    « Dans le monde d’aujourd’hui, la conviction est largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour constitue une contre-épreuve« , page 22. « S’il n’est pas conçu comme le seul échange d’avantages réciproques, ou s’il n’est pas calculé longuement à l’avance comme un investissement rentable, l’amour est vraiment cette confiance faite au hasard _ du moins en ce qu’il y a de hasard dans la rencontre d’où naît l’amour… Il nous amène dans les parages _ oui _ d’une expérience fondamentale _ à vivre : ressentir, éprouver et expérimenter _ de ce qu’est la différence ; et, au fond, dans l’idée qu’on peut expérimenter le monde du point de vue _ richement soyeux (voire « baroque« )… _ de la différence. C’est en cela qu’il a _ en effet ! _ une portée _ bel et bien ! _ universelle ; qu’il est une expérience personnelle de l’universalité possible ; et qu’il est philosophiquement essentiel, comme Platon en a eu, en effet, la première intuition« , pages 22-23.

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    Alain Badiou commente alors la formule célèbre de Jacques Lacan, selon laquelle « il n’y a a pas de rapport sexuel« …

    C’est que « c’est dans l’amour _ et pas dans un rapport qui n’est (ou ne serait) que sexuel _ que le sujet va au-delà de lui-même, au-delà du narcissisme«  _ où se confine, lui, le seulement sexuel… Et c’est que « dans le sexe, vous (n’) êtes au bout du compte (qu’) en rapport avec vous-même dans la médiation _ très ténue _ de l’autre. L’autre (ne) vous sert (que) pour découvrir le réel de la jouissance. » Alors que « dans l’amour, en revanche, la médiation de l’autre vaut pour elle-même. C’est cela, la rencontre amoureuse : vous partez à l’assaut de l’autre, afin de le faire exister avec vous, tel qu’il est » _ en lui-même ; et indépendamment de nous _, page 24 _ ces formulations sont d’une magnifique justesse. Alors que le désir s’adresse dans l’autre, de façon toujours un peu fétichiste, à des objets élus, comme les seins, les fesses, la verge…, l’amour s’adresse à l’être même de l’autre ; à l’autre tel qu’il a surgi, tout armé de son être, dans ma vie ainsi rompue et recomposée« , pages 25-26.

    …

    De l’amour, Alain Badiou discerne trois principales conceptions : la conception romantique, « qui se concentre _ à tort _ sur l’extase de la rencontre » _ et zappe (ou snobe) ses « suites« … Ensuite, la conception _ qui a le vent en poupe ! _ « qu’on peut dire commerciale ou juridique, selon laquelle l’amour serait finalement un contrat (…) en faisant bien attention à l’égalité du rapport, au système des avantages réciproques, etc… » Il y a également une conception sceptique, « qui fait de l’amour _ rien que _ une illusion« .

    …

    « Ce que je tente de dire dans ma propre philosophie _ avance alors Alain Badiou page 26 _, c’est que l’amour ne se réduit à aucune de ces tentatives-là ; et qu’il est une construction de vérité (…) Vérité sur : qu’est-ce que c’est que le monde quand on l’expérimente à partir du deux, et non pas de l’un ? Qu’est-ce que c’est que le monde, examiné, pratiqué et vécu à partir de la différence ; et non à partir de l’identité.
    …
    Je pense que l’amour, c’est cela. C’est le projet, incluant naturellement le désir sexuel et ses épreuves ; incluant la naissance d’un enfant ; mais incluant également mille autres choses ; à vrai dire n’importe quoi à partir du moment où il s’agit de vivre une épreuve du point de vue de la différence
    « , pages 26-27.

    …

    « Précisément, une rencontre n’est pas une expérience ; c’est un événement qui reste totalement opaque et n’a de réalité que dans ses conséquences multiformes à l’intérieur d’un monde réel. (…) L’amour est une proposition _ à accepter, ou pas, de recevoir, d’agréer _ existentielle : construire un monde d’un point de vue décentré au regard de ma simple pulsion de survie ou de mon intérêt bien compris. (…) Elle et moi sommes incorporés à cet unique Sujet, le Sujet d’amour, qui traite le déploiement du monde à travers le prisme de notre différence, en sorte que ce monde advient, qu’il naît _ oui ; et va se déployer _, au lieu de n’être que ce qui remplit mon regard personnel. L’amour est toujours la possibilité d’assister à la naissance du monde. La naissance d’un enfant, si elle est dans l’amour, est du reste un des exemples de cette possibilité« , pages 28-29.

    …

    « L’amour, ça traite d’abord un Deux.«  Et « il ne peut prendre qu’une forme hasardeuse ou contingente _ et non prévue ou préparée ; a fortiori calculée ! C’est ce qu’on appelle la rencontre. L’amour s’initie toujours dans une rencontre. Et cette rencontre, je lui donne le statut, en quelque sorte métaphysique _ oui _, d’un événement, c’est-à-dire quelque chose qui n’entre pas dans la loi immédiate des choses« , page 32.

    …

    Avec ce commentaire, toujours page 32 : « Ce côté diagonal de l’amour, qui passe à travers les dualités les plus puissantes et les séparations les plus radicales, est un élément tout à fait important. La rencontre entre deux différences est un événement, quelque chose de contingent, de surprenant ; « les surprises de l’amour », encore le théâtre _ dans mon essai, et à partir d’une interrogation de Valéry Laurand, j »emprunte aussi (« aussi » plutôt que « plutôt » !..) la piste du « cinéma«  ; mon essai s’intitulant (j’aime les longs titres ; ainsi que les sous-titres, à rebours des raccourcis !) « Cinéma de la rencontre : à la ferraraise » ; avec pour sous-titre « un jeu de halo et focales sur un fond de brouillard(s) : à la Antonioni » !..

    …
    A partir de cet élément _ « diagonal« , donc… _, l’amour peut être initié et introduit. C’est le premier point, tout à fait essentiel. Cette surprise enclenche un processus qui est fondamentalement une expérience du monde. L’amour (…), c’est une construction, c’est une vie qui se fait, non plus du point de vue de l’Un, mais du point de vue du Deux. Et c’est ce que j’appelle la« scène du Deux »… », pages 32-33.

    …

    Ajoutant, page 33, et c’est tout aussi important : « personnellement, je me suis toujours intéressé aux questions de durée et de processus, et non pas seulement aux questions de commencement« …

    …
    « Un amour, c’est avant tout une construction durable. L’amour est une aventure obstinée. Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination _ certes. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un amour véritable, c’est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent« , pages 34-35.

    …
    « L’amour invente une façon différente de durer dans la vie«  ; et « l’existence de chacun, dans l’épreuve de l’amour, se confronte _ oui ! _ à une temporalité neuve« . « L’amour est le désir d’une durée inconnue. Parce que, tout le monde le sait, l’amour est une réinvention de la vie. Réinventer l’amour, c’est réinventer cette réinvention« , page 36.

    …

    « La tradition pessimiste des moralistes français, selon laquelle l’amour n’est que « le semblant ornemental par où passe le réel du sexe », ou qui considère que « le désir et la jalousie sexuelle sont le fond de l’amour » doit être critiquée« . Car elle appartient à une tradition sceptique, invitant « tout un chacun à se méfier de l’amour. Elle appartient déjà au registre sécuritaire _ hobbésien _, parce qu’elle consiste à dire : « Écoutez, si vous avez des désirs sexuels, réalisez-les. Mais vous n’avez pas besoin de vous monter le bourrichon avec l’idée qu’il faut aimer quelqu’un. Laissez tomber tout ça et allez droit au but ! ». Mais dans ce cas, je dirai simplement que l’amour est disqualifié au nom du réel du sexe« , pages 36-37.

    …

    « L’accomplissement du désir sexuel fonctionne aussi comme une des rares preuves matérielles, absolument liée au corps, de ce que l’amour est autre chose qu’une déclaration. La déclaration du type « je t’aime » scelle l’événement de la rencontre ; elle est fondamentale ; elle engage. Mais livrer son corps, se déshabiller, être nu(e) pour l’autre, accomplir les gestes immémoriaux, renoncer à toute pudeur, crier, toute cette entrée en scène du corps vaut preuve d’un abandon à l’amour. C’est tout de même une différence essentielle avec l’amitié. L’amitié n’a pas de preuve corporelle, de résonance dans la jouissance du corps. C’est pourquoi elle est le sentiment le plus intellectuel, celui que les philosophes qui se méfient de la passion ont toujours préféré. L’amour, surtout dans la durée, a tous les traits positifs de l’amitié. Mais l’amour se rapporte à la totalité de l’être de l’autre, et l’abandon du corps est le symbole matériel de cette totalité« , pages 37-38.

