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  • L’invention verbale des « petites coiffeuses » : à la source du goût des livres

    …

    Post-scriptum (à « Sous la lune :  consolations des misères du temps« ) :

    …

    Arpentant les « Confins de la mémoire«  de ce même Maxime Cohen,

    son premier ouvrage publié (en mars 1998, aux Éditions de Fallois), pour les avoir commandés dès mon début de lecture des « Promenades sous la lune« ,

    j’en découvre ce que la Quatrième de couverture de ces « essais » énonçait très explicitement (et on ne peut plus justement !) ainsi : « Il a conté la naissance de sa passion pour les livres dans un récit _ c’est le terme adéquat ! _, « Confins de la mémoire » (Fallois, 1998)« …

    …

    Par exemple, je lis, page 146, de ce « récit » de « recherche des origines« ,

    dans lequel « le narrateur essaie de _ et réussit à _ retrouver, dans ses souvenirs, le foyer de ses sentiments d’aujourd’hui.

    (…) Il cherche (…) à identifier des états d’âme encore présents, et qui ne cessent de nourrir sa sensibilité« , indiquait la Quatrième de couverture de ces « Confins« -là, en 1998…

    …

    Voici ces extraits des pages 145 – 146

    à propos des « trouvailles langagières«  de deux personnes assez caricaturales, les deux « petites coiffeuses » de Paray-le-Monial (et « petites protégées » de la grand-mère du narrateur) auxquelles le chapitre 12 (pages 141 à 147) est tout entier consacré ;

    d’ailleurs, l’auteur remarque, pages 143-144, « par une bizarrerie que je suis incapable d’expliquer, les personnages qui peuplaient les rues de Paray(-le-Monial

    _ où résidait la grand-mère maternelle particulièrement adorée de Maxime,

    telle la grand-mère de Marcel, ou sa tante Léonie de « Combray« , dans le récit d’ouverture de « La Recherche » de Marcel Proust ;

    …

    et centre, ou pivot, de ce récit des « Confins de la mémoire«  ;

    …

    et qui sont aussi, et d’abord, peut-être, un « tombeau » de sa « grand’mère« ,

    …

    comme les artistes, et notamment les musiciens, en honoraient leurs amis chers défunts :

    par exemple, les quatre « Tombeaux de M. de Blancrocher« , luthiste (Charles Fleury, dit Blancrocher : ca 1607 – novembre 1652),

    mort, ce mois de novembre 1652, d’une chute dans un escalier : le défunt ayant expiré dans les bras de Froberger ;

    « Tombeaux  » de musique « élevés » à la mémoire du luthiste par ses amis Louis Couperin (ca 1626 – 1661) et Johann-Jakob Froberger (1616 – 1667), clavecinistes ; et Denys Gaultier (1597 – 1672) et François Dufault (fl 1629 – 1669), luthistes  :

    …

    un merveilleux « concert »

    construit autour de deux Suites de « pièces en la«  et « en fa » (comportant, la seconde, ce « Tombeau de M. de Blancrocher« ), de Louis Couperin

    _ l’œuvre entier de Louis Couperin est peut-être, par la « profondeur » méditative, intense, infiniment tendre et grave, en son raffinement, le summum de toute la musique française !!! _,

    et de « pièces » (deux d’entre elles, au moins, composées à Paris : une « allemande« , notée « fait à Paris » ; et une « gigue« , « nommée la Rusée Mazarinique« ) de Johann-Jakob Froberger

    _ un très, très grand, lui-même, aussi !!! _ ;

    avec la « Passacaille » (unique) de Luigi Rossi (1598 – 1653), et un « Capriccio » en sol de Girolamo Frescobaldi (1583 – 1643) ;

    …

    vient de paraître en CD par le très talentueux jeune (il est né en 1985) Benjamin Alard (dont chaque disque est une nouvelle splendide réussite : cf ses « Transcriptions pour clavecin » de Jean-Sébastien Bach, CD Hortus 050 : un enchantement, déjà !) :

    il s’agit du CD « Manuscrit Bauyn« , CD Hortus 065 ; je me permets de le recommander très vivement. Fin de l’incise sur le genre (profond et magnifique) des « Tombeaux« …

    …

    les personnages qui peuplaient les rues de Paray

    _ je reprends le fil de ma phrase (et de la citation de Maxime Cohen, page 143) _

    ou qui venaient nous rendre visite,

    ne prenaient pas en moi _ déjà, commenterai-je _ le caractère de personnes réelles.

    …

    Tous

    se résumaient _ le terme est éloquent ! une personne « se résume« -t-elle ?.. _ à un tic, un mécanisme, un mot, une histoire brève : c’étaient des caricatures qui semblaient n’avoir d’épaisseur _ sinon « langagière«  _ ni dans le temps ni dans l’espace » _ soit le seul réel physique…

    …

    Et « ce jeu d’ombres chinoises _ voilà ! _ nous amusait beaucoup mon frère, ma sœur et moi.

    Ma grand’mère semblait même l’encourager _ ah ! ah ! _ lorsque, venant en visite à Paris, elle nous racontait, un après-midi entier, les derniers agissements de ce peuple de fantôches _ réduits au statut de « comparses » sur la scène de ce qui compte vraiment… _

    qui, pour avoir quelque chose d’irréel _ jusqu’à quel point ? et pour qui ? et par rapport à quels critères ? _, n’étaient pas moins exemplaires de la nature humaine toute entière

    par l’excès même de leur schématisme.« 

    …

    Avec ce commentaire surplombant du narrateur : « C’était comme si les ombres de la caverne de Platon eussent été les patrons sur le modèle desquels tout le reste de l’humanité aurait été fabriqué, et non pas les reflets d’êtres plus réels« …

    La restriction est encourageante…

    …

    Voici, après ce préalable de « présentation »,

    l’extrait des pages 145 – 146 à propos des « trouvailles langagières » des deux « petites coiffeuses »

    dont se repaît, encore aujourd’hui (comme en 1998), Maxime Cohen :

    …

    « Quoiqu’il ne sortît de leurs bouches que des coquecigrues

    _ soit le mot même venu sous la plume de Madame de Sévigné dans sa lettre « fantasque »

    (d’une « promenade sous la lune » « dans le mail » des Rochers, le « 12e juin » (de 1680) _,

    elles étaient riches de trouvailles langagières que je ne me lassais pas de goûter

    et que ma grand’mère épinglait plus tard, en privé,

    quand nous nous remémorions en riant les conversations qu’elles nous avaient tenues.

    …

    Car il n’y a pas besoin de dire des choses intelligentes pour les dire plaisamment ;

    mais les plus belles pensées, dites sans invention, tombent à plat.

    …

    Celles des coiffeuses, quoique triviales, étaient excessivement amusantes

    par le ton qu’elles prenaient,

    la mère surtout dont la voix haut perchée et le débit précipité la faisaient ressembler à une serinette,

    et par la truculence de leurs expressions

    dont ma grand’mère se demandait tout haut « où elles allaient les pêcher«  ;

    …

    Avec cette leçon, plus générale _ voire « esthétique », ou « philosophie du goût », si l’on veut… _, qu’en tire alors l’auteur _ et remarque à laquelle je veux en venir, en ce post-scriptum :

    …

    « Je m’aperçus que ce ne sont point les pensées qui créent le plus de plaisirs littéraires : elles donnent de l’étonnement, de la réflexion, du lustre 

    mais c’est l’invention verbale, qui procure les agréments de la langue

    _ les « plaisirs, les agréments« , voilà donc l’aune du goût, ici, de Maxime Cohen, en ces « Essais » ;

    par dessus « l’étonnement« , « la réflexion« , le « lustre«  des « pensées« , même :

    d’où la méfiance assez endémique de Maxime Cohen tant pour la philosophie

    que pour le « réel », en tout cas « brut », lui-même… _

    …

    et les plus grands génies n’en sont pas mieux dotés _ de ce « génie » du verbe _ que les plus obscures commères

    _ provinciales, telle la formidable, elle aussi, « Françoise » du narrateur de « Combray« …

    …

    Saint-Simon ne reproche-t-il pas à Louis XIV une intelligence au-dessous du médiocre,

    et avec cela un don exquis pour s’exprimer,

    une langue courte, nette, resserrée

    _ c’est-à-dire classique : la parole du roi « devant » porter (avec puissance !)… _ ?

