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  • Continuer d’apprendre à marcher

    Sur « Éloge de la marche » de David Le Breton (aux Editions Métailié, paru en mai 2000)

    …

    J’achève à l’instant « Éloge de la marche » de David Le Breton
    avec une très vive satisfaction.
    …
    D’abord, déjà, d’un titre aussi juste : remercier (par l’ »éloge » !) pareille activité _ qu’est « marcher » _

    comme une des grâces du bien vivre…
    …
    Mais qui doit cependant _ ce « marcher » _ « se cultiver« ,
    dans une civilisation qui incline fortement à la paresse, à la passivité
    (et à la lâcheté).
    …
    Nous retrouvons ici
    et Kant (« Qu’est-ce que les Lumières ? » en 1784)
    et Bernard Stiegler (« Prendre soin _ de la jeunesse et des générations« ) :
    toujours autour de la question de la hiérarchie (contre la confusion _ et l’inversion) des moyens et des fins
    pour ce qui concerne le devenir
    et de l’individu humain
    (ou « non in-humain« ,
    ainsi que le précise justement Bernard Stiegler)
    et de l’humanité,
    en son devenir historique et civilisationnel
    (face à la tentation
    _ cf Nietzsche, le discours du sur-humain, et du « dernier homme« , au Prologue d’ »Ainsi parlait Zarathoustra » _
    du nihilisme :
    ah ! la jouissance sauvagement « inculte »
    et « barbare » (cf Michel Henry : « La Barbarie« , en 1987)
    du détruire, du ruiner,
    et de se détruire _ et de se suicider…)…
    …

    « Le corps,
    dit David Le Breton page 13,
    est un reste contre quoi se heurte la modernité _ technicienne, mécanique, motorique : par les prodiges d’ automatisation de l’ingénierie technologique, procurant au corps mille prothèses qui finissent par nous le rendre inutile, encombrant, obsolète dans le moindre de ses anciens gestes et efforts : à quoi bon se fatiguer quand la machine (voiture, ascenseur, escalator : on vient s’y figer…) vous porte, transporte, jusqu’à vous remplacer vous-même en tant que simple moyen (pour d’autres _ voire, et c’est là le comble du raffinement ! _ pour soi) ? Ainsi en 1999, David Le Breton a-t-il pu écrire un « Adieu au corps« …

    (…) Cet effacement (du corps) limite son champ d’action sur le réel,
    diminue le sentiment de consistance du moi,
    affaiblit sa connaissance des choses.

    (…) Les pieds servent davantage à conduire des voitures
    ou à soutenir le piéton quand il se fige sur l’escalator

    _ ce qui me peine considérablement chaque fois, mais oui !
    par tout ce que cela implique du rapport de soi au vivre _
    ou le trottoir,
    transformant la majorité de leurs usagers

    _ de ces pieds _
    en infirmes
    _ rien moins ! _
    dont le corps ne sert plus à rien, sinon à leur gâcher la vie » (page 13, donc) !

    …
    Avec ce versant positif-ci, page 14 :
    « Les marcheurs
    _ eux, dans le monde contemporain, rappelle David Le Breton _
    sont des individus singuliers
    qui acceptent des heures
    et des jours
    de sortir de leur voiture pour s’aventurer corporellement dans la nudité du monde.

    …

    La marche est le triomphe du corps _ et de la « sensorialité« , ré-activée alors _ selon le degré de liberté _ d’initiative et de fantaisie re-trouvée (des jeux de l’enfance) _ du marcheur. »
    …

    Et page 15 :
    « Jouissance du temps, des lieux,
    la marche est une dérobade, un pied de nez à la modernité
    (motorisée et stipendiée).
    Elle est un chemin de traverse dans le rythme effréné de nos vies,
    une manière propice de prendre de la distance.
    « 
    …
    Avec ce mode d’emploi-ci, page 16 :
    « Mon intention _ d’auteur, précise-t-il, liminairement à son propos _ est de parler de la marche consentie plaisir au ventre,
    celle qui sollicite la rencontre,
    la conversation,
    la jouissance du temps,
    la liberté
    _ ou fantaisie re-gagnée, j’y insiste _ de s’arrêter ou de continuer le chemin.
    …
    Invitation au plaisir _ gratuit _,
    et non guide
    _ à suivre, copier, imiter _ pour bien faire.
    Jubilation tranquille de penser et de marcher
     »
    _ les deux allant l’amble…
    …