    …

    « Je soutiens que, dans l’élément de l’amour déclaré, c’est cette déclaration, même si elle est encore latente, qui produit les effets de désir, et non directement le désir. L’amour veut que sa preuve enveloppe le désir. La cérémonie des corps est alors le gage matériel de la parole ; elle est ce à travers quoi passe l’idée que la promesse d’une réinvention de la vie sera tenue, et d’abord au ras des corps. Mais les amants savent, jusque dans le plus violent délire, que l’amour est là, comme un ange gardien des corps, au réveil, au matin, quand la paix descend sur la preuve de ce que les corps ont entendu la déclaration d’amour. Voilà pourquoi l’amour ne peut être un simple habillage du désir sexuel, une ruse compliquée et chimérique pour que s’accomplisse la reproduction de l’espèce« , page 38.

    …

    Alors en quoi l’amour est-il _ et fondamentalement même _ une « procédure de vérité » ? c’est-à-dire « une expérience où un certain type de vérité est construit » ? « Cette vérité est tout simplement la vérité sur le Deux. La vérité de la différence comme telle« . Alain Badiou précisant, page 39 : « Et je pense que l’amour _ ce que j’appelle la « scène du Deux » _ est cette expérience. En ce sens, tout amour qui accepte l’épreuve _ c’est même là son critère d’exister (ou pas) ! _, qui accepte la durée _ oui ! il n’y a d’amour qu’en cet engagement existentiel total là ; qui en est aussi l’unique, mais permanente, renouvelée d’acte en acte au long du quotidien des jours et des nuits _, qui accepte justement cette expérience du monde du point de la différence produit à sa manière une vérité nouvelle sur la différence« . Avec cette conséquence secondaire, en écho en quelque sorte, que « tout amour véritable intéresse l’humanité tout entière, si humble qu’il puisse être en apparence, si caché. Nous savons bien que les histoires d’amour passionnent tout le monde. Le philosophe doit demander pourquoi elles nous passionnent« , commente Alain Badiou, pages 39-40.

    …
    « Que le monde puisse être rencontré et expérimenté _ cela rappelle la formulation spinoziste du « sentir » et « expérimenter » « que nous sommes éternels« , dans le sentiment (irréductiblement incomparable) de la joie : cf aussi, ici, Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation« … _ autrement que par une conscience solitaire, voilà ce dont n’importe quel amour _ vrai : à la différence de ses contrefaçons illusoires (ou mensongères) _ nous donne une nouvelle preuve.«  Qu’Alain Badiou commente ainsi : « Et c’est pourquoi nous aimons _ avec une infinie gratitude de son miracle, de, sinon son exceptionnalité, du moins sa relative rareté, eu égards à la foule de ses « contrefaçons« … _ l’amour, comme le dit Saint-Augustin ; nous aimons aimer _ nous nous réjouissons de sa grâce gratuite ! _ ; mais nous aimons aussi que d’autres aiment _ oui ! Tout simplement parce que nous aimons les vérités. C’est là tout ce qui donne son sens à la philosophie : les gens aiment les vérités même quand ils ne savent pas _ assez consciemment _ qu’ils les aiment« , page 40.

    …

    « Pourquoi le fait de dire l’amour est-il si important ? » « Parce que la déclaration s’inscrit dans la structure de l’événement.«  Et si « l’amour commence par le caractère absolument contingent et hasardeux de la rencontre » _ et ces « jeux de l’amour et du hasard (…) sont inéluctables ; ils existent toujours, en dépit de la propagande » qui les nie… _, « le hasard doit, à un moment donné être fixé _ et le « don » de l’espiègle (et armé d’un rasoir !) Kairos, bel et bien « accepté« , sur le champ ; après, c’est irréversiblement trop tard ! Il doit commencer une durée justement«  _ où nous nous engageons tout aussi irréversiblement ; il y faut un minimum d’assentiment courageux ! « C’est un problème métaphysique compliqué« , commente (l’athée) Alain Badiou, page 41 : « Comment une chose qui, au fond, n’était pas prévisible et paraît liée aux imprévisibles péripéties de l’existence, va-t-elle cependant devenir le sens complet de deux vies mêlées, appariées, qui vont faire l’expérience prolongée _ et combien ! et comment ! _ de la constante (re)naissance du monde par l’entremise de la différence des regards ? Comment passe-t-on de la pure rencontre au paradoxe d’un seul monde où se déchiffre que nous sommes deux ? » « C’est tout à fait mystérieux » _ certes ! _, commente Alain Badiou page 41. « C’est justement cela _ le fait absolument banal de la rencontre « que quelqu’un a rencontré sa ou son collègue au boulot« … _ qu’il faut soutenir : un événement d’apparence insignifiante _ eu égard à son contexte et aux autres, poursuivant, eux, leur train-train, en la commune et quasi permanente quotidienneté… _, mais qui en réalité est un événement radical de la vie microscopique, est porteur, dans son obstination _ voilà l’élément qui se fait soudain, mais de façon, aussi et en même temps, on ne peut plus renouvelée, décisif ! _ et dans sa durée, d’une signification universelle.« 

    …

    Par conséquent, « déclarer l’amour, c’est passer de l’événement-rencontre au commencement d’une construction de vérité. C’est fixer _ on ne peut plus activement : en le « retenant« , lui qui est en train de « passer« , de « filer« , et à toute vitesse ; en le transformant en tout autre chose : d’infiniment fécond, et à venir, peut-être, dans le tissu (ouvert !) de présents renouvelés ; c’est aussi un pari… _ le hasard de la rencontre _ croisé ; passif en quelque sorte, lui… _ sous la forme d’un commencement » _ d’une histoire qui va, et avec un mimimum de consentement, d’agrément « donné« , se tisser…

    …

    Alain Badiou poursuit son analyse, page 42 : « Et souvent _ pas toujours : c’est un pari qui comporte ses risques, bien sûr ! il y faut aussi un minimum de chance ! _ ce qui commence là dure si longtemps, est si chargé de nouveauté et d’expérience du monde _ voilà ! _ que, rétrospectivement, cela apparaît non plus du tout comme contingent et hasardeux, comme au tout début _ une eau amoureuse ayant charrié pas mal de limons très féconds _, mais pratiquement comme une nécessité«  _ selon la perspective (d’alignement de regard…) qui a triomphé… Ainsi et par là, « la déclaration d’amour est le passage _ pour notre point de vue _ du hasard au destin ; et c’est pourquoi elle est si périlleuse _ en son pari liminaire… : le théâtre de Marivaux le donne à contempler merveilleusement en en ralentissant la formidable vivacité, pourtant : encore faut-il que l’attention des spectateurs que nous sommes n’en laisse rien de rien passer : tant ce ralentissement se produit cependant encore, malgré Marivaux, et malgré les acteurs, à folle vitesse ! _, si chargée d’une sorte de trac effrayant«  _ tout amoureux l’a appris pour toujours !

    …

    Alain Badiou précise fort justement, page 43, que « la déclaration d’amour, d’ailleurs, n’a pas lieu forcément une seule fois ; elle peut être longue, diffuse, confuse, compliquée, déclarée et re-déclarée, et vouée à être re-déclarée encore. C’est le moment _ éminemment solennel, et pour les deux… _ où le hasard _ compagnon permanent et perpétuel de toutes les vies (mortelles aussi) _ est fixé. Où vous vous dites : ce qui s’est passé là, cette rencontre, les épisodes de cette rencontre, je vais les déclarer à l’autre _ qui va se déterminer à son tour, et forcément, par rapport à cela : qui n’est pas contournable ; et c’est en cela aussi « une épreuve de vérité« … Je vais lui déclarer qu’il s’est passé là, en tout cas pour moi, quelque chose qui m’engage _ irréversiblement. Voilà : je t’aime« , page 43.

    …

    « C’est toujours pour dire : ce qui était un hasard, je vais en tirer quelque chose« . Et quoi donc ? « Je vais en tirer une durée, une obstination, un engagement, une fidélité.«  Alain Badiou commente ce dernier terme, « fidélité«  : « Il signifie justement le passage d’une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire« , page 43. « La fidélité » a « un sens beaucoup plus considérable que la seule promesse de ne pas coucher avec quelqu’un d’autre« . Elle « montre (…) précisément que le « je t’aime » initial est un engagement qui n’a besoin d’aucune consécration particulière, l’engagement de construire une durée, afin que la rencontre soit délivrée (sic) de son hasard » _ je ne sais si j’adhère vraiment à cette formulation, cependant, toutefois : le hasard n’étant pas seulement une aliénation (et par là condamnable) : il est aussi, et sans doute d’abord, ce qui offre la possibilité (réelle !) à l’amour vrai de se déployer vraiment et en toute effectivité tout au long d’une fidélité ; et qu’il faut remercier !..

