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  • L’enchantement du CD « Duphly » d’Elisabeth Joyé : une entrée « de rêve » dans le classicisisme musical français du XVIIIème siècle !

    Quelle merveille que le CD « Pièces de clavecin » de Jacques Duphly (1715-1789) que vient nous offrir la magnifique Elisabeth Joyé, sur le si beau « clavecin historique du château d’Assas«  (en Languedoc : clavecin qu’avait si bien servi, il y a quelque temps, Scott Ross, en son « intégrale » des 555 « Sonates » de Domenico Scarlatti… ; Scott Ross est mort au château d’Assas le 13 juin 1989 ; est-il besoin de le rappeler ?)

    que nous propose, ce début d’été 2009, Alpha :

    il s’agit du CD Alpha 150…

    …

    A mes yeux, voilà rien moins que le plus bel enregistrement de « musique baroque » de cette saison 2008-2009 ;

    et, mieux encore, une « entrée » rêvée dans la musique française de la période dite « baroque«  (de l’ »Orfeo » de Claudio Monteverdi, donné à la cour des Gonzague à Mantoue le 24 février 1607, à la mort de Jean-Sébastien Bach, à Leipzig, le 28 juillet 1750, pour aller au principal, et le dire trop vite… ;

    les quatre « Livres » de « Pièces de clavecin » de Jacques Duphly ont paru respectivement en février 1744, octobre 1748, janvier 1758 et le 14 juillet 1768, pour être précis !) :

    …

    un enchantement absolu en son élégance tranquille, heureuse,

    mais non dépourvue d’une certaine gravité,

    en ombre portée, tout simplement, et sans façons aucunes, en quelque sorte, de ses « jeux » :

    …

    à la Chardin, si l’on veut ; un presque parfait contemporain, aussi, c’est à noter : Paris, 1699 – Paris, 1779…

    …

    Car,

    de même que Chardin, qui s’est cantonné aux « Scènes de genre » et aux « Natures mortes » _ à l’exception de (très rares) « auto-portraits« … _, n’a pas accédé à la reconnaissance des « grands genres«  (la « peinture d’histoire« , le « portrait« , le « paysage« ),

    Jacques Duphly n’a pas recherché une carrière à la Cour _ « il n’eut jamais de position officielle« , l’a formulé François Lesure, en sa préface aux « Œuvres pour le clavecin » de Duphly, éditées par Françoise Petit en 1967… _ : il s’est contenté d’enseigner _ avec grand succès _ le clavecin à Paris, à partir de 1742 ;

    Pierre-Louis Daquin, affirme, en ses « Lettres sur les hommes célèbres sous le règne de Louis XV », en 1752, que les dons de claveciniste de Duphly étaient « supérieurs » ;

    qu’il eut raison de gagner Paris (plutôt que de demeurer en poste _ d’organiste _ à Rouen : Carmes, Saint-Louis, Saint-Éloi, Notre-Dame de la Ronde ; ou Évreux : la cathédrale) ;

    Paris où « il passe pour un très bon claveciniste » ;

    précisant encore qu’« on lui trouve beaucoup de légèreté dans le toucher et une certaine mollesse _ « morbidezza« , en italien, c’est-à-dire « douceur« , « tendresse« , au lieu de « dureté« … _, qui, soutenue par des grâces, rend à merveille le caractère de plusieurs de ses pièces« .

    Et Pascal Taskin _ (1723-1793) le « maître-facteur«  de clavecins de l’époque à Paris : « Facteur de Clavessins & Garde des Instruments de Musique du Roi, Eleve & Successeur de m. blanchet, demeure Même Maison, rue de la Verrerie, vis-à-vis la petite porte de S. Merry, a. paris« , comme lui-même se présentait… _ le tient pour un des meilleurs professeurs du moment…

    …

    Dans le livret du CD, Marie Demeilliez rappelle, page 12, à propos de la « notoriété » et « carrière » de musicien à Paris de Duphly,

    que « s’affirmant dès son arrivée à Paris comme l’un des meilleurs clavecinistes de son temps,

    il est l’un des rares musiciens français du XVIIIème siècle à pouvoir vivre de la composition et de l’enseignement du clavecin« .

    …

    Jacques Duphly, « né à Rouen en 1715« , est le « petit-fils du célèbre organiste Jacques Boyvin (1655-1706)« , et « l’élève de François d’Agincourt _ Rouen, 1684 – Rouen, 1758 _, alors titulaire de l’instrument de la cathédrale _ de Rouen _ et organiste de la Chapelle royale » _ à Versailles.

    …

    Cette « gravité« -là, de ton, est parfaitement sensible dans le jeu,

    et la façon de faire sonner le clavecin « historique » du château d’Assas,

    d’Elisabeth Joyé :

    on le constate à comparer l’écoute de ce CD « Duphly » Alpha 150

    à celle du CD « Duphly » Séon du maître Gustav Leonhardt,

    enregistré à la Doopsgezinde Kerk d’Amsterdam en janvier 1973, sur un clavecin David Rubio en 1972, d’après un original de Pascal Taskin (1723-1793, donc) ; et produit par Wolf Erichson…

    …

    Si l’on compare cet enregistrement-ci (CD Alpha 150) d’Elisabeth Joyé

    à l’ »Intégrale  de l’Œuvre pour clavecin » _ c’est-à-dire de l’ensemble des « pièces » des quatre « Livres« … _ enregistrée par Yannick Le Gaillard pour ADDA en 1988,

    soit la durée de la sélection par Elisabeth Joyé (= de 14 titres) pour le CD Alpha : 75 minutes,

    vis-à-vis des 223 minutes de l’ »Intégrale » (soit 51 titres) de Yannick Le Gaillard en 4 CDs,

    on mesure la portée (et le goût !) de la sélection : un tiers de la musique publiée…