    …
    Lui-même _ Saint-Simon _ dépourvu des vues profondes de Montesquieu ou de Gondi _ le cardinal de Retz _, ne brille-t-il point par cette verve

    à laquelle il doit plus de gloire qu’à ses prétentions nobiliaires ?
    …

    Alors, en conclusion, page 146 des « Confins de la mémoire«  :

    « Les petites coiffeuses, à leur manière,

    méritaient la même sorte d’éloge _ que Saint-Simon, Louis XIV (ou la « Françoise » de Proust) … _,

    quoique avec des restrictions encore plus fortes » _ forcément (pour Saint-Simon, du moins)…

    …

    Et : « Ainsi, le peuple des mécaniques de Paray

    vivait-il à mes yeux

    dans un tourbillonnant ballet _ musical, en quelque façon, tout de même _

    dont ma grand’mère _ par sa « science admirable » du contexte (local) et de « la généalogie infinie de ces personnages«  _ seule était capable de démêler tous les pas« …

    …

    « Et lorsque je m’émerveillais de la multitude des aventures qui faisaient l’objet de tant de petites histoires,

    de l’incroyable variété de ces âmes et de ces mouvements qui les agitaient,

    c’est sur un ton d’évidence accablée qu’elle _ Marie-Louise Couesnon, la grand’mère (de Maxime) de Paray-le-Monial _ s’exclamait :

    « Mais mon pauvre enfant,

    mais c’est partout pareil !« …

    …

    Soit la hiérarchie du goût, et, d’abord, de la « sensibilité » de Maxime Cohen,

    ainsi que sa « philosophie des choses minuscules« 

    (l’expression se trouve page 151 des « Confins de la mémoire » ;

    soit son « leibnizianisme », notamment au chapitre « Sur la bibliothèque de Leibniz« , aux pages 260 à 268 des « Promenades sous la lune« ) ;

    …

    soit une affaire d’attention et de focalisations ;

    convenant aussi, bien sûr, aux livres :

    …

    « En cela, les livres furent pour moi le vrai microcosme du monde.

    Toutes les saveurs qu’il _ le monde _ exhale,

    ils _ les livres, en plus du talent même et de l’ »invention verbale » (ou du style, au « naturel ») de leurs auteurs : en leur matérialité première _ les restituent à un lecteur attentif :

    …

    et leurs coins, leurs contours et leurs renfoncements _ artisanaux, physiques _

     n’en exprimaient pas de moins inoubliables _ de ces « saveurs » on ne peut plus physiques _

    que la maison de ma grand’mère ou les rues de Paray » (à la page 153 :

    les deux pages consacrées à ces « saveurs » physiques des livres, pages 153 et 154, sont assez stupéfiantes, même ! :

    « Dès mes premières lectures, j’y trouvai une odeur de gâteau sec dont le plus fort est à la charnière de la page, le long de la reliure. Il faut que le papier soit un peu brûlé pour que cette saveur soit bien développée. Le papier de bois est seul à la donner ; le papier de chiffon en donne une autre. Les éditeurs savent les accommoder de diverses façons, brochés, reliés, cousus, encollés, coupés ou non : tous ont une empreinte distincte » ;

    « En cherchant un peu, on y respire un parfum d’antique. C’est une chose difficile à définir : ce n’est pas une odeur de fleur ni de fruit ni de rien qui ait naturellement une odeur ; on la retrouve dans certains objets _ ce qu’on nommait jadis les fruits de l’industrie humaine : vieilles demeures, vieux meubles, vieux cuirs, vieux vins, vieux chiens. Elle n’existe _ même ! _ que dans cette recension et par cette rémanence _ sans doute ici des opérations-clé ! Il y a dedans une pointe de poussière, mais seulement une pointe ; c’est d’ailleurs plutôt de l’herbe séchée ou de la sciure ou de la carcasse d’insecte. Mais la poussière est faite d’un peu tout cela. »

    Et encore « L’odeur initiale de blé roussi est dominante. C’est une pâte encore moelleuse mais qui a perdu de sa mollesse. »

    « L’odeur change quand on se rapproche de la tranche. Elle est moins fruitée, plus acide. Acide n’est pas le mot juste, c’est aigre qu’il faut dire.

    …

    Si l’on en vient au bois du papier, ce n’est pas du bois vert : pas assez d’amertume ; du bois mort non plus : trop de rondeur. C’est un bois qui est au point extrême de son brûlement. Cette chaleur, les feuilles la communiquent en même temps que le sens de leurs phrases : c’est d’elles qu’elles tirent un peu de la leur« .

    …

    Avec cette conclusion ouverte, page 154 :

    …

    « Mais bien vite, les saveurs se perdent, et il faut tourner la page. En voici une autre ;

    et de nouveau cette puissante imprégnation et mille rumeurs venues d’ailleurs« .

    …

    Suivent encore cinq pages merveilleuses consacrées à la palette des saveurs et goûts des livres

    _ découverts par le narrateur, enfant, dans le second des « deux combles en mansarde » (page 156) du grenier de la maison de la grand’mère de Paray,

    dans lequel « on avait remisé tous les objets que l’usure, l’inemploi, et, cause principale de tous les abandons, la mort de leurs possesseurs _ et utilisateurs _, avaient rendu encombrants dans les lieux ordinaires de séjour. On les avait relégués _ donc, faute d’usage encore _ dans cette partie moins ostensiblement vivante d’une maison que sont les greniers et les caves » ;

    et « c’est là, laissés à eux-mêmes

    comme des marins qu’on a débarqués sur une île

    et qu’on retrouve après vingt ans, sales, hirsutes, rongés de chancres, tout à fait démodés, mais irrésistiblement attrayants et prêts _ tel le « Robinson Crusoë » de Daniel Defoe _ à faire le récit de leur extraordinaire aventure« ,

    qu’ils « gisaient« , ces « vieux livres empilés, tous du second rayon« , dont se régale, ébloui, l’enfant curieux (page 157)… _

    pour cet étonnant chapitre 13 des « Confins de la mémoire« …

    …

    Et le narrateur de citer, « pêle-mêle » : « Danville et Piron« , « Nicole », « les dissertations de Bayle » ; les « contes de Nodier et de Xavier de Maistre,

    le Théâtre de Clara Gazul, la Fanfarlo, les Lettres de la religieuse portugaise et Mimi Pinson »

    _ œuvres dont les auteurs respectifs sont, comme nul ne l’ignore (!) : Prosper Mérimée, Charles Baudelaire, Gabriel-Joseph Guilleragues et Alfred de Musset !!! _,

    « les œuvres légères de Fontenelle« , « un Cazotte que soutenaient philosophiquement des anecdotes du prince de Ligne » ; « les contes de Mme d’Aumont » ; « Florian » ; « Hamilton »

    _ Antoine Hamilton (1646-1720), dont ont été publiés, en 1994, les « Mémoires du comte de Gramont » (son beau-frère), à « L’École des Lettres », aux Éditions du Seuil _,

    « Régnard« , »Gresset ou Piron » ; « les conversations de Carmontelle« , les Essais dans le goût de Montaigne du marquis d’Argenson » et « Duclos » (pages 157 et 158)…

    …

    Avec cette petite phrase de conclusion de ce chapitre :

    « C’est ainsi que (…) j’eus le bonheur d’avoir accès à tant de livres

    qu’il me parut évident, et sans même y penser, que

    s’il existait quelque part des gisements de plaisirs

    _ on notera et retiendra la formule _

    aussi inépuisables

    que ceux que la nouveauté apporte tous les jours,

    c’était dans les livres les plus oubliés des siècles passés. »

    …

    Soit une affaire d’attention

    et de focalisations, donc,

    …

    tant dans ses « Promenades sous la lune »

    que dans ses « Confins de la mémoire« …

    …

    Bref, quelque chose d’une méthode d’ »attention intensive »

    telle que celle à laquelle s’essaie, en toute modestie, un Titus Curiosus..

    …
    Titus Curiosus, ce 28 octobre 2008

  • Sous la lune : consolations des misères du temps

    « Sous la lune »

    …

    (à propos des « essais » : « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen, aux Éditions Grasset) :

    …

    c’est-à-dire quelque chose comme quasiment « dans la lune »
    dans (les allées de) son jardin et (parmi les rayons de) sa bibliothèque
    _ soit, peut-être, le « courage, fuyons ! » d’un « repli » (ou « retrait ») hédoniste _ ;
    …
    ou une lecture
    _ tout à la fois « ravie »
    et même tout près, assez souvent, d’être « enchantée »,
    en même temps qu’ »agacée »,
    quelquefois, aussi, « aux entournures », « aux gencives » (au bord des dents ; pas loin de la langue et du palais) _
    des « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen, aux Éditions Grasset.
    …
    L’objet un peu étrange _ à identifier _ que représente l’« essai »
    (« Essais » figure bien sur la page de garde ;
    …
    et Maxime Cohen en donne une belle définition, page 72, au chapitre « De quelques essayistes vus de trois quarts » :