    …
    La formulation immédiatement suivante d’Alain Badiou, page 44, me paraît plus heureuse : « Dans l’amour, la fidélité désigne cette longue victoire : le hasard de la rencontre vaincu _ c’est-à-dire transcendé ; il s’agit de la « aufhebung » hégelienne… _ jour après jour _ et c’est là un facteur on ne peut plus décisif ! _ dans l’invention _ voilà : du « génie« … _ d’une durée, dans la naissance d’un monde.«  « Pourquoi dit-on si souvent : je t’aimerai toujours ? A condition, bien sûr, que ce ne soit pas une ruse _ donjuanesque… Les moralistes _ grands donneurs de leçons _, évidemment, s’en sont beaucoup moqués, disant qu’en réalité ce n’est jamais vrai. D’abord, ce n’est pas vrai que ce n’est jamais vrai _ Alain Badiou pourrait ici être beaucoup plus ferme ! commenterai-je au passage. Il y a des gens qui s’aiment toujours ; et il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit ou qu’on ne le dit _ oui. Et tout le monde sait que décider, surtout unilatéralement, de la fin d’un amour est toujours un désastre _ ici, je serai plus radical qu’Alain Badiou : un tel acte signifie qu’un tel amour n’a jamais « existé«  ; que ce ne fut qu’une (bien triste) illusion ; ou bien que l’on veut tristement, voire terriblement, nier a posteriori sa réalité ; pour mille et mille fausses bonnes raisons…

    …
    « Je sais donc intimement _ dit donc Alain Badiou page 45 _ que la polémique sceptique _ niant la réalité de tout amour _ est inexacte. Et deuxièmement, si le « je t’aime » est toujours, à beaucoup d’égards, l’annonce d’un « je t’aime pour toujours », c’est qu’en effet il fixe le hasard dans le registre de l’éternité.«  Et il commente : « N’ayons pas peur des mots ! La fixation du hasard, c’est une annonce _ spinozienne : lire cet immense livre qu’est l’« Ethique« … _ d’éternité. Et en un certain sens, tout amour se déclare _ consubstantiellement ! _ éternel : c’est contenu dans la déclaration _ en effet ! Tout le problème _ léger cependant ; tant l’amour a de puissance… _, après, est d’inscrire cette éternité dans le temps _ des existences des vivants (mortels _ mais c’est un pléonasme ; cela signifiant seulement que le temps nous presse un peu… : « But at my back I always hear / Time’s winged chariot hurrying near« , chante le grand Andrew Marvell en son sublime « To his coy mistress« …) que nous sommes…

    …

    « Parce que, au fond, c’est ça l’amour : une déclaration d’éternité qui doit se réaliser ou se déployer comme elle peut _ magnifiques de justesse formulations ! _ dans le temps » _ l’expression terminale de « A la recherche du temps perdu« , au final du « Temps retrouvé« … Une descente de l’éternité dans le temps _ ou, si l’on veut, aussi, une assomption du temps dans l’éternel… C’est pour cette raison _ oui ! _ que c’est un sentiment _ et même une « expérimentation« , pour reprendre le vocable spinozien : même si elle elle nous tombe dessus à l’improviste _ si intense _ en effet ! Vous comprenez : les sceptiques _ s’exclame lors Alain Badiou page 46 _, ils nous font quand même bien rire _ ces pisse-froid ! ces pisse-vinaigre ! _, parce que si l’on tentait _ à chercher à « suivre«  leurs « conseils«  de sagesse : à l’égard de la « vanité » de ce pseudo amour, selon eux... _ de renoncer à l’amour _ naissant, ou à naître… : on peut toujours lui dire non ! _, de ne plus y croire, ce serait un véritable désastre subjectif ; et tout le monde le sait. La vie, il faut bien le dire, serait fortement décolorée«  _ et terriblement anémiée : mortifiée !..

    …
    « Donc, l’amour reste une puissance _ oui ! Une des rares expériences où, à partir d’un hasard inscrit dans l’instant, vous tentez _ on ne peut plus effectivement, et physiquement ; corporellement, veux-je dire : l’amour est toujours puissamment incarné ! _ une proposition d’éternité. « Toujours » est le mot par lequel, en fait, on dit l’éternité _ en effet ! Parce qu’on ne peut pas savoir ce que veut dire ce toujours et quelle est sa durée _ temporelle…
    « Toujours », ca veut dire « éternellement » _ oui ! Simplement, c’est un engagement dans le temps«  _ consubstantiellement !

    …

    « Mais que l’éternité puisse exister dans le temps même de la vie, c’est ce que l’amour, dont l’essence est la fidélité (…), vient _ quand il survient : à l’improviste ! _ prouver _ voilà ! avec sa grande magnifique certitude ! Le bonheur, en somme ! Oui, le bonheur amoureux est la preuve que le temps peut accueillir _ amoureusement ! _ l’éternité » _ à charge pour les amants d’y simplement consentir !

    …

    Et Alain Badiou d’y comparer les expériences « parentes » de « l’enthousiasme politique«  _ « quand on participe à une action révolutionnaire« , précise-t-il, page 46 _ ; « le plaisir que délivrent les œuvres d’art«  _ aux « spectateurs« , et en un « acte esthétique » de leur part, dirait la très fine Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique«  : pour les artistes créateurs, il s’agit plutôt de la « joie » même (du processus de « création« ) !.. _ ; et la joie _ là revoilà ! _ presque surnaturelle qu’on éprouve quand on comprend enfin, en profondeur, une théorie scientifique«  _ que dire de celle de « l’invention intellectuelle » ; cf le livre de ce titre de Judith Schlanger, paru aux Éditions Fayard en 1983… Alain Badiou a développé ces analyses dans son « Conditions« , paru en 1992 aux Éditions du Seuil… 

    …

    En sa conclusion, et en son « actualité« , en 2009, Alain Badiou insiste sur le fait que « défendre l’amour dans ce qu’il a de transgressif et d’hétérogène à la loi est bien une tâche du moment«  _ sous cette présidence Sarkozy, tout spécialement peut-être… ; cf d’Alain Badiou, son ouvrage précédent : « De Quoi Sarkozy est-il le nom ? (« Circonstances 4« , paru en 2007 aux Éditions Lignes). Car « dans l’amour, minimalement, on fait confiance à la différence, au lieu de la soupçonner« . Tandis que « dans la Réaction _ cf les entreprises des ministres de l’Identité nationale et de l’Immigration ; et de l’Intérieur… _, on soupçonne toujours la différence au nom de l’identité ; c’est sa maxime philosophique générale« , est-il précisé page 83. « Si nous voulons, au contraire, ouvrir à la différence et à ce qu’elle implique _ lire aussi là-dessus l’important « Différence et répétition » de Gilles Deleuze _, c’est-à-dire que le collectif soit capable d’être celui du monde entier, un des points d’expérience individuelle praticables est la défense de l’amour.

    …

    Au culte identitaire de la répétition, il faut opposer l’amour de ce qui diffère, est unique, ne répète rien, est erratique et étranger« . Voilà !

    …

    Titus Curiosus, ce 8 décembre 2009

  • une flopée de merveilles de musiques, et une passionnante exposition, aussi, « Deadline », cette Toussaint

    Est-ce la difficulté (commerciale ?) des temps qui courent ?..

    toujours est-il que les éditeurs de disques redoublent ces derniers temps-ci d’exigences de qualité pour nous offrir d’admirables interprétations de chefs d’œuvre de la musique…

    …
    D’abord, cette Toussaint _ et « remarqués« , pour une fois, par les magazines de disques : tout arrive !.. _ trois admirables CDs de piano à divers « stades » de composition du Romantisme : Schubert ; Liszt ; Brahms _ et encore ai-je (provisoirement?) « délaissé » _ ni lui ai seulement prêté une oreille ! pour le moment… _ le « Chopin chez Pleyel«  d’Alain Planès (CD Harmonia Mundi HMC 902052) _ sur lesquels, CDs, je ne regrette pas de m’être « précipité » ! :

    …

    des « merveilles » et de musique, et de musicalité !

