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  • S’entretenir avec des voix survivantes : Correspondance avec le mur, le second volet du triptyque cixoussien Osnabrück-Jérusalem

    S’ouvrir et s’entretenir encore _ ou toujours _ avec des voix chères,

    perdues, abandonnées et promises _ ou livrées _ à un mortel et définitif oubli _ à rédimer ! _,

    quand s’effacent les mémoires des derniers témoins _ Ève, Marga, ici _

    des vies _ plus ou moins longues, et surtout plus ou moins réalisées, accomplies _ de proches qui viennent de passer,

    …

    telle est la vocation que se donne,

    peut-être non sans réticences, ni retards,

    en son très marquant triptyque Osnabrück-Jérusalem,

    et singulièrement en ce splendide second volet qu’est ce Correspondance avec le Mur,

    …

    en s’offrant, en sa maison d’écriture

    _ tel un Montaigne en la librairie-écritoire de sa Tour _,

    à sa plus exigeante et rigoureuse _ en même temps que d’une folle liberté _ imageance

    …

    la merveilleuse et bien réaliste _ en son souci de la plus juste vérité ! _ Hélène Cixous.

    …

    …`

    Après, ici, ce qui m’apparaît désormais _ et provisoirement, car je subodore qu’il y en aura des suites… _

    comme le premier volet

    de ce que, pour mon usage personnel de lecteur, je nomme _ provisoirement donc ! _ le triptyque Osnabrück – Jérusalem,

    …

    qu’a ouvert ce premier volet qu’était Gare d’Osnabrück à Jerusalem (paru le 14 janvier 2016)

    _ cf mon article déjà très admiratif du 14 mai dernier :  _ ;

    et qui lui-même, ce très remarquable opus cixoussien de 2016, constituait une reprise

    _ à dix-sept ans de distance : c’est dire la constance-persévérance-fidélité de ce suivi _

    de ce que je nommerai l’avant-volet de Gare d’Osnabrück à Jerusalem :

    Osnabrück, paru aux Éditions Des Femmes le 12 février 1999.

    …

    Ce Gare d’Osnabrück à Jerusalem que je qualifierai de poursuite-approfondissement, de ce que fut, pour les fratries-sororités Jonas, Osnabrück,

    dix-sept ans plus tard que ce qu’avait été l’avant-volet d’ouverture Osnabrück.

    …

    …

    Mais, en 2015-2016, il se trouve qu’Ève Cixous, la mère de Hélène, est décédée

    _ en sa cent-troisième année d’existence corporelle directement sensible (et visible) _ le 1er juillet 2013,

    et que désormais le « monde » de Hélène

    se trouve devenu pour elle un « monde » sans Ève :

    …

    « La fin d’Eve, mon personnage irremplaçable, mon immense modeste, c’est pour moi la fin du monde. Depuis 2013, je suis sans monde, le livre est refermé. Plus d’un siècle emporté au passé _ voilà : enfui, et voué possiblement à l’oubli ! _ dans la mémoire _ promise, s’il n’existe d’autres recours à saisir, à devenir à court ou long terme _ sans voix« , lit-on page 152 de Correspondance avec le Mur ;

    et je veux retenir et souligner ici cette association « sans monde » / « sans voix«  ;

    …

    ou je dirai plutôt que ce nouveau « monde » de Hélène est « un monde avec« ,

    un monde avec de la présence, encore, mais nécessairement sous une forme changée,

    et avec « une autre voix » que celle d’Ève de son vivant,,

    même si celle-ci, voix, peut se trouver encore, aussi, et bien sûr, demeurée la même,

    simplement à peine légèrement (et forcément, du fait de l’invisibilité nouvelle pour nous du corps disparu…) métamorphosée :

    …

    la voix à peine métamorphosée d’Ève, donc ! ;

    Ève rejoignant alors ainsi, pour Hélène, et Montaigne, et Shakespeare, et Proust :

    les plus intensément plus que jamais présents _ par ce qui d’écrit demeure d’eux : parce que leur voix et souffle y retentissent ! _ parmi les correspondants-interlocuteurs absents vénérés de Hélène ;

    …

    et c’est surtout, bien sûr, la voix singulière d’Ève elle-même _ avec son timbre spécifique : je vais y revenir un peu plus loin _ qui, par-delà la disparition physique de celle-ci, demeure, parle et résonne-raisonne toujours le plus et le mieux _ entre toutes les voix ainsi perçues par Hélène _ ;

    et re-vient fréquemment ré-halluciner sa fille, et booster _ et ce n’est pas accessoire _ sa propre imageance d’auteure, tout particulièrement en sa chambre (de lumière) d’écriture,

    en plus de continuer à venir régulièrement visiter_ elle, Ève, surtout _  ses rêves nocturnes ;

    …

    cf là-dessus ce merveilleux passage page 30, à propos de la « voix ferme » d’Ève,

    « appuyée sur les mots allemands » dont il lui arrivait de faire encore usage :

    …

    • « Deux jours avant le mois de mai _ 2015 _, la voix d’Ève m’a dit : as-tu téléphoné à Marga ? (J’ai senti le reproche _ justifié ! _ se former doucement.) C’était une Hallucination _ avec un H majuscule. Mais quand même c’était bien _ mais oui ! _ Ève _ elle-même, rendue via cette voix singulière parfaitement sienne. Dans les hallucinations la voix est _ paradoxalement _ comme sauvée _ voilà ! _, lavée de ses enrouements, réparée _ oui _, pleine _ enfin ! _ comme une voix qui exécute en solo _ en sa plénitude ici atteinte, obtenue et réalisée _ une strophe d’un Lied familier, elle ne manque pas de souffle _ c’est capital ! _, elle est souple _ oui, et se prête aux moindres variations d’inflexions _ et ronde, elle ne tremble pas, c’est la voix-Ève absolue _ formule sublime ! comme sait nous en réserver si souvent l’inspiration follement généreuse et merveilleusement extra-lucide d’Hélène Cixous ! _, conservée _ voilà _ à l’abri dans ma mémoire _ à force de l’excellence de la qualité maintenue de la correspondance-conversation soutenue entre elles deux : dans les séances lumineuses d’écriture habitée en l’imageance si performativement lucide, visionnante, de Hélène _, le timbre grave sans pli, charnu _ voilà ! _, c’est tout maman, sa force, sa profondeur _ voilà la force magnifique de restitution de l’écriture cixoussienne. On ne s’y attend pas _ ni nous, lecteurs, ni, d’abord, bien sûr, à son écritoire, Hélène elle-même, qui écoute et écrit au rythme de la voix ! Elle vient _ cette voix d’Ève _ de derrière mon dos. C’est peut-être pour qu’on _ qui que l’on soit _ ne voie pas qu’on ne la voit pas _ et l’invisibilité du corps y est bien pour quelque chose ; la puissance de la vision passant inversement proportionnellement par l’invisibilité physique (à l’exception, parfois, de quelques photos conservées excellemment regardées) ; c’est là une force de la radio (et du téléphone) par rapport à la télévision (et à Skype). Cela lui donne aussi plus d’autorité _ à elle, Ève, qui n’en manquait certes pas. C’est comme ça que Dieu parle _ c’est-à-dire vient parler _ à ses interlocuteurs _ car il s’agit bien d’interlocutions ! on ne le soulignera jamais assez _, sa Voix vient de derrière toi, elle surprend par son amplitude » _ alors admirée…

    …

    Mais il faut dire aussi, de cette voix d’Ève, qu’elle demeure _ nouveau paradoxe _ étonnamment présente aussi _ et encore _ paradoxalement sous plusieurs autres formes de voix que la sienne même, certaines d’entre ces voix venant parfois aussi se composer-fusionner-se fondre intimement avec la sienne, à l’image de la condensation dans le travail du rêve ;

    mais à côté de la voix d’Ève elle-même, et seule, isolée, d’abord, bien sûr, toujours si fermement présente _ reconnaissable entre toutes _ et résonnante-raisonnante,

    vient aussi, et parmi d’autres encore, mais bien distincte d’elle(s), la voix de sa « cousine-jumelle » Marga (« Ève et Marga les deux cousines jumelles en haleine _ d’une forme de rivalité endémique due au simple fait de leur proximité de moment de naissance, en 1910 _ depuis cent ans« , lit-on à la page 25 : Ève Klein, fille aînée de Rosie Jonas, est née le 14 octobre 1910, et sa cousine germaine Marga Löwenstein, fille benjamine _ et cinquième et ultime enfant _ de Paula Jonas, le 30 décembre 1910) ;

    …

    et c’est ainsi Marga _ devenue Carlebach en 1937 par son mariage avec le rabbin Alexander David Carlebach _, qui, en substitution _ en quelque sorte _ d’Ève _ devenue Cixous par son mariage avec Georges Cixous le 15 avril 1936, et physiquement disparue le 1er juillet 2013 _, devient désormais ces années 2013-14-15-16-là _ au moins potentiellement, car demeurent aussi à son égard de personne (de même qu’à l’égard de Jérusalem, aussi !), certaines réticences, et assez puissantes, de la part de Hélène ; et réticences qui ont un très notable poids dans le fait de la différance maintenue jusqu’à la fin de la part de Hélène à se déplacer-se rendre jusqu’à Jérusalem pour venir rendre physiquement visite à la plus que centenaire, en sa cent-sixième année, Marga !!!! _ l’héroïne-correspondante vivante principale, tant au téléphone que par lettre (sinon physiquement, à Jérusalem même, puisque là, une forte réticence _ j’insiste ! et différance maintenue ! Hélène repousse toujours cette hypothétique visite  _ demeure _ rien n’est simple, ni univoque ! _ ; et que le doute s’instille, jusqu’à demeurer encore à la fin du récit, dans nos esprits de lecteurs, quant à la pleine effectivité (versus simple fictionnalité) de la rencontre, jamais, à Jérusalem même, au domicile de Derech Hebron de Marga, à Jérusalem, donc, la Ville du Mur, entre Marga, encore vivante, jusqu’aux dernière jours de mars 2016, et Hélène, quant à établir si Hélène a effectivement fait, ou pas, ce voyage de Jérusalem avant ce mois de mars 2016, par exemple au mois de mai 2015 !.. ;

     jusqu’à insuffler plus largement encore en nous lecteurs un puissant doute sur le statut même de l’entier récit (et sa vertu de réalisme vérace) de Hélène Cixous, et parfaitement volontairement, bien sûr, de sa part, qu’est ce magnifique Correspondance avec le Mur ;

    …

    ainsi cette merveilleuse vibration magnétique des phrases, si libres en même temps que si rigoureuses et justes, de l’auteure, induit-elle _ mais très discrètement, sans surtout y insister ! _ en nos esprits de lecteurs attentifs, un puissant flottement vibratoire quant à la nature consubstantielle du statut, des caractères, des limites, aussi, de ce qu’il faut entendre, et sur lesquels nous pourrions nous entendre avec l’auteure, par « réel«  et « réalité«  ;

    et cela sans la moindre concession de sa part, bien sûr _ elles seraient mortelles à la portée de vérité de sa poïesis ! _, aux facilités et complaisances confusionnistes du genre fantastique ; dont nous sommes ici et très heureusement aux antipodes…

    …

    …

    Et c’est ainsi que Marga devient peu à peu dans le récit l’héroïne-corrrespondante vivante principale _ je reprends ici le fil de ma décidément trop longue phrase _,

    de Correspondance avec le Mur,

    qui constitue le volet n°2 du triptyque Osnabrück-Jérusalem…

    …

    …

    A propos de la double relation de Hélène à Ève et à Marga (et à Marga comportant une part d’Ève),

    je veux préciser et développer encore ceci,

    toujours à propos de ce point crucial des « voix » d’absents-absentes telles qu’elles sont convoquées ou accueillies dans le récit,

    qui à ces « voix« -là s’offre et se livre :

    …

    Hélène Cixous ira jusqu’à parler d’ »amour _ pour Marga _ par confusion _ de sa part : « condensation« , dirais-je _, comme si c’était Ève qui m’envoyait ce trésor«  (indique-t-elle page 151) ;

    …

    ainsi que du « sentiment caressant _ que Hélène vient alors à éprouver _ qu’une part _ mais pas la totalité, bien sûr _ de Marga est faite de l’étoffe _ Jonas _ d’Ève

    et que pour cela et pour le contraire aussi _ retenons-le bien aussi ! _,

    parce qu’elle _ Marga _ est Ève plus ou moins _ certes ! _,

    je la chéris _ mais non ambivalence et réticences, donc (et retards) _

    et je me réjouis de la voir lundi _ (sic) au mois de mai 2015 _ (page 34) ;

    les deux cousines étant les filles de deux sœurs Jonas, Rosie Jonas, épouse Klein, pour Ève ; et Paula Jonas, épouse Löwenstein, pour Marga ; il faut y insister ;

    …

    et, pour qualifier, cette fois, la voix de Marga, au moins au téléphone

    (car on ne saura définitivement pas ici si Hélène et Marga se sont effectivement rencontrées ou pas à Jérusalem ! ni en quelle année : 2015 ? _ 2016 ? non ! _),

    on peut lire ceci de fascinant (page 32) :

    …

     » Un an plus tard _ que mai 2015, donc _ maman _ décédée le 1er juillet 2013 _ m’a hallucinée. J’ai téléphoné.

    Marga m’a répondu _ pour justifier de ne pas avoir répondu à un appel téléphonique précédent d’Hélène _ I was attending a lecture, she said.

    Elle _ Marga, donc : mais il semble que cette réponse téléphonique de Marga ne se place pas au sein de l’hallucination par Ève, mais bien en pleine réalité on peut plus effective !.. _ utilise une voix étrangement familière _ à l’oreille d’Hélène _, en anglais, de mélange _ une condensation ! _ des voix d’Ève et d’Éri _ Érika Klein, la sœur cadette d’Ève, née, elle, le 15 juillet 1913 à Strasbourg, et décédée le 31 décembre 2006 à Manchester, et qui a vécu une partie importante de sa vie en Angleterre _, que je n’avais pas entendue _ pour ce qui concerne cette voix « étrangement familière, en anglais«  de Marga _ depuis soixante ans«  _ à Belfast, à Londres, ou à Manchester… _ ;

    …

    et (page 33), toujours pour cerner-qualifier cette voix de Marga, mais devenue entre-temps d’outre-tombe (depuis le décès de Marga, fin mars 2016) en mai 2016 _ soit deux mois après ce décès _, ces magnifiques notations pour la caractériser :

    …

    « Intacte, puissante et cet allant _ andante ! _ du timbre qui résonne dans la gorge des Jonas _ voilà ! _ depuis Ninive jusqu’à Osnabrück, des têtus, surtout les femmes. C’était le 1er mai de la cent sixième année de la chronique«  (donc en mai 2016) ; nous sommes donc bien là au pays magicien (mais pas fantastique !) de l’imageance, sinon de l »hallucination, de Hélène Cixous ;

    …

    …

    mais aussi, et encore, cette affirmation (page 37) :

    …

    « Marga était _ carrément ! _ une voix qui voyageait à travers trois siècles _ XIXe, XXe et XXIe _ comme la voix de Dieu. (…) Nous nous rencontrions dans le monde _ on ne peut plus réel, lui aussi, et certes pas de la fantaisie impossible et irrationnelle du fantastique ! _ invisible par l’oreille » ; c’est-à-dire partout dans le monde où Hélène peut (a le pouvoir de) tendre vers elle, Marga _ comme elle le fait envers sa mère, Ève, ou envers sa tante Éri, ou sa grand-mère Omi-Rosie : les principales interlocutrices de ses correspondantes désormais absentes (je mets à part, bien sûr, le cas de son père, Georges Cixous, décédé, lui, à Alger le 12 février 1948 … _, son oreille tant physiquement qu’en pensée ou en hallucination, en imageance donc… ;

    …

    et encore (page 39), à propos des trois mois d’été qu’en 1950 Hélène, âgée de treize ans, alla passer à Londres (pour sa « première Lehrjahr année d’apprentissage de l’immensité du monde« ) chez la cousine Marga, « à Golders Gardens, Golders Green NW11 » (page 35),

    et, toujours, surtout, à propos de la différence des voix de sa mère Ève et de la cousine Marga :

    …

    « pendant trois mois je n’ai pas entendu sa voix _ celle d’Ève, demeurée, elle, à Alger _, au lieu de son timbre j’ai eu le timbre plus léger et rieur _ voilà : un timbre plus proche, pour Hélène, de celui de sa plus rieuse, elle aussi, tante Éri _ de Marga pour allumer _ car la voix a le pouvoir (magicien d’imageance, dis-je…) d’être lumière _ dans le noir du temps » _ sublime formulation ! _ ;

    ce que commente aussitôt ainsi Hélène :

    …

    « le Fait que ma mère m’ait adressée à Marga pour le premier rite de séparation _ entre elles deux, la mère veuve de quarante ans et la fille de treize ans _, s’est agité devant moi comme un drapeau de salut« … ;

    Marga, comme la suppléante-double, à nouveau _ mais non sans réticences, ni différance à aller se rendre venir la rencontrer à Jérusalem _, d’Ève ;

    …

    et encore, pour évoquer ce mélange-condensation-confusion fascinant des voix, ceci, page 43,

    à propos cette fois de la voix propre de Marga :

    …

    « Nous prenions le café à Jérusalem _ cela demeurant in fine fortement problématique du strict point de vue de la chronologie la plus réaliste ! La voix d’Éri _ la petite sœur d’Ève, et la tante maternelle de Hélène, mais décédée plus tôt qu’Ève et Marga : le 31 décembre 2006 à Manchester _ avec son grain de sourire _ définitivement juvénile, voilà : encore une magnifique formulation ! _ sortait _ maintenant : en mai 2015 ! _ de la gorge de Marga« … ;

    …

    …

    et plus fondamentalement encore, et toujours à propos de ces diverses voix aimées,

    Hélène Cixous dit ceci, page 69, de vraiment très essentiel au sujet de son propre cheminement de vie :

    …

    « Chemins où mon être procède par égarements et résurgences _ contrastés : à l’image, en plus cahoté et subi, du « à sauts et à gambades » montanien _, toujours aveugle _ au seulement physiquement visible _ et toujours accompagnée _ voilà l’important _ sans le savoir, bordée doublée _ maternellement-filialement _, par mes voix _ d’ombres chères : telle est donc la formule poignante capitale ! C’est pour cela que parmi mes guides de voyage _ c’est-à-dire de vie _, je m’en rapporte toujours _ outre à ces voix chéries et vénérées-là _ non seulement aux guides du Routard, mais aussi au guide de Dante-Virgile _ la Divine Comédie _ pour les descentes dans l’horreur et au Montaigne _ les Essais _ pour les ascensions. Puisqu’il faut _ destinalement _ se perdre _ voilà, c’est un passage obligé ! _, on ne peut l’effectuer _ ce voyage un peu compliqué d’une vie _ sans ceux qui ne nous abandonnent _ par delà leur disparition physique, et absence momentanée _ jamais _ comme cette proximité-fidélité-là de présence maintenue et continuée est précieuse ! _ que pour quelques provisoires _ de quelques jours, semaines, mois _ séparations«  _ avant les bienheureuses retrouvailles (des rêves nocturnes, et plus encore de l’imageance poïétique diurne), et la dimension d’éternité de ces correspondances-conversations essentielles, au lieu de purs et simples définitifs (et terrifiants) mortels abandons…

    …

    …

    Voilà pour ma réflexion un peu personnelle sur ce fondamental commerce des voix

    dans ce merveilleusement réaliste _ avec largesse ! _  Correspondance avec le mur !

    intégrant à la conception la plus juste et rigoureuse du réel _ sans la moindre complaisance envers l’irrationnel ou le fantastique ! _

    tout ce que permet d’atteindre le plus réalistement possible, et dans le souci le plus strict de la visée la plus probe de vérité,

    c’est-à-dire sans la moindre concession au fantastique, aux élucubrations mystiques, ou à ce Kant nomme la schwärmerei,

    la plus lucide capacité de connaissance vraie _ et c’est fondamental ! _ de ce que je nomme l’imageance poïétique.

    …

    Fin ici de ma préface entièrement personnelle _ sans appui ou accompagnement.