    …

    « C’est un mélange incertain et indubitable d’érudition, d’épanchement, de poésie, d’humour, de polémiques et de bavardages étudiés, qui nous délassent en nous instruisant. Il n’est pas nécessaire qu’il soit exhaustif sur le fond, il lui suffit de s’entrouvrir sur un aspect singulier. On n’en attend aucune spéculation tonitruante mais une variation sur ce qu’on connaît déjà, aucune révolution mais une modification de l’angle ou du degré de notre vision. Les thèmes qu’il aborde se retrouvent dans d’autres livres mais pas sous cette forme. Ces dispositions attisent le goût des paradoxes, seul moyen de ranimer un sujet rebattu : un bon auteur d’essais propose les siens au public à la manière d’un médecin qui lui procurerait un remède non pas curatif mais fortifiant« …
    On appréciera…).
    …
    L’objet un peu étrange que représente, donc, l’ »essai »
    de Maxime Cohen en ses « Promenades sous la lune » qu’éditent les Éditions Grasset _ le livre est sorti fin septembre_,
    …
    est à la fois une boîte (de 382 pages) à longs délices (en tiroirs successifs) de vagabondage _ pour le lecteur _ de culture (parfois extrêmement) poussée et raffinée (en leur contenu : peu couru, ou fréquenté, voire unique)
    …
    en même temps qu’un symptôme déjà un peu douloureux (« agaçant », viens-je de dire)
    et somme toute un tantinet inquiétant des nouveaux temps
    _ de barbarie

    (ignorance crasse et incuriosité veule
    assorties à une vulgarité et grossièreté arrogantes et agressives)
    dès à présent à nos portes
    (communes : tous sur un même bateau, « ivre »,
    en notre « présent » partagé
    , tant bien que vaille ;
    …
    alors :
    comment s’en protéger, si peu que ce soit ?) :
    …
    d’où ce « versant doucement vénéneux du présent »
    partagé
    , en effet, par tout un chacun…
    …
    Ces « essais » expriment,
    du moins est-ce là ce que j’y lis, y perçois, y dé-chiffre, dessous la soie (de l’écriture de Maxime Cohen),
    la tentation _ « ambiante », annonciatrice ?.. _ du repli (et retrait) hédoniste
    …
    (à l’écart de la vie partagée :
    ce que Jacques Rancière nomme, dans un bien bel essai, « Le Partage du sensible« , de 2000, déjà _ à La Fabrique)
    …
    la tentation du repli (et retrait) hédoniste, donc,
    sur (et en) son jardin
    _ de curé, en l’occurrence, dans le cas de l’auteur :
    « Maxime Cohen vit entre Paris où il est conservateur général des bibliothèques
    et un petit village de Haute-Normandie où il cultive

    _ « épicuriennement », commenterai-je _
    un jardin de curé« , indique la « Quatrième de couverture »…) ;
    …
    sur (et en) son jardin de curé, dans le cas de l’auteur, donc,
    de ces « essais »
    assez rapides (alertes, véloces, « fa presto« ) :
    l’auteur n’oubliant certes pas de penser _ éditorialement, en quelque sorte ; et poliment, en tout cas _
    au lecteur un peu pressé (en « temps disponible » de sa part : lire en requiert, forcément ! de ce temps de « disponibilité » attentive, et un tant soit peu curieuse…)
    et sans trop de réserves, non plus, de patience :
    …
    plusieurs chapitres (tels « Des manières de lire ce livre » _ page 35 _ et « Où je vous imagine » _ page 143) s’adressant fort obligeamment directement et frontalement à lui, « le lecteur » ;
    …
    en ménageant, par une certaine qualité de la brièveté de l’écriture, la patience/impatience de la lecture :
    …
    « la brièveté sobre et légère est la meilleure compagnie de notre loisir
    _ dit ainsi l’auteur page 257, au chapitre « De la fatigue » _,
    dans notre vie comme dans notre lecture : c’est le nombre d’or d’un ouvrage qui a la prétention d’être lu.« 
    …
    Précisant encore :
    « La peine à réussir certaines de nos entreprises est souvent l’indice irréfutable de notre peu de talent pour elles. L’apologie du travail trouve là une de ses limites inexplorées. Nous ne devrions faire que ce que nous faisons facilement« ,
    en lui adjoignant ce vers du grand La Fontaine (de la fable « L’âne et le petit chien » _ « Fables« , IV, 5) :
    « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce« 
    …
    Alors !…
    …
    Ces « essais » expriment, ainsi, la tentation du repli (et retrait, voire retirement) hédoniste
    sur (et en) son jardin
    ou/et sur (et en)
    sa bibliothèque :

    …
    vers la consolation de (par des) fleurs
    _ pour celles des allées du jardin _
    et de (par des) livres
    _ pour ceux des rayons de la bibliothèque _
    choisis _ livres et fleurs _ ;
    …
    ainsi que,
    comme renfort de satisfaction
    en « nourritures terrestres« , gidiennement, quasi _ mais oui, Nathanaël !.. _,
    le potager, la cuisine, le cellier, la cave à vins
    …
    _ j’adore personnellement le passage, pages 162-163, sur le vin de « Graves » :
    « Lorsqu’on le porte aux lèvres, (…) le vin de Graves nous révèle ce qu’il nous avait dérobé »
    (au prime abord « au nez« , en cette « sorte de grisaille » qui, venait de dire Maxime Cohen, « comme les chefs-d’œuvre, déçoivent le profane étourdi par la renommée« …) : comme c’est bien « senti » !..
    « Mais dès qu’on laisse au temps le soin de décanter cette première impression ; dès que les premières atteintes d’une mémoire encore proche ont enrichi les saveurs d’une seconde gorgée en la chargeant d’une longueur et d’une complexité qu’il est laissé à la troisième d’amplifier puis aux suivantes de parfaire : alors toutes les richesses de ce vin se révêlent au goûteur le moins indulgent, dont l’espérance future de nouvelles dégustations, prometteuses de découvertes illimitées, magnifie en douceur celle qu’il est sur le point d’achever« … _ ;
    …
    et même le grenier (des choses écartées, mais tout de même conservées, pas jetées, ni détruites tout à fait ; et donc « retrouvables », un beau jour…) ;
    …
    en plus de la compagnie _ conversante _ de quelques amis ;
    …
    ainsi,
    peut-être aussi, mais c’est _ volontairement _ plus flou, de la part de l’auteur (toujours assez prudent, du moins en ces pages),
    …
    ainsi que d’amours
    _ « se faisant »

    (c’est presque une gymnastique vivifiante, comme, par exemple, après une maladie ;
    ou bien pour faire la nique aux avancées, naturelles, forcément, du vieillissement physiologique…) _
    …
    ainsi que d’amours, donc,
    de passage
    …
    (l’auteur allant jusqu’à parler, ici, mais toujours fort discrètement à son propos
    _ il a la sainte horreur de se mettre lui-même en scène,
    jusqu’à, même, le reprocher au Montaigne de ses « Essais« ,
    au « style » qualifié, page 43, de « cahoteux » (!..) ;
    …
    l’auteur allant jusqu’à parler, à propos de ces « amours se faisant »
    de « plaisir« , voire d’ »érotisme« ) :
    cf notamment le chapitre page 105, à propos de la satisfaction offerte (dans l’Antiquité) par certaines beautés (viriles) _ ;
    …
    toute cette « consolation », donc,
    vient compenser, en son « quant à soi », les peines et douleurs d’une époque rude,
    sèche, rugueuse,
    pas encore assez douce en son obtuse arrogante grossièreté…

    …
    D’où le choix _ sélectif, si je puis dire, pléonastiquement _ d’un certain dilettantisme
    (en fait de « mode de vie », carrément ; et pas uniquement d’écriture),
    consistant à s’abstraire
    _ pour l’auteur-lecteur-compagnon-ami-jardinier et bibliothécaire _
    le plus possible
    des occasions et risques
    de chagrin et peine de passion,
    et peut-être même sentiment
    ,
    …
    pour ne « retenir », de son « tri » d’exister, que des plaisirs (d’émotions), ainsi,
    « choisis », filtrés, triés sur le volet
    _ et d’excellentes sortes,
    particulièrement « raffinés » en effet, de la plus « haute » gamme, même, en leur rareté, et même « singularité » assez magnifique :
    …
    comme, un exemple entre mille, celui de se délecter du théâtre de Voltaire _ par exemple, « Mérope« , ou « Irène » ;
    de « Mahomet« , l’auteur se contente de citer en note, page 304, la traduction par Goethe en 1802, ainsi que le fait que ce dernier « s’inspira du sujet dans un fragment dramatique éponyme, ainsi que dans des scènes de « Faust » _ ;
    …
    se délecter du théâtre de Voltaire, donc :
    Voltaire ainsi, par Maxime Cohen, « réhabilité » (comme auteur magnifique) en son théâtre ;
    …
    et c’est toute la tradition « classique » _ et pas seulement la tradition dramaturgique classique _ qui peu à peu est mise en charpies _ depuis Stendhal et Victor Hugo en faveur de Shakespeare et contre Racine ! _  par ce qui, sur le marché de l’Art (et de l’ »entertainment« , comme on dit à Broadway et à Hollywood), la « remplace », en l’ère du triomphe de la marchandise et du marketing (et marchandising),
    via la déferlante des « Avant-gardes » (modernistes) successives depuis le début du XIXème siècle « démocratique » (et le XXème bientôt « populiste » _ ou « pipolisé » :