    …
    De Franz Schubert (1797-1828), le CD « Wandererfantasie and other Works for solo piano«  _ la « Fantasie in C (Grazer Fantasie) » D 605A ; « Three Piano Pieces« , op. posth. D946 ; « 13 Variations on a Theme by Hüttenbrenner«  D 576 ; en plus de la « Wandererfantasie » op. 15D 760 _, par Michaël Endres (CD Oehms OC 731) ;

    …

    de Franz Liszt (1811-1886), le CD « Franz Liszt « un portrait » » _ avec « La Danza _ Tarantella napoletana » (des « Soirées musicales » de Rossini S. 424) ; les « Funérailles » (des « Harmonies poétiques et religieuses » S. 173) ; la « Bagatelle sans tonalité«  (ou « Mephisto-valse«  n°4b) S. 216a ; « Saint-François de Paule marchant sur les flots«  (des « Deux Légendes » S. 175) ; les « Consolations«  S. 172 ; la « Vallée d’Obermann«  (des « Années de pélerinage, 1ère année, Suisse«  S. 160 ; « Liebestraum«  (« Rêve d’amour« ), « Nocturne » n°3 S. 541 ; et la « Rhapsodie hongroise » n° 2 S. 244/2 _, par Guillaume Coppola (CD Calliope CAL 9412) ;

     …
    et de Johannes Brahms
    (1833-1897), le CD « Die Späten Klavierstücke Op. 116 – 119«  _ les 7 « Fantasien » op. 115 ; les « 3 Intermezzi » op. 117 ; les 6 « Klavierstücke » op. 118 ; et les 4 « Klavierstücke » op. 119 _, par Anna Gourari (CD Berlin Classics 0016472BC) ;

    …

    toutes œuvres transcendées ici par des interprétations magnifiquement inspirées et idéalement adéquates, toutes trois ; et selon des styles fort divers…

    …
    Le Schubert de Michaël Endres chante à la perfection … »à la Schubert« , avec une grâce (légère en sa gravité : le génie est toujours oxymorique, à « résoudre » sans effort et dans la jubilation la « quadrature du cercle » !..) : il nous enchante ! tout simplement…

    …

    Le Liszt de Guillaume Coppola « chante« , lui, aussi _ en une inspiration d’ascendances italiennes : napolitaine, sicilienne, etc… _, mais « au concert« , cette fois, avec la virtuosité pleine de panache (frisant le gouffre _ d’entre Charybde et Scylla ! entre Calabre et Sicile : là même où se produit le miracle de « Saint-François de Paule marchant sur les flots«  (la plage 4 de ce CD !)… _ de l’emphase, mais, le défiant, victorieusement, pour, n’y sombrant pas, en triompher brillamment !..) de Franz Liszt : une joie puissamment rayonnante anime ce vaste « portrait » de Franz Liszt (ainsi, médiatement, que celui, aussi, du jeune interprète (d’ascendance sicilienne, celui-ci prend bien soin de rendre hommage, en couverture du disque, et à sa grand-mère Lina, et « à la mémoire de (s)on grand-père Vincenzo » ! et par-delà eux, peut-être aussi, au catanais Giovanni Bellini, le maître du bel canto ; qu’a pu, à Paris, admirer Liszt…). Chapeau !

    …

    Quant au Brahms d’Anna Gourari, tout en assumant, pleinement, et magnifiquement, un certain pianisme (qui était passé, ces dernières années, pour ainsi dire de mode), il demeure, avec un « plus que parfait » éclat, fidèle à la magie mirifique de la poésie feutrée et chargée de goutelettes de toute fraîche rosée translucide, tout à la fois, de ces (20) « petites » œuvres, si grandes (sublimes ! oui…), de la « fin de vie » de musicien de Johannes Brahms… Bravo ! Bravissimo, la « parfaite » musicienne…

    …

    Sur les œuvres de « fin de vie« ,

    mais cette fois en ce qui concerne les arts plastiques (principalement la peinture) contemporains,

    …

    on se plongera avec d’infinies délices dans le regard _ et la lecture ! _ du magnifique catalogue « Deadline«  _ avec une très belle « préface-présentation » de la commissaire (aidée d’Emile Ouroumov) Odile Burluraux : « Mourir « vivant »«  (pages 17 à 25) _ qui accompagne l’actuelle (16 octobre 2009 – 10 janvier 2010) exposition éponyme, « Deadline« , au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, consacrée à des œuvres « terminales » de Martin Kippenberger (Dortmund, 1953 – Vienne, 1997), Absalon (Ashdod, 1964 – Paris, 1993), Hans Hartung (Leipzig, 1904 – Antibes, 1989), James Lee Byars (Detroit, 1932 – Le Caire, 1997) _ c’est un cliché (étincellamment tout doré !)

    Performance pour le vernissage The Death of James Lee Byars à la Galerie Marie-Puck. Broodthaers, Bruxelles 1994.(Photo : Marie-Puck Broodthaers)

    de James Lee Byars lui-même lors de sa « performance pour le vernissage de l’exposition « The Death of James Lee Byars«  à la Galerie Marie-Puck Broodthaers, à Bruxelles« , à l’automne 1994, qui figure en (fascinantissime !) couverture (sur fond noir) de l’album !.. _,

    …

    Felix Gonzales-Torres (Guáimaro, 1957 – Miami, 1996), Joan Mitchell (Chicago, 1925 – Vétheuil, 1992) _ est amplement cité un « entretien«  avec Yves Michaud, le 12 janvier 1986, aux pages 97 et 98 de l’album (extrait du catalogue « Joan Mitchell, les dernières années«  des expos au Musée des Beaux-Arts de Nantes et à la Galerie nationale du Jeu de Paume, en 1994… _, Robert Mapplethorpe (New-York, 1946 – Boston, 1989), Chen Zhen (Shanghaï, 1955 – Paris, 2000) _ qui avait participé (brillamment !) en juillet 1990 à l’exposition « Chine demain pour hier«  qu’avait organisée à Pourrières, près de la Sainte-Victoire, mon amie Michèle Cohen, qui dirige la Galerie « La Non-Maison«  à Aix-en-Provence (elle m’a invité à y disserter « Pour un Non-art du rencontrer«  le 13 décembre 2008 dernier) ; le catalogue de cette expo « Chine demain pour hier«  ayant reçu un « avant-propos«  (excellent !) de notre ami Yves Michaud, Directeur alors de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris… ; cf pour précisions mon post-scriptum au bas de cet article _, Gilles Aillaud (Paris, 1928 – Paris, 2005), Willem de Kooning (Rotterdam, 1904 – East Hampton, 1997), Hannah Villiger (Zug, 1951 – Aug, 1997) et Jörg Immendorff (Bleckede, 1945 – Düsseldorf, 2007)…

    …

    Les notices (et « entretiens » avec les artistes…) pour chacun des douze artistes présentés sont passionnant(e)s, dans la finesse de précision des analyses (par Ann Temkin, Joël Bartoloméo, Odile Burluraux elle-même, Joachim Sartorius, Lewis Baltz, Molly Warnock, Sophie Delpeux, Hou Hanru (avec Odile Burluraux), Éric Darragon, Joachim Pissarro, Annelie Pohlen et Nicole Hackert, Bruno Brunnet & Michael Werner _ avec aussi un « Avant-propos«  de Fabrice Hergott, pages 13 à 15 _), d’un art qui atteint le maximum de sa « liberté » face au temps (qui reste) et sa dimension (d’élévation) d’éternité : ce à quoi s’affronte, se confronte, s’entretient, se nourrit, s’enchante, tout art « véritable«  ; par rapport aux impostures courant les rues de ce qui prétend s’afficher « art » et n’en est que tristes et pénibles « contrefaçons » ; d’autant plus grossières que vulgaires… La discrétion (envers la personne d’autrui) étant politesse essentielle d’un artiste…

    …

    A ces 3 « divins » CDs de piano romantique,

    j’ajouterai encore le volume VIII de très, très belle facture (toujours !) que nous offre la maestria d’Éric Le Sage (double album CD Alpha 154) en la « continuation » _ et parfaite captation sonore de Jean-Marc Laisné à la Salle de musique « L’Heure bleue« , à La Chaux-de-Fonds, en Suisse, en janvier 2009 _ de l’intégrale « éclatante » (et diaprée) des « Klavierwerke & Kammermusik«  de cet autre immense génial musicien (romantique, aussi…) qu’est Robert Schumann (1810-1856) _ avec les « Études pour le Pianoforte d’après les « Caprices » de Paganini« , Op. 3 ; les « Études de concert pour le pianoforte d’après les « Caprices » de Paganini« , Op.10 ; l’« Allegro«  Op. 8 ; la « Faschingsschwank aus Wien, Fantasiebilder » Op. 26 ; les « Vier Klavierstücke » Op. 32 ; et les « Drei Clavier-Sonaten für die Jugend » Op. 118 : la « Kinder-Sonate Julien zur Erinnerung » ; la « Sonate Elisen zum Andenken«  ; et la « Sonate Marien gewidmet » ; musiques pour trois des filles de Robert et Clara Schmann _ ; pour ces musiques de l’âge romantique, donc…

    …

    Pour le Baroque,

    quelques merveilleux bijoux, aussi :

