Étiquette : Mathias Enard

  • Entre mélancolie (de l’Histoire) et jubilation de l’admiration envers l’amour de la liberté et la vie, le sublime (et très probe) travail d’enquête d’Ivan Jablonka sur l’ »Histoire des grands parents que je n’ai pas eus »

    C’est éperdu d’admiration _ et de reconnaissance envers l’historien passionnément rigoureux d’une génération de pourchassés (de 1930 à 1945 : comme délinquants communistes, comme immigrés illégaux et sans-papiers, et enfin comme Juifs…) _ que le lecteur que je suis se retrouve à l’issue de sa troisième lecture _ toujours plus attentive _ d’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil ;

    avec, aussi et en sus, le plaisir de l’impact de son intervention d’historien _ qui sait confier l’ampleur de sa recherche et la rigueur de ses analyses à une écriture vibrante, celle de son enquête méthodique, sans jamais se laisser aller à la dérive d’une imagination qui dévierait du souci de la stricte vérité (historique), sans cesse à démontrer et mettre à l’épreuve de ce qui infirmerait les hypothèses avancées : « il faut tout à la fois assumer ses incertitudes comme faisant partie d’un récit plein et entier, et repousser les facilités de l’imagination, même si elle remplit merveilleusement les blancs« , écrit l’auteur, page 265 _ à propos des liens entre histoire et littérature, à l’Escale du livre, dimanche il y a huit jours, le 29 avril dernier : un grand souffle (et de parfaite probité ! en toute modestie et même humilité, mais passionnés) en la présentation magnifiquement claire et percutante de ce qui dans son travail et son écriture se tisse entre histoire et littérature (entendue à l’exception de toute fiction, en son cas).

    …

    Sur ces liens entre travail de l’historien et souffle poétique,

    on se reportera déjà avec profit et joie à son maître-article du 30 octobre 2007, à propos du déjà exemplaire, en sa singularité, et prodigieux de force ! Les Disparus de Daniel Mendelsohn _ une enquête-modèle ?.. _, sur le site de laviedesidees.fr : Comment raconter la Shoah…

    …

    J’en distingue ici ces lignes :

    « Le frottement entre l’histoire et la littérature, entre le témoignage, l’archive et le roman, fait jaillir comme une étincelle _ fécondissime ! _ la part d’inventivité _ fruit du génie à l’œuvre ; loin des calculs d’intérêt et plans de carrière ! _ qu’il y a dans toute tentative historienne et même dans toute recherche de vérité _ oui ! L’histoire n’est certes pas un artifice littéraire, une fiction verbale ; il n’en reste pas moins que, sans le grain de folie qui la fait lever _ voilà : le levain du génie de la curiosité inspirée ; la générosité d’une passion plus que vraie : vitale ! _, la vérité _ sinon inerte… _ reste invisible » ;

    ainsi que la remarque de conclusion :

    « Dans son étude History and Memory after Auschwitz, Dominick LaCapra affirme que l’important n’est pas de se souvenir, mais de se souvenir de manière pertinente _ et non selon des clichés ! Le danger est que la mémoire alterne entre répétition nostalgique et agitation superficielle, pour finalement transformer l’absence entêtante des victimes en présence _ = héroïsation ou/et hagiographie _ sanctifiée et honorée ; d’où la nécessité de ne jamais disjoindre le savoir, l’éthique et l’esthétique _ voilà ! Après lui, Mendelsohn nous montre qu’à l’étouffant « devoir de mémoire » _ seriné pour bien des motifs idéologiques : frelatés et mensongers ! _, il faut substituer la liberté créatrice du ressouvenir » _ fervent et maîtrisé…

    …
    C’est à ce bilan tout en camaïeu de demi-teintes précises-là

    que nous confronte avec une émotion contrôlée mais contagieuse par sa parfaite vérité

    _ « il est vain d’opposer scientificité et engagement, faits extérieurs et passion de celui qui les consigne, histoire et art de conter, car l’émotion ne provient pas du pathos ou de l’accumulation des superlatifs : elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d’une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode « , écrit l’auteur page 363 de cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus  : on ne saurait mieux dire ! _,

    Ivan Jablonka en ses sublimes _ de justesse d’émotion vraie et d’analyse probe _ remarques de conclusion de son « enquête«  _ car tel est le sous-titre revendiqué et splendidement assumé de son livre, dans le droit-fil de la décision de démarche d’Hérodote… : l’amplitude des contextualisations et des références pertinemment convoquées et appliquées rend très admiratif ! _,

    quand il déclare, page 363,

    après ses ultimes _ diverses : toutes et chacune passées au plus précis et rigoureux des tamis du plausible et du quasi impossible : soient les denses et terribles pages 323 à 363 du dernier chapitre, « De l’autre côté du monde«  : sur ce qui a pu advenir (ou pas) de Matès et Idesa Jablonka à Auschwitz… _ hypothèses à la recherche ce qui est advenu de facto à son grand-père Matès et à sa grand-mère Idesa à Auschwitz, en leur provisoire et à plus ou moins court terme _ jours ? mois ? années : 1943 ? 1944 ? _ survie, après avoir été débarqués « du convoi n° 49 » (en provenance de Drancy) sur la rampe le 4 mars 1943, « au crépuscule, disons vers 17 heures en cette fin d’hiver polonais«  (page 335) ; tout cela se lisant avec rien moins qu’une « une terreur sacrée«  (l’expression se lit à la page 291) :

    …

    « Voilà. Ma recherche touche à sa fin.

    Au matin j’accueille tout le monde _ son épouse et ses filles _ à la table du petit déjeuner, les yeux brûlants, hagards. Mon enquête _ de rien moins que cinq années _ ne m’a pas apporté la paix. Je suis capable de regarder en face leur vie et leur mort _ telles qu’approchées au plus près possible par le travail infatigable de la recherche (et ses richissimes contextualisations : l’auteur a tout lu ! et décrypté !) ; mais celui-ci bute aussi sur quelques terriblement fâcheux points-aveugles (!) qui résistent… _, mais je resterai toujours ce petit garçon

    …

    _ rédigeant, se souvient-il, un « testament à l’âge de sept ans et demi« , en juin 1981, dans lequel il évoquait ses grands-parents comme des « dieux tutélaires«  « adorés qui veilleront sur moi » :

    « je penserai à vous toute ma vie. Même quand ma vie à mon tour sera finie, mes enfants vous auront connus. Même leurs enfants vous connaîtront quand je serai dans la tombe. Pour moi, vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi, que sur moi. Je penserai : mes dieux me couvrent, je peux rester dans l’enfer ou dans le paradis« , avait-il indiqué à l’ouverture de son livre, pages 9 et 10. Se demandant alors : « vocation d’historien ou résignation d’enfant écrasé par le devoir de transmission, maillon d’une chaîne de morts ?« 

    Et à la veille, rétrospectivement, d’entreprendre l’enquête qui allait prendre les cinq années allant de 2007 à 2011, l’auteur se demandait, page 10 : « Ai-je encore la force de porter _ tel Énée, Anchise (cf « je suis historien comme Énée quittant Troie en flammes avec son père sur les épaules« , page 364) _ ces êtres dont je suis la projection dans le temps? Ne puis-je nourrir leur vie _ si vilainement trop vite oblitérée _ de la mienne _ d’historien au travail _, plutôt que de mourir sans cesse _ mélancoliquement _ de leur mort ?«  Le défi, n’était-il pas, alors (page 10 toujours) cette « folie que de vouloir retracer _ et en la seule vérité de la probe recherche méthodique historienne _ la vie d’inconnus à partir de rien ! Vivants, ils étaient déjà invisibles ; et l’Histoire les a pulvérisés« …

    …

    Mais il se trouve aussi que, toujours page 10 en suivant, « ces poussières du siècle ne reposent pas dans quelque urne _ scellée et parfaitement privée _ du temple familial ; elles sont _ bel et bien _ en suspension dans l’air _ qui nous est commun _, elles voyagent _ partout _ au gré des vents, s’humectent à l’écume des vagues, paillettent les toits de la ville, piquent notre œil et repartent sous un avatar quelconque, pétale, comète ou libellule, tout ce qui est léger et fugace.« 

    C’est-à-dire surtout que « ces anonymes, ce ne sont pas les miens, ce sont les nôtres » !

    …

    Il est donc urgent, avant l’effacement définitif, de retrouver _ et apprendre à décrypter et interpréter _ les _ moindres _ traces, les empreintes de vie qu’ils ont laissées, preuves involontaires de leur passage dans le monde« .

    …

    Ce qui permet à l’auteur de conclure ainsi l’ouverture de son « enquête« , page 11 :

    « Conçue à la fois comme une biographie familiale _ par sa focalisation ; mais sans exclusive, car le projecteur orienté sur eux est mis aussi sur toute une génération de pourchassés ! _, une œuvre de justice _ de réparation morale ! _ et un prolongement de mon travail d’historien,

    ma recherche commence » : c’était donc en 2007…  _

    …

    mais je resterai toujours ce petit garçon _ de sept ans et demi, en 1981,

    je reprends l’élan de la phrase de la page 363 _

    couché dans sa tombe, avec les dieux qui le veillent.

    Leur mort coule dans mes veines, non comme un poison, mais comme ma vie même.

    …

    Pour mes filles _ soit la génération qui vient maintenant (celle des arrière-petits enfants : les filles d’Ivan Jablonka vont encore à l’école maternelle) _, je rêve d’autre chose : proclamer la dignité d’un homme et d’une femme dont la mort est une borne, pas un destin. Pour moi, c’est trop tard !

    …

    Même si en ce qu’il qualifie de son « échec » ici

    …

    _ « je n’éprouve aucune satisfaction. Je ne sais rien _ d’objectivement assuré, au-delà d’indices, cependant, de témoignages rigoureusement décryptés ! tels ceux, évidemment si précieux, de la cousine Annette (et ce qu’elle a recueilli du boucher de la rue des Maronites, Szloma Niremberg, revenu d’Auschwitz…) et ceux de l’autre cousine Maria et de sa fille Sarah, de retour d’Auschwitz, ces deux dernières-ci aussi ! _ de leur mort _ à Auschwitz _ et pas grand chose de leur vie« , écrit-il au final de l’enquête, et du chapitre d’Auschwitz, page 364. Ils sont bourrelier et couturière, révolutionnaires du Yiddishland, persécutés pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font _ pas seulement en Pologne, dans la France de la IIIe République, et en celle de Vichy, puis par les Nazis _, jusqu’à la fin tragique de leur existence ; je suis un chercheur parisien, social-démocrate, presque un bourgeois. Mon franco-judaïsme assimilé contre leur judéo-bolchévisme flamboyant. Nous n’avons aucune langue en commun« …

    Et pis encore, en suivant : « Ce n’est pas seulement pour cela que je suis condamné à rester extérieur à leur vie. Il suffit de se prendre soi-même en exemple pour sentir le caractère dérisoire de mon pari : la somme de nos actes ne révèle pas ce que nous sommes, et quelques actes épars ne révèlent rien du tout.

    Après avoir brassé, réuni, comparé, recousu, je ne sais rien.

    Ma seule consolation, c’est que je ne pouvais _ en historien qui décrypte des traces _ faire mieux« … _,

    …

    même si en ce qu’il qualifie de son « échec » d’historien,

    émerge une formidable admiration et leçon de courage et de vie, c’est-à-dire de liberté

    envers et contre tout,

    de la part de ses grands-parents pourchassés _ comme militants communistes, puis immigrés illégaux sans-papiers, et enfin Juifs… _, comme de ceux qui les ont aidés et accueillis _ à commencer par l’ouvrier anarchiste breton (de Fougères) Constant Couanault et son épouse Annette, la cousine (venue, elle, de Maloryta, en Biélorussie) _ :

    …

    « Je distingue les miens _ écrit aussi (et peut-être surtout) Ivan Jablonka pages 365-366-367 ; et c’est cela qui anime le plus fort l’historien, à contresens de sa pente personnelle mélancolique… _ parce qu’ils symbolisent toute une génération.

    Parce qu’ils sont plus grands qu’eux-mêmes.

    …

    Au nom de quoi ? Une marche du shtetl vers l’Occident ? Une tragédie vécue entre Staline et Hitler ? Un amour brisé par la Shoah ? Vie et mort d’un homme du Sonderkommando ? Biographie de mes grands-parents ?

    …

    Les mots _ jusque ceux du scientifique et historien, en l’occurrence _ sont mensongers. A peine prononcés, ils trahissent le foisonnement des êtres _ magnifique expression _, bafouent leur liberté.
    …

    Quand je dis « Juifs », je referme sur mes grands-parents la chape identitaire que, toute leur vie, ils ont voulu faire sauter pour embrasser l’universel » : voilà ! nous touchons ici le fond de leur histoire de personnes !