    …

    Une pièce seulement des livres II (« La Félix« ) et IV (« La Pothoüin« ) _ ces deux pièces choisies aussi parmi les onze de la sélection de Gustav Leonhardt, en 1973 _ ;

    mais sept du « Premier Livre » et cinq du « Troisième Livre«  :

    …

    dans son livret pour l’ »Intégrale » de Yannick Le Gaillard,

    Jacques Drillon qualifiait le « Premier Livre«  de « traditionnel«  : payant son tribut « aux aînés et à leur puissante leçon » ;

    « le deuxième écrit dans l’euphorie du succès est beaucoup plus italien«  ;

    « le troisième est le livre de la maturité : Duphly y intègre certaines de ses plus grandes pièces, comme sa chaconne, et de l’inspiration la plus élevée, comme « La Forqueray », ou « la Médée » »… ;

    allant jusqu’à qualifier le « quatrième livre«  de « celui d’une certaine décadence« , comme si « le clavecin et sa musique ne pouvaient » plus que difficilement « survivre à leur propre somptuosité« … 

    …

    Dans sa préface, en ouverture au livret du disque d’Elisabeth Joyé,

    Jean-Paul Combet se déclare « particulièrement touché que cet enregistrement d’Elisabeth Joyé ait pu s’inscrire dans la mémoire d’un lieu » tel que le château d’Assas (il vient d’évoquer la « trace artistique » de Scott Ross : « intacte » !).

    Et il poursuit, à propos de la si remarquable interprète _ à laquelle rendent fort bien justice, quant à ses « sentiments« , les six photos prises d’elle à Assas _  :

    « Cette grande pédagogue, si attentive à l’accomplissement de ses élèves (nombreux et illustres ! _ à commencer par Benjamin Alard et Sébastien Delage que j’ai déjà eu l’occasion de citer… _), sait comme personne ciseler le son et faire chanter le clavecin,

    faussement réputé inexpressif.« 

    …

    Puis :

    « Avec Duphly, ce sont les derniers feux de la grande tradition française du clavecin qui brillent _ et avec quelle profondeur et douceur de « charme » ! _ avec l’éclat de ce qui va disparaître.« 

    …

    Pour conclure :

    « L’enregistrement, longuement pensé, préparé et mûri _ oui : avec la splendide fraîcheur de la spontanéité, elle aussi, et comment ! présente !.. _ ne pouvait avoir lieu qu’ici, à Assas, où vivent les _ couperiniennes _ « ombres errantes » de la musique française.« 

    …

    On ne saurait mieux dire !!!

    …
    Et plutôt que de vouloir « voir en Duphly le « Chopin du clavecin » »,

    comme l’évoquait en son livret de 1989 Jacques Drillon,

    c’est plutôt du côté de Debussy que j’irais rechercher quelque « comparaison » (mutatis mutandis !) de style musical,

    en m’appuyant sur l’analyse du génie de « Claude de France » faite par Jean-Yves Tadié en son beau « Songe musical _ Claude Debussy« …

    Cf à ce propos mon article du 10 mars 2009 : « la poétique musicale du rêve des “Jardins sous la pluie”, voire “La Mer”, de Claude Debussy, sous le regard aigu de Jean-Yves Tadié« …

    …

    Un disque d’autant plus beau que sobrement délicat et chantant, en ses moindres souffles et inflexions, que ce CD « Jacques Duphly : Pièces de Clavecin » (CD Alpha 150) par la magique, discrète, délicate, justissime Elisabeth Joyé…

    …
    Titus Curiosus, le 15 juillet 2009

  • de la fabrique de l’identité (du soi), sous le versant du genre (féminité, virilité) et de l’intimité (rapports à l’autre) dans le meilleur de la littérature aujourd’hui : « L’Exposition », de Nathalie Léger ; « Zone », de Mathias Enard

    Avec un cran supplémentaire de recul dans le dispositif de lecture (= de mon « commentaire » analytique-critique…) de mes « grands livres » préférés,

    en l’occurrence, cette semaine de juin-ci, « L’Exposition«  de Nathalie Léger, après « Zone«  de Mathias Énard, en septembre dernier (2008, déjà…) ; les « grands livres » ne se bousculant pas nécessairement au portillon du lecteur…

    _ cf mes articles immédiatement (ou presque) précédents :

    « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard » (le 3 juin 2009),

    « Sur la magnifique “Exposition” de Nathalie Léger, Prix Lavinal 2009 : l’exposition de la féminité et l’exhibition (sans douceur, ni charme = sans joie) comme privation de l’intime » (le 14 juin 2009)

    et « la jubilante lecture des grands livres : apprendre à vivre en lisant “L’Exposition” de Nathalie Léger » (le 15 juin 2009 dernier, c’est-à-dire avant-hier) _,

    …

    à la réflexion m’apparaît de plus plus évidemment

    que la force (formidable !) du meilleur de la littérature d’aujourd’hui

    _ et assez loin à l’écart de la fonction idéologique d’auto-crétinisation (de soi) du « grand public« , via le tout-venant des « clichés » des si « divertissants »  best-sellers !.. : « Tournez, manèges » et  « Roulez, petits bolides » !.. pendant que les divers tiroirs-caisses des « marques » se remplissent… _,

    tient à la luxuriance du terreau

    et personnel et culturel : les deux inextricablement mêlés en leur construction permanente, de bric et de broc, « réciproque » et « infinie » _ ad vitam æternam, si j’ose le formuler ainsi… _

    sur lequel (et duquel) les auteurs « vrais » _ un Mathias Énard pour « Zone » ! une Nathalie Léger pour « L’Exposition » ! _ plantent (et tirent) la perspective (en relief) et la puissance de vue (ou force de vista)  dynamisantes, les deux ! de la « vision » de leur « monde« 