    « Il s’agit seulement
    _ en ce petit livre, donc _
    de marcher ensemble
    _ auteur et lecteur _
    et d’échanger
    _ en le dialogue actif et amical de l’écriture et de la lecture _
    des impressions
    _ ouvertes _
    comme si nous étions autour d’une bonne table dans une auberge du bord de route,
    quand la fatigue et le vin délient les langues
     » :
    ainsi, me souviens-je d’un périple
    _ à vélo, il est vrai, l’été 1969, sur le chemin de Saint-Jacques (l’année de « La Voie lactée« , de Luis Buñuel) _,
    où nous avons dîné deux fois, dans une semblable auberge « du bord de route« , à Deva, en Guipuzcoa,
    rien que pour le plaisir de partager notre bonne humeur avec la bonne humeur de convives venant de s’attabler
    alors que nous achevions, bien malencontreusement (d’abord _ mais qu’à cela ne tienne ! cela fut vite « réparé » !), notre dessert…
    …

    J’admire l’écriture de David Le Breton,
    tant pour ce qu’il dit du « fond » des choses
    _ et c’est bien du « fondamental » (ou « élémentaire » : c’est le titre du chapitre page 74) qu’il s’agit ici : par le corps, et l’usage ouvert et lucide des sens
    (ou « sensorialité » : le mot se trouve dès la seconde phrase, page 11 ;

    et encore à la dernière page, au pluriel, cette fois : à propos « d’autres provisions d’images et de sensorialités« , quand « heureusement nous repartirons en balades dans les villes du monde, les montagnes, les déserts« , page 168) ;

    et c’est bien du « fondamental » qu’il s’agit, en effet, ici : se repérer _ un minimum _
    afin de vivre,
    survivre
    et d’abord bien vivre (ou vivre au mieux, vivre plus pleinement) ;
    que par la méthode : tissant _ magnifiquement _ sa réflexion à celles d’auteurs
    dont il se réjouit de citer les belles et justes paroles
    , en leur « jus »,
    dans le rythme de leur écriture originale (= leurs phrases, leur phraser ;
    c’est-à-dire le souffle syncopé de leur respiration.
    Ou le génie poétique,
    qui se déploie lui-même en une marche,
    en quelque sorte, pas après pas posé (ou dansé) sur le sol ;
    les pas frappant ce sol,
    selon la tonalité diversifiée et le grain du terrain…).

    …

    Ce qui donne, pages 16 et 17 : « Balade en toute simplicité
    et en bonne compagnie
    où il importe aussi
    à l’auteur de dire son plaisir non seulement de la marche
    mais aussi de maintes lectures
    et le sentiment constant
    _ la phrase le marque bien _ que toute écriture
    est nourrie de celle des autres
    et qu’il est légitime
    dans un texte de rappeler
    cette dette de jubilation

    _ ô la belle et juste expression ! _
    qui alimente souvent la plume _ et le penser juste et inspiré _ de l’écrivain« .
    …
    Avec cette dernière phrase pour conclure (page 17) cette « ouverture », intitulée « Seuil du chemin«  :
    « Pour le reste,
    ce sont des souvenirs qui défilent,
    des impressions,
    des rencontres
    _ oui ! _,
    des conversations à la fois essentielles et dérisoires
    _ comme c’est la loi, cela se découvre, pour le « fondamental » _,
    en un mot
    _ et ce sera le titre d’un livre ultérieur
    (en février 2006 _ et sous-titré « Une anthropologie des sens » : j’y adhère pleinement !)
    de David Le Breton _
    la saveur du monde« .
    …

    A propos de « l‘élémentaire » re-trouvé
    _ comme le temps chez Proust (dans « Le Temps retrouvé« , au final de « la Recherche« ) _
    par l’exercice effectif
    _ et on s’en rend on ne peut plus physiquement et physiologiquement compte _
    de la marche,
    ces quelques remarques-ci, page 74 :
    « La relation au paysage est toujours une affectivité à l’œuvre
    _ mais oui : elle travaille, et elle crée _
    avant d’être _ rien que _ un regard _ détaché du contexte
    (just a glimpse).
    Chaque espace
    _ et son génie
    (de lieu : genius loci)
    ainsi manifesté,
    consentant à nous adresser un petit signe, discret, de connivence véridique _
    contient en puissance des révélations
    _ rien moins _
    multiples
    _ polyformes _,
    c’est pourquoi aucune exploration n’épuise jamais
    un paysage ou une ville