    …

    d’abord, du génial Alessandro Stradella ; et par un interprète dont j’admire depuis longtemps (après l’avoir entendu en masterclasses à Barbaste, aux stages _ quant aux « fondamentaux » de l’interprétation musicale baroque _ de Philippe Humeau) la parfaite musicalité (ainsi que probité de jeu _ mais les deux vont de pair ! là où se pressent et précipitent (hystériquement…) tant d’impostures, justement : devant (et rien que pour) les sunlights, les caméras, les micros, les foules… _, je veux parler d’Enrico Gatti, dirigeant ici, avec sa merveilleuse justesse « musicale » coutumière, l’ »Orchestra Barocca della Civica Scuola di Musica di Milano« , ainsi que les chanteurs Lavinia Bertotti, Barbara Zanichelli, Emanuela Galli, Roberto Balconi, Maurizio Sciuto et Carmo Lepore, un magnifique enregistrement de deux « cantates de Noël«  _ de la période « romaine«  de Stradella : vers 1675, sous le pontificat (29 avril 1670 – 22 juillet 1676) de Clément X Altieri…, ainsi que l’indique, à la page 19 du livret du CD, Carolyn Gianturco _ du grand, mais pas assez enregistré (non plus que donné en concert) Alessandro Stradella (Nepi, 3 avril 1639 – Gênes, 25 février 1682), donc : « Cantate per il Santissimo Natale« , « Si apra il riso » et « Ah! Troppo è ver«  (ainsi qu’une « Sonata di viole _ con concertino di due violini et leuto e concerto grosso di viole« ) ; en un CD splendide de l’Arcana du regretté Michel Bernstein (CD Arcana A 331) ;

    …

    puis,

    un électrisant récital, sans affèteries ni assauts de (trop) gratuites vocalises, d’ »airs d’opéras » napolitains _ un répertoire loin d’être assez exploré encore !.. et pourtant ô combien crucial dans l’histoire de l’opéra !.. (faute de pouvoir « remonter«  vraiment dans leur intégralité de tels « spectacles«  ?.. _, de Giovanni-Battista Pergolese (1710 – 1736), Nicola Antonio Porpora (1686 – 1768), Leonardo Vinci (1696 ? – 1730) & Johann-Adolf Hasse (1699 – 1783 _ présent à Naples, le saxon, lui, pour s’y « former« , auprès de Nicola Porpora et d’Alessandro Scarlatti, en ces si ingénieux conservatoires de Naples, de 1724 à 1727) : « Lava _ Opera Arias from 18th Century Napoli« , par la parfaite Simone Kermes, soprano, et « Le Musiche Nove« , dirigées par Claudio Osele : un CD Deutsche Harmonia Mundi 8869754121 2 ;

    …

    puis, en remontant vers des contrées au climat un peu plus « tempéré« ,

    d’abord, un très rafraîchissant _ intense et profond en son élégance… _ CD de « goûts réunis » de Jean-Marie Leclair (Lyon, 10 mai 1967 – Paris, 22 octobre 1764) _ compositeur à l’élégance, donc, hautement raffinée ; et violoniste virtuose (sans excès, à la Locatelli…), formé à Turin auprès du maestro Giovanni-Battista Somis _ constitué des quatre premières des six « Sonates en trio pour deux violons et basse continue » op. 4 (de 1731-1732) et de la « Deuxième récréation musicale d’une exécution facile pour deux flûtes ou deux violons » op. 8 (de 1737), interprétées ici par deux hautbois, un basson, une contrebasse et un clavecin _ tenus par David Walter, Hélène Gueuret, Fany Maselli, Esther Brayer & Patrick Ayrton, en un ensemble s’intitulant « Pasticcio barocco« … _ ; soit le _ délicieusement fruité ! _ CD 01 de Hérissons Production s’intitulant « Jean-Marie Leclair, ou l’apogée des Goûts Réunis« …

    …

    et un peu plus en amont, dans le temps, à Paris,

    et en changeant cette fois de siècle :

    …

    un tout simplement « magique » récital de « Pièces de luth«  en sol majeur, la mineur, fa majeur et si mineur de Denis Gaultier (dit « Gaultier de Paris« , ou « Gaultier le jeune » : Paris, 1603 – Paris, janvier 1672) _ avec l’appoint de deux chaconnes (en do majeur et fa majeur) du cousin Ennemond Gaultier (dit « le vieux Gaultier » ou « Gaultier de Lyon » : Vilette-en-Dauphiné, 1575 – Nèves-en Dauphiné, 11 décembre 1651) _ ; intitulé « Apollon orateur« , sous les doigts _ inspirés par le dieu maître des Muses ?.. _ du parfait luthiste qu’est le maître Anthony Bailes, chez Ramée : le CD Ramée RAM 090… La musique qu’adorait, pour son infini raffinement, sa poésie, la délicatesse de sa grâce divine, La Fontaine : peut-être la quintessence de l’art musical français…

    …

    Et enfin,

    au XXème siècle, cette fois, et ni en Italie, ni en France, mais en (un violent) exil d’Allemagne _ en 1938-39 pour deux des principales pièces : somptueuses ! _

    des œuvres d’un maître bien injustement mis sous l’éteignoir, et qui réveille pourtant l’acuité la plus fine de nos ouïes, par le brillant « profond » (sans clinquant !) de la clarinette, ici : les « Clarinet Quintet ; Clarinet Quartet ; Clarinet Sonata ; Three Easy Pieces » de l’immense Paul Hindemith (Hanau, 16 novembre 1895 – Francfort 28 décembre 1963), un des « plus grands » de ce siècle… : un CD Naxos 8.572213 de « Chamber Music » par le décapant (en même temps que magnifiquement élégant : autre « quadrature du cercle » !) ensemble « Spectrum Concerts Berlin« , que dirige de son violoncelle Frank Dodge ; et avec le clarinettiste virtuose (excellent !) Lars Wouters van den Oudenweijer !..

    …

    Le contraste avec le luth de Denis Gaultier sera magnifique ; révélant, si besoin en était, toute l’amplitude de la magie féérique de la musique…

    …

    …
    Titus Curiosus ce 2 novembre 2009

    …

    Post-scriptum :

    …

    je joins, ce matin du 3 novembre, ce courriel

    à mon amie Michèle Cohen, directrice de la Galerie « La Non-Maison » à Aix-en-Provence

    (où je vins le 13 décembre 2008 présenter mon « Pour un Non-Art du rencontrer« ) :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : En lisant mieux « Deadline« , je découvre que c’est ton exposition à Pourrières en juillet 1990 qui est citée dans l’interview de Hou Hanru, page 123 de « Deadline »
    Date : 3 novembre 2009 09:40:06 HNEC
    À :   Michèle Cohen

    …

    En lisant un peu mieux le catalogue de l’expo « Deadline« ,
    il s’avère que
    l’expo que tu avais organisée (comportant des réalisations originales de Chen Zhen)
    est très précisément citée (avec son « titre » !), page 123 de ce catalogue
    « Deadline :
    …
    je cite : « l‘exposition « Chine demain pour hier« ,

    …
    organisée par Fei-Da-Wei dans le sud de la France.
    Cette exposition avait lieu dans le village de Pourrières, à côté de la montagne Sainte-Victoire.
    C’était vraiment une exposition intéressante.

    (…)
    Chen avait conçu des pièces très importantes, dans un grand camion.
    Il s’agissait d’une sorte de parcours qui reproduisait des pierres tombales suspendues à l’envers,
    et de la terre au sol avec les matériaux, les journaux recyclés comme il les utilisait depuis les années 1990.

    C’était assez impressionnant.
    Et l’autre pièce était encore plus étonnante
    : c’était dans la forêt.
    A l’époque, on commençait seulement à parler d’écologie.
    Il y avait eu un débat sur les incendies qui avaient dévasté la Sainte-Victoire. Les gens se plaignaient que certains ne respectaient pas la nature et qu’ils mettaient le feu.
    En fait, Chen était allé derrière le village, dans la forêt brûlée, où il a trouvé des centaines et des centaines d’objets abandonnés, des déchets ;
    il en a effectivement récupéré beaucoup (quatre-vingt-dix-neuf, je crois),
    et il les a ensuite suspendus aux arbres.

    C’était un geste extrêmement fort,
    qui semble très léger mais en même temps très fort.
    Cette pièce est vraiment formidable
    « …
    « A partir de ce moment-là, nous avons commencé à nous voir, à discuter ; nous sommes devenus très amis« ,
    continue Hou Hanru…
    …
    est celle-là même que tu montas, Michèle !!!
    …
    bien que ton nom ne soit pas cité par Hou Hanru _ celui qu’interviewe la « commissaire » de l’expo actuelle, Odile Burluraux, pages 123 à127… _,
    Fei Da-Wei en étant, en effet, lui, le « commissaire«  (cf page 4 de ton catalogue de 1990 !)…
    …
    Je viens de mettre la main sur le catalogue (que tu m’as donné l’an dernier à Aix) de cette expo qui eut lieu à Pourrières du 7 au 31 juillet 1990, « Chine demain pour hier« ,
    organisée par l’association « les Domaines de l’Art » dont tu étais la « présidente » ;
    avec une préface de toi, page 11
    et un avant-propos de l’ami Yves Michaud, page 9 !