    _ et à partir d’un monde (réel et effectif forcément commun) pour commencer :

    en l’enfance, d’abord, « passage obligé » de la plus grandement visible « minorité » ; mais aussi à l’âge adulte encore, du fait de notre « appartenance » (« ferrée » !..) d’encore trop souvent pseudo « majeurs« , seulement, à l’ »époque » : de laquelle nous aurions bien du mal à nous « échapper » ; étant forcément, sans réelle échappatoire, celle-ci, « la nôtre« , d’ »époque » !!!) ;

    …

    et à partir d’un monde (réel et effectif commun) pour commencer, donc,

    « donné« , « imposé« , « reçu » à notre corps défendant et partagé (= commun)…

    Fin de l’incise _

    …

    en une écriture magnifiquement inspirée, ainsi qu’un style singulier, chaque fois :

    en tout cas, c’est ce qui s’avère pour moi, lecteur, à la double lecture de ces deux merveilleux « Zone » et « L’Exposition« ...

    …

    Ce sur quoi je désire donc « revenir » et « mettre l’accent« , en ces deux très grands livres que sont donc et « Zone » et « L’Exposition« ,

    c’est sur la construction de l’identité personnelle

    _ pour qui se dégage du clone, ou du zombie : dans l’important « passage » (méditatif, à propos du plus que problématique « portrait » de soi-même) n° 43, page 77, Nathalie Léger a cette formule magnifique à propos d’une éventuelle « découverte » du « soi » : « l’entassement des spectres qui n’en font d’ordinaire trompeusement qu’un«  _

    à partir de ce que Nathalie Léger nomme très judicieusement,

    et dès son troisième « passage« , page 11 _ mais qui l’y repère « vraiment« , alors ?.. à sa première (et le plus souvent unique !) lecture _,

    « le trajeux sinueux de la féminité » ;

    et qui s’est avéré, du moins à ma lecture de son livre, le « motif« 

    (de fond !!! à la Cézanne ; au « passage » 15, pages 26 et 27 : je lis, c’est Cézanne qui vient, d’outre-tombe, via le très précieux témoignage _ « Cézanne » _ recueilli, puis laissé (en héritage : à toutes les postérités), par Joachim Gasquet, nous « parler » :

    « Un motif, voyez-vous, c’est ça… », dit Cézanne (à Gasquet) en serrant ses deux mains. Il les rapproche lentement, les joint, les serre, les fait pénétrer l’une dans l’autre, raconte Gasquet. C’est ça. « Voilà ce qu’il faut atteindre. Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. » Fin de la citation-« leçon » de Cézanne sur le « motif« , page 27 ; et fin de mon incise)

    …

    le « motif« , donc, qui allait travailler la narratrice (et l’auteur) de ce récit

    _ le vocable « roman » n’apparaissant (heureusement !) pas sur la page de garde du livre ! ni nulle part, non plus, ailleurs en (ou sur) ce livre…

    …

    Ainsi qu’à partir de ce que j’ai pu qualifier, en ma lecture de « Zone« , du « motif » de la « pyramide des pères«  dans la construction de ce « roman« , assumé comme tel, cette fois, mais follement inspiré et libre (et grand, en tout ce qu’il brasse de si puissant et si fondamental, pour un auteur si jeune _ de trente-six ans _ en une seule phrase, ou plutôt un seul souffle, de 517 pages, s’achevant sur l’expression, page 217, « une dernière clope avant la fin du monde« …) ;

    « roman » d’une seule phrase (pour l’essentiel _ excepté trois chapitres de lecture par le narrateur lui-même, toujours, d’un roman plus « traditionnel« …) dans l’esprit, et souffle, de son narrateur unique, Francis Servain Mirković, s’exprimant à la première personne du singulier, le temps d’un « trajet » (de « méditation-rumination » et de soi et du monde ! archi-mêlés !..) en train (au lieu d’avion : manqué, lui _ « raté« , par exemple page 130… _, à Orly : ouf ! pour la « méditation-rumination » du « soi-monde » !..) entre les Stazione « Milano Centrale » et « Roma Termini » ; et qui m’a fait intituler mon premier article sur lui, dès le 21 septembre 2008 : « Emerger enfin du choix d’Achille«  :

    puisque telle est la signification de ce voyage en train (du personnage Francis Servain Mirković) de Milan (Stazione « Centrale » _ en provenance de Paris, gare de Lyon, pour ce qu’il en est, du moins, de ce dernier « transport ») vers Rome (Stazione « Termini« ), afin d’essayer (tout au moins !) de « solder« _ auprès des instances ad hoc du Vatican ; en « vendant » une copieuse valise de documents ultra-secrets sur le passé plus que sulfureux de personnages d’ »agitateurs et terroristes, marchands d’armes et trafiquants, commanditaires et intermédiaires, cerveaux et exécutants, criminels de guerre en fuite » du dernier siècle écoulé _ tout un passé hyper violent de plusieurs, au milieu duquel le sien particulier, propre (« lui-même » ayant « accompli sa part de carnage lorsque la guerre en Croatie et en Bosnie l’a jeté dans le cycle enivrant de la violence« ), placé sous la figure archi-coléreuse d’Achille (et de « L’Iliade » : le livre comportant autant de chapitres que « L’Iliade » de livres… : 24.