    _ et ses ressources (ou trésor) de sens, à l’infini.
    On ne se lasse que de vivre » _ tiens donc !
    Et voici bientôt le crucial :
    « La marche est confrontation
    _ de visages qui se regardent, aussi, et enfin, presque de face : en confiance _
    à l’élémentaire,
    elle est tellurique
    et si elle mobilise un ordre social marqué dans la nature
    (routes, sentiers, auberges, signes d’orientation, etc.),
    elle est aussi immersion
    _ ou bain _ dans l’espace,
    non seulement sociologie,
    mais aussi géographie
    _ corps de la terre-mère _
    météorologie,
    écologie,
    physiologie,
    gastronomie,
    etc.
     » _ tout ce qui tient au lieu.

    …

    Avec cette conclusion provisoire :
    « En le soumettant à la nudité du monde

    …

    Sans titre © Bernard Plossu

    …

    _ cf le merveilleux « L’Usage du monde » de Nicolas Bouvier, sur son voyage initial de juin 1953 (au départ de Belgrade) à décembre 1954 (à l’arrivée au Pakistan) _,
    elle sollicite en l’homme le sentiment du sacré.« 
    David Le Breton le précise ainsi :
    « Emerveillement _ au sens propre _ de sentir l’odeur des pins chauffés par le soleil,
    de voir
    _ simplement voir (= rece-voir, ici, accueillir) _ un ruisseau couler à travers champ,
    une gravière abandonnée avec son eau limpide au milieu de la forêt,
    un cerf s’arrêter dans la futaie pour regarder passer les intrus.
    La tradition orientale parle du
    darshana d’un homme ou d’un lieu
    pour désigner
    un don de présence,
    une
    aura
    qui transforme
    _ en se donnant (cela devient rare en un monde marchandisé) _

    ceux qui en sont les témoins
    _ soit une éducation ; et un soin _,
    pages 74 et 75.

    …

    Quatre grandes parties pour cet « Éloge de la marche » : la première (et principale)
    intitulée « le Goût de la marche« 
    (de la page 18 _ « Marcher » _ à la page 99 _ « La réduction du monde où marcher« )
    concerne la randonnée pédestre par les bois, par les champs, par les plaines, par les montagnes,
    sac au dos.
    J’énumère pour le plaisir ses têtes de chapitre :
    « Marcher ; le premier pas ; la royauté du temps ; le corps ; bagages ; seul ou à plusieurs ; blessures ; dormir ; silence ; chanter ; de longues marches immobiles ; ouverture au monde ; les noms ; la comédie du monde ; l’élémentaire ; animaux ; l’obliquité sociale ; promenades ; écrire le voyage ; la réduction du monde où marcher« .
    …
    La seconde,
    tel un intermède
    _ peut-être un peu « expédié » : mais ce sont là des cas-limites (ou « héroïques ») _,
    de la page 100 à la page 120,
    intitulée « Marcheurs d’horizon« ,
    concerne des « marches extrêmes« , pour la vie (sauver sa peau),
    ou pour l’exploit _ quand il y avait encore des « explorateurs » :
    autour de 4 exemples :
    Cabeza de Vaca (« des côtes de Floride à celles du Pacifique« , page 101),
    René Caillé (« vers Tombouctou« , page 102),
    Richard Burton (et John Speke : « en quête des sources du Nil » blanc, page 109)
    et Michel Vieuchange (vers Smara : « une ville mythique, abandonnée, au coeur du désert et du danger« , en Mauritanie, page 117) ;
    Soit, pour les dates _ et les époques :
    _ 1527-1537 ;
    _ 19 avril 1827 – 20 avril 1828 – et à Tanger le 7 septembre ;
    _ 1857 – 1863 ;
    _ septembre 1929 – 2 novembre 1930 – et (bref) retour.