    …

    C’est cette conquête on ne peut mieux concrète de la liberté qui les a, comme personnes singulières, animés, même s’ils ont été, tellement trop jeunes, en leur course éperdue de par l’Europe et le monde (vers l’Argentine ?), pris dans la nasse et fauchés (jusqu’à Auschwitz), avec et comme d’autres qu’eux, par d’autres forces de l’Histoire…

    …

    Mais « nul renoncement _ voilà ! _ n’entache leur vie semée d’échecs. Leur rage d’émancipation les porte _ sans cesse et en dépit de tout : jusqu’à la capture dernière, 17 passage d’Eupatoria et Drancy, puis la mort injustement reçue, à Auschwitz _ au-delà d’eux-mêmes « 

    _ et en comparaison, ajoute leur petit-fils, né, lui, à la fin de 1973 : « ma révolte à moi, bien faible révolte en vérité, se dresse contre l’oubli et le silence, contre l’ordre des choses, l’indifférence, la banalité«  : ce n’est pas (non plus) rien !..

    …

    Et « ils sont désormais rendus _ par la justesse de ce livre _ à leur jaillissement natif, au débordement _ que tant, ici, là, et encore ailleurs, avaient cherché à étouffer _ : des êtres irréductiblement, démesurément faits pour la vie«  _ qui se construit, se déploie et se crée… Voilà un essentiel, filial comme historiographique, hommage !

    …

    « Au moment de la séparation _ d’avec eux, qu’est le terme de ce livre pour celui qui est encore en train de l’écrire, fin 2011 _,

    je voudrais leur dire que je les aime,

    que je pense à eux souvent _ ils sont devenus désormais tellement plus présents ! _,

    que j’admire leur vie telle qu’ils l’ont vécue,

    leur liberté telle qu’ils l’ont brandie _ voilà ! _,

    que j’éprouve de la gratitude à leur égard parce que ma vie en France, dans un pays en paix, libre et riche, c’est à eux que je la dois _ même s’ils ne voyaient peut-être pas les choses ainsi.

    …

    Je voudrais

    _ en ce dialogue avec les morts ; cf mon article du 27 mars 2011 sur le livre de ce titre, Dialogue avec les morts, de Jean Clair : Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies _

    qu’ils sachent que j’aurais aimé les connaître, trouver leur accent bizarre, leurs cadeaux un peu décalés, leurs histoires merveilleuses.

    …

    Je voudrais leur raconter aussi la suite : leurs enfants _ Suzanne (Sorè), née le 22 janvier 1939, et Marcel (Moyshelè), né le 29 avril 1940 _ ont été naturalisés après la guerre et leurs trois petits-enfants _ ma cousine, mon frère et moi _ ont fait de bonnes études, par lesquelles la République a montré un autre visage que celui qu’ils ont connu. »

    …

    Alors, à la question (qu’Ivan Jablonka se pose lors d’une journée complète passée par lui sur le site d’Auschwitz, page 344) : « Mais eux, où sont-ils ?« ,

    et puisqu’ »il faut bien qu’ils soient quelque part, puisqu’ils ne sont ni sur la terre ni au ciel« ,

    l’auteur (et petit-fils) répond ceci, page 344 :

    …

    « Ils sont en caractères d’imprimerie dans le Mémorial de Klarsfeld,

    en lettres d’or sur le mur des noms au Mémorial de la Shoah,

    en langage informatique dans les bases de données de Yad Vashem.

    Tamara, la fille de Henya _ (1917-1996) la plus jeune de la fratrie de Matès Jablonka _, a gentiment fait graver leurs noms sur la tombe de sa mère, comme s’ils étaient là, dans le cimetière-cactée de Hadera chauffé à blanc par le soleil israélien.

    …

    Ils sont _ aussi et surtout désormais _ dans ce livre que je mûris,

    alors que, sur le pré d’herbe verte _ d’Auschwitz-Birkenau _, la minute de silence s’écoule« , se disait lors de cette minute-là leur petit-fils et historien...

    ...

    De fait, on découvre et comprend bien, en méditant sur ce livre, que (pages 163-164)

    « la distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule,

    n’a aucun sens.

    C’est rigoureusement la même chose _ cf aussi l’article-entretien avec Michelle Perrot et Alain Corbin : « Silences et murmures de l’Histoire » ; ou encore ce livre-maître de micro-histoire d’Alain Corbin : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot _ sur les traces d’un inconnu (1798-1876)… _,

    il n’y a pas, d’un côté, les grands de ce monde, avec leurs sceptres et leurs interventions télévisées, et, de l’autre, le ressac de la vie quotidienne, les colères et les espoirs sans lendemain, les larmes anonymes, les inconnus dont le nom rouille au bas d’un monument aux morts ou dans quelque cimetière de campagne.

    …

    Il n’y a qu’une seule liberté,

    une seule finitude,

    une seule tragédie

    _ humaine et inhumaine _

    qui fait du passé _ tout à la fois _ notre plus grande richesse et la vasque de poison dans laquelle notre cœur baigne.

    …

    Faire de l’histoire,

    c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence,

    c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même,

    le respect triste et doux qu’inspire l’humaine _ et commune : universelle _ condition.

    Voilà mon travail« ,

    en concluait Ivan Jablonka, page 164, au sein du chapitre « Les Sans-Papiers juifs de ma famille« …

    …

    Les grands livres , comme les grandes œuvres, sont trans-genres : par la puissance et la grâce tout à la fois _ c’est là la vertu du style ! _ de la singularité de l’objet qu’ils s’essaient à cerner, faire apparaître, figurer, et éclairer et connaître et pleinement ressentir, aussi, et enfin, en une singulière, elle aussi, aisthesis.

    …

    A cette catégorie singulière (rare !) -là

    _ avec, par exemple, Les Disparus de Daniel Mendelsohn, et, dans la fiction, Liquidation d’Imre Kertész ou Zone de Mathias Enard, ou en musique l’œuvre génialissime, d’après la guerre, de Lucien Durosoir _

    appartient cet immense livre si riche _ il m’évoque, à l’échelle des vies de Matès et Idesa Jablonka, la richesse des témoignages réunis par Saul Friedländer dans Les Années d’extermination… _,

    si fort, si juste et si bouleversant,

    et plus nécessaire aujourd’hui que jamais pour reconnaître (et accepter) ce qu’est l’humanité (libre) vraie,

    qu’est cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil…

    …

    Au moment de conclure,

    je m’aperçois que je n’ai quasiment rien dit des prodiges de rigueur et de fécondité _ admirables : non, la moisson n’est pas vaine !!! _ de cette enquête : dans les archives, comme sur le terrain, et à la recherche de témoins, directs ou indirects, et témoignages…

    …

    Les efforts d’établissement des faits, comme ceux d’interprétation des indices, ou de comparaisons avec des témoignages similaires dans des situations comparables, sont absolument passionnants !

    Tant pour les chapitres de la vie en Pologne, à Parczew (« Jean Petit-Pommier« , pages 13 à 53, « Révolutionnaires professionnels », pages 55 à 93, et « Un antisémitisme plus « civilisé »« , pages 95 à 126), que ceux de la déjà difficile vie à Paris sous la IIIe République finissante (« Les sans-papiers juifs de ma famille« , pages 127 à 168 et « Automne 1939 : les étrangers s’engagent« , pages 169 à 213), que pour la vie sous Vichy (« Le dentiste providentiel« , pages 215 à 263 et « Un bloc d’humanité vraie« , pages 265 à 295), qui se clôt sur l’essai _ passionnant ! _ de reconstitution (par recueil méthodique et patient d’indices et de témoignages) de la capture, 17 Passage d’Eupatoria, à Ménilmontant, le « 25 février 1943, tôt dans la matinée, à l’heure des éboueurs et des laitiers » (page 265).

    …

    Après le chapitre reconstituant l’existence des enfants, Suzanne et Marcel, à Luitré, en Île-et-Vilaine, chez un couple de retraités, les Courtoux, de mai 1943 à novembre 1944 (dans le chapitre « A l’abri d’une haie de thuyas« , pages 297 à 321),

    l’ultime chapitre « De l’autre côté du monde« , pages 323 à 369, s’efforce d’établir le plus précisément possible, et en interprétant avec le maximum de rigueur l’ensemble des moindres indices et témoignages recueillis, rassemblés et confrontés, ce que furent les circonstances de la fin de vie et de la mort et d’Idesa et de Matès Jablonka à Auschwitz :

    Matès ayant très probablement _ selon (ou grâce à) la conjonction établie de trois indices (ou « éléments de preuve« , dit Ivan Jablonka page 325) rapportés et interprétés, selon la plus rigoureuse méthode historiographique, pages 325 à 333 : sans doute le climax de toute cette enquête ! _ survécu un certain temps en tant que « croquemort« , c’est-à-dire membre du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau : ce qui est rapporté et confronté à l’ensemble des témoignages accessibles à ce jour dans ces livres parmi les plus terribles du XXe siècle que sont Des voix dans la nuit _ la résistance juive à Auschwitz, de Ber Mark (Plon, 1982) et le collectif Des voix sous la cendre _ Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (Mémorial de la Shoah-Calmann-Lévy, 2005, sous la direction de Georges Bensoussan)…

    …

    Le travail _ et tension (sans le moindre pathos) du récit _ d’Ivan Jablonka est tout particulièrement ici _ faut-il le souligner ? _ lumineux…

    …

    Sur le concept d’enquête, et sa magnifique fécondité,

    je renvoie à trois de mes articles précédents :

    …

    celui, récent, du 22 février 2012, à propos du livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi :

    Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » ;

    et ceux, plus en amont _ à l’ouverture même de mon blog en juillet 2008 _ des 16 et 17 juillet 2008, à propos du livre (-enquête aussi !) de Jean-Marie Borzeix, Jeudi saint, à propos d’une rafle oubliée, au pays de Bugeat, en Haute-Corrèze, non loin de Tarnac, la semaine de Pâques, en 1944 : 

    Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique »

    et lacunes dans l’Histoire…

    …

    Titus Curiosus, ce 9 avril 2010

  • Quand le fric devient l’étalon-or de la culture : l’exemple du cahier « Livres » du Monde…

    Alors même que ces jours-ci, en mon for intérieur _ qu’on veuille me pardonner de l’étaler ainsi au grand jour ! _ je me réjouissais de la qualité des romans de cette rentrée littéraire

    (et me préparais à rédiger un éloge du magnifique « Le Siècle des nuages » _ j’ai failli écrire « des lumières«  à la place de « des nuages«  !!! un lapsus plein de sens… _),

    …

    voici que ce matin,

    je tombe sur un article d’Alain Beuve-Méry, à la page  du cahier « Livres » du Monde,

    intitulé « Littérature française : le creux de la vague« ,

    qui me chagrine très fort ! :

    …

    quant à la dérive d’un quotidien dit « de référence« …

    …

    Et qui résiste mal aux _ tristes _ sirènes de l’ »air _ intéressé ! cupide… _ du temps« …

    …

    Voici,

    avec mes farcissures critiques,

    le corps du délit :

    …

    Littérature française : le creux de la vague

    LE MONDE DES LIVRES | 21.10.10 | 11h45  •  Mis à jour le 21.10.10 | 11h45

    …

    Mais où est donc passée la littérature française ?

    Bien présents sur les tables des librairies, les romans français sont en revanche, en cette rentrée 2010, étrangement absents des palmarès des meilleures ventes _ tel serait donc le lieu privilégié, et même unique, de la littérature ! Tiens, tiens !.. Un seul titre fait la course _ du « palmarès des meilleures ventes« … _ nettement en tête : La Carte et le territoire (Flammarion), de Michel Houellebecq _ je ne le lirai certainement pas !!! Sorti le 9 septembre, soit trois semaines après la première salve de parutions de la rentrée, l’ouvrage a déjà dépassé les 200 000 exemplaires vendus (chiffres d’Edistat) et devrait atteindre les 250 000 avant même l’ouverture du bal des prix _ combien de lecteurs sont-ils capables de se réellement taper cela jusqu’au bout ?.. Le savoir fournirait une mesure de l’avancée du masochisme (du lectorat) en ces temps de nihilisme avancé, faisandé… La Carte et le territoire a d’ailleurs toutes les chances de continuer sur sa lancée _ de chiffres de vente ! _, puisqu’il figure sur les sélections des _ prescripteurs de lecture ! _ trois grands prix d’automne (Goncourt, Femina et Renaudot _ mais pas le Médicis : le moins inféodé ! _) et sur celle du Grand Prix du roman de l’Académie française _ jusque là va donc l’inféodation !.. _, décerné le 28 octobre _ on en vient ainsi à préférer un jury de lecteurs, tel que celui du Prix du Livre-Inter ; un jury (un peu plus aléatoire…) de lecteurs libres : non inféodés, car non stipendiés par « leurs«  maisons d’édition… N’est-ce pas le jury du Prix du Livre-Inter qui, en 2009, osa couronner cette merveille qu’est l’immense Zone de Mathias Enard ! Mais oui… Cf mon article du 3 juin 2009 : Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard…

    Ce phénomène de l’inféodation de ceux que certains baptiseraient, bien indument, « l’élite« , fait partie des symptômes de la maladie endémique de notre société (nihiliste, en son fond) d’achetés et vendus ! corrompus ! société dans laquelle la parole ne vaut plus rien ; n’est pas digne de confiance, tant elle est « fausse », tant elle ment. Faute d’oser assumer, en un commerce « vrai«  des esprits et des personnes, la moindre liberté du juger !!! C’est très grave…