    …

    Et si je jette un coup d’œil au final de ce « Zone« , qu’est-ce j’y découvre (ou retrouve) ? Je lis, à partir du bas de la page 515 :

    …

    « voilà nous longeons l’aqueduc romain nous pénétrons les murailles _ demeurées quasi intactes de l’enceinte de l’Urbs _ puis le cul-de-sac de la gare de Termini _ d’un coup voilà que _ les voyageurs s’affolent, des animaux dérangés dans leur sommeil _ de la nuit dans ce train _, ils se lèvent tous en même temps _ grégaires _ récupèrent leurs bagages rangent les livres et les journaux je sors discrètement la petite clé je libère la mallette _ solidement accrochée à un range-bagages : « je l’ai discrètement menottée au porte-bagages« , s’était dit le narrateur, page 15, en s’installant, au départ de Milan, dans le « Pendolino Milano-Roma« … _ la valise si légère _ en poids _ et si lourde _ en secrets _, le train longe le quai _ de la gare d’arrivée de Termini _, il souffle, il prend son temps, j’attrape mon sac me voici debout dans le couloir entre mes compagnons de voyage _ quatre fois au moins j’ai moi-même ainsi débarqué sur ce quai de gare de Termini (sauf qu’une fois, c’était le quai de Tiburtina…), juste après ces sublimes « vues« , avec pins, de la si belle campagne romaine _ nous allons nous séparer, chacun va poursuivre son destin, Yvan Deroy _ l’actuel pseudonyme du narrateur venant livrer (en les vendant) au Vatican les « secrets«  de sa valise d’agent de « zone« … _ aussi _ le narrateur cessant ces « fonctions« -là… _ je vais aller à pied jusqu’à l’hôtel _ où il compte résider un peu _ la vie est neuve la vie est vivante _ il n’y a de progrès et de « bonheur » « vrai » que dans le dépassement (ou « congédiement ») de quelque chose de « dépassé« … _ je sais maintenant _ au final de cette méditation ferroviaire nocturne d’entre Milan et Rome (par Lodi, Parme, Reggio d’Émilie, Modène, Bologne, Prato et Florence : où le convoi a fait station) _, adieu sage Sashka _ la maîtresse (russe) qu’il avait compté rejoindre, en « son minuscule studio du Transtévère« , page 465 _, je peux tenir debout tout seul _ désormais, au terme de cette méditation ferroviaire nocturne de 517 pages sur ce parcours de tant d’années d’aventures violentes dans la « zone«  d’opérations méditerranéenne… _,

    je n’ai plus besoin de cette valise, plus besoin _ même ! _ des deniers _ de Judas ! _ du Vatican,

    je vais tout balancer dans l’eau (…), au dixième jour _ c’est un projet qui s’échafaude sur le champ… _ j’irai à pied jusqu’au Tibre fatal tout près du pont Sixte _ je le connais bien, reliant les deux quartiers aimés de Campo dei Fiori et Trastevere _ jeter ces morts _ des « secrets » de la valise _ dans le cours du fleuve, qu’il les amène jusqu’à la mer _ la Méditerranée _, le cimetière bleu _ de l’enfouissement-engloutissement _,

    que tous s’en aillent _ au diable (ou au « bon dieu« )… _, les noms et les photographies _ les témoignages des « faits » pour « archives« … _ seront rongées par le sel, puis évaporés ils rejoindront les nuages, et adieu, Yvan Deroy rejoindra le ciel lui aussi, le Nouveau Monde _ disparaissant d’ici pour « refaire » sa vie, pour « renaître » « vierge » là-bas outre-Atlantique… _,

    adieu Rome trop éternelle _ avec beaucoup trop de mémoire (et beaucoup trop d’archives, surtout au Vatican…) ; comme le chante Octavie (« Addio Roma !« ) dans le sublime « Couronnement de Poppée«  du génialissime Claudio Monteverdi… _, en avion, à l’aéroport de Fiumicino j’attendrai _ nous passons décidément au futur… _ le dernier appel pour mon vol, les passagers, la destination, je serai assis là _ désormais : en un futur devenu immobile _ sur mon banc de luxe sans pouvoir bouger nulle part plus personne j’appartiens _ dorénavant : nous voici en un présent indéfiniment prolongé, sans projet ! _ à l’entre-deux au monde des morts-vivants enfin je n’ai plus de poids plus de liens _ ni professionnels ni érotiques : Sashka, Stéphanie, Marianne : du passé… _ je suis dans ma tente _ de Grec ? de Troyen ? « L’Iliade«  affleure toujours dans « Zone« … _ auprès des nefs creuses j’ai renoncé _ grâce au « congédiement« … _ je suis dans l’univers des moquettes grises des écrans de télévision et ça va durer tout va durer _ désormais _ il n’y a plus de dieux courroucés plus de guerriers _ enfin ! _ près de moi se reposent les avions les mouettes _ de l’estuaire du Tibre _ j’habite _ pour toujours _ la Zone où les femmes sont fardées et portent un uniforme bleu marine _ d’hôtesses de l’air _ beau péplos de nuit étoilée il n’y a plus de désir plus d’envol plus rien un grand flottement un temps mort où mon nom se répète _ non sans ironie dans les haut-parleurs de l’aéroport _ envahit l’air c’est le dernier appel le dernier appel pour les derniers voyageurs du dernier vol je ne bougerai plus de ce siège _ de hall _ d’aéroport, je ne bougerai plus c’en est fini des voyages, des guerres _ ah ! _,

