Étiquette : Lucien Durosoir

  • Curiosité, inspiration et génie : splendeur de la conférence (artiste et rigoureuse) de Mireille Delmas-Marty au Festival Philosophia 2010 à Saint-Emilion

    Hier, sur la foi de la satisfaction de ma découverte l’an passé du Festival « Philosophia » (à Saint-Émilion),

    avec, notamment les conférences (superbes !) d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler _ le « thème«  de cette cuvée-là était « le monde » (« à l’heure de la mondialisation« ) ; cf mon article (avec lien au podcast) de compte rendu, le 31 mai 2009 : « Très fortes conférences d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler à propos de ce qu’est “faire monde”, à l’excellent Festival “Philosophia” de Saint-Emilion« … _,

    j’avais hâte de renouveler l’expérience,

    d’autant que le « thème » de cette année-ci était « l’imagination » _ un mets de choix pour qui s’intéresse à la poïétique ! à la création par l’esprit (en acte et à l’œuvre !) : artistique et autre…

    …

    Un dilemme, toutefois, se posait à moi :

    à l’heure de 15 heures 30,

    et l’anthropologue Franco La Cecla

    et la juriste, professeur au Collège de France, Mireille Delmas-Marty

    proposaient simultanément deux (très prometteuses) conférences :

    le premier, au Clos Fourtet, sur le sujet de « L’Imagination au masculin » ;

    la seconde, répondant aux questions de l’excellent Nicolas Truong _ l’animateur de rencontres dans le cadre du Festival d’Avignon : Le Théâtre des idées : 50 penseurs pour comprendre le XXIème siècle… _, sur le sujet de « Imaginaire et rigueur : imaginer un droit mondial« …

    …

    De Franco La Cecla _ aujourd’hui professeur d’anthropologie culturelle à Milan et Barcelone, ce natif de Palerme a aussi enseigné à la faculté d’architecture à Venise et été « consultant » auprès de Renzo Piano… _, j’avais découvert avec beaucoup de plaisir et d’intérêt, en 2004, d’abord le passionnant et très incisif Je te quitte, moi non plus _ ou l’art de la rupture amoureuse, puis, dans la foulée, Le Malentendu _ sur une question que j’estime cruciale, au sein des rapports humains ! et sur les conseils d’Isabelle, libraire au rayon « Sciences humaines » de la librairie Mollat : le livre est paru en 1997 aux Éditions Balland _, et Ce qui fait un homme, paru aux Éditions Liana Levi en 2002 ;

    ce mois-ci, je me suis plongé avec satisfaction encore _ et je dois en rédiger, pour ce blog, un compte-rendu _ dans le délicieusement incisif, lui aussi, Contre l’architecture (aux Éditions Arléa) : c’est-à-dire vis-à-vis de certaines dérives du « gratin » des architectes les mieux (!) reconnus internationalement (= sur le marché !) au détriment du souci (et de la qualité) de l’urbanisme ! un enjeu d’importance, on peut (et on pourra) en juger… ;

    …

    quant à Mireille Delmas-Marty,

    pour goûter tout spécialement _ et c’est un euphémisme ! _ la diffusion, le matin entre 6 et 7 heures (quand je prends la route pour gagner mon lieu de travail), de ses splendides cours au Collège de France ; de même que sa participation, parfois, à l’excellent « Le Bien public« , d’Antoine Garapon, le mercredi de 11 heures à midi ; les deux sur l’antenne de France-Culture

    _ une exception (pour combien de temps encore ?) que ce France-Culture ! dans un paysage audio-visuel se dégradant (= dégradé !) à vitesse grand V, parmi les effluves nauséabonds triomphants (= « l’air du temps » !) de l’affairisme et du populisme conjugués de la com’, dans tant de médias, ces temps-ci…

    je me suis précipité dès sa parution, sur son tout récent Libertés et sûreté dans un monde dangereux (aux Éditions du Seuil) _ j’y consacrerai aussi un article ; j’ai déjà indiqué que Michaël Foessel le citait en son important État de Vigilance _ Critique de la banalité sécuritaire !

    cf mon article du 22 avril dernier : « Le courage de “faire monde” (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel« … _,

    …

    Mireille Delmas-Marty est, à mes yeux, un contemporain majeur !