    …
    Je vais introduire cette précision
    dans mon article :
    et voilà qui est fait !..
    …
    Titus

    …

    Réponse par retour de courriel de Michèle :

    …

    De :   Michèle Cohen

    Objet : Rép : En lisant mieux, je découvre que c’est ton exposition à Pourrières en juillet 1990 qui est citée dans l’interview de Hou Hanru, page 123 de « Deadline »
    Date : 3 novembre 2009 09:45:04 HNEC
    À :   Titus Curiosus

    …

    Titus,
    Tu es vraiment gentil. Peu de gens citent leurs sources. Tu fais un travail de passeur incroyable….
    Merci d’avance
    Michèle

    …

    Dans son « Avant-Propos«  de juillet 1990 à ce catalogue « Chine demain pour hier« , page 9, Yves Michaud, disait que « trop souvent la culture est laissée au soin des institutions«  ; alors que « la création culturelle a, au contraire, besoin de se déplacer et de bouger ; elle n’a pas vraiment besoin d’atours et de pompe. La respectabilité arrive toujours trop vite. La création nous intéresse quand elle vient _ généreusement : tel Kairos… _ là où nous ne l’attendons pas, quand elle nous surprend _ sans calcul d’aucune sorte… _ dans un monde où prédominent aujourd’hui _ certes : les choses, depuis, n’ayant fait que s’aggraver… _ les spécialistes en attente et en motivations«  :

    …

    « un monde où prédominent _ voilà ! _ aujourd’hui les spécialistes _ « professionnalisés« , en quelque sorte !.. diplômés peut-être même !.. _ en attente et en motivations » ; comme c’est justement « croqué » ! Comme ils nous pèsent, ces experts ; et plombent tout ce à quoi ils s’attachent, ces « spécialistes » patentés ès « attentes et motivations » ! Comme ils sont loin du véloce, divin et éternellement jeune, lui, capricieux et ludique Kairos ! Tout le contraire des « amateurs » qui « aiment » _ auxquels s’intéresse, par exemple, un Bernard Stiegler…

    …

    Là où il s’agit pour la « vitalité«  (de l’Art : d’artistes authentiques !) de « s’affirmer à travers _ avec la fluidité véloce de la souplesse _ des installations, des rencontres, des concerts, à travers des interventions transitoires et momentanées _ oui ! _ qui gardent _ par cette délicate finesse de la légèreté _ le sens de la vie«  _ plutôt que de se perdre ; ou d’être anéantie, ou exténuée, lourdement, cette « vie«  ; désorientée, sans boussole, faute de l’« aimant«  (et de l’« aimantation« ) de vrais profonds désirs, amours, passions…

    Sur cela, cf toujours Bernard Stiegler (importants travaux en cours !) autour de l’« amatorat » !

    …

    Yves concluait ce « mot de présentation » de 1990 par un bref commentaire du titre même de l’exposition : « D’où, je suppose, au-delà du jeu de mots _ « Pourrières » est déjà un nom magnifique : alors le lieu lui-même (!) au flanc de la « magique » Sainte-Victoire : on comprend qu’il y a eu là de quoi inspirer « vraiment » un artiste « profond » tel que Chen Zhen ! quant à quelque « résilience » (à la Boris Cyrulnik…)… _,

    …
    D’où, je suppose, au-delà du jeu de mots,

    le titre de l’ensemble de la manifestation _ de Pourrières, ce mois de juillet 90-là ; cela a fait dix-neuf ans cet été ! _ : « Chine demain pour hier« . « Pour hier », comme pensée et hommage ; « pour demain », comme création et vie » _ cf ce que François Jullien, expert en sinologie, nomme, avec beauté autant que justesse, les « transformations silencieuses » du « vivre« , par-delà le « mourir » ; qui peut ainsi, face au « trou noir«  du néant, n’en être qu’une « phase« , un « moment » : quand le processus, y compris celui du jeu des mouvements-forces de la « nature«  (mais y a-t-il vraiment « séparation » ?..), est « artiste« , du moins : c’en est l’impérative condition !..

    …

    Tout le crucial est dit ! Bravo Yves ! Bravo Michèle ! En 1990 déjà !

  • Le jeu de la leçon d’humour comme « résistance » citoyenne : l’affaire marseillaise du « Sarkozy, je te vois ! » à la gare Saint-Charles

    Le journal (toujours « de référence » ! ne serait-ce que par de tels articles !) « Le Monde« 

    publie, ce samedi 4 juillet 2009, un passionnant « Point de vue« 

    (c’est sous cette rubrique, en effet, qu’il est proposé à lire par le quotidien du soir) :

    « « Sarkozy, je te vois ! » : le protagoniste de l’affaire raconte son happening citoyen«  :

    …

    narrant avec un plus que remarquable talent d’intelligence et de clarté (de la part de son « héros/victime » qui en fait le récit)

    la succession assez politiquement éloquente, tout un chacun va pouvoir en juger, des « épisodes«  (à rebondissements rien moins que « politiques« , en effet),

    le jour même de l’ »incident » _ le mercredi 27 février 2008 _, puis seize mois durant _ le jugement vient d’être rendu ce vendredi 3 juillet 2009 : « Le juge de proximité qui présidait le tribunal de police de Marseille chargé de juger cette affaire a estimé, vendredi 3 juillet, que le « tapage injurieux diurne troublant la tranquillité d’autrui » qui était reproché à l’auteur des propos n’était pas constitué » _, en ses « suites » policiario-judiciaires,

    …

    narrant la succession des « épisodes« , donc,

    de son « aventure » politico-policiario-judiciario-médiatico, et enfin philosophico-pédagogique…

    …

    « Épisodes » d’abord subis :

    …

    en « croisant« , pour commencer (à sa descente de train, de retour d’Avignon : c’était le mercredi 27 février 2008), le « contrôle » par deux policiers,

    dans l’espace d’arrivée (en permanence bondé d’une foule compacte et bigarrée) de l’immense et très long Hall de la très vaste gare Saint-Charles,

    d’un éventuel « sans-papier«  ;

    …

    et en y « répondant« , lui, spontanément

    _ car c’est bien d’une « réponse » (= de « résistance » « citoyenne » ! à ce qui a été ressenti comme rien moins qu’une effective « menace à la démocratie« ) qu’il s’agit là !.. _,

     et dans le mouvement même de sa marche,

    par une double apostrophe de son cru (« Sarkozy, je te vois !.. Sarkozy, je te vois !.. »),

    ludique, humoristique,

    et courageuse, à la fois :

    on le mesure à la lourdeur de l’engrenage policiario-judiciaire dans lequel ce « témoin« , non passif et non-mutique (à la différence de tant d’autres des citoyens) s’est trouvé « entraîné« ,

    en commençant par les heures passées par lui aussitôt après « au poste » de police…

    …

    mais aussi, pour une très notable part, fort intelligemment « réagis » et même « conduits« ,

    et cela, tant sur le moment que par la suite _ nous allons le découvrir ici en son détail _

    de la part de ce très remarquable « témoin-citoyen« ,

    pour les espaces de manœuvre qui se sont ouverts devant lui (voire qu’il a su « ouvrir » lui-même, assez « génialement » et courageusement),

    à chacun des « épisodes » survenus et affrontés,

    avec un sens de la « répartie« 

    et de la « réaction » opportune efficace

    assez rares…

    …

    _ Ou quand le sagace et vif  « Rouletabille« , le héros actif de Gaston Leroux (cf « Le Mystère de la chambre jaune« , « Le Parfum de la dame en noir« , « Rouletabille chez le tsar« , etc… : cf le collectif en deux volumes « Les aventures extraordinaires de Rouletabille reporter »…), prend la place d’un un plus emprunté « Joseph K.« , le protagoniste tétanisé, lui, du « Château » et du « Procès » de Kafka _ en pays de « kakanie« , il est vrai ; pas en république française ! _ ;

    …

    et cela _ et surtout ! _ « dans le réel » qui lui tombe dessus ; et pas « dans la fiction » seulement…

    …

    …

    Voici le récit _ truffé, comme à l’accoutumé sur ce blog, de mes commentaires _ qu’en donne au « Monde » le « héros-victime » de cette « affaire« 

    emblématique de la situation de notre belle France eu égard à l’état présent de sa « démocratie » de fait,

    Patrick Levieux,

    « professeur de philosophie,

    relaxé par le tribunal de police de Marseille le 3 juillet« ,

    ainsi que celui-ci signe ce « témoignage-analyse des faits » donné au « Monde » :

    …

    « Je suis cet homme qui cria par deux fois « Sarkozy, je te vois ! ». Et, aujourd’hui, je suis très heureux du dénouement de cette affaire pour au moins deux raisons. D’une part, l’emballement médiatique a permis de ridiculiser la politique sécuritaire du président de la République. Nous savons tous maintenant que prononcer « Sarkozy, je te vois ! » peut nous amener devant les tribunaux. Après cet épisode, qui pourra encore contester que nos libertés individuelles ne soient sérieusement menacées par ce pouvoir ?