    à côté de moi le type au regard franc me sourira _ envisage le narrateur, débarquant pour l’heure à Termini ; et c’est ce présent-là qui pour l’heure est encore le présent du récit… _ je lui rendrai son sourire il y a des années qu’il est là suspendu lui aussi _ certes _ enchaîné à son banc _ tel l’Hercule enchaîné… _ des années il est là depuis bien avant la découverte de l’aviation _ c’est dire ! _ il a une bonne tête, c’est un métèque, c’est un géant, un géant de Chaldée dont on dirait qu’il a porté le monde sur ses épaules _ Antée _, il est depuis des siècles entre deux avions, entre deux trains,

    alors qu’on me dépossède de mon nouveau nom en le soufflant dans les haut-parleurs,

    je pense aux bras de l’oiseau d’acier qui m’attendent, cent cinquante compagnons de limbes y ont déjà embarqué mais moi je m’y refuse,

    je suis Achille _ enfin _ calmé _ de son courroux _

    le premier homme le dernier

    je me suis trouvé une tente _ où camper longtemps _ elle est à moi maintenant c’est ce tapis ignifugé et ce velours rouge

    c’est mon nom qu’on crie mon espace je ne me lèverai pas

    mon voisin est avec moi c’est le prêtre d’Apollon c’est un démiurge _ le thaumaturge des métamorphoses _

    il a vu la guerre lui aussi et l’aveuglant soleil des cous coupés _ sans en revenir indemne tout à fait, absolument… _,

    il attend tranquillement _ désormais _ la fin du monde _ comme certains (autres) illuminés ; un croisé, pas plus tard que hier soir, sur le quai de la gare « Centrale«  à Milan ; un autre, « tchèque germanophone«  (« la Mort est un tchèque germanophone avec un horaire de chemins de fer« , page 59), et qui l’avait passablement impressionné, celui-là, dans un train (« de nuit« , aussi) pour Paris s’en revenant « de retour d’enquête à Prague » « via Francfort« , « du côté de Tetschen »… (pages 56 à 60) _,

    si j’osais, si j’osais je me jucherais sur ses épaules comme un bambin ridicule _ un nain sur les épaules d’un géant _,

    je lui demanderais _ tel le bambin Jésus au géant Cristophore franchisseur de rivière _ de me faire traverser des fleuves, des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres _ le fleuve de la Troade _ barrés de cadavres _ n’achevant pas de se décomposer à l’infini… _,

    je lui demanderais _ toujours au conditionnel de la rêverie, comme tout ce final de « Zone« , en marchant, de moins en moins pressé, sur le quai de débarquement de Stazione Termini… _ d’être mon dernier train,

    mon dernier avion _ aussi _

    ma dernière arme _ tant que nous y sommes _, la dernière étincelle de violence qui sorte _ enfin _ de moi

    et je me tourne vers lui pour lui demander,

    pour le supplier de m’emporter

    il me regarde avec une compassion infinie, il me regarde,

    il me propose soudain une cigarette

    il dit l’ami une dernière clope _ de condamné ? de libéré ? _ avant la fin ?

    une dernière clope avant la fin du monde. »

    C’était là le final (avec son point unique _ à l’exception des trois chapitres du roman libanais (« trois récits du Libanais appelé Rafaël Kahla que m’a recommandé la libraire de la place des Abbesses« , page 52) intercalé : les chapitres IV, XIII et XX _ de « Zone« , pages 515, 516 et 517 .

    …

    Quels sens, je me le demande au passage, ont donc ces nombres : 24 (chapitres pour « Zone« ) et 100 (« passages » pour « L’Exposition« ) ? Je pense, en effet, ici aussi aux 100 « passages » (plutôt que « paragraphes« ), séparés de « blancs« , de « L’Exposition« , entre le premier mot (« S’abandonner« , page 9) et le dernier (« Atropos : l’Inexorable« , page 157) du livre…

    …
    Bref, dans le cas du « récit » très discrètement personnel

    _ peut-être « un peu trop discrètement« , m’a confié s’être entendu « reprocher » l’auteur, par quelques uns (peu…) des lecteurs ou « critiques » du livre : opinion que je ne partage certes pas : tout grand livre laisse « ouvertes« , et même suscite (et doit susciter !), mille pistes qui ne seront certes pas « bouclées« … _

    de Nathalie Léger, « L’Exposition« ,

    je n’ai pas insisté, en mes deux précédents articles (des 14 et 15 juin), sur la part (et particulièrement les « blancs« ) d’autobiographie (de la narratrice du « récit« ) affleurant,

    mais toujours très discrètement, en effet,

    sans jamais les précisions (terribles ! elles…) qui caractérisent son écriture (au premier rang de laquelle son art _ remarquablement développé à l’IMEC _ imparable des citations : toujours d’une incisivité « documentaire » magnifique : implacable !), à propos du « trajet de la féminité » de la comtesse de Castiglione,

    quand elle aborde _ sinueusement… _ l’histoire du « trajet sinueux de la féminité » de sa propre mère ;

    et plus encore _ encore plus sinueusement…_ la sienne propre, je veux dire, l’histoire de son propre « trajet sinueux de la féminité » :