    …

    Et sa conférence _ en la salle des Dominicains _ m’a comblé :

    rien que pour des contributions de cette qualité-là, un Festival (de philosophie) tel que Philosophia se justifie !!!

    …

    Voici ce que, dès la première heure ce matin,

    et pour remercier son remarquable interviewer _ les meilleures conférences étant les conversations vivantes !!! _

    j’écrivais à Nicolas Truong :

    …

    De : Titus Curiosus

    Objet : Philosophia hier à Saint-Emilion + des curiosités croisées
    Date : 30 mai 2010 09:09:14 HAEC
    À :   Nicolas Truong

    …

    Cher Nicolas Truong,
    …
    d’abord, j’ai plaisir à vous féliciter pour la qualité de votre « dialogue » avec Mireille Delmas-Marty,
    même si l’
    opération est, ici, éminemment facilitée _ et comment ! _ par la personnalité « d’exception » (= géniale ! tout bonnement ! cf le concept tel que le propose Kant en sa Critique de la faculté de juger…) d’un interlocuteur tel que Mireille Delmas-Marty :
    une personnalité
    _ et un esprit ; et un auteur _ proprement admirable !
    …
    Avec et de l’ »inspiration » et du « génie » (tout à la fois poïétique et conceptuel : mais les deux sont-ils, de fait, séparables ? _ peut-on séparer radicalement la métaphore du concept ? ce point a aussi été abordé, en la (très belle !) conférence, à 17 heures de Jean-Jacques Wunenburger : « L’Imagination au cœur de l’existence« … _),
    car ils se sont fait parfaitement (= très clairement) « sensibles » _ au public hyper attentif ! _ cette heure et demie là, en la salle des Dominicains :

    …

    merci à elle ! et merci à vous de lui avoir permis

    et d’en faire preuve, en son exposé en répondant à vos questions « centrales«  _ c’est important d’avoir su (si) bien préparer (sur le fond !) la rencontre _

    et en sachant si bien en exposer quelques tenants et aboutissants « théoriques« , sinon « épistémologiques« , à l’œuvre en sa recherche juridique : toujours vivante ; continûment en chantier, ainsi qu’elle l’a elle-même indiqué à propos de nouvelles éventualités (= hypothèses, pistes, programmes) de recherche _ l’institution du Collège de France, par François Ier, en 1530, est une institution prodigieuse…

    …
    « Inspiration« , « Génie » : c’est d’ailleurs là
    LA question de fond

    (= LE fondamental !)

    qui devait être « traitée » par une manifestation « philosophique » telle que « Philosophia« 

    se donnant pour « thème«  (= matière à problématisations ! par les conférenciers invités : « à plancher » !) l’imagination…
    …
    Mireille-Delmas-Marty l’abordant, elle,

    et à partir de vos excellentes questions, donc,
    à partir de sa pratique propre _ particulière et empirique : juridique ! _

    de ce qu’elle nomme les « forces imaginantes » du Droit ;

    …

    et pas « théoriquement » (ou philosophiquement, si l’on préfère),
    ainsi qu’elle l’a précisé, en réponse à ma question _ à la fin _, de son « impasse« , en sa conférence, sur le « champ » plus spécifiquement « philosophique » (théorique ! voire épistémologique) de l’exploration _ c’est une dynamique ! _ de la faculté d’imagination :

    …

    le concept de « génie » tel qu’il est exploré par Kant en sa Critique de la faculté de juger,
    L’Institution imaginaire de la société
    , cet ouvrage majeur du XXème siècle, et l’exploration de Cornelius Castoriadis ;
    mais aussi
    , moins repérés, L’Invention intellectuelle de Judith Schlanger (aux Éditions Fayard, en 1983)

    et La pensée vive _ essai sur l’inspiration philosophique de Marianne Massin _ la fille de Jean et Brigitte Massin, les musicologues…

    …

    Je pense aussi aux travaux (bien connus) d’Edgar Morin ;

    ainsi qu’à ceux de Nicole Lapierre : Pensons ailleurs ;

    ainsi que ceux d’un François Jullien : par exemple Penser d’un dehors (la Chine), en dialogue avec Thierry Marchaisse, ici : en 2000, un livre passionnant !..

