Étiquette : rythme

  • Saul Friedländer : la construction chahutée (par la vie) de l’oeuvre et de l’homme _ émergence et accomplissement d’une « vocation »

    L’apport majeur de Où mène le souvenir _ ma vie,

    ainsi que des Entretiens avec Stéphane Bou, titrés _ un peu confusément : c’est bien le seul défaut de ce livre passionnant, avec l’oubli du nom du Père Patrick Desbois, page 216 de l’Index, alors que son nom apparaît à la page 178 _ Réflexions sur le nazisme,

    et publiés, simultanément _ tel, à nouveau, un très éclairant contrepoint _ aux Éditions du Seuil ce mois de septembre 2016,

    …

    consiste en un magnifique éclairage, à la fois synthétique et très détaillé, sur la double construction, complexe et à rebondissements,

    à la fois de l’homme Saul Friedländer,

    et de ce que j’appellerais l’œuvre Friedländer.

    …

    …

    L’homme Saul Friedländer 

    est né le 11 octobre 1932 à Prague, dans une famille qu’il qualifie de « juive non juive«  _ « pour reprendre l’expression d’Isaac Deutscher, au point de ne pas m’avoir fait circoncire« , écrit-il page 19 de Où mène le souvenir _ ma vie… _,

    et il est bientôt _ dès ses six ans et demi, en avril 1939 _,

    ballotté très vite qu’il est d’arrachements-déracinements en arrachements-déracinements,

    et avec toujours, aussi, le viscéral et très vital besoin d’ »une porte de sortie » (page 289) 

    …

    « à la recherche d’une identité et d’une « vocation »… » _ une expression capitale donnée à la page 10 _ ;

    une fois qu’il aura réussi, en la France occupée de 1940 à 1944, à survivre à la traque nazie, d’abord

    _ au printemps 1944, des Miliciens sont à sa recherche à Néris-les-Bains ! il l’apprendra plus tard… : « la Milice se présenta chez les  C., nos propriétaires : « Où est l’enfant ? » Les C. l’ignoraient, en toute bonne foi. Ce fut ensuite le tour de Mme M. de L. _ Madame Macé de Lépinay _ : « Les parents ont été pris ; mais où donc est l’enfant ? » Mme M. de L. prétendit ne rien savoir, mais passa tout de suite à la contre-attaque : n’avaient-ils pas honte ? quelle sale besogne ! quel odieux comportement pour des Français ! Les miliciens partirent sans l’inquiéter davantage. Pourtant, il y avait là  bien plus que l’enfant : Mme M. de L. était née juive » _ Rose Weil, convertie plus tard au catholicisme _,  page 118 de Quand vient le souvenir _,

    et, ensuite, au chagrin de la perte de ses parents _ assassinés à Auschwitz _, quand il en prend clairement conscience, en janvier-février 1946, lors d’un crucial voyage à Saint-Étienne, auprès du père L. _ qui avait été son professeur aux Samuels à Montluçon, et en lequel il avait confiance et admiration.

    …

    On peut ainsi suivre le parcours géographique et temporel de ses errances,

    « d’un lieu à l’autre, de pays en pays

    à la recherche d’une identité et d’une vocation« , ainsi qu’il l’écrit page 10 de Où mène le souvenir _ ma vie.

    …

    Page 58, au moment de son départ de son poste provisoire _ dont il vient (malencontreusement) de démissionner (pour répondre à une proposition de secrétariat auprès de Nahum Goldmann, qui l’annule le lendemain même de la démission du jeune Friedländer !) _ à l’ambassade d’Israël à Paris pour la Suède, fin octobre 1956,

    Saul Friedländer parle de lui, alors, comme d’un « déraciné » :

    …

    « à vingt-quatre ans _ soit à cette fin octobre 1956 _, j’étais un Luftmensch : un « déraciné », au vrai sens du terme«  ;

    …

    et c’est à propos de ces divers déracinements et transplantations,

    souvent subis, parfois volontaires _ en un vigoureux sursaut de liberté, chaque fois _, qui caractérisent ce que Saul Friedländer appelle ses « années d’apprentissage« 

    _ qui vont, pour le principal, dit-il, de sa naissance, le 11 octobre 1932, à 1967 environ, quand il obtient de venir, en octobre, pour « une année comme professeur invité en histoire à l’université hébraïque de Jérusalem » _,

    que Saul Friedländer a, page 10, cette formulation capitale :

    …

    « j’ai erré d’un lieu à l’autre, de pays en pays

    à la recherche d’une identité et d’une « vocation »…« .

    …

    …

    La vocation _ celle d’auteur d’une œuvre à la fois magistrale et toute d’humilité, dont le chef d’oeuvre va être, en 2006, Les Années d’extermination 1939-1945… _ va peu à peu _ par sauts et paliers, à la suite de diverses rencontres, ainsi que découvertes de documents, dans des archives _ se révéler ;

    quant à l’identité,

    elle est foncièrement ouverte et fondamentalement inachevée _ loin de se ramener et surtout réduire à quelque origine biologique (« juive« , par exemple) que ce soit ; et ce sera bien là le sens de sa colère contre Ernst Nolte, à Berlin, fin février 1988 _, comme il convient à un homme profondément et vraiment libre.

    …

    …

    Après Prague précipitamment quittée en avril 1939 quans elle se trouve déjà sous la botte allemande,

    c’est à Paris que ses parents et lui se réfugient,

    le plaçant, lui, un moment dans un un foyer d’enfants juifs à Montmorency.

    …

    Puis, sous l’Occupation, à partir de juin 1940, les Friedländer gagnent à nouveau précipitamment la petite station thermale de Néris-les-Bains, dans l’Allier, en zone non-occupée.

    …

    Mais, quand, juste après la rafle du Vel d’Hiv’, à Paris _ le 17 juillet 1942 _, commencent aussi les rafles de Juifs en zone sud, à partir du mois d’août 1942,

    les parents Friedländer, qui vont tâcher de quitter la France (pour passer en Suisse), confient leur petit Paul _ qui n’est pas circoncis _ à une institution catholique, les Samuels, à Montluçon, sur les conseils de leurs amis à Néris, les Macé de Lépinay.

    …

    Un moment, en fait l’année scolaire 1942-1943, le petit Paul Henri Marie Ferland, qu’il est devenu, est envoyé dans un collège agricole, à La Souterraine dans la Creuse, où il fait une tentative de suicide _ dans l’eau glacée d’un ruisseau _, au mois de mars 1943 ; mais, pour la rentrée scolaire de septembre 1943, le voici de retour aux Samuels, à Montluçon,

    où il demeure après la Libération, jusqu’au printemps 1946, quand ses trois oncles et sa grand-mère Glaser _ depuis Israël, pour ses oncles Paul et Willy, depuis la Suède, pour son oncle Hans et sa grand-mère _ le font confier, en mars-avril 1946, à un subrogé-tuteur, un commerçant juif parisien réfugié à Saint-Amand-Montrond, Isidore Rozemblat ; qui parvient, à sa troisième tentative, à l’extraire de l’institution catholique de Montluçon _ cela, Saul Friedländer ne l’apprendra que bien plus tard…

    …

    Au printemps 1946, donc, le petit Paul, redevenu, de son initiative, Friedländer, est placé par son subrogé-tuteur, Isidore Rozemblat, au collège de Saint-Amand-Montrond, en classe de seconde.

    …

    Et le voici, à l’automne, de retour à Paris _ où sont déjà revenus, au printemps, les Rozemblat, commerçants en cuir : ils habitent rue de Birague _, pour suivre les cours d’une classe de première au prestigieux lycée Henri IV _ où il est interne _, de septembre 1947 à juin 1948.

    …

    Et c’est alors que le jeune homme _ devenu ardent sioniste _, à la veille pourtant de passer le baccalauréat, quitte « subrepticement » son lycée, le 4 juin, « à 16 heures 30« , et, ayant gagné par le train Marseille, part pour Eretz Israël, à bord d’un bateau affrété par l’Irgoun, l’Altalena, qui quitte Port-de-Bouc le 11 juin 1948.

    …

    Puis, de juin 1948 à octobre 1953, le jeune Shaul Friedländer se trouve en Israël : d’abord chez son oncle Paul Glaser _ qui n’apprécie guère les intellectuels _ à Nira, puis, parce qu’il désire poursuivre des études secondaires, au lycée classique à Netanya ; et enfin à l’armée, où, effectuant son service militaire, il peut suivre, trois années durant (de septembre 1950 à  juin 1953) des cours du soir à l’École de Droit et Économie de Tel-Aviv.

    …

    Ensuite, d’octobre 1953 à octobre 1956, il réussit à retourner à Paris, pour accomplir deux ans d’études à Sciences-Po (au concours de fin de dernière année, en juillet 1955, il est reçu major de sa promotion de Relations internationales), en même temps qu’il a _ afin de gagner sa vie _ un poste temporaire (les deux premières années, au service de presse, puis, la troisième année, au bureau de l’attaché militaire) à l’ambassade d’Israël.

    …

    Puis, ayant _ malencontreusement _ démissionné de son travail à l’ambassade sur la foi d’une promesse de Nahum Goldmann _ qui entretenait une liaison avec sa cousine (du côté Glaser) Irena Neumann _ non tenue (« le lendemain _ de la démission _, je recevais un télégramme de Nahum Goldmann m’informant qu’il était désolé, mais que, tout bien réfléchi, il n’avait pas besoin d’un « secrétaire politique »« , page 72), Saul Friedländer part rejoindre en Suède son oncle Hans Glaser, auprès duquel il passe une année, d’août 1956 à août 1957, comme aide-soignant à l’école professionnelle de Salta, une institution anthroposophique pour des garçons handicapés mentaux, que dirigeait cet oncle bienveillant.

    …

    Jusqu’à ce que, « au bout de quelques mois » (page 73), Nahum Goldmann s’avise qu’il l’ »avait laissé dans le pétrin » : « il savait par Irena que je souhaitais reprendre des études universitaires, et il m’envoya un chèque de deux mille cent dollars. Je pus ainsi acheter mon billet _ de bateau _ pour New-York. Grâce à mes résultats de Sciences-Po, j’avais été accepté _ comme étudiant _ au département de sciences politiques de Harvard« . 

    …

    Ainsi arrivé aux États-Unis au mois d’août 1957, et après de brefs mois (décevants) à Harvard, fin 1957, Saul Friedländer obtient enfin _ dès janvier 1958 _ ce travail jadis promis de « secrétaire politique » auprès de Nahum Goldmann, et qui comportait un semestre (celui d’automne-hiver) à New-York, et l’autre (celui de printemps-été) à Jérusalem ; et cela durera deux ans, les années 1958 et 1959.

    …

    Début 1960, marié (à Londres) depuis août 1959, et bientôt père d’un fils, Eli, qui naît en octobre 1960, Saul Friedländer, afin de mettre fin à ces allées et venues entre New-York et Jérusalem peu propices à la vie familiale, décide de s’installer en Israël ;

    et, grâce à l’aide d’amis, il décroche un poste à Tel-Aviv, auprès de Shimon Peres, au ministère de la Défense, avec le titre de « chef du service scientifique du vice-ministre de la Défense« .

    …

    Mais l’été 1961, après de longues tergiversations (« je me souviens d’avoir ruminé pendant des mois la possibilité de reprendre _ c’était là une attraction très puissante _ mes études supérieures. J’étais attiré par l’histoire de l’Europe dans l’entre-deux-guerres et pendant la Seconde Guerre Mondiale, sans clairement  relier encore ces centres d’intérêt à ma propre histoire « , écrit-il page 93 de Où mène le souvenir _ ma vie),

    il se décide à quitter ce poste

    (« je voulais aussi prendre des décisions par moi-même et affronter des défis qui se présenteraient dans un domaine où j’aurais entrepris un projet personnel. Je pressentais que c’était l’univers des livres et de la recherche qui était le plus proche de ce qu’on pouvait appeler ma « vocation«  », écrit-il encore page 93)

    « et à choisir _ ainsi _ une voie toute différente » _ que celle de la politique, fût-ce au service d’Israël _, celle de « reprendre des études supérieures« .

    …

    C’est donc ainsi qu’en septembre 1961, laissant « à Tel-Aviv Hagith _ son épouse _ et Eli _ son fils _ alors âgé d’un an« _ celui-ci est né en octobre 1960 _, Saul Friedländer vient, comme étudiant, à Genève, à l’Institut des Hautes études internationales, où il va pouvoir mener à bien en deux ans une thèse d’histoire des relations internationales (sur « le rôle du facteur américain dans la politique étrangère et militaire de l’Allemagne entre septembre 1939 et décembre 1941« ) ;

    thèse  qu’il soutient avec succès en décembre 1963,

    et qui aura nécessité divers travaux en archives à Bonn, Coblence, Fribourg-en-Brisgau et Londres,

    ainsi que diverses rencontres et entretiens, notamment, en décembre 1962, avec l’amiral Dönitz, chez ce dernier, à Aumühle, dans le Schlesvig-Holstein.

    …

    Hagith et Eli le « rejoignirent quelques semaines après (son) arrivée _ à Genève, donc. Très vite, il apparut que la bourse de l’Institut _ « en échange d’un peu de tutorat« , page 97 _ ne suffisait pas à subvenir aux besoins d’une famille de trois personnes. Je fis des demandes pour toute une série de financements, et obtins finalement une réponse positive de la Fondation Rockefeller« .

    Et « peu après, j’obtins un poste d’enseignant assistant » _ à l’Institut des Relations internationales, à Genève _, page 98.

    …

    Presqu’aussitôt la thèse passée avec succès en décembre 1963, dès le mois de janvier 1964, Saul Friedländer est amené à remplacer un jeune professeur assistant de l’Institut genevois tombé gravement malade ; et quelque mois plus tard, toujours en 1964, le remplacement se transforme en poste définitif.

    …

    Alors, une fois sa thèse passée, Saul Friedländer choisit de poursuivre des recherches aux archives de Bonn, profitant de ses vacances, l’été 1964, car au cours de ses recherches pour sa thèse, il était tombé par hasard sur un document mal rangé concernant les relations du Vatican (en l’occurrence le pape Pie XII _ qui désirait obtenir d’écouter, au Vatican, des extraits de Parsifal, par des musiciens allemands _) et de l’Allemagne nazie _ cela ne pouvant qu’intéresser le pensionnaire des Samuels qu’il avait été, à Montluçon, de l’été 1942 au printemps 1946 _ : il revient donc aux archives de Bonn l’été 1964 afin de creuser ce sillon-là.

    …

    Ce qui, la recherche rondement menée et ayant abouti à d’importantes découvertes, le conduit vite à Paris à la quête d’un éditeur pour publier ces « documents » ; lesquels paraissent, aux Éditions du Seuil, dès le mois de novembre 1964, sous le titre Pie XII et le IIIe Reich _ documents.

    …

    Alors, « d’un jour à l’autre, je devins célèbre et fus très demandé« , énonce Saul Friedländer page 125 ;

    et « les deux années _ 1965 et 1966 _ qui suivirent furent très intenses, avec toute l’agitation que suscitait le sujet, et les déplacements constants que cela m’imposait« , page 129.

    Le statut d’auteur de Saul Friedländer en fait désormais une personne médiatiquement importante.

    …

    Enfin, l’année 1967, Saul Friedländer vient, de Genève, la passer avec sa famille en Israël, comme « professeur invité à l’université hébraïque de Jérusalem« , page 148 : « à l’université, je  donnais un cours magistral sur l’histoire des relations internationales dans l’entre-deux-guerres, et un séminaire de recherche sur le nazisme, dans lequel j’abordais largement l’antisémitisme nazi et divers aspects du génocide des Juifs », écrit-il page 156.

    …

    Et de commenter : « Je savais _ désormais _ que la Shoah _ Saul Friedländer reprend ce mot à son ami Claude Lanzmann (qui vivait alors à Jérusalem) et le préfère au terme américain d’Holocauste _ serait le domaine auquel je consacrerais le plus clair de mes efforts intellectuels au moins pour quelques années.