    …

    David Le Breton aurait pu citer aussi,
    dans le genre
    (de celle de Cabeza de Vaca)
    les « marches de la mort » _ hors « les camps » _ de 1945 :
    celle de Robert Antelme, par exemple (dans « L’Espèce humaine« )
    ou celle _ via la Russie _ que racontera Primo Levi dans « La trêve« …
    …
    La troisième, très belle et très juste, à nouveau,
    bien qu’un peu « rapide » _ elle aurait mérité plus ample « développement » _
    de la page 121 à la page 146,
    s’intitule « Marche urbaine« 
    _ et c’est celle qui, personnellement, me passionne.
    Ses têtes de chapitre :
    « Le corps de la ville » (de la page 121 à la page 132);
    « Rythmes de marche » (de la page 132 à la page 135) ;
    « Entendre » ; « Voir » ; « Sentir » ; « Humer » (de la page 135 à la page 146)

    appellent bien des commentaires…

    …
    Une dernière partie, comme en appendice « spirituel »,
    s’intitule « Spiritualités de la marche«  (de la page 147 à la page 166) ;
    avec comme têtes de chapitre : « Itinérances spirituelles » ; « Marcher avec les dieux » ; « La marche comme renaissance » : car « dans la trame du chemin » peut « se retrouver le fil de l’existence« … (page 166)

    …
    Et une rapide conclusion de 2 pages (167 et 168) : « La Fin du voyage«  :
    « Le voyage nous fait et nous défait ; il nous invente« .
    Et « nous repartirons en balades dans les villes du monde,
    les forêts, les montagnes, les déserts

    _ wilderness, dit, après d’autres, Catherine Larère (c’était le vendredi 28 mars dans la salle des Actes de l’Université Bordeaux3-Michel-de-Montaigne, je l’ai écouté le développer, autour d’Emerson, et Thoreau, et John Muir, et Aldo Leopold : « Almanach d’un comté des sables« , etc… : c’était en un colloque sur le « sauvage » organisé par Bruce Bégout et Barbara Stiegler) _,
    pour d’autres provisions d’images et de sensorialités _ oui ! _,
    découvrir d’autres lieux et d’autres visages _ ne sont-ils pas étonnamment liés ? _,
    chercher prétexte à écrire, renouveler notre regard, sans jamais oublier que la terre est faite pour les pieds plutôt que pour les pneus
    et que tant que nous avons un corps
    il convient de s’en servir
    « .
    Et, passé une phrase : « dans la jubilation d’être venu là.
    Les sentiers, la terre, le sable,
    les bords de mer,
    même la boue ou les rochers,
    sont à la mesure du corps
    et du frémissement d’exister
    « .
    …

    Merci à David Le Breton de ce généreux et salubre (r-)appel…

    …

    Titus Curiosus, le 5 août 2008

    Sans Titre - © Bernard Plossu

    Photographies : Sans Titre, © Bernard Plossu

  • L’acte d’ »amitier » : pour une anthropologie fondamentale (du sujet actant)

    Sur l’ »amitier« , et « Amitier » de Gilles A. Tiberghien, aux Éditions du Félin, en mai 2008

    Ayant eu à passer deux fois 6 heures et demi dans le train (entre Bordeaux et Marseille),
    je m’étais muni d’un choix de quatre livres
    pour passer le voyage en bonne compagnie :
    « L’Instant et son ombre » de Jean-Christophe Bailly _ un auteur passionnant (cf son proprement merveilleux « Le Propre du langage _ voyage au pays des noms communs« ) et sur la photographie _, paru en mars 2008, aux Éditions du Seuil ;
    « Éloge de la marche » de David Le Breton _ dont m’a parlé Bernard Plossu (et par ironie envers le transport par train) _, paru aux Editions Metailié en mai 2000 (et réédité en mars 2006) ;
    « Modeste in memoriam _ souvenirs lointains » d’Evelien van Leeuwen _ signalé parmi les livres importants de l’année sur une page de « conseils de lecture » à l’occasion des vacances d’été par le supplément littéraire du Monde _, paru aux Éditions du Rocher en novembre 2007 ;
    et « Amitier » de Gilles A. Tiberghien, paru aux Éditions Desclée de Brouwer en mars 2002 (et réédité en format de poche aux Éditions du Félin, en mai 2008) ;
    au gré de mon humeur.