    …

    J’étais d’autant plus « aux anges »
    que je venais d’être déçu par le non professionnalisme de la conférencière que j’avais écoutée l’heure d’avant (en un exposé réduit à 40 minutes : à son plus grand soulagement !),
    qui n’avait rien de vraiment senti, ni de personnel à « dire« ,
    pas davantage que le (moindre) désir de susciter l’attention et la compréhension du public présent _ à un point caricatural d’égocentrisme (carriériste ? et germano-pratin ?) ! me suis-je dit en mon for intérieur : c’est ainsi que j’ai ressenti la « performance« …

    Quelques ressucées _ à propos de Gaston Bachelard et d’Henry Corbin _ d’une thèse universitaire sienne (déjà ancienne, a-t-elle elle même avoué-proclamé) + quelques aperçus sur son dernier ouvrage publié (de plus fraîche mémoire, lui), lui suffisant apparemment !

    D’ailleurs, ce dernier livre que je suis en train de lire est lui-même fort brouillon, à mon goût ; et je ne le recommanderai pas !
    …
    Heureusement,
    la conférence à 17 heures de Jean-Jacques Wunenburger
    (maîtrisant, lui, son sujet) fut tout à la fois et (bien plus) sérieuse (précise, éclairante) et (bien mieux) inspirée :

    le conférencier non seulement avait « préparé« , lui, sa conférence _ et pas seulement « ramassé«  précipitamment (entre deux trains…) quelques anciennes « notes« , sans prendre la peine (ou si peu, de rien « situer » auprès d’un public non universitaire guère averti ni du bachelardisme, ni du soufisme décortiqué par Corbin !) : un défaut que ne se permettrait pas un professeur de Terminales de lycée!) _ mais il recherchait « vraiment » (et avec talent !) la compréhension réceptive du public (tel qu’il était) : il l’a trouvée ! en sachant « se faire pédagogique » et « vivant » ! _ encore faut-il au moins le désirer ! et désirer partager sa pensée, sa recherche, ses explications, ses lumières…
    …
    Au passage _ à propos de la sélection des intervenants à Philosophia _,
    je regrette que les « décideurs » de Philosophia aient négligé de faire appel
    à Marie-José Mondzain : sur l’image !

    …
    Bref,

    vos questions

    allaient à l’essentiel ;
    et j’ai bien apprécié, déjà, votre question d’ouverture
    de l’échange

    invitant Mireille Delmas-Marty à présenter (= « situer » !!!)  ce qui dans son histoire personnelle avait pu l’ »incliner » à ces (et ses) recherches _ quant à un « droit mondial« , tant « se construisant«  (de bric et de broc : très empiriquement ; et non sans dissensions, en son disparate !..), qu’« à essayer (de proposer) à construire«  ! _

    et à leurs modalités idiosyncrasiques : assez originales (« artistes« ) dans le milieu juridique, en particulier…
    …
    Le faisceau du souci « protestataire«  (en faveur de la justice _ et à rebours des aspects de « conservation«  du Droit positif établi…) de l’héritage (familial) protestant,
    et de la « curiosité » tous azimuts
    _ et notamment en faveur de « singularités« , tout spécialement d’artistes ! en leurs gestes ! plus qu’en des « concepts » : d’artistes tels que Paul Klee (au Bauhaus), ou Vieira da Silva, parmi d’autres encore… _ de la personnalité propre de la conférencière

    ainsi que sa « méthode » (bricolée « sur le tas« , et au fil des circonstances de ses rencontres, découvertes et « explorations« , surtout _ ainsi a-t-elle entamé, nous a-t-elle confié, des études de biologie, de médecine, de chinois (aux Langues Orientales : deux ans !), de même que de philosophie ; à côté de sa vive curiosité artistique ! _)

    d’hypothèses de travail très « pratiques«  _ dans le champ du Droit (tant « fait« , que « se faisant« , et « à faire« , c’est-à-dire « à inventer« , « créer«  ! : dynamiquement !) et de son « analyse«  de tout cela _ résultant de « regards croisés« 

    …
    m’ont personnellement bien éclairé
    quant au plaisir (passionné !) que j’éprouve chaque fois

    à écouter les exposés de recherche de Mireille Delmas-Marty (au Collège de France) donnés sur France-Culture.
    …
    Mireille Delmas-Marty constituant pour moi, ainsi, un « contemporain majeur » !
    ….