    Mais j’étais _ encore _ loin de me douter que cette histoire allait pratiquement dominer _ voilà ! _ toute ma vie de chercheur« , précise-t-il page 158.

    …

    « Au début de l’été 1968, à la fin du semestre, le doyen en sciences sociales _ de l’université hébraïque de Jérusalem _ me demanda de revenir après l’année _ 1968 – 1969 _ que j’allais passer à Genève, et il m’offrit à demi-mot un poste de professeur en histoire et relations internationales. Il était entendu que je pourrais conserver mon poste à l’Institut de Genève et y enseigner chaque année d’avril à juillet.

    J’acceptai, et Freymond _ à l’Institut des Relations internationales à Genève _ à qui je fis la proposition, donna aussi son accord « , page 164.

    …

    Ainsi s’achevèrent ces années quelque peu chahutées d’ »errance« , « d’un lieu à l’autre«  et « de pays en pays« , « à la recherche d’une identité et d’une « vocation »« , pour reprendre l’expression cruciale repérée plus haut, à la page 10.

    …

    …

    L’apport majeur de Où mène le souvenir _ ma vie, ainsi que des Entretiens avec Stéphane Bou,

    consiste en un magnifique éclairage, à la fois synthétique et très détaillé en ses « imbrications » contextuelles riches et complexes,

    sur la double construction, passablement intriquée, quasi alambiquée, et à multiples rebondissements, sauts et paliers, à surprises,

    à la fois de l’homme Saul Friedländer,

    et, en même temps, de ce que j’appelle l’œuvre Saul Friedländer,

    avec ce sublime sommet (historiographique) qu’est le tome 2 de L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination (1939 _ 1945), paru en 2006 _ et en février 2008, pour sa traduction française _ ;

    …

    et l’éclairage rétrospectif réalisé tant que la mémoire active de l’auteur, les années passant _ et divers accidents (fracture du genou, le 2 janvier 1993 ) et maladies et opérations (valve aortique, fin avril 1993 ; cancer de la prostate, en 2012 ; petit accident vasculaire cérébral, au printemps 2015) se succédant _, n’était pas trop entamée :

    …

    « J’ai commencé à écrire ces souvenirs _ que sont ce splendide Où mène le souvenir _ ma vie _ à quatre-vingt-un ans passés _ au début de 2013 _ sous la menace constante de perdre la mémoire.

    Á mon âge toutefois, la mémoire à long terme est disponible, d’ordinaire avec une netteté accrue _ ce sur quoi, au passage, se pose de bien intéressantes questions, l’auteur, pages 27-28  _ ;

    c’est le passé proche qui s’évanouit« ,

    prévient l’auteur, page 12 de Où mène le souvenir _ ma vie, en un vivant et vif Prologue non dénué d’humour.

    …

    Ajoutant, et ce n’est pas du tout accessoire :

    …

    « Pour limiter les dommages de ce processus inexorable _ de dégradation-lacération de la mémoire _,

    j’ai régulièrement noté _ en merveilleux ironique contrepoint _ certains événements très récents,

    et j’en ai inséré _ voilà ; mais le collagiste Jiří Kolář (né le 24 septembre 1914, à Protivín en Bohême du Sud et mort le 11 août 2002 à Prague) n’était-il pas, lui aussi, pragois ? _ quelques uns dans le texte.

    …

    Ainsi, au milieu du récit,

    voit-on surgir _ le mot n’est pas innocent ! _ des éclairs _ ainsi imbriqués ! _ du présent,

    qui permettent aussi _ et c’est capital ! _ de jeter sur le passé une lumière nouvelle« 

    _ soit, ces éclairs qui éclairent, un des facteurs décisifs de la fructueuse méthode (avec profonde rumination aussi) de penser-découvrir (et d’écrire) de Saul Friedländer, et cela, tant dans son travail d’historien, que dans celui de mémorialiste intime.

    avec un rythme merveilleusement vif et vivant qui rend sa lecture si passionnante.

    …

    Cf ce superbe passage, page 99 de Où mène le souvenir _ ma vie,

    à propos de la méthode, en partie « de bric et de broc«  (l’expression se trouve page 100), _ mais un « de bric et de broc«  « composite« , qu’il s’agit, justement, de transcender-unifier-lisser, aussi _ ;

    soit une méthode « bricolée«  (voir page 101 l’expression de « bricolage composite« ) _ ;

    qui est la méthode tout bonnement géniale et merveilleuse de Saul Friedländer,

    et qui fut initiée en 1961, au moment de la rédaction _ certes académique, celle-ci, forcément _, un peu pressée alors, en deux ans, à Genève, de sa thèse,

    comme l’explique, à ce moment, pages 99-100, Saul Friedländer :

    …

    « J’avais gaspillé trop d’années, pensais-je _ en octobre 1961, Saul Friedländer vient d’avoir 29 ans, et guère de titres universitaires, sinon celui d’être « sorti major de la promotion en Relations internationales«  à Sciences-Po, à Paris en juillet 1955 _,

    et il me fallait rattraper le temps perdu.

    …

    J’adoptai donc _ en cette urgence (de thèse à réaliser dare-dare en deux ans) _ une méthode insolite :

    j’écrivais un premier jet avec tout le matériel _ puisé dans des notes progressivement réunies _ que j’avais sous la main, en suivant les grandes lignes qui se dégageaient de mes lectures _ au départ _ ;

    ensuite, venaient un deuxième,

    puis un troisième jet,

    et ainsi de suite

    (pour finir, il devait y en avoir une dizaine au bas mot).

    …

    Chaque nouvelle version intégrait _ voilà, et c’est très important ! _ plus d’informations,

    chacune s’adaptait _ en un double mouvement, permanent, de va-et-vient : d’intégration de l’apport (quant au contenu), et de lissage de l’ensemble (quant à la forme)… _ au nouveau matériau d’archives _ un apport effectivement capital ! _,

    jusqu’à ce que j’estime que le texte _ tant dans le contenu que dans la forme _ était au point.

    …

    Cela me permettait de garder toujours une vue d’ensemble

    _ point majeur ;

    à relier à cette remarque de Quand vient le souvenir, page 148 :

    …

    « En 1961, je repris définitivement le chemin de l’université _ à Genève.

    J’essayais de ressaisir _ voilà ! _ le sens _ confus et très bousculé au départ _ d’une époque

    et de rétablir la cohérence _ voilà  encore ! _ d’un passé _ mutilé _, le mien ;

    on notera au passage la profonde modestie des trois verbes employés ici : « re-prendre«  (le chemin), « res-saisir«  (le sens) et « r-établir«  (la cohérence) ;

    ainsi que l’importance de ce qui est à re-chercher-re-trouver : « le chemin » (de l’université), « le sens«  (d’une époque) et « la cohérence » (d’un passé, mien)… _

    …

    Cela me permettait, donc, de garder toujours une vue d’ensemble _ synoptique _ sur le manuscrit

    et d’organiser _ avec succès pour la lisibilité finale de la thèse, alors _ les chapitres en conséquence.

    …

    Cela impliquait de travailler simultanément le contenu et la forme

    _ d’où l’importance décisive du style

    dans ce que sera, désormais, tout le travail, tout l’œuvre, de Saul Friedländer.

    …

    Jusqu’à ce jour, je continue à travailler de la même manière _ voilà ! _,

    y compris sur ces mémoires :

    …

    au fil de la plume _ voici le décisif, en ce que, pour ma part, et depuis mes lectures des travaux de l’amie Marie-José Mondzain, j’appelle l’imageance ! _

    s’ouvrent _ c’est le processus décisif du présent actif et proprement inventif de la recherche ; et par là authentiquement créatif _

    de nouvelles perspectives _ ce qui est à la fois la mission et le matériau basiques, les deux, du chercheur ! _,

    que je n’avais pas encore entrevues _ entrevoir, déjà, puis voir de mieux en mieux, prend du temps, beaucoup de temps, et implique une très large (de la plus grande extension possible) culture, et nécessite énormément de mises en rapport (et mises au point, selon diverses focales), de va-et-vient, intégrant, aussi, face au hasard de ce qui se rencontre, la faculté de la sérendipité

    (cf mon article du 3 mars 2014 Les enjeux de pouvoir de la curiosité libre et ouverte : le passionnant « Sérendipité _ Du conte au concept » de Sylvie Catellin, un livre salutaire ! », à propos du livre passionnant et pas assez reconnu de Sylvie Catellin, Sérendipité…)

    et l’aptitude à saisir, sans le perdre en le laissant passer, le moment opportun, le kairos, qui va de pair… _ ;

    et une grande part de ce qui paraissait oublié

    ressurgit _ du passé oublié, ou négligé, ou pas assez exploré jusque là _ soudain _ brusquement ; il faut savoir l’accueillir, et le mettre à profit, et à travailler… _,

    ce qui m’impose de noircir de nouveaux brouillons, etc.« .

    …

    …

    Pour revenir à la base de mon propos,

    soit cette longue et durable

    _ infinie, finalement ? bien au-delà de cette période de sa vie que Saul Friedländer nomme « ses années d’apprentissage« , de sa naissance, le 11 octobre 1932 à Prague, à l’année 1967, celle de son arrivée, en septembre, à l’université hébraïque de Jérusalem, pour « une année _ 1967-1968 _ comme professeur invité en histoire« , page 148 ; mais ce statut de « professeur invité«  se transforme, l’été 1968, en celui de « professeur titulaire en histoire et relations internationales« , page 164 _

    « recherche d’une identité et d’une vocation«  que Saul Friedländer indique page 10 de ce si beau _ cela aussi, il faut le souligner _ Où mène le souvenir _ ma vie,

    …

    il faut se pencher sur cette quête affirmée d’ »une identité » _ que l’on peut considérer comme infiniment inachevée, toujours et encore ouverte… _,

    et d’ »une vocation« ,

    qui finit, elle, par être trouvée, tard, avec la conception, puis l’élaboration,

    …

    _ elle aussi à plusieurs paliers, et suite à plusieurs rencontres, et même chocs (à la fin février 1986 à Berlin), qui vont constituer autant de « déclics » (cf page 300), du début des années 1980 (et la rencontre à Berlin, de l’éditeur Wolf Jobst Siedler, qui en propose une sorte d’amorce de projet, page 251), à l’installation de Saul Friedländer à l’université UCLA de Los Angeles, en septembre 1987, où Saul Friedländer, en 1990, se met très méthodiquement à l’écriture de ce qui sera cet œuvre majeur ; « l’impression légèrement négative que j’avais conservée de Los Angeles _ où il avait enseigné un semestre comme « professeur invité«  en 1982-1983 _ se transforma en choc culturel quand je réalisai, au début de l’année 1988, que j’y serais pour de bon plus d’un semestre chaque année _ l’autre semestre étant passé à l’université de Tel-Aviv. Je me demandais sérieusement si je n’avais pas fait une énorme bêtise. Pour la recherche à laquelle je voulais me consacrer, je serais _ certes _ au bon endroit ; mais serais-je capable d’y vivre ? L’espace d’un instant, j’envisageais de partir. (…) Je décidai que la tâche à accomplir était une obligation à la fois morale et professionnelle ; ce qui m’aida à m’adapter » à Los Angeles, page 286 ; ajoutant : « Il y a une certaine logique dans le fait que j’ai fini par atterrir dans un lieu aussi factice, un simulacre de ville _ lui, l’amoureux de Prague, de Paris, de Jerusalem _ qui ne vous émeut pas, ne vous saisit pas, ne vous tire pas un soupir, même l’espace d’un instant « , toujours page 286… _

    du colossal projet de L’Allemagne nazie et les Juifs ;

    …

    et « accomplie » avec la réalisation, surtout, de son chef d’œuvre d’historien : le volume 2 de cet immense travail : Les Années d’extermination 1939-1945, en 2006

    …

    _ « Je commençai à écrire L’Allemagne nazie et les Juifs en 1990 et terminai le second volume en 2006« , page 300 ; et Saul Friedländer de résumer excellemment alors ce qui l’a formidablement porté pendant ces années d’écriture de ce chef d’œuvre saisissant : « Me motivait le sentiment récurrent de ne pas avoir accompli ce que je considérais comme un devoir fondamental _ c’est la clé. Le déclic avait été donné par le séjour à Berlin et la controverse avec Broszat. Le recrutement à UCLA m’en donnait les moyens _ voilà ! Bref, le tout début des années 1990 était vraiment le bon moment pour commencer (et, objectivement, le dernier)« , toujours page 300.

    …

    …

    Quant à la « recherche d’une identité », pour reprendre cette expression questionnante,

    elle est encore plus passionnante, car probablement infiniment ouverte pour un homme vraiment libre,

    à travers les lieux de séjour (c’est-à-dire de passage, toujours provisoires, et bien difficiles, même, à compter _ de pays en pays, de ville en ville, d’appartement ou maison à appartement ou maison,… _) de Saul Friedländer,

    face à la « faille intérieure« 

    _ l’expression, importante, se trouve pages 36 (« Les gens qui, comme moi, ont vécu leur enfance dans des circonstances catastrophiques, ont peut-être réussi à se construire une apparence « normale ». Mais, de quelque manière qu’ils décorent cette façade, une faille _ voilà _ reste ouverte au cœur de leur personnalité « )

    et 37 (« Souvent s’ensuit une étrange dynamique : vous ne pouvez pas vous débarrasser de la faille, mais, par compensation, vous agrémentez inlassablement l’extérieur ; ce qui, bien sûr, ne vous est pas d’un grand secours, et, pendant des années, vous incitera à travailler comme un damné, jamais en paix, toujours anxieux. Ce sentiment permanent m’a accompagné comme une sorte de basse continue _ la métaphore musicale baroque est à relever _ à travers les hauts et les bas d’une bonne partie de mon existence.

    Dans mon cas, la faille intérieure s’est surtout manifestée par une paralysie émotionnelle. A un certain moment au pensionnat _ à Montluçon _, j’ai cessé d’attendre constamment mes parents (…) J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps quand on m’a dit qu’ils ne reviendraient pas ; mais n’était-ce pas ce que l’on attendait de moi ? Bientôt, après mon départ du pensionnat, je me suis rendu compte que rien ne pouvait me toucher profondément. (…) J’étais comme un insecte dont les antennes avaient été arrachées. (…) Les gens qui me connaissaient bien n’étaient pas dupes : « Tu es incapable d’émotion », me disait-on parfois. « Tu as l’âme aride ». Ma paralysie émotionnelle ne concernait que les relations avec les autres.« 

    « On pouvait espérer un changement avec le temps« , conclut-il ce passage, page 38)

    de Où mène le souvenir _ ma vie,

    …

    et cette expression de « faille intérieure«  a forcément rapport à la tragédie familiale,

    initiée au départ dans la panique de Prague,

    et marquée par l’arrestation de Hans et Elli Friedländer à Saint-Gingolph, à la frontière franco-suisse, le 30 septembre 1942, puis leur assassinat à Auschwitz en novembre 1942 (« Quand des rafles de Juifs étrangers commencèrent dans notre zone, mes parents me cachèrent, avec l’aide d’amis catholiques _ les Macé de Lépinay _, dans un pensionnat religieux (en fait un petit séminaire _ les Samuels _) de la ville voisine de Montluçon, et tentèrent de passer la frontière suisse. Ils furent arrêtés par les Suisses, livrés aux Français, puis aux Allemands, déportés à Auschwitz en novembre 1942 et assassinés. Les Juifs français étaient des parias, mais la plupart d’entre eux parvinrent à se cacher ; les Juifs étrangers étaient des morts vivants « , résume l’auteur, à la page 18 de Où mène le souvenir),

    et aussi par cette révélation, un jour de janvier ou février 1946, à Saint-Étienne, quand le père L. , jésuite et qui avait été son professeur aux Samuels, confie à l’enfant de treize ans : « Tes parents ne seraient-ils pas morts à Auschwitz ? » (page 140 de Quand vient le souvenir), car jusqu’alors « la mort de mes parents restait, pour moi, enveloppée d’images imprécises, de circonstances indistinctes, sans rapport avec le cours véritable des événements » ; et « tout au long de cette journée décisive _ de janvier ou février 1946 à Saint-Étienne, auprès du père L. _, j’avais l’impression que les pièces essentielles d’un puzzle jusqu’alors incohérent tombaient en place. Pour la première fois, je me sentis juif _ non plus malgré moi ou secrètement, mais par un mouverment d’adhésion entière. (…) Quelque chose avait _ alors et pour jamais _ changé, un lien était rétabli, une identité _ voilà ! _ émergeait, confuse certes, contradictoire peut-être, mais désormais reliée à un axe central _ l’expression est importante _ qui ne pouvait faire de doute : d’une manière ou d’une autre, j’étais juif _ quelle que fût, dans mon esprit _ à ce moment de 1946, Saul a quatorze ans _ la signification de ce terme«  (ibidem, page 141) _

    …

    face à la « faille intérieure » qui le caractérise

    _ en particulier depuis le déchirant adieu à ses parents à l’hôpital de Montluçon, un dimanche (« le premier dimanche de mon séjour » aux pensionnat des Samuels de Montluçon, Quand vient le souvenir, page 88), au début de septembre 1942 (les Friedländer avaient quitté Néris-les-Bains pour Montluçon un peu après l’arrivée des Allemands devant Stalingrad : « Je me souviens que _ le jour de ce départ de Néris _ mon père dit : «  »Meltzer vient d’entendre à la radio que les Allemands entrent à Stalingrad » » (c’était le 23 août 1942) : ibidem, page 81 ; et le 3 septembre 1942, Hans Friedländer avait adressé une lettre à « leur protectrice«  à Néris, Madame Macé de Lépinay :  ibidem, page 85) _,

    …

    et impossible, probablement, à complètement combler,

    comme en témoigne le fond de « tristesse à bas bruit » (page 305 de Où mène le souvenir) quasi indicible, de Saul Friedländer…

    …

    …

    D’une part, Saul Friedländer a _ et conserve, à jamais _ une « identité culturelle » française :

    « Mon identité culturelle est restée essentiellement française« , constate-t-il en rédigeant, en 2015, son Où mène le souvenir _ ma vie, page 25.