    C’est sur « Amitier«  que mon humeur s’est portée au départ du train
    de la gare Saint-Jean (de Bordeaux) vers la gare Saint-Charles (de Marseille).
    Un très beau livre, sur le fondamental.

    Car j’allais en Provence à la rencontre d’une amitié jusqu’alors « par correspondance »,
    pour établir encore un peu mieux l’assise _ sensitive _ d’une prochaine conférence aixoise…
    Et avec un crochet, aussi, par La Ciotat.

    mer-train172.jpg
    …
    Voici comment l’éditeur présentait cet « Amitier » en 2002 :
    « Le titre de cet essai s’est imposé à l’auteur lorsqu’il a cherché un verbe qui soit à l’amitié ce que le verbe aimer est à l’amour. Ce livre porte en effet non sur un état, mais sur une relation dont il analyse diverses modalités pour en donner, au bout du compte, une image dynamique, un portrait mobile, mais capable de restituer sur le plan du discours et de la pensée quelque chose de ce qu’est l’amitié vécue. Tentant de cerner la place de l’amitié dans notre monde, le présent essai tourne autour de quatre grands infinitifs, qui inscrivent dans le temps et l’espace la relation amicale : engager, éprouver, échanger et perdre.
    Donc pas un traité de l’amitié, pas une philosophie de l’amitié qui dirait ce qu’elle est ou ce qu’elle doit être, mais un essai philosophique qui cherche à rendre compte de sa réalité contrastée, tant au travers des expériences que chacun peut en faire que de ses différentes tentatives de théorisations philosophiques.
    Car l’amitié change de valeur d’Aristote à Rousseau : de positive et rationnelle qu’elle est pour le premier, elle devient chez le second, sous la forme de la compassion ou de la sympathie, une valeur beaucoup plus ambiguë, sujette à maints retournements. D’où la nécessité de penser ensemble des positions apparemment contraires.
     »
    C’est excellemment présenté.

    De même qu’existe(nt)
    ce que Baldine Saint-Girons nomme « l’acte esthétique«  ;

    ou ce que Marie-José Mondzain caractériste comme les « actes » _ ou « activité propre » (page 247, dès la première phrase du dernier chapitre) _ de l’auteur, de l’acteur, et du spectateur
    (actes liés à des désirs, et donnant lieu à un « œuvrer » ;
    « actes » de l’ordre de la confiance, et non de la crédulité _ c’est un sous-titre, à la page 249)

    _ en son « Homo spectator » (dont je cite ici les quatre ultimes phrases, page 270 :
    « Il revient largement à Jean-Luc Godard d’en
    _ il s’agit de l’amour (au cinéma) _
    avoir mis la visibilité et les mots au coeur de ses films
    pour ne jamais séparer
    le désir de voir et celui de montrer les corps,
    du désir de croiser le regard d’un autre
    à qui l’on doit d’espérer ou simplement de vivre
    .
    …
    Le site du spectateur de la grotte Chauvet
    _ sur lequel Marie-José Mondzain a ouvert cet « Homo spectator » _
    est celui de la parole que prend un regard amoureux.
    …
    Suite de faiblesse et d’immense courage.
    …
    L’amour est le site infiniment sensible où la fiction est affaire de confiance » :
    et sur ce mot s’achève « Homo spectator« ) _ ;

    de même l’amitié doit être (re-)pensée comme active,
    en partie du moins
    _ et loin, loin, de tout volontarisme (et « activisme ») _,
    ce que marque ici la mise à l’infinitif d’un « amitier« …

    Ma conférence (aixoise à venir) ayant, elle, pour titre : « Le NonArt du rencontrer » ;
    car nous nous trouvons ici au coeur de réalités oxymoriques véritablement fondamentales
    _ car proprement fondatrices :
    sans ces fondements-ci, tout bonnement s’ef-fondre bel et bien ! _,
    pour les « non-inhumains »
    _ mais pour combien de temps ? _
    que nous pouvons être parfois encore,
    en dépit de toutes les manipulations faisant _ réductiblement _ de nous de purs réflexes (pavloviens) « de consommation »
    (ou plutôt, en fait, et seulement, d’achat : minimalement _ et comptablement _ compulsifs) :
    relire ici
    et tout Bernard Stiegler (dont « Prendre soin« ),
    et tout Dany-Robert Dufour (dont « Le Divin marché« )…