    Comme je vous l’ai dit très rapidement,
    ma propre « curiosité« 
    …
    _ ainsi mon blog sur le site de la librairie Mollat a-t-il pour sous-titre : les « carnets d’un curieux » ;
    cf son article de présentation, le 8 juillet 2008 :
    « le Carnet d’un curieux »

    voilà ! _
    …
    ma propre curiosité, donc,

    est, elle aussi, « croisée » :
    elle est née à la fois, les deux « se tissant« ,
    du silence de mon père
    , né le 11 mars 1914 à Stanislawow en Galicie (non loin de la Bolechow dont traite l’enquête _ superbe ! _ de Daniel Mendelsohn en ses Disparus),
    ainsi que du tropisme argentin (éloigné : outremer) d’Adolfo Bioy Casares, cousin de ma mère (toujours vivante, elle : elle a 92 ans ; et une excellente mémoire !) ;
    et nous avons de nombreux cousins passionnants en Argentine ;
    tel Francisco Erize qui dirigea les Parcs Nationaux d’Argentine et est l’auteur de nombreux ouvrages sur la faune et la flore de son immense pays…
    Sa mère, Jeannette Arata de Erize dirige encore (depuis les années 50) le Mozarteum Argentino, au Teatro Colon (qui vient de brillamment rouvrir) ;
    elle connaît le « gratin » des musiciens-artistes, et pas seulement les Argentins tels que Marta Argerich ou Daniel Barenboim…
    …
    Mais mon côté Gascon, voisin de Montaigne _ j’ai vécu mon enfance à Castillon-la-Bataille, à moins de deux heures à pied de la tour de Montaigne) _
    m’entraîne souvent vers la prolixité _ gaspilleuse du temps de qui me lit ou m’écoute : il me faut toujours mieux y veiller !!!
    …
    Aussi,
    me contenterai-je à ce point de ce déjà bien trop long message
    de vous adresser _ afin de donner à « pénétrer » un peu ma propre « curiosité« … _ les liens suivants d’articles de mon blog :
    …
    l’un concerne la session 2009 de « Philosophia » (avec les exposés d’Olivier Mongin et de Bernard Stiegler
    _ dont le site « Ars Industrialis » a publié en avril 2008 mon article (je vous l’adresserai une autre fois !) « Pour célébrer la rencontre« … _ : « Très fortes conférences d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler à propos de ce qu’est “faire monde”, à l’excellent Festival “Philosophia” de Saint-Emilion »
    …
    deux autres, les travaux très percutants du très remarquable Michaël Foessel :

    « La Privation de l’intime » (au Seuil) : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie »

    et « Etat de vigilance _ Critique de la banalité sécuritaire » (au Bord de l’eau) : « Le courage de “faire monde” (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel« .

    …
    La « poiesis«  _ clé des « forces imaginantes » : c’est le concept qu’a magnifiquement proposé hier Mireille Delmas-Marty _ m’intéresse tout particulièrement.
    …
    Cf mes 2 articles sur le livre (puis la conférence chez Mollat, en compagnie de Michel Deguy) de Martin Rueff « Différence et identité«  (chez Hermann) à propos de la poétique de Michel Deguy :
    « la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du “culturel” : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff _ deuxième parution »

    et
    « De Troie en flammes à la nouvelle Rome : l’admirable “How to read” les poèmes de Michel Deguy de Martin Rueff _ ou surmonter l’abominable détresse du désamour de la langue »

    …
    J’avais aussi, plus lointainement (= avant l’ouverture de mon blog : le 3 juillet 2008),
    composé un article sur le livre majeur de mon amie Marie-José Mondzain « Homo spectator«  (chez Bayard),
    en lui proposant de nommer « imageance » le processus (« imageant« ) qu’elle analyse…

    …
    Mon plus récent article porte sur l’admirable film « Copie conforme »
    ainsi que sur l’essai de Frédéric Sabouraud « Abbas Kiarostami _ Le cinéma revisité« 
    (aux Presses Universitaire de Rennes) :
    « Jubilation de la déprise du cinéma d’Abbas Kiarostami : la question de l’amour du couple de “Copie conforme” ; et la profonde synthèse de la “lecture” de Frédéric Sabouraud en son “Abbas Kiarostami _ le cinéma revisité” »