    …

    A la mi-octobre, La Carte et le territoire est le seul ouvrage français en grand format _ hors « poches« … _ présent dans le top 20 (toutes ventes confondues) réalisé par Ipsos pour Livres Hebdo, avec celui _ c’est tout dire ! _ de Bernard Werber, Le Rire du Cyclope, sorti le 1er octobre chez Albin Michel. A la même époque, en 2009, on trouvait quatre titres français, dont Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye (Gallimard) _ peut-être pas son meilleur, me suis-je laissé narrer par des amis à la lucidité littéraire desquels je fais confiance… _, et Mauvaise fille, de Justine Lévy (Stock) _ fille de Bernard-Henri _, plus un Bernard Werber _ déjà, encore et toujours ! ces auteurs ont donc leurs affidés ! _ et un Jean-Christophe Grangé _ et peu importent les titres ; ce voisinage (de ventes, seulement, Dieu merci !) deviendrait presque inquiétant pour Marie N’Diaye... En 2008, c’étaient cinq titres, dont Ritournelle de la faim, de J. M. G. Le Clézio (Gallimard), Où on va papa ?, de Jean-Louis Fournier (Stock), Le Fait du prince, d’Amélie Nothomb (Albin Michel), et toujours un Werber et un Grangé _ avec leur perdreau de l’année ! CQFD !!! Cela dit, ce phénomène n’a rien de neuf en 2010 : que l’on compulse la liste des best-sellers du XIXe siècle ; on constatera, et non sans s’en amuser un peu, ce qui a (littérairement) « survécu«  à (et de) ces succès de ventes !.. Le temps fait son tri ! Et il juge bien mieux… C’est au XIXe siècle que la politique commerciale des éditeurs commence l’ampleur de ses ravages… Dans un texte essentiel de son Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire, Nietzsche, recommandant de ne lire que « ce que quelqu’un écrit avec son sang«  (« et tu verras que le sang est esprit« …), s’en lamentait déjà : « Encore un siècle de lecteurs _ et d’éditeurs, ajouterais-je _, et l’esprit va se mettre à puer«  : c’était en 1884…

    …

    Pourtant, de Paul Otchakovsky-Laurens, qui dirige POL, à Olivier Nora, patron de Grasset et Fayard, tous assurent qu’« il n’y a pas _ cette année 2010-ci _ d’effet Bienveillantes«  : en 2006, le pavé _ bien peu ragoûtant ! _ de Jonathan Littell avait littéralement assommé _ en concentrant sur lui (par l’appât du nec plus ultra de l’horrible à couleur de vrai : le déchainement d’un sadisme historiquement avéré _ cf par exemple le travail d’historien de Christopher Browning : Des Hommes ordinaires… _, avec les confessions imaginées d’un membre des einsatzgruppen), le capital (exploitable) des acheteurs-consommateurs de livres, sinon de lecteurs authentiques ! _ la rentrée _ commerciale, du moins ! Cette fois, d’autres titres se vendent bien _ ouf pour les éditeurs ! _, qu’il s’agisse de _ tant mieux pour eux : combien de saisons dureront-ils ? Guère… _ La Première Nuit, de Marc Levy, en Livre de poche, de La Chute des géants, du Britannique Ken Folett (Robert Laffont), ou encore de XIII, Mystery, Joe Bar Team et Blacksad, trois bandes dessinées parues en septembre _ la BD étant parmi ce qui se vend le mieux, paraît-il…

    …

    D’autres ouvrages, à mi-chemin entre essai et littérature _ hum ! hum ! tant pour l’appellation « littérature » que pour l’appellation « essai » !.. « à mi-chemin«  est encore ce qui convient le mieux à ce type de brouet… _, se portent bien _ toujours en chiffres de vente : pour les caisses des éditeurs, donc… Face à Houellebecq, les deux titres qui résistent _ le vocabulaire (de l’auteur de l’article) est opérationnel, voire guerrier _ le mieux sont, d’un côté, le livre assez sombre _ mais l’auteur a ses files de fidèles ! _ de Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde (Robert Laffont), de l’autre, celui d’Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin (Gallimard) _ en tout cela, c’est bien la rumeur des medias qui semble la clé du succès éditorial ! Même si l’interview que j’ai écoutée d’Ingrid Betancourt sur France-Culture, le vendredi 1er octobre, m’a assez impressionné, tant par la langue, que par les analyses…

    …

    Histoires de bouche-à-oreille

    …

    La littérature étrangère ne connaît pas non plus de fléchissement _ de ventes ! toujours… C’est bien lui le critère (et unique !) ici… _ notable, comme en témoignent les succès _ de vente, toujours ! _ de Suite(s) impériale(s), de Bret Easton Ellis (Robert Laffont), et d‘Indignation, de Philip Roth _ lui est « un grand«  : lire en priorité Les faits, et sa suite : Patrimoine… _, qui constitue l’une des meilleures ventes de Gallimard _ en attendant l’effet « Nobel » _ voilà ! le jury Nobel étant un prescripteur (assez inégal : il y a les Prix Nobel géniaux ! (par exemple, Imre Kertész, dont sort enfin en français le très impatiemment attendu Journal de galère…), mais il y a aussi les politiquement corrects ! A nous lecteurs de faire le tri… _ sur l’œuvre de Mario Vargas Llosa _ de lui, lire par exemple l’excellent La Tante Julia et le scribouillard… De son côté, la littérature scandinave connaît de belles histoires de bouche-à-oreille _ hors marketing, donc ! voilà un bon signe ! _, avec deux auteurs inconnues et traduites pour la première fois en France : la Finlandaise Sofi Oksanen, qui a reçu le prix Fnac pour Purge (Stock) et vendu 60 000 exemplaires de son roman, et l’Islandaise Audur Ava Olafsdóttir, avec Rosa candida, très soutenu par les libraires. Son éditeur, Zulma, en est à plus de 30 000 exemplaires imprimés.

    …

    Patron de Denoël, Olivier Rubinstein observe _ on admirera la technicité du langage ! _ « une hyperconcentration des ventes sur quelques titres ». Un phénomène qui a tendance à s’amplifier d’une année sur l’autre _ qu’en déduire quant à la courbe des motivations, sinon des lecteurs, du moins des acheteurs de ces livres ?.. Voilà l’enquête qu’il m’intéresserait de voir mener… De fait, malgré le succès d’estime _ ô la jolie expression ! et ce qu’elle masque de déception (commerciale) ! _ rencontré par Le Troisième Jour, de Chochana Boukhobza, c’est sur Just Kids, de Patti Smith _ encore une people… _, et Le Choc du nouveau siècle, un beau livre _ au titre déjà bien accrocheur : à la Paris-Match : « le choc des photos« … _ consacré aux photographes de l’AFP, qu’il mise _ éditorialement : mais, après tout, que peut donc bien rechercher un éditeur ? _ pour cette fin d’année.

    …

    Ce constat de faiblesse _ en chiffres de vente ! voilà ici le seul critère qui fait foi !!! _ concernant la littérature française _ l’année, pourtant, de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard (cf en ce même cahier littéraire du vendredi du Monde cet article-ci, de Julie Etienne : Un Orient épique et lyrique à la fois…), l’année du Siècle des nuages (un chef d’œuvre !) du toujours magnifique Philippe Forest, l’année du très riche et très habité Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ;

    cf les entretiens avec ces 3 excellents auteurs dans les salons Mollat : de Francis Lippa avec Mathias Enard ; de Jean-Michel Valençon avec Philippe Forest ; de David Vincent avec Maylis de Kerangal…

    Quelle ingratitude à l’égard des auteurs de ces grands livres !!! _ est aussi partagé chez Grasset et au Seuil. « Les Etats-Unis ont connu un creux semblable _ de vente, faut-il supposer, de la part de ces discours d’éditeurs ! Qui ne sont, eux, après tout, que des passeurs (de livres) ! Faudra-t-il en venir à se passer de tels intermédiaires ??? _, il y a quelques années, avant de repartir _ en chiffres de vente _ avec Jonathan Franzen, notamment » _ je n’ai pas encore lu cet auteur ; je n’ai pas encore éprouvé un désir assez fort de le lire, devrais-je plutôt dire : parmi la cohue des livres se pressant à lire… _, observe Olivier Nora. Dans ce paysage atone _ en chiffres de ventes… _, Apocalypse Bébé, de Virginie Despentes _ cf ceci (et tout à fait succulent !), intitulé Histoire belge, dans le cahier Livres de Libération du jeudi 14 octobre : merci à Madame Edmonde Charles-Roux de mettre, si bien, les pieds dans le plat !.. _, fait d’ailleurs mieux que se défendre. « Un auteur, cela reste toujours une exception », observe _ enfin justement ! en cet article centré sur les chiffres de vente _ M. Nora _ les vrais lecteurs, sans doute aussi !.. De son côté, Martine Saada, qui dirige la littérature au Seuil, note que « les livres sur lesquels il y avait de fortes attentes font moins que prévu » _ toujours dans cette logique des chiffres de vente… Son meilleur résultat, elle le doit au Testament d’Olympe, de Chantal Thomas, avec 30 000 exemplaires sortis. « Pas si mal que ça pour de la littérature exigeante », dit-elle _ c’est tout dire du « bien peu d’exigence«  du commun de ce qui se vend… Le morceau de vérité étant ici craché par l’éditrice qui est la compagne (ou le fut au moins un temps, me souvient-il) de Pascal Quignard : un auteur assez « exigeant« , lui, assez probablement !.. Au Seuil, l’heure est à l’optimisme, car la maison devrait, pour la première fois depuis sept ans, être bénéficiaire en 2011. Et ce, grâce à quatre titres, dont trois beaux livres (Fragments, de Marilyn Monroe _ documentairement intéressant, au moins, sinon un chef d’œuvre de littérature ! Toujours les people : ce sont eux les étalons-mètres de la notoriété ! Ou l’ère sinistrée du « vu à la télé« … _, Les Mythologies (édition illustrée _ par les soins judicieux de Jacqueline Guittard… _), de Roland Barthes _ une grande chose : et qui s’en prend, en ces années cinquante, aux peoples !!! dont il « démonte«  magnifiquement la mécanique de l’idéologie… _, La France, de Raymond Depardon _ un livre trash sur une France trash : à comparer avec les si beaux 101 éloges du paysage français, de Bernard Plossu, édité par Silvana Editoriale, un éditeur italien… _) et un polar, L’Homme inquiet, d’Henning Mankell.

    …

    Chez Flammarion, l’ombre portée du livre de Michel Houellebecq nuit _ tiens donc ! _ aux autres titres, en littérature française _ quelle peine ! Mais tous les éditeurs ne se plaignent pas. Françoise Nyssen, patronne d’Actes Sud, se réjouit du succès d’Ouragan, le dernier roman de Laurent Gaudé _ un autre bon vendeur… _, et du bon accueil fait à Jérôme Ferrari pour Où j’ai laissé mon âme. Yves Pagès (Verticales), lui, est l’éditeur comblé de Maylis de Kerangal et d’Olivia Rosenthal, dont les livres _ Naissance d’un pont et Que font les rennes après Noël ?, je suppose : le titre de son roman n’est même pas indiqué ici !.. _ se vendent bien _ plus de 15 000 exemplaires chacun _ et qui figurent sur les listes de prix. Reste que, comme tous les éditeurs, il constate « un effondrement des ventes petites et moyennes », ce qui crée un environnement darwinien _ ah ! ah ! _ pour tous les auteurs en quête d’une place au soleil _ du lectorat.

    …

    Alain Beuve-Méry

    …

    Article paru dans l’édition du 22.10.10

    …

    …

    Il est vrai que cet article _ d’Alain Beuve-Méry _ prend place dans la rubrique « Actualités« , à la page 2 du cahier « Livres » du Monde ; et concerne spécifiquement le petit monde _ surtout germano-pratin _ de l’édition…

    …

    Il aurait pu, au moins, être accompagné d’une précision de son auteur, concernant le caractère purement éditorial du point de vue exploré par cette enquête journalistique pour Le Monde…

    …

    Quant au titre de l’article _ « Littérature française : le creux de la vague« … _, il est, lui, purement calamiteux,

    en laissant penser _ ou plutôt croire : et c’est là qu’il abuse le lecteur pas assez vigilant !.. _ que la valeur de la littérature française est bel et bien déclinante,

    au seul item du comptage du palmarès des ventes :

    …

    c’est contre cela que je veux protester ici,

    en un blog qui n’a en vue que le (modeste) service, mais exclusif _ sans en déchoir ! c’est le luxe de ma liberté ! _, de la qualité des œuvres… 

    …
    A contrario

    de cet article, et de son malencontreux titre,

    je dis donc :

    …

    vive la littérature (française, et autre) !

    …

    Vivent les vrais auteurs !

    …

    Et vivent _ et survivent : au marketing ; et aux medias… _ les vrais lecteurs !