    cf l’excellent « La Privation de l’intime _ mises en scène politiques des sentiments« , de Michaël Fœssel (aux Éditions du Seuil, ce mois d’octobre-ci…)…
    …
    alors que pas un mot, ou guère
    _ me semble-t-il, du moins : je n’en ai pas souvenir ! _,
    n’est consacré à l’œuvre, si brûlante (à mes sens), de Marivaux…
    …
    L’auteur prend, aussi _ ou ainsi _, un (petit) malin plaisir à cultiver _ goûteusement _ le paradoxe :
    page 73, lui-même avait signalé combien les « dispositions » de l’essai, comme « genre », « attisent le goût des paradoxes« ,
    ajoutant même alors, en technicien-praticien de l’ »exercice » : « seul moyen de ranimer un sujet rebattu » ;
    …
    au point qu’on en vient, en lisant plus avant le livre (de 382 « riches » pages), au bord (vertigineux : il y a « gouffre ») de la question :
    …
    ne serait-ce pas là,
    ce livre,
    une (et assez cruelle, même !) parodie
    de l’élitisme éclectique
    d’un certain snobisme ?..

    …
    A deux ou trois reprises, le nom de William Thackeray, « l’auteur du « Livre des snobs« , est évoqué (quatre, en fait : aux pages 78, 141 et 224 : par deux fois) ;
    quant au « Livre des snobs » lui-même, en tant qu’œuvre, veux-je dire, ce serait à vérifier :
    et la réponse est oui : page 224, au chapitre « Sur l’art de traduire« ,
    pour désigner, après l’évocation de la traduction de « Vanity fair » par Georges Guiffrey en 1855, « avec la bénédiction de Thackeray » lui-même,
    …
    pour désigner, donc, « l’auteur du « Livre des snobs« ,
    mais sans rien en dire (ou révéler d’indicatif, cette fois : y réfléchir) davantage…
    …
    L’hypothèse prendrait même un semblant de consistance
    en relevant les « réactions » éminemment favorables _ sinon « complices »,
    si elles n’étaient d’absolue bonne foi, ou tout bonnement, peut-être, de premier degré, voire « naïves », si l’on préfère, de critiques _ d’ »organes de presse » tels que Le Figaro (article intitulé « le gai savoir« , par Etienne Montety, le 18 septembre), ou Valeurs actuelles (article intitulé « contre les dégoûts de la vie, lisez Maxime Cohen« , le 18 septembre, aussi) ;

    …

    Patrick Kéchichian, de même, dans Le Monde (du 19 septembre), étant, lui-même, « très favorable » à ces « Promenades sous la lune« , sans être tout à fait aussi dithyrambique que ses confrères (davantage épris de « classicisme », vraisemblablement) du Figaro et de Valeurs actuelles :

    j’en retiens cette phrase :

    « Érudit bienveillant et universel à la manière de George Steiner (en plus souriant), de Mario Praz, d’Alberto Manguel ou encore de Borges (avec lequel il maintient une certaine distance), Maxime Cohen a écrit le plus beau livre d’heures et de raison que l’on puisse imaginer. On partage, ou non, sa philosophie, entre sophistique et scepticisme. On peut le suivre, ou non, dans ses goûts, ses choix. Aucun obstacle ne vient interrompre ces « Promenades sous la lune« . Seuls notre égoïsme et notre manque de curiosité nous empêcheraient de poursuivre l’intense conversation à laquelle Maxime Cohen nous invite. »

    Excellente balance du jugement…
    …
    Bref,
    son propre plaisir de lecteur,
    sans ses agacements,
    se voit ici
    _ dois-je bien volontiers « reconnaître » _ comme croqué, singé, parodié, porté à la brûlure _ luminescente ! _ de la caricature,
    au point
    d’en être _ ou qu’on en soit _ piqué jusque de colère :
    tant de (terriblement efficace) lucidité…

    …
    L’autorité (du travail sociologique) de « La distinction » de Pierre Bourdieu
    s’en verrait « renforcée »,
    en matière de qualification d’ »élitisme »…
    …
    Maxime Cohen n’est cependant pas
    (tout à fait) un (autre, si c’était possible !) Michel Deguy
    _ dépourvu, lui (philosophe) _ et absolument ! _, de tout maniérisme, dans la sobriété (verte, de verdeur alerte) de sa parfaite (admirable) pure et simple sublime justesse (envers la vérité : quant au réel !..) ;
    lire, par exemple, le très grand « Le Sens de la visite » (aux Éditions Stock, en septembre 2006) ;
    …
    ni (tout à fait), non plus _ et d’une tout autre façon, bien sûr ! _ un (autre !) Renaud Camus
    _ dont on admire le courage des engagements (forts :
    sans bavures, tant ils sont droits, clairs et nets)
    d’écriture et d’existence ;
    …
    avec, aussi, ce qu’il en a récolté (à la tonne, pas à la petite cuillère, ni même à la louche : au tombereau…) d’éclaboussures de boue de « scandale » (en son « affaire« , le printemps et l’été 2000) :
    …
    il faut, ici, lire _ c’est un très grand « Précis de lecture« , et (forcément !) méconnu, négligé (du fait du « scandale »…) _ sa parfaite défense, à la virgule près
    (telle celle _ défense, et non virgule ! _ de Socrate en l’ »Apologie » reconstituée, post mortem, par Platon,
    toutes proportions gardées, bien sûr, mais tout de même :
    que d’injustices
    de beaucoup (!) à « hurler »
    _ sans avoir effectivement ce qui s’appelle « lu » ! « lu vraiment » ; et pas « en survolant » « à la va-vite » (ou/et en maniant des ciseaux ; et œillères)… _ ;

    …

    à « hurler avec la meute
    « des loups,
    ou des chacals) ;
    …
    il faut, ici, lire _ vraiment ; et « en vérité »… _, donc, ce très grand « Précis de lecture« ,
    qu’est le « rare » (et sans majuscules sur la couverture) « corbeaux _ Journal 9 avril – 9 juillet 2000« , édité par « nouvelles impressions », et publié, dans l’urgence _ bousculée, violentée _ de sa « défense », le 8 novembre 2000 ;
    …
    bien des « parleurs » (sur les ondes ; et « écriveurs », sur le papier) « en prendraient »
    _ pour si « mal » (ou si « peu ») « vraiment » lire, peut-être (si nous rêvions un peu !..) _
    « de la graine »…
    …
    Fin de l’incidente à propos de Michel Deguy et de Renaud Camus ;
    desquels j’ai distingué
    tout en l’en rapprochant un peu, aussi,
    Maxime Cohen :
    qu’on en juge_ en les lisant tous trois…
    …
    Maxime Cohen offre, ainsi, une sorte de graffitti _ comme en estampes, ici _ à la Tiepolo (1696 – 1770)
    sur ce que deviennent, à un tournant de pourrissement, les fruits (splendidement matures, juste avant ce « tournant » ; et succulents) d’une culture ou civilisation
    _ pour Giambattista Tiepolo, c’était la Venise des Lumières :
    …
    Venise :
    une cité et une civilisation qui devint, sur le tard (de sa république), putassière :
    Maxime Cohen raconte ce que dit si joliment
    (au très court chapitre « De la plus courte scène érotique de la littérature française« , à la page 186 de ces « Promenades sous la lune« )
    le « salé » (page 203) en même temps que « de grand ton » (page 204) Président (et bourguignon) Charles de Brosses
    (« au chapitre quatorze« , et à la date du 13 août 1739, de ses justement célèbres « Lettres d’Italie« )
    de « la signora Bagatina, en réalité l’épouse d’un noble vénitien qui se prostitue _ elle, pas lui (du moins je le suppose) _ aux étrangers en échange d’un certain nombre de sequins »
    (page 186, donc ;
    pour l’édition des « Lettres d’Italie » du Président de Brosses, du Mercure de France, en 1986,
    le passage se trouve à la page 195 du tome premier),
    …
    en matière de ses rencontres de courtisanes vénitiennes
    _ on se souvient de l’image de celles (« Deux courtisanes« , vers 1510 – 1515) de Vittore Carpaccio (ca 1455 – 1526)_ ;
    …
    voici le passage admiré (« je ne vois rien qui puisse (à « ces quelques mots« ) être préféré chez Sade ou chez n’importe quel pornographe« , « notre président les coiffe haut la main » :
    …
     » Enfin, s’apercevant de ce qui causait mon inquiétude, elle a eu le bon procédé de la lever elle-même au bout d’un instant, en quittant son faux nom et sa fausse décence. Elle a même eu l’air surpris de ma libéralité. »
    …
    Je relèverai seulement que Maxime Cohen a « shunté » de la lettre de de Brosses, à la suite de l’expression « fausse décence« , trois vers
    de l’ »Enfer » (au chapitre viii) de Dante, que voici :
    « E poi che la sua mano alla mia pose
    Con lieto volto, onde mi confortai,
    Mi mise dintro alle segrete cose
    « …
    …
    De même qu’il a coupé l’explicitation par de Brosses de sa « libéralité ; car _ poursuivait-celui-ci _ en faveur du meuble et de l’habillement, j’ai doublé les sequins, ne voulant pas avoir rien mis de médiocre dans une main ornée de diamants« …
    …
    Voilà pour la « grande manière qu’il met, en passant, à tout cela« , conclut son chapitre de trois pages
    quant à Charles de Brosses en goguette « érotique » à Venise, en 1739,
    page 186, Maxime Cohen.
    …
    Venise, donc,
    mûre et blette
    avant (ou « au tournant » de) la chute :