    …
    …
    Voilà.
    J’espère ne pas trop vous importuner avec cette avalanche de lectures trop longues…
    …
    J’apprécie, cher Nicolas Truong, votre « regard croisé » !
    …

    Une autre fois,

    je vous adresserai l’historique de mes curiosités : j’avais rédigé un CV pour France-Musique, à l’occasion d’une émission (de François Dru : « le kiosque des amateurs » _ pour le vingtième anniversaire du Centre de Musique Baroque de Versailles, en direct du Château de Versailles, le 22 septembre 2007) dont j’étais l’invité :
    car je suis aussi passionné de musique ;
    j’ai été « conseiller artistique » de La Simphonie du Marais (et Hugo Reyne) durant la décennie 90
    (je suis le co-auteur (avec Hugo Reyne) du programme du CD « Un portrait musical de Jean de La Fontaine« , paru chez EMI en 1996 :
    et à l’occasion des recherches duquel j’ai découvert un petit opéra de La Fontaine et Marc-Antoine Charpentier : « Les Amours d’Acis et de Galatée«  (donné à Paris en février 1678) ;
    Catherine Cessac mentionne cette « découverte » en la seconde édition de son « Marc-Antoine Charpentier« , aux Éditions Fayard, parue en août 2004) ;
    …
    j’ai tenu une chronique d’esthétique pour l’éditeur de CDs Alpha (Jean-Paul Combet : un ami !) ;
    ainsi que rédigé des livrets de CDs (« L’orgue Dom Bedos de Sainte-Croix de Bordeaux« , par Gustav Leonhardt : CD Alpha 017 ;
    « Le Sermon sur la mort » de Bossuet, par Eugène Green : CD Alpha 920)
    ;
    …
    et donnerai les 19 et 20 février prochain (2011) 2 conférences au colloque « Lucien Durosoir 1878-1955 »
    qui se tiendra à l’Institut de la musique française romantique (la Fondation Bru-Zane), à Venise

    …

    Cf mon article « Musique d’après la guerre »

    à propos du CD des « 3 Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125 : admirable ! sublimissime ! de la hauteur des Quatuors de Debussy et de Ravel, tragique en plus !).
    …
    De même que j’ai écrit 2 essais (inédits) :
    « Lire « Liquidation » d’Imre Kertész _ ce qui dure d’Auschwitz« 
    _ Imre Kertész (génial !) n’est pas assez lu en France, en dépit de (la célébrité seulement nominale ! de) son Prix Nobel en 2002 ! _
    et « Cinéma de la rencontre _ à la ferraraise« , sous titré « Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) _ à la Antonioni« …
    dont j’ai présenté une « synthèse » (avec projection de la séquence ferraraise de « Par delà les nuages« , en 1995) à la galerie La Non Maison à Aix-en-Provence, le 13 décembre 2008.
    …
    Je suis un ami de Michèle Cohen, la galeriste de La NonMaison,
    et de
    (l’immense) Bernard Plossu _ plus et mieux célébré (jusqu’ici) à l’étranger : États-Unis, Italie, Espagne, Belgique, qu’en France _ :
    « L’énigme de la renversante douceur Plossu : les expos (au FRAC de Marseille et à la NonMaison d’Aix-en-Provence) & le livre “Plossu Cinéma” »

    …
    Enfin, il m’arrive aussi de « faire le modérateur » de conférences à la librairie Mollat :

    …

    cf ces podcasts récents :
    avec mon ami Yves Michaud

    (il a mis un lien vers mon blog sur son blog Traverses in Libération)
    pour son « Qu’est-ce que le mérite ?«  (aux Éditions Bourin) :

    pour la conférence d’Yves Michaud le 13 octobre 2009
    « Où va la fragile “non-inhumanité” des humains ? Lumineux déchiffrage du “mérite” tel qu’il se dit aujourd’hui, par Yves Michaud le 13 octobre dans les salons Albert-Mollat »

    …
    et avec l’historienne Emmanuelle Picard

    pour « La Fabrique scolaire de l’histoire«  (aux Editions Agone) :
    pour la conférence d’Emmanuelle Picard le 25 mars 2010 