    …

    Et tant pis pour les livres achetés

    encombrant vainement la mémoire oublieuse _ de poisson-rouge ? _ de tant de lecteurs…
    …

    Dans le même Lire et écrire, cité plus haut,

    Nietzsche,

    qui, lui, sur sa montagne,

    ne cherchait à ménager personne

    _ le sous titre de ce plus que jamais sublime Ainsi parlait Zarathoustra n’est autre que : Un Livre pour tous et pour personne ! _,

    …

    Nietzsche disait aussi :

    …

    « Je hais les oisifs qui lisent« …

    …

    Soient les destinataires _ nihilistes : proliférant… _ de l’industrie _ plus que jamais prospère, elle… _ du divertissement !

    …

    Au passage,

    et en faveur de l’a contrario,

    je signale la parution, aux Éditions Flammarion, de l’essai important du très vaillant Bernard Stiegler :

    Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue _ De la pharmacologie…

    …

    …

    Titus Curiosus, le 22 octobre 2010

  • Mathias Enard, ou le creuseur pudique : face à l’énigme de l’oeuvre et les secrets du coeur (à partir de l’exemple de Michel-Ange à Rome _ et Istanbul !!!)

    Voici, ce jour, une réflexion sur la présentation par Mathias Énard de son roman-fable-enquête Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

    …

    soit un essai _ de réflexion artistique, entée sur des recherches d’érudition, tant à Rome (Mathias Énard fut pensionnaire de la Villa Médicis en 2005-2006) qu’à Istanbul, et très « en profondeur« , la réflexion artistique comme la recherche documentaire, de la part du probe, fin et patient Mathias Énard _ pour combler un trou de quatre mois dans la biographie de Michel-Ange :

    …

    d’avril 1506

    _ quand, fuyant Rome (« Michel-Ange a quitté Rome sur un coup de tête, le samedi 17 avril, la veille de la pose de la première pierre de la nouvelle basilique San Pietro« , page 13), suite à une mésentente grave avec son employeur-commanditaire l’assurément peu commode pape-guerrier Jules II (« Il était allé pour la cinquième fois consécutive prier le pape de bien vouloir honorer sa promesse d’argent frais. On l’a jeté dehors« , ibidem…), le sculpteur, florentin, vient se réfugier à Florence, auprès des Médicis _,

    à septembre 1506

    _ on retrouve en effet le sculpteur à Bologne (possession pontificale, mais à ce moment-là en révolte contre l’autorité du pape), au mois de septembre 1506 ; deux mois plus tard, le 10 novembre 1506, Jules II reconquiert par les armes cette cité (qu’il connaît bien pour en avoir été jadis le cardinal-évêque : de 1483 à 1499) ; et très vite le pape et l’artiste se seront réconciliés ; mais, plutôt que de continuer à faire travailler en priorité le sculpteur au projet de son gigantesque tombeau pour la nouvelle basilique Saint-Pierre, Jules II préfère (l’architecte Bramante souhaitant aussi éloigner Michel-Ange _ un rival _ du chantier de la reconstruction de Saint-Pierre) lui confier la mission _ titanesque _ de peindre l’immense plafond de la chapelle sixtine : Jules II s’en soucie tout spécialement, en effet, car la chapelle sixtine, construite de 1477 à 1483, est une création de son oncle, le pape Sixte IV della Rovere (pape de 1471 à 1484) ; mais le bâtiment vient de souffrir d’importants dégâts causés par de récentes constructions adjacentes (d’une part, l’édification des appartements Borgia, pour le pape Alexandre VI ; d’autre part, le chantier _ colossal _ de la réfection de Saint-Pierre, qui avait débuté le 18 avril 1506) ; et c’est Michel-Ange, le peintre, qui va se consacrer à ce plafond de la Sixtine, de mai 1508 à octobre 1512…

    …

    présentation

    donnée le mercredi 8 septembre 2010, dans les salons Albert-Mollat,

    en dialogue avec Francis Lippa…

    …

    Rencontrer _ in vivo ! _ un artiste qu’on a un peu essayé de bien lire _ et qu’on va continuer d’essayer de bien lire : car en ce cas de l’artiste (« vrai« , donc !) Mathias Énard, l’œuvre (vraie ! ainsi qu’elle se révèle à l’épreuve de cette lecture…) ne se réduit certes pas à ce qui pourrait, d’elle, se résumer : elle y résiste et tient la route « vraiment«  ! c’est en cela qu’elle est, chose toujours un peu rare (et digne d’admiration !), une « œuvre vraie« … _ ;

    …

    et avoir la chance, en plus, de disposer d’un peu le temps afin de s’entretenir (un peu, ici encore : une bonne heure et demi…), de dialoguer avec lui _ le podcast de l’entretien dure 62 minutes _, sur ce qui anime la démarche d’où sourd, jaillit, procède son propre créer,

    …

    c’est avancer un peu sur ce que Gaëtan Picon et Albert Skira formulèrent, naguère _ magnifiquement ! _, comme « les sentiers _ ce ne sont pas des boulevards ! _ de la création«  _ et que s’efforce de prospecter, modestement et en douceur (forcément ! rien ne s’y obtient en « forçant«  !), la poïétique :

    sur ce chantier, j’essaie de mettre quelques petits pas, ici-même, en ce blog-ci, dans ceux, si fins, d’un Paul Valéry, ou d’un Gaston Bachelard, hier, d’une Baldine Saint-Girons, aujourd’hui (cf son tout récent et très important Le Pouvoir esthétique, aux Éditions Manucius : une analyse ultra-fine et lumineuse des pouvoirs sur la sensibilité !)… _ ;

    et qu’ils entamèrent d’éclairer-explorer, avec une merveilleuse délicatesse _ quels trésors recèle la collection de ce nom, « les sentiers de la création« , aux Éditions Skira ; hélas interrompue ; et somnolant désormais sous une pellicule plus ou moins fine de poussière dans les bibliothèques, quand elle ne sollicite pas plus activement les « actes esthétiques«  _ pour reprendre le concept de Baldine Saint-Girons en son précédent maître-livre, L’Acte esthétique, aux Éditions Klincksieck _ d’un peu actives mises à contribution, fécondes, d’une culture vive : en chantier (musaïque) de création…

    …

    Eh bien voilà la chance qui m’est échue en l’espèce de la rencontre,

    mercredi après-midi dernier, 8 septembre, sur l’estrade des salons Albert-Mollat,

    en l’espèce d’un dialogue (nourri de curiosités ajointées)

    avec l’auteur

    et de Zone, et de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

    …

    ce creuseur d’énigmes magnifique

    qu’est le très patient et tranquille, solide, posé, Mathias Énard…

    …

    En ce dernier opus _ dont le chantier lui a pris au moins deux années, depuis l’amorce de l’« idée« , lors de son séjour romain (en 2005-2006) à la Villa Médicis, nous a-t-il confié, en mettant la main, en la (belle) bibliothèque de la Villa, sur le volume des Vies… de Vasari comportant le récit de la vie de Michel-Ange, puisque c’est ainsi que démarra l’enquête !.. ; et dont le fruit, ce livre-ci, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, vient de paraître ce mois d’août aux Éditions Actes-sud _,

    …

    c’est à l’énigme de la création si puissante de Michel-Ange _ sculpteur, peintre, architecte ; ainsi que poète : ses Sonnets et (autres Poésies : Madrigaux, Poésies funéraires, Épigrammes, Élégies, Canzone, ainsi que Stances…) franchissent trop peu le seuil de la connaissance (et a fortiori celui de la délectation) des amateurs d’Art : considérablement moins que son œuvre plastique, en tout cas ! _ que vient se confronter la curiosité probe, patiente, et plus encore profonde, du chercheur-artiste, ou artiste-chercheur _ puisque c’est surtout ce processus-là que les circonstances de son parcours l’ont un peu amené à privilégier, désormais, comme lui-même, en parfaite simplicité, l’a indiqué, spontanément mercredi, en prenant des distances avec les missions universitaires auxquelles il s’était d’abord plié et adonné _, Mathias Énard.

    …

    A qui se demande

    comment l’auteur-artiste passe du souffle formidable, (quasi) d’un seul tenant

    _ ou d’une seule « tenue«  de la part de qui narre : en une phrase unique, « dans le souffle« , d’un narrateur (tel que celui de Zone…), qui (se) repasse (mentalement) en revue, lors d’un voyage en train (récapitulatif !), entre les gares de Milan et de Rome, toute la complexité où s’est faite (construite) et défaite (déconstruite) sa vie _ a-t-il une œuvre, lui ?.. c’est un agent auxiliaire, de grade subalterne… _, et, en particulier, ses relations (complexes et parfois d’une violence extrême) aux autres, de travail _ pas mal en Orient : voilà pour l’« éléphant«  ! _, de guerre _ voilà pour les « batailles«  et pour les « rois«  ! _, et aussi (avec ses trois compagnes successives, en particulier) d’« amour«  _ « et autres choses semblables« , ainsi que Rudyard Kipling se l’est entendu dire de son interlocuteur l’aède indien, dans Au hasard de la vie ; ainsi que le rapporte l’épigraphe de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants… _ : mais avec quelles finesses d’inflexions (d’hémioles, dirait-on en musique) : c’est un chef d’œuvre walt-whitmanien que cette coulée une et unique de souffle ! _,

    …

    comment l’auteur-artiste passe du souffle formidable, (quasi) d’un seul tenant

    _ de narration se confrontant (lui et son Soi en gestation) à l’étrangeté poignante (et difficultueuse) de l’altérité ! quasi monstrueuse, en son pouvoir de fascination… _

    des 516 pages de Zone,

    …

    au feuilletage discret, léger, rapide _ mais toujours aussi fort et puissant ! _,

    des feuilles de carnet (de recherche de traces _ en vue d’approcher, lui, d’un peu mieux éclairer, sinon percer à jour vraiment, pour lui, les énigmes de sens d’une œuvre si riche en une vie d’artiste si étendue et si féconde en chefs d’œuvre, et si divers, que l’œuvre colossal de Michel-Ange… _ en bibliothèques et archives, principalement à Rome _ aux Archives vaticanes _ et, ensuite aussi, à Istanbul _ aux Archives de l’empire ottoman _) du narrateur-chercheur-reconstitueur (en son penser),

    mais qui apprend à méditer aussi _ pour lui ; et pour nous lecteurs, à sa suite, qui sommes conviés au récit tout à fait provoquant de sa recherche, en la curiosité stimulée, à notre tour, de notre lecture… _, sur les signes évanescents

    _ presque complètement silencieux (ils ne sont pas bavards d’eux-mêmes : il faut y être attentif pour espérer accéder à si peu que ce soit de ce qu’ils laissent transparaître, tout de même, de leurs puissants secrets…) _,

    de l’Art,

    des 155 pages, allegro vivace, de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

    …

    à qui s’interroge, donc,

    …

    la réponse de l’auteur-artiste,

    dans l’en-direct vivant du dialogue improvisé,

    se fait toute simple (et sans le moindre chi-chi, a fortiori) :

    …

    chaque livre a le nombre de pages

    et le style

    que lui donne, tout simplement, son sujet _ c’est-à-dire le questionnement à propos d’une énigme ! _ qui vient s’emparer de lui _ devenant l’enquêteur _,

    …

    et qui l’attelle, un bon moment, à sa mission de le mettre (= donner, offrir, rendre), ce sujet « prenant » _ cette énigme à éclairer un peu ! puis l’enquête sur elle, en l’altérité de ce à quoi celle-ci ose venir se mesurer… _, par écrit, en son écrire (de narration) :

    musical _ d’où la verve du rythme du récit…

    …

    Ainsi,

    si Zone a été l’achèvement en forme d’apothéose faulknérienne (à mes yeux, du moins) de la recherche de Mathias Énard à propos de l’énigme si profondément entée en nous, en leurs séquelles qui paraissent ne plus bien vouloir accepter d’en finir « vraiment« , des guerres (intestines fratricides) du XXème siècle sur le continent européen (et ses appendices sud- et est- méditerranéens…),

    …
    ainsi, donc,

    voici qu’aujourd’hui Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants apparaît _ au lecteur passionné (et fouilleur patient aussi : mobilisé…) que je suis… _ comme la confrontation de la curiosité probe et ultra-fine de Mathias Énard

    avec l’énigme des liens entre

    le Grand Art du génie de l’artiste-à-l’œuvre connu de nous sous le nom de Michel-Ange,

    d’une part ;

    …

    et,

    d’autre part,

    les frémissements secrets _ tant aux autres (l’homme est un taiseux) qu’à lui-même aussi, pour le plus enfoui… _ du cœur de l’homme de chair, avec ses puissantes pulsions (dans les parages de l’Autre !), qu’il était

    en sa vie d’homme…

    …

    L’homme et l’artiste ;

    la vie et l’œuvre _ en tensions complexes à démêler à l’infini ;

    sus au simplisme !

    …

    Cf

    et apprendre à méditer sur cela,

    par exemple, le célèbre mais trop mal compris trop souvent

    Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust…

    …

    Car

    c’est l’Art qui crée en partie importante _ ça n’est jamais ex nihilo, non plus… _ la singularité

    qui va se construire (mais pas mécaniquement !) de l’artiste !