    …
    Et c’est à l’école primaire de Néris-les-Bains, les années scolaires 1940-1941, et 1941-1942, que « en petite classe et au cours moyen, je suis devenu irrémédiablement français« , page 26 ;

    poursuivant « aujourd’hui, j’écris en anglais pour des raisons pratiques puisque je vis aux États-Unis ; mais je continue encore à penser en français ; et je ferais mieux d’écrire en français.

    Un tel attachement à une culture déborde largement des bases scolaires. Dans mon cas au moins, je suis tombé amoureux de l’absolue beauté de la langue française. Très tôt, peut-être dès la deuxième année de l’école primaire _ à Néris _, mais sans aucun doute pendant les trois ans et demi passés au pensionnat _ des Samuels à Montluçon, les années scolaires 1942-1943 (en 6e), 1943-1944 (en 5e), 1944-1945 (en 4e) et 1945-1946 (en 3e) _, nous devions faire une dictée par semaine pour mesurer les progrès faits en orthographe. Pour moi la dictée était un moment particulier : j’aimais les textes extraits d’un volume de morceaux choisis illustrant le beau style. Peu m’importait qu’il s’agisse de Poil de carotte de Jules Renard ou des Oraisons funèbres de Bossuet. J’aimais le  beau style pour lui-même « .

    …

    Toujours dans Où mène le souvenir _ ma vie, et évoquant le lent et bizarre surgissement par déclics soudains et paliers éloignés les uns des autres, après guerre, de ses souvenirs du passé, tels des poèmes, comme « la première strophe du Cimetière marin de Paul Valéry, soudain présente au complet » (page 27),

    Saul Friedländer évoque ensuite, et d’autre part, son « identité première » _ voilà _, « juive allemande, de Prague« , toujours à propos du surgissement de ses souvenirs :

    …

    « En plus du français, des fragments non négligeables de l’héritage juif allemand de Prague, qui s’était évanoui quelques années durant la guerre, refirent lentement surface, refusant d’être plus longtemps ignorés.

    …

    Cette première identité _ expression importante _ s’est nouée, en quelque sorte avec l’identité israëlienne _ juive aussi, et cela dès son arrivée chez son oncle maternel, Paul Glaser, à Nira, fin juin 1948 _ ; elle ne m’a plus quitté depuis, en dépit de quelques fluctuations », page 28.

    …

    Et Saul Friedländer de rappeler que cette « part juive pragoise a constitué la ligne directrice de Quand vient le souvenir, qui traite surtout de (son) enfance et de (son) adolescence« .

    Et « il y avait plus que de la nostalgie pour mon héritage pragois. La principale donnée qui a influencé ma vie _ et l’a peut-être même sauvée _ s’avéra être la totale assimilation de mes parents. Ils étaient des « Juifs non-juifs », pour reprendre l’expression d’Isaac Deutscher, au point de ne pas m’avoir fait circoncire « , page 29.

    …

    Ensuite, « c’est par le biais de la langue que mon appartenance culturelle à Israël (sic) est évidente. Deux ans après mon arrivée _ le 20 juin 1948 _, je passai avec succès _ au lycée de Netanya _ l’examen de fin de scolarité en hébreu« , toujours page 29.

    Et « ma première _ Hagith _ et ma seconde _ Orna  _ épouses sont toutes deux nées en Israël, et au cours de ces deux mariages, de 1959 à aujourd’hui en 2015, nous avons parlé hébreu à la maison ; et bien sûr avec les enfants et certains des petit-enfants. Pendant plusieurs décennies, d’abord à l’université hébraïque de Jérusalem, puis à l’université de Tel-Aviv, j’ai fait cours uniquement en hébreu, et, tout naturellement, j’ai parlé hébreu au quotidien en Israël. Mais _ car il y a ici un tout petit « mais » _ je n’ai jamais vraiment aimé lire des livres _ c’est un point important _ en hébreu, pas plus que je n’ai écrit de livres _ même chose _ en hébreu. Et assez curieusement, que j’enseigne en hébreu ou en anglais, je n’ai cessé jusqu’à ce jour d’écrire mes notes préparatoires en français« , page 30.

    …

    Avec ce commentaire, page 31 :

    « Alors que, pour la plupart des gens, l’identité culturelle va de pair avec le sentiment d’un « chez-soi »,

    cela n’a jamais été mon cas.

    J’aime être en France, mais je n’ai pas du tout l’impression d’arriver « chez moi » quand l’avion atterrit à Roissy,

    pas plus qu’en aucun autre endroit du monde d’ailleurs » _ pour jamais Saul Friedländer est donc un perpétuel « déplacé« …

    …

    Ajoutant, page 32, et c’est capital :

    « Cela dit, si quelqu’un devait me demander ce que je considère comme mon identité profonde, au-delà de toute empreinte culturelle _ voilà _,

    ce que je ne voudrais jamais renier ou abandonner,

    je répondrais sans la moindre hésitation :

    …

    je suis juif,

    juif sans aucune attache religieuse ou lien à la tradition,

    mais marqué _ voilà _ par la Shoah de manière indélébile.

    Au fond, je ne suis rien d’autre« .

    …

    Et aussi, toujours page 32, et quant à sa résidence américaine, à Los Angeles, depuis l’automne 1987 _ la plus longue (29 ans), désormais, de toutes ses résidences provisoires, comme lui-même en fait le constat amusé _ :

    …

    « L’ironie de la vie n’est pas toujours drôle. Celle-ci, pourtant, a de quoi faire rire :

    qu’avec mes « racines » européennes, mon éducation française _ deux ans à Sciences-Po-Paris (et trois ans de poste à l’ambassade d’Israël à Paris) compris ; ainsi que ses longues années (heureuses) passées à Genéve _, mon amour de tant de choses qui en découlent,

    je doive sans doute finir mes jours à Tarzana, Californie, où Orna et moi vivons maintenant, et où il est probable que nous resterons,

    voilà qui est pour le moins paradoxal.

    De plus, au moment où j’écris, c’est un endroit où je ne fais guère autre chose que suivre la vie politique israëlienne« …

    …

    Où l’on découvre qu’identité _ heureusement ouverte, toujours, par-delà la faille subie _

    et vocation _ accomplie _

    finissent par très heureusement coïncider.

    …

    Fils aimé, né le 11 octobre 1932 à Prague, de ses parents Hans et Elli Friedländer, décédés, eux, en novembre 1942 à Auschwitz,

    Saul Friedlander est aussi un peu aussi le fils de son œuvre accomplie, d’historien de la Shoah,

    celle qui lui fait encore se demander, en 2015, à la page 345 de Où mène le souvenir, en ce qu’il nomme un « retour au passé » :

    « Vous ne pouvez vous empêcher de considérer votre vie,

    vous demandant si, à certains moments, vous avez pris la bonne décision, ou exprimé assez fermement votre conviction ;

    vous vous demandez si, de votre point de vue, vous avez réellement accompli _ voilà _ ne serait-ce qu’une partie de ce que vous souhaitiez accomplir« …

    …

    …

    Et se penchant maintenant sur son présent, aux pages finales (343 à 348) de Où mène le souvenir _ ma vie,

    Saul Friedländer indique, à propos de ce présent sien de 2015 :

    …

    « La Shoah a déterminé le cours de ma vie, mais depuis longtemps elle n’affecte plus mon quotidien. Mon quotidien est aussi gris ou ensoleillé que celui de mes contemporains, ou presque.

    …

    Jour après jour, j’essaie de vivre  au présent dans les moindres aléas du présent.

    Le présent, ses instants sont réellement difficiles à saisir _ en jouant avec (ou étant joué par) le divin, malicieux et terrible, Kairos.

    Ma méthode est devenue plus terre-à-terre : double dose d’humour quand c’est possible ; sinon double dose de Zoloft. Vous pouvez aussi vous rabattre sur des moyens plus traditionnels : un bon livre, de la musique _ « la musique a été omniprésente dans ma vie« …  _ et un verre de whisky.

    Ajoutez à ces stratégies pour cueillir l’instant, une présence qu’Orna et moi avons choisie sans être pleinement conscients de l’importance qu’elle allait prendre : Bonnie, notre chiot Labrador couleur chocolat« .

    …

     Ainsi que les visites, à Tel-Aviv, à Paris, à Berlin, à ses enfants et petits-enfants, aussi.

    …

    …

    Titus Curiosus, ce jeudi 29 septembre 2016

     

  • 6 ans d’entretiens d’un curieux, Francis Lippa, à la librairie Mollat _ et comment accéder à leur écoute…

    Voici _ pour commodité _, la liste, au nombre de 23 à ce jour, de 6 ans d’entretiens d’un curieux, Francis Lippa _ alias Titus Curiosus sur son blog En cherchant bien _, à la librairie Mollat, à Bordeaux,

    avec des auteurs _ et le plus souvent amis _ passionnants ;

    accompagnée des moyens d’accès à l’écoute des podcasts de ces 23 entretiens :

    …

    …

    LISTE DES PODCASTS DE 6 ANS D’ENTRETIENS DE FRANCIS LIPPA A LA LIBRAIRIE MOLLAT

    DU 13 OCTOBRE 2009 AU 13 OCTOBRE 2015

    …

    …

    _ 1) Yves Michaud : Qu’est-ce que le mérite ?  52’ (13-10-2009) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=17594

    …
    _ 2) Jean-Paul Michel : Je ne voudrais rien qui mente dans un livre 62’ (15-6-2010) :

    http://www.mollat.com/player.html?id=318053

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=318053

    …
    _ 3) Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants 57’ (8-9-2010) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=2512739

    …
    _ 4) Emmanuelle Picard : La Fabrique scolaire de l’Histoire 61’ (25-3-2010) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=34608

    …
    _ 5) Fabienne Brugère : Philosophie de l’Art 45’ (23-11-2010) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=7055323

    …
    _ 6) Baldine Saint-Girons : La Pieta de Viterbe 64’ (25-1-2011) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=10986789

    …
    _ 7) Jean Clair : Dialogue avec les morts & L’Hiver de la culture 57’ (20-5-2011) :

    http://www.mollat.com/player.html?id=21320675

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=21320675

    …
    _ 8) Danièle Sallenave : La Vie éclaircie _ ou réponses à Madeleine Gobeil 55’ (23-5-2011) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=21323127

    …

    _ 9) Marie-José Mondzain : Images (à suivre) _ de la poursuite : au cinéma et ailleurs 60’ (16-5-2012) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=50277305

    …
    _ 10) François Azouvi : Le Mythe du grand silence 64’ (20-11-2012) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=64650171

    …
    _ 11) Denis Kambouchner : L’Ecole, question philosophique 58’ (18-9-2013) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65161369

    …
    _ 12) Isabelle Rozenbaum : Les Corps culinaires 54′ (3-12-2013) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65169118

    …
    _ 13) Julien Hervier : Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle 58’ (30-1-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65170632

    …
    _ 14) Bernard Plossu : L’Abstraction invisible 54’ (31-1-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65170633

    …
    _ 15) Régine Robin : Le Mal de Paris 50’ (10-3-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65173414

    …
    _ 16) François Jullien : Vivre de paysage _ ou l’impensé de la raison 68’ (18-3-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65173409

    …
    _ 17) Jean-André Pommiès : Le Corps-franc Pommiès _ une armée dans la Résistance 45’ (14-1-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65186924

    …
    _ 18) François Broche : Dictionnaire de la Collaboration _ collaborations, compromissions, contradictions 58’ (15-1-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65186916

    …
    _ 19) Corine Pelluchon : Les Nourritures _ Philosophie du corps politique 71’ (18-3-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65189833

    …
    _ 20) Catherine Coquio : La Littérature en suspens : les écritures de la Shoah _ le témoignage et les œuvres & Le Mal de vérité, ou l’utopie de la mémoire 67’ (9-9-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65195005

    …
    _ 21) Frédéric Joly : Robert Musil _ tout réinventer 58’ (6-10-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200102

    …
    _ 22) Ferrante Ferranti : Méditerranées & Itinerrances (expo à la Base Sous-marine) 65′ (12-10-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200126

    …

    _ 23) Bénédicte Vergez-Chaignon : Les Secrets de Vichy 59 ‘ (13-10-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200109

    …

    …

    Echanger de manière ouverte et parfaitement libre avec un auteur, un créateur, est plus que passionnant : enthousiasmant ! ;

    et ouvre l’appétit de la curiosité au partage, par l’écoute de l’entretien vivant…

    …

    Ecouter (et ré-écouter) la voix et ses tonalités, les silences, les rythmes, les intonations de pareille conversation exigeante, est, en effet, irremplaçable, et défie très heureusement le temps.