    …

    …

    Après ce premier volet, donc, qu’est Gare d’Osnabrück à Jerusalem

    qui lui-même constituait une reprise _ à dix-sept ans de distance _ de ce que je nommerai son avant-volet : Osnabrück, paru le 12 février 1999,

    …

    je viens d’achever hier soir la lecture première du merveilleux volet 2 du triptyque Osnabrück-Jérusalem :

    Correspondance avec le mur (paru le 19 janvier 2017)

    et que je traduis, pour moi-même, en Conversations poursuivies avec les ombres chères…,

    et cela après avoir lu juste auparavant son volet 3, Défions l’augure (paru le 18 janvier 2018) :

    les trois aux Éditions Galilée…

    …

    …

    En conséquence de quoi,

    et selon ma fidèle méthode, celle de mes articles précédents des 25 avril, 9 mai et 14 mai derniers :

    …

     

     

    …

    c’est à partir de cette lecture toute fraîche de Correspondance avec le mur, paru aux Éditions Galilée le 19 janvier 2017,

    que je place ce jour à mon dossier d’approche de l’œuvre-continent Cixous

    cet article-ci

    Hélène Cixous dans les souterrains du temps

    de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Les Lettres françaises, le 9 février 2017

    …

    _ article au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime le faire (en forme de triple dialogue, donc : avec l’auteur, Hélène Cixous, avec son premier lecteur-commentateur, qu’est René de Ceccatty, ainsi qu’avec moi-même, méditant), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    Bien sûr, si ces farcissures dérangent (ou ralentissent, ou compliquent, au lieu d’aider) en quoi que ce soit,

    le lecteur a tout loisir de les shunter…

    …
    …

    Hélène Cixous dans les souterrains du temps

    …

    …

    Correspondance avec le Mur

    d’Hélène Cixous 

    …

    Illustrations d’Adel Abdessemed

    …

    Galilée, 168 p.

    …

    …

    Il y a apparemment peu de points communs entre Julien Green et Hélène Cixous _ c’est par l’assez long détour d’une remarque portant sur la forme du récit, et via une comparaison de l’abord de l’Ulysse de James Joyce par Julien Green et Hélène Cixous, à quelques quarante-cinq ans de distance, que René de Ceccatty choisit d’aborder ici la présentation de son propre regard sur Correspondance avec le Mur… _ : certainement pas de génération (trente-sept années les séparent _ Julien Green est né le 6 septembre 1900, et Hélène Cixous, le 5 juin 1937 _), ni de formation, d’origine, de parcours, d’œuvre. Et on voudrait cependant citer une remarque _ fort judicieuse _ du premier _ Julien Green _ sur Ulysse de Joyce, qu’il lisait dès sa parution _ à Paris, le 2 février 1922 _, et auquel  la seconde _ Hélène Cixous _ consacra sa thèse d’angliciste _ L’Exil de James Joyce ou l’art du remplacement, soutenue en 1968. Cette remarque, Julien Green la nota dans On est si sérieux quand on a dix-neuf ans (Fayard, 1993), son journal très précoce, tenu quand il avait une vingtaine d’années _ de 1919 à 1924 _ et publié _ seulement _ quelques années _ en 1993 _ avant sa mort très tardive _ le 13 août 1998 ; Julien Green est né le 6 septembre 1900. Et on pourrait l’appliquer _ cette remarque du jeune Julien Green _ à la démarche _ d’écriture du récit _ d’Hélène Cixous : « Quelque chose dans le ton _ un élément crucial ! _ du premier chapitre _ de l’Ulysse de Joyce, donc _ fait songer que ces premières pages sont la suite _ voilà ! _ d’un livre que nous ne connaissons pas _ et prenons en chemin, écrivait donc le jeune Julien Green au début des années vingt, vers 1922. Jamais l’auteur ne se soucie de notre ignorance _ de lecteur pénétrant, perdu, sans repères, dans le récit. Il écrit comme si nous savions qu’il sait ; il dédaigne _ avec une superbe sprezzatura _ l’explication, pour la raison très simple que la vie, elle-même _ ne prenant guère de gants… _, la dédaigne _ voilà ; et c’est donc dans le flux de la vie même (sans gants) que nous voici sans façon et cavalièrement admis, juste par-dessus l’épaule de l’écrivant… Nous sommes _ trop mal _ habitués, en effet, aux artifices _ contournés _ de l’écrivain qui écrit son livre en vue _ souvent bien formatée _ d’un lecteur _ hélas ! et en mesurant les chiffres de vente qu’il pourra en escompter… _ et qui ne présente pas les faits sans les commenter _ aussi _ au fur et à mesure, ou tout au moins sans essayer de les lier entre eux par une certaine logique _ rassurante par sa cohérence, qui n’est pas du tout celle de la vie, brutale et désordonnée, et parfois chaotique. Avec Joyce _ et les plus grands auteurs : Faulkner, Antonio Lobo Antunes, etc. _, on comprend _ difficilement, en essayant de s’accrocher au moindre détail d’apparence anecdotique qui pourrait constituer un indice pour ce qui suivra… _ ce qu’on peut. » On pourrait croire que ce préambule annonce un éreintement du chef-d’œuvre _ joycien. Il n’en est rien. Au contraire, la méthode narrative de Joyce, en effet, souvent _ délibérément _ ambiguë et allusive, est, aux yeux du tout jeune lecteur déjà fort savant et surtout certain de ce que peut et de ce que doit être la littérature _ qu’est le jeune Julien Green en 1922, 23 ou 24 _, une juste réponse aux artifices du roman _ académique _ dominant. Car, au terme d’un éloge argumenté sur une page, il conclut : « L’ordre et l’harmonie ne sont-ils pas des éléments factices _ voilà ! _imposés au goût du lecteur par une pure convention _ de commodité de lisibilité _ ? L’auteur qui se plie à cette discipline n’est-il pas en contradiction avec lui-même s’il essaie par ce moyen de nous présenter une image fidèle de la vie ? » _ et voilà l’objectif prioritaire proclamé : un accés bien plus direct et vrai à la vérité, aussi brute (ou brutale) soit-elle, du réel vivant vécu et à vivre.

    …

    Or Julien Green, qui passe parfois pour un romancier précisément classique et conventionnel, était, lui aussi, habité par des visions et des rêves _ tenus cachés _ qui sont la stimulation la plus profonde _ probablement, et tourmentée _ de son œuvre, comme, du reste, le révèlent son long journal et son admirable autobiographie _ Jeunes années. Ce faux romancier classique (qui tarda à lire Dostoïevski, sentant qu’il allait là se frotter au plus grand des experts des forces secrètes et de l’inconscient _ oui : c’était dangereuxx ! _) était en communication plus ou moins directe avec cet inconscient qui _ pour des raisons principalement d’éducation religieuse _ le terrifiait _ voilà _ et lui lançait des signes dont il faisait, quand il le pouvait, des histoires de vertige, d’épouvante et de crime, dans un contexte le plus souvent bourgeois et religieux _ de péché ! _, mais avec une connaissance très approfondie de la Bible _ remarquable connaisseuse, elle _ et de grands textes spirituels et poétiques _ les plus profonds. Il aimait donc James Joyce _ voilà ! _ dont la violence, la crudité _ oui : brute, directe _, le génie linguistique _ aussi ! _, la fréquentation des pulsions les plus enfouies _ voilà ! voilà ! _ le _ lui _ faisaient apparaître comme un maître _ un professeur (sans façons) de désir. Il avait compris ce que la littérature pouvait _ voilà ! _ pour cette infinie introspection _ oui _ à laquelle il se vouait, pour traquer à la fois _ car nous sommes bien en effet dans une formidable ambivalence ! _ des forces maléfiques, mais aussi une capacité d’émerveillement _ les deux ; et la béance-ambivalence du créer commence fort légitimement par faire peur, inhiber, voire paralyser. Fin ici du préambule joycien-greenien de René de Ceccatty. Place à Hélène Cixous.

    …

    Voilà plus d’un demi-siècle _ depuis la publication en 1967 de ses nouvelles Le Prénom de Dieu… _ que Hélène Cixous creuse _ oui : fouille, approfondit, fouaille _, dans des livres aux tonalités diverses, mais à l’authenticité égale _ et impitoyable _, une vérité _ oui ! _ secrète _ à exhumer-mettre au jour : avec extraordinaire jubilation et non sans larmes _ que sa vie _ au fil du quotidien des jours, mois, années, si je puis dire, avec, forcément, alternances tourneboulées de climax et anti-climax venant se confronter-heurter-ajointer, comme cela se produit en toute vie... _ tour à tour révèle et enfouit _ oui, les deux. Depuis Or, elle s’est attachée à décrire minutieusement _ dans toute leur complexité et ambivalences colorées diverses _ les liens familiaux qui l’ont construite et parfois disloquée, non seulement dans une ascendance multiple _ et déjà transhumante de par toute l’Europe, le plus vaste monde, la Méditerranée, et même l’Aquitaine, Arcachon… _ qui la rattache _ comme à un humus de paradis-enfer nourricier _ à diverses traditions, diverses nationalités, diverses langues _ oui _, mais aussi dans une histoire politique et individuelle qui a créé de nombreuses brisures _ meurtrières, terribles _, de nombreux exils géographiques et intérieurs _ oui, les deux _, passions, ruptures, deuils. Dans ce qu’il faut bien appeler un destin _ des forces déterminantes puissantes et parfois répétitives _, mais auquel elle ne se soumet _ en effet ! _ pas _ c’est une formidable résistante ! que rien n’arrête… Comme sa mère _ : qu’elle analyse _ oui _ par tous les moyens _ très divers et colorés _ qu’offre la littérature _ et cela, à la différence du pragmatisme éminemment terrestre de sa mère _, qui, dans son cas, trouvent des échos dans la peinture, la philosophie et, comme on le sait par sa collaboration avec Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, la dramaturgie _ pas de genres étanches ici : à la Shakespeare ; et, cavalièrement (« à sauts et à gambades« ), à la Montaigne.

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    La particularité de son style _ voilà _ est de mêler _ avec une irrésistible incroyable liberté (à la Shakespeare !) et souplesse de sa faculté (visionnaire) d‘imageance et télétransportation, pour reprendre, d’une part, un mot que j’ai tiré de l’œuvre de Marie-José Mondzain (dès Homo spectator), et, d’autre part, le mot crucial, selon ma lecture, de René de Ceccatty en son admirable Enfance, dernier chapitre… _ des fulgurances limpides _ absolument ! _, des récits prosaïques, simples, drôles _ oui ! l’esprit (mais sans esbroufe ! ni superficialité) règne !_, dialogués avec vitalité et vibration _ tout cela est parfaitement ressenti ! _, et des analyses intellectuelles complexes _ mais sans la moindre cuistrerie, ni démonstration, tout simplement issues d’une vaste et profonde culture qui va de soi et fournit les repères les plus adéquats pour appréhender le mieux les finesses et paradoxes oxymoriques de la complexité _,  aux références littéraires et philosophiques qui réclament une grande attention de lecture _ certes, mais sans lourdeur, jamais ; et qu’une culture solide de lecteur peut détecter, sans piège : tout, ici, coule de source limpide et va de soi… _ et tissent d’un livre à l’autre _ oui _ un miroitant réseau _ oui, aux reflets et éclats (glittering) quasi infinis _ d’amis écrivains, peintres, personnages fictifs ou mythiques (ici Isaac, familier à ses lecteurs _ mais il garde tout son mystère ! _, mais aussi Tristan) _ qui se côtoient et se mêlent sans jamais dissoner _, et bien sûr Montaigne, Proust…) qui lui tendent _ les uns et les autres _ la main _ et la voix _ dans un univers que le temps _ ni l’historicité _ ne limite plus _ en effet : tout magnifiquement communique avec la plus extrême pertinence et justesse (et beauté, et poésie) de vision : saisissante. Nous nous mouvons dans de l’éternité dans laquelle tout respire et resplendit, même le plus noir d’encre, avec la force de la plus vive clarté.  Tout cela élabore un récit autobiographique _ oui, en effet, très concret, et qui lui donne un ancrage bien terrestre, notamment en matière de lieux, bien réel _ qui n’est pas toujours événementiel _ mais, parfois aussi, et sans difficulté, fictionnel, ou méditatif, et à vocation d’universalité, mais sans jamais nul pesant didactisme de démonstration ! ; la légéreté (et la jubilation) du souffle de la phrase, avec une profonde liberté de ponctuation, toujours justifiée (et juste !), prime toujours, en la musique de ce récit, à hauteur de ce que soi-même a de plus large, haut, profond, en même temps que solide et bien campé sur ses jambes : au service de la justesse lumineuse de la vision _, où les dates jalonnent une progression qui n’est pas pour autant entièrement chronologique _ en effet : à nous d’apprendre à (un peu mieux) nous repérer et jouer (ou déjouer) avec.

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    La mort de sa mère _ Ève Cixous, née Ève Klein (1910 – 2013) _, qui est advenue il y a quatre ans _ le 1er juillet 2013, à Paris _, a opéré une coupure considérable dans son destin _ et en ce qui peut faire pression, souvent répétitivement, sur sa personne _ et dans son œuvre _ à partir du Détrônement de la mort, paru le 16 janvier 2014 ; le splendide Homère est morte… paraissant le 28 août 2014 _, soudain privés non seulement d’un pilier identitaire — «… la fin d’Ève, mon personnage irremplaçable, mon immense modeste, c’est pour moi la fin du monde… » (sur lequel prendre appui, ne serait-ce que pour frontalement s’y opposer…) —, mais d’une interlocutrice _ d’une incroyable vitalité (assortie d’un vivifiant permanent humour, jamais pris en défaut !) _ à laquelle les lecteurs s’étaient _ en effet ! _ attachés, parce qu’elle apparaissait comme un garde-fou _ oui, face aux dérives poïétiques de sa fille (qui tient en cela davantage de son père, Georges Cixous, brutalement disparu le 12 février 1948 : Hélène avait dix ans) _, une sorte de surmoi sympathique et insolent _ les deux : Ève est une force qui va, résiste, maintient, et survit _, aux rappels à l’ordre amusants et poétiques _ les deux _, tantôt un retour au réel _ le plus prosaïque et nourricier : Ève fut sage-femme _, tantôt, au contraire, une fuite vers un monde intemporel _ celui de la survie familiale (des Jonas et des Klein) _, auquel la _ très _ grande vieillesse donnait une dimension majestueuse et magique _ les deux, en effet : Ève survit à ses divers maux, notamment ceux, même si non mortels, de la peau _, en dépit du délabrement physique et du flottement _ envahissant, sur la fin _ de la conscience. Mais Ève Klein ne pouvait mourir en littérature _ et de fait elle se survit très éloquemment ici, via, en partie, cette sorte de double-jumelle lui survivant qu’est sa « cousine-jumelle«  Marga, tout particulièrement _, pas plus qu’elle ne pouvait disparaître du cœur et de la conscience _ notamment écrivante _ de l’auteure _ c’est que les murs de la chambre d’écriture (à la Montaigne en la librairie-écritoire de sa Tour) parlent. Non plus que de ses rêves _ que Hélène Cixous note très scrupuleusement : puisqu’ils lui livrent de quotidiennes nocturnes missives (soit une très notable correspondance). Elle _ Ève, donc, cette formidable archi-vivante ! _ continue à vivre _ voilà, mais dans l’invisibilité : « par l’oreille«  de Hélène, par l’assidue « correspondance » de leurs voix, maintenue, soutenue, entretenue… _, et elle réapparaît donc pleinement _ plus que jamais ! tant elles ont appris à parfaitement se connaître ainsi que se surprendre encore, à nouveau _ dans ce nouveau livre, qui, comme Julien Green le dit d’Ulysse, a déjà commencé _ au moment où nous en prenons et saisissons, au vol, la lecture, comme penchés par-dessus l’épaule de l’auteure écrivant ; cf ce magnifique passage, page 15 : « Les voix, dis-je, sont comme les tourterelles argentées qui viennent boire au bord du grand tiroir d’eau fraîche sous le chêne _ probablement un bassin au jardin de la villa à Arcachon, lors de l’été tranquille et sur-animé de l’écriture. Elles sont attirées par la grande feuille de papier blanc _ rien de mallarméen ici ! c’est même tout le contraire ! _, elles se perchent sur la marge _ du papier lumineux de celle qui a commencé d’écrire _ et se courbent sur le ruisseau renouvelé _ voilà ! rien de tari, ni de sec, ici, en ce jardin tout fleuri _ de l’écriture« . Le lecteur entre donc d’emblée _ oui, en ami _ dans un monde _ riche et vivant _ dont les personnages ne sont pas _ formellement _ présentés quand ils sont nommés _ à nous de les découvrir et pénétrer tels qu’ils surviennent et reviennent (du passé ou du présent proche), ici et maintenant, devant l’auteure, dans le flux se poursuivant du récit, et d’apprendre aux moindres signes qu’ils présentent, malgré eux, à les connaître, mais jamais magistralement : tous disposant fondamentalement de leur propre liberté d’initiative et surprise ! Et pourtant, ils existent _ certes : ils font totalement partie du réel ; ils en sourdent pleinement, certains même jusqu’en leur disparition-assassinat ! _ et deviennent rapidement cernables _ ou presque : quelques uns, certains, résistent tout de même à notre curiosité inquisitrice, même très patiente (tels certains cousins du passé, confondus maintenant faute de repères ou témoignages pleinement fiables) ; et parce qu’ils résistent d’abord à la propre curiosité de l’auteur, qui peine à en identifier quelques uns : certaines mémoires auxiliatrices venant désormais à lui faire parfois, à elle la première, cruellement défaut _, même pour ceux qui n’ont pas lu les livres précédents _ mais c’est le cas des plus grands livres : Faulkner _ Le Bruit et la fureur _ ou Proust  _ tout A la Recherche… _, pour commencer. Et quoique _ ou parce que ! _ dépourvus des artifices habituels aux « scènes romanesques », ils ont une présence _ naturelle et amicale d’accueil, même un peu brut _ et une vitalité dynamiques _ magnifiques _ qui entraînent _ avec une renouvelée jubilation _ la lecture.