    …

    L’artiste découvrant lui aussi peu à peu ce processus _ expressif, sur ces denses et compliqués aventureux « sentiers de la création« … _ de métamorphose _ de son Soi _ qui le traverse et le déborde _ lui, son (petit) Moi, ainsi que les pulsions (sauvages) de son Ça ; et aussi son Sur-Moi… ; cf aussi Nietzsche : sur « la petite«  et « la grande raison« , in l’important Aux Contempteurs du corps, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra… _ et lui échappe en grande partie _ aussi lucide s’efforce-t-il de devenir ! Bataille qualifie très justement ce processus de création d’« impouvoir«  (de l’artiste)… _,

    en son regard, plus ou moins acéré, et questionnant _ interrogateur _ aussi ce qu’il fait _ et pas seulement l’altérité à laquelle il ose, aventurier, se confronter…

    …
    C’est avec infiniment d’humilité (et douceur tranquille, en son intranquillité même ! _ à l’écritoire…) que Mathias Énard approche la lumière de sa bougie

    (artisanale : il la compose de tout ce qu’il peut assembler-rassembler _ en partie, aussi, comme il se doit (et cela comme pour tout un chacun d’entre nous tous), de bric et de broc : avec les divers moyens du bord !.. _ en sa culture et historique et artistique : très fouillées et très fines, les deux _ un travail de micro-chirurgie !)

    …

    Mathias Énard approche la lumière de sa bougie

    …

    _ avec tout ce que lui a appris sa propre longue et lente fréquentation, intense, passionnée, infusée et murie, et de la Perse

    et de la Turquie :

    …

    d’où la rencontre, ici, sur ces pages au moins, de Michel-Ange

    avec le calligraphe-poète

    (et secrétaire, au Divan, du grand vizir Atik Ali Pacha),

    Mesihi :

    …

    Mesihi dont il pense, même, identifier les traits

    en la figure et le corps déployé

    d’Adam

    sur le sublime plafond de la Sixtine… ;

    Mathias Énard nous a-t-il ainsi confié en cette belle conférence de mercredi ! et c’en fut là un temps très fort !!! _

    …
    Mathias Énard approche la lumière de sa bougie, donc

    _ je reprends et poursuis _,

    …

    de cette énigme de l’œuvre _ sidérant, il est vrai _ michel-angelesque _ quelle poigne ! _,

    sans chercher _ certes pas ! _, à réduire _ nous sommes ici à mille lieux d’un réductionnisme grossier et  vulgaire ! _ cet Art _ de l’artiste ! _

    au misérable « petit tas de secrets » de l’homme en sa vie,

    et ses rencontres (de tous genres !),

    avec leur part (déjà) ombreuse,

    sinon sombre _ voire carrément noire… _

    d’altérité.

    …
    C’est à l’aune de l’Idéal d’Art,

    très haut, et très puissant,

    bien au contraire,

    que Mathias Énard envisage et aboute les brindilles des rencontres _ glanées en sa recherche d’archives, ou bien imaginées : par les secours conjugués de sa culture et de son propre imaginer d’écrivain ! _ de la vie d’homme de notre « Michelagnolo Buonarroti« …

    …

    Au-delà des circonstances, déjà hautes en couleurs et batailleuses, des rapports de l’artiste commandité avec ses très hauts et très puissants commanditaires (chefs de guerre manieurs de sabre : comme le furent et Jules II della Rovere et Bayazid II de la dynastie des Osmanli),

    …

    c’est au côtoiement (et aboutage) incommensurablement plus fin et plus complexe des sensibilités du poète et calligraphe _ Mathias Énard met l’accent sur cette part fondamentale de cet art, dont hélas rien (de son pinceau et de sa main…) n’aura été préservé-conservé, pour nous _ Mesihi (né à Pristina, au Kosovo, vers 1470 ; et mort le 30 juillet 1512 à Istanbul : moins d’un an après la mort sur le champ de bataille de Gökçay, le 5 août 1511, de son protecteur le grand vizir Atik Ali Pacha)

    et de l’artiste multiforme Michel-Ange (né au château de Caprese, près d’Arezzo, le 3 mars 1475 ; et mort à Rome le 18 février 1564)

    _ Mesihi avait environ trente-six ans ; et Michel-Ange, trente-et-un _

    …

    que nous fait nous approcher, en son écriture _ d’enquête _ précise, rapide et légère, probe _ très loin tant de la moindre complaisance à la rhétorique que de l’hystérie _ le pudique, mais très patiemment curieux chercheur de sens et de beauté _ les deux conjoints : c’est un artiste ! _, Mathias Énard,

    en ce superbe bijou qu’est Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants…

    …

    Et l’auteur lui-même de se pourlécher à l’avance _ avec nous _ de ce que la gent _ un peu trop, parfois, ou souvent _ pressée _ par utilitarisme ! _ de la meute journalistique _ ah l’inculture du résultat !.. _

    va très bientôt _ « un mois« , a-t-il même estimé mercredi 8 septembre… _ intégrer désormais dans sa bio officielle de Michel-Ange

    le séjour stambouliote et le début de construction de « son » pont sur la Corne d’Or,

    …

    à la façon dont des lecteurs des Onze de Pierre Michon ont accouru en nombre contempler au Louvre le tableau qui y était décrit en ses plus menus détails… ;

    …

    ou à celle dont le malheureux _ pressé et sectateur de l’utilitarisme de l’efficacité, probablement, lui aussi : Time is money ! _ expert en économie internationale (des Affaires) qui fréquente les allées du pouvoir, a plagié, à propos de l’œuvre rédigé de Spinoza, notre confrère philosophe bordelais, Patrick Rödel, pour son Spinoza, ou le masque de la sagesse (aux Éditions Climats : la couverture prévenait pourtant : « biographie imaginaire » !) : ouaf ! ouaf ! ouaf !

    …
    …
    Tel est donc, avec deux jours et deux nuits (de réflexion-méditation) de recul,

    ce que je puise

    dans ma rencontre-conversation avec ce créateur-artiste passionnant important qu’est Mathias Énard.

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 11 septembre 2010

  • Au menu du (bon) ogre Enard : le géant Michel-Ange, le pouvoir, le sexe et l’effroi, en un Istanbul revisité à l’ére du tourisme « culturel » mondialisé…

    Zone (Actes-Sud, 2008) est LE roman de l’Europe (+ l’ère de la Méditerranée Sud et Moyen-Orientale…) contemporaine des Busch (I-II-III),

    quand s’effondrent, outre-Atlantique, les Twin Towers :

    un livre absolument magique ! _ il vient de paraître ce mois d’août-ci en édition de poche, chez Babel…

    …

    A la sortie de Zone,

    j’ai dit _ cf le 21 septembre 2008 : Emérger enfin du choix d’Achille !.. ; et le 3 juin 2009 : Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard… _ :

    « le plus « grand » roman de l’année » ;

    …

    je rectifie, ce jour, 2 septembre 2010 :

    mieux,

    « DE LA DÉCENNIE » !..

    …

    Aussi était-ce non sans impatience (de curiosité) que je guettais depuis un peu de temps,

    la sortie de l’opus proximum du grand homme, l’auteur géant, l’ogre (de littérature ! à l’aune de son phénoménal appétit de « monde » !)

    Mathias Énard :

    …

    qu’allait donc nous sortir de sa manche (et marmite de sorcier-sourcier !) de réalisme presque magique vibrant et saignant à point

    cet enchanteur du récit ?

    …

    ce Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude) mâtiné de Carlos Fuentes (Terra nostra) _ mais sans rien de fantastique, lui ! _ d’Europe et Méditerranée _ ce versant-ci, un peu assoupi, de l’Atlantique _ ?.. ;

    …
    un peu trop souvent trop assagi (aux neuroleptiques !), en effet, ce joli cap _ européen, donc _ des confins ouest de l’Asie,

    en ses voix littéraires aussi

    _ et je ne parle pas ici de l’usine à gaz (en panne, encalminée ! ) de l’auto-proclamée « Union européenne«  : ce péniblement tragi-comique théâtre d’ombres (pseudo-politique, seulement, hélas !) du devant de scène : car ce n’est pas là que le pouvoir (de l’argent) est !.. _,

    depuis ces temps derniers de nihilisme _ et vide abyssal politique : les États ne sont certes plus les « plus froids des monstres froids«  qu’ils pouvaient être encore du temps d’un Nietzsche ! _ soft (et cosy)

    …

    _ avec, pour assortir la satisfaction de soi, et son autre versant, la hantise de l’autre _ avec quelques accès ubuesques, les deux _, l’agressivité pulsionnelle de la xénophobie ; cf, au passage, ceci, repris ces jours sur le site d’Ars Industrialis… ; et on peut, sur le même sujet, re-lire (et penser) aussi le magnifique Les Bijoux de la Castafiore, un classique de la question  (il date de 1963 !)… ; à  propos de quoi, il me semble qu’il manque un chapitre sur cet excellent album-ci (cf aussi ce que put en dire un Michel Serres), des Bijoux de la Castafiore, dans l’excellent Hors-Série de Philosophie-Magazine (daté « septembre 2010« ), Tintin au pays des philosophes : qui aurait pu (et dû) être du niveau du commentaire que Pierre Pachet, au chapitre « De la politique » (pages 33 à 35 de Tintin au pays des philosophes), consacre au Sceptre d’Ottokar (et aux coups d’État : pour lors, celui de l’Anschluss…) ; fin de l’incise sur le nihilisme et son terrible pendant, les compulsions et attaques de xénophobie… _ :

    …

    les derniers grands chocs (de lecture de littérature vraie : profonde et grande !), pour ce qui me concerne, remontent,

    outre ce grand Zone,

    au sismique Liquidation d’Imre Kertész _ Felszámolás : regény, en 2003, paru en traduction française en 2004 _ ;

    ou à l’abyssal Sablier, de Danilo Kiš (1935-1989) _ Peščanik, en 1972, paru en traduction française en 1982 ; et reparu, aussi, au sein du cycle (dont les deux premiers volets sont Chagrins précoces et Jardin, cendre) Le Cirque de famille _ :

    …

    un peu forts pour la délicatesse de palais _ et d’estomac, aussi _ de la gent (majoritaire et massive) des « oisifs qui lisent » _ ainsi que le pointait déjà, conceptuellement (in son Zarathoustra : un must ! pour les temps qui courent !) un Nietzsche : au chapitre lucidissime Lire et écrire…

    …

    J’étais, pour ma part, toujours sous le choc de la grande écriture (de Zone) si _ généreusement et jouissivement ! _ riche de tant de savoirs d’expérience si incisivement pensés et si magnifiquement (littérairement : en son imaginaire d’écriture si réaliste ! et si juste !) déployés, en cette langue _ et poésie _ si ample et drue et puissante, en même temps que la plus fine et la plus juste _ mais oui !!! je dois y insister ! _, en ce souffle, plus encore

    (sublime ! le souffle,

    sur la portée de ses 519 pages :

    …

    homérique (L’Iliade _ Achille ! _, plus encore que l’Odyssée _ Ulysse…) !

    walt whitmannien (Feuilles d’herbe, cette merveille absolue !) !

    à la Faulkner (Absalon ! Absalon !)

    et à la Melville (Moby Dick),

    rien moins !..

    ce souffle-là de Mathias Énard !

    _ et croyez bien que je ne cherche pas (le moins du monde !) à étouffer sous des lauriers le jeune génie trentenaire (encore un peu ; il n’avait que trente-six ans à la parution de son Zone) : non, c’est simplement que mon admiration est énorme !!!..