    …

    Car c’est aussi comme un _ très humble, forcément _ sillage d’écume encore vibrante de l’œuvre _ en toute modestie, cette écume, cet écho de paroles échangées… _ qui demeure, par le podcast, accessible ;

    et par là, constitue un possible relais _ avec toute sa fragilité parfaitement audible… _ de l’œuvre même ; telle une bouteille à la mer, confiée au hasard, un jour, des recherches à venir de quelque autre improbable curieux, à l’autre bout de la terre…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 22 octobre 2013

    …

    …

    P.s : à la date du lundi 26 octobre,

    les divers liens _ Ecouter Télécharger Podcast iTunes Exporter _ aux podcasts cités ci-dessous

    sont directement accessibles sur le site de la librairie Mollat :

    en cliquant sur les liens aux livres cités ici pour les auteurs et livres suivants :

    …

    Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite ? (52′)

    Jean-Paul Michel, Je ne voudrais rien qui mente dans un livre (62′)

    Mathias Enard, Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants (57′)

    Emmanuelle Picard, La Fabrique scolaire de l’histoire (61′)

    Fabienne Brugère, Philosophie de l’art (45′)

    Baldine Saint-Girons, La Pieta de Viterbe (64′)

    Jean Clair, Dialogue avec les morts & L’Hiver de la culture (57′)

    Danièle Sallenave, La Vie éclaircie _ Réponses à Madeleine Gobeil  (55′)

    Marie-José Mondzain, Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs  (60′)

    François Azouvi, Le Mythe du grand silence (64′)

    Denis Kambouchner, L’École, question philosophique (58′)

    Isabelle Rozenbaum, Les Corps culinaires (54′)

    Julien Hervier, Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle (58′)

    Bernard Plossu, L’Abstraction invisible (54′)

    Régine Robin, Le Mal de Paris (50′)

    François Jullien, Vivre de paysage _ ou l’impensé de la raison (68′)

    Jean-André Pommiès, Le Corps-franc Pommiès _ une armée dans la Résistance (45′)

    François Broche, Dictionnaire de la collaboration _ collaborations, compromissions, contradictions (58′)

    Corine Pelluchon, Les Nourritures _ philosophie du corps politique (71′)

    Catherine Coquio, La Littérature en suspens _ les écritures de la Shoah : le témoignage et les œuvres & Le Mal de vérité, ou l’utopie de la mémoire (67′)

    Frédéric Joly, Robert Musil _ tout réinventer (58′)

    Ferrante Ferranti, Méditerranées & Itinerrances (65′)

    Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Secrets de Vichy  (59′)

     

    …

    Voilà,

    pour l’accessibilité d’écoute à l’ensemble des podcasts de ces 23 entretiens _ à ce jour : du 13 octobre 2009 au 13 octobre 2015, jour pour jour ! _

    d’auteurs invités à la librairie Mollat,

    avec Francis Lippa,

    alias Titus Curiosus sur son blog En cherchant bien.

    …

    …

    On peut écouter aussi les podcasts de deux conférences _ et non pas deux entretiens _

    de deux philosophes que j’apprécie tout particulièrement

    et ai proposé, en tant que vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux, d’inviter dans le cadre des conférences de notre Société de Philosophie, données dans les salons Albert Mollat, en janvier 2011 et en février 2015,

    et à propos de sujets, aussi, qui me tenaient spécialement à cœur :

    …

    Michaël Foessel, à propos de son livre Etat de vigilance _ critique de la banalité sécuritaire  (65′)

    et Bernard Sève, à propos de L’Instrument de musique : une étude philosophique (49′) ;

    …

    mais il ne s’agit pas là d’entretiens ;

    et je n’en suis pas l’interlocuteur :

    …

    les conférenciers sont simplement présentés par les présidentes (successives) de notre Société de Philosophie de Bordeaux,

    Céline Spector, dans le cas de la conférence de Michaël Foessel, le mardi 18 janvier 2011

    et Kim Sang Ong Van Cung, dans le cas de la conférence de Bernard Sève, le 3 février 2015.

    …

    Plusieurs articles de mon blog En cherchant bien sont d’ailleurs consacrés à ces philosophes amis :

    …

    _ pour Michaël Foessel :

    Sur un lapsus (« Espérance »/ »Responsabilité ») : le chantier (versus le naufrage) de la démocratie, selon Michaël Foessel

    « Faire monde » face à l’angoisse du tout sécuritaire : la nécessaire anthropologie politique de Michaël Foessel

    « L’Indignation, une passion morale à double sens » : un appendice à l’anthropologie politique de Michaël Foessel

    Le courage de « faire monde » (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel

    …

    et pour Bernard Sève :

    Sur Montaigne musicien à son écritoire : Bernard Sève à propos de l’indispensable « Montaigne manuscrit » d’Alain Legros

    Un moderne « Livre des merveilles » pour explorer le pays de la « modernité » : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des « listes », entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit

    Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le « tissage » de l’écriture et de la pensée de Montaigne

     

    …

    Quant à mes entretiens antérieurs au 13 octobre 2009,

    notamment à propos de musique et de musiciens,

    ils n’étaient pas alors enregistrés, et n’ont donc pas donné lieu à des podcasts…

  • Le Pouvoir d’incarnation des images d’Isabelle Rozenbaum : son parcours de création dans « Les corps culinaires »

    Le mardi 3 décembre dernier, j’ai eu le très grand plaisir de m’entretenir _ et ce fut passionnant ! le podcast dure tout juste une heure _ avec l’artiste photographe et vidéaste Isabelle Rozenbaum

    à propos de son très riche et beau livre Les Corps culinaires, paru en juin 2013 aux Éditions D-Fiction _ une version numérique de ces Corps culinaires, comportant aussi 10 vidéos, était déjà parue en 2011.

    …

    C’est son (très riche !) parcours _ de trente années : depuis 1993, où elle créa son premier « studio photo avec Frédéric Cirou«  (page 14) _ de création d’images

    que nous livre ainsi, en ce livre de texte (en 17 chapitres, développés sur 100 pages) et de photographies _ superbement prenantes !, au nombre de 43 (et la plupart en couleurs, auxquelles l’artiste prête une singulière et merveilleuse attention !!!) _, la photographe-vidéaste,

    à partir d’un _ mais pas l’unique ! cf son tout dernier chapitre, intitulé « Comment sortir de table ?..« , pages 100 à 107… _ de ses sujets de prédilection _ et qui constitue, en effet, l’axe toujours porteur (disons principal) de sa carrière professionnelle _, la cuisine.

    Et, en cela les corps culinaires en leur sublime matérialité.

    …

    La cuisine, entendue au plus large comme activité anthropologique complexe mettant très richement en jeu et interactions intensément vivantes, tant des corps cuisinés que des corps cuisinants

    _ des corps, à la Lucrèce du De natura rerum, car « la cuisine (…) nous rappelle sans cesse que nous sommes faits de matière. C’est donc vraiment, là aussi, la vie et la mort : on tue du vivant, on le transforme, on l’absorbe, on le retransforme, on le rejette, et le cycle se perpétue. Ce qui est fascinant dans la cuisine qui constitue ce cycle chez l’homme, c’est cette boucle, ce mouvement continu. En photographiant ces sacrifices (d’animaux), je photographie aussi une autre approche de l’abattage que celui pratiqué par l’industrie. Le sacrifice entretient en effet un rapport consubstantiel entre l’homme et sa nourriture. L’homme doit faire face à l’animal pour le tuer, à l’opposé de l’industrie qui tue des animaux de manière mécanisée _ c’est-à-dire invisible pour ceux qui mangent après cette viande« , écrit Isabelle Rozenbaum page 61, en son chapitre « De la fête à la grenouille à la tue-cochon : sacrifice animal« … _ ;

    …

    et cela, selon des contextes « ethno-culinaires » _ le mot se trouve page 22 _ eux-mêmes extrêmement variés,

    selon que l’on a à faire

    …

    à la « cuisine de chefs », tels Guy Martin _ cinq livres ont été ainsi réalisés par Isabelle Rozenbaum avec le chef du Grand Véfour, depuis 1995 _, Michel Guérard, Alain Passard, André Daguin et Arnaud Daguin

    _ cf tout particulièrement Un canard et deux Daguin, aux Éditions Sud-Ouest, en 2010 ; à cet égard, page 33, Isabelle Rozenbaum note ceci : « Ce que j’ai réalisé avec Guy Martin se distingue fortement de ce que j’ai réalisé avec les Daguin. Pour Guy Martin, il s’agit d’une photographie de studio afin d’obtenir l’image du plat final.

    Pour Arnaud et André Daguin, il s’agit d’une photographie de reportage en cuisine, d’un process _ le mot est important ! Car la vie est très fondamentalement process ! _ qui suit deux chefs en train d’élaborer _ le mot est lui aussi important : toute culture est fondamentalement travail et invention, et même et surtout création, capacité de liberté par le faire, le poïen !.. _ un plat jusqu’à son résultat, mais où l’image même du plat finalisé n’est pas l’objectif principal, mais une photographie parmi d’autres » ; et dans ce dernier cas (et qui reçoit la faveur de la photographe !), nous lisons page 34, « ce type de reportage _ photographique, en sa propre élaboration factuelle effective _ est une sorte de danse avec le chef _ un mot, ce mot « danse« , que j’ai entendu maintes fois dans la bouche de mon ami Bernard Plossu, à propos de sa propre pratique éminemment dansante de la photographie ; et lui aussi en parfaite empathie (de rythme : de mouvement et de vie ! ; ou bien de calme, ou silence, voire immobilité, quand il s’agit d’espaces vides d’humains et de leurs actes : cf ce chef d’œuvre particulièrement cher à l’artiste du Jardin de poussière..), vibrante, avec ceux (et ce : dans le désert il peut y avoir du vent ; dans la ville, il peut y avoir aussi du vide d’hommes ; et des présences enfuies…) qu’il photographie ainsi…

    …

    Tout l’enjeu est _ poursuit Isabelle Rozenbaum, à propos des activités culinaires qu’elle photographie _ est de savoir se placer en fonction de la lumière et d’être à la bonne distance des personnes tout en suivant leur rythme sans les gêner«  dans leur faire cuisinant ; et « c’est toujours au photographe de comprendre et de suivre la danse du chef«  (cuisinier) : je suis revenu, de la chorégraphie de Plossu, à la chorégraphie d’Isabelle Rozenbaum.

    Page 37, celle-ci dit encore : « Il me semble que la gestuelle des mains (en cuisine) illustre parfaitement la transformation _ à la fois vitale et culturelle : cf Le Cru et le Cuit de Claude Lévi-Strauss… _ en cuisine et représente une sorte de chorégraphie très hypnotique _ pour qui la regarde et la photographie. Ainsi le close-up sur des mains permet, dans une grande simplicité, de mettre en valeur leurs énergies et leurs élans«  _ de mains de cuisinants à l’œuvre… _ ;

    …

    ou bien à des « cuisines de femmes«  _ ainsi Maroc, avec Alain Jaouhari, en 2002 ; Cuisines de femmes, avec Cécile Maslakian, en 2003 ; et peu après Tunisie, avec Odette et Laurence Touitou ; Sénégal, en 2004 ; Thaïlande, en 2007 ; et Inde intime et gourmande, en 2009… _ ;

    …

    ou bien encore à de la street food : « La street food est une cuisine exclusivement ambulante, pratiquée en Asie, même si on peut également la trouver aussi en Amérique latine ou en Méditerranée » ; « La street food est magique pour la simple raison qu’elle est fraîche, personnelle et variée «  (page 77).

    …

    « Photographier cette cuisine est aussi une nouvelle façon de regarder la consommation culinaire«  ; et « du fait de cette attention (du photographe), je suis dans un état bizarre dû à cette excitation, mais également à la préoccupation que j’ai alors de parvenir à fixer _ en images qui soient le plus justes possible ! _ ces moments fugaces, inattendus, uniques » ;

    la street food « traduit aussi un immense plaisir _ celui de cuisiner et manger, mais, surtout, celui de vivre, tout simplement, car la street food, c’est la vie même _ voilà ! _, c’est-à-dire de la sociabilité, du lien, de l’échange _ entre les cuisinants (et cuisinantes) et ceux qui vont se nourrir, dans la rue, de ces matières ainsi cuisinées et proposées. (…) De même, c’est une cuisine qui, en plus d’être délicieuse, est très belle à voir » ;

    et avec elle « j’ai changé radicalement ma manière de photographier. (…) Avec la street food, j’ai développé dans mon travail (…) une photographie prise du « dessus », c’est-à-dire une photographie sans regarder dans le viseur «  (pages 78-79)…

    …

    Et « en prenant des photographies sans regarder dans l’œilleton, précisément en cessant de cadrer mes images à partir de celui-ci,

    je me suis aperçue qu’une nouvelle photographie, intéressante, originale, parfois même très surprenante, pouvait surgir. Cette photographie me révélait des éléments _ soient des matières colorées magnifiques en leur (simple et riche à la fois) facticité même _ beaucoup moins alignés, moins limités dans le cadre«  (page 81) _ et ici la plastique d’Isabelle Rozenbaum (et sa particulière attention aux couleurs) se distingue de ce Plossu nomme, lui, « l’abstraction invisible« , à la Paul Strand, ou à la Corot, pour reprendre les filiations que lui-même, parmi d’autres, se donne. Même s’il faut, aussi, mettre à part, en l’œuvre photographique de Plossu, son usage enchanteur (voire sublime !) de ses sublimes couleurs Fresson… Et les matières culinaires colorées des images photographiques d’Isabelle Rozenbaum sont elles aussi de l’ordre du sublime !..

    …

    « En agissant ainsi, le photographe peut donc parvenir à inverser _ créativement, quand c’est juste ! _ les signes de son propre regard » _ et ainsi mieux voir, et mieux montrer…

    …

    Et « j’ai également changé la manière de me tenir, de positionner mon corps pour « shooter » _ autre propriété primordiale de l’acte de photographier. Je lève ainsi mon appareil pour viser de façon « aléatoire », et je shoote ainsi les images que je contrôle ensuite _ a posteriori seulement, donc _ sur l’écran de l’appareil. J’utilise donc mon corps autant que mon regard _ et ce point est crucial.

    …

    Photographier dans cette position, avec un appareil photo qui peut être très lourd, demande un véritable sens de l’équilibre. On doit être très stable, se reposer fermement sur son centre de gravité, et, à la fois _ voilà ! _, être très souple _ un autre point de convergence avec la poïétique de Plossu ! _ pour pouvoir s’excentrer _ voilà ! _, se tendre _ et les deux sont essentiels et consubstantiels à la poïesis même d’Isabelle Rozenbaum : il s’agit d’accéder à la saisie empathique puissante d’une essentielle altérité ! _, tout en étant évidemment chargé de l’appareil photo, tenu au bout des bras.

    …

    Réaliser de telles prises de vue fait appel à une sorte de stabilité variable _ oui ! mouvante… _ qui se modère _ chorégraphiquement _ à partir de la vision que l’on a _ à l’instant même ! _ de l’espace _ environnant enveloppant la scène culinaire ; et que celui-ci soit fermé ou ouvert… _, donc sans l’appareil devant l’œil.

    Du coup, des éléments apparaissent _ en quelque sorte d’eux-mêmes, hors de la stricte conscience et volonté par rapport à l’événement même de ce qui advient, pour le regard de la photographe qui choisit, appareil à bout de bras, de pleinement s’y livrer, à la racine de ce qui va devenir très bientôt, instamment, l’acte même de son geste de prise de vue photographique… _ dans le champ

    que je n’aurais jamais retenus si j’avais utilisé mon mental _ hyper-calculateur _ et ma visée _ hyper-cadrée. (…) Cette part d’incertitudes et de doutes _ en ce moment hyper-riche d’affects (et ultra-rapide, aussi, bousculant et bousculé émotionnellement) de la prise de la vue effective sur cette scène de plénitude de vie (et non « scène de crime«  ! Je pense ici aux scènes de crime de Weegee)… _ permet de créer du nouveau » (page 82) _ cf Nietzsche : « Il faut encore porter du chaos en soi pour donner naissance à une étoile lointaine«  ; il faut savoir se déprendre de bien de ses propres acquis, au-delà même des clichés, forcément…

    …

    « Généralement, quand je fais une image, c’est parce que quelque chose retient _ déjà, et hic et nunc, en la sollicitation de l’événement dans l’instant rencontré (et offert) _ mon attention _ et suscite un surcroît de curiosité du regard, une appétence photographique…

    …

    Ma problématique est alors de trouver comment retranscrire _ par l’image photographique à prendre en cet instant richement bousculant ! à la seconde même… _ ce que je ressens _ c’est-à-dire la qualité singulière même de cet émoi éprouvé ! en sa singularité, donc, face à l’altérité de l’objet neuf sollicitant… _, et, plus précisément, comment le retranscrire autrement que ce que ma vue première me donne _ primairement, donc, au départ, et de façon toujours quelque peu pré-formatée… _ à voir«  (page 82)

    _ cela me rappelle les réflexions de Roland Barthes sur le punctus dans sa méditation (sur d’anciennes belles photos) de La Chambre claire… Et l’artiste a toujours à continuer à travailler, ne serait-ce que pour accéder toujours à davantage de justesse en son approche de l’altérité de l’objet.