    le premier coup de grâce _ pour l’ État de Venise _ viendra de Napoléon (en 1797 : abdication du doge Lodovico Manin ; fin de la république de Venise) ;
    puis ce seront les Autrichiens qui, au Congrès de Vienne (en 1815), ramasseront (raffleront : pour un bon demi-siècle, jusqu’en 1866) le « tapis » de ce « jeu » (de dupes) ;
    …
    on en jugera par les délicieusement « vertes » aventures du « Senso » de Camillo Boito (ou le « Carnet secret de la comtesse Livia« ) ;
    puis, à son tour, de Luchino Visconti, en 1954
    (avec ce qu’il advient de la rencontre du bel officier autrichien _ de Stewart Granger, dans le film _ et de la plus belle encore comtesse vénitienne _ d’Alida Valli _,
    après l’incident,
    en ouverture (tant individuelle que collective _ bien sûr, comme toutes nos vies, elles « se tissent » serré),
    des tracts (et cocardes tricolores) lancés en pluie des balcons du théâtre de la Fenice (= le Phœnix, animal sachant renaître de ses cendres : le théâtre revivant après avoir brûlé le 13 décembre 1836 ; puis le 29 janvier 1996…),
    en ouverture des « hostilités » de la « révolte » : c’était le 27 mai 1866, à la fin du troisième acte du « Trovatore » de Verdi, aux cris de « Viva Verdi ! » (= « Vive Victor-Emmanuel, roi d’Italie !« )…
    …
    Bref, ces « Promenades sous la lune« 
    _ l’expression est délicieusement (indirectement) empruntée à la plume de la _ tout simplement : au pied de la lettre _ charmante Madame de Sévigné (1626 – 1696), en ses « saisons » (par exemple le 12 juin 1680 ; mais déjà le 21 octobre 1671) passées en son jardin du château des Rochers,
    …
    la mère « rassurant », sur sa (propre) santé et ses humeurs (heureuses, joyeuses, facétieuses, même, en sa faconde)
    par ce que qu’elle en narre (et plus encore par son art même, merveilleusement « libre », « échevelé », de le narrer : quelle « raconteuse » !) ;
    …
    « rassurant », donc, sa très chère fille, Madame de Grignan (Françoise-Marguerite _ 1646 – 1705), demeurant au loin, en Provence,
    en sa nouvelle demeure _ le château de Grignan _ d’épouse
    _ la troisième (le mariage a été célébré le 29 janvier 1669) :
    la première (d’épouse), Angélique-Clarisse d’Angennes, est morte en 1664 ;
    et la seconde, Marie-Angélique du Puy-du-Fou, en 1667 _ ;
    …
    en sa nouvelle (depuis 1669) demeure _ le château de Grignan _ d’épouse, donc,
    du Gouverneur de Provence, François de Grignan (1632 – 1714), de la famille provençale des Castellane-Adhémar
    _ jusqu’à leur fils (enfin !) qui est baptisé de ce double prénom (royal) de « Louis-Provence » (1671 – 1704) _ ;
    …
    qu’elle
    _ marquise de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal (1626 – 1696),
    tout à la fois bourguignonne (par son père : Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal _ 1596 – 1627)
    et parisienne (par sa mère, Marie de Coulanges _ 1603 – 1633 _, place Royale, et au Marais) _
    …
    sait, l’âge venant, puis, bel et bien, venu, et advenu,
    prendre et goûter à loisir son plaisir
    (de veuve joyeusement tranquille) en son château (acquis par elle par mariage, puis _ bien vite _ veuvage, avec le marquis Henri de Sévigné, breton _ 1623 – 1651) ;
    …
    en son château et en son parc
    retiré de Bretagne _ des Rochers, proche de Vitré _,
    et loin d’elle, sa fille adorée :
    …
    je ne résiste pas au plaisir de citer ce merveilleux passage de la lettre « Aux Rochers, ce 12e juin (1680) »,
    lettre débutant par « Comment, ma bonne ? j’ai donc fait un sermon sans y penser ? »
    (page 968 du volume II de la « Correspondance«  de Madame de Sévigné, dans l’édition établie par le regretté Roger Duchêne en 1974, dans la bibliothèque de La Pléiade
    _ le passage se trouve à la page 970 de ce volume II de la Pléiade ;
    et pages 22 & 23 des « Promenades sous la lune« , où le cite jubilatoirement, à son tour, Maxime Cohen :
    …
    « L’autre jour, on vint me dire : « Madame, il fait chaud dans le mail, il n’y a pas un brin de vent ; la lune y fait des effets les plus brillants du monde. »
    Je ne pus résister à la tentation ; je mets mon infanterie sur pied ; je mets tous les bonnets, coiffes et casaques qui n’étaient point nécessaires ; j’allai dans ce mail, dont l’air est comme celui de ma chambre ; je trouvai mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci, par là, des hommes noirs, d’autres ensevelis tout droits contre des arbres, des petits hommes cachés qui ne montraient que la tête, des prêtres qui n’osaient approcher.
    Après avoir ri de toutes ces figures, et nous être persuadés que voilà ce qui s’appelle des esprits

    _ nous dirions, nous, « fantômes » _,
    et que notre imagination en est le théâtre,
    nous nous en revînmes sans nous arrêter, et sans avoir senti la moindre humidité

    _ nocturne de ce mois de juin en Bretagne.
    Ma chère bonne, je vous demande pardon ; je crus être obligée (…) de donner cette marque de respect à la lune. Je vous assure que je m’en porte fort bien«  :
    …
    la santé de la mère (veuve),
    et plus encore celle de la fille (en âge de procréer),
    entre grossesses successives, couches périlleuses, et craintes (de la part de la mère) des renouvelées velléités (et péripéties) génitrices de l’épouse de M. de Grignan, si sourcilleusement soucieux, lui, d’assurer son lignage
    et d’obtenir des héritiers mâles de sa troisième épouse, Françoise-Marguerite,
    les deux précédentes, Angélique-Clarisse et Marie-Angélique, étant toutes deux mortes de suites de couches ;
    …
    la santé de la mère, comme celle de la fille,
    sont, donc, un sujet permanent d’inquiétude (et discours) en filigrane de cette « libre » correspondance (privée, à cœur ouvert, à fleur d’émotions et « passions ») entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan… _
    …
    Bref
    _ je reprends mon fil _,
    ces délicieuses « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen, ce mois de septembre 2008,
    forment un « état des lieux »
    ravissant et goûteux _ d’un très « haut » goût, même _
    d’un « état » de civilisation peut-être mûre et blette