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    Le précédent livre _ Gare d’Osnabrück à Jerusalem _ racontait le retour _ mais Hélène s’y était-elle vraiment rendue, à Osnabrück, avec sa grand-mère Rosie, lors de leur voyage en Allemagne, notamment à Cologne, en 1951 ? Elle ne le sait plus : elle ne s’en souvient pas vraiment, et plus personne (de vivant) ne peut plus le lui ni confirmer, ni infirmer… _ à Osnabrück, ville _ presque _ natale d’Ève Klein _ c’est à Strasbourg, alors allemande, qu’Éve Klein est née le 14 octobre 1910 ; son père Michaël Klein, qui, juste après son mariage (à Osnabrück, en 1910) avec Rosie Jonas, avait rejoint à Strasbourg son frère Moritz Klein, industriel à Strasbourg,  et y avait créé à son tour une usine, de chaussures ; mais son père ayant été tué à la guerre sur le front russe (le 27 juillet 1916), sa mère Rosie, née Jonas, la petite Ève et sa sœur cadette Érika, suite à la défaite allemande de novembre 1918, avaient toutes les trois rejoint la famille Jonas à Osnabrück à ce moment-là (le pater familias Abraham Jonas était décédé, chez lui à Osnabrück, le 7 mai 1915 ; et c’est le frère aîné de Rosie, « Onkel André«  (Andreas Jonas, né le 6 février 1869) qui est devenu le chef de cette branche de la famille Jonas ; et c’est ainsi à Osnabrück (puis ensuite un peu à Dresde, auprès de Hete Stern, une des sœurs aînées de Rosie, dont le mari, Max Meyer Stern, dirigeait alors la Dresdner Bank) qu’elles (Rosie Klein et ses filles Ève et Éri) vécurent la majeure partie de la décennie des années vingt… _ et ville dévastée par les déportations juives _ par les Nazis, dès 1933 _ avant de redevenir une ville _ très officiellement _ amie _ des Juifs, ceux-ci ayant tous disparu de la cité en 1945 : enfuis ou exterminés… Ce retour _ au berceau (en 1880, les Juifs ayant été admis à résider à Osnabrück !, en 1881, le pater familial, Abraham Jonas (18 août 1833 – 7 mai 1915) était venu, de Borken, y installer sa famille, et rapidement prospérer) de la branche paternelle, les Jonas, de sa mère _ était, pour Hélène Cixous, une façon d’affronter de manière directe _ sur place : lieux et documents historiques aidant ! _  la question de l’ascendance, de la mémoire familiale _ du moins ce qui, par menues bribes déchiquetées, pouvait, au fil des éloignements et des disparitions, dans le temps, en rester _ de la déportation, de l’horreur de la solution finale, de son identité juive _ toujours questionnante pour elle ; et en rien communautariste. Georges Cixous, son père séfarade était athée, et sa mère ashkénaze non observante, et extrêmement pragmatique ; elle était seulement une fervente des agrumes en provenance d’Israël (Jaffa)... Elle _ Hélène Cixous _ s’en explique, par ailleurs, dans Une autobiographie allemande, son entretien _ excellent : je l’ai très soigneusement lu, lui aussi _ avec Cécile Wajsbrot, paru simultanément chez Bourgois, l’an dernier _ le 3 mars 2016. Devait suivre un retour _ effectif, physique _ à Jérusalem _ peut-être Hélène avait-elle participé là à quelque enseignesement, ou donné quelque conférence… ; ce n’est pas vraiment précisé _, auquel est donc consacré _ du moins en apparence _ ce livre. Mais le retour a-t-il _ effectivement, ou pas _ eu lieu ? finit-on par _ sérieusement, en effet _ se demander _ anomalies et flottements volontaires ou pas du récit aidant. Pourtant ces événements _ de et à Jérusalem _ que raconte _ avec force détails bien réalistes, sensuels et quasi charnels _ Hélène Cixous, et qui sont ses retrouvailles avec Marga _ Carlebach _, la cousine d’Ève Klein, aussi âgée _ Ève et Marga sont toutes deux nées au dernier trimestre 1910 : Ève le 14 octobre, Marga le 30 décembre _, plus âgée _ désormais, puisqu’Ève est décédée le 1er juillet 2013 _ qu’elle, mais lui survivant _ en sa cent-sixième année d’existence en mars 2016 _, sont racontés avec des détails très réalistes _ et même sensuels : ainsi les détails délicieux des cérémonies du café, du thé, des fraises, des gâteaux _ qui ne devraient faire naître aucun doute, sinon que, comme dans un rêve _ voilà _, la précision réaliste ne suffit pas à _ totalement _ dissiper l’incertitude. Et _ le choc de _ la lettre finale _ en quatre volets et en anglais _, d’une dame très âgée (de cent cinq ans) à sa petite-cousine, fournie en fac-similé _ oui, aux pages 155 et 156 _, laisse entendre que l’auteure ne serait pas encore venue _ mais non ! même pas en mai 2015… _ d’Osnabrück à Jérusalem _ ni ne se serait rendue au Mur des Lamentations glisser le petit papier de sa prière entre deux pierres, comme elle le narre avec force détails pourtant durant tout le chapitre intitulé Le crime est dans le Mur (aux pages 105 à 127)  On est donc dans une narration volontairement, involontairement flottante _ oui ! Et c’est là une des forces et un élément majeur du charme prenant de ce récit perpétuellement vibrant et magnétique : flottant, en effet… Les scènes, les dialogues sont pourtant _ très réalistement _ censés avoir eu lieu bel et bien à Jérusalem _ oui : en mai 2015. Qu’es-tu venue faire à Yerushalaïm ? demandait _ en anglais _ Marga _ à sa petite-cousine Hélène, page 43. Mais _ Hélène _ est-elle vraiment allée à Jérusalem ? se demande le lecteur à son tour _ eh oui. S’agit-il, pour la partie qui concerne le voyage de Hélène à Jérusalem, ses visites à Marga, ainsi que son pélerinage au Mur des Lamentations, d’élucubrations fantasmatiques, produites seulement face au mur lumineux de la page blanche du Livre à écrire ?.. Mais celles-ci auraient-elles nécessairement moins de force de réalité pour l’auteure, comme pour le lecteur ?.. Non : la force de vérité de l’œuvre est dans la poïesis de l’imageance de l’écriture inspirée.

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    Car ce voyage à Jérusalem est surtout, rêvé ou pas _ et le point est assurément d’importance : la vraie vie de l’écrivante qu’est viscéralement et fondamentalement Hélène Cixous est celle faite des fantastiquement réalistes conversations qu’elle poursuit, en l’absence physique (et invisibilité présente) de ses interlocuteurs choisis, via la splendeur lumineuse et nourricière de la page du Livre qui là s’écrit _, le prétexte douloureux _ mais consubstantiel, et jouissif sans le moindre masochisme : Hélène Cixous est une positive heureuse ! _ d’une réflexion _ éminemment sensible, et même sensuelle, et passionnante _ non seulement sur l’identité juive _ incontournable pour elle, même si, à Paris ou Arcachon, elle a eu assez peu à en souffrir en sa vie, en tout cas moins qu’à Oran ou Alger _ mais sur toutes les migrations intérieures _ oui _ ou géographiques de la famille _ transbahutée, exilée, pourchassée, voire décimée à diverses reprises _ et de la personne _ même, diverse _ de Hélène Cixous. Bien sûr, avant tout sur les déportations, qui ont détruit une partie _ nombreuse ! _ de sa famille, mais aussi sur la gigantesque diaspora _ des oncles, tantes, et cousins et cousines, tant Jonas que Klein _, du Chili à Israël, en passant par l’Algérie _ l’Afrique du Sud, aussi _, les États-Unis et l’Angleterre. L’Algérie, à laquelle Hélène Cixous a consacré de nombreux livres, sur son enfance et son adolescence, réapparaît toujours _ forcément. Mais ici comme un miroir de cette autre origine _ la plus archaïque et probablement fondamentale _ que serait Jérusalem. Origine imaginaire _ fantasmatique _ et reniée _ repoussée, mise à distance, avec refus puissant de s’y sentir en tout cas enfermée, retenue, prise au piège : en une nasse qui l’étoufferait et la mutilerait _ en même temps. Car Israël ne peut, malgré le rayonnement spirituel de chaque lieu divinisé par la Bible, représenter désormais _ politiquement, du moins, même si l’auteure demeure discrète sur ses réticences… ; mais déjà sa mère Ève avait repoussé, au sortir de la guerre de 39-45, la suggestion de son mari Georges, de partir en Eretz Israël s’y réfugier ; mais Hélène souligne aussi les reflux volontaires d’Eretz Israël ou Israël, et de son grand-oncle Andreas Jonas, et d’Érika sa tante et de son mari Bertolt Barmes ; etc. _ une référence essentielle _ pour Hélène ; on notera cependant ce passage significatif (et très puissant) dès l’ouverture du livre, aux pages 13 et 14 : « J’ai constaté concernant le rôle de Jérusalem dans mon histoire _ voilà ! _, qu’il y a là dans l’air, circulant invisibles _ voilà _ comme des radiations magnétiques _ voilà ! _, des volontés plus fortes que ma volonté _ prise ainsi en situation de faiblesse relative, donc _ de _ seulement, pour ne pas dire touriste…  _ visiteuse. On y arrive trop tard _ voilà _, on vient après les dieux« . Et Marga, double _ depuis toujours, et comme substitut désormais d’Ève, défunte _ israélien _ à Jérusalem _ d’Ève, a beau appeler l’auteur à la rejoindre, une résistance de tous ordres _ oui ! _ s’oppose à _ une réponse positive physique effective à _ cet appel _ le téléphone pouvant (ou devant) pour Hélène suffire : « Jérusalem ? J’ai tout perdu et oublié, je me souviens d’Osnabrück et de Berlin. N’est restée pleinement présente que Marga, celle que je n’avais pas l’intention _ voilà, c’est dit ! _ de visiter à Jérusalem, ce n’est pas pour Marga que je vais faire un tel voyage _ voilà ! _, au téléphone ça suffit _ sic ! _, et finalement quand je pense à Jérusalem dorénavant _ donc au final des résistances… _ c’est Marga qui occupe tout le cadre de ma pensée « , lit-on page 24. Et suit cette phrase : « Je pourrais placer ici en attente _ en souffrance _ le Livre de Marga, un livre que je n’aurais jamais pu penser laisser venir _ confidence éminemment claire ! et expression significative : « laisser venir« … _ avant le 26 mars de cette année (2016) _ date de la réception de la lettre bien réelle (en quatre volets) de Marga, donnée en fac-similé aux pages quasi finales de ce Correspondance avec le Mur, aux pages 155 et 156 _,  j’ai encore bien des chemins _ de vie (mais nous n’en apprendrons guère sur eux ici, du moins…) et d’écriture _ à parcourir autour des murs _ dont ceux, d’abord, si importants, du jardin (avec portail) de la maison d’écriture l’été à Arcachon _ avant de me trouver devant la porte de la Grande Ville« . Le dialogue, du reste, tel qu’il est reproduit est un dialogue _ en partie comique, bien sûr ; en même temps que tragique _ de sourdes _ en effet ; Hélène est ici prise par le lecteur tant soit peu attentif en terrible défaut d’urgence de curiosité, en son timing (de vie comme d’écriture) ; Marga décèdera, en effet, à Jérusalem, cette même semaine (!) de mars 2016 ; cf à l’ultime page du livre, page 157, ceci : « Mais aujourd’hui, jeudi 31 Mars 2016, tandis que je fais le 02.569.8825, comme promis, entre un mail disant : Marga died at age 105. Inutile de laisser sonner _ dans le vide, désormais. on m’arrache la langue, douleur tenaillante comme si le reste _ peut-être ultimement vivant, du moins _ de maman m’était arraché de la bouche« . Que suit immédiatementatement encore ceci : « Toutes les questions _ celles déjà adressées par courrier, mais parvenues trop tard à Marga (pour qu’elle ait pu y donner réponses) ; comme toutes les autres questions qui demeuraient encore à lui poser… _ se pressent _ désormais fantômatiquement et en vain _ autour du lit _ mortuaire _ de Marga désormais éternellement sans réponse _ quand s’achève l’heure des derniers témoins du destin des membres de la fratrie Jonas des années du nazisme _, elles soupirent _ ces questions en souffrance _, elle _ Marga _ n’entend plus ? _ et pas seulement du fait de sa surdité par l’âge… _ alors elles se tournent _ ces questions demeurées tristement pendantes… _ vers le mur _ sans écho, lui : celui de la chambre mortuaire, bien sûr ; mais il n’est cependant pas le seul mur présent à l’esprit de l’écrivante, et capable de répondre et poursuivre-continuer la « correspondance » ou la conversation… _ et s’éteignent une à une _ ces questions _ dans son silence » _ celui de Marga ; existe donc aussi le mur davantage parlant et résonnant (pour les voix des disparus !) de la chambre d’écriture, du moins si et quand l’écrivant réussit à convoquer (ou « laisser venir« ) la délicatissime et importantissime ombreuse et lumineuse, et plus que jamais éclairante, conversation avec Marga…

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    Et la visite chez Marga _ du moins celle narrée par le récit _ est « déréalisée » _ dans le récit qu’en fait l’auteure _ par toutes les morts _ advenues _ que sa voix _ celle de Marga, thaumaturgiquement _ représente. En premier lieu, la mort d’Ève, pourtant plus vivante _ elle : oui, par la grande qualité de l’écoute réciproque maintenue en cet extraordinaire couple mère-fille _ que tous les vivants du fond de sa mort _ car Hélène, en sa formidable gourmandise de sa mère, sait y être singulièrement attentive, en sachant aussi s’en donner d’optimales conditions. Hélène Cixous exprime très clairement son sentiment, lorsqu’elle frappe _ fictivement ? _ à la porte de sa grande-cousine _ Marga, à Jérusalem _ : « Quand on arrive dans un lieu où on n’avait jamais imaginé _ suite à diverses fortes réticences _ se trouver jamais, jamais désiré se retrouver _ le re- (de ce re-trouver) nous faisant forcément question ; mais, après tout, Jérusalem constitue pour pas mal d’entre les humains, une archaïque basique origine… _ un jour, laissé quarante ans _ soit, si je calcule bien, et prend ce nombre à la lettre : 1976 ; que représente donc cette date dans la vie d’Hélène, et en ses rapports avec la cousine Marga ? ou avec Jérusalem ? _ dans les limbes, les sens éprouvent un choc violent, ce lieu, pourtant réel, palpable, visible _ et combien ! _, se dresse dans une étrangeté d’autant plus brusque que ce lieu est _ lui-même, en lui-même et par lui-même _ d’une réalité implacable _ et mordante _, il se produit alors dans la chair _ profonde _ de l’âme de vives réactions d’enregistrement, la scène entière dans tous ses détails vient s’imprimer dans la mémoire vive _ voilà _, on est sans défense. J’étais d’autant plus vulnérable que je me suis trouvée _ comment ? en pensée ? en imageance poïétique active ? _ devant la porte de l’appartement réel avec _ surtout ! _ tous mes êtres perdus debout _ et bien présents, donc _ juste derrière moi _ l’accompagnant, et la « bordant-doublant« , selon la puissante formule de la page 69_, nous étions morts _ même Hélène : elle aussi _, plus ou moins _ à divers degrés, donc, mais tous et chacun en puissante demande, toujours et plus que jamais : de reconnaissance posthume et de réponses aux questions… _ et Marga _ dernier témoin survivant de ces fratries passées (ou perdues) _ a ouvert vivante. »

    …

    Hélène Cixous a souvent évoqué le voyage des morts d’Ulysse _ oui _, et le personnage « oublié » d’Elpénor _ marin _, mort _ noyé _ sans sépulture _ voilà ! abandonné aux poissons et à l’oubli définitif et irréparable… Et nous nous souvenons de ce qu’il advint, à Athènes, aux stratèges, pourtant victorieux lors de la bataille navale des Arginuses (en 406 avant Jésus-Christ, lors de la guerre du Péloponnèse) : les généraux victorieux furent condamnés (puis mis) à mort par les Athéniens pour avoir négligé, à la suite d’une tempête, de recueillir et de ramener dans la cité les corps des nombreux naufragés qui s’étaient noyés… _ sur l’île de Circé et revu _ par Ulysse, responsable de lui _ chez les morts _ cf le passage (importantissime pour le sens même de Correspondance avec le mur !) à la page 137 : « Pourquoi suis-je si fortement attirée _ voilà _ par les Ombres ? _ c’est très ardemment même qu’Hélène désire si vivement leur conversation renouée et prolongée ! _ pourquoi Ulysse ne peut-il retourner à lui-même _ et cela, au-delà même de son retour à l’île d’Ithaque _ avant d’avoir visité les disparus _  laissés, abandonnés, derrière lui  _, pourquoi doit il se rendre auprès du peuple des morts s’il veut avoir la chance de se retrouver _ lui-même _ plus vivant que jamais _ la vraie vie, profonde et authentique, étant seulement à ce prix ! _, pourquoi me faut-il _ se dit Hélène ici, après Ulysse dans Homère _ promettre à Elpénor _ quel est donc son Elpénor à elle, d’entre ses propres morts abandonnés ? _ de lui rendre les honneurs de la tombe sous la terre, donc précisément à quelqu’un _ oui, qui donc peut bien être cet Elpénor cixoussien ? _ que j’aime bien mais qui n’est pas _ non plus _ le plus intime de mes proches ? Je me rends compte que je cherche Andreas _ Jonas, le cher « Onkel André » de sa nièce (et mère de Hélène) Ève, et le frère aîné d’Omi-Rosie, né, lui, à Borken le 6 février 1869, et décédé à Theresienstadt le 6 septembre 1942 _, Hans Günther _ Jonas, né en 1910 à Osnabrück, et décédé au Chili, peut-être à l’île de Pâques, peut-être en 1970, ou un peu plus tard ; et fils du précédent, l’« Onkel André« … _,  Irmgard _ née Jonas, décédée en Eretz Israël, sœur de Hans Günther, et fille d’Andreas Jonas et son épouse Else _, Else _ Jonas, l’épouse d’Andreas, née Else Cohn, à Rostock le 9 juillet 1880, et décédée à Theresienstadt le 25 janvier 1944 _, Paula _ née Jonas, épouse d’Oskar Löwenstein, et la mère de Marga, et sœur de Rosie _, Gerta _ la fille aînée de Paula, et la sœur aînée de Marga, née à Gemen le 17 octobre 1900 et décédée à Auschwitz le 17 août 1942 _ … comme si je voulais les rencontrer _ voilà ! _  après leur mort, vivant après _ voilà : le mot est souligné _ leur mort« . Et plus loin, à la page 138 : « Comme je comprends ceux de la Nekuya _ décrite au chant XI de l’Odyssée d’Homère… _, les malchanceux qui n’ont pas pu finir _ vraiment _ de vivre avant leur mort _ parce qu’abandonnés, assassinés et privés de sépulture _, les privés de dernier acte _ acte assumé au lieu d’être volé ! _, ceux qui ont perdu leur mort _ qui leur a été tragiquement dérobée _, ils souffrent d’avoir l’histoire sectionnée _ voilà ce que Hélène pourrait chercher à modifier-réparer peut-être… _ et ce manque de mort reconnue _ et livrée par l’abandon directement à la fosse indéterminée mais infinie de l’oubli sans fond _ les affecte comme d’un handicap, d’un indice _ terrible, néantisant _ d’illégitimité _ du tout de leur vie vécue _, du coup les malheureux se sentent repoussés dans un coin _ perdu, non balisé _ de la mémoire, il manque à leur dossier une pièce déterminante, mais lorsque vient une visite inattendue _ telle celle ici de Hélène, au moins par son imageance active et rigoureuse, non délirante _ à Jérusalem-sous-la-terre, ils se précipitent pour solliciter _ de ce visiteur passant là _ l’achèvement du récit » _ et voici identifié le pouvoir de fond et la mission sacrée de peut-être la plus haute littérature, tels que se les assigne aussi la très grande Hélène Cixous. Les morts et les vivants communiquent naturellement dans le sommeil, bien entendu _ par les rêves, où ils reviennent visiter les dormants ; et que très scrupuleusement retiennent dans leurs notes, et Hélène Cixous, et René de Ceccatty _, mais aussi dans les livres _ offerts, ensuite, à l’opération multiplicatrice de la lecture un peu attentive des lecteurs. Ici, tout en revenant sur l’Odyssée, Hélène Cixous cite aussi _ pages 69-70 _ le chant VIII _ vers 85 à 110 _ de la Divine Comédie, où après avoir traversé le fleuve des morts, Dante et Virgile voient la ville de Dité, dont les habitants protestent violemment en découvrant _ entre les visiteurs défunts _ un vivant :

    …

    …

    « ….”Qui ose ici, vivant,

    …

    Rejoindre le règne des morts ?”

    Alors mon maître _ Virgile, guidant ici Dante _ leur fit signe

    Qu’il leur parlerait en secret.

    …

    Calmant leur tollé, ils maugréent :

    “Viens seul, quant à celui _ Dante _ qui fut

    Assez hardi pour pénétrer

    …

    Chez les morts, qu’il reparte seul !

    Qu’il essaie, le fou ! Toi _ Virgile, déjà mort _, tu restes,

    Après l’avoir guidé dans l’ombre.” »

    …

    …

    L’auteure se sent parfois menacée de ce reproche _ d’illégitimité, pour, elle, une vivante, de s’introduire ainsi au domaine des morts _, mais le plus souvent, au contraire, accompagnée _ « bordée doublée, par mes voix« , ai-je déjà relevé, à la page 69 _ par une bienveillance _ nécessairement _, et surtout _ singulièrement _ celle _ éminemment maternelle _ de sa mère _ oui : à la fois mère et sage-femme…

    … 

    Ce n’est pas la première fois qu’Hélène Cixous met la question juive _ et l’image-paroi dressée du Mur des Lamentations de Jérusalem _ au centre d’un de ses livres. Ses nombreux dialogues avec Jacques Derrida tournaient autour, avec un esprit critique _ éminemment _ partagé, quant à l’arrière-fond politique _ en particulier, et avec une vigilante méfiance à l’égard de tous les communautarismes _, et avec une pareille passion pour la lettre même et le secret _ à essayer d’oser caresser-pénétrer-décrypter-éclairer _ des textes sacrés. Mais ici, sans doute va-t-elle plus loin dans l’intériorisation _ si personnelle _ de la réflexion. « A tous les juifs qui sont juifs, se sentent juifs, juifs des avants et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà _ d’angoisses et de tourments _ qui forcément mettent en mouvement, expulsent de l’inertie, inquiètent en profondeur et intensité le penser et le s’orienter ! _, l’usage illimité de la tragédie _ qui fait prendre forcément au sérieux (ainsi qu’au rire) l’indépassable condition de mortalité de la si belle vie _ et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte _ et de résistance _, le génie de la jubilation _ oui ! _, les bosquets _ et non forêts _ de comédie _ bien sûr ! à la Marivaux et Mozart _ sans restriction de circonstances _ même, et surtout, dans la confrontation au pire _  l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ mais oui ! l’humour va jusque là ! cf le meilleur de l’œuvre d’Imre Kertész, Liquidation _, la nostalgie perplexe du désert _ oui, celui de la solitude de la plus extrême sécheresse assoiffée, qui aide l’ouverture et la réceptivité aux magnétismes les plus variés, denses et porteurs de la méditation et de l’élévation ; cf le lieu des trois métamorphoses de Nietzsche en son Zarathoustra _, la fréquentation des zones d’exclusion _ où s’expérimentent de vraies audaces ; coucou Marie-José Mondzain : en son Confiscation des mots, des images et du temps _ pour une autre radicalité _ et le don nomadique _ à l’envers de l’hédonisme dilettante touristique tournoyant désespérément dans les sempiternels mêmes clichés _ d’allonger le cou au maximum pour scruter _ à des fins d’urgence salvatrice rapidissime _ l’horizon, comme si le présent _ authentique et seul lucide _ était là-bas dans le lointain futur, ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche des pensées ou des êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps _ à retrouver, accompagner et délivrer _, l’archéologisme de la réflexion _ oui, en la multitude infinie de ses tenants et aboutissants à décrypter (cf Barbara Cassin : son Vocabulaire européen des philosophies _ dictionnaire des intraduisibles), et en l’infinité des chemins se proposant discrètement à suivre et explorer avec constance et ténacité _ d’où mon long cou _ plaisante Hélène _, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale » _ mais oui, car c’est l’aventure ouverte de l’imageance de l’écriture de la vulnérabilité qui, sans masochisme ni sadisme trash, est à même d’explorer vraiment et en pleine vérité la multiplicité de ces diverses capacités-là, jouissives.