    « De la latitude de faire comprendre la complexité de l’Histoire : l’éclairante conférence d’Emmanuelle Picard à propos de “La Fabrique scolaire de l’Histoire” »

    …
    De quoi vous noyer sous pareille avalanche !
    J’ose espérer que vous aurez le temps d’y picorer si peu que ce soit…
    …
    Bien à vous,
    et très heureux de vous avoir rencontré,
    et ainsi « croisé » votre propre « curiosité« 
    _ celle qui vous anime, aussi, à Avignon, dans le cadre d’un autre Festival…
    …
    Titus Curiosus

    …
    Voilà.
    …

    C’est dire si le dialogue de Mireille Delmas-Marty

    sur l’invention (« se faisant » comme « à faire » : entre « technique du Droit » et « art du Droit » !)

    d’un Droit mondial,

    avec ses enjeux pour une humanité peut-être « moins inhumaine » _ ce fut un pan majeur de son intervention ! et ce qui anime et illumine son travail ! _

    m’a passionné !

    …
    Démêler la complexité dans un esprit de justice et de justesse,

    et en préservant (ou/et faisant progresser) les droits de l’indétermination et de la plasticité (= vraie liberté) de la singularité de la personne ! face à tant de pouvoirs _ cf Michel Foucault en la fécondité d’esprit de ses dernières années, luttant (en « pensant« …) contre la montre… _ qui les broient…

    …
    Voilà la flamme qui « inspire » Mireille Delmas-Marty en son œuvre d’ »imageance«  _ je reprends ici le concept que j’ai proposé à Marie-José Mondzain : autre battante constructive et patiente !

    …
    Et quand le podcast de cette conférence sera disponible,

    j’ajouterai un lien « en » cet article

    afin de contribuer à sa plus large diffusion…

    …
    Titus Curiosus, ce 30 mai 2010

  • Musique d’après la guerre

    Modifications, ce 28 juin 2020, de la présentation de mon article Musique d’après le guerre

    qui,

    juste après l’article programmatique Le Carnet d’un curieux,

    a inauguré ce blog En cherchant bien, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Cependant, au bas de ce très long premier article de ce blog,

    je conserve, à titre de témoin,

    et ad libitum,

    la version originale de cet article, rédigé il y a près de douze ans, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)

    …
    …

    durosoir_alpha.JPGComme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Éditions Stock),

    …
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales« , les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Éditions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    …

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre« 
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche« ) ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre« 
    de ce « suicide civilisationnel« 
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Éditions Gallimard en 1964 et réédité en 1980) _
    cette première « Grande Guerre« 
    _ la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, cette expression _ ;

    …

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Éditions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Éditions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Éditions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    …

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :

    …
    avec cette « musique d’après la guerre« 

    _ guerre dont on ne se remet pas… _,

    …

    que sont les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    …

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :

    …
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »

    …
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ? _ ;
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )

    …
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :

    …
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :

    …
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.

    …

    …
    Sublime, oui.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son œuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé« ,
    pour un cercle (« intime« ) d’amis interprètes probablement

    …

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’œuvre » ce sont :

    …
    c’est donc que la musique, ou qu’une « œuvre« , plus généralement, peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie« ,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer ;

    …
    comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même
    _ mais est-ce là « réduction« , ou pas, bien plutôt, « consécration » ? _
    à l’essentiel » ?

    …
    avant de se « réduire« -« concentrer« , faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    …

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955) :
    deux titres disponibles en « Œuvres complètes«  aux Éditions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    …

    avant de se « réduire« -« concentrer« , donc,
    outre à vivre le quotidien,

    …

    à l’essentiel que fut pour lui cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’œuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    …

    comme le virtuose du violon qu’avait été

    …
    _ comme en une « vie antérieure«  :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    …

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage« ,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    …

    les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ le CD Alpha 125 :  « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une sorte d’urgence musicale rare

    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    …

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    …

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien« …) :

    …
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;

    …
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement,

    …

    à « tout un continent musical«  _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    et comme en éditions en partitions !