    …

    J’étais donc dans le plus vif appétit de gourmandise de ce nouveau mets (savoureusement épicé, comme je les aime _ goûtez voir au meilleur de la cuisine et de la pâtisserie turques ; je vous connais de ces étals de baklavas et de loukoums : à en mourir, à Istanbul !!!)

    que nous sert l’intelligence éminemment sensible _ en son flux tout à la fois fin, le plus précis et le mieux informé du monde, et charnu : charnel ! de poésie et de vérité mêlées : soit la justesse du toucher ! _ de ce romancier (profondément réaliste)

    qui n’atteindra sa quarantaine _ d’âge d’homme, pour parler comme l’immense Michel Leiris _ que dans deux ans, seulement : Mathias Énard est né le 11 janvier 1972 : quelle stupéfiante maturité, déjà ! en l’œuvre donné…

    …

    en l’espèce de ce nouvel opus,

    …

    après Bréviaire des artificiers,

    Remonter l’Orénoque,

    La Perfection du tir

    et Zone,

    qu’est donc ce

    …

    _ au titre inspiré de ce très merveilleux conteur

    (cf son étonnant récit afghan, L’Homme qui voulut être roi ; ainsi que le si beau film qu’en tira John Huston, en 1975 (avec l’excellent Sean Connery, aussi) : L’Homme qui voulut être roi…)

    qu’est Rudyard Kipling,

    en son « introduction d’Au hasard de la vie« ,

    ainsi que Mathias Énard l’indique, in extremis, en une « Note«  terminale, à la page 153 de son roman :

    …

    « La citation initiale, où il est question de rois et d’éléphants, appartient à Kipling, dans l’introduction d’Au hasard de la vie«  ;

    …

    la voici donc, telle qu’elle est proposée, et en son jus, en exergue à notre roman, page 7 :

    …

    « Puisque ce sont des enfants,

    parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges,

    mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables«  :

    …

    soit

    _ pour les lecteurs-enfants que demeurent ad vitam æternam les lecteurs de roman : « Loup, y es-tu ?..«  ;

    et sur le mode, héroïquement fantaisiste, d’un « rêver les yeux ouverts« … _,

    soit un fond, pour le romancier, récitant, fabuliste

    qui entreprend de « parler« , et désire ainsi se faire écouter de lecteurs-auditeurs (de sa frêle parole !)

    d’enjeux de pouvoirs ;

    ainsi que les éventuelles consolations consécutives,

    afférentes aux blessures ne manquant pas de s’ensuivre ! en ces chocs

    de pouvoirs ;

    …

    ou, pour le dire autrement,

    comme toujours et toujours

    la séduction du « principe de plaisir« 

    (+ _ issus du désir _ ses divers appendices, pleins d’ingéniosité, en l’imagination…)

    ayant à affronter (et assumer : en se forgeant aussi, en vis-à-vis, à des fins de self defense, et de contre-poison, l’autre principe : celui dit « de réalité« , après Freud…)

    le choc _ sans merci, lui _ du réel !.. sur fond de savoir de la mortalité de la vie ! ;

    fin de l’incise sur la référence du titre, de l’exergue (et du roman, en son entier !) à Kipling _

    …
    qu’est donc _ j’y viens enfin ! _

    ce Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

    qui paraît ce mois d’août aux Éditions Actes-Sud… 

    …

    C’est _ aussi ! ce roman _ une réflexion _ à l’occasion : au passage et très furtivement ! le roman n’ayant certes rien de didactique ! ni de sentencieux ! surtout pas ! tout y est rapide, sinon très rapide, allegro vivace, et léger ! l’écriture ne s’appesantit jamais : Mathias Énard est toujours un écrivain du rythme !  _ sur un mode de fable _ héroïco-fantaisiste, donc _,

    …

    et peut-être _ mais toujours sans peser en quoi que ce soit : tout coule, panta ruei, face au flot déroulé du Bosphore _ hagiographique :

    …

    le saint ici étant un héros _ alors en sa jeunesse et en sa maturation : il va avoir longue vie et longue carrière ; même si, bien sûr, il n’en sait rien ! _ du Grand Art (par la caresse du ciseau sur le marbre, principalement et d’abord), « Michelangelo Buonarroti » ! (lit-on, page 11) ;

    …

    sur ce qu’est (et presque tout ce que peut être) l’écriture romanesque pour un romancier,

    aujourd’hui,

    comme depuis quelque temps : depuis que le genre du roman s’est acquis un vaste pouvoir de séduction _ à moins que ce ne soit de consolation : mais est-ce antithétique ? _ auprès des lecteurs (et acheteurs en librairies = consommateurs de livres) _ je retrouve ici le plan de pensée que commençait à creuser ma référence au crucial (décidément !) chapitre Lire et écrire du Zarathoustra de Nietzsche.

    …

    De plus,

    la fable ici nous porte, transporte, rapporte en l’an de grâce 1506, 

    à un blanc de la biographie la mieux avérée de Michel-Ange (en sa longue vie de quatre-vingt-neuf années richement comblées : 6 mars 1475 – 18 février 1564)

    …

    _ cf et Ascanio Condivi (1525-1574), « biographe et ami de Michel-Ange«  (ainsi qu’y renvoie toujours cette « Note«  de la page 153), en sa Vie de Michel-Ange, publiée en 1553 ;

    et Giorgio Vasari (ibidem : page 153), en sa bien connue Vies des artistes (1550, puis 1568)… : qui tous deux ont côtoyé l’artiste ! _ :

    …

    lors de ce « blanc » florentin, donc,

    voici que

    « débarque » « Michelangelo Buonarroti  dans le port de Constantinople le jeudi 13 mai 1506« , très précisément (lit-on toujours page 11 _ au passage, indiquons ici que c’est jusqu’en 1930 que l’agglomération d’Istanbul s’appela officiellement Constantinople, et que le nom Stamboul ne désignait jusqu’alors que la vieille ville
    (c’est-à-dire la péninsule historique enserrée de ses remparts, toujours en place, entre Corne d’Or, Bosphore et Mer de Marmara, avec la pointe du Sérail de Topkapi dominant sublimement le Bosphore ! et la rive asiatique, de l’autre côté). Et c’est donc en 1930 seulement que ce nom de
    Stamboul fut étendu à toute la ville, mais sous la forme modernisée d’İstanbul, à la suite de la réforme de la langue et de l’écriture turque par Atatürk en 1928… ; fin de l’incise onomastique _) ;

    …

    et il _ Michelangelo Buonarroti, donc _ se réambarquera (« en secret » et « sans un sou« , page 141 : « il prend la fuite, comme il a fui Rome _ et le pape Jules II della  Rovere _ trois mois plus tôt, blessé, déchiré, brisé« …) quelques jours après un épisode marquant, survenu la nuit qui va du soir du « 24 juin, jour du Baptiste« , le saint-patron de Florence et des Florentins, au petit matin _ terrible : « il mettra des mois à retrouver le sommeil« , page 136… _ du lendemain _ le 25 _ de la fête, organisée au « caravansérail de Maringhi« 

    …

    _ ce riche « commerçant qui l’accompagn(ait lors de son voyage d’aller : d’Ancône sur l’Adriatique à Constantinople, donc !, sur le Bosphore, et son affluent de la Corne d’Or), Giovanni di Francesco Maringhi, Florentin établi à Istanbul depuis cinq ans déjà« , dans le quartier du port, à Perama, où les commerçants étrangers

    _ Génois, Vénitiens, Pisans, Amalfitains, etc… : et Florentins, aussi : en 1481, la ville comportait 13 quartiers d’Italiens… _

    avaient leurs entrepôts ; et chez lequel va trouver logis le sculpteur (du David, en 1504), florentin lui aussi, à Constantinople, parmi les dépendances du port octroyées aux étrangers ; sur la rive méridionale de la Corne d’Or, au bas de la colline du Sérail, où réside le Sultan ; ainsi que de la Sublime Porte, aussi, en dehors des murailles du Palais, elle (juste en avant de lui, en quelque sorte), où officie aussi parfois le grand vizir… Ici, celui-ci officie dans la salle du Divan, contigüe au Harem (et au quartier des eunuques)…

    …

    _ cf page 11, toujours :

    si « on ignore le nom du drogman _ traducteur _ grec qui l’attend _ sur le quai de débarquement de Constantinople, ce « jeudi 13 mai 1506« … _, appelons-le Manuel _ le narrateur assume ici sa fonction (même si cela reste très discrètement) _ ;

    …

    on connaît en revanche _ par quel biais ? les chroniques ottomanes ? des témoignages (directs ou indirects) de Michel-Ange lui-même ?.. ; ou bien l’invention, carrément, du narrateur ? _

    …

    on connaît en revanche

    celui du commerçant qui l’accompagne« , est-il bien précisé, à titre « documentaire« , par le narrateur du récit : l’auteur lui-même, le plus vraisemblablement ; même si la question du narrateur n’est jamais ne serait-ce qu’effleurée par les modalités du récit ; et si l’auteur, ainsi, ne se figure lui-même jamais (ne serait-ce qu’« en négatif« …) en tant que tel en sa fable… ;

    …

    et c’est chez ce même marchand florentin Maringhi que le sculpteur, qu’est essentiellement jusqu’alors Michel-Ange (auteur surtout du tout récemment célébré David : à Florence…), a logé tout le long de son séjour auprès de la Sublime Porte :

    …

    « Michel-Ange et son bagage s’installent dans une petite chambre au premier étage des magasins du marchand florentin Maringhi. On

    …

    _ soient les commanditaires turcs : au premier chef le grand vizir, Atik Ali Pacha (vizir de 1501 à 1503, puis de 1506 à sa mort, « le 5 août 1511« , à la bataille de Gökçay, entre Sivas et Kayseri : ce Serbe originaire de Bosnie (et eunuque) a été, ou plutôt sera, le « premier grand vizir à être tué en combat ; il trépasse à cheval, au milieu de ses janissaires, atteint en pleine poitrine par la flèche de l’un des chiites de l’Est, les Tekkés, dont il cherche à réduire la rébellion« , nous sera-t-il précisé, page 148, à l’« Épilogue«  du roman…),

    …

    le grand vizir Atik Ali Pacha, donc,

    qui recevra pour la première fois Michel-Ange trois jours après son arrivée _ soit le 16 mai _ « dans une belle salle d’apparat décorée de boiseries, de faïences et de calligraphies«  : assez probablement la salle du Divan ; car cette première réception de Michel-Ange a lieu « au palais«  (= le Sérail !), page 25 :

    …

    « l’immense cour dans laquelle ils descendent de voiture est à la fois éclatante de soleil et ombragée _ ah ! les beaux et immenses platanes ! Une foule de janissaires et de fonctionnaires contrôlent les arrivées. Les bâtiments sont bas, neufs _ en 1506 ; la ville n’est devenue ottomane que depuis cinquante trois ans : en 1453 _, éblouissants ; l’artiste y devine des écuries, des logements, des corps de garde ; les passages, les couloirs où on le conduit _ outre la salle du Divan : à des fins de contrôle… _ n’ont rien à voir avec les voûtes sombres et croulantes du palais pontifical de Rome où ni Raphaël ni Michel-Ange n’ont encore posé le pinceau. Le grand vizir a pour nom Ali Pacha et reçoit dans une belle salle d’apparat décorée de boiseries, de faïences et de calligraphies« , page 25… _

    …

    on _ donc, le Pouvoir… _

    on a pensé qu’il préférerait prendre pension chez des compatriotes« , page 20, en bordure des quais dévolus au commerce… Le régime n’est guère libéral ; et pour plusieurs siècles demeurera (cf Racine : Bajazet, en 1672 ; cf Mozart : L’enlèvement au Sérail, en 1782) le parangon de la barbarie…

    …
    Mais ce Maringhi est bien vite qualifié sur le
    « carnet,

    un simple cahier qu’il _ le sculpteur _ a réalisé lui-même _ avec les moyens du bord ! _ : des feuilles pliées en deux, retenues par une ficelle, et une couverture de carte épaisse. (…) Dans ce cahier taché, il consigne des trésors. Des accumulations interminables

    …

    _ de mentions, sous forme de listes ;

    cf l’excellentissime De Haut en bas _ Philosophie des listes, de mon ami Bernard Sève (+ mon article du 4 avril 2010 : Un moderne “Livre des merveilles” pour explorer le pays de la “modernité” : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des “listes”, entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit… _

    …
    d’objets divers, des comptes, des dépenses, des fournitures
    _ que lui fournit le commerçant Maringhi _ ; des trousseaux, des menus,

    des mots, tout simplement. »

    …

    Et le narrateur de commenter, page 20 : « Son carnet, c’est sa malle« …

    Et « le nom des choses leur donne la vie » _ c’est là aussi, bien sûr, l’angle de vision de l’historien éplucheur de documents ; comme de celle de l’écrivain, du romancier ; et, en aval, de celle du lecteur, aussi, encore…

    …

    Mais ce Maringhi est presque aussitôt qualifié, page 20

    _ page 11, alors que tous deux se trouvaient encore, sur le bateau entre Ancône (page 18) et Constantinople, le marchand passait, aux yeux du sculpteur (et selon le narrateur de la fable) pour « un homme affable, heureux de rencontrer le sculpteur du David, ce héros de la république de Florence » !.. _,

    …

    mais ce Maringhi est presque aussitôt qualifié

    de « ladre, voleur, étrangleur«  : c’est que le sculpteur-locataire fait très vite le compte de ses achats, fournitures et provisions !!!

    Fin de l’incise sur ce personnage de Maringhi, comparse dans le récit…

    …

    Le récit du séjour de Michelangelo Buonarroti à Constantinople se déroule donc

    du 13 mai _ jour de son débarquement _

    à _ son ré-embarquement _ quelques jours après le 25 juin,

    le lendemain de la Saint-Jean (des Florentins)

    le temps qu’a pu prendre le fait d’avoir « organisé sa fuite avec Manuel« , le drogman grec

    …

    _ Michel-Ange ignorant

    (tout de ses faits et gestes a été très « méthodiquement consigné par les scribes ottomans« , prend soin d’indiquer au passage notre narrateur, page 141 ; il s’est documenté ; et rédige sur pièces…)

    « que, de loin, c’est Arslan _ un autre des personnages de l’intrigue, un Turc, cette fois _ qui a pris les arrangements, trouvé l’embarcation vénitienne, payé la plus grande partie du passage. On _ les autorités ottomanes, le grand vizir ! c’est lui (mais d’autres, aussi : contre lui !) qui tire(-nt) les ficelles ! actionne(-nt) le Pouvoir (de la Porte), pour le Sultan… _ se débarrasse de l’artiste _ devenu _ encombrant perdu entre deux rives. (…)

    …

    Le seul objet qu’il a emporté _ en cette fuite-retour précipité vers l’Italie ! et Rome… _ est son carnet, dans lequel il note quelques derniers mots, alors que le navire _ quittant la Corne d’Or du quai de laquelle il vient de larguer ses amarres _ passe la pointe du Sérail » _ pour le débouché du Bosphore, maintenant, sur la mer de Marmara, pages 141-142…

    …

    Mi-mai, fin juin 1506 :

    pas même un mois et demi ;

    voilà la durée de cette étrange parenthèse ottomane, de ce blanc _ historico-géographique : dans l’espace comme dans le temps _ des biographies,

    dans le parcours de vie (et d’artiste _ il a 31 ans ; et encore 58 ans à vivre !) de Michel-Ange.