    D’où l’enjeu d’une anthropologie fondamentale (du sujet actant),
    à constituer pour ce temps de crise (ou plutôt de « liquidation« ) des « sujets », qui est le nôtre,
    face à l’empire totalitaire soft et fun qui ne cesse d’étendre sa « toile » (= emprise) sur le « monde » :
    é-mondé,
    im-mondément…

    Mais les fêtards de la fête continue (permanente)
    _ merci Philippe Muray
    (cf http://www.philippe-muray.com/bibliographie-philippe-muray.php
    et, par exemple, « Festivus festivus« , aux Éditions Fayard, en mars 2005) _
    sont à dix mille lieues (sous les mers) de s’en rendre compte,
    objets médusés (joués _ métamorphosés en jouets : sexy toys _, par cette Circé) qu’ils sont…

    mer-train172.jpg

    …

    Pour préciser un peu plus avant ce vers quoi Gilles Tiberghien avance sa lanterne,
    j’indique les seuls titres des chapitres de cet « Amitier » :
    pour « Engager » : la promesse ; l’égalité ; la trahison ;
    pour « Éprouver » : l’admiration ; l’amour ; le secret ;
    pour « Échanger » : la communauté ; les rites ; l’entretien ;
    et pour « Perdre » : le conflit ; la rupture ; la mort.

    En re-venir (vrai-ment !) toujours aux fondamentaux ;
    dont les manipulations réflexes nous chassent, à coup de butoir d’addictions nous acculant à la passivité (routinière sur rails) hypnotique,
    sans avoir seulement le temps de faire ouf _ et moufter si peu que ce soit…

    Sans cesse et en souplesse les ré-activer, donc, ces fondamentaux,
    à l’inspiration osante et joyeuse _ musardante _ du « génie« …

    …

    Pour finir,
    une image qui m’a beaucoup « touché » :
    hier, aux obsèques d’une amie et collègue _ Martine _,
    ravie par un cancer foudroyant d’à peine six mois :

    bouquet-train-175.jpg

    …

    Trois amis _ Michel, Cyrille, Antoine _ d’un des fils _ Christophe (l’aîné est Mathieu) _, au crematorium,
    quand le rideau s’est refermé, et que l’assistance s’est retrouvée (hors la présence du corps) dans la pièce voisine,
    ont entouré (et soutenu) tactilement, le temps d’un même geste instantané, rapide, et immensément puissant,
    l’espace de trois secondes, leur copain : leur ami.
    Amitier est un acte effectif, et renouvelé : une confiance (et une fidélité : en actes) de tels instants-ci…

    « Ce qui est beau est difficile autant que rare« , conclut sur cette capacité d’éternité « dans le temps »
    Spinoza son « Ethique« . On y revient souvent. « Difficile« , parce que générosité et confiance n’ont guère officieusement cours quand « l’utile » (Montaigne, « Essais« , III, 1), ayant pignon sur rue et se gobergeant, asphyxie presque partout, à le stériliser et détruire, « l’honnête« …

    Il arrive qu’atteinte la confiance ait parfois du mal à se remettre.