    Dans, me semble-t-il, ce que Bernard Plossu appelle, page 126 de L’Abstraction invisible, l’understatement, au moins dans son cas à lui : « Le mot clé de tout ce que je pense, de tout ce que je crois en art, est anglais : understatement. Je n’arrive pas trop à le traduire en français, si ce n’est par l’expression « ne pas trop en dire », ou « le ton juste ». Understatement, c’est ce qui dit les choses discrètement, sobrement, le contraire de overstatement ».

    …

    Et à propos de ses propres pratiques d’expérimentation, Bernard Plossu dit aussi, page 151: « Dessiner est ma façon d’enclencher un processus de réflexion autour de l’image qui passe chez moi par le geste, par le jeu. Cela participe des expérimentations visuelles qui me rendent plus proches d’un artiste comme Patrick Sainton que d’un Sebastião Salgado. Salgado et moi avons la même étiquette de photographe mais on ne fait pas du tout le même métier. Je n’ai rien à voir avec lui. Ce qui me passionne, c’est la dimension expérimentale de la photographie«  ; et c’est aussi ce que développe Isabelle Rozenbaum en son dernier chapitre « Comment sortir de table ? Artwork in progress« … Fin des citations de Plossu. Et retour à l’aisthesis – poïesis d’Isabelle Rosenbaum…

    …

    Et comme « je ne suis pas quelqu’un qui aime beaucoup la répétition _ écrit Isabelle Rozenbaum page 83 _, aussi j’essaie continuellement de trouver des espaces et des situations qui changent mon regard, qui vont titiller ma vision des choses _ voilà  le processus que se donne (et dans lequel se place et s’immerge pleinement), quant à elle, Isabelle Rozenbaum.

    …

    En fait, c’est un peu comme un jeu » : le jeu artistique, patiemment innovant et auto-bousculant _ je repense à la métaphore de la mise en danger par ne serait-ce que l’ombre de la corne du taureau, pour le torero, que convoque Michel Leiris en sa forte préface à son puissant L’Âge d’homme _, de l’invitation spatio-temporelle, face à l’altérité même de ses objets à percevoir, saisir et retenir par ses images prises, à un surcroît permanent de justesse de (et dans) l’acte photographique !

    …

    « Cela me permet de confronter mes photographies (successives : Isabelle shootant alors à plusieurs reprises) et voir _ c’est-à-dire, et très vite, à l’instant même, juger ; Hannah Arendt insiste sur cette fondamentale activité de l’esprit ; cf son ultime livre : Juger… _ si j’ai mieux cerné mon objet ou pas la seconde fois. (…) Du coup, mon regard évolue _ et progresse : vers un surcroît de vérité dans la justesse de ce qu’il s’agit de percevoir (et puis faire voir, par la photo) _ et me maintient tout le temps en éveil » _ créateur : il y a péril aux endormis et engourdis… _ (page 84).

    …

    « La question primordiale est de savoir comment _ très matériellement, autant que mentalement et culturellement _ on se prépare à photographier.

    Il me semble donc que pour être capable de capter l’autre _ tel est l’objectif de fond !!! Cf aussi le beau livre de Ryszard Kapuscinski : Cet autre…  _, il faut déjà être capable soi-même d’écouter et de réceptionner _ le réel en son altérité, et en toute la justesse de pareille qualité de réception. La photographie, c’est une sorte d’émoi _ du photographe recevant pleinement et en vérité son objet : nous sommes en effet assez loin alors de l’hyper-hédonisme je dirais complaisant et vendeur d’un Sebastião Salgado.. Il faut ressentir ce qui se passe avec l’autre _ voilà ! Dans cet avec ! La qualité de la photo dépendant du degré de qualité de la justesse de cette réception émotionnelle de l’instant de la part du saisisseur-photographe ; lequel, instant vécu et ressenti par le saisisseur-photographe, n’est pas nécessairement seulement ce que Henri Cartier-Bresson a nommé « l’instant décisif » objectif, factuel... C’est cet « avec » qui est ici crucial et fondamental ; ce qu’Isabelle Rozenbaum nomme, quant à elle, et ô combien justement, « le lien » : entre le ressenti du photographe et l’altérité de l’objet à montrer le plus justement possible...

    …

    L’important, pour moi, est donc de toucher _ atteindre, lors de la prise de l’image ; et pouvoir faire ressentir au mieux, ensuite, en montrant, plus tard, la photographie telle qu’elle aura été tirée, puis exposée, au regardeur _ la beauté intérieure d’une personne,

    toucher ce qui l’habite, ce qui l’anime«  (page 84).

    …

    « Tout est compréhension de l’espace de l’autre«  (page 85)

    _ et je retrouve ici les réflexions de l’anthropologue Edward Hall, ami de Bernard Plossu à Santa-Fé (cf encore, de Plossu, le magistral et magnifique L’Abstraction invisible, paru en septembre dernier aux Éditions Textuel : je cite ce passage du discours de Plossu à la page 101 : « Edward Hall était un peu mon père spirituel à Santa-Fé. Il aimait mes photos, il avait écrit sur certaines d’entre elles dans la revue El Palacio du musée du Nouveau-Mexique, notamment celle de la fille au camion qui a inspiré le cinéaste Robert Altman pour son film Fool of Love. Edward Hall m’invitait souvent à dîner. Il était très cultivé, très marqué par l’Europe aussi. C’est l’inventeur de la proxémie, la distance juste aux choses _ voilà ! On est exactement dans le même discours que la caméra à l’épaule de Raoul Coutard dans les films de Truffaut et Godard. La distance juste, le non-effet et la proxémie, cette théorie de la bonne distance entre les gens. Donc évidemment, avec la photo au 50 je ne peux être que l’enfant d’Eward Hall« ) ; Edward Hall : l’auteur marquant, pour moi, de La Dimension cachée…

    …

    Je voudrais aussi souligner les usages que fait Isabelle Rozenbaum du mot capital d’ »incarnation » _ ce schibboleth de l’art si délicat de la justesse,

    et ce, à quatre reprises :

    …

    _ page 37 : « Les mains incarnent la personne sans que l’on ait besoin _ dans la photographie _ de distinguer les autres parties du corps _ notamment le visage _ pour comprendre ce qui nous est transmis. En effet, les mains dégagent une expression de sensation pure (…) Ainsi le close-up sur des mains permet, dans une grande simplicité, de mettre en valeur leurs énergies et leurs élans » _ proprement vitaux.

    …

    _ page 39 : « Pour ma part, je ne fais pas de step by step. Mon objectif est plutôt de photographier le geste qui retrace _ en sa pleine (et parfaite) effectivée captée _  un mouvement complet. J’essaie au sein d’une seule et même image, de saisir le savoir-faire d’une personne à partir d’un geste culinaire précis qui a la puissance de transcrire _ à lui seul _ la totalité du mouvement même _ ou process… Pour y parvenir, j’en reviens à ces notions de « bonne distance » _ la proxémie, donc, d’Edward Hall et Bernard Plossu, ou encore Raoul Coutard… _, d’accompagnement, d’écoute de la personne. Ce sont des notions qui aident à percevoir le geste parfait sans être pour autant figé, celui que l’on peut considérer comme « professionnel », mais que, pour ma part, je qualifierais plus volontiers d’ »incarné« . »

    …

    _ page 91 : « Le vin est une boisson qui s’incarne lorsqu’on est à table. Donner une direction au goût dans un ouvrage sur le vin amène ainsi à élaborer des correspondances pertinentes qui permettent de comprendre qu’on déguste mieux, par exemple, un Côtes-du-Rhône lorsqu’il est associé à un plat épicé. Aujourd’hui ce type d’approche semble aller de soi, mais, en 2006, ce n’était pas le cas ; et il n’existait aucun ouvrage comme Une promesse de vin sur le marché français, réunissant la vigne, les vignerons et leur cuisine. »

    …

    _ page 99 : « La vidéo offre la possibilité de faire décoller la réalité, de faire ressentir pleinement la présence d’un être et de son intériorité. À ce sujet, la vidéo que j’ai réalisée sur Michel Bettane, Wine spirit, en est un très bon exemple : on est directement en compagnie de Michel devant les vins qu’il doit déguster, on ressent nous-mêmes ce qu’il goûte, on est transporté dans son monde intérieur, par ses pensées. (…) La caméra est plus douce, plus fluide que l’appareil photo. Michel Bettane l’a d’ailleurs facilement acceptée dans son espace. Il parle ainsi sans problème face à elle. il est à l’aise avec moi ; ma caméra ne le bloque pas. Sur les vidéos que j’ai réalisées de lui, on remarque immédiatement que sa présence est juste, incarnée, touchante, car il se donne vraiment à l’image, il accepte complètement d’être pris par elle. Ce qui n’est jamais simple, jamais donné d’avance, jamais naturel. Être pris en photo et, a fortiori, en vidéo, demande que l’on accepte de se donner, c’est-à-dire d’être capté par l’image sans que l’on sache vraiment ce qu’il en adviendra.« 

    …

    On pourra aussi se reporter au site D-Fiction http://d-fiction.fr/category/d-doublement/isabelle-rozenbaum
    sur lequel se trouve le travail personnel d’Isabelle Rozenbaum

    pour accéder davantage, et visuellement, à son œuvre d’images…

    …

    Titus Curiosus, ce 9 décembre 2103

  • Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire

    Le labyrinthe

    (à surprise : à culs de sac !.. quand le piéton de Venise se trouve _ mille fois ! cela devient un jeu, tant qu’on ne se décide pas à consulter la carte adéquate… _ sans pont à franchir, ni quai à suivre, à droite ou à gauche, face à un canal qui vous contraint à rebrousser chemin…

    _ ainsi, page 13 de son réjouissant et très alerte Venise est un poisson, au chapitre « Pieds« , Tiziano Scarpa, Vénitien, donne-t-il ce judicieux conseil à l’aspirant découvreur-arpenteur de sa Venise : « Le premier et unique itinéraire que je te conseille a un nom. Il s’intitule : Au hasard. Sous-titre : Sans but. Venise est petite, tu peux te permettre de te perdre sans jamais vraiment en sortir. Au pire, tu finiras toujours sur un bord, sur une rive _ une Fondamenta _ devant l’eau, en face de la lagune. Il n’y a pas de Minotaure dans ce labyrinthe« . Et « si tu ne retrouves pas ton chemin, tu rencontreras toujours un Vénitien qui t’indiquera avec courtoisie comment revenir sur tes pas. Si tu veux vraiment revenir sur tes pas » ; il venait juste de dire, page 12, que, au foot-ball, « faire le Vénitien« , ou « faire le Venise« , c’était « produire un type de jeu exaspérant, égoïste, le ballon toujours au pied, plein de dribbles et peu de passes, une vision du jeu très limitée » ; expliquant : « forcément : ils avaient grandi dans ce tourbillon variqueux de venelles, de ruelles, de virages en épingles à cheveux, de goulets. Pour aller de la maison à l’école, le chemin le plus court était toujours la pelote. Évidemment, quand ils descendaient sur le terrain en shorts et en maillots, ils continuaient à voir des ruelles _ calli _ et des petites places _ campielli _ partout, ils essayaient de se sortir d’une de leurs hallucinations personnelles labyrinthiques entre le milieu de terrain et la surface de réparation » ; aussi, le merveilleux conseil que Tiziano Scarpa donne à l’aspirant découvreur-arpenteur de sa Venise, est-il de ne surtout pas vouloir « lutter contre le labyrinthe. Seconde-le, pour une fois. Ne t’inquiète pas, laisse la rue décider seule de ton parcours, et non pas le parcours choisir ton chemin. Apprends à errer. Désoriente-toi. Musarde« .., toujours page 12… _)

    …

    le labyrinthe des calli _ parfois, et même très souvent, très étroits : par exemple, la Calesela de l’Ochio Grosso, dans le Sestiere de Castello, paroisse de San Martino (près du grand Portal del Arsenale), « mesure tout juste 53 cm de large« , est-il indiqué à la page 161 de l’album Secrets de Venise : un très bel album de photos (pas seulement de monuments, ou de clichés) commentées, publié aux Éditions Vilo ; et Tiziano Scarpa cite, lui, page 39 de son livre, « derrière la place San Polo« , la « Calle Stretta (étroite), large de soixante-cinq centimètres« … _

    …

    le labyrinthe des calli de la cité de Venise constitue un infini défi _ enchanteur ! et toute une vie n’y suffira pas : c’est aussi le constat que fait ce Vénitien d’excellence qu’est Paolo Barbaro en son merveilleux livre de « retour » à (et « retrouvailles » avec) sa Venise, dont le développement de sa carrière professionnelle (d’ingénieur hydraulicien)  l’avait éloigné : Venezia _ le città ritrovata (traduit pas très heureusement en français éditorial « Petit guide sentimental de Venise » : c’est un livre ADMIRABLE ! et qui n’est certes ni « petit« , ni « sentimental«  ! paru aux Éditions du Seuil en novembre 2000 et toujours disponible ! _ pour le promeneur-flâneur amoureux de beauté étonnante. Et la beauté de Venise, prise comme un tout strictement indémêlable ! _ ni classique, ni baroque, ni, encore moins, romantique ! maniériste, peut-être, si l’on voulait ?.. À la Montaigne… _, est assurément étonnante : face à l’inadéquation de tous nos repères _ d’aisthesis ; à commencer par les repères, primaires (et primordiaux) cénesthésiques…

    …

    Quand j’ai ouvert mon blog, le 3 juillet 2008, par un article _ se voulant d’annonce programmatique… _, que j’avais intitulé Le Carnet d’un curieux

    _ et je remarque au passage, me relisant, que j’y présentais ce qui y allait y être mon style : « attentif intensif, c’est-à-dire fouilleur, s’embringuant dans le fourré plus ou moins dense du “réel“ et se coltinant un minimum à l’épaisseur et résistance des “choses“, en leur lacis déjà dé-lié cependant par quelque “œuvre“«  : eh oui ! quelque chose d’un peu parent au « lacis«  de l’imbroglio vénitien, dans le défi quasi géographique de tâcher de s’y « orienter«  un peu… _,

    …

    je me plaçais, par anticipation, « dans l’ouverture d’un peu larges et mobiles (boulimiques ?) curiosités plurielles« ,

    parmi lesquelles des curiosités « géographiques aussi,

    à partir, je dirais, de villes-« mondes » (Rome, Prague, Istanboul, donc, Lisbonne, Naples, Buenos-Aires, etc… : presque toutes _ mais dans le « Conte d’hiver » la Bohème n’est-elle pas shakespeariennement « accessible” elle aussi « par la mer” ?! _ ; presque toutes des cités portuaires, ainsi que Bordeaux : ouvertes sur le large…) ; etc.« …

    …

    Or je m’avise (en m’en souvenant bien !) que parmi ces « villes-mondes« , auxquelles je disais aimer (et désirer) me confronter _ par le jeu multiplié d’abord du regard du piéton les arpentant et ré-arpentant sur le vif de tous ses sens en éveil ; puis celui de l’écriture revenant à plaisir se pencher un peu précisément attentivement sur ces expériences de regard du promeneur-flâneur, sans que jamais vienne quelque rassasiement, ou, si peu que ce soit, lassitude : la fidélité à ce que j’aime s’avérant décidément, et quasi sans anicroches, absolue ; en un approfondissement intensif… _,

    je m’avise (et me souviens bien ! donc…) que ne figurait pas Venise…

    …

    Probablement d’abord parce que d’autres déambulations-flâneries-promenades m’attiraient d’elles-mêmes  _ causa sui en quelque sorte _ davantage :  telle celle dans Rome, où j’aime infiniment me replonger (à l’arpenter-réarpenter) un peu souvent, et toujours neuvement ; ou celle dans Naples, toujours pas encore découverte, pour m’en tenir à ces deux sublimes cités italiennes ; auxquelles je dois adjoindre aussi celle dans Sienne, parfaite « cité-monde » elle aussi _ la ville (sise tout autour de sa Piazza del Campo si raidement pentu), si raffinée et démocratique à la fois, de Simone Martini et des frères Lorenzetti : quelle civilisation que celle de Sienne ! _, et demeurée _ au moins jusqu’à mon plus récent voyage en Toscane _ si bienheureusement vierge de banlieue _ à la différence de sa victorieuse Florence… La ville de Sienne n’ayant quasi pas connu d’expansion urbaine après sa défaite finale face à la cité guelfe des lys (à la bataille de Colle Val d’Elsa, en 1269).