    « au bord de la chute » : le nôtre, cette fois
    _ et non plus celui d’une Venise, au tournant des xviii et xix èmes siècles _
    en ce « bel aujourd’hui », blet et assez pourrissant,
    de notre « présent »
    commun, partagé :
    …
    les « sequins » d’aujourd’hui
    « rongeant »
    bel et bien,
    et au galop, s’il vous plaît,
    pas mal de nos « affaires »,
    un peu plus visiblement que d’habitude, ces derniers temps-ci…
    …
    Aussi,

    se mirer (pour le lecteur) en pareil miroir (de lecture)
    est-il en même temps savoureux, délicieux, oui,
    par ce que la curiosité et le goût de la justesse trouvent ici d’ »aliment », et consistant,
    en de très beaux et très justes chapitres
    (et à mille lieues de la plus petite ombre de « lourdeur »),
    tels, en butinant :
    …
    « De Cicéron et des jardins« ,
    « Petit éloge des ordinateurs » (sur la prestesse de l’écrire _ et du penser),
    « A propos du discours de Lorenzo Valla sur la fausse donation de Constantin »
    (au pape Sylvestre _ pape de 314 à 335 _, sur le souci d’établir la vérité des « faits » en « la recherche et l’édition critique » _ page 63 _, « vers 1450« , pour ce travail de Valla _ page 64),
    « Apologie personnelle de l’essai littéraire » (j’y applaudis des deux mains !),
    « De la douceur bénédictine« ,
    « Éloge empoisonné du barde immortel d’outre-Manche » (sur Shakespeare et ses « monstruosités »),
    « Propos sur l’e muet » (capital ! sur ce qu’est le français),
    « Au sujet d’Aristote » (et de son style !),
    « Des vins » (le passage sur les « Graves« , pages 162-163, est d’un très avisé _ et juste ! _ palais ;
    même si l’auteur indique aussi que son « faible va au bourgogne« , quand je suis bordelais !..),
    « De la ponctuation » (sur le rythme ; et le souffle : essentiel !!!),
    « Sur l’art de traduire« ,
    « Critique amusée de Marcel Proust« ,
    « Sur la bibliothèque de Leibniz » (magnifique !),
    « De la conversation » (bien sûr !),
    « Des maladies » (quelle belle justesse d’expérience, après celle de Montaigne),
    « Sur la tragédie de l’Europe classique » et « Éloge vengeur du théâtre de Voltaire » _ frisant un peu, tout de même, le paradoxe _,
    « Contre les romans » (mais oui !),
    « Du juste statut de l’original et de ses copies« ,
    « Sur l’imparfait du subjonctif« ,
    « Adieu à la musique » et « Naufrage souriant de la culture savante« ,
    « De la vieillesse » (oui !),
    « Tombeau de la grande abbesse de Fontevrault » (sur l’esprit des Mortemart,
    une enquête savoureuse, dans la continuation de « lièvres » déjà, mais pas assez, au goût de l’auteur, « levés » par Proust, Saint-Simon, Retz),
    etc… ;
    …
    bref, ces délicieuses « Promenades sous la lune »
    forment un « état des lieux » ravissant et goûteux
    …
    en même temps que, par quelque « angle de regard », écœurant et effrayant
    de l’inconscience (?..) et (auto ?..) aveuglement de l’égoïsme (?) d’un tel _ peut-être celui de l’auteur (?) _ dilettantisme
    (goût exclusif du plaisir, bien dé-taché, à l’écart, du moindre risque d’ »ombre » seulement, même, de chagrin et de peine) ;
    et, peut-être, snobisme…
    …
    refusant
    _ en, semble-t-il, en repoussant a priori l’éventualité : mais est-ce bien le cas ?.. je suis peut-être injuste… _
    un vrai (solidement ancré _ et pas rien que « d’encre » _ dans le réel !) amour,
    une passion,
    un engagement

    avec les suites et conséquences (bien réelles)
    qui nous requièrent
    (en entier, carrément ; sans retour, sans repli, sans retrait, ni retraite) :
    telle qu’un amour réel et des enfants…
    …
    C’est du moins le sentiment que j’ai retiré
    de ce qui m’a paru constituer un « retrait » calculé de soi et pour soi
    sur son seul « quant-à-soi »…
    …
    Je remercie vivement l’ami Patrick Sainton,
    généreux de sa vie et de son art, de son œuvre,
    de m’avoir donné à « rencontrer » ce livre délicieux, passionnant, si riche et si souvent tellement juste,
    et effrayant, tout à la fois,

    sur soi (et d’autres) : en tous cas sur ce qu’il en est
    _ ou m’a, du moins, paru « être » _
    de « versants doucement vénéneux »
    de quelques unes des pentes
    (plus ou moins douces) de notre
    incertain et trouble
    « présent »…

    …
    Il n’empêche :
    comme nous approuvons Maxime Cohen, quand,

    à propos de certaines réticences de Voltaire à l’égard de Shakespeare, au chapitre « Éloge empoisonné du barde immortel d’Outre-Manche »,
    il avance, page 129 :

    …

    les arguments « de Voltaire contre Shakespeare relèvent donc moins de l’histoire du goût littéraire que d’une certaine philosophie de l’histoire »
    _ vers un refus des « formes » et du « style », au profit du laisser-aller des pulsions, vannes grandes ouvertes du « monstrueux »
    et de l’ »inhumain »…

    …
    Ces arguments-là,
    « ce n’est pas Shakespeare qu’ils visent, mais nous _ les « modernes » ! _ qui préférerions dans l’art _ on appréciera l’emploi de ce conditionnel _ ce qui dit non à l’art _ et aux « formes », et au « style » _
    et par là même à l’humanité. »
    …
    Rien moins.
    …
    Ou quand l’esthétique est un enjeu « de première ligne » (« de front ») de la « civilisation »…
    Merci, déjà, de cela, Maxime Cohen…

    …
    Titus Curiosus, ce 24 octobre 2008….

  • de la critique musicale (et autres) : de l’ego à l’objet _ vers un « dialogue »

    « De la critique musicale (et autres…) : de l’ego à l’objet » _ vers un « dialogue »

    On pourra comparer

    _ sans la gonfler plus que cela ne mérite : ce sont les œuvres qui importent ;
    pas les doigts
    (d’ »intermédiaires » seulement
    : les gens « de la cul-cul-ture« , si on bégayait…)
    qui montrent
    (cf « Homo spectator » de Marie-José Mondzain, aux Editions Bayard, en octobre 2007)
    ce qui serait « à voir« , ou « pas« ,
    pour les autres !
    dont ils sollicitent,
    et plus encore écartent
    l’attention

    (cf ici « Prendre soin » de Bernard Stiegler, aux Editions Flammarion, en février 2008)  _ ;

    on pourra comparer, donc, en un second degré de ré-flexion,
    l’affaire (du « dossier critique« )
    photographique
    de « Littoral des lacs« 

    (édité par Images En Manœuvres Editions / Conservatoire du littoral, en mars 2008),
    à certaines des réactions (la plupart excellentes :
    mais qui recueille l’unanimité ?)
    de la critique
    musicale
    et discographique
    face aux « Quatuors à cordes » (CD Alpha 125) de Lucien Durosoir
    par le Quatuor Diotima…

    Ainsi, un correspondant
    _ Marquis _
    m’a-t-il gentiment adressé un courriel amusé,
    que je me permets,
    de publier in extenso ici,
    pour
    _ outre ce qui concerne directement la musique,

    durosoir_alpha.JPG

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    et la « critique discographique », aussi _ ;
    pour, donc, aussi
    ce qui touche la « vie » d’un blog,
    les désirs de lecture
    des lecteurs de ce blog-ci
    (sur le site d’une grande librairie),
    conformément à l’annonce de son « programme »
    dans l’article (d’ouverture) : « le carnet d’un curieux« …

    Merci d’avoir déjà des lecteurs

    _ ou « spectateur » (cf « Homo spectator« ) « acteur » de son « acte » de « per-ception » (cf « L’Acte esthétique« )

    _ aussi intensément attentifs…

    De : Marquis
    Objet :
    Date : 6 juillet 2008 17:13:09 HAEC
    À : Titus Curiosus

    « Cher Titus Curiosus,

    J’ai souri, pour plusieurs raisons, en lisant votre blog
    (merci de me l’avoir indiqué).

    Mon premier sourire était quelque peu perfide.

    À vous qui écrivez : « J’espère que les oreilles de la critique vont se “désembourber” de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!! »,

    voici l’écho que renvoie la plume d’un critique :
    « Le contrapuntisme forcené des trois quatuors de Lucien Durosoir est de fait aussi savant que daté ; en deçà des audaces de Caplet, le fidèle mentor, et plus proche d’un dernier Fauré laborieux, voire d’un Franck brouillon que de Roussel. Encore que le fait de répéter à l’envi des formules thématiques d’un mouvement à l’autre ne suffise pas à construire une partition cyclique. Le tout requiert une parfaite discipline d’exécution et des effets de ponticello, de sourdine, de g!issandos et de pizzicatos que les Diotima, salués pour leur premier disque d’un Diapason découverte (cf. notre n° 515), maîtrisent sans faillir. Se succèdent mouvements vifs assez toniques tranchant sur une berceuse ou un adagio languissants, en dépit des frottements harmoniques censés les pimenter. Le Quatuor n° 3 marie atmosphères oniriques volontiers modales et velléités fauves rehaussées d’ostinatos vigoureux. Trop moderne pour de l’ancien, trop ancien pour du moderne en 1932 ? Réservé en tout cas aux amateurs de curiosités, dans la lignée des sonates pour violon parues chez le même éditeur (cf. notre n° 543).»

    Ce texte-ci me semble relever davantage de l’allergologie que de la critique musicale ; et d’autres critiques, vous le savez sans doute, ont accompagné leurs éloges d’arguments révélateurs de ce que je pourrais qualifier de davantage de compétence et de moindre partialité.