    …

    Quelques effets en seront-ils perceptibles _ par nous qui les guetterions _ en l’œuvre de l’artiste ?

    Quelques traces d’orientalité, ou de turquerie,

    pourront-elles se déceler ?..

    …
    De fait, le narrateur en proposera l’esquisse de quelques unes, page 91,

    à l’appui de la fable,

    en quelque sorte

    _ ou du moins de l’intuition de départ de l’imagination en marche du romancier,

    quant à cette « vision » fulgurante _ elle aussi ! _ d’un Michel-Ange stambouliote :

    …
    « On retrouvera _ la méthode rappelant ici celle de Proust pour figurer autrement (qu’en son écriture) les traits de tel ou tel de ses personnages : Charles Swann se représente ainsi Odette comme une reviviscence de la Sephora peinte par Botticelli, sur un des murs latéraux de la chapelle Sixtine, justement !… _ les cinq bracelets d’argent autour de la cheville fine, la robe aux reflets orangés, l’épaule dorée et le grain de beauté à la base du cou dans un recoin de la chapelle Sixtine quelques années plus tard.

    …

    En peinture comme en architecture, l’œuvre de Michelangelo Buonarotti devra beaucoup _ voilà _ à Istanbul _ voilà ! Son regard _ cf aussi celui de Bellini, parfois, sur les quais de Venise _ est transformé _ voilà ! voilà ! _ par la ville

    et l’altérité  _ qu’elle surexpose, d’elle-même, surtout ! spontanément ; et avec quelle intensité !

    Cela se ressent aujourd’hui encore, là, bien sûr, où se font un peu plus rares, en la ville, mais la métropole est immense, les kyrielles de touristes, appareils-photo en bandoulière : en foules massés toujours aux mêmes endroits, heureusement ! en circuits excellemment balisés, Baedeker et Lonely Planet (la bien nommée) aidant ! _ ;

    …

    des scènes, des couleurs, des formes

    imprégneront _ voilà ! _ son travail pour le reste de sa vie.
    …

    La coupole de Saint-Pierre s’inspire de Sainte-Sophie _ élevée de 532 à 557 _

    et de la mosquée de Bayazid _ alors construite (1501-1506, justement !) ; de même que la mosquée de Mehmet II (1463-1470), le Conquérant de 1453 ; mais pas encore la Süleymaniye (1550-1557)… _ ;

    la bibliothèque des Médicis, de celle du sultan, qu’il fréquente avec Manuel _ le drogman grec _ ;

    les statues de la chapelle des Médicis

    et même le Moïse pour Jules II

    portent l’empreinte d’attitudes et de personnages

    qu’il a _ bel et bien, ce mois et demi là _ rencontrés ici _ nous y voici transportés par la fable du narrateur ! « rencontrés » un peu plus que comme un simple touriste, en le cas de ce créateur… _ à Constantinople« …

    …

    Mais sachons aussi qu’un peu avant la chute de Constantinople, en 1453, bien des trésors de la culture de Byzance, ont été transférés, via Venise, en la Florence des Marsile Ficin et autres immenses humanistes _ Michel-Ange, né en 1475, a pu en être aussi par là imprégné et nourri…

    …

    Même inventivement géniale,

    la création n’est jamais absolument vierge de tout terreau culturel. André Chastel a prononcé l’expression de « grand atelier« , à cet égard ; cf en son recueil : Renaissance italienne 1460-1500 ; cf aussi, toujours par lui, L’Italie et Byzance ; ou encore Marsile Ficin et l’Art…

    …

    …

    Pour le reste de la fable qu’est ce Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

    de quoi s’agit-il ?

    …

    De ce que put être la réponse michelangesque _ à un des assez fréquents moments de crise des rapports du maestro avec son incommode et très coléreux commanditaire à Rome, le pape Jules II della Rovere… _ à une invitation du sultan Bayazid II,

    à réaliser, en « un mois« , sur place, un travail architectural :

    …

    « un mois pour projeter, dessiner et débuter le chantier d’un pont entre Constantinople et Péra, faubourg septentrional. Un pont pour traverser ce que l’on appelle la Corne d’Or, le Khrusokeras des Byzantins. Un pont au milieu d’Istanbul. Un ouvrage de plus de neuf cent pieds de long« , pages 18-19 ;

    …

    et qui agrandirait, en unissant la rive de Perama et la rive de Galata, la métropole de Constantinople :

    « le pont sur la Corne d’Or doit unir deux forteresses ; c’est un pont royal ; un pont qui, de deux rives que tout oppose, fabriquera une ville immense« , page 35.

    …

    Et Michel-Ange _ toujours page 35 _ « a compris que l’ouvrage qu’on lui demande

    n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité,

    de la cité des empereurs et des sultans.

    …

    Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux.

    Un pont politique.

    Un morceau d’urbanité«  _ voilà !

    et pas seulement une réalisation d’urbanisme : l’urbanité est une qualité humaine ; et même une vertu (et capitale : c’est elle qui civilise) !..

    …

    Et une part du défi vient aussi de la configuration que c’est « là où a échoué Léonard de Vinci« , puisque le « Grand Turc« , in fine, « a refusé son ouvrage« , je reviens à la page 19…

    …
    Il va falloir pas mal de temps _ jusqu’à la fin-mai, ou début-juin _ avant que l’inspiration, pour ce pont, advienne enfin _ sous forme d’une illumination, s’extrayant de la nuit _ à notre artiste :

    …

    d’une nuit d’un récit _ de désir, d’amour, de trahison, de vengeance, en une taverne de Péra, poursuivie par un « souper«  (page 92) en petit comité, à deux pas de là, en la demeure d’un arrivant nouveau dans le récit, Arslan (dont « l’amabilité envers Michel-Ange touche à l’obséquiosité« , page 92) ;

    …

    à propos de ce « récit«  (andalou) fort troublant,

    la « Note«  de la page 153 indiquera : « L’histoire _ terrible ! _ du sultan et du vizir andalous correspond à un épisode de la biographie mouvementée d’Al-Mu’tamid, dernier prince de la taifa de Séville« , page 153, toujours…

    …

    « Michel-Ange _ c’est un taiseux _ ne parlera pas de cette nuit dans le calme de la chambre au-delà des eaux douces de la Corne d’Or,

    ni à Mesihi

    …
    _ je parlerai un peu plus loin du personnage majeur (« l’ami perdu« , est-il dit page 151, sept lignes avant la fin de la fable…) _ de ce très grand poète (ca 1470, Pristina – 30 juillet 1512, Istanbul), originaire de Pristina, au Kosovo ; et protégé, en effet, par le grand vizir Atik Ali Pacha, qui en fit _ c’était aussi un prodigieux calligraphe ! _ le secrétaire du Divan :

    même si le poème le plus célèbre de Mesihi est Şehir Engiz, qui passe en revue, non sans ironie, les plus beaux garçons d’Edirne _ la thématique originale (non empruntée à la poésie persane) de ce poème marque aussi l’apparition de l’humour dans la poésie turque _,

    son Chant du rossignol fut le premier poème turc introduit en Europe ; et figure dans bien des anthologies de poésie turco-ottomane ; en voici une traduction :

    …

    I
    « Écoutez le conte du rossignol. La saison vernale approche. Le printemps a formé un berceau de plaisir dans tous les bocages où l’amandier répand ses fleurs argentées.
    Sois joyeux ! livre-toi à l’allégresse ! car la saison du printemps passe vite : elle ne durera pas.
     »

    …

    Dinleh bulbul kissa sen kim gildi eiami behar,
    Kurdi her bir baghda hengamei hengami behar,
    Oldi sim afshan ana ezhari badami behar
    Ysh u nush it kim gicher kalmaz bu eiami behar.

    …

    II
    « Les bosquets et les collines sont encore ornés de toutes sortes de fleurs : un pavillon de roses, comme siège du plaisir, est élevé dans le jardin. Qui sait lequel de nous sera encore en vie quand la belle saison finira.
    Sois joyeux ! livre-toi à l’allégresse ! la saison du printemps passe vite : elle ne durera pas.
     »

    …

    Yneh enwei shukufileh bezendi bagh u ragh,
    Ysh ichun kurdi chichekler sahni gulshenda otagh,
    Kim bilur ol behareh dek kih u kim olsa sagh ?
    Ysh u nush it kim gicher kalmaz bu eiami behar.

    …
    III
    « Le bord du bocage est rempli de la splendeur de Ahmet parmi les plantes : les fortunées tulipes représentent ses compagnons. Viens, ô peuple de Mahomet ! cette saison est celles des plaisirs.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps passe vite : elle ne durera pas.
     »

    …
    IV
    « La rosée brille encore sur les feuilles du lis, comme l’éclat d’un cimeterre étincelant : les gouttes de rosée tombent à travers les airs sur le jardin des roses. Écoute-moi ! écoute-moi ! si tu aimes à te réjouir.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
     »

    …
    V
    « Les roses et les tulipes ressemblent aux jours fraîches et vermeilles des jolies filles, aux oreilles desquelles pendent des pierres précieuses de couleurs variées, comme les gouttes de rosée. Ne te trompe pas en croyant que ces charmes puissent durer longtemps.

    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas. »

    …
    VI
    « Les tulipes, les roses et les anémones se montrent dans le jardin : la pluie et les rayons du soleil, comme des lancettes aiguës, teignent les couches de couleur sang.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
     »

    …
    VII
    « Le temps est passé où les plantes étaient malades, et que le bouton de rose penchait sa tête rêveuse sur son sein : la saison vient, où les montagnes et les rochers se colorent de tulipes. Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas. »

    …
    VIII
    « Tous les matins les nuages répandent leurs fleurons sur les couches de roses. Le souffle du vent frais est imprégné du musc de la Tartarie. Ne néglige pas ton devoir par trop d’attachement au monde.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
     »

    IX

    « La douce odeur de la couche de roses a tant parfumé l’air que la rosée, avant de tomber, est changée en eau-de-rose : le ciel a tendu sur le jardin un pavillon de nues éclatantes.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
     »

    X
    « Qui que tu sois, sache que les noires bouffées de l’automne ont pris possession du jardin ; mais le Roi du monde a reparu, rendant justice à tous : pendant son règne, l’échanson heureux désira et obtint le vin coulant.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
     »

    XI
    « Par tes accords j’ai espéré célébrer cette vallée délicieuse. Qu’ils soient gravés dans la mémoire de ses habitants ; et qu’ils les fassent ressouvenir de cette assemblée et de ces belles filles ! Tu es un rossignol à belle voix, ô Mesihi ! lorsque tu te promènes avec les jeunes filles dont les joues ressemblent à des roses.
    Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas
    « … _ ;

    …

    Michel-Ange ne parlera pas de cette nuit _ donc _,

    ni à Mesihi,

    ni à Arslan

    _c’est cette nuit-là, de fin-mai, début juin, en cette taverne de Péra, que Michel-Ange fera, en effet, la connaissance du personnage ambigu d’Arslan, qui lui fait finir la nuit entamée à la taverne à son domicile : « un jeune homme au beau visage, vêtu à la turque, caftan, chemise claire ; (…) il a habité longtemps à Venise, et, à la grande surprise de l’artiste, non seulement il parle un italien parfait, teinté de vénitien, mais de plus il a vu lui-même, place de la Seigneurie à Florence, le David qui vaut tant de gloire au sculpteur« , page 89 _,

    encore moins à ses frères,

    ou, plus tard, aux quelques amours _ peu nombreuses _ qu’on lui connaît ;

    …

    il garde ce souvenir quelque part _ à apprendre à découvrir, sinon dé-chiffrer… _ dans sa peinture _ expression cryptée (ne s’agissant que de figures représentées, et le plus souvent allégoriques) que seule il s’autorise _

    et dans le secret _ crypté, lui aussi, à travers (et grâce aux) conventions du genre fixé _ de sa poésie : ses sonnets sont la seule trace incertaine de ce qui a disparu à jamais« , page 99 _ et c’est sans doute d’abord d’eux que le narrateur tire ici, en sa  fable, l’essentiel des traits de son esquisse des traits du personnage de Michel-Ange ici…

    …
    Il n’empêche :

    regagnant le lendemain matin sa chambre, de l’autre côté de la Corne d’Or,

    …

    non sans _ grâce aux bons soins de Mesihi qui le raccompagne _, un passage au préalable par le hammam, « les bains de vapeur » _ « le sculpteur est empli d’une énergie éblouissante, malgré l’alcool ingéré la veille _ Michel-Ange ne boit jamais ordinairement ! _ et le manque de sommeil,

    comme si, en se débarrassant _ au hammam _ des squames et de la crasse, il s’était défait du poids des remords ou des abus« , pages 99-100 ;

    …

    « en retraversant la Corne d’Or,

    Michel-Ange a _ enfin ! _ la vision _ toute mentale _ de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai _ de réalisme, le dessin de ce pont ! _ qu’il en a les larmes aux yeux.