    …

    Marga est morte entre le moment _ « le 17 mars à 16h 32« , c’est un jeudi _ où elle a envoyé sa lettre _ de Jérusalem _ à Hélène Cixous et le moment _ « le 26 mars 2016« , c’est un samedi  _ où celle-ci l’a reçue _ à Paris. De son côté, Hélène _ qui avait conversé « longuement au téléphone » avec Marga « le 20 mars » (page 152) _ écrivait _ elle aussi, de son côté _ à Marga. Les lettres _ qui se sont seulement croisées, par-dessus la Méditerranée _ ne se sont pas rencontrées _ aucune des deux n’ayant constitué une réponse à l’autre : notamment la lettre (évoquée et décrite en son détail et plan de questions, aux pages 147 à 149) dans laquelle Hélène avait commencé à établir une liste de questions précises à propos d’une partie des disparus de leur famille Jonas, est demeurée hélas sans réponse aucune de la part de Marga ; comme j’ai commencé de l’indiquer moi-même en ma préface plus haut (à propos de l’importance cruciale des « voix« ), avant d’emboîter mon pas (à farcissures vertes) à celui de René de Ceccaty en sa lecture de Correspondance avec le Mur… Et cette correspondance _ envisagée seulement, et à peine entamée par ces deux lettres croisées demeurées hélas sans le moindre commencement de réponses mutuelles _ s’est _ d’un seul coup (celui de la mort soudaine de Marga) _ éteinte _ telle une flamme soufflée, la vie interrompue de Marga _, au moment _ même _ où elle naissait _ cette correspondance _, s’écrasant contre ce Mur, le Mur des Lamentations, celui du mont Moriah, qui donne son titre au livre _ mais il se trouve, aussi, que ce Mur des Lamentations de Jérusalem, n’est pas le Mur unique, où glisser, entre les pierres, quelques vœux, sur de petits papiers pliés, en vue de quelques divines réponses : par la vie même à venir ; car demeure encore toujours la ressource (magique, d’imageance, apprise par Hélène, dès 1940, au quatrième étage de la maison de la rue Philippe, à Oran, auprès du voisin pharmacien Monsieur Émile, quand des Cixous (ainsi qu’Omi Klein) logeaient aux troisième et second étages de cet immeuble, à Oran) ; la ressource magicienne d’imageance, donc, du mur verdoyant accueillant et nourricier de la page d’écriture ; avec ce qu’elle offre d’une écoute réciproque des voix de l’invisibilité, en une conversation à oser ouvrir et poursuivre continuer-suivre-développer, ainsi qu’Hélène s’en octroie les opérations depuis pas mal de temps maintenant en ses livres successifs... Sur ce mont _ Moriah _, Abraham _ le tout premier de l’Histoire retenue _, était prêt _ en signe d’absolue obéissance aux volontés de Dieu _ à sacrifier Isaac _ son fils. Mais son geste _ par l’Ange _ fut arrêté. Et ce geste, dans son suspens même, fut fondateur _ reste que je me demande qui donc se cache sous la figure cixoussienne du poète Isaac de Hélène, déjà disparu lui aussi, nous dit-elle ? En quoi fut-il, ou pas, cet Isaac poète, une des causes des réticences et retards (fatals pour la réception des réponses quémandées un peu trop tard à Marga), par rapport à d’autres nécessités ou urgences jugées alors prioritaires par Hélène, à entrer enfin en un peu plus réelle conversation que de brefs échanges téléphoniques, avec, tant qu’elle vivait en sa cent-sixième année, la toute dernière survivante des fratries Jonas d’Osnabrück, Marga Carlebach née Löwenstein, survivant trois ans encore (2016 / 2013) à sa « cousine-jumelle », Ève Cixous, née Klein? Ainsi qu’à entrer (trop tard ?) en conversation avec Jérusalem même ?..

    …

    …

    René de Ceccatty

    …
    …

    Suivra mon commentaire de lecture de Défions l’augure, lu juste auparavant,

    et qui m’a, lui aussi, ébloui !

    …

    …

    Et rendez-vous chez Mollat en janvier 2019,

    pour nous entretenir du volume prochain !!!

    …

    …

    Ce jeudi 7 juin 2018, Titus Curiosus – Francis

  • Entre « Toute la nuit » et « Sarinagara » (de Philippe Forest) : l’imbécillité du succès _ ce qui se découvre dans « Philippe Forest _ une vie à écrire »

    M’étant procuré ce jour le volume qui vient de paraître des Actes du colloque international (14-16 janvier 2016) intitulé Philippe Forest _ une vie à écrire,

    …

    je découvre avec surprise _ mais pas étonnement ! _ certaines circonstances qui ont fait et font que Sarinagara _ qui est celui des livres de Philippe Forest que j’ai lus, qui m’a le moins plu _ un grand succès de vente,

    à la différence de Toute la nuit

    _ le chef d’œuvre de l’auteur, selon moi ;

    cf en une note de mon article du 15 avril dernier («  « ), à propos des livres « de ma prédilection« , ceci :

    …

    « René de Ceccatty (en son Enfance, dernier chapitre),

    Philippe Forest (en son absolument déchirant et torturant Toute la nuit),

    Mathias Enard (en son immense et génialissime Zone),

    le grand Imre Kertesz (en ce terrifiant sommet de tout son œuvre qu’est Liquidation),

    William Faulkner (l’auteur d’Absalon, Absalon !),

    Marcel Proust (en cet inépuisable grenier de trésors qu’est sa Recherche…),

    et quelques autres encore parmi les plus grands ;

    …

    mais pourquoi ne sont-ce pas les œuvres souveraines et les plus puissantes des auteurs qui, via de telles médiations médiatiques, se voient le plus largement diffusées, commercialisées par l’édition, et les mieux reconnues, du moins à court et moyen terme, du vivant des auteurs, par le plus large public des lecteurs ? Il y a là, aussi, un problème endémique des médiations culturelles et de ses vecteurs, pas assez libres de l’expression publique de leurs avis, quand ils sont compétents, car, oui, cela arrive ; mais bien trop serviles, au final, dans leurs publications, inféodés qu’ils se sont mis à des intérêts qui les lient, bien trop exogènes à l’art propre : j’enrage…« .

    Soit la question même que je désire ici aborder.

    …

    …

    Or voici ce que je découvre ici même :

    …

    Pages 300 et 301,

    et à propos de ses livres traduits,

    ces déclarations de Philippe Forest lui-même face au dilettantisme de la plupart des lecteurs :

    …

    « Mes livres sont traduits dans une dizaine de pays _ mais souvent seul un titre ou deux est disponible, en général L’Enfant éternel et Sarinagara, car sans un prix littéraire il est rare qu’un éditeur fasse _ courageusement, et selon un vrai goût ! _ l’acquisition des droits pour un roman français _ tiens, tiens !  C’est tout dire des critères des choix éditoriaux… Je n’ai pas étudié la question, mais il me semble bien qu’il en va ainsi : n’importe quel roman primé _ aussi insignifiant qu’il soit (hélas !)  _ se trouve automatiquement _ par pur réflexe algorithmique en quelque sorte _ traduit dans un grand nombre de langues quand beaucoup de chefs d’œuvre restent en rade à tout jamais _ voilà le barrage de plomb qu’opposent à la culture véritable et le commerce de l’édition et les médias qui s’en font les complices… Existent cependant d’heureuses exceptions !…

    (…) Je ne désespère pas de devenir un jour un auteur à succès _ dit-il avec humour. Mais il est vrai que je n’en prends pas le chemin. Mes livres passent parfois pour trop « littéraires » _ pas assez fun pour le commun des lecteurs (« indiligents« , dirait Montaigne... Les lecteurs se plaignent de la difficulté qu’ils éprouvent _ les malheureux _ à entrer dedans. Ils ne sont pas assez dans l’air _ de la gaudriole _ du temps. (…)

    Je crois surtout _ je veux croire peut-être _ que l’expérience du deuil à laquelle je reste fidèle depuis le début et dont je traite d’une manière qui la rend irrécupérable _ voilà _ au regard des fausses valeurs _ de dilettantisme et de fric _ qui règnent dans le monde, continue à éloigner de mes livres le plus grand nombre des lecteurs, soucieux d’ouvrages plus distrayants et consolateurs » _ et tout est dit là.

    …

    …

    Mais je remarque aussi, à la page 314, dans la section intitulée « Chronologie de l’auteur« ,

    ceci :

    …

    « Mars 1999 : parution de Toute la nuit dans la collection « Blanche » des Éditions Gallimard. Philippe Sollers _ à qui le livre avait été présenté _ n’a pas souhaité que l’ouvrage paraisse dans sa collection _ tiens donc… L’info est tout à fait précieuse !.. Teresa Cremini en assure la publication. Malgré de bonnes critiques, le livre passe inaperçu _ Nietzsche : « Je hais les oisifs qui lisent« … A l’occasion de sa traduction, il obtiendra en 2007 le prix Grinzane Cavour décerné chaque année à Turin aux trois meilleurs romans étrangers parus en italien ».

    …

    …

    Un panorama édifiant du monde du livre _ et de ses principaux prescripteurs _ tel qu’il fonctionne…

    …

    …

    Reste aussi le fossé qui sépare,

    et ce dès l’origine,

    l’auteur _ sauvage et ravageur _ de Toute la nuit,

    et l’univers _ hyper-hédoniste et cérébral _ de Philippe Sollers et des siens…

    …

    Philippe Forest, lui, est un faux carriériste ; et un vrai écrivain,

    travaillé au corps _ jusqu’à la chair et l’os _ par son sujet.

    …

    …

    Ce samedi 5 mai 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

    …

    …

    Post-scriptum :

    …

    …

    Sur Philippe Forest,

    …

    cf mes deux articles des 19 septembre et 28 octobre 2010 :

    &  ;

    …

    et sur Philippe Sollers,

    …

    cf mon article du 31 octobre 2012 :

    …

    …

    Les écrivains qui ont ma prédilection sont ceux de la chair

    et de la poiesis ;

    pas ceux des étais-poutres toujours trop lourds et inadéquats de la theoria.

    …

    La poiesis étant la voie unique _ et nécessairement risquée, et courageuse _ de l’entrée dans la chair…

  • Lire, vraiment lire, ce chef d’oeuvre qu’est « Enfance, dernier chapitre », de René de Ceccatty

    Quand j’ai commencé _ à peine ! une unique phrase… _ mon article du 31 juillet dernier Les chemins indirects de l’enfance en sa singularité : une recherche exigeante et passionnée de René de Ceccatty à propos de ce chef d’œuvre absolu _ oui ! _ qu’est Enfance, dernier chapitre, de René de Ceccatty (riche de 432 pages, aux Éditions Gallimard),

    je ne soupçonnais pas que mes lectures-relectures successives de ce si riche récit _ je ne les compte pas _, puis mes échanges de mails avec René de Ceccatty,

    dureraient quasiment six mois _ mais oui !.. _, et seraient d’une telle fécondité ; et pas que littéraire : mieux encore, amicale…

    …

    …

    Et que lire, après un tel chef d’œuvre _ et c’est très froidement que j’assume devant quiconque de par le monde, Paris compris, ce jugement serein et tout à fait argumenté de chef d’œuvre, de la part du lecteur attentif et scrupuleux que je suis, tout enthousiaste que je puisse paraître (et suis) en ma lecture, et chaleureux dans la vie _,

    et afin de _ mais oui ! _ m’en sevrer ?

    …

    Ainsi, viens-je de lire, hier après-midi, les 25 premières pages de Classé sans suite, de Claudio Magris _ un auteur dont l’œuvre m’est chère _ :

    …

    eh bien !, à côté de la « vie » tellement vibrante et nourrie

    _ à presque chaque ligne, telle une surprise, un renvoi

    (ainsi, par exemple, à la page 306, René de Ceccatty évoque-t-il « le cérémonial secret _ musical, celui du gagaku _ qui accompagne une télétransportation«  au Japon ; et je retiens ce mot ; et m’avise aussitôt qu’il me faut absolument citer en entier ce passage proprement sublime :

    …

    « Vite, vite ! Il ne reste plus _ chez lui, René, à Montpellier _ que quelques centimètres de soleil sur un coin de table, sur le pan d’un volet replié sur le balcon, dans les plis d’un rideau.

    Mais, grâce à Dieu, le mauve _ du ciel hivernal _ continue à triompher _ voilà ! « Triompher«  est le mot qui magnifiquement convient ! Et le verbe « continuer«  rend grâce, lui, à ce qui dure (un peu), mais aussi fidèlement se renouvelle, à travers la diversité, parfois très grande, et des temps et des lieux, fort divers pourtant, comme si tous ces lieux et temps s’entr’appelaient directement les uns les autres, et se mettaient à dialoguer entre eux tous, avec cependant aussi, nécessairement, forcément, quelque témoin fidèle, lui aussi, qui soit à même de témoigner de ce dialogue magique ! passant à l’occasion par lui, aussi. Comme ici : par la remémoration de la sensibilité (« intérieure« ) et surtout l’écriture de l’auteur, et le pouvoir de sa magie, miraculeusement trouvée : comme ici… _

    au-dessus des cyprès méditerranéens de la cour.

    …

    Nous sommes _ et nous lecteurs avec, plongés et immergés _ dans la merveilleuse lumière hivernale du Languedoc

    _ celle qu’a aussi si bien su saisir le pinceau du montpelliérain Frédéric Bazille (8-12-1841 – 28-11-1870) dans ses merveilleux La Robe rose, en 1864, et Vue du village, en 1868 (il s’agit du village de Castelnau-le-Lez, en face de la propriété familiale des Bazille, le Domaine de Méric) :

     …
    Voir aussi, toujours saisie au domaine familial de Méric, face à Castelnau-le-Lez, mais clairement en été, cette fois, et non plus en hiver, sa justement célèbre très belle Réunion de famille, en 1867 : quel chef d’oeuvre encore !
    …
    Résultat de recherche d'images pour "Frédéric Bazille"
    …
    mais, cette « merveilleuse lumière hivernale du Languedoc« , que n’a pas su saisir, en 1854, Gustave Courbet, en son bien connu Bonjour, Monsieur Courbet, un tableau conservé au Musée Fabre de Montpellier _,
    …
    Gustave Courbet - Bonjour Monsieur Courbet - Musée Fabre.jpg
    …
    …
    Nous sommes _ et après ces superbes images de Bazille, nous donnant à nous perdre (flotter, baigner) à notre tour dans le « triomphe du mauve«  bleu pervenche de ce doux, et un peu mélancolique aussi, ciel hivernal languedocien,
    je reprends donc ici l’élan de la phrase de René de Ceccatty _ ;
    …
    nous sommes _ plongés et immergés, donc _
    dans la merveilleuse _ voilà qui est parfaitement reconnu, et loué ! : en une action de grâce idéalement adéquate… _ lumière hivernale du Languedoc,
    …
    cousine _ voilà encore !
    et nous voici maintenant dans la semblance chère aux intuitions poétiques si justes de Michel Deguy, Marie-José Mondzain et Baldine Saint-Girons : cette semblance télétransportante… _
    de la merveilleuse _ voilà, voilà ! _ lumière hivernale de la Tunisie _ aussi et encore : celle où avaient baigné les sept premiers hivers de la prime enfance de René de Ceccaty : de sa naissance, le 1er janvier 1952, à son départ pour la France, le Languedoc et Montpellier, en juin 1958.
    …

    La cour _ ici, à Montpellier _ ménage une échappée _ bienvenue _ d’ombre chaleureuse _ oui _ poméridienne _ oui :

    ce moment qui succède, plus ou moins langoureusement, à cet instant de pondération que le sétois Paul Valéry, en ouverture de son Cimetière marin, nomme « Midi le juste ! » :

    Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
    Entre les pins palpite, entre les tombes ;
    Midi le juste y compose de feux
    La mer, la mer, toujours recommencée !
    Ô récompense après une pensée
    Qu’un long regard sur le calme des dieux !

    …

    Tout est suspendu _ et nous voici soulevés dans l’éternité même de l’instant : une grâce (et qui n’est pas sans m’évoquer la vision radieuse, sublime, du poète madrilène Jorge Guillen en son trop méconnu Cantico)…

    Il me semble _ mais oui : la semblance des sensations en acte se déploie miraculeusement… _

    entendre _ ici et maintenant, à Montpellier même _

    le souffle d’un orgue à bouche _ japonais.

    …

    Parfaitement _ dont acte ! Et nous-mêmes, en lecteurs enchantés que nous voilà, nous suivons : nous entendons parfaitement à notre tour cet instrument pourtant jusqu’alors totalement inouï de nous, faute de nous être jamais rendus au Japon.

    …

    Parfaitement : un concert de gagaku s’improvise _ mais oui, ce midi mauve bleu pervenche d’hiver à Montpellier ;

    et la notation « s’improvise«  de ce « concert«  (rien moins !) de musique, est, elle aussi, absolument essentielle ! Tout, dans ce court-circuit sauvage du transport, ici, de la « semblance«  physiquement ressentie et éprouvée, résidant dans la neuveté absolue même de l’instant tant coloré que musical ! Cet instant-ci de Montpellier, comme cet instant-là, jadis et il y a longtemps, à Tokyô, mais que voici miraculeusement transporté ici et maintenant à Montpellier même, en une souveraine et « triomphale«  évidence : mauve… _,

    et me voici _ et nous avec ! _

    non plus à Montpellier, ni à Mégrine _ en Tunisie _,

    mais au sommet de la colline de Kagurazaka, au centre de Tokyo,

    et à Schichirigahama, au bord du Pacifique :

    …

    je suis _ et nous avec ! _

    à la fois projeté _ oui : instantanément _

    et scindé _ puisqu’encore ici même, aussi, et en même temps, à Montpellier _

    au Japon

     

    …

    _ mais nous aussi, lecteurs, « sommes à la fois projetés et scindés« , puisque nous sommes nous aussi tout à la fois et dans le même temps, comme l’auteur l’est, tout entiers présents (et transportés), dans et par l’impact émotionnel si fort de notre lecture, à la fois, et oxymoriquement, au présent et au lieu actuels de cette lecture, hic et nunc, et dans les divers lieux et dans les divers temps dans lesquels viennent maintenant, aussi, nous transporter, nous aussi, et à sa suite, les phrases magiciennes et magiques de l’auteur !   

    …

    A qui cela dit-il quelque chose ? _ s’inquiète alors ici l’auteur. Mais à nous, ses lecteurs : car nous voici nous aussi totalement transportés (faut-il dire déjà, en anticipant sur le mot de la phrase qui va suivre, et nous marquer : « télétransportés » ?) par la grâce merveilleuse du danser-voyager fulgurant de cette écriture magicienne de René de Ceccatty ! Une écriture capable de signifier (et nous faire ressentir, à notre tour, lecteurs) ces transports tant locaux que temporels du narrateur, nous foudroyant, nous aussi, à notre tour, sur le champ, par cette « semblance » que met en œuvre, ici (comme plusieurs autres fois ailleurs aussi, dans ce merveilleux livre), cet incroyable auteur magicien qu’est René de Ceccatty, par ces « va-et-vients » si puissants de sa mémorielle et « imageante«  écriture…

    …

    Revoici _ donc, pour René de Ceccatty, au moins ; ou plutôt pour lui le premier _ le gagaku.

    Flûtes, orgues à bouche, tambour !