    J’ai souri également de plaisir et d’émotion en comprenant, par vos phrases, combien la musique de Lucien Durosoir peut aller au fond des êtres qui la reçoivent sans prévention, sans malignité, avec un cœur et un esprit libres et ouverts. Vous en parlez magnifiquement et vous instaurez, avec les fragments de mes propres textes, un dialogue fort et personnel. »

    Et c’est ici que la réflexion de Marquis déborde le seul exemple de la musique (et du disque) :

    « Je suis à la fois effrayé et ravi par toute la bibliographie que j’engrange grâce à vous. Quand aurai-je le temps de lire tout cela ? Une chose est certaine : mes deux premiers titres seront « Mendiants et orgueilleux » de Albert Cossery (il y a longtemps que je voulais le lire) et « Prendre soin de la jeunesse et des générations« , de Bernard Stiegler.

    Je regrette parfois que ma vie –au demeurant passionnante – soit une course folle dans laquelle les temps de lecture sont arrachés aux temps de sommeil, les seuls disponibles par moment… Mais je comprends chaque jour davantage la chance que j’ai d’être dans un monde mental qui me permet d’échapper (à mon tour de vous citer) à l’influence des « impostures tenant le haut-du-pavé des opinions inconsistantes (mais pouvant aller jusqu’à “décourager”, par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités, des préjugés et du commerce veule _ dont d’abord celui de la “grande distribution” _ ; de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique ».

    Je vous adresse des salutations que je crois pouvoir dire amicales,

    Marquis »

    Quelle lettre magnifique, et qui va directement au coeur du rapport aux œuvres, et à ses difficiles conditions (conjoncturelles) de « temps » (à soi : pour accueillir l’altérité de l’autre, de la personne, du réel ; et principalement par le biais de ces concentrés d’essences _ de ce qui est _ que sont de vraies œuvres, mais que peut être aussi, déjà, le réel lui-même _ la « nature« , comme cela se dit _ en l’espèce de « lieux«  particuliers, spécifiques, singuliers, tels des « paysages »

    _ comme si « rendez-vous« , en quelque façon « promis » ou « réservé » (de quelque « ailleurs« , « autre part« , de toute éternité), vous était, à ce moment précis-ci, donné, offert, octroyé par quelque divinité _ muse, nymphe _ locale souriante, heureuse de vous saluer : bonjour ! quelle bonne rencontre voilà !… _ ;

    en l’espèce de « lieux« , donc, dont on ressent un peu étrangement _ par un léger bougé délicat dans l’air qui se respire _, le « génie« , le « génie du lieu« , qui vous effleure, à peine, très doucement, et vient ici et maintenant délicatement, en un murmure audible peut-être seulement de vous, s’adresser à votre écoute, à son accueil (de lui) ; et vous donne alors quelque accès à son secret :

    il faut disposer d’une « disponibilité » (= le « loisir » vrai : l’otium, la skholè ; en fait, un simple, mais très précieux _ et d’abord un peu rare _ moment « pris » et « mis de côté » : sur « le reste » ; mais, peu à peu on s’ »en » aménage, tel Montaigne ce qu’il qualifiait de son « ménage« , en la librairie de sa tour ; ou Virginia Woolf, en sa « chambre à soi« , si j’ose dire _ ; un simple, donc, moment de liberté, c’est-à-dire d’attention _ intensive _ aux choses, à autre chose que soi, son ego, ses soucis, ou que toute la propagande massive, à commencer par la télé, qui finit par « faire » le seul quotidien, et tout le quotidien, de tant et tant (qui n’en ont pas d’autre) ; qui livrent aux marchands-prédateurs « leur temps de cerveau disponible » _ merci Bernard Stiegler de revenir souvent nous le rappeler dans presque chacun de vos livres _, sans même, eux, le (leur) vendre, ils le (leur) cèdent _ en pure perte (de tout ; à partir de la perte de « leur » temps : irréversiblement sans consistance…) _ sans même s’en apercevoir !) ;

    il faut disposer de la « disponibilité », donc, qui vous permet d’entrer dans un tel dialogue, à base d’écoute, toute de « probité« , en effet, et de « vraie » « liberté » _ cf l’ami Plossu (et l’article de ce blog : « Probité et liberté de l’artiste »  _ ; soit un vrai « temps libre« , auquel beaucoup n’accèdent pas, parce qu’ils sont « sous influences » aliénantes, et que, bien sûr, d’abord, ils ne le savent pas _ la prise de conscience pouvant constituer le premier déclic de la « libération » : telle était, ce déclic en forme de décharge de poisson-torpille (ou de raie), telle était la « stratégie » modeste et probe _ honnête _, d’un Socrate, que de produire cette « décharge électrique » de se rendre compte (= ré-flexivement) que ce qu’on croyait « penser » n’était qu’un « croire » mal fondé, ne donnant lieu qu’à « opinions » inadéquates…

    C’est tout le drame de ce qui se présente sous les parures (aux derniers « standards » de la mode) de la « civilisation des loisirs« .

    Alors, oui, nous sommes quelques uns à avoir cette chance « d’être dans un monde mental qui (…) permet d’échapper à l’influence d’impostures«  ;

    mais nous désirons _ et profondément _ la donner à partager, cette « chance » ;

    car la richesse de ce rapport aux œuvres et au monde (quand les « génies des lieux » viennent à vous, « vous parler« ) est à portée de main, de sens

    _ des cinq sens, et en liaison avec l’intelligence, la mémoire, l’expérience (et la culture : et personnelle et commune, qui en émane) : c’est là le sens de « æsthesis » _,

    de tout un chacun

    _ ce que Mikel Duffrenne (1910-1995) nommait « le poétique » (cf le livre éponyme, « Le Poétique« , aux Puf, en 1963) _ ;

    et sans forcément grande culture ; rien qu’en se détournant si peu que ce soit des clichés, et en prêtant nos sens à la beauté du monde, du réel (de la « nature« , disait-on autrefois), à la « vérité » (désencombrée, un peu plus dénudée) des choses et des personnes.

    C’est un « dialogue« , en effet _ vous le dites _ ; c’est une écoute réciproque (entre les choses _ et les autres _ et nous) : voilà ce qu’est l’ »acte esthétique » dont parlent si bien et Baldine Saint-Girons en son si beau « L’Acte esthétique » (aux Editions Klincksieck) et Marie-Josée Mondzain en son si essentiel « Homo spectator » (aux Editions Bayard) ; elles-mêmes étant des personnes « vraies » : je puis vous l’assurer : je les ai « rencontrées »…

    La vie d’un blog doit être, en mon idée, une vraie vie « culturelle« 
    _ au-delà de ce qui,
    en ce mot (de « culturel« ) et en la chose qu’il peut désigner,
    mérite, et à très juste titre, la sévérité d’un Michel Deguy (passim, ou, par exemple _ et c’est un livre lui aussi très important _, « Le sens de la visite » (aux Editions Stock, en août 2006) _ ;
    et doit, cette « vie » d’un blog, « étendre » au-delà des frontières (d’un pays, et même, peut-être d’une langue _ ici le français, qu’il s’agit de « servir »),
    et au-delà des mers (et océans : n’est-ce pas l’ami Denis Grenier à Québec ?)
    _ grâce à ce que Bernard Stiegler appelle l’ »Ars Industrialis » _,
    ce qualitatif _ distinct du quantitatif, qui avec l’argent et la numérisation, aujourd’hui règne _ de l’être-au-monde

    _ ce « je ne sais quoi » et « presque rien« , disait si bien Vladimir Jankélévitch  (1903-1985) en son « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » aux PUF, en 1957, puis, en une version révisée, aux Editions du Seuil en 1980 _

    qui jadis pouvait « se confier » avec liberté et audace _ « esprit », « wit » _ dans l’espace (« non in-humain »
    _ pour continuer avec le vocabulaire de Bernard Stiegler)
    d’un salon, « à la Ville »
    (par rapport, alors, « à la Cour » :
    soit à Paris,
    par rapport à Versailles, à ce moment-là de notre Histoire),
    quand « la Ville » se donnait une jubilatoire et consistante
    _ enfin parfois ! pas toujours… _ « liberté de juger«  _ au sens de Kant,
    ou de Nietzsche,
    ou de Vladimir Jankélévitch _,
    je veux dire une « liberté de juger effective« , et pas (trop) illusoire,
    pas rhétorique (« bon mot« , ou « dernier mot » qui méritent _ « bête » et « méchant » qu’ils signifient alors : « la bêtise, c’est de conclure« , dit Flaubert (à compléter par le travail d’Alain Roger « Bréviaire de la bêtise« , aux Editions Gallimard en février 2008) _ ; qui méritent si mal leur adjectif !) :
    ce qui (« liberté de juger effective » et vraie !) n’était pas nécessairement le cas de toutes les bouches,
    ni de toutes les têtes, bien sûr
    (le film de Patrice Leconte « Ridicule »
    _ sorti en mai 1996 ; le DVD est édité par Universal, en avril 2005 _
    en donne peut-être une idée,
    quand les choses dégénèrent, vers la décennie 1780…
    et que certaines de ces têtes vont tomber
    dans la sciure des paniers au-dessous du couteau de la guillotine) ;
    mais quand même !…