    Sur ce non-choix alors de Venise, j’aurai assurément à revenir : un peu plus loin…

    …

    Venise, cité navale et portuaire s’il en est _ et shakespearienne aussi : Othello, Le Marchand de Venise, etc. _, demeure mieux que bien protégée par l’isolement de son caractère d’île (ou plutôt d’îles _ au nombre de 121… _, reliées les unes aux autres par quelques ponts _ au nombre de 435…, selon l’article (illustré de la photo de chacun d’eux) Liste des ponts de Venise de Wikipédia : n’y manque (!) que le quatrième pont sur le Grand Canal, celui de Santiago Calatrava, dit « Pont de la Constitution », inauguré le 11 septembre 2008 : de quoi cela peut-il donc être l’anniversaire ?.. _),

    mieux que bien protégée par l’isolement de son caractère d’île

    au milieu de sa lagune, entre le rivage de Terre ferme _ à la distance de plus de trois kilomètres _ et le cordon littoral devant la houle, parfois _ poussée par la bora _, de l’Adriatique, dont la langue sableuse (mouvante) du Lido bien calée comme une digue, devant Venise.

    …

    Ainsi, sur cette « situation » assez singulière _ et pas rien que géographiquement _ de Venise, par rapport à la Terre Ferme (et le reste du monde !), par la grâce de sa lagune, le très fin et archi-lucide Régis Debray notait-il excellemment pages 20-21 de son percutant Contre Venise (en 1995, déjà !) :

    « De même qu’au théâtre italien tout le dispositif pivote non sur la scène ou la salle, mais sur la rampe qui les sépare, car s’il y avait plain-pied il n’y aurait pas de spectacle _ du moins pour qui tient à en être le spectateur-voyeur plus ou moins invité (et agréé) ! _, le décisif de Venise _ formule-clé ! _ n’est pas Venise, mais la lagune qui la sépare du monde profane, utilitaire et intéressé » _ adjectifs mille fois pertinents !

    …

    Ce qu’il commente, en sémiologue averti qu’il est : « Cette tranche d’eau fait figure de « coupure sémiotique »« .

    …

    Et de remarquer on ne peut plus adéquatement _ cf la célèbre pièce de musique d’Antonio Biancheri La Barca di Venetia per Padova, en 1605 ! _ que « pendant des siècles, l’arrivée par Padoue et l’embarquement à Fusine, à cinq milles de la place Saint-Marc, pour une lente traversée, symbolisaient, tel un rite de passage, le changement d’univers _ voilà ! _ à la fois physique et mental _ soit un sas, et devenu, via l’inflation gigantesque du tourisme (lui-même devenu pour l’essentiel un tourisme patrimonial historiciste), temporel en plus de spatial…

    …

    La construction du pont route-fer de quatre kilomètres reliant Mestre au Piazzale Roma a _ depuis lors un peu _ simplifié les procédures, mais l’abandon assez compliqué de la voiture ou du car au parking _ du Tronchetto _ maintient l’essentiel _ mais oui ! _, qui est l’intransitif, la rupture de charge, avec changement _ obligé _ de véhicule et de tempo : ralentissement obligé du rythme vital _ ô combien ! Paolo Barbaro le souligne lui aussi… _ ; nous voilà ailleurs, et autrement monté, piéton ou bouchon sur l’eau ; pas de doute possible : on est bien passé de l’autre côté du miroir » _ du réel lui-même : l’opération se révèle magique !.. au moins pour l’étranger à Venise, sinon pour le Vénitien lui-même. Mais beaucoup de Jeunes adultes, désormais, quittent Venise pour la Terre ferme, ne serait-ce que pour résider à Mestre, où il est plus facile de disposer d’une voiture et de supermarchés.

    …

    Et Régis Debray de commenter encore, page 21-22 : « Au lieu de s’en plaindre comme d’un marteau piqueur dans un concerto de Vivaldi, les dévots _ du tourisme culturé à Venise _ devraient plutôt saluer l’astuce qui consista à « enlaidir » au mieux la terre ferme qu’ils ont abandonnée, tant les usines chimiques de Marghera, les raffineries, grues et hangars de Mestre, tubulures pétrolières et cheminées polluantes, à contre-jour, soulignent avantageusement l’abîme séparant le cercle enchanté du jeu esthétique _ c’est bien de cela qu’il s’agit ; cf là-dessus les magnifiques analyses du très bel essai de Rachid Amirou, L’imaginaire touristique, qui vient d’être réédité aux Éditions du CNRS _, la commedia dell’arte où nous venons de pénétrer, et la sordide réalité, tout juste conjurée _ du moins pour ce moment (ou parenthèse) de « vacance«  en ce lieu spécial-ci.. _, de la survie et des contraintes productives _ notre modernité encrassée par les infrastructures et l’oubli du grand art. Chaque coup d’œil de l’enculturé sur l’horizon « hideux » (qui me fait respirer, tout au bout des Zattere, comme un soupirail en cellule) renouvelle l’exorcisme du monde réel, à quoi se résume la fonction socialement réservée, du dehors, à la « fabuleuse merveille ».« 

    …

    Et pages 22-23, Régis Debray précise le fonctionnement du processus de la métamorphose de ce touriste culturé : « Le coup de génie, ici, (…) est la faculté qui nous est donnée de participer au spectacle _ de la comédie de Venise _ à tour de rôle, de nous y dépersonnaliser en personne, nous y dédoubler à volonté. La passerelle construite par Mussolini, et si bien nommée Ponte della Libertà (liberté d’échapper à l’enfermement, pour les claustrophobes du dedans, liberté d’échapper à soi-même, pour les hystériques du dehors), permet aux regardeurs de venir se mêler à la pièce _ toujours plus ou moins carnavalesque : même en dehors des festivités du Carnaval, ré-introduites seulement récemment : en 1979 ! _ en cours. Anch’io sono attore. (…) Loup et domino invisibles, guidé par les rails d’itinéraires fléchés, chacun s’en va par campi et calli fredonnant son petit air d’opérette, déguisé comme il convient (c’est encore lors du carnaval, où la pantomime s’avoue le plus, qu’on joue le moins). La fête est programmée, encadrée, répétée. (…) Touriste, on peut même jouer au touriste. Rien n’est pour de vrai« …

    …

    Quant aux « Vénitiens de naissance« , page 24, « ils savent que le show must go on, car c’est leur gagne-pain et une vieille habitude _ même avant le XVIIIe siècle et l’invention-institutionnalisation (aristocratique, alors) du « grand tour« … Le spectacle est dans la salle, et la salle est dans la rue« …

    …
    D’autant que, ajoute Régis Debray page 25, « ici, la représentation est miniaturisée ; cette cité-escargot n’étant pas vraiment grandeur nature ; le resserrement scénographique fait fonctionner la règle des trois unités, de lieu, de temps et d’action ; et le changement d’échelle ajoute à l’aspect « ville pour rire », toute en stucs et en dentelles, en cheminées coniques, en encorbellements de carton (sans humains derrière). Le côté maquette  (presque trop achevée ou finie) exalte une urbanité idéale, réduite à l’essence, comme une idée platonicienne de Cité, un microcosme autosuffisant. Ville-jouet, où se rejoue, dans la distance du comme si, le destin de toutes les splendeurs faites de mains d’homme, grandeur et décadence. Toute œuvre d’art met le monde réel en modèle réduit, et _ puisqu’en art moins est plus _ l’ellipse récapitulative accroît l’effet de capture.
    L’exiguïté du labyrinthe, facteur de surréalité, dramatise l’oratorio, en aiguise la pointe, la peur du dénouement, que chaque jour repousse, avec notre complicité, nous qu’on enrôle dans la distribution
    « …

    …

    Fin ici de cette incise debrayenne ; je reprends le fil de mon raisonnement.

    …

    Autrement que par bateau,

    la cité de la lagune n’est devenue accessible _ aux non-Vénitiens _, d’abord par le chemin de fer, que depuis l’inauguration _ il y a 166 ans _ du Pont _ ferroviaire _ des Lagunes _ long de 3, 600 mètres _ le 11 juillet 1846 (sous la domination autrichienne) ; puis par la route, que depuis l’inauguration _ il y a 79 ans _ du Ponte _ routier _ Littorio le 25 avril 1933 (par Mussolini) _ son nom fut changé en Ponte della Libertà en 1945…

    …

    Mais une fois débarqué à la Stazione ferroviale Santa Lucia, ou bien Piazzale Roma, halte-terminus des autobus de ligne vers Mestre ou l’aéroport Marco-Polo, le visiteur devient en effet un piéton obligé, même quand il parvient à gagner une station de vaporetto, ou emprunte le (très court) traghetto d’une rive à l’autre du Grand Canal ; quant aux gondoles, elles ne constituent pas, ne serait-ce que par le prix de leur minute, un moyen de transport commode ni fréquent : seulement une fantaisie un peu luxueuse…

    …

    À part pour les usagers de bateaux privés (sur les divers canaux sillonnant la ville), Venise est donc bien, pour l’essentiel de ceux qui y circulent, une cité de piétons-marcheurs ! Pedibus…

    …

    De fait, c’est bien toujours l’arrivée en bateau par la lagune _ à la vitesse plus lente de la navigation : par motoscafi et motonave, d’abord ;

    cf sur eux et leurs divers régimes de vitesse ou lenteur, les remarques magnifiquement senties que fait l’excellent Paolo Barbaro, page 220 et suivantes de son indispensable autant que merveilleux Petit guide sentimental de Venise ; ou plutôt Venezia _ la città ritrovata… ; cf aussi les pages 276-277, 264-265, 182, et 135… ; page 264, par exemple, ce magnifique passage sur les « étranges choses à affronter«  pour qui travaille à Venise sans être Vénitien (ce sont deux ingénieurs originaires d’Émilie-Romagne qui parlent, un soir d’acqua alta) : « c’est difficile à dire, c’est même difficile rien qu’à énumérer : lenteur, nonchalance, fragilité, asymétrie, vieillesse, compromis, torpeur, beauté, insécurité, tout ensemble. Cette beauté partout, entravée sans l’être, sur l’eau et sur terre, on n’y échappe pas. Bref, il y a un sacré nombre de problèmes, tous différents _ et ce sont des choses , toutes celles-là, qu’on n’affronte pas à l’école d’ingénieurs, ni même sur les chantiers«  ; et page 182 : « la vitesse du bateau est le vingtième (en moyenne) de la vitesse de la voiture. On le sent sur la peau : plus qu’une course sur l’eau, maintenant, dès qu’on met le pied sur le bateau, c’est un lent arrêt, une troublante décélération. Le mouvement et la mesure du mouvement changent, et le rythme et le sentiment du temps. Temps plus dilaté, peut-être ; plus lent, certainement _ vivrons-nous plus longtemps ?« … _

    …

    de fait, c’est bien toujours l’arrivée en bateau par la lagune

    qui sans conteste demeure _ comme depuis si longtemps (= toujours !) pour qui se rend à Venise _ à la fois la plus juste et la plus belle approche _ plus lente, donc _ de la cité de Venise ;

    au moins en contournant, depuis le Tronchetto _ où sont situés les parkings de stationnement des automobiles (et des autobus) _, la gare maritime, située juste à l’ouest de San Basilio et des Zattere, et en empruntant le large canal (déjà pleinement maritime) de la Giudecca pour déboucher sur le très vaste et noblissime Bacino di San Marco, avec à sa droite, depuis le vaporetto, la stature suprêmement élégante de San Giorgio Maggiore, avec sa superbe façade classique d’Andrea Palladio et son campanile élancé… A moins qu’on ne débarque aux Fondamenta Nuove, en provenance de l’aéroport Marco Polo… pour la majorité des visiteurs empruntant un bateau _ ici un motoscafe _ pour accéder à la cité de Venise.

    …

    D’autres, mais moins nombreux, découvrant peu à peu, de leurs _ beaucoup plus hauts ! le contraste avec les bâtiments de la ville sur les quais, par exemple aux Zattere, en est même tout simplement effrayant ! et les édiles s’en émeuvent !.. _ de leurs bateaux de croisière monstrueusement gigantesques, d’abord les espaces _ embrumés (ou pas) : selon la saison, et la qualité de lumière et le taux d’humidité _ de la lagune _ cf, ici, page 221, à propos de ces « espaces de la lagune«  entre Saint-Marc et Lido : « un bateau qui traverse une mer presque au pied des maisons, une course marine au cœur des maisons (…) Immense, l’ouverture d’eau et de ciel, à peine sort-on du labyrinthe ; mais tout entière parcourable, reconnaissable _ ni grande mer, ni océan« … ; et pour qui revient (ici du Lido) vers Venise par le motoscafe, ce très beau (et surtout si juste !) passage encore, page 223 : « Ici on approche dans les bienveillantes vibrations d’un moteur que l’on connaît bien, d’un bateau qui nous est familier : peu à peu nous entrons en participation avec chaque lumière, quai, maison, fenêtre… Nous la voyons de nos yeux, sans écran, Venise à l’arrivée, d’un moyen de transport aquatique encore humain, très humain. Ses yeux à elle, la ville, répondent à chaque regard : lumières et reflets nous arrivent de chaque fenêtre, s’approchent de plus en plus, jusqu’à ce que le bateau tourne juste là, entre San Giorgio et Saint-Marc, entre une fenêtre et l’autre, pour nous faire mieux voir le cœur, nous faire toucher le centre, du miracle qui continue«  : Venise !.. _,

    …

    D’autres découvrant peu à peu, de leurs _ monstrueusement surdimensionnés, donc, à l’échelle des bâtiments de Venise ! _, de leurs bateaux de croisière, d’abord les espace de la lagune,

    puis, dès que contourné la pointe de l’île de Santa Elena afin d’accéder au Bacino di San Marco,

    le cœur de la ville elle-même, avec, en son milieu, l’ouverture du Grand Canal, avec les profils joyeusement rythmés de ses églises _ avec coupoles (ou pas) et campaniles (divers) _ et de ses palais _ du Moyen-Âge jusqu’au XVIIIe siècle, la palette en est riche de diversité de styles, mais en très étonnante harmonie (et à très peu d’exception près jusqu’ici)… _,

    après franchissement préalable de la passe _ entre mer et lagune _  entre la pointe septentrionale du cordon littoral du Lido et la pointe méridionale de Punta Sabbioni, en quittant la mer Adriatique…

    …

    …

    Ce qui rend Venise si différente de la plupart des autres cités-monde qui sont aussi bâties sur un réseau de canaux _  Amsterdam, Saint-Pétersbourg, ou même Bruges, pour notre Europe _, c’est son absence de tout plan si peu que ce soit concerté d’urbanisme, ainsi que de plan de circulation piétonne si peu que ce soit ordonnée par rues… Venise, constituée d’une juxtaposition purement empirique d’îles, et en plein milieu d’une lagune, s’est, maison par maison _ et la lagune servant de première et principale protection, avant même la flotte impressionnante de galères construites à l’Arsenal… _, élaborée essentiellement par rapport et autour des voies d’eau, ou canaux, par où s’effectuait l’essentiel des circulations et échanges, par bateaux.