    …

    au lieu du triomphe glorieux de citations,

    c’est alors le règne des pronoms personnels pas complètement déterminés

    (par exemple, dans le très bref « passage » n° 49 de deux phrases seulement, page 85 : « Une nuit je la vois en rêve. J’ai oublié le détail _ pour une fois ! mais c’est le propre des rêves, une fois le réveil passé… _, mais le principe, c’est qu’elle ne m’aime pas » :

    qui désignent donc ces « la » et « elle » ?.. « Lautre« , peut-être ?.. Ils affleurent bel et bien, pourtant, tels des récifs, tels des amers… ; mais le « blanc » permet de « passer à autre chose« , vite…) ;

    voire celui des initiales seulement

    (au-delà du « C… » désignant très visiblement la cité « impériale » de Compiègne, et ville de ce musée dont le « conservateur général » viendra apposer son veto au projet _ et « carte blanche » _ d’exposition « Castiglione » de la narratrice : « il refuse mon choix de la photo du reliquaire« , page 149 ;

    cet(te) autre « C., « autoritaire et séductrice », comme le dit son entourage« , du « passage » n° 36, page 55 ; voici, je lis :

    « Déjeunant _ pour quelles diablesses de raisons ? professionnelles ? autres ? nous n’en saurons certes pas davantage que ce qui nous sera « livré » en ce bref « passage » presque essoufflé de quinze lignes, page 55 _ avec C., « autoritaire et séductrice », comme le dit son entourage _ un personnage ayant ainsi un « entourage » parlant ainsi d’elle, comporte une certaine « importance«  : mais qui la lui donne ? qui la lui confère, cette « autorité«  ?.. ; et pour quelles (diablesses ?) de raisons ?.. _, je devrais me tenir sur mes gardes, rester distante,

    mais voilà qu’après l’œuf mayonnaise, elle _ seulement le pronom _ me regarde sans que je sache pourquoi d’un air aimable, le ton de sa voix est presque affable, elle me sourit.« 

    Avec ce résultat-ci, confesse alors la narratrice : « Alors, soudain une douloureuse émotion _ retenue non sans difficulté par celle qui « se contient » de se voir ainsi reconnaître un tel pouvoir déclencheur d’« amabilité« … _  m’empoigne _ rien moins ; c’est plus fort sans doute qu’un « m’étreint » : on ressent toute la violence de la « poigne«  se portant sur un cou… _ à la gorge,

    une joie presque folle  _ oui … _ me submerge _ rien moins ! _,

    tout mon corps _ cette fois, bien au-delà de la seule sensation à la gorge _ souffre de cette étreinte _ d’émotion si intense ressentie subitement _ brutale,

    cela ne dure qu’un instant _ avant de se reprendre mieux _ mais un instant, je suis anéantie

    _ le terme « anéantie«  (!!!) n’est certes pas anodin : y aurait-il donc, d’une part, des « bonheurs » qui exaltent et comblent ? (ceux dont traite Spinoza en son « Ethique«  ; et qui composent la « béatitude« …) ; et, d’autre part, d’autres qui, eux, « anéantissent » ?.. _

    de bonheur,

    quoi ? quel bonheur ? »

    _ la narratrice se le demande immédiatement, au moment même où, lecteur, je m’y interrogeais… _ ;

    …

    et voici ses réponses,

    bricolées dans la paix relative de l’écriture a posteriori (qui se souvient fort bien de l’épisode, marquant, pour avoir été, ainsi vécu, « retenu » par la mémoire de la narratrice ; et, mieux encore, digne d’être « rappelé » dans l’écriture du récit, ici, à propos du « trajet sinueux de sa (propre) féminité », à son tour ; après (et à la suite de ; voire enchaînées à) celles, « féminités« , de la Castiglione, ainsi, aussi, que celle de sa mère :

    soit comment le « sujet » rencontré, et à plusieurs reprises (il « insiste« …) « par accident« , devient, dans l’écriture du « véritable » écrivain (= écrivain « vrai« …) « travail«  du (puis « travail«  sur, « inspiré« , le) « motif » lui-même… :

    …

    « quel bonheur ? celui d’apaiser la haine _ comment donc ? _, d’échapper à la destruction _ en survivant à quelle peine, à quelle blessure si dangereusement mortelle ?.. _ et de ne m’en tirer _ déjà _ pas si mal ?

    celui d’être manipulé par une garce _ c’est dit ! _ ?

    celui d’être reconnu _ un enjeu capital… _ par une femme _ quelle qu’elle soit ?.. même une « garce » !.. _ ? »

    _ soit cette « ambivalence«  (assez terrible, ou terrifiante… : l’oscillation, récurrente dans le récit de « L’Exposition« , entre « attraction«  et « répulsion« ) par laquelle s’est peu à peu construite (et comprise) l’identité, et à travers le « genre«  de la « féminité« , de la narratrice, elle-même, ainsi que plusieurs indices récurrents, donc, viennent l’indiquer très brièvement et discrètement, mais clairement et fermement, tout de même, aussi, au cours du « récit«  de « L’Exposition« , et à quelques reprises ;

    …

    la narratrice qui est tout à la fois la fille de sa mère

    (ainsi que de son père : celui qui, un moment au moins, s’est laissé séduire par « Lautre«  ;

    cf là-dessus les « passages«  (sur des photos fort « gênantes« …) n° 45 à 48,

    voire aussi 49 et 50 (s’achevant, alors, ce dernier, sur le récit onirique des « portes de pierre«  en abyme ?.. si étranges…) ; pages 81 à 86 de « L’Exposition«  ;

    je cite seulement la conclusion, page 86, de ce récit de rêve : « Seul un petit orifice dans la pierre permet d’observer l’intérieur _ par- delà le seuil de la porte _ dévasté par un éboulement« …) ;