    …

    D’autre part, cette affaire a montré que le « storytelling« , cet art de raconter des histoires, n’est pas l’apanage des communicants des grands groupes capitalistes ou des campagnes électorales victorieuses _ ou pas : quand « règnent«  les « communiquants« … Un simple quidam peut détourner _ avec des trésors de ruse ! dans le labyrinthe des circonstances rencontrées _ le storytelling et raconter à son tour sa propre histoire _ mais c’est assez difficile, tant sont puissants les pièges à éviter et surmonter, tout de même !.. Dans son fameux livre _ « Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater des esprits » : le livre est paru le 13 novembre 2008 aux Éditions de La Découverte… _ consacré à ce sujet, l’essayiste Christian Salmon présente le storytelling comme une « machine à raconter » _ et faire croire _ qui _ on ne peut plus cyniquement _« remplace le raisonnement rationnel, bien plus efficace que toutes les imageries orwelliennes _ in l’indispensable « 1984« … _ de la société totalitaire ». L’affaire du « Sarkozy, je te vois ! » donne des raisons d’être plus optimistes, et montre que l’on peut _ aussi _ utiliser le storytelling à des fins citoyennes _ avec beaucoup d’habileté ainsi qu’un minimum de « chance« , aussi, dans l’assez impressionnant (et assez dissuasif, a priori) « jeu de piste«  de la (petite) « souris«  et des (gros) « chats«  : de la (grande) machine politico-policiario-judiciario-médiatique : a priori, on a un peu plus de chance de s’y retrouver « Joseph K.«  que « Rouletabille reporter » …

    …

    Tout a commencé par un petit mensonge _ aux policiers du poste de police sur le statut social et la profession du trublion interpellé : y aurait-il eu « affaire«  sinon ?… Ce mercredi 27 février 2008, je reviens d’Avignon ; à l’époque je suis journaliste au mensuel alternatif « L’Âge de faire« . Après l’incident _ avec les policiers procédant à l’interpellation d’un suspect d’être « sans-papiers«  dans le Hall de la gare Saint-Charles _, interrogé au poste de police sur ma profession, je me présente comme étant allocataire du RMI. « Journaliste » est une profession beaucoup trop voyante. A 46 ans, un homme au RMI est forcément un pauvre gars, sans relations, fragile, impuissant, qui ne fera pas de vagues auprès de l’administration _ une « victime » née, si j’osais le commenter ainsi : un excellent « appât«  pour démarrer sinon une « affaire« , du moins une assez significative « histoire vraie«  : à « raconter«  par un journaliste ?..

    …

    Plusieurs mois après _ en 2008 encore, probablement… _, lorsque je suis à nouveau convoqué au commissariat de quartier pour être interrogé une seconde fois sur cet incident, je confirme être au RMI, même si, entre-temps, j’ai de nouveau rejoint _ à la rentrée de septembre ?.. _ l’Éducation nationale _ le statut social d’une personne n’est jamais sans conséquence pour sa « perception«  par les autres… Dans l’Éducation nationale, les syndicats sont puissants, les relais médiatiques nombreux, la procédure aurait pu alors ne pas se poursuivre _ ce qui aurait été « expérimentalement » dommage… Je voulais _ ce « jugé«  n’est certes pas passif _ rester un anonyme, dans toute la faiblesse de son état, sans passe-droit ni Rolex, et regarder la machine administrative tourner… _ voilà donc l’objet « de fond«  de l’« expérimentation«  en cours : explorer le déroulé du processus judiciario-médiatico-politique…

    …

    Lorsque, le 20 avril _ 2009 _, un huissier de justice vient me remettre la citation à comparaître devant le tribunal _ ce sera le mardi 19 mai _ pour « tapage injurieux diurne« , je suis confronté à un dilemme. Soit je comparais comme un individu lambda _ ce qui avait été la « tactique » adoptée sur le champ, puis suivie scrupuleusement jusque là… _, perdu parmi les individus que la justice ordinaire juge chaque jour : je suis condamné ou relaxé, mais l’histoire _ « expérimentale« , donc… _ s’arrête là, avant même d’avoir pu commencer. Soit je pose un acte citoyen et saisis cette occasion _ et revoici notre cher ami Kairos ! _ pour montrer _ et exposer en pleine lumière sur la scène publique (et médiatico-politique, au premier chef)… _ les dérives de la politique sécuritaire du président de la République. Il s’agira de construire une histoire qui mette en scène la figure d’un quidam, d’un sans nom et sans visage qui interpelle en le tutoyant le signifiant-maître « Sarkozy » dans une société crispée _ et en voie d’accélération de « tétanisation« , apeurée ! terrorisée elle-même… _ par le rictus sécuritaire. Mais comment construire _ très effectivement, dans les rouages mêmes, tels qu’ils fonctionnent, du réel sociétal et des institutions judiciaires et médiatiques _ cette narration ? _ voilà l’état de formulation du « problème » tel qu’il se posait ce 20 avril 2009 au justiciable et citoyen Patrick Levieux…

    …

    On le sait _ depuis les travaux de narratologie : de Victor Chklovsky, Vladimir Propp (« Morphologie du conte« ), Tzvetan Todorov, Gérard Genette (in « Figures III« ), Umberto Eco (« Lector in fabula« ), Philippe Hamon, et d’autres… _, dans toute histoire, le personnage central ne reste jamais seul _ pour « survivre » (ou « réussir« ) dans l’intrigue… Il lui faut un personnage _ adjuvant, relais et catalyseur _ qui va l’aider à poursuivre son cheminement _ vers le succès dans le réel (de l’histoire) ; isolé, il demeure impuissant et voué à l’échec ! Même si j’avais parcouru les salles de rédaction en exhibant ma convocation et le procès-verbal, l’histoire _ médiatico-politique _ ne se serait pas écrite. Un anonyme n’a pas la crédibilité _ la vérité ne suffisant pas pour apparaître avec « évidence«  « crédible«  ! et, qui plus est, circonstance affaiblissante, quand elle dérange des « puissants«  ! _ pour porter _ en effet : c’est une affaire d’« autorité« , seule « porteuse« , reconnue par l’« opinion » en place : sans cette « reconnaissance« -là (de quelques uns, « faisant » de fait cette « opinion«  régnante), rien n’accède (vérité comprise !!!) à la visibilité (et évidence !) générale (de la plupart des autres _ via Reuter ou l’AFP)... _ pour porter _ donc _une telle histoire, même s’il a été journaliste _ et par là un peu de ce « sérail« -là : ils en sait la logique implacable du fonctionnement, au moins.

    …

    Toute « histoire«  a ainsi besoin d’un porteur suffisamment « crédible » pour elle ; et cela, dans un horizon de « réception« , d’« attente« , rien moins que favorable, neutre ou objectif : assez fermé qu’il est, majoritairement, à l’exigence même de vérité, entre tant d’intérêts (= l’« utile«  !) l’emportant (sur l’« honnête« ), de loin, au quotidien des « affaires«  courantes, sur son « souci« … La vérité nécessite par là qu’on se batte beaucoup, avec passablement de courage, mais aussi avec bien de tact, et même habileté, pour elle ! Que de vérités à jamais inconnues, car étouffées par la cruelle suffisance

    _ à la Monsieur Homais (in « Madame Bovary«  de Flaubert ; cf aussi, de Flaubert, l’implacable « Dictionnaire des idées reçues«  ; en appendice à « Bouvard et Pécuchet« …) _

    des opinions en place. Un beau sujet pour philosophes ; et professeurs (et élèves candidats bacheliers) de philosophie. C’est à se demander comment une telle discipline d’enseignement peut encore « exister » : en France, du moins…Est-ce là une « anomalie«  sociétale ?..

    …

    Pour _ réussir à _ continuer _ effectivement _ à écrire _ dans le réel sociétal (de 2009) _ cette histoire, il faut _ donc adjoindre _ un avocat, un orateur brillant, suffisamment alerte pour être capable d’affronter _ et surmonter _ le bruit médiatique sans être dupe _ non plus _ sur les dérives de la « société du spectacle« . C’est un ami, journaliste au quotidien « La Marseillaise » qui me trouve la perle rare : Philippe Vouland, spécialiste des questions des droits de l’homme. L’avocat est une institution _ sociétalement reconnue : elle en « impose« … _ dont on écoute _ tant judiciairement, bien sûr, que médiatiquement, aussi _ la parole, quand celle d’un anonyme est rarement entendue _ là-dessus, lire l’éloquent et très opportun « L’Invisibilité sociale » de l’ami Guillaume Le Blanc : « invisibilité«  (fruit d’une cécité) qui est plus encore une inaudibilité (fruit d’une surdité) sociale… Sans avocat, l’histoire ne serait pas écrite _ grand merci donc à lui !