    …

    Déjà, Philippe de Commynes, envoyé en mission diplomatique à Venise par le roi de France Charles VIII _ il y séjournera huit mois en 1494-95 _, pour qualifier « la grande rue qu’ils appellent le Grand Canal, et est bien large« , écrit, très impressionné : « la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde et la mieux maisonnée« …

    …

    Il décrivait ainsi, en ses Mémoires (livre VIII, chapitre XVIII), son arrivée par bateau à Venise :

    …

    « Ce jour que j’entrai à Venise, vindrent au devant de moy jusques à la Chafousine, qui est à cinq mil de Venise ; et là on laisse le bateau en quoy on est venu de Padoue, au long d’une rivière _ la Brenta _ ; et se met-on en petites barques, bien nettes et couvertes de tapisserie, et beaux tapis velus de dedans pour se seoir dessus ; et jusques là vient la mer _ la lagune où pénètrent les houles _ ; et n’y a point de plus prochaine terre pour arriver à Venise ; mais la mer _ la lagune _ y est fort plate, s’il ne fait tourmente ; et à cette cause qu’elle ainsi plate se prend grand nombre de poissons, et de toutes sortes. Et fus bien esmerveillé de voir l’assiette de cette cité _ voilà ! ces expressions sont très fortes ! _, et de voir tant de clochers et de monastères, et si grand maisonnement, et tout en l’eau _ voilà, voilà ! _, et le peuple n’avoir d’autre forme d’aller qu’en ces barques _ tout cela doit être strictement pris à la lettre ! _, dont je crois qu’il s’en fineroit trente mil, mais elles sont fort petites. Environ ladite cité y a bien septante monastères, à moins de demye lieue françoise, à le prendre en rondeur, qui tous sont en isle, tant d’hommes que de femmes, fort beaux et riches, tant d’édifices que de paremens, et ont fort beaux jardins, sans comprendre ceux qui sont dedans la ville, où sont les quatre ordres des mendians, bien soixante et douze paroisses, et mainte confrairie. Et est chose estrange de voir si belles et si grandes églises fondées en la mer » _ voilà.

    …
    Et il poursuit : « Audit lieu de la Chafousine vindrent au devant de moy vingt-cinq gentilshommes bien et richement habillés, et de beaux draps de soye et escarlatte ; et là me dirent que je fusse le bien venu, et me conduisirent jusque près la ville en une église de Saint-André, où derechef trouvay autant d’autres gentilshommes, et avec eux les ambassadeurs du duc de Milan et de Ferrare, et là aussi me firent une autre harangue, et puis me mirent en d’autres bateaux qu’ils appellent plats, et sont beaucoup plus grands que les autres ; et y en avoit deux couverts de satin cramoisy, et le bas tapissé, et lieu pour seoir quarante personnes; et chacun me fit seoir au milieu de ces deux ambassadeurs (qui est l’honneur d’Italie que d’estre au milieu), et me menèrent au long de la grande rue qu’ils appellent le Grand Canal, et est bien large. Les gallées y passent à travers, et y ay vu navire de quatre cens tonneaux au plus près _ mais oui ! _ des maisons ; et est la plus belle rue que je crois qui soit au monde, et la mieux maisonnée, et va le long de ladite ville _ d’est en ouest, jusqu’au Bassin de Saint-Marc et Saint-Georges Majeur. Les maisons _ ou palais _ sont fort grandes et hautes, et de bonne pierre, et les anciennes toutes peintes ; les autres, faites depuis cent ans _ durant le quattrocento _, ont le devant de marbre blanc qui leur vient d’Istrie à cent mil de là ; et encore ont mainte grande pièce de porphire et de serpentine sur le devant. Au dedans ont pour le moins, pour la pluspart, deux chambres qui ont les planchers dorés, riches manteaux de cheminées de marbre taillé, les chaslits des lits dorés, et les oste-vents peints et dorés, et fort bien meublés dedans. C’est la plus triomphante cité que j’ay jamais vue _ en résumé ! _, et qui fait plus d’honneurs à ambassadeurs et estrangers, et qui plus sagement se gouverne, et où le service de Dieu est le plus solemnellement fait. Et encore qu’il y peut bien y avoir d’autres fautes, si crois-je que Dieu les a en ayde, pour la révérence qu’ils portent au service de l’Eglise.

    …

    En cette compagnie de cinquante gentilshommes, me conduisirent jusques à Saint-Georges _ en face de Saint-Marc _, qui est une abbaye de moines noirs réformés, où je fus logé. Le lendemain me vindrent quérir, et menèrent à la Seigneurie _ le palais des doges _, où je présentay mes lettres _ de créance _ au duc _ le doge _ qui préside en tous leurs conseils, honoré comme un roy. Et s’adressent à luy toutes lettres ; mais il ne peut guères de luy seul. Toutesfois cestuy-cy a de l’auctorité beaucoup, et plus que n’eut jamais prince qu’ils eussent ; aussi il y a desjà douze ans qu’il est duc ; et l’ay trouvé homme de bien, sage et bien expérimenté aux choses d’Italie, et douce et aimable personne. Pour ce jour je ne dis autre chose ; et me fist-on voir trois ou quatre chambres, les planchés richement dorés, et les lits et les oste-vents ; et est beau et riche le palais de ce qu’il contient, tout de marbre bien taillé, et tout le devant et le bord des pierres dorés en la largeur d’un pouce par adventure ; et y a audit palais quatre belles salles richement dorées et fort grand logis ; mais la cour est petite. De la chambre du duc il peut ouyr la messe au grand autel de la chapelle Saint-Marc, qui est la plus belle et riche chapelle du monde pour n’avoir que le nom de chapelle, toute faite de mosaïques et tous endroicts. Encore se vantent-ils d’en avoir trouvé l’art, et en font besongner au mestier, et l’ay vu. En cette chapelle est leur trésor, dont on parle, qui sont choses ordonnées pour parer l’église. Il y a douze ou quatorze gros ballays ; je n’en ay vu nuls si gros. Il y en a deux dont l’un passe sept cens, et l’autre huit cens carras ; mais ils ne sont point nets. Il y en a douze hauts de pièces de cuirasse d’or, le devant et les bords bien garnis de pierreries très fort bonnes, et douze couronnes d’or dont anciennement se paroient douze femmes qu’ils appeloient roynes, à certaines festes de l’an, et alloient par ces isles et églises. Elles furent desrobées, et la pluspart des femmes de la cité, par larrons qui venoient d’Istrie ou de Friole _ Frioul _ (qui est près d’eux), lesquels s’estoient cachés derrière ces isles ; mais les maris allèrent après, et les recouvrèrent, et mirent ces choses à Saint-Marc, et fondèrent une chapelle au lieu où la Seigneurie va tous les ans, au jour qu’ils eurent cette victoire. Et est bien grande richesse pour parer l’église, avec maintes autres choses d’or qui y sont, et pour la suite, d’amatiste, d’aguate, et un bien petit d’esmeraude ; mais ce n’est point grand trésor pour estimer, comme l’on fait or ou argent comptant. Et ils n’en tiennent point en trésor. Et m’a dit le duc, devant la Seigneurie, que c’est peine capitale parmi eux de dire qu’il faille faire trésor ; et crois qu’ils ont raison pour doute des divisions d’entr’eux. Après me firent monstrer leur arsenal qui est là _ un peu plus à l’est, dans le sestiere de Castello _ où ils esquipent leurs gallées, et font toutes choses qui sont nécessaires pour l’armée de mer, qui est la plus belle chose qui soit en tout le demourant du monde aujourd’huy, mais autresfois il a esté la mieux ordonnée pour ce cas.

    …

    En effect, j’y séjournay huit mois, deffrayé de toutes choses, et tous autres ambassadeurs qui estoient là. Et vous dis bien que je les ay connus si sages, et tant enclins d’accroistre leur seigneurie, que s’il n’y est pourvu tost, tous leurs voisins en maudiront l’heure ; car ils ont plus entendu la façon d’eux deffendre et garder, en la saison que le roy y a esté, et depuis, que jamais ; car encore sont en guerre avec luy ; et si se sont bien osés eslargir, comme d’avoir pris en Pouille sept ou huit cités en gage ; mais je ne sçay quand ils les rendront. Et quand le roy vint en Italie, ils ne pouvoient croire que l’on prist ainsi les places, en si peu de temps (car ce n’est point leur façon) ; et ont fait, et font maintes places fortes depuis, et eux et autres, en Italie. Ils ne sont point pour s’accroistre en haste, comme firent les Romains ; car leurs personnes ne sont point de telle vertu ; et si ne va nul d’entre eux à la guerre de terre ferme, comme faisoient les Romains, si ce ne sont leurs providateurs et payeurs, qui accompagnent leur capitaine et le conseillent, et pourvoyent l’ost. Mais toute la guerre de mer est conduite par leurs gentilshommes, en chefs et capitaines de gallées et naves, et par autres leurs subjets. Mais un autre bien ont-ils, en lieu d’aller en personne aux armées par terre : c’est qu’il ne s’y fait nul homme de tel cœur, ni de telle vertu, pour avoir seigneurie, comme ils avoient à Rome ; et par ce n’ont-ils nulles questions civiles en la cité, qui est la plus grande prudence que je leur voie. Et y ont merveilleusement bien pourvu, et en maintes manières ; car ils n’ont point de tribun de peuple, comme avoient les Romains (lesquels tribuns furent cause en partie de leur destruction) ; car le peuple n’y a ni crédit ni n’y est appelé en riens ; et tous offices sont aux gentilshommes, sauf les secrétaires. Ceux-là ne sont point gentilshommes. Aussi la plus part de leur peuple est estranger. Et si ont bien connoissance, par Titus-Livius, des fautes que firent les Romains ; car ils en ont l’histoire, et si en sont les os en leur palais de Padoue. Et par ces raisons, et par maintes autres que j’ay connues en eux, je dis encores une autre fois, qu’ils sont en voye d’estre bien grands seigneurs pour l’advenir« …

    …

    L’empreinte du regard sur l’Italie de la fin du Quattrocento et du début de la Renaissance, des rois Charles VIII (1483-1498), Louis XII (1498-1515), et bientôt François Ier _ devenu roi de France le 1er janvier 1515 : et ce sera bientôt, le 13 septembre, la bataille de Marignan ! et neuf ans plus tard, celle de Pavie _ allait durablement marquer la civilisation française de la Renaissance et de ses suites : cf ne serait-ce que la marque si décisive de son parrain Mazarin sur Louis XIV… Fin de l’incise.

    …

    Pas de plan si peu que ce soit concerté d’urbanisme, ni de plan de circulation piétonne si peu que ce soit ordonnée, donc, à Venise.

    De très rares voies de circulation piétonne rectilignes furent ouvertes à une fin un peu utilitaire et pratique, au moment du développement de la modernité, et encore sur d’assez courts tronçons, telle la Strada Nova, entre Santa Fosca et le Santi Apostoli, dans le Sestiere de Cannaregio (en 1867-71), facilitant surtout le trajet piétonnier _ loin d’être rectiligne ! _ entre le Rialto et la gare ; ou bien l’élégante large, mais courte, Via XXII Marzo, en face de San Moise, dans le Sestiere de San Marco (en 1875-85) ; ou encore la très ample Via Giuseppe Garibaldi, dans le Sestiere de Castello, au temps de l’occupation napoléonienne) : mais la rareté des noms mêmes de « Strada » et de « Via » dénote déjà leur étrangèreté aux voies piétonnes purement vénitiennes ; dont Paolo Barbaro s’amuse, page 188 de son excellentissime à tous égards (!) Petit guide sentimental de Venise (ou plutôt, en italien, Venezia _ la città ritrovata, je le répète), à recenser les variations de qualificatifs, rien qu’entre Sant’Aponal et le Rialto, dans le Sestiere San Polo, par exemple : « Calle, calletta, ramo, campo, campiello, salizzada, portico, fondamenta, sottoportico, arco, volto, crosera, riva, ruga, corte, pissina, piscina, pasina« … L’esprit vénitien est demeuré assez sourcilleux de sa propre _ irréductible ? irrédentiste ? _ singularité…

    …

    De même qu’assez nombreux sont, parmi les 435 au total, de la cité sérénissime, les ponts posés complètement de biais _ tels le Ponte Storto, le Ponte del Vinante, etc. _ par-dessus quelque rio ou canal, afin de joindre tant bien que mal des calli en rien destinées au départ à se joindre, et donc non alignées _ sans compter les ponts débouchant sur seulement une (ou deux) porte(s) privée(s), tel le seul pont de Venise demeuré sans parapet (il en existe un second : à Torcello) par-dessus le rio di San Felice, dans le Sestiere de Cannaregio…

    …

    Cf ce qu’en dit Tiziano Scarpa, pages 22-23 de son Venise est un poisson : « Souvent les calli qui donnent sur les deux rives du canal _ reliées par ces ponts si fréquemment « en diagonale« … _ n’ont pas été alignées pour être unies par un pont : c’étaient simplement des débouchés sur l’eau où mouiller les barques pour monter à bord ou descendre à terre, pour charger et décharger des marchandises _ pour les maisons n’ayant pas de débouché direct à elles sur un canal. En d’autres termes, il y a d’abord eu des maisons, et entre les maisons les calli, disposées selon leur propre loi _ sans concertation avec d’autres : anarchiquement en quelque sorte… Les ponts ont été construits après : ce sont les ponts qui ont dû s’adapter aux déphasages entre les calli presque en vis-à-vis, mais pas tout à fait dans l’axe d’une rive à l’autre des canaux » _ qui sont bien la voie principale de circulation de la Venise de départ, par conséquent ! Et cette « adaptation au déphasage entre les calli » s’est réalisée quand on a développé les voies de circulation piétonne au détriment des canaux : ainsi nomme-t-on à Venise « Rio Terra«  la voie piétonne remplaçant un canal qu’on a décidé de combler…

    …

    Ainsi les entrées nobles des palazzi, donnent-elles sur le canal, et pour la barque ; pas sur la calle, pour la circulation piétonne _ de statut domestique, secondaire… _ : vers le campo ou le campiello et ses puits, ou vers l’église de la paroisse, elle, au mieux, et tout proches, eux, dans le seul périmètre de sa petite île même…

    …

    Cf ce qu’en dit Tiziano Scarpa, page 22 encore, de son  : « Aujourd’hui _ et donc désormais _, à Venise, on se déplace beaucoup plus à pied _ que par bateau. À l’origine, les palais et les maisons en bordure des canaux étaient orientés avec leur façade sur l’eau, l’entrée et l’accostage pour les barques. Sur les calli s’ouvrent les entrées secondaires : de Venise, aujourd’hui, nous nous servons _ donc _ surtout de l’arrière, la ville nous tourne le dos, elle nous montre ses épaules, elle nous séduit par son derrière » _ seulement : il faut en avoir conscience…

    …

    Aussi le flâneur-promeneur-piéton parcoureur de Venise aujourd’hui n’a-t-il pas, sans cesse désorienté qu’il est (y compris quand il pensait posséder un excellent, du moins ailleurs et jusqu’ici, « sens de l’orientation« ), sa tâche facilitée parmi le labyrinthe piégeant _ même en toute innocence ! _ des calli de Venise : spécialement, ai-je pu le remarquer, au sein du dédale ombreux même en plein jour des calli tout particulièrement étroites du Sestiere Santa Croce, par exemple, autour de San Giacomo dell’Orio ; au point que s’y déplacer vers une direction désirée en tournicotant sans cesse d’un angle de rue à l’autre, devient à soi seul bientôt purement ludique…

    …

    Aussi ne puis-je que fort bien comprendre qu’on devienne « accro » de séjours répétés d’une semaine ou d’une quinzaine en ce labyrinthe à la fois fini et infini de calli qu’est Venise, face au défi inépuisable de parvenir à en faire enfin le tour et en venir à bout : mais c’est là pur mirage ! Car l’infini de Venise n’est pas spatial, ou géographique : le territoire de l’île-Venise n’est certes pas infini (et demeure tout à fait à la portée de nos pas) ; mais il est bel et bien involutif, ainsi que le remarque et l’analyse excellemment Paolo Barbaro à propos de sa Venise : « On ne parviendra jamais à la suivre, à l’observer suffisamment« , écrit-il ainsi, page 90 ; « Regarder, passer, répondre, sourire, revenir. Aimer, en somme _ rien d’autre » : oui !..