    Cérémonial secret _ voilà, déjà _ qui accompagne une télétransportation

    _ nous, lecteurs, découvrons ici, d’un même mouvement de lecture, et les instruments de musique japonais accomplissant ce rite sacré, et ce très remarquable hapax du texte.

    …

    Soyons réalistes _ se morigène alors l’auteur _ : ce doit être une équipe d’ouvriers qui scient du métal.

    Et pourtant _ oui, et pourtant : la « télétransportation » sur nous aussi, lecteurs, comme sur lui l’auteur qui se souvient, parfaitement fonctionne…

    …

    Rien n’est changé _ et tel est bien le régime même (et spécial, ou oxymorique : à la fois pleinement temporel et totalement a-temporel) de l’éternité. Hors le temps singulier et en même temps donné dans la trame du temps même.

    …

    Je l’ai su immédiatement en arrivant au Japon _ l’été 1977 _ et en scribouillant _ cet élément conjoint est lui aussi très important : décisif, même ! C’est dire le rôle capital ici de l’écriture ! _ dans mes carnets, carnets qui sont devenus _ par travail poursuivi _ tout de même trois livres _ précisément la troisième et dernière partie (Fanfilù-Roma) de Jardins et rues des capitales (paru aux Éditions de la Différence en septembre 1980) et Esther (ibidem, 1982), que René de Ceccatty vient de m’offrir afin de m’aider à m’imprégner aussi des bases de tout son œuvre ! ; ainsi que Plusieurs ronds de fumée (paru, lui, sous le pseudonyme de Shinobu Watanabé, toujours aux Éditions de la Différence, en 1980 aussi) _, mine de rien.

    …

    Je me mettais en contact _ ainsi : René de Ceccatty se l’explicite _ avec une partie de moi _ demeurant, avec constance et obstination, de l’enfance… _ qui avait _ encore ! _ une ou deux choses à dire _ c’est-à-dire révéler enfin _, devant _ car il y faut aussi la situation et la circonstance : le lieu et le moment convoquant, tel un rite discret (ou secret), la révélation ! _ le ciel de Tokyo, puis devant l’océan Pacifique« 

    _ le recul de ce « devant » constituant la « scène » propice à ce recul lucide de la semblance… : que ce soit à Tokyô, à Montpellier, comme everywhere in the world où pareil processus de « semblance » survient, est capté (« scribouillé« ) et puis « devient livre« … _) ;

    …

    …

    à presque chaque ligne, donc,

    et je reprends à nouveau l’élan de ma phrase, après cette merveilleuse longue citation empruntée à la page 306 de cet éblouissant Enfance, dernier chapitre,

    telle une surprise, un renvoi

    (ou une télétransportation : un mystère physico-sensible de la famille, peut-être, de la trans-substantiation…)

    un renvoi mieux que parlant : poétique et merveilleux, de semblance (par analogies, nécessairement, voire très rigoureusement judicieuses : nous baignons dans l’oxymore)

    à d’autres sensations-émotions-analyses qui déboulent, surviennent et s’emparent de nous, en un constant tonique et sensuel (et parfois, sinon angoissé ou anxieux, du moins interrogateur, questionnnant…) dialogue mémoriel sans cesse, inépuisablement, repris, avec soi-même :

    …

    « Le travail n’est pas terminé. Par qui pourra-t-il l’être jamais ?« , viendra ainsi conclure, page 405, son très long premier chapitre Enfance, René de Ceccatty ; le second et dernier (autour du décès de la mère de René et de Jean, survenu le 21 juin 2015, et de ses simplissimes obsèques), le-dit Dernier chapitre, ne comportant, lui, que 23 pages, très volontairement sobres, et presque seulement factuelles _ le régime (poétique) des semblances ne pouvant être enclanché qu’avec assez de temps de recul _, en un très saisissant contraste avec les voyages (constamment palpitants et sous dense tension poétique) de remémoration de la partie première et principale : Enfance ;

    …

    et dialogue d’abord avec sa mémoire,

    mais aussi avec son Inconscient, comme en ses rêves nocturnes,

    et encore avec son imageance d’auteur écrivant,

    une imageance constamment ouverte, en même temps que rigoureusement soucieuse de la plus grande justesse possible en ces analogies et constats d’abord subis, et sensitivement éprouvés, de télétransportations… ;

    …

    en un irradiant dialogue présent-passé-présent de l’auteur ;

    …

    cf là-dessus ce très éclairant passage à propos de ce fécond régime mémoriel, page 260 :

    …

    « Chaque souvenir ne tient sa vie _ voilà : « sa vie«  ; car sans cette « vie« -là qui l’anime, le souvenir s’isole, fige, stérilise et meurt _

    que de sa relation vibrante, changeante, palpitante _ et c’est absolument décisif : ces trois qualificatifs de la « relation«  que l’auteur a à établir et maintenir, faire vivre aussi, pour lui-même comme pour le lecteur (qui doit en ressentir les vibrations), disent ici l’essentiel _

    avec la totalité des autres souvenirs _ de l’auteur, certes, forcément ; mais aussi, chez le lecteur, de ceux qui peuvent faire office d’analogues-semblances de sensations-émotions, et qui soient tout aussi vibrants, mobiles, palpitants, chez ce lecteur, à son tour _

    parmi lesquels certains se détachent de la mémoire _ globale _ du passé pour lui être associés«  :

    une « relation«  qu’il reste encore, en direction du lecteur (qu’il s’agit, pour l’auteur, de ne pas perdre en route), à devoir aussi, et avec soin, « mettre en scène«  dans le récit ; dans et par l’écriture donc, quand on écrit (et qu’on ne peint pas, ou ne compose pas de musique) ; et une écriture qui, en son style (peu à peu découvert et trouvé au fur et à mesure de ses écritures, par l’auteur), fasse vraiment et très simplement, même si c’est indubitablement complexe et non immédiat, œuvre ; et œuvre vraie… ;

    …

    avec le souci, donc, quelque part aussi, et constant lui encore,

    de la réception accueillante et relativement aisée, fluide, en sa complexité, aussi, à préparer, par l’auteur, de son lecteur ;

    …

    une réception accueillante à l’égard des énigmes (parfois d’un mot unique de ce type rare au sein de la phrase, voire d’un hapax au sein de l’œuvre entier) qu’en défi tranquille, de même qu’à lui-même, l’auteur ne manque pas d’adresser-lancer aussi, en un très amical, mais très audacieux aussi, défi-jeu, avec un brin d’ironie (protectrice ? mais de qui, ou de quoi ?), à son lecteur, via sa ligne la plus claire possible, à travers le souffle tenu, telle une note ou une phrase que le chanteur a à tenir, et qui sera tenu, ce souffle, et non pas tendu (sans la moindre crispation maligne ni hautaine) de ses longues, immenses, embrassantes et généreuses phrases accompagnantes ouvertes, en l’habitude que lui, l’auteur, René de Ceccatty, a déjà prise, ailleurs, en des essais ou des articles, de bannir les notes-de-bas-de-pages, qui coupent trop le fil fluide de ce que doit être le flux souple et chantant de la bonne lecture, à la fois large et très précise (attentive au moindre détail ; et ils ne manquent certes pas) _

    …

    …

    à côté, donc, de la vie tellement vibrante et nourrie de l’écriture chantée et dansée de René de Ceccatty, dans le déroulé souple et riche de surprises (les « télétransportations«  !) de son phraser

    …

    _ cf ces lucidissimes remarques, page 242, sur sa propre écriture en ses débuts, à l’âge de quinze ans, sous le regard de sa mère :

    « Maman a été, après une première stupeur, confortée dans d’anciennes certitudes :

    je me détachais  _ moi aussi _  du sol (…), 

    j’avais, oui, quitté le sol

    …

    Je dansais _ voilà _ ,

    comme elle, comme papa.

    …

    Il ne s’agissait pas d’un envol, non pas ce genre de stéréotype satisfait :

    il s’agissait d’une dérive flottante ou aérienne _ celle de la semblance mobile, fluide, mobilisante et transportante de l’art.

    …

    Ce que cherchait papa dans ses paysages _ peints _,

    sur son clavier  _ aussi.

    …

    Ce que cherchait maman dans ses lectures  _ et ce sont-là des exemples de « recherches«  que très concrètement, et sur son mode à lui,  René suivra. (…)

    Elle remontait alors dans le temps

    et s’interrogeait  _ ouvertement _  sur le hasard  _ facétieux ou tragique, ou les deux _ de sa  _ propre _  vie« … _

    …

    …

    eh bien ! pour le moment, je trouve _ n’ayant, il est vrai, lu que les seuls deux premiers chapitres _, l’écriture, en ce Classé sans suite, de Claudio Magris _ italien pourtant (de Trieste) _, un peu lourde, terne, grise, pas assez sensuelle, ni aérienne ou fusante _ germanique aurais-je la tentation, injuste, de dire…

    …

    Il va donc me falloir entrer davantage dans la pulsation propre de l’écriture de Magris _ mais dès le chapitre III, lu dès le lendemain, cette pulsation-là, de l’écriture de Claudio Magris, déboule, et aussitôt enchante : je le retrouve ! Ouf ! Et en ce genre de dédale lancinant et touffu (et qui demande un peu de perspicacité à déchiffrer) qui me plaît ; et qui caractérise en particulier le personnage de Lisa, confrontée aux terribles taches aveugles de l’histoire, à Trieste même, de sa famille juive… _,

    un peu trop bien ancré et bercé-chahuté que je suis encore, pour le moment,

    dans l’écriture, tellement vive, dansante, mobile et imprévisible, à surprises permanentes, fusante, donc, de René de Ceccatty ;

    …

    une écriture si bien accueillante,

    et donc si bien accordée à mon propre mode passionné, boulimiquement curieux _ virevoltant, mais non gratuitement, d’une expression à une autre, d’une page à une autre, d’un livre à un autre : selon le principe, parfaitement sien aussi, des « télétransportations« … _, de lecture, de ce lecteur toujours questionnant, sur le qui-vive et aux aguets, que, dans une joie profonde _ non dilettante, non hédoniste, mais à la Spinoza _, je persiste plus que jamais à être. Face aux énigmes du monde : à percer.

    …

    …

    De même que Zone de Mathias Enard _ sur ce chef d’œuvre, cf mon article Emerger enfin du choix d’Achille !.. du 21 septembre 2008 _

    m’est apparu le plus grand livre _ rien moins ! _ de la décennie littéraire 2000 en France _ cf mon article Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus « grand » roman de l’année : « Zone », de Mathias Enard du 3 juin 2009 _,

    …

    et de même que L’Enfant éternel (1897) et _ plus encore ! _ Toute la nuit (1999) de Philippe Forest _ que complète l’essai Tous les enfants sauf un (paru, lui, en 2007) ; essai qu’a préfacé en italien notre amie (romaine) commune à René de Ceccatty et moi-même, Elisabetta Rasy ; et sur le très beau Entre nous d’Elisabetta (paru en traduction française aux Éditions du Seuil en août 2004), lire, au sein de mon article du 22 février 2010, , article rédigé, lui, à propos de L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy, mon texte Tombeau de Bérénice avec jardin… ; ce qui me donne l’occasion de m’aviser que l’article immédiatement précédant celui-là sur mon blog En cherchant bien, daté du 22 février 2010, était, rédigé par moi le 19 février 2010, celui-ci : «  Autrement dit, une boucle qui se boucle au sein d’un blog assez cohérent !!! _

    me sont apparus les deux plus grands livres de la décennie littéraire 1990 en France,

    …

    de même,

    ce merveilleux et magnifique chef d’œuvre _ pourquoi craindre le mot ? ou l’éloge ? je ne le gaspille pas, tout gascon pourtant que je suis _ qu’est Enfance, dernier chapitre

    me paraît illuminer du miracle de sa force de vérité, et de sa considérable richesse et densité _ sans cesse dansante et virevoltante, traversée qu’elle est des lumineuses fulgurances, parfaitement dynamisantes, de ses « télétransportations«  : voilà, peut-être ai-je ici mis le doigt sur une clé décisive de son écriture-inspiration ! _ toute la décennie littéraire 2010 :

    rien moins que ça ! Et j’insiste !

    …

    …

    Parviendrais-je, pour ma modeste part, à assez le faire bien entendre ? _  j’y tiens beaucoup.

    Partager ce qu’on place haut est un devoir d’honnête homme prioritaire : je n’aimerais pas demeurer seul dans la joie de mon admiration de lecteur ! Face à la misérable prospérité journalistique ignare, si aisément satisfaite de tant d’impostures grossières en littérature, cyniquement reposée sur le critère chiffré du « puisque ça se vend« , et partie prenante pseudo-culturelle du nihilisme régnant…
    …

    …

    En effet, quasiment six mois de lectures-relectures hyper-attentives, plume à la main _ et qui encore se poursuivent _,

    car j’ai très vite pris conscience que cet Enfance, dernier chapitre reprenait et prolongeait, en un très vaste geste de grande cohérence et d’archi-lucide approfondissement,

    rien moins que l’œuvre entier,

    ainsi que, plus fondamentalement encore _ puisque c’est l’intelligence sensible de celle-ci, la vie, qui constitue le fond de la visée de son écriture _, la vie entière de René de Ceccatty

    _ vie entière reprise et éclairée, et magnifiée, par le travail hyper-scrupuleux (de la plus grande honnêteté) et d’une stupéfiante lucidité, de son extraordinairement vivante et palpitante écriture, sans temps mort, tunnel, lourdeur, ni faiblesses ! Quels défauts peut donc bien trouver encore René de Ceccatty à son livre ? Je me le demande… Montaigne trouvait-il, lui aussi, des défauts à ses Essais ? Ou Proust à sa Recherche ? Et que René de Ceccatty ne se sente pas accablé par ces comparaisons pour son livre !

    …

    Sur cet enjeu majeur de la lucidité de la visée de fond de l’intelligence même de sa vie _ sur ce sujet, se reporter au sublime raccourci, si essentiel, de Proust : « La vraie vie, c’est la littérature«  _,

    l’enquête la plus probe et fouillée qui soit que mène ici René de Ceccatty, recherche rien moins que ce qu’il nomme son « enfance intérieure », en s’employant non seulement à débusquer-révéler-mettre au jour (et comprendre !) sinon ce que factuellement celle-ci fut, en son bien lointain désormais ressenti, au moins via quelques approximations ou équivalences de celui-ci, ce ressenti passé et enfui ; mais aussi esquisser ce que peuvent et pourront en être de coriaces effets dévastateurs, encore, à long terme, tels que ceux-ci parfois persistent en l’âge adulte, et souvent pour le pire ;

    …

    voici, extraite du Temps retrouvé, la citation proustienne en son entier :

    …

    « La grandeur de l’art véritable,

    au contraire, de celui _ parasite _ que M. de Norpois _ le diplomate _ eût appelé un jeu _ superficiel et facteur de superficialité _ de dilettante _ adepte du plaisir à condition que ce soit sans la moindre peine _,

    c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître _ et explorer _ cette réalité loin de laquelle nous vivons,

    de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que _ hélas _ nous lui substituons,

    cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie _ en sa singularité de fond vraie.

    La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue _ voilà ! _, c’est la littérature ;

    cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant _ insue _ chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste.

    Mais ils _ la plupart _ ne la voient pas _ anesthésiés qu’ils se veulent _, parce qu’ils ne cherchent _ surtout _ pas à l’éclaircir _ préfèrant la misérable cécité de leur illusoire (faussement rassurant) brouillard collectif. 

    Et ainsi leur passé est encombré _ oui _ d’innombrables clichés _ voilà _ qui restent inutiles _ certes _ parce que l’intelligence ne les a pas “ développés ” _ voilà…

    Notre vie, et aussi la vie des autres ; car le style _ auquel l’auteur vrai doit parvenir en chassant sans pitié ces clichés _ pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision _ oui ! la peinture est « cosa mentale« , disait Léonard.

    Il est la révélation _ oui, qui appert dans l’œuvrer de l’artiste vrai au travail comme dans l’œuvre réalisée _, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative _ singulière, donc ; cf ici la monadologie de Leibniz _ qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel _ voilà _ de chacun _ inconnu de lui-même le premier, aussi et d’abord.

    Par l’art seulement _ et en une œuvre réalisée : hors de soi _, nous pouvons _ par l’expression-création de l’auteur, d’abord ; mais aussi, ensuite, par la contemplation du regardeur, en phase avec l’auteur via l’œuvre vraiment regardée _ sortir de nous _ voilà _, savoir _ atteindre, découvrir, apprendre, connaître, explorer _ ce que voit un autre de cet univers _ sien _ qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages _ le mot est donc présent ici sous la plume aussi de Proust ! _ nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune _ et donc, « le style, c’est l’homme-même« , selon l’intuition très lucide de Buffon.

    Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes _ vraiment _ originaux _ et sans artifices pour s’en donner seulement l’apparence trompeuse, sur le marché de l’art _, autant nous avons de mondes _ via nos regards ainsi descillés _ à notre disposition, plus différents les uns des autres _ en leur singularité et leur style unique _ que ceux qui roulent dans l’infini _ cosmique _, et qui, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer _ ou Sophocle, dans la parole de Marx ; ou Mozart, ou Schubert _, nous envoient encore leur rayon spécial  » _ à nous d’apprendre à le capter…

    Fin de la citation.

    …

    car j’ai très vite pris conscience _ je reprends l’élan de ma phrase _

    que cet Enfance, dernier chapitre reprenait et prolongeait, en un très vaste geste de grande cohérence et d’archi-lucide approfondissement, rien moins que l’œuvre entier, ainsi que, plus fondamentalement encore, la vie entière de René de Ceccatty _ lui-même me le confirmant très vite, au passage d’un échange nourri de courriels _,

    …

    remontant, donc, jusqu’à ses tous premiers écrits de jeunesse, qu’il me fallait, en conséquence, impérativement lire _ du moins ceux publiés, à partir de septembre 1979 (pour Personnes et personnages) _ pour les vraiment connaître, ligne à ligne en quelque sorte, eux aussi :

    …

    d’abord, la série _ passionnante et magnifique ! _ consacrée à ses amours malheureuses (de novembre 1993 à octobre 2002) avec celui qu’il nomme Hervé : Aimer (paru en 1996), Consolation provisoire (1998), L’Éloignement (2000), Fiction douce (2002) et Une Fin (2004) ;

    puis, celle consacrée à ses amours encore bien compliquées et bien déceptives avec celui qu’il nomme Raphaël : L’Hôte invisible (2007) et Raphaël et Raphaël (2012) ;

    …

    mais aussi le riche recueil de nouvelles, paru en mars 1993 au Mercure de France, Le Diable est un pur hasard ;

    …

    la très engagée _ et cruciale ! _ biographie de Violette Leduc, sous-titrée Éloge de la Bâtarde, parue chez Stock en 1994, et ré-éditée en 2013, qui comporte de multiples et très précieuses indications autobiographiques de la part de René de Ceccatty ; indications qui témoignent, aussi, de la place éminente et cruciale _ j’insiste _ à la fois, de la lecture, au cours de la décennie 70, de l’œuvre de Violette Leduc par René, et du rôle décisif de cette entreprise biographique _ qui fut d’abord, et c’est à relever, une thèse de philosophie, sous la direction, si l’on peut dire, du leibnizien Yvon Belaval, qui fut soutenue à la Sorbonne, en décembre 1980 _ dans le devenir écrivain de René de Ceccatty ! C’est là un travail absolument décisif ! ;

    …

    et, surtout, ses trois _ assez extraordinaires ! _ premières œuvres signées de son nom _ dont, geste merveilleux, René de Ceccaty m’a adressé un exemplaire de chacune _, publiées aux Éditions de la Différence _ lesquelles viennent hélas de mettre la clef sous la porte : ces œuvres ne sont donc plus disponibles en librairie… _, et consacrées à ses toutes premières amours _ Hugues, Jacques, à défaut de son premier amour, Norman : du moins c’est ainsi que René de Ceccatty les prénomme en faisant des personnes rencontrées (et désespérément aimées de lui), des « personnages«  _ : Personnes et personnages (publié en septembre 1979), Rues et jardins des capitales (septembre 1980) _ une œuvre stupéfiante qui m’a époustouflé ! un pur chef d’œuvre… _, et Esther (février 1982). .

    …

    …

    Car Enfance, dernier chapitre entreprend _ pour peut-être enfin comprendre vraiment… _ de reprendre à la base, c’est-à-dire à la petite enfance de l’auteur _ d’abord en Tunisie, de sa naissance le 1er janvier 1952 à son départ, fin juin 1958 ; puis à Montpellier, jusque vers 1963, année de la probable « sortie de la petite enfance« , à la fin de sa classe de 6e, comme l’estime René de Ceccatty lui-même… _, les constituants _ voilà ! _ de base et référentiels cruciaux de toute son expérience de toute sa vie.