    …

    L’avocat choisi, cinq jours avant l’audience du tribunal _ fixée au mardi 19 mai _, l’histoire pouvait être lancée _ le jeudi 14 mai, très exactement, donc ; et avec grand succès : cf le blog de maître Eolas, en plus de tous les grands médias nationaux _ sur la scène médiatique _ c’est l’objectif et le champ-de-bataille : il s’était de plus en plus clairement précisé… Un simple coup de fil au bureau marseillais de l’AFP _ voilà le retentisseur : formidable… _ suivi d’un courriel indiquant les coordonnées de mon avocat _ pour compléments utiles d’« information » qui soient dûment filtrés… _ suffiront à amorcer _ avec un remarquable succès, donc _ la machine _ médiatico-politique.

    …
    Dès lors se pose la délicate question de _ la préservation ou pas de _ l’anonymat _ du « témoin-victime-héros«  (de l’histoire) : le citoyen Patrick Levieux… Raconter une histoire audible _ c’est-à-dire, d’abord, digne de susciter quelque écoute que ce soit et la moindre curiosité : au lieu de la surdité générale ! _ signifie qu’il faut éviter que la narration se fragmente en autant de récits qu’il y a de journalistes _ selon le principe du « téléphone arabe » : la rumeur se diffracte… En m’exposant _ en tant que Patrick Levieux en pleine lumière _ sur un plan médiatique, l’histoire aurait pu tourner à la cacophonie _ tout se brouille et se perd. La question de la dérive sécuritaire dans notre société aurait pu laisser la place à celle plus anecdotique _ et avec « clichés« … _ du _ petit _ personnage au centre de cette affaire _ et à la mise en cause suspicieuse de sa légitimité : est-ce un gauchiste ? Est-ce un provocateur ? Est-ce un personnage en quête de gloire ? C’est donc l’avocat Philippe Vouland qui affrontera _ et en le verrouillant, aussi, de toute sa compétence _ le bruit médiatique, en s’exposant _ lui seul _ devant les micros et les caméras _ en faisant écran, d’une part, à l’image (absente) de l’inculpé et, d’autre part, en préservant le mieux possible, ainsi « filtrée« , la « communication«  à diffuser des bruits parasites qui la tueraient. De mon côté, je refuse _ absolument _ d’être photographié et d’être interviewé par la télévision : même floutée, l’image continue à dire quelque chose comme la présence honteuse de quelqu’un qui se cacherait _ mieux vaut l’absence nette et carrée de l’image qu’un ambigü floutage…

    …

    L’un des ressorts du storytelling est de s’adresser à l’imaginaire collectif _ et ses clichés terriblement efficacement pénétrants. Pour cela, je laisse échapper une _ unique : on va, faméliquement, s’y précipiter _ petite précision en direction des journalistes sur ma profession, non celle qui était la mienne au moment de l’incident _ journaliste _, mais celle que j’exerce au moment où l’affaire éclate : professeur de philosophie. Et c’est ainsi que résonnent _ puissamment _, dans l’imaginaire collectif, les rapports énigmatiques entre le philosophe _ avec son aura d’idéalisme, de vérité (désintéressée), aussi, et de résistance, souvent, aux séductions et intimidations des pouvoirs en place… _ et les puissants avec des histoires déjà entendues _ et servant de références de « représentation« … _ où entrent en scène _ secourablement _ des personnages comme Diogène, Protagoras, Socrate…

    …

    A ce moment-là _ au mois de mai 2009 _, il s’agit de permettre à cette histoire de continuer à s’écrire _ tant institutionnellement que sociétalement, via les médias. Pour cela, il faut faciliter _ surtout quand on connait un peu, du dedans, le « sérail« … _ le travail _ de récit _ des journalistes. Un témoignage factuel _ très ciblé _ est _ alors _ envoyé au site d’information en ligne « Rue89 » ; celui-ci sera également distribué le jour de l’audience _ le mardi 19 mai, donc. Je donne _ voici la piste à suivre !.. (au-delà de l’« os à ronger« …) _ une justification : il s’agit d’« un geste pédagogique _ d’un professeur de philosophie ! _, un trait d’humour destiné à détendre l’atmosphère ». Le rire n’est ni de gauche ni de droite. L’humour doublé du geste pédagogique permet de toucher le public le plus vaste _ et d’avoir les rieurs, comme la didactique, « de son côté«  : en sympathie avec soi…

    …

    En réfléchissant _ avec le recul de seize mois supplémentaires _ à ce geste _ du 27 février 2008 _, je me demande aujourd’hui _ 3 juillet _ dans quelle mesure celui-ci n’est pas _ aussi, voire d’abord ! _ un geste artistique, un happening

    _ tout à fait spontanément improvisé (et comme éventuel déclencheur, ludique, de « suites«  : « pour voir«  et « s’amuser » : « galéjer« …), en débarquant, ce 27 février, d’Avignon,

    c’est-à-dire la ville du grand Festival de théâtre (celui-là même où le 28 juillet 1968, le « Living Theatre » de Julian Beck et Judith Malina se vit signifier l’interdiction municipale et préfectorale de jouer sa pièce-happening « Paradise Now« ) ;

    en débarquant d’Avignon, donc,

    dans le Hall bondé, remuant et passablement bruissant de la gare Saint-Charles ; cette gare Saint-Charles elle-même sise sur « les hauts« , assez ventés, de la ville de « Marius« , « Fanny« , « César« , et autres marseillais immortalisés de par le monde entier par le verbe « haut-en-couleurs« , lui-même, de Pagnol : ne voilà-t-il pas là une situation « guignolesque«  inspirant tout particulièrement et le jeu et le verbe d’un philosophe-et-journaliste « citoyen«  ?..

    Le storytelling citoyen serait-il _ alors _ la dernière invention que les citoyens anonymes pourraient s’approprier _ théâtralement, artistiquement ! _ pour dénoncer ce que Voltaire _ assez théâtral lui-même : cf mon article du 28 octobre 2008, à propos de « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen : « Sous la lune : consolations des misères du temps » : Maxime Cohen y consacrant un fort intéressant chapitre, très explicitement intitulé « Éloge vengeur du théâtre de Voltaire«  (aux pages 290 à 305) à cet aspect trop méconnu selon lui (« Mérope« , « Irène« , « Mahomet« , etc…) de l’œuvre d’Arouet… _ appelait en son temps « l’infâme » ? »

    …
    Patrick Levieux,

    Professeur de philosophie, relaxé par le tribunal de police de Marseille le 3 juillet.

    …

    Ou le jeu de l’humour

    _ en débarquant d’Avignon à Marseille _

    comme leçon de « résistance » citoyenne,

    en un pays dont l’hymne porte le nom de « Marseillaise« 

    et où figure _ ce n’est tout de même pas rien !!! _ en préambule à la « Constitution » de la République

    _ jusqu’à ce que le Congrès réuni à Versailles le « réforme« , le « modernise« , le « dé-ringardise » :

    au nom du primat du désormais sacro-saint pragmatisme

    et de ses servantes, les bienheureuses économies de budget ?.. _

    la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789…

    …

    Que voici, pour se rafraîchir _ cela fait toujours du bien ! _ la mémoire :

    …

    Article 1er : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

    …

    Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

    …

    Article 3 : Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

    …

    Article 4 : La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.

    …

    Article 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.

    …

    Article 6 : La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

    …

    Article 7 : Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la Loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la Loi doit obéir à l’instant : il se rend coupable par la résistance.

    …

    Article 8 : La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

    …

    Article 9 : Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

    …

    Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

    …

    Article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

    …

    Article 12 : La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.

    …

    Article 13 : Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

    …

    Article 14 : Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.

    …

    Article 15 : La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.

    …

    Article 16 : Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.

    …

    Article 17 : La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. …

    …

    …

    Avec, encore, pour conclure, cet avis d’un ami américain :

    Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux.

    …

    Ainsi que ce refrain d’une chanson

    _ de 1958, avec des paroles de Maurice Vidalin sur une musique de Jacques Datin _

    qu’a chantée naguère Colette Renard :

    …

    « Marseille, tais-toi Marseille,

    Tu cries trop fort !

    Je n’entends pas claquer

    les voiles dans le port !« 

    …

    …

    Titus Curiosus, le 5 juillet 2009