    …

    Et une des raisons de cette frustration délicieusement infinie (et irrémédiable aussi) -là, tient au fait, qu’il « découvre » _ en y réfléchissant en l’écrivant, comme il le note aux pages 98-99-100 _, que « aujourd’hui on ne peut plus découvrir _ par le regard au cours de sa promenade-exploration ainsi infinie de la ville _ certaines beautés, jusqu’à hier sous les yeux _ et il s’en souvient, lui, Vénitien de toujours, même si sa carrière d’ingénieur hydraulicien l’a éloigné un temps de sa Venise quasi natale _ de tous ceux qui avaient des yeux _ et qui ne sont certes pas tout un chacun : l’exercice (du regard) s’apprend et se forme lentement et patiemment : il lui faut à la fois se cultiver, mais aussi savoir se dé-cultiver au moment adéquat, afin de pouvoir accueillir avec toute la fraîcheur nécessaire des sens (et pas seulement du regard : soit tout une complexe et riche aisthesis ! cf là dessus et L’Acte esthétique et Homo spectator de mes amies philosophes de l’aisthesis Baldine Saint-Girons et Marie-José Mondzain…) ; afin de pouvoir accueillir, donc, l’émerveillement de la singularité de la beauté de la ville quasiment hors références savantes… L’enchevêtrement du Palazzo Magno _ dans le quartier qui jouxte à l’ouest l’Arsenal _, par exemple, fermé au passant comme moi, citoyen quelconque de cette ville. Barré par une grille imposante, avec son bel escalier externe presque invisible. Même chose à Corte del Tagliapietra, Corte Falcona, Corte del Forno, aux passages entre San Geremia et le Grand Canal, et je ne sais combien d’autres. Le dédale _ demeurant publiquement accessible au promeneur-arpenteur curieux de parcourir toute la beauté singulière de Venise _ se réduit ça et là, se referme _ comme une huitre ou un coquillage _ sur lui-même. Par bonheur, la Corte Bottera est restée ouverte, mais dans la limite d’horaires _ « jusqu’à la tombée du jour ». Venise n’est plus pénétrable comme avant en tant d’endroits dits « mineurs » _ mais qui peut-en décider ?.. La recherche d’une plus grande sécurité, la peur des uns, l’indifférence ou l’avidité de certains autres, la présence de la drogue, tendent à porter tout le trafic _ nos pas _ à l’extérieur des cours, des campielli, des insulæ. A l’intérieur, où elle est davantage elle-même _ voilà ! _, la ville ne se voit plus : de moins en moins visible _ peut-être plus vivable, nous en savons de moins en moins.

    …

    En même temps _ poursuit-il sa méditation sur l’invisibilité de la vraie Venise, page 99 _, je découvre, dans tout l’arsenal de guides que nous avons à la maison, je découvre qu’aucun d’entre eux n’est complet : il manque ici une chose, là une autre, rues, palais, quartiers, canaux, ensembles petits et grands _ le guide total d’un lieu infini _ et en l’espèce, du fait de son invraisemblable dédale entre l’anarchie des calli et la fantaisie du réseau compliqué des canaux, Venise en est un très singulier, parmi la collection de tous les autres lieux semblablement « infinis » disponibles à explorer… _ est impossible. Il n’existe même pas, en cette fin de millénaire _ le livre à paru à Venise en 1998_, un relevé photographique complet, systématique, de la ville-œuvre d’art. Il s’agit d’un travail long et difficile, mais il faut le faire. (…) Pour l’instant, il ne reste qu’à continuer à la photographier rue après rue dans la rétine _ ce à quoi se livre pour commencer Paolo Barbaro en piéton archi-curieux de sa Venise… _, à l’observer et la déposer dans notre tête _ d’abord _, entre quelques diapositives et quelques rares feuillets _ ensuite.

    …

    Des jours et des semaines passent : je continue à me dire que _ un peu chaque jour, j’y arrive _ je dois _ par un devoir sacré ! _ la voir tout entière.

    …

    Les mois passent, et j’en suis de moins en moins sûr. Quoi qu’on voie et revoie, il reste toujours plus _ en effet ! selon un « infini involutif« , qui irréductiblement ne cesse de se creuser, approfondir… _ à voir, à digérer, à intérioriser, à comprendre. Et puis à comparer, participer, écouter, chaque pierre parle comme parle chaque être humain _ il faut savoir (et apprendre) aussi à écouter ; et écouter-décrypter  tout cela. Les jours prochains, les jours de ma vie _ et Ennio Gallo (Paolo Barbaro) a maintenant, cette année 2012, 90 ans… _ n’y suffiront pas. J’essaierai d’en dire quelque chose à mes enfants, à ceux qui me suivent ou me font suite.
    …
    L’impression qu’on a, c’est qu’échappe toujours ce qui compte le plus
     » _ avec encore, page 100, cette impression puissante que « les nœuds du dédale, et ce qui en nous les poursuit » demeurent bel et bien « impossibles à atteindre« , et à rejoindre en leur choséité même, au-delà de ce qui peut nous apparaître phénoménalement ponctuellement…

    …

    Et, au-delà des difficultés matérielles d’accession à ces « détails essentiels » de Venise,

    il faut surtout ajouter ces remarques-réflexions d’une infinie justesse que se fait Paolo Barbaro, pages 113-114, puis page 133-134-135, mais que j’ai personnellement très fort ressenties sur le terrain même, alors que j’ignorais tout alors de son _ si juste et si beau ! _ livre, en arpentant les six Sestieri de Venise lors de mon séjour de six jours à Venise en février 2011, par exemple en passant du Campo dei Frari _ très animé et vivant, lui ! _ au tout voisin Campo San Stin _ mortellement désolé et désert… _, puis à celui si beau de San Giovanni Evangelista, pour accéder à la jolie cour qui précède le jardin du Palazzetto Bru-Zane, dans les locaux _ splendides ! _ duquel allait se dérouler, les 19 et 20 février 2011, le colloque _ « Lucien Durosoir (1878-1955) : un musicien moderne né romantique » _ auquel j’allais donner deux contributions, et qui constituait la raison de ma présence (invitée) à Venise ;

    …

    voici, en leur détail, ces remarques d’une justesse incomparable sur les variations puissantes quoiqu’infinitésimales de « climats« , amenant Paolo Barbaro à employer l’expression si juste (pour qualifier la chair même de Venise) de « micro-villes »  :

    …

    « Quelques pas, et nous sommes _ sensuellement _ déjà loin _ d’où nous nous trouvions à la seconde précédente _ : la ville est faite de tellement de micro-villes _ purement et simplement juxtaposées, sans transitions, ni solutions de continuité aucunes ! _ plutôt que de quartiers _ les Sestieri sont au nombre de six : Santa Croce, San Polo, Dorsoduro, Cannaregio, San Marco et Castello _, toutes semblables _ et composant sans incongruité et quasiment continûment, la Venise globale et (incomparablement !) unique… _ et toutes différentes. Combien sont-elles, et qui sont-elles ? Nous en comptons _ déjà, en la promenade entreprise alors par l’auteur ce jour-là _ dix, douze.., en commençant par Santa Marta, l’Angelo Raffaele, les Carmini, l’Avogaria, Santa Margherita, San Barnaba, les Frari… Nous n’en finissons plus. Un ensemble continu de maisons-îles ; chacune avec sa place, son campo ou son campiello, les gens qui passent et qui s’arrêtent, les flots de visages et de souvenirs _ selon chacun, forcément… _, les magasins, les « boutiques », l’église, la vieille osteria (souvent fermée aujourd’hui : là où elle est ouverte, c’est une vraie fête), le canal tout autour qui délimite et termine l’île, les ponts qui relient toute chose à l’île voisine.

    …

    Parfois, de l’autre côté du pont, « il suffit d’un rien et tout change », selon _ l’ami _ Martino. En réalité, peu de chose change, ou rien ; mais la première impression est que ça change, et la première impression compte toujours _ c’est à croire qu’à Venise de telles variations (et même micro-variations) d’atmosphère sont beaucoup plus intenses, puissantes, et en très peu (= beaucoup moins) d’espace, qu’ailleurs ; et cela, alors même que le tempérament de ses habitants, les Vénitiens, est d’une étonnante placidité ! et avare d’éclats… Lumières, canaux, rétrécissements des calli, magasins, cours, jardins. Souvent, un peu ou beaucoup, c’est l’air aussi qui change, le climat : Venise est faite de tant d’îles, de quartiers, de sestieri, de mini-canaux, micro-villes, on ne sait comment les appeler ; et aussi d’ »airs différents », de tellement de microclimats, qui se différencient juste assez pour qu’on les reconnaisse _ = ressente étonnamment puissamment. (…) Les microclimats ne correspondent assurément ni aux découpages historiques en sestieri ni aux quartiers, ni à l’écoulement des années ni aux statistiques climatologiques. Ils changent avec un arbre, un mur abîmé, un souffle de brume, le tournant d’un canal » _ page 114 : quelle admirable justesse !..

    …

    Or il se trouve que, sans aller jusqu’à découvrir, lui, la Corte sur laquelle ouvre le jardin du Palazzetto Bru-Zane, où je me rendais à plusieurs reprises ces jours-là de février 2011, il se trouve que Paolo Barbaro aborde, pages 133-134, les variations de climats de cette même « zone » de San Polo – Santa Croce :

    …

    « Par ici _ San Giovanni Evangelista _ Venise est splendide non seulement comme construction, comme « mur après mur » (Martino) ; mais comme rapport d’espaces, comme lieux accordés, ensemble musicaux : comme musique de pierre. Les ruelles par lesquelles on arrive _ apparemment pas par le Campo San Stin (cependant, j’ai découvert une superbe vieille photo (anonyme) de ce même Campo San Stin (« Femmes et enfants autour du Campo San Stin, vers 1875« …), pagc 91 de l’album Venise, vue par Théophile Gautier, dans la collection Sépia des Éditions de l’Amateur, qui en donne une impression de vraie vie ! : huit personnages bavardant ou jouant autour et sur la margelle du puits… _, la petite place d’entrée _ le Campiello San Giovanni _, l’interruption brusque de l’iconostase (comment l’appeler ?) _ un chef d’œuvre d’architecture et sculpture ! de Pietro Lombardo, en 1481 : Commynes a pu le contempler ! _, la reprise du mur ajouré, l’accueil de l’autre petite place _ le Campiello della Scuola _, les sculptures en attente. Les pas des hommes traversent, tantôt plus rapides, tantôt plus lents, des inventions harmoniques et des murs transpercés _ une merveille de raffinement !
    …

    Un peu plus loin _ séparant ici (ou plutôt ajointant, par les Fondamente qui le bordent) le sestiere de San Polo de celui de Santa Croce _, le Rio Marin _ non moins extraordinaire, mais complètement différent comme lieu : maisons + eau + boutiques + jardins + quais + gens sur les ponts, dans les magasins, dans les osterie, le long des berges, en barque… La laiterie à moitié sur le pont à moitié sur le quai. Le café, à moitié dans la calle à moitié sur l’eau. L’osteria, un peu en ville et un peu à la campagne au milieu des potagers.

    …

    Quelques pas, deux villes, je ne sais combien de villes _ englobées en une seule. Peut-être n’a-t-on inventé à Venise ni philosophie _ sinon l'(excellent) philosophe-maire de Venise, Massimo Cacciari ! (cf cet article-ci, dans le numéro de Libération du 29 juin 2012 : Cacciari, un philosophe qui vous veut du bien) _, ni poésie, ni métaphysique, ni géométrie. Mais sans aucun doute on y a inventé la ville _ et un mode particulièrement civilisé d’urbanité. Inventé à partir de rien _ eau, sables, horizons, il n’y avait rien d’autre. Dans la ville, l’art de vivre (d’y vivre) et de la représenter (la vie). Théâtre _ Goldoni _ et peinture _ les Bellini, Giorgione, Carpaccio, Titien, Tintoret, Veronese, Tiepolo… _ , un certain type d’architecture, de technique, d’institutions sociales : ce qu’il fallait à la ville, ce qui lui suffisait, siècle après siècle. Alors, je crois, ils n’en doutaient pas : tout cela serait transmis jusqu’à nous. C’est là, ça nous attend _ à continuer à transmettre, à notre tour… _ : à nous d’agir« …

    …

    Et Paolo Barbaro de préciser alors _ pages 134-135 de son Journal de bord de ses retrouvailles de vieux Vénitien avec sa mille fois plus vieille Venise _, ce qui éclaire la qualité nécessaire de l’aisthesis à apprendre à gagner :

    « Peu à peu, un point fondamental me devient évident, qui ne me l’était guère les premiers jours : il n’est pas nécessaire de se promener tant que ça _ en extension parmi la ville _, on peut aussi _ presque _ rester arrêté _ en intensité attentive _ au même endroit. Plus exactement, il faut bouger, oui, mais pas beaucoup ; surtout savoir s’arrêter _ pour fixer un peu sa pupille afin de voir apparaître vraiment. S’arrêter pour voir, pour parvenir à voir ; et pour participer, comprendre, raconter _ quelque chose qui se tienne vraiment.

    …

    Sinon, « des millions de touristes ne voient pas grand chose, ou ne voient rien, prennent les lieux les plus mystérieux pour une fête foraine«  et « ils ont le terrible pouvoir de faire croire dans le monde entier que Venise est une ville trop vue, trop visitée, pleine de monde, connue, bien connue désormais, dont il ne vaut plus la peine de s’occuper à un certain niveau. Alors qu’en fait elle reste aujourd’hui de plus en plus elle-même, et donc de moins en moins reconnaissable dans un monde toujours plus _ sinistrement ! misérablement _ identique à lui-même, uniforme, standardisé« , lui : pages 138-139. Si bien que « d’ici peu« , « il nous reviendra de chercher _ avec mille difficultés _ la ville, présente avec toutes ses pierres et ses eaux, mais disparue, invisible«  _ qu’elle sera devenue pour nous, avertit Paolo Barbaro, page 139.

    …

    Ville micrométrique _ je reprends le passage si important, page 135 _, où les grandes perspectives sont considérées _ depuis toujours _ comme inhumaines. « Le contraire de Paris », fait Martino en riant : « excessif, pompeux, tout y est grand, grand, même quand ça ne l’est pas » _ soit le point de vue du pouvoir politique et de son ambition de maîtrise technicienne, je dirais ; cf le couple Haussmann-Napoléon III, par exemple (lire ici et La Curée et L’Argent, de Zola)… Ici _ à l’exact inverse de Paris _, un tout petit déplacement de celui qui regarde, et tout change : perspectives, couleurs, repères, voix. Cela exige un regard patient, attentif _ voilà ! _, capable d’enregistrer les phénomènes microcosmiques _ voilà le concept crucial ! _ plutôt que macrométriques.« 

    …

    Et Paolo Barbaro de splendidement préciser alors :

    « En substance : s’arrêter en un certain point, un point quelconque _ stop, rester immobile, ouvrir les yeux, regarder, recommencer à regarder et aussi fermer les yeux ; accepter d’écouter si quelqu’un vous parle de vieilles histoires, les yeux ouverts ou fermés ( ça fait _ absolument _ partie du tableau), se reconcentrer, se déconcentrer. Quelques pas, et suivre _ avec l’infinie patience du seul amour vrai _ les rapports entre eux des lignes, des profils des maisons, des ouvertures des fenêtres, des couleurs de l’eau. (Je suis maintenant au Ponte delle Maravegie _ un haut lieu vénitien pour Paolo Barbaro ! dans la partie la plus vivante de Dorsoduro, non loin de ce quartier du Rio de la Toletta que personnellement j’aime beaucoup _ : voir et revoir ces profils là-haut ; si on en est capable, les dessiner.) Puis, peu à peu, les nuances des façades, le fondu perpétuel des choses. Suivre et « comprendre » au sens d’essayer de prendre en nous, et comparer. Surtout ne pas bouger: une marche du pont, ou du quai, en montant ou en descendant. On retrouve tout/toute Venise dans peu d’espace ; puis on en trouve une autre, quelques pas plus loin, qui lui fait écho.

    …

    Avec ces remarques, page 135, absolument fondamentales :

    « Peu d’espace ; mais beaucoup de temps. Le contraire du monde moderne. Plutôt de la lenteur dans le temps » _ celle de l’attention capable et de mémoire riche et de concentration non décérébrée, mais pleinement sensible, sur un présent lui aussi pleinement habité, et hautement civilisé…

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 26 août 2012