    …

    Car « l’enfance,

    insiste René de Ceccatty page 349 d’Enfance, dernier chapitre,

    se poursuit _ mais oui ! _ à l’âge adulte,

    qu’elle nourrit _ terme capital : elle donne les modèles des principaux comportements qui seront à suivre ; et, presque en aveugles, le plus souvent imités et copiés _

    et qui ne cesse _ aussi, cet âge adulte _ de la revivre _ dans des répétitions étranges, plus ou moins pathologiquement subies _

    ou de la réinterpréter » _ quand on parvient à enfin un peu mieux la comprendre, cette enfance _ ;

    de même qu’ »elle _ cette enfance, toujours _ cherche dans les enfances des autres (parfois plus jeunes, parfois plus vieux, parfois ayant vécu dans d’autres cultures et d’autres milieux) son propre écho« 

    _ de normalité-conformité, en quelque sorte ; et de même, encore, qu’elle cherche cet écho dans, si possible, de grands livres : quand les « analogies«  ou « semblances«  esquissées et tentées, pourraient nous devenir vraiment pertinentes et vraiment éclairantes, au lieu des confusions projectives paresseuses et complaisantes, désastreuses, elles, voire pathologiques : fi des illusions des grossiers amalgames trompeurs et des clichés !..

    …

    Et cela _ cette résurrection, donc, de l’enfance _  advient tout particulièrement dans la proximité _ physique des corps, et essai de tendresse : quand on se livre entièrement et vraiment _ amoureuse.

    …

    Lisons ce très beau passage, aux pages 400 et 401 :

    …

    « L’intimité sentimentale, la violence des sentiments _ les deux sont très proches, voire coexistent _, font resurgir _ voilà _ l’enfance.

    …

    Les premiers rapprochements des corps sous l’emprise conjuguée du désir et de l’amour,

    appellent aux confidences, érotisant _ dont acte _ l’enfance.« 

    …

    Et cet autre, à nouveau page 401 :

    …

    « Dans l’amour,

    à l’âge adulte (si jeune ou vieux soit-on),

    l’enfance redevient _ les verbes sont tous très importants _ cruciale.

    Elle revient _ rien moins ! _, sur un mode tantôt mièvre et complaisant, tantôt tragique.

    …

    Nul amour ne remédie _ certes _ aux peines inconsolables _ c’est dit _ de l’enfance.

    Et c’est même, cette confrontation,

    l’épreuve contre laquelle s’écrasent _ voilà _ tant d’illusions _ de soi à soi : un phénomène terriblement ravageur. Que de dégâts !

    …

    Incapables de se mesurer _ et résister victorieusement _ aux forces indestructibles _ à ce point ! _ de l’enfance,

    combien d’amours ont été défaites _ sans relevailles réussies _ au terme de ce combat

    qui _ de même que l’Inconscient _ ignore le temps,

    et fait resurgir _ le verbe revient donc _ dans l’étreinte des amants,

    le spectre _ terriblement assassin _ d’une enfance _ irréversiblement et irrémédiablement _ meurtrie.

    …

    C’est dans cette réapparition _ spectrale _,

    et dans cette incapacité,

    parfois toutes deux _ confuses et perturbantes qu’elles sont _ à l’insu des amants (l’inconsolable et celui qui échoue à consoler _ à preuve, ici, Consolation provisoire, paru en 1998 : le second volume des péripéties de la relation à Hervé, avant (et chaque titre parle !) L’Éloignement, Fiction douce et Une Fin _),

    que se niche le secret des _ incompréhensibles sinon _ échecs amoureux, des ruptures, des désespoirs _ subis et atterrants : dévastateurs.

    (…)

    L’amoureux étant une ombre vide _ sans pouvoir ! _,

    et l’inconsolé, un spectre terrifiant _ et non résistible…

    …

    C’est ainsi que je m’explique mes défaites amoureuses _ reconnait et assume l’auteur.

    …

    Je parle (…) des liaisons qui se sont _ inexorablement _ délitées _ celle avec Hervé, et celle avec Raphaël, singulièrement _

    et qui m’avaient mis en présence de démons,

    non pas venus de mon enfance,

    mais de celles de mes partenaires _ qui les subissaient, sans remèdes _ :

    je n’étais _ cependant _ pas _ non plus moi-même _ à la hauteur« 

    _ cette situation, très durablement prolongée, qui plus est, ces deux fois-là, ne manquant pas, non plus, en lecteur engagé en sa lecture que je suis, de m’interroger…

    …

    …

    L’écriture formidablement vivante de cet Enfance, dernier chapitre procède d’une nécessité personnelle très puissante de la part de l’auteur :

    …

    « Je suis piégé.

    Piégé par le gouffre d’un passé qui m’aspire«  _ lit-on, avec gravité et même effroi, page 27 :

    …

    l’injonction (de mémoire,

    et donc d’œuvre à réaliser comme moyen de tenter de domestiquer si peu que ce soit cette surpuissante mémoire,

    et affronter pour le vaincre le « gouffre«  aspirant des impressions, « ombres«  et « spectres«  tellement vivaces, issues du passé tel qu’il a été vécu et ressenti…),

    est donc au moins aussi forte que l’« aspiration«  vertigineuse du « gouffre«  même de ce passé gravement blessé  !

    Mais c’est aussi sans doute, quelle que soit son inefficacité, la moins mauvaise des solutions ; du moins pour quelqu’un qui écrit. René de Ceccatty consacre à cette réflexion quelques pages elles aussi extrêmement lucides. Biaiser et fuir lâchement est encore plus sûrement contreproductif.

    …

    Nécessité personnelle étroitement liée aussi, conjoncturellement _ et ce point est bien sûr très important _ au moment _ d’assez étroite fenêtre temporelle _ de l’écriture de cet immense livre, au devenir-détérioration-naufrage du vieillissement de sa mère (née le 22 mai 1924), qui allait s’accélérant, ces années-là de la décennie 2000, avec tout particulièrement la dégradation catastrophique de sa mémoire immédiate, et un relatif maintien _ mais pour combien de temps encore ? _ de bribes-lambeaux de sa mémoire la plus ancienne ;

    …

    sa mère : sa plus étroite confidente de toujours, et son témoin affectivement le plus proche et le plus sûr

    _ le cas de son frère Jean, lui aussi écrivain, étant à mettre bien à part ; leur lien est lui aussi, ultra-sensible, et la mise en regard de leurs regards respectifs sur leur mère (et leur père), mais aussi sur leurs vies (ainsi que leur œuvre à tous deux) demande les plus grandes précautions ; dont acte _

    qui demeurait encore, la dernière _ autour de lui _ de cette plus lointaine petite enfance… ;

    et à laquelle René, de Paris, venait régulièrement rendre visite à Montpellier _ où résidaient et sa mère et son frère :

    …

    « Je vais et je viens _ par de constants allers-retours _ dans ma mémoire

    à la fois ravivée _ par les questions de sa mère _

    et éteinte _ par la survenue de nouveaux souvenirs-écrans _ par mes visites aux Violettes _ la maison de retraite où finit par entrer sa mère en 2011.

    …

    Maman, attendue et inattendue, prévisible et imprévisible, fait _ donc, elle aussi  _ renaître des souvenirs _ mais oui ! _ en me posant les mêmes questions sur les protagonistes de son passé, qui ont échappé _ mais pour combien de temps ? _ à la destruction _ progressive et implacable _ de sa mémoire«  _ lit-on page 29 :

    ce sont là, pour René, des éléments incitateurs de mémoire à propos de son enfance, tant en Tunisie qu’à Montpellier…

    …

    Quant à sa propre mémoire,

    et aux lieux

    _ divers, en effet, de par le monde, et donc ailleurs même, bien sûr, qu’à Montpellier ou Mégrine, en Tunisie (où René vécut les deux périodes de son enfance effective, objective : de 1952 à 1958, puis de 1958 à 1963…) :

    nous allons comprendre pourquoi et comment de nouveaux lieux plus tardifs et extérieurs à ceux où fut effectivement et objectivement vécue l’enfance, voire carrément à leurs antipodes géographiques,

    viennent pourtant pleinement participer, poétiquement et sensitivement, à l’élaboration la plus véridique de l’authentique « paysage intérieur«  ayant constitué et constituant encore, à l’âge adulte, l’enfance, au final inachevable, telle que singulièrement ressentie (et reconnue comme telle par lui) de René de Ceccatty _

    …

    auxquels cette mémoire essaie de (et parvient, et réussit, à _ mais est-ce entièrement volontaire ? non ! l’alchimie poétique est bien plus riche, ouverte et complexe ! _) s’accrocher,

    …

    Ainsi René écrit-il superbement, et de toute sa foncière honnêteté, et dès la page 36 de son Enfance, dernier chapitre :

    …

    « Quelques lieux _ auxquels tenter, alors, au moment de l’écriture, d’arrimer l’effort de sa mémoire _ tiennent _ et secourent _ encore.

    …

    Comme les cyprès de la cour _ du petit appartement de René à Montpellier, où il réside quand il vient rendre visite à sa mère (et à son frère Jean) ; ces cyprès tendus tels de longs doigts vers le ciel… _,

    …

    comme l’appartement de ma grand-mère maternelle _ à Montpellier aussi (celle-ci est décédée en 1983) _, devant lequel je passe en me rendant aux Violettes _ la maison de retraite où réside sa mère depuis 2011 _,

    …

    comme le pavillon de la colline de l’Aiguelongue _ toujours à Montpellier _ où vivait ma grand-mère paternelle _ décédée à Montpellier en 1995 _,

    …

    comme

    _ et nous voici maintenant ailleurs, dans l’espace comme dans le temps, de l’enfance telle qu’elle s’est effectivement passée et a été intérieurement vécue _

    la maison de Brosses en Bourgogne _ non loin de Vézelay _ où j’ai écrit pendant dix ans _ durant les années 80 et 90 _,

    …

    comme la Villa Kagurazaka de Tokyô où j’ai séjourné dix-huit mois _ en 1977-78-79 ; et sur un tout autre continent, l’Asie, que l’Afrique et l’Europe de l’enfance objective et intérieurement vécue de René :

    « habiter, écrire, ne se feraient désormais que sur le modèle _ et c’est décisif ! _ japonais, face à _ voilà _ la fenêtre donnant _ celle-ci la toute première _ sur un paysage _ offert au regard, ouvert sur des lointains clairs (et potentiellement maritimes), à l’inverse complet du vertige aspirant d’un « gouffre«  noir… _ aéré, aérien, dominé par le ciel, le soleil, la lumière, l’espace nu, qu’il soit urbain ou champêtre« , doit-on bien remarquer et retenir, à la page 37 : cette vue ouverte sur le ciel aidant considérablement l’imageance de l’artiste _,

    dans le quartier d’Iidabashi,

    …

    comme _ enfin, découvert le plus récemment, en avril 2014 _ les collines d’Oulhaça El Gheraba près de Beni Saf

    …

    _ un lieu où vient de, très brièvement, se rendre René ce printemps récent-là (à l’occasion d’une commémoration du poète Jean Senac) en une Algérie où ni lui, René, ni sa mère, n’avaient jusqu’alors jamais porté leurs pas, et dont la rencontre (éblouie : « à demi aveuglé par le contrejour, parmi les ânes et les tombes« , lira-t-on, plus loin, page 382) constitue probablement la clé (découverte presque par hasard, et quasi involontairement, sans préméditation, du moins : une grâce de la vie tardive) de tout (rien moins !..) cet immense livre-recherche qu’est Enfance, dernier chapitre, et de la pacification irénique (pardon du pléonasme !) qui a merveilleusement suivi cette miraculeuse « visite«  algérienne… Les Irène (dont le prénom, grec, signifie « paix« ), aidant à apaiser la douleur des blessures (par flèches reçues) des saint-Sébastien…

    Saint-Sébastien soigné par Irène est un sublime tableau du peintre arlésien Trophime Bigot, conservé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux _,

    …

    Et je reprends ici l’énumération des « lieux qui tiennent encore » de la phrase de la page 36 :

    …

    « Quelques lieux tiennent encore,

    comme les cyprés de la cour,

    comme l’appartement de ma grand-mère maternelle devant lequel je passe en me rendant aux Violettes,

    comme le pavillon de la colline de l’Aiguelongue où vivait ma grand-mère paternelle,

    comme la maison de Brosses, en Bourgogne, où j’ai écrit pendant dix ans,

    comme la villa Kagurazaka de Tokyo où j’ai séjourné dix-huit mois, dans le quartier d’Iidabashi,

    comme

    _ aussi, et tout particulièrement, même si (et alors que), à ce moment encore précoce, page 36, de son récit-enquête, rien encore de spécifique ne vient signaler au lecteur la singularité et l’importance (très grande) de ce lieu-là, pour l’avancée de la conquête du dessin de ce « paysage intérieur«  de son enfance, dont il cherche si fort à dessiner et clarifier les traits ! _

    les collines d’Oulhaça El Gheraba, près de Béni Saf,

    …

    car maintenant le paysage algérien est venu ajouter _ et très positivement, il faut y insister ! Et c’est même tout bonnement, la clé principale du « paysage intérieur«  découvert in fine, et s’étant élaboré tout au long de l’enquête personnelle, singulière, idiosyncrasique, que constitue aussi ce merveilleux livre… _

    son filtre, son « transparent »«  

    aux filtres et « transparents » déjà présents, et successifs, rajoutés _ positivement déjà, eux aussi _ au fil des années, séjours et voyages, de la mémoire de René, et de l’écriture inspirée et respirante de ce merveilleux livre.

    …

    Car, en effet, de nouveaux lieux, conducteurs, électriques, d’émotions mémorielles de son enfance vécue  _ ou en fournissant, du moins, d’efficients sinon équivalents, du moins analogues ; et même de stupéfiantes nouvelles clés : miraculeusement éclairantes ! _, sont venus s’ajouter, et qui, paradoxalement, aident le narrateur de cette quête, René de Ceccatty, à accéder _ quelques magiques « télétransportations«  aidant _,

    à travers et en dépit de l’éloignement paradoxal des lieux et des années,

    à accéder à la découverte de ce qu’il nomme superbement, pages 101 et 382, son « paysage intérieur » personnel

    (page 248, il utilise aussi l’expression de « mon paysage« ),

    qui se peaufine et s’améliore ainsi ; et vient de mieux en mieux, de plus en plus précisément et justement, se dessiner, au fil des découvertes mémorielles successivement rafraîchies et des pages successivement rédigées.

    …

    De même qu’il use, page 341 ,

    de l’expression aussi très significative _ à la fois géographique et mentale : dans l’espace, le temps, la mémoire, et aussi ce que je nomme « l’imageance« … _ de « voyage intérieur« 

    pour désigner ce processus d’enquête mémorielle (et d’ »imageance« , donc) de son livre ;

    …

    et page 382,

    de l’expression capitale, cette fois, de « visite intérieure« ,

    afin de spécifier, cette fois très singulière, l’apport véritablement unique _ et totalement inouï les heures précédant cette « visite« , qui seulement là va se révéler, en son intimité si chaleureuse, quasi familiale _ de cette rencontre algérienne _ rencontre irénique : pacifiée et heureuse, enfin ! après toutes ces années tourmentées (et même violentes) _ de son « paysage » _ pas seulement un paysage géographique, mais aussi un paysage affectif ; en cette « visite intérieure«  passant par le « cimetière familial«  (page 382) de la famille de Julien (qui n’y est jamais venu), « un petit cimetière qui ne comptait qu’une dizaine de tombes blanches, limitées, chacune, par deux stèles dont l’une portait le nom du défunt en caractère romain et l’autre en arabe«  (page 383), et où repose « Khadra, la mère de Julien«  (page 383) _,

    qui est aussi le paysage d’Oulhaça El Gheraba :

    …

    « Or, je n’ai éprouvé cette sensation _ voilà _

    de visite intérieure _ de ce qui demeurait en lui (à pacifier !) de son « enfance intérieure » qui fut si angoissée…  _

    dans aucun des paysages _ revus en y retournant plus tard, par exemple ceux de Tunisie, mais pas seulement eux _

    de ma propre enfance » ;

    …

    et encore, page 346,

    de l’expression de « musée intérieur« ,

    employée pour désigner à nouveau _ mais cette fois lui-même se trouvant, et se représentant, en la situation d’écrire, en son petit appartement de Montpellier _ le lieu principal sans doute où se déploie le processus d’enquête mémorielle et d’écriture qui lui est attachée, constitutif de tout ce livre :

    …

    « J’édifie _ à Montpellier, donc, et chez lui, dans son petit appartement avec, dans la cour, des cyprès dressés vers le ciel mauve pervenche _

    et je meuble

    un musée intérieur

    ici même » _ et en particulier ce jour (d’hiver) d’écriture, mémoire et imageance-là : parmi les photos, les tableaux, quelques objets et meubles (mais très, très peu, en fait, ont été conservés par René) et les archives familiales, surtout, que René a recueillies et conserve, sans forcément procéder, non plus, à leur dépouillement exhaustif…

    …

    …

    Un peu plus haut, en cette même page 346,

    René de Ceccatty avait repris cette situation-cadre _ liant fenêtre ouverte sur le ciel, arbres verts, et écriture _ qui constitue comme le cadre-fil rouge du livre _ au fil de ses quelques télétransportations outremer (et outreterre aussi : par exemple vers les forêts denses de la Creuse, ou le Tarn-et-Garonne natal de son père, un paysage riant) _ :

    …

    « Je vois par le balcon _ de son petit appartement montpelliérain _ le ciel mauve pervenche de la deuxième moitié de l’hiver, et je confirme que Courbet _ à la différence de Frédéric Bazille _ a manqué cette nuance _ de mauve pervenche ;

    cf plus haut mes illustrations de cette nuance de mauve pervenche si bien saisie par le languedocien Bazille, et qu’a manquée, dixit René, le jurassien Courbet (et c’est dans ce même Jura qu’étaient installés, depuis le XVIIe siècle, venus de Vénétie, les ancêtres Pavans de Ceccatty de la branche paternelle de René et de Jean).

    …

    L’un des cyprès découpe habilement à contre-jour _ un élément qui revient, et marque le regard _ ses doigts de sorcière dressés vers le soleil dont les rayons déposent sur les rideaux des paillettes insolentes _ sur le mode anomique du clinamen lucrétien _ et des ombres molles _ légèrement mouvantes : « vibrantes, changeantes, palpitantes« , pour reprendre les trois qualificatifs de la page 260.

    Et un rectangle de lumière crue sur les carreaux polychromes _ sont-ce les mêmes ou bien en sont-ce d’autres que ceux d’un des (quatre successifs) appartements de Montpellier (peut-être le dernier, aux Marronniers ?) de ses parents ? _ des années 1960 de mon enfance. »

    …

    Et juste en suivant la phrase « J’édifie et je meuble un musée intérieur ici même« ,

    ceci encore, aux pages 346 et 347 :

    …

    « J’ai ouvert les fenêtres _ du petit appartement _ :

    un vent tiède anime les reliques _ familiales (photos, paysages peints, de son père, correspondances, journaux intimes de ses parents) que l’appartement recèle et que René conserve précieusement : d’où le choix ici de ce terme de « musée« … _, caresse le carrelage,

    fait virevolter élégamment les poussières dans le faisceau du soleil _ à la façon, ici encore, du clinamen de Lucrèce.

    …

    Au loin, quelques nuages bas rappellent la menace _ d’orage _ qui pèse sur le miracle _ un terme à souligner : en effet, ils existent et sont toujours fugaces et fragiles : à nous d’apprendre, avec Kairos, à les saisir _ de transparence matinale.

    …

    Une petite fille arabe _ qui est-elle ? _ balbutie sur le trottoir en sautillant.

    …

    Me revoici _ comme soudain télétransporté ! _ de l’autre côté de la Méditerranée _ en Tunisie ? en Algérie ?

    …

    Je m’éloigne des Indes, du Jura, de cette part connue et inconnue d’une ascendance _ côté paternel, ici : celui des Pavans de Ceccatty _ que j’ai en commun avec une petite foule _ de parents, et encore aujourd’hui de cousins. Encore que les branches mortes _ à chaque génération _ n’aient pas manqué« 

    _ l’Algérie, elle, se trouvant,

    sauf l’épisode paternel de préparation militaire d’Arzew (en 1943-44 : les mois précédant le départ de son père pour les Etats-unis : ses parents se connaissaient depuis l’été 1943, et s’étaient promis l’un à l’autre, mais ils ne se marièrent, à Tunis, qu’en février 1946),

    du côté de l’ascendance maternelle ; et cela depuis l’arrière grand-mère Gabrielle qui avait débarqué en Algérie, au Telargh, en 1884 (cf page 34 du livre) ;

    mais aussi, nous venons de le voir, du côté d’Oulhaça El Gheraba et de la famille de son ami Julien, même si celui-ci est « né en France« , et n’a pas encore posé un pied en Algérie.