    …

    mais qui est aussi la petite-fille de sa grand-mère (maternelle : cette femme au « visage féroce et lumineux« , à l’« allure étonnante« , au « don d’élégance » et au « raffinement«  rares, porteurs de cette « évidence«  et de « cette certitude » « lorsqu’elle paraît dans l’image » des photos qui témoignent pour toujours d’elle, page 153, dans le passage n° 96, au rayonnement tel que sa seule « ombre portée«  faisait cruellement « fléchir » impitoyablement sa fille, la mère de la narratrice, comme le décrit superbement  le « passage » n° 41, pages 74-75, que voici :

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse, et ce délié, cette gracilité de l’adolescence, la douceur de son regard, cette soumission attentive, le sourire incertain, la nuque toujours un peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain _ lui _ et idéalement conformé _ tel celui de la Castiglione ! _ de sa mère. Sur ces images, c’est bien cela qui frappe le plus, l’ombre portée _ dissolvante, sapante, ébouleuse, rongeuse : faisant « fléchir« …  _ de la mère _ superbe observation ! de la petite-fille de cette grand-mère-là…

    Ma mère enfant se tient toujours fléchissante _ la nuance négative l’emportant au final sur le fléau qui semblait hésiter encore de la balance… _ aux côtés de la sienne. »

    …

    Et cette précision, encore, déjà mentionnée dans les articles précédents sur « L’Exposition » : « Ce fléchissement, ce repli du corps sur lui-même, c’est,

    je le reconnais, je n’ai pas cessé de le reconnaître,

    étant moi-même à ses côtés, la soutenant, l’aimant, et elle, si tendre, si aimante, si confiante,

    c’est bien la honte _ de soi _, le mot est comme une tombe« , page 41 :

    voilà la conclusion… 

    …

    Bref, en « Zone » comme en « L’Exposition« ,

    il n’y a de salut (des narrateurs _ et, en amont, des auteurs ? puis, en aval et à leur suite, des lecteurs ?..) _

    que dans l’œuvre réalisée personnellement, et en un vrai style,

    où s’entend toute la palette d’une voix infiniment riche

    et qui ne réduit jamais le visage à cet « entassement des spectres qui n’en font d’ordinaire trompeusement qu’un« , comme l’énonce superbement la narratrice de « L’Exposition« , page 77 ;

    ni ne se confine dans cette « vision d’horreur«  à la « Psychose«  d’Alfred Hitchcock, où ne se voit que « le visage de la mère grimée sur le visage du fils« , à la page page 78 de cette même « Exposition« …

    comme y songe la narratrice de l’enquête, se remémorant l’aventure de son « exposition » envisagée (une « carte blanche » laissée, donnée) au « musée de C… » ; et finalement (la « carte blanche » retirée…) avortée.

    …

    Comme dans le monologue intérieur du narrateur de « Zone« , Francis Servain Mirković, s’apprêtant à se « défaire«  (à Rome…) de son passé (avec « massacres« ) un peu trop lourd et encombrant, dans un « congédiement » en forme de pied-de-nez et de « retour aux envoyeurs » de mauvais traitements.

    …

    Dans un cas _ celui au féminin de « L’Exposition«  _, elle, Nathalie Léger,

    procède par « passages«  _ au nombre de 100 _ et « sauts » _ au nombre de 99 ;

    …

    dans l’autre _ celui au masculin de « Zone«  _, lui, Mathias Énard,

    par une unique phrase (ou souffle) de 517 pages, mais avec un rythme infiniment coulé, souple, avec des ruptures (un musicien dirait « hémioles« ) de signification

    (ou encore, un philosophe attentif, « embardées«  : le mot qu’utilisa, à partir du « bricoles«  de Claude Lévi-Strauss, Élie During à propos de mon propre style ; cf mon article du 23 mai « Lire, écrire, se comprendre : allers et retours de “bouteilles à la mer” : la vie d’un blog…« …),

    qui sont autant d’appels à la mémoire (lieuse), en voie de constitution du lecteur, à partir de la mémoire collective (du temps ; de l’époque) ; qui est elle-même aussi une construction (de « liens« , de « sauts« ).
    …
    Dans les deux cas,

    Nathalie Léger comme Mathias Énard ont une culture infiniment luxuriante, précise et souple, procédant par « liens » infiniment riches de sens…

    Auxquels « liens » (et « sauts« ), nous, lecteurs, sommes conviés à « réagir« , avec richesse, souplesse et inventivité, à notre tour…

    …
    Et tout l’art du récit auquel est convoquée l’activité de la mémoire, la culture et l’imagination du lecteur,

    est dans la souplesse de ces « sauts » (-« embardées« ) de pensée…

    …

    Le « modèle » littéraire libérateur de ces formidables dispositifs d’écriture/lecture étant, au choix, l’ »Ulysse » de James Joyce (en 1922) ;

    ou « Le Bruit et la fureur » de William Faulkner (en 1929)…

    …
    Voilà, j’ai trouvé :

    ce qui m’enchante dans ces « immenses livres » que sont « Zone » et « L’Exposition« ,

    c’est leur rythme formidablement puissant et assez follement syncopé (par « hémioles« ),

    si riche de tant de dynamique de sens,

    en une poiesis à la Walt Whitman, si l’on veut :

    …

    par leur très long souffle « avec embardées » ;

    …

    mais c’est aussi le style tranquille, plein, toujours dansant, et éclatant d’humour « à la Montaigne« …

    …

    Titus Curiosus, ce 17 juin 2009

    …

    Post-scriptum :

    …

    On peut écouter le très riche entretien de Nathalie Léger avec Bernard Laffargue à propos de « L’Exposition« , enregistré le vendredi 12 juin dans les salons Albert Mollat ; il dure _ les échanges de Nathalie Léger avec le public n’ayant pas été « conservés » pour cette diffusion _, moins de 50 minutes :

    c’est un régal de précision et de souplesse (« hémioles« ) d’analyse !!!