    …
    Maintenant,
    il me faudrait entrer plus avant dans le travail (cet « Amitier« ) de Gilles Tiberghien.
    Son premier et principal mérite est de nous mettre,
    par-delà la permanence apparente du mot « amitié »,
    face à l’abyme du concept d’amitié
    saisi dans l’étrangeté de son histoire (proprement philosophique) :
    entre Aristote et Rousseau, si l’on veut résumer
    ;
    mais on pourrait ajouter
    et Cicéron et Sénèque (après Aristote) ;
    puis Nietzsche, de l’autre côté (pour une modernité un peu plus lucide que celle d’un Rousseau) ;
    avec en pivot,
    une fois encore, Montaigne :
    le fameux, et rétrospectif
    _ car la béance (de la disparition et la perte) de La Boétie ne sera, bien sûr, pas comblée _
    « parce que c’était lui ; parce que c’était moi« .
    …
    Même si en résulte ce monument-tombeau
    (qui nous est en quelque sorte expressément légué par Montaigne lui-même)
    que sont les « Essais » :
    Montaigne à l’écritoire ( en sa « librairie » : les livres devant lui
    et comme lui faisant face, afin de lui « parler »)
    désormais face à sa seule méditation,
    lecture,
    et le plus concrètement :
    écriture,
    faute du pouvoir de conférer _ en absolue confiance _ avec l’ami « au vif »,
    puisque la mort le lui a ôté ;
    comme elle a ôté _ d’un même coup _ La Boétie à lui-même …
    …
    Demeurant cependant leur amitié :
    en Montaigne seul désormais, de son vivant
    ;
    puis, un peu plus longtemps _ pour nous, lecteurs _, en son livre-tombeau (« tombeau » dressé à cette amitié,
    comme l’a magnifiquement mis en évidence Michel Butor),
    qui n’est,
    avec ses phrases ne cessant de se poursuivre, s’allonger, se prolonger, se répondre en un jeu quasi infini d’échos,
    que le récit de cette conversation « au vif » à jamais manquante …
    …
    Mais Montaigne ne se résigne pas :
    l’amitié, il la « porte » désormais
    _ tant que sont là, à portée de l’écritoire, « encre et papier » _
    pour les deux ; et elle le porte…
    …
    « L’ami est le bouchon qui empêche la conversation de ces deux-là _ que sont moi et soi-même _ de sombrer par les profondeurs« …
    « L’ami et sa hauteur« , dit superbement, et justement, Nietzsche, au chapitre « De l’ami« 
    de la première partie d’ »Ainsi parlait Zarathoustra« .
    …

    Sauf que l’ami ne s’invente pas, ne se crée pas, ne se rencontre pas, non plus, sous les sabots d’un cheval ;
    non plus que, disparu, ne se remplace…
    L’alchimie _ rare _ de la rencontre de l’amitié
    tient, par son improbabilité rationnelle,
    de la grâce, sans doute :
    disposons-nous d’un autre mot ?..

    …
    L’amitié est à la fois un fait et une exigence : incarnée en la personne de celui-ci _ l’ami : unique ;
    une exigence tangible _ et tenue : nous sommes bien là, toi et moi ;
    un vent puissant souffle, et nous (ré-) unit : nous nous entendons,
    en tous les sens du terme : nous ne sommes pas
    (ou ne sommes plus _ ou sommes moins ;
    voire sommes un peu moins)
    sourds l’un à l’autre ;
    l’ami n’est pas un fantasme, une élucubration, un miasme :
    ni fantôme, ni illusion ( de moi à soi).
    Il est bel et bien là, en sa réalité charnelle, et tangible,
    et tenue
    , en effet,
    même quand il n’est momentanément pas là (mais plus loin) ;
    voire plus là du tout : la mort n’interrompt pas vraiment le dialogue-conversation des amis…
    …
    La voix de l’ami mort continue _ avec son inégalable douceur _ de parler,
    et de sa propre initiative, aussi, qui plus est !
    Et cela, sans fantasmagorie…
    Gilles Tiberghien évoque ainsi (page 172) avec grandeur la figure de son ami P.
    …
    Page 173 : « Devenus soudain _ par la mort _ comme étrangers à moi-même
    (les affects : qu’il était _ l’ami P. _ seul à partager avec moi-même)
    donnent à ma vie l’épaisseur et la cohérence étrange d’un récit. »
    La formule est capitale, et nous aide,
    au passage aussi,
    à mieux comprendre tout le travail montanien des « Essais« .
    …
    « Tant qu’il était vivant, disponible,
    l’évidence de ce partage me procurait la connivence d’un sentiment de la vie,
    une impulsion à agir ensemble
    _ comme c’est juste ! _,
    mais pas nécessairement la conscience de ce que nous faisions