    Mais l’Algérie, c’était aussi et surtout le pays de la guerre, et des violences qui y font fait rage dès 1945, et tout le temps de l’enfance de René en Tunisie, à Mégrine (de 1952 à 1958) ; et même a continué de planer sur sa famille la noire ombre portée de ces violences d’Algérie, après leur installation bousculée à Montpellier l’été 1958… 

    …

    …

    Émotions mémorielles « intérieures » :

    inéchangeables avec quiconque aurait pu au même moment, et en même temps que lui, les vivre : pas même avec son frère Jean.

    C’est en effet la singularité de cette « enfance intérieure » qui intéresse très spécifiquement, et exclusivement, René de Ceccatty ; et non ce qu’il peut y avoir de commun avec d’autres, fut-ce avec son frère Jean.

    …

    Car ces émotions mémorielles « intérieures » sont de l’ordre de ce qui est singulièrement ressenti _ que ce soit de fait, ou potentiellement, en puissance _, et qui donc ne peut pas être commun ; pas plus qu’objectif, ni objectivable : sinon, peut-être, justement, mais très médiatement alors, en cette matière signifiante très subtile (et génialement conductrice) qu’est le miracle obtenu et réalisé par l’écriture des sensations et émotions personnelles en pareil _ ou de semblable pouvoir _ chef d’œuvre d’art à réaliser…

    …

    Un « paysage intérieur« 

    qui n’est,

    pas davantage que ceux que peignait son père, dans la Creuse,

    réalisé ici _ en l’écriture _, pour lui non plus, à son tour, directement et immédiatement « sur le motif« 

    …

    (et même carrément immergé en ce « motif« ,

    comme il le fallait probablement au départ, pour les premières impressions « motivantes » et inspirantes,

    pour les paysages _ vraiment peints ensuite seulement, un peu plus loin et un peu plus tard que sur le vif de ce « motif« , en atelier et au calme gagné par ce recul spatial et temporel _ de son père),

    …

    mais seulement et plus tard, médiatement,

    d’après _ d’après seulement, et à partir de _ ce « motif« 

    _ ce « motif«  premier émouvant et premier moteur, qui, ayant, en tel lieu particulier inspirant, effectivement ému et touché la sensibilité de l’artiste, a continué, par les harmoniques allongées de ses résonances singulières en lui, de provoquer et mouvoir la dynamique du geste d’art qui est venu seulement ensuite, un peu après (et en suite de cela) pour exprimer quelque chose plus ou moins directement issu de ce « motif«  de départ, en quelque œuvre plus ou moins complexe (et jamais une pure et simple copie brute) réalisée :

    tel, autrefois, le geste « dansé«  de peindre du père de René, et, comme, il y a peu, le geste aussi, et « dansé« , d’écrire de René, en la lente et riche gestation-maturation de son livre ; gestes dont les traces, les œuvres, peut-être à leur tour, émouvront, plus tard encore, à la lecture, le lecteur du livre, au regard, le regardeur du tableau ou de l’image, à l’écoute, l’écouteur mélomane du disque ou du concert de musique, se mettant à son tour, lui, à « danser«  ; lecteur-regardeur-écouteur qu’à l’occasion, nous pourrons nous trouver, les uns ou les autres, en concordance et résonance vraie avec une œuvre, avoir quelque jour à être : modestement « dansant » à notre tour et dans son prolongement vibrant… _

    …

    et toujours avec un minimum de retard, de recul, et au calme (celui du silence vibrant aussi de rumeurs et de lumière d’une chambre-cellule d’écriture ou/et lecture : et si possible avec vue sur le ciel et les nuages, « les merveilleux nuages » baudelairiens…),

    avec, en l’œuvre, ce qui va demeurer (et continuer d’agir sur nous) d’un minimum de « recul » de « composition » (ou « mise en scène » _ et ici René de Ceccatty, auteur, s’inspire de l’exemple de la rédaction des trois volumes de mémoires, de son ami Hector Bianciotti, à partir de (et après) son expérience acquise, auparavant, de romancier de fiction _) qui l’éclaire, ce « paysage intérieur » de l’enfance, et le rende, ainsi, un poil plus lisible, mieux ressenti et enfin mieux compris…

    …

    Par l’art, toujours à conquérir _ et c’est un processus sans fin : « tant qu’il y aura de l’encre et du papier au monde« , écrit Montaigne en son essai De la Vanité, III, 9 ; René de Ceccatty le sait bien lui aussi… _, de la littérature et de la poésie.

    …
    Le regardeur du paysage peint, comme le lecteur du livre de littérature imprimé, ou comme l’écouteur mélomane de musique enregistrée au disque (ou écoutée au concert), a besoin, pour une vraie et profonde lecture-réception active-imprégnation empathique de l’œuvre de « paysage » rencontrée et abordée sur le terrain _ et cela, en quelque art que ce soit _, d’une certaine (haute) qualité de recul, de retard, de silence subtil _ y compris au milieu d’autres _ de sa propre imageance, de sa propre réflexion et de sa propre méditation _ à l’écart le plus possible des mortels clichés qui éliminent les singularités _ ;

    …

    il a besoin du plus large spectre de résonances et harmoniques adéquates, lesquelles seules permettent l’accès vrai _ par « télétransportation« , donc : le mot-hapax, à la page 306 de ce merveilleux Enfance, dernier chapitre, me devient familier ! _ à ce qui, via l’œuvre, va, à nous aussi, nous parvenir, par ces étranges transports _ « télétransportations«  donc, pour nous aussi : il y a vraiment quelque chose de magique là-dedans… _ de l’alchimie sensitive des toutes premières impressions _ inspiratrices et mobilisatrices de l’imageance _ vécues et ressenties en première ligne _ c’est-à-dire éprouvées « sur le motif » premier, originaire et mobilisateur, voire dans quelque pleine et presque totale immergeance en lui : je pense ici à un Cézanne face au (et dans le) paysage s’imposant à lui de la Sainte-Victoire, un peu plus haut que son atelier, et entre les oliviers, au-dessus d’Aix.; comme notre Frédéric Bazille de Montpellier, au Méric… _ par les artistes-auteurs, ayant nécessité déjà elles-mêmes, ces toutes premières « impressions » étranges et mobilisatrices, une certaine qualité de recul et de résonance _ à laisser sonner, ou dissoner _, de leur propre part, à eux _ ne serait-ce que de bien vouloir consentir, eux, à se prêter à elles, de bien vouloir accepter, eux, de les accueillir, elles, en leur étrangèreté anomique singulière, le plus pleinement et justement possible, quand la plupart, au contraire, redoutent et fuient cela ! _ ;

    …

    ainsi que d’une opération, par l’artiste, de mise en perspective, ensuite, en l’œuvre se réalisant _ en toute sa matérialité physico-chimique, cette fois _ par laquelle le processus de transfiguration-transmission, maintenant en cette nouvelle étape, passe ; et à laquelle, provisoirement, il aboutit ; en attendant que la « vision » ainsi captée, saisie et notée, en mode « paysage« , ne vienne, à notre tour, nous lecteurs-spectateurs-auditeurs, nous toucher-émouvoir, en quelque sorte en bout de bout de ligne. Et à charge pour nous, encore, d’aider, comme on le peut, à partager cela : avec d’autres, élargissant ainsi, avec rigueur, et sans confusionnisme, le spectre qualitatif des résonances singulières _ c’est du moins ainsi que je le ressens…

    …

    Le « défi » de la consonance des âmes s’atteint en effet seulement au prix de la satisfaction des exigeants et subtils réquisits qualitatifs, à chacune des étapes de cette très improbable _ improbable déjà, et au moins, en son étrange impulsion de départ, mais improbable encore à chacune des étapes… _, chaîne d’émotions et gestes (d’art) s’alignant et se mettant d’étape en étape en phase…

    …

    …

    Voici in extenso, aux pages 101, 382 et 248 d’Enfance, dernier chapitre,

    le détail des phrases des trois références _ cruciales _ à propos de ce « paysage intérieur » de René de Ceccatty,

    auxquelles je viens de me rapporter :

    …

    _ la première phrase se trouve à la page 101 :

    …

    « Le paysage intérieur de l’enfance  _ telle est l’expression capitale ! il s’agit du « paysage«  ressenti, en soi (et singulier), des émotions et sensations _

    ne se présente-t-il pas à nous  _ remarquons la prudence et la modestie de la forme interrogative choisie _

    comme une langue étrangère,

    un chaos onirique _ c’est à la fois très mystérieux et très déroutant et déstabilisant ! _,

    qui réclament tous deux _ voilà ! _

    pour être traduits

    …

    _ et c’est bien à une telle transposition poétique, avec visée de la plus grande vérité accessible de sensations ressenties, que nous avons ici à faire, afin de nous faire accéder, dans toute leur magie, aux impressions-sensations auxquelles mènent les « télétransportations«  du récit… ;

    page 37, René de Ceccatty (grand traducteur, principalement de l’italien et du japonais) parle aussi, à son propos d’auteur, du geste d‘« accueillir en moi un système de traduction visuelle et intérieure,  fabriqué _ pour ce qui le concerne, lui _ durant mon séjour à Tokyo _ où débutèrent ses travaux de traduction du japonais _ sur la colline de Kagurazaka, dans l’îlot de Fukuromachi, où mon petit appartement allait, par ailleurs, inscrire en moi une forme définitive _ et c’est absolument crucial pour lui ! _ de l’habitation et de l’écriture«  (liés, comme on le voit ici)… _

    …

    un curieux mélange _ assurément ! _ 

    d’oublis,

    de faux sens,

    d’à-peu-près

    …

    _ et revoici la semblance flottante (cet improbable bricolage de fou !) dont parlent si bien, et Marie-José Mondzain, et Michel Deguy, très fins hellénistes tous deux ; cf la vidéo et le podcast de mes merveilleux entretiens avec eux deux, le 7 novembre 2017 avec Marie-José Mondzain, au Théâtre du Port-de-la-Lune, et le 9 mars 2017 avec Michel Deguy, à la Station Ausone de la librairie Mollat ; qui complètent en beauté mon entretien si riche et magnifique (cela dit en toute humilité et modestie) avec René de Ceccatty au Studio Ausone de la librairie Mollat, le 27 octobre dernier, dont re-voici le lien au podcast _

    …

    qui, cahin-caha

    …

    _ par un sublime invraisemblable bricolage inspiré on ne sait par quelles improbables conjugaisons, plus ou moins cahotées (!), d’intuitions-inspirations essayées et tentées, avec « diastole et systole«  (Marie-José Mondzain), ou un « admirable tremblement du temps«  (Chateaubriand, puis Gaëtan Picon) ; René de Ceccatty parle, lui (page 260), de « relation vibrante, changeante, palpitante«  des souvenirs entre eux… _,

    …

    parviennent _ par quelle paradoxale transmutation ? mais elle advient ! _

    à une forme _ seulement un peu étrange, mais étonnamment juste ! _

    de vérité _ mais oui ! le résultat de l’œuvre terminale est incommensurable avec les données très parcellaires et fort décousues, et d’abord inertes (car isolées), de départ… _ 

    miraculeusement _ et dynamiquement, grâce à ces archi-vivantes mises en connexion _

    restituée ?« , page 101 ;

    …

    et c’est là rien moins que la clé majeure, si paradoxale soit-elle, mais justement !.,

    de toute la poiesis merveilleuse de René de Ceccatty, il faut le souligner !!!

    …

    …

    La seconde suite de phrases se trouve à la page 382 :

    …

    « Lorsque, conduit par deux amis algériens, Hamir Nacer et Mourad (je ne connaissais le second que depuis la veille), j‘ai découvert les hauts plateaux d’Oulhaça El Gheraba,

    il m’a semblé que j’entrais dans _ et c’est à prendre à la lettre : sur le modèle de son père pénétrant le paysage très dense des épaisses forêts de la Creuse ; et s’y immergeant carrément !.. _

    un paysage intérieur _ sien, propre _,

    un arrière-pays _ et ici, nous retrouvons le mot et l’intuition sublimes d’Yves Bonnefoy ; lire son magique L’Arrière-pays… _,

    qui réunissait _ fraternellement _   

    mon enfance

    (qui pourtant n’avait _ en effet ! _ pas connu un tel paysage, puisqu’elle se divisait entre la nudité marine du Nord tunisien, le Languedoc, et les forêts touffues traversées de torrents et éclairées de pâturages montueux du centre de la France _ dans la Creuse, autour de Bourganeuf _)

    à d’autres enfances _ d’autres personnes que soi _,

    et à une Bourgogne _ aussi : serait-ce celle de la maison du village de Brosses ? mais là René de Ceccatty demeure elliptique et choisit de n’en pas développer les raisons : quelque chose peut-être de l’ordre d’une « plaie« , probablement toujours à vif en lui : comme à l’égard du Japon, ou de la Corée… ; ou bien plutôt, et bien plus positivement, il s’agit plutôt ici de la Bourgogne des « craus » situées du côté du Creusot (dans le département de Saône-et-Loire, où s’étaient installés les parents de son ami Julien)… Il m’aura fallu plusieurs lectures (et mises en relation d’éléments épars dans le livre, et ailleurs) pour m’en rendre compte : « lire, vraiment lire » demande un minimum de patience, continuité et perspicacité empathique !

    …

    le prénom « Julien » apparaît à huit reprises, et très disséminées dans le récit :

    pages 30, 56, 212, et ces trois fois dans la même expression « mon ami Julien« 

    (page 30, à propos d’Oulhaça El Ghera, le « village de l’arrière-pays d’où est originaire la famille de mon ami Julien«  ;

    puis page 56, à propos d’une conversation de René avec sa mère, aux Violettes (où celle-ci est entrée en 2011), dans laquelle « nous commentions l’existence des trois enfants de Julien«  ;

    et page 212, à propos de l’invincible différence, entre René et son frère Jean, du « regard sur nos expériences partagées«  : « Que dire alors de mon ami Julien et ses dix frères et sœurs ?« … ;

    puis page 269, lors de la perte brutale (« qui m’a déchiré« , écrit-il)  de son amie Catherine Lépront, dans l’expression « j’ai pu, en partie, amoindrir le deuil en le vivant avec Julien _ voilà _ près de moi et près d’elle qui l’aimait beaucoup «  : la mort de Catherine Lépront est survenue le 19 août 2012 ; René de Ceccatty venait d’écrire à la phrase qui précède : « La mort de mes amis (Gillles Barbedette, Clarisse Nicoïdski, Elisabeth Gille, Hector Bianciotti) m’a plongé dans un état de stupeur qui prouvait le caractère inattendu de sa violence » ; et à la page précédente, René de Ceccatty avait écrit : « le deuil de l’amour est paradoxalement moins cruel que celui de l’amitié qui repose sur la réciprocité, sur le partage, sur l’échange. Dans le cas d’un amour partagé, la mort du partenaire produit _ il est vrai _ un effet analogue (et sans doute plus désespérant _ encore _) à celui que produit la mort d’un ami avec qui on échangeait analyses, émotions, confidences, rires tentant d’atteindre la vérité. Mais souvent l’amour se vit dans la solitude que la mort de l’autre ne fait que confirmer » : René évoquant ici ce que fut pour lui la mort d’Hervé en octobre 2002… ;

    puis à la page 382, au moment de cette renversante « visite intérieure«  à Oulhaça El Gheraba,  avec la bouleversante émotion de « cette hospitalité dont le prénom de Julien avait été le sésame«  magique ! ;

    et deux fois encore, à la page suivante, la page 383, toujours lors de la visite à Oulhaça El Gheraba : dans la mention d’abord de « la tombe de Khadra, la mère de Julien« , sur laquelle « nous venions de nous recueillir » dans le « petit cimetière (familial) qui ne comptait qu’une dizaine de tombes blanches, limitées, chacune, par deux stèles dont l’une portait inscrit le nom du défunt en alphabet romain et l’autre en arabe«  ; puis, sept lignes plus bas, dans la mention de « la maison du père de Julien, abandonnée depuis plus d’un demi-siècle«  et « tombée en ruine, dominant la vallée en friche et des flancs rocheux, et, sur la gauche, les contreforts habités du village voisin (Souk El Tenine, à moins que ce ne soit Sidi Rahmoune) » ;

    et l’ultime fois, dans le « dernier chapitre« , à la page 423, lors des obsèques de la mère de Jean et René, dans l’expression : « Julien, qui partage ma vie«  : « Jean avait décidé qu’il n’y aurait aucun rituel funèbre autre que les gestes nécessaires à la mise en bière, la fermeture du cercueil et l’inhumation. Il ne voulait aucun autre témoin que nous deux, Julien, qui partage ma vie, et Eilathan, et Laszlo s’il avait pu venir (…) Nous avions dissuadé les autres membres de notre famille d’assister à ce qui n’était pas un cérémonial. Nous voulions l’inhumation crue parce que la mort l’était « …

    Voilà donc pour ces huit occurrences, discrètes et disséminées, de ce prénom « sésame«  de « Julien«  au cours des 432 pages de ce si merveilleux Enfance, dernier chapitre… _

     

    …

    il m’a semblé que j’entrais dans un paysage intérieur, un arrière-pays ,qui réunissait mon enfance à d’autres enfances

    et à une Bourgogne  _ je reprends donc ici l’élan de la phrase _

    que je voyais par transparence,

    à demi aveuglé par le contre-jour _ algérien de ce si lumineux jour d’avril 2014 _

    parmi les ânes et les tombes.

    …

    Reçus _ ce mot est capital _ (nous étions quatre, Hamid Nacer, Mourad et Camille, une jeune Ivoirienne)

    par des fermiers dont je connaissais _ seulement _ le nom et possédais une adresse imprécise,

    et qui, eux, ne me connaissaient pas _ pas du tout _,

    …

    nous étions émus _ très fortement _  

    de cette hospitalité _ voilà ! _ 

    dont le simple prénom de Julien _ l’ami de René ; et qui, lui-même, Julien, n’était jamais de sa vie venu là ! _

    avait été le sésame _ existent donc des sésames, dans nos vies !.. Quelle chance ! _ :

    une famille qui ouvrait sa maison _ oui _,

    arrêtait le temps _ en un moment très simple et évident d’éternité _

    de la journée pour nous,

    préparait un repas, 

    nous amenait au cimetière familial _ où repose « Khadra, la mère de Julien«  (page 383).

    … 

    H’mimet _ oncle de Julien _,

    sa deuxième femme, sa jeune fille, sa petite-fille, _ les Irène _ 

    nous recevaient _ voilà _

    comme si nous étions des intimes,

    parce que j’avais prononcé _ en sésame, ouvre-toi ! _

    le prénom de son neveu _ Julien _

    né en France _ et jamais venu, lui, en Algérie.

    …

    Or, je n’ai éprouvé cette sensation de visite intérieure  _ une expression capitale ! : une découverte idiosyncrasique interne à sa propre sensibilité, et absolument non programmée, sur le terrain géographique de ce qui semblait lui convenir et surtout l’accueillir de toute éternité, du fait de sa propre histoire personnelle, lentement déroulée et un peu cabossée, au fil des cahots de toutes ces années, et, surtout, de toutes (les heureuses comme les malheureuses) rencontres advenues… _

    dans aucun des paysages de ma propre enfance«  _ soit une clé (décisive !) de la « démarche«  d’écriture et d’efforts d’imageance de René de Ceccatty, du moins pour le lecteur un peu attentif que je m’efforce d’être ; je reprends ici volontiers ce terme d’imageance que j’ai forgé pour caractériser ce que Marie-José Mondzain nomme, elle, les « opérations imageantes«  ; et qui convient parfaitement, selon moi, aux « démarches«  d’écriture et mémoire ouvertes (avec apports enrichissants de « transparents«  et « va-et-vients«  divers) de René de Ceccatty… _, page 382 ;

    …

    …

    Et la troisième phrase se trouve à la page 248 :

    …

    « La mer, la mer.

    Près d’elle, j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence _ à Mégrine, en Tunisie, puis à Montpellier, dans le Languedoc.

    A moins de dix kilomètres, accessible en train, à vélo, en voiture.

    Le rendez-vous estival (et même hivernal) était inévitable. 