  • Elégance et probité d’Elie During _ penseur du rythme _ en son questionnement « A quoi pense l’art contemporain ? » au CAPC de Bordeaux

    C’est avec grande élégance et probité de penser qu’Elie During nous a donnés à partager ses interrogations et réflexions (de philosophe actif

    _ se concentrant tout particulièrement sur l’étrangeté interrogative des complexités du temps et de l’espace)

    face au travail (de penser à l’œuvre dans des formes sensibles) des artistes plasticiens contemporains,

    pour la sixième et dernière conférence de la (riche et très réussie) saison 2008-2009 de la Société de Philosophie de Bordeaux,

    …

    que recevait, en sa très belle salle de conférence du second étage, le CAPC Musée d’Art contemporain de Bordeaux

    _ avec une chaleureuse présentation de Yann Chateigné Tytelman (« responsable de la programmation culturelle » du Musée), mardi 7 avril à 19 heures…

    …

    Outre

    « L’Âme« , anthologie de textes commentés, avec une introduction et un glossaire, aux Éditions GF-Flammarion, collection « Corpus », en 1997 ;

    « La Métaphysique« , anthologie de textes commentés, avec une introduction et un glossaire, aux Éditions GF-Flammarion, collection « Corpus », en 1998 ;

    et  » La Science et l’Hypothèse : Poincaré« , aux Éditions Ellipses, 2001 ;

    le philosophe Elie During a publié

    _ en collaboration avec Alain Badiou, Thomas Bénatouïl, Patrice Maniglier, David Rabouin, Jean-Pierre Zarader : « Matrix, Machine philosophique » aux Éditions Ellipses, en 2003 ;

    et 

    _ en collaboration avec Bernard Stiegler : « Philosopher par accident. Entretiens avec Elie During« , aux Éditions Galilée, en 2004.

    …

    C’est en effet à partir des fondamentaux de l’aisthesis,

    depuis Baumgarten (1717-1762 : son « Esthétique » fonde la discipline)

    et Kant (cf et sa « Critique de la raison pure » et sa « Critique de la faculté de juger« ),

    qu’Elie During réfléchit à ce qu’expose (et (se) donne à « penser ») « l’art contemporain » ;

    et tout particulièrement eu égard aux cadres a priori de l’expérience que forment pour le sujet _ en l’exercice de ses facultés (de perception et connaissance) _ l’espace et le temps…

    …

    L’esthétique kantienne sollicitant, fort judicieusement, en l’exercice même de la faculté de l’imagination _ et pas seulement artistique _, le dynamisme ouvert du « génie« …

    …

    Elie During, avec beaucoup de probité ainsi que de précision (et même délicatesse) en son analyse _ mais est-ce séparable, dans l’ordre du qualitatif, tout du moins !? _, a commencé par indiquer « quatre chemins » que ne prendrait pas son exploration (personnelle) de l’ »art contemporain » ;

    ainsi que les formes de cet « art contemporain » auxquelles il allait consacrer son attentation, sa focalisation, son analyse, donc :

    …

    principalement l’œuvre de Marcel Duchamp (28 juillet 1887, Blainville-Crevon en Seine-Maritime – 2 octobre 1968, Neuilly-sur-Seine)

    et « l’art conceptuel » ;

    sans exclure d’autres artistes _ nous l’allons voir… _ ;

    …

    en privilégiant plutôt la « Mariée mise à nu par ses célibataires, même« , ou « Grand Verre« , réalisée sur panneau de verre (1915-1923, exposée au musée de Philadelphie) que les ready-mades,

    pour le premier _ Duchamp _ ;

    et plutôt l’œuvre _ les séries _ de Sol La Witt que celle de Joseph Kosuth,

    pour le second _ « l’art conceptuel » :

    pour leur meilleure dynamique.

    …

    Ce sont en effet,

    ainsi que le formulait le texte de présentation de la conférence,

    la « machine artistique« 

    et sa « puissance d’invention formelle« 

    qui sollicitent l’intérêt, la curiosité, voire la passion d’Elie During à l’égard de (et face à) la production plasticienne des artistes contemporains,

    livrés _ ou se livrant _ à la force

    (ou faiblesse, pauvreté, se cherchant… ;

    je pense ici au concept d’ »impouvoir« , de Georges Bataille)

    de leur génie singulier en leur rapport

    (de concept autant que de sentir

    _ mais non « romantique » !)

    au réel même ;

    …

    et à la tâche,

    en conséquence de quoi, ainsi que concomitamment,

    de « monstration »

    qu’ils (artistes qu’ils sont) se donnent ;

    à laquelle ils se « vouent », en quelque sorte (en réponse à quelque « appel » de « formes« …) ;

    et dont ils nous proposent,

    proprement effectivement,

    quelques « monstrations » sensibles ;

    en des « dispositifs »,

    davantage qu’en des œuvres proprement dites,

    closes et arrêtées (voire « achevées »)

    _ soit, si l’on y tient, en des « œuvres ouvertes« , si l’on s’autorise à se saisir du concept qu’a proposé, en son temps, le sémioticien Umberto Eco : « L’Opera aperta » _ « L’Œuvre ouverte » _ a été publiée