    …

    L’édifice sera colossal sans être imposant,

    fin et puissant _ à la fois : tout œuvre géniale est, en effet, oxymorique ! Et le narrateur marque assez bien ainsi ce qui singularise l’art de Michel-Ange, par rapport, par exemple, à ses suiveurs (qui deviendront maniéristes), tel, par exemple encore, son disciple, Jules Romain…

    …

    Comme si la soirée _ et le reste de la nuit : de quelque chose comme une première « rencontre«  amoureuse… _ lui avait _ en dépit de tout ce qu’il vivait mal de cela : Michel-Ange n’a certes rien d’un épicurien ! _ dessillé les paupières et transmis sa certitude _ passionnelle _,

    …

    le dessin

    _ qui résistait jusqu’alors à lui venir ;

    et le grand vizir, surtout, commençant à s’impatienter un peu ; jusqu’à le lui faire savoir en le convoquant au Palais… :

    …

    « le 27 mai, Ali Pacha le grand vizir fait appeler Michel-Ange auprès de lui (…) ; il souhaite s’enquérir de l’avancée des travaux« , page 74 ; et au sortir, sur la place en avant du Sérail, Michel-Ange assistera à une décapitation, pages 76-77… Les visiteurs de Topkapi n’ignorent rien, de nos jours, de la petite fontaine, sous les platanes, où le bourreau lavait son sabre… _

    …

    le dessin

    lui apparaît enfin.
    …
    Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier _ et nous pouvons la contempler aux pages 142-143 _,

    traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge.« 

    …

    Un pont surgi _ donc _ de la nuit _ précédente _,

    pétri de la matière de la ville » _ se révélant enfin à lui : il faut du temps ; et une certaine patience de l’ordre des désirs (et pas des volontés serviles) ! Page 100.

    …

    « Le Florentin a _ donc _ rempli son contrat : il a projeté un pont sur la Corne d’Or, audacieux et politique ; loin de la prouesse technique de Vinci, loin des courbes régulières de l’ancien viaduc de Constantin, au-delà des classiques _ de l’architecture : Vitruve… Toute son énergie _ idiosyncrasique ! _ s’y trouve _ oui ! Cet ouvrage ressemble _ mutatis mutandis… _ au David ; on y lit la force, le calme et la possibilité _ contenue non sans vertu ! _ de la tempête _ intérieure : on songe aussi au Moïse, dans quelque temps, à Saint-Pierre-aux-liens… Solennel et gracile à la fois« , page 102.
    …
    Reste maintenant à le présenter _ le dessin de ce pont _ au sultan lui-même…

    …
    Mais juste avant le récit _ une page rapide :

    « Bayazid ne cache pas sa joie. Il arbore un large sourire. Il félicite le sculpteur lui-même, directement ; et va, chose rarissime, jusqu’à le remercier en langue franque » ; et « donne solennellement l’ordre au mohendeshashi de débuter les travaux le plus tôt possible« , page 106 _

    de « l’entrevue« , qui « a duré quelques minutes à peine » _ et de la satisfaction, au Sérail, du sultan, page 107

    …

    le narrateur expose, page 105, une lettre :

    « A maestro Giulano da Sangallo, architetto del papa in Roma

    …

    Giulano, en gage de mon amitié, je vous joins ces coupes et élévations de la basilique Sainte Sophie de Constantinople que je tiens d’un marchand florentin du nom de Maringhi ; elles sont extraordinaires. J’espère que vous en tirerez profit.

    Je vous prie encore, mon très cher Giulano, de me faire parvenir la réponse de Sa Sainteté quant au tombeau.

    Rien de plus.

    …

    Ce jour du 6 juin 1506,

    Votre Michelagnolo, sculpteur à Florence« , page 105.

    …
    En conséquence de quoi :

    « Le chantier du nouveau pont sur la Corne d’Or débute officiellement le 20 juin 1506, par la fermeture d’une partie du port et la construction d’une plate-forme pour l’acheminement des milliers de pierres nécessaires à l’édifice. Auparavant, il a fallu aménager un grand espace au pied des remparts et agrandir la porte della Farina. Michel-Ange attend toujours l’argent promis ; pour le moment seule une nouvelle bourse de cent pièces d’argent pour ses frais lui est parvenue, vite absorbée par le prix exorbitant que lui demande Maringhi pour sa pension et ses fournitures« , page 116.

    …

    Arrive alors la fête du 24 juin, la saint-Jean des Florentins, au « caravansérail de Maringhi« , page 121.

    …
    Et quand « Arslan arrive à son tour, et salue respectueusement l’hôte

    …

    _ Maringhi et lui, Arslan, se connaissent bien ; cf page 115 :

    quand, quelques jours auparavant, Michel-Ange, en son logement des magasins de Maringhi, avait reçu « la visite d’Arslan, un matin« , et, lui et Arslan, parlaient « de Florence, de politique, de Rome, en compagnie de Maringhi, le marchand« ,

    le sculpteur n’avait pas manqué de remarquer que ce dernier « connai(-ssai)t par ailleurs Arslan« … _,

    …

    avant de s’approcher de Michel-Ange et de Mesihi«  _ le poète et secrétaire du grand vizir Atik Ali Pacha _,

    …
    « le sculpteur aperçoit le poète tressaillir de surprise ou de mécontentement ; il ne semble pas porter ce compatriote cosmopolitique dans son cœur« , page 121…

    …
    Un peu plus tard, au cours de cette fête, et alors que « Mesihi a disparu », mais qu’ »Arslan est toujours là » _ page 122 _,

    Michel-Ange « s’assoit près d’Arslan, qui affiche son éternel sourire et l’interroge sur ses affaires, sujet de conversation comme un autre« .
    …
    « Michel-Ange a du mal à se persuader que ce jeune homme athlétique est bien un commerçant. On l’imaginerait spadassin, voire homme de cour, mais sûrement pas derrière un comptoir, même vénitien. Il se demande par quel hasard il est proche de Maringhi« , page 122 toujours.

    …
    Se reproduit alors

    _ car « souvent on souhaite _ parfois cela demeure névrotique : la compulsion à échouer de nouveau… _ la répétition des choses ; on désire revivre un moment échappé _ manqué, mal vécu _, revenir _ en un pentimento plutôt ! _ sur un geste manqué ou une parole non prononcée ; on s’efforce de retrouver _ afin de les exprimer enfin _ les sons restés dans la gorge, la caresse qu’on n’a pas osé donner _ nous y voilà ! _, le serrement de poitrine disparu à jamais » : le narrateur louvoie ici, page 127, autour des angoisses sensuelles de Michel-Ange _

    une « seconde nuit » _ l’expression apparaît page 110 : « C’est la deuxième nuit« … _  est-il dit…

    …
    Et le narrateur de préciser encore, très approximativement, toujours page 127 :

    …

    « Allongé sur le côté dans le noir _ auprès de la danseuse-musicienne andalouse (à moins que ce ne soit un danseur-musicien : cela demeurera pour nous, lecteurs, peu décidable !)… _,

    Michel-Ange est troublé de sa propre froideur,

    comme si la beauté l’éludait toujours _ qu’est-ce donc à dire ???

    …
    Il n’y a rien de palpable, rien d’atteignable dans _ et peut-être par _ le corps,

    il disparaît _ sous les doigts, sous la lèvre, par le sexe et toute la peau : érogènes… _ comme la neige ou le sable ;

    jamais on ne retrouve _ tactilement : à la différence de l’œuvre du ciseau dans la chair plus consistante du marbre ?.. _ l’unité _ originaire ?.. Qui l’assure ? Platon ?.. _,

    jamais on n’atteint la fable _ de l’imaginé-échafaudé par l’esprit _ ;

    séparés, les deux tas de glaise _ que sont les corps érogènes _

    ne se rejoindront plus,

    ils erreront _ à perpétuité _ dans le noir,

    guidés par l’illusion _ finalement à jamais vaine _ d’une étoile«  : une thématique assez platonicienne _ via Marsile Ficin ?..

    …
    Nous apprenons alors _ de quelles sources ? ou par quelles vérifications factuelles ?.. _, page 130,

    que « l’obséquieux Arslan est un étrange espion, à la fois agent de Venise et homme du sultan » ;

    …

    et que « ici aussi _ à Constantinople : comme à Rome ; ou comme à Florence ; ou ailleurs… _ il y a des conspirations et des jeux _ violents _ de palais,

    des intrigants prêts à tout pour discréditer Ali Pacha auprès de Bayazid ;

    pour empêcher la construction de ce pont impie, œuvre d’un infidèle ;

    pour entraîner la disgrâce du ministre par un scandale« .

    …

    Et « Michel-Ange«  _ lui : tout à un autre objet de fascination ; son attraction-répulsion envers le corps dansant de l’Andalouse (androgyne)… _ ne soupçonne _ virginalement _ rien de tout cela« , page 130.

    …
    La tâche de Mesihi _ ami vrai en sa vigilance… _ est donc de « devoir éloigner celui qu’il aime _ car il s’est pris d’affection pour le sculpteur ; mais pas tout à fait de la même façon que pour les jeunes garçons d’Édirne de son poème… _ pour le protéger _ d’un très cuisant danger ! L’arracher à la mortelle Andalouse.
    Organiser sa fuite, cacher son départ et lui dire adieu
    « 
    , page 131…

    …

    Le texte d’ouverture de la fable, page 9, donne la parole à cette Andalouse ; mais quand on s’y jette, à l’ouverture du livre, nous n’y voyons goutte ! Et d’ailleurs le tout premier mot de la fable, page 9, est « la nuit » !

    …

    Et de temps en temps, elle, la danseuse-musicienne, reprendra la parole, s’adressant, chaque fois à un « tu » qui n’est autre que Michel-Ange, même, et surtout, s’il n’est jamais nommé, identifié :

    …

    aux pages 29 _ « Ton bras est dur. Ton corps est dur. Ton âme est dure« … _,

    66 _ « Ton ivresse m’est si douce qu’elle me grise« … _,

    96 _ « Finalement je vais te raconter une histoire«  (andalouse : terrible !)… _,

    110 _ lors de « la deuxième nuit » amoureuse : « Tu n’es pas ivre. Tu es un enfant, inconstant et passionné. Tu m’as contre toi, tu n’en profites pas« … _,

    128 _ « Tu sens que la fin approche, que c’est la dernière nuit » ; avec cette révélation, aussi : « Ce n’est pas moi que tu désires. Je ne suis que le reflet de ton ami poète _ Mesihi ! _, celui qui se sacrifie pour ton bonheur« … _,

    et enfin 132 _ « Je vais devoir te tuer. Tu l’ignores. Tu ne pourrais y croire » ; et aussi : « Tu ne me désires pas, et pourtant tu es tendre« …

    …
    La rencontre puissante _ où demeurera le préservatif de l’effroi _, ces mois de mai et juin 1506,

    c’est donc celle, en cette fable,

    du sculpteur-architecte-peintre-poète florentin Michel-Ange,

    et du poète Mesihi, le secrétaire, au Divan du Sérail, du grand vizir eunuque Atik Ali Pacha… 

    …

    …

    Les derniers mots qu’Ernest Hemingway prête à un de ses personnages, à la toute fin des péripéties de l’intrigue romanesque, dans Le Soleil se lève aussi,

    sont dans cette même note : on les recherchera…

    …
    Je veux seulement donner ceux _ juste avant la « Note » terminale _ du narrateur de la fable ; révélateurs du degré d’intensité de sa poésie, pages 151-152 : ils font le point, « en février 1564« , sur la moisson de vie (et d’Art) de Michel-Ange, une fois son « nom associé à jamais à l’Art, à la Beauté et au Génie » ; « il meurt riche, son rêve réalisé : il a rendu à sa famille sa gloire et ses possessions passées » ; et « soixante ans après son voyage à Constantinople » ;

    les voici :

    …

    « C’est bien long, soixante ans.

    Entre temps, il a écrit des sonnets d’amour, à défaut de l’avoir connu, accroché au souvenir d’une mèche de cheveux morts.

    Souvent il caresse la cicatrice blanche sur son bras et pense à l’ami perdu _ Mesihi.

    D’Istanbul, il lui reste une vague lumière, une douceur subtile mêlée d’amertume, une musique lointaine, des formes douces, des plaisirs rouillés par le temps, la douleur de la violence, de la perte : l’abandon des mains que la vie n’a pas laissé prendre, des visages que l’on ne caressera plus, des ponts qu’on n’a pas encore tendus« …

    …

    C’est là le lot de la chance de disposer d’une vie à vivre.

    …

    Se coltiner aux secrets de la création du géant Michel-Ange, à l’aune de la grandeur stambouliote,

    est le défi de ce beau roman tout en finesse subtile, et rapide, qu’est Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants _ après le défi du souffle de Zone, en un périple en train splendidement déployé entre Milan et Rome _ de la part de ce merveilleux (très bon !) ogre

    qu’est Mathias Énard. Bravo !

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 2 septembre 2010