    …

    Elle fait à tel point partie de mon paysage _ l’adjectif possessif est donc à souligner _

    que lorsque je vois s’étendre un vaste espace blanc par dessus les toits de la ville (à Paris, à Tokyô),

    je m’attends  _ voilà !  _

    à voir se profiler _ à l’horizon _

    la ligne bleue qui la signale _ cette mer _,

    …

    comme

    _ et revoilà la semblance (!) de ce processus d’imageance dont je me suis entretenu avec Marie-José Mondzain au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux, le 7 novembre dernier : cf la passionnante vidéo de cet entretien magnifique ! _,

    comme je l’avais vu _ effectivement, cette fois _ apparaître, en me promenant en forêt, dans les monts de Seoraksan, à Sokcho, en Corée. Il s’appelle maintenant, l’hôtel où j’étais allé en 1977, pour les fêtes de fin d’année, le Hanwha Resort Seorak Sorano.

    …

    En écrivant ces noms coréens,

    je fais resurgir _ car telle est la puissance, mêmee involontaire ici, d’un art vrai _

    plus que la ligne bleue de la mer du Japon (entre la Corée et le Japon), que j’ai souvent appelée par erreur mer Intérieure, qui en est une autre, entre les îles de Kyûshû, Shikoku et Honshu.

    Ce n’est pas seulement la Méditerranée qui réapparaît,

    mais ce séjour coréen très bref « , page 248 ;

    …

    …

    que suit encore ce passage, lui aussi essentiel, page 249 :

    …

    « Il en est toujours ainsi _ pour nous, pour nos rapports à elle _

    de l’enfance.

     

    …

    A travers combien de filtres et d’anticipations temporelles (c’est-à-dire de souvenirs ultérieurs)

    faut-il passer _ voilà _

    pour parvenir _ voilà _

    à une zone qui ne sera plus jamais _ mais l’a-t-elle jamais été ? et est-ce rédhibitoire ?.. Non ! Bien au contraire. Même si ce n’est pas à n’importe quelles conditions non plus... _

    vierge ?

     

    …

    Car que reste-t-il en moi de _ ce qu’avait été pour lui, alors, en cette prime enfance effective, en Tunisie _

    la plage de Saint-Germain, de Hammamet,

    déjà détrônée _ mais est-ce complètement ? _ par tous les étés passés de l’autre côté, en Languedoc ?

    Détrônée aussi par le Pacifique vu à partir de Shichirigahama, la côte de Kamakura, avant Enoshima.

    …

    Sans parler des étés plus récents.

    …

    En écrivant le mot « transparent« ,

    écrit René de Ceccaty, page 36 _ et c’est un passage très important à propos de sa « démarche » générale de méthode _,

    je pense _ en auteur _

    aux écrans qui se dressent _ avec une ambivalence qui est loin d’être seulement ou surtout négative, comme le redoute un peu trop dans ce passage-ci, me semble-t-il du moins, ce pessimiste rigoureux presque invétéré (mais pas vraiment !) René de Ceccatty _

    entre ma mémoire présente et son objet qu’elle invente _ par imageance ouverte (et féconde !) _

    plus qu’elle ne se le remémore _ mais qui, paradoxalement, aident, ces « écrans« , ces « transparents« , à réussir à mieux approcher, ressentir (et mieux faire ressentir, aussi) l’enfance vécue pourtant sans et loin d’eux, et bien antérieurement à eux, ces « écrans«  qui se sont, depuis l’enfance vécue, interposés.

    …

    Et je sais que désormais il ne faut plus _ idéalement _ espérer faire renaître _ telles qu’ils et elles furent effectivement vécues alors par le très jeune Re-né ! en sa prime enfance _ ces images, ces visages, ces paysages, ces impressions, ces angoisses _ tout spécialement : René demeure presque un anxieux atavique… _, ces attentes, ces déceptions, ces illusions, ces désenchantements _ qu’il lui faudrait, au moins partiellement, conjurer pour être un peu plus et un peu mieux pleinement heureux ; mais il y vient, il y vient : la paix arrive !.. _ de mon enfance,

    …

    mais que,

    tout au plus,

    je recomposerai _ voilà, et même avec bonheur ! _

    un tableau

    aussi composite _ certes _ qu’une courtepointe,

    fait de fragments hétéroclites _ et alors ? c’est bien davantage, ici, un enrichissement qu’une altération-détérioration : bien des choses disparates viennent (ou finissent par) prendre leur place et curieusement s’harmoniser en une vie assez longue et assez cohérente, au final, par-delà cette surprenante, d’abord, mais enrichissante diversité _

    et empruntés  _ mais infiniment positivement ! pourvu que soit dans la plus grande justesse de « semblance« …  _

    à de multiples expériences _ voilà : le terme d’« expériences » étant à prendre à la lettre et au sérieux : il faut les cultiver ! _

    qui se sont intercalées _ pas seulement donc en parasites nocifs et opaques, mais en tremplins au pouvoir magique de vision comme rétrospective… _

    entre le passé et moi.

    …

    Et ce passé _ tel qu’il avait été vécu, lui : plus pauvrement, dans bien davantage d’ignorance _

    n’attendait sans doute

    _ mais oui !

    et c’est même là l’acquis principal de l’« expérience«  (le titre de l’ultime essai des Essais (III, 13) de Montaigne est justement « De l’expérience« ) de toute une vie vraiment vécue : cf ici Proust,

    ou Montaigne, avec sa ludique et très jouissive méthode (de « semblances«  et « télétransportations« ) « à sauts et à gambades » ! et dans l’interlocution permanente et questionnante avec, via ses livres; comme via les maximes peintes par lui sur les poutres de sa librairie, l’amitié vivante des auteurs disparus, certains depuis presque la nuit des temps (dans l’Antiquité gréco-romaine, principalement) mais aux pensers toujours bien actifs pour lui : à revenir « conférer« , discuter, contester, régulièrement, et avec fermeté, avec lui, au présent de la méditation et de l’écriture, afin de penser avec (et aussi contre) eux, avec toujours un plus de justesse, en affinant les détails (où le diable se cache !) : par rapport à eux, et contre eux, si nécessité s’en faisait ressentir !

    Tel saint Jérôme en sa cellule de méditation (vu ici par Jan van Eyck),

    Jan van Eyck (about 1395-1441)  Saint Jerome in his Study  Oil on linen paper on panel, about 1435  20.6 x 13.3 cm (panel), 19.9 x 12.5 (painted surface)  Institute of Arts, Michigan, Detroit, USA

    Montaigne n’était donc pas sans interlocuteurs de qualité, en sa librairie solitaire… _

    …

    Et ce passé n’attendait sans doute

    que toutes ces expériences à venir _ tel est le paradoxe à accepter, et auquel il faut faire confiance, en cette vie à venir…  _

    qui lui donneraient  _ enfin, parce que convoquées ou reçues avec le plus grand souci de la justesse ! et avec l’« à-propos«  qu’il faut _

    son sens,

    _ demeuré forcément _ inachevé _ faute d’assez de points de comparaison ; et c’est là le lot de la pauvreté d’expérience de toute enfance (et pas seulement de l’enfance, d’ailleurs) ; « Infans«  : qui ne parle pas encore ; privé de parole et privé de culture… Et il n’y a pas que les enfants qui manquent de culture ; et de points de comparaison un tant soit peu judicieux (cela s’appelle « l’expérience«  se constituant ; pour qui, du moins, a appris à se la bâtir-élever avec un tant soit peu de sagacité)… _

    au moment où il était _ aphasiquement en quelque sorte, alors : l’infans est celui qui n’a pas encore appris à parler (et élaborer sa perception du réel) ! et, cette incapacité est une forme d’infirmité qu’il faudra absolument tenter de corriger ! Et l’ignorance ne concernant certes pas que les enfants !!! _

    vécu«  _ et lequel passé vient enfin (hourrah ! ou alleluhia ! comme on voudra) trouver et achever son sens, voilà, comme ici, en ce sublime (mais oui !) travail d’écriture et de semblance sans cesse s’ajustant qu’est ce merveilleux Enfance, dernier chapitre !

    …

    …

    Le résultat positif paradoxal de l’apport de ces quelques « transparents » successifs bricolés et ajointés « cahin-caha« ,

    étant que « le paysage d’enfance » est alors, et alors seulement, mieux approché et « visité » que jamais

    et enfin _ ou presque _ compris.

    …

    Ajointé, ici, à l’effet tellement crucial pour René, des trois syllabes enfin pacifiées _ voilà ! _, par sa visite printanière éblouie à Oulhaça Et Gheraba, du mot « Al-gé-rie«  :

    …

    résolvant d’un coup, et pour toujours, l’énigme de ses terribles crises d’angoisse subies au long de sa petite enfance, et au-delà…

    …

    …

    On remarque aussi que

    le tout début du précédent récit-roman (paru au mois de mars 2012) de René de Ceccatty, Raphaël et Raphaël _ en partie autobiographique pour le dire un peu vite, et pas très exactement _,

    entamait très concrètement l’arpentage, par le narrateur-auteur lui-même, de certaines rues de Montpellier _ ce chapitre premier est intitulé « La Promenade«  _

    à la recherche de traces _ venant relancer et inspirer sa mémoire _ qui soient encore visibles sur le terrain de cette enfance sienne,

    entre juin 1958 _ l’arrivée de René à l’âge de six ans, par avion, à Marignane, en France, ayant quitté, avec sa mère et son frère, la Tunisie ; son père ayant préparé leur accueil à Montpellier dès la fin de l’automne 1957 _

    et, disons, septembre 1963 _ qui pourrait rétrospectivement marquer le passage (mais, forcément, c’est plus flou) à quelque pré-adolescence, pubertaire : soit un début de sortie de l’enfance proprement dite ; le narrateur-auteur ayant alors onze ans et demi, et allant entrer en classe de 5ème _ :

    …

    « Le continent noir _ sic : c’est par ces mots très forts, voire terribles, que s’ouvre le récit, page de Raphaël et Raphaël _

    s’est rouvert _ le phénomène est donc récurrent et impressionnant, tant par sa taille gigantesque que sa couleur très sombre.

    …

    Il suffit de peu _ une occasion _

    et il faut tout _ pour s’y livrer vraiment et à plein.

    Je l’ai voulu, je ne m’en étonne pas.

    …

    Tant de détermination à creuser en moi une brèche _ dans le présent pour laisser émerger quelque chose du passé _

    qui ne demandait _ elle-même, cette « brèche«  : comment l’interpréter ? Ne serait-ce qu’une pulsion masochiste persistante ? Non ! un appel à la résilience, au contraire… _

    qu’à s’élargir et s’approfondir  _ mais pour le meilleur ! dans l’œuvre vraiment accomplie par cet ample et très riche travail de remémoration et d’écriture ! _,

    devait bien donner quelques résultats :

    …

    ils se sont fait attendre,

    mais ils sont là désormais, incontestables.

    …

    J’accueille _ afin de les expérimenter et aider à s’épanouir alors et explorer _

    de vieilles sensations assoupies :

    elles se réveillent _ telle quelque sombre belle-au-bois-dormant_,

    elles n’étaient pas mortes, ni parties _ mais attendaient comme en stand-by leur délivrance, leur révélation…

    …

    Je suis allé dans cette rue pavillonnaire _ non nommée ici, et que le lecteur curieux que je suis, n’était pas tout à fait parvenu, à lui seul, à identifier : René m’y a aidé _

    d’une ville _ Montpellier _

    que je n’ai jamais visitée _ pour simplement y avoir tout simplement vécu et habité au quotidien, et n’y revenir que pour des raisons familiales très fortes : venir tenir compagnie à sa mère, surtout : elle vieillit, et partira un peu plus tard, en 2011, en maison de retraite, aux Violettes ; et pas du tout en touriste visiteur visitant…

    …

    J’y suis allé un lundi de pluie avortée, de ciel poisseux, d’août _ 2008  _ moite » :

    tel est donc le début, page 7, du récit de Raphaël et Raphaël.

    …

    Et page 8, très explicitement :

    « J’étais trop _ sic _

    décidé à visiter _ avec ce que ces mots comportent d’organisé et de méthodique, et d’abord de volontaire ! ; mais aussi d’« intérieur« , pas seulement via la géographie physique… _

    mon enfance _ voilà donc déjà exprimé alors, cet été 2008, le projet même d’Enfance, dernier chapitre, commencé, donc, d’être spatialement préparé pedibus (avant sa pleine mise en œuvre par l’écriture qui va suivre) en ces journées montpélliéraines d’août orageux 2008, de ce Raphaël et Raphaël (qui paraîtra en mars 2012, aux Éditions Flammarion) ; alors que Enfance, dernier chapitre, achevé courant 2016, paraitra en janvier 2017 aux Éditions Gallimard _

    pour qu’elle _ cette enfance elle-même, donc : sponte sua, en quelque sorte ; tels les processus nocturnes de l’Inconscient ! _

    me fasse le cadeau d’une visite _ seulement _ inopinée _ et seulement par surprise et hasard, sans disponibilité véritable, non plus pour vraiment la saisir, et explorer vraiment, et comprendre : comprendre ! _,

    elle-même « .

    …

    Et, en effet, page 9 :

    « Je faisais une « démarche«  _ voilà : d’auteur, d’écrivain-explorateur (de sensations anciennes à rafraîchir vraiment !) _

    en marchant dans cette lumière orageuse » :

    …

    «  »Démarche » est en effet le terme administratif _ la notation est bien sûr pleine d’humour vis-à-vis de soi-même de la part de l’auteur déambulant… _

    qui convient à mes raisonnements très volontaristes« ,

    vient juste de préciser René de Ceccatty _ le très courageux, en son œuvre comme en sa vie _, page 9, de ce qui s’avère constituer, en ce lundi menaçant du mois d’août 2008,  un tout premier moment de préparation _ voilà _  sérieuse et ouverte de l’enquête beaucoup plus exhaustive que va déployer en une splendide déambulation mémorielle de très vaste et lumineuse ampleur ce merveilleux _ pardon de tant me répéter ! _ Enfance, dernier chapitre…

    …

    Mais le hasard, la chance _ de quelques rencontres effectives vraiment positives _,  ainsi que la faculté grande ouverte d’imageance _ de l’auteur écrivant qu’il est aussi, et très conjointement _, vont aussi intervenir…

    …

    …

    Nous attendons désormais avec beaucoup d’empathie et la patience qui convient : sans précipitation ! _ et nous mesurons aussi l’ampleur de la tâche qui cette fois à nouveau s’ouvre : René de Ceccatty la qualifiera-t-il, une nouvelle fois aujourd’hui, de « continent noir«  ?.. _,

    ainsi que de confiance,

    la prochaine étape à venir de cette démarche poétique et visionnaire d’investigation probe, vaillante et courageuse

    de ce qui avait été, en 2008, qualifié, avec le pessimisme d’un anxieux non encore pacifié, de « continent noir » de la mémoire _ fragmentaire, forcément, en même temps qu’inquiétant _, de son passé,

    …

    de la part de l’audacieux explorateur ultra-sensible et ô combien poétique, qu’est René de Ceccatty

    de ce passé sien ;

    et de son Inconscient ;

    ainsi que des incidents des rencontres d’altérité _ certaines bonnes et heureuses, cela s’avère aussi ! _ advenues,

    ainsi que cela ne manque pas d’advenir  en toute vie humaine un peu poursuivie et tenue.

    …

    Car il n’est pas de vie humaine sans un minimum de rencontres _ cf mon article du printemps 2007, re-publié le 26 octobre 2016 : Pour célébrer la rencontre _ d’au moins quelques autres que soi…

    …

    Assisterons-nous à de nouvelles « télétransportations » ?

    Nous verrons bien…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce mardi 12 décembre 2017

  • François Jullien, Vincent Descombes : aventuriers-explorateurs de l’impensé des usages de la raison

    Après la réception, le mardi 18 mars de François Jullien, pour son tout récent Vivre de paysage, ou l’impensé de la raison _ cf le podcast (de 68′) de sa conférence ; qui n’a pas été vraiment un entretien, comme l’aurait désiré celui qui le recevait, Francis Lippa ; et alors même que François Jullien fait dans son livre l’éloge vibrant de l’entretien ! _, aux Éditions Gallimard,

    la Société de Philosophie de Bordeaux reçoit mardi prochain 15 avril à 18 heures, toujours dans les beaux salons Albert-Mollat,

    Vincent Descombes pour son très riche Les Embarras de l’identité, lui aussi aux Éditions Gallimard.

    …

    Au-delà de la première apparence qui semble éloigner leurs styles d’écrire-penser,

    plus poétique apparemment pour l’un _ l’auteur du passionnant Philosophie du vivre _,

    plus (classiquement, peut-être, quoique…) méthodique apparemment pour l’autre _ l’auteur du très scrupuleux Le Complément de Sujet _ Enquête sur le fait d’agir de soi-même : livres lus, tous et en leur temps, avec une très grande attention _,

    …

    il m’apparaît surtout que tant l’objet visé :

    soit la construction du sujet pensant et son identité,

    ou, aussi bien et encore, le processus même de la subjectivation en toute sa complexité à tenter passionnément d’un peu démêler-éclairer,

    …

    que la démarche entreprise d’analyse-exploration : soit une très riche aventure d’auteur !,

    dans Les Embarras de l’identité de Vincent Descombes comme dans Vivre de paysage, ou l’impensé de la raison de François Jullien,

    s’apparentent beaucoup…

    …

    Car l’un comme l’autre de ces deux auteurs philosophes

    pratiquent une très consistante et très cohérente, en sa persévérante audace de recherche, poiesis

    …

    que j’ose qualifier ici d’aventureuse,

    …

    et qui les fait, d’œuvre en œuvre, chacun,

    patiemment et très heureusement,

    progresser

    en leur exploration de l’impensé…

    …

    J’ose, aussi, ici personnellement espérer

    que cette fois _ soit mardi prochain 15 avril : après-demain ! _,

    à la différence frustrante _ un peu trop pressée par le défaut de temps _ de la conférence de François Jullien _ celui-ci m’a avoué (en courant à son taxi) n’avoir pas encore pris le temps de visiter si peu que ce soit notre belle ville de Bordeaux, lors de ses cinq conférences, à ce jour, à Bordeaux ! :

    sur ce temps ouvert de la déambulation (ou entretien activement réceptif avec un paysage),

    cf mes propres articles sur déambuler à Venise : par exemple Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire… ; je viens d’y faire allusion dans mon article sur Le Mal de Paris de Régine Robin ; cf aussi le podcast (de 50′) de mon entretien avec elle à propos de ce superbe livre de déambulation dans le grand Paris, le lundi 10 mars dernier, au 91 de la rue Porte-Dijeaux _,

    un peu d’entretien (ouvert) avec Vincent Descombes

    poursuivra (un peu) l’exposé de sa conférence, mardi prochain…

    …
    Pour ma part,

    j’ai découvert grâce à ces riches Embarras de l’identité de Vincent Descombes,

    l’œuvre d’Erik Erikson _ l’auteur d’Adolescence et crise : la quête de l’identité _, ainsi que ses débats avec la riche école de Chicago, autour de l’œuvre d’Erving Goffman (l’auteur de La Mise en scène de la vie quotidienne) ;

    …

    et j’ai pu, une nouvelle fois, vérifier l’importance philosophique majeure de l’œuvre de Cornelius Castoriadis, l’auteur du décidément plus que jamais immense L’Institution imaginaire de la société…

    …

    Je rattache aussi le travail de penser l’impensé

    auquel s’attachent, chacun à sa manière, Vincent Descombes comme François Jullien,

    à la démarche de sérendipité qu’analyse Sylvie Catellin en son magnifique (et archi-nécessaire !) Sérendipité _ du conte au concept (cf mon article du 3 mars 2014 : Les enjeux de pouvoir de la curiosité libre et ouverte : le passionnant « Sérendipité _ Du conte au concept » de Sylvie Catellin, un livre salutaire !…) ;

    ainsi qu’à ce à quoi travaille (à Inria, à Talence) le roboticien-ingénieur Pierre-Yves Oudeyer, et qu’il expose en partie en son Aux sources de la parole _ auto-organisation et évolution.

    …

    Ainsi qu’aux travaux sur ce que je nomme le travail d’ »imageance« 

    de mes amies Marie-José Mondzain _ cf son indispensable Homo spectator _

    et Baldine Saint-Girons _ cf son indispensable L’Acte esthétique…

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    A mardi avec Vincent Descombes !

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    Titus Curiosus, ce 13 avril 2014

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    P.s. : avec ce lien au podcast de la conférence de Vincent Descombes le mardi 15 avril.