    La « république » des personnes
    a besoin d’un minimum d’ »esprits »  (et « âmes ») authentiquement libres,
    ouverts, curieux, et « échangeant » leur « juger »

    _ « penserions-nous bien, et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas _ au sens de ce qu’est véritablement « penser » : juger avec justesse _ pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées, et auxquels nous communiquons les nôtres ?« , proclame hardiment Kant en un article dénonçant la censure (« La Religion dans les limites de la simple raison« , disponible aux Editions Vrin), en 1793 _

    hors côteries et propagandes,
    plus ou moins, mais pas nécessairement, non plus, stipendiés ;
    avec d’autres qui les « aident« , tant par le savoir que par le débat :
    disputer à vide
    et incompétemment
    n’est que vaine opinionite ! maladie endémique en cette post-modernité _ ;
    en « ajustant » mutuellement,
    et les uns avec les autres, en s’écoutant _ avec exigence de vérité _ « goûter »,
    les « essais » de leur goût (« sapere« )

    _ ce « goût » se trouvant
    sempiternellement « en formation », et en métamorphoses (= « plastique » : à la Montaigne) _ ;
    par là fondamentalement humbles et modestes, ces « essais« ,
    rien qu’avec le souci de la vérité de ce que ce goût se formant
    apprend à toujours mieux
    _ si possible _ accueillir et recueillir de l’objet visé même,
    sans conformisme
    (ou suivisme _ ni sectarisme),
    de quelque nature qu’il soit, en conséquence
    _ à l’encontre des « meneurs d’opinion »
    et autres « tendanceurs »
    travaillant pour des « marques » (ayant pignon sur rue, et affichage mondial) du « marché »
    (cf ici le très perspicace Dany-Robert Dufour : « Le Divin marché _ la révolution culturelle libérale »
    (aux Editions Denoël, en septembre 2007 ;
    après « L’Art de réduire les têtes« , en 2003,
    et « On achève bien les hommes« , en 2005, aux mêmes Editions Denoël) ;

    avec d’autres qui les « aident« , tant par le savoir que par le débat, donc
    à toujours un peu plus de justesse
    dans la délicatesse (qualitative ; hors algorithme) de ce « juger »
    avec ouverture (de culture) et allégresse et humour, si possible, d’esprit
    et d’âme ;

    tirant _ ce débat donc, je ne le quitte pas _ ceux qui « suivent », et cela à l’opposé des tendanceurs,
    vers ce « haut »
    du respect impératif et prioritaire de l’objet
    visé
    _ nature, lieux,
    œuvres
    ,
    au lieu de la mousse vaine et asphyxiante
    de bouches seulement _ vides _ de pauvres ego ;

    pauvres ego vendus souvent aussi aux propagandes
    et autres fausses « modes »
    se « démodant » tout aussi artificiellement qu’on les a fait apparaître…
    Loin de l’idée (et promesse « tenue ») de fidélité…
    Là-dessus, lire « Résister au bougisme _ démocratie forte contre mondialisation technophobe« ,
    de Pierre-André Taguieff (aux Editions Mille et une nuits, en juin 2001)…

    …
    Et pour terminer sur la « formation » (infinie) du goût en musique, plus particulièrement,
    j’évoquerai la mémoire et le souvenir de deux personnes de radio _ exemplaires _ auprès desquelles
    j’ai, personnellement, régulièrement beaucoup appris

    à « écouter » (et aimer : est-ce éloigné ?) :
    Jacques Merlet, bordelais natif de Sainte-Foy-la-Grande,
    formidablement généreux, et de passion formidablement communicative des « Arts Baroques » sur France-Musique : salut Jacques !
    et la regrettée Claude Maupomé _ talençaise il me semble _, dont l’immense talent
    était d’inviter à son « Comment l’entendez-vous ? » de deux heures qui passaient à des galaxies de l’ »ennui« 
    _ je retourne ici (à l’envoyeur, en quelque sorte) le mot du blogueur du site du Monde qui s’est ennuyé, le malheureux (par difficulté à sortir de son quant-à-lui, peut-être), aux si belles photos _ « virgiliennes« , dit-il : je crains que ce soit de piètre augure, eu égard au critère-« canon » de « modernisme » qui fait son credo… _ de
    « Littoral des lacs » de Savoie de Plossu ;
    Claude Maupomé dont l’immense talent était
    d’inviter des « amateurs » (mélomanes) passionnés qui ouvraient (aux « écouteurs » de leur passion, par cette émission), à leur tour, de vastes territoires guère fréquentés (voire des « continents entiers« …) de musique _ tels, par exemple, en mon cas, les incomparables Josquin Des Près et Carlo Gesualdo, Prince de Venosa ;
    le contraste étant, d’ailleurs, assez cruel pour les quelques (rares) invités « qui n’aimaient pas vraiment »
    _ à la forme intransitive, le verbe « aimer vraiment« , ici ! _ ,
    et donc n’avaient _ les malheureux... _ rien de vrai à vraiment partager (dire) : cela pouvait aussi arriver… ;

    avec, encore,
    cette note-ci, en surfant à l’instant (à la pêche aux renseignements) sur le net :

    « vendredi 07 avril 2006
    Comment l’entendez vous ?

    En attendant de trouver le temps de rédiger une note plus conséquente,
    je veux rendre hommage ici à Claude Maupomé,
    décédée vendredi dernier
    _ 31 mars 2006 _,
    et dont les cendres ont été dispersées hier.
    Claude Maupomé fut la délicieuse,
    spirituelle, cultivée, pertinente et distinguée
    productrice de « 
    Comment l’entendez vous ? » sur France Musique,
    émission qui a contribué de manière décisive
    à mon éducation musicale,
    et émission emblématique d’une qualité,
    d’une exigence et d’une ambition
    qui me semblent révolues
    « ,
    selon l’auteur de cette note (en ce blog « l’esprit de l’escalier ») que je m’empresse de co-signer,
    si son auteur m’y autorise ; et
    accessible ici :
    http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/archive/2006/04/07/comment-l-entendez-vous.html
    Fin de la note.

    Je termine ma remarque sur Claude Maupomé
    et son indispensable « Comment l’entendez-vous ? » :

    tant le désir passionné de découvrir, aimer, et partager _ serait-ce donc distinct ? _ (l’amour) des œuvres,
    donne, et généreusement _ cher Jacques Merlet, chère Claude Maupomé _, une joie
    qui emplit en se répandant :

    au-delà de l’ »Ethique » de Spinoza,
    on se réjouira au (et du) magnifique travail de Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation » :
    des saints Augustin, Grégoire le Grand et Thérèse (d’Avila),
    à Walt Whitman, Paul Claudel et Henri Michaux,
    par, par exemple, un étonnant Thomas Traherne,
    et un Bossuet (cf ici le CD du « Sermon sur la mort« ,
    clamé, plutôt que dit, par Eugène Green _ salut à toi ! _, en ouverture de sa collection Voce Umana,
    collection de littérature orale, aux Editions Alpha : CD Alpha 920, en 2002) :
    aux Editions de Minuit, en décembre 2006,
    cette « Joie spacieuse » ;
    à cultiver « sans modération » comme ils disent…

    Se reporter encore une fois à Montaigne :
    « Pour moi donc, j’aime la vie
    et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer
    « …
    _ « Essai«  De l’expérience« , livre III, chapitre 13 ;
    le mot crucial étant celui de « cultiver« , à la forme active et expérimentée…
    Car, pour « la vie« ,
    « nous l’a Nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables,
    que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse
    et si elle nous échappe inutilement
    « ,
    vient-il de dire deux pages avant,
    en commentant
    « cette phrase ordinaire de passe-temps
    et de passer le temps« …
    Avec cette conclusion provisoire du paragraphe :
    « A mesure que la possession du vivre est plus courte,
    il me la faut rendre plus profonde
    et plus pleine.
    « 

    Et il enchaîne :
    « Les autres sentent la douceur d’un contentement et de la prospérité ;
    je la sens ainsi qu’eux,
    mais ce n’est pas en passant
    et glissant.

    Si
    la faut-il étudier,
    savourer
    et ruminer,
    pour en rendre grâces condignes
    à celui qui nous l’octroie
    «  :
    tout un art ;
    mais à portée humaine,
    « non-in-humaine«  _ cher Bernard Stiegler _, du moins…
    Titus Curiosus, ce 17 Juillet