    _ encore un peu trop endormie en quelque sorte, cette conscience confiante, sans trop d’à-coups, en cette chance de la vie _,
    ni de ce que notre amitié représentait pour chacun de nous. »
    …
    A cet égard, la distance a-charnelle de l’amitié
    la distingue des tropismes plus tactiles (et sensuels _ ou sexués) de l’amour.
    …
    Je continue la lecture de la page 173 : « Maintenant que mon ami est mort,
    ce à quoi je tenais tant
    et qui était pour moi
    comme une façon d’éclairer le monde
    est devenu comme un vecteur fondamental de mon existence
     »
    _ comme si cette séparation insoluble de la mort de l’un
    laissait l’amitié _ inchangée, semble-t-il, elle _ portée par le seul survivant,
    à la situation (et condition _ davantage secouée) du vécu de l’amour pour les amants : jamais assez proches…
    Comme si…
    Comme si elle s’en rapprochait…
    …
    Pages 177-178, Gilles Tiberghien en vient aussi,
    à cette occasion encore (de la perte),
    à la comparaison de l’amitié avec l’amour,
    à propos des différentiels de distance,
    de présence et absence,
    entre amour et amitié :
    « Ce que j’ai perdu _ par la mort de l’ami _, je ne l’ai jamais possédé.
    C’était mon ami,
    mais il n’était pas mien.

    L’amitié seule demeure,
    qui survit à cette perte irréparable,
    car rien n’est perdu
    _ c’est-à-dire : rien n’étant perdu _,
    rien ne peut la remplacer. »
    …
    Vient alors, page 178, ce commentaire :
    « Telle est la douleur que provoque la mort de l’ami,
    une douleur confondante,
    commensurable à certains égards
    _ nous y venons _
    à la mort d’autres êtres que l’on aime,
    mais avec le corps desquels nous avons un rapport charnel,
    alors que les amis sont et seront toujours des fantômes

    _ a-charnels, donc _
    qui hantent notre vie
    et qui vivent dans nos rêves

    _ par quel mot, donc, le dire ? _
    d’un corps d’emprunt en ce qu’ils hantent notre propre corps. »
    …
    (…) « Un ami, même celui que nous prenons volontiers par le bras
    _ revoici le geste de Michel, de Cyrille, d’Antoine, à l’égard de Christophe _,
    est d’une certaine façon un « spectre ».
    …
    Et ici _ continue immédiatement Gilles Tiberghien _, il ne s’agit pas des morts, mais des vivants.
    (…) Il s’agit des amis en ce qu’ils sont la promesse de notre avenir
    et qu’ils viennent à notre rencontre.
     »
    …
    Et Gilles Tiberghien de citer alors le texte du « Zarathoustra » de Nietzsche (au chapitre « De l’amour du prochain« ) :
    « Plus haut que l’amour du prochain,
    se trouve l’amour du lointain
    et de l’avenir

    _ je dirai l’appel du dépassement de soi-même (Hegel, lui, dit : « aufhebung« ),
    la vocation du « Deviens ce que tu es ! » _ ;
    plus haut encore que l’amour des hommes
    _ au sens de la compassion pour ce qu’ils sont (« humains, trop humains !« ) _,
    est l’amour des choses
    _ ou des œuvres _
    et des spectres »
    _ c’est-à-dire le meilleur de soi …
    …
    Et ce commentaire final page 179 :
    « Un ami est quelqu’un « qui nous revient » _ avec fidélité _ non parce qu’il est un pur esprit
    mais parce qu’il a habité
    _ au passé seulement ? _ un corps,
    un ensemble de corps
    aussi nombreux que les mille possibles
    où nous avons projeté notre vie
    « 
    _ et par là l’amité est appel
    et vocation à vivre,
    à mieux vivre,
    à toujours aller vers la hauteur de l’accomplissement
    ,
    au lieu de la complaisance basse
    et, vite, à la bassesse…
    …
    Et cette phrase ultime : « C’est pourquoi ces spectres sont des revenants privilégiés
    qui hantent nos rêves avec la douceur d’une présence
    qu’ils avaient déjà de leur vivant.
     »
    Ou la douceur _ oui _ tendrement exigeante, dynamisante, de l’amitié.
    …
    Avec estime et admiration, en effet …
    Et émulation mutuelle : se mettre, soi comme lui, à la hauteur de cet appel à
    devenir mieux,
    éveiller,
    accomplir
    ses « mille possibles« …

    …
    L’incroyable, le miracle étant
    qu’existent bien,
    on ne peut plus effectivement _ faut-il dire _
    de telles amitiés.
    …
    De même qu’existent bien,
    aussi,
    de telles amours…

    Titus Curiosus, ce 27 juillet

    Photographies : Sans Titre, © Bernard Plossu