    …

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    …

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir 
    (Boulogne-sur-Seine, 1878 – Bélus, 5 décembre 1955),
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré,
    en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans,
    dans les Landes
    , du côté de Dax _ à Bélus _, pour l’essentiel _ ;

    …

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant pleinement « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    …

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent« ),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et bien plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :

    …
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    …

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives et incarnées

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    …

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    …

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    …
    …

    C’est à cela :

    …
    à ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre«  vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et à cela :
    à ce « continent« 
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette formidable « réalité« -là :

    …

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    …

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches« … _ ;

    …

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées« )

    à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    …

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? ;

    …

    c’est à « cela« , donc,

    que les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .

    …

    …
    Sans qu’il nous faille,

    pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs« , par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » peut-être ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage« , et de quoi que ce soit : elle est, et on ne peut plus fondamentalement, « musique » ! _ ;

    …

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues« , »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche« ) ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) _ ;
    ou, plus indirect, mais si intense et si puissant, de Jean Giono (1895-1970 :
    son œuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front« , à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement« , ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    …

    …

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.

    …

    …
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager« , par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités ;
    lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Éditions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule, dont d’abord celui de la « grande distribution« , de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    …

    ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    …

    …

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (Durosoir et Caplet ont exactement le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :

    …
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    …

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;

    …
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.

    …
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    …

    …

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment« ,
    _ telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir _,

    …
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    …

    …
    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals).

    Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    …

    …

    Les Éditions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).

    …
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    …
    …

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses œuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Dans le livret du CD (125) consacré aux 3 « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :

    …
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des œuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    …
    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’œuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    …

    …

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    …

    …

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des  3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    …

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    …

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    …

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    …

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    …

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    …

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    …

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    …

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    …

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes« 

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    …

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    …

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    …

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    …
    …

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :

    …
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre« ) le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    …

    …

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008

    …

    …

    Et, à titre documentaire, voici l’état originel de cet article, à la date du 4 juillet 2008.

    …

    …

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)
    …

    durosoir_alpha.JPG Comme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Editions Stock),
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales », les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Editions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre »
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche ») ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre »
    de ce « suicide civilisationnel »
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Editions Gallimard en 1964 et réédité en 1980)_
    cette première « Grande Guerre« 
    _la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, ce nom _ ;

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Editions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Editions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Editions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :
    avec cette « musique d’après la guerre »
    ,
    guerre dont on ne se remet pas…

    que sont Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ?
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.
    Sublime, oui.

    Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son oeuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé »,
    pour un cercle (« intime ») d’amis interprètes probablement

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’oeuvre » ce sont :
    c’est donc que la musique _ ou qu’une « œuvre« , plus généralement _ peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie »,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer
    _ comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même,
    mais est-ce là « réduction », et pas plutôt « consécration
    à l’essentiel » ?

    avant de se « réduire »-« concentrer », faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955)
    _ disponibles en « Œuvres complètes » aux Editions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    avant de se « réduire »-« concentrer », donc,
    outre à vivre le quotidien,

    à cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’oeuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    comme le virtuose du violon qu’avait été
    _ comme en une « vie antérieure » :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage »,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ CD Alpha 125 :  « les Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une
    sorte d’urgence musicale rare
    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien…) :
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    _ ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement _

    à « tout un continent musical » _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    comme en éditions en partitions !

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir (1878-1955)
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré
    _ en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans _,
    dans les Landes
    , du côté de Mont-de-Marsan, pour l’essentiel _ ;

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent »),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et un plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    C’est à cela :
    ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre » vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et cela :
    ce « continent »
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette « réalité »-là :

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches » _ ;

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées ») à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? _ ;

    c’est à « cela« , donc,

    que les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .
    Sans qu’il nous faille, pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire
    les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs », par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage », et de quoi que ce soit : elle est « musique » ! _ ;

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues », »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche ») ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) ;
    ou, plus indirect, mais si intense, de Jean Giono (1895-1970 :
    son oeuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front », à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement » ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager », par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités
    _ lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Editions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule _ dont d’abord celui de la « grande distribution » _ ; de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (ils ont le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment«  ;
    telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir,
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals). Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    Les Editions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses oeuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir.

    Dans le livret du CD (125) consacré aux « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’oeuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes »

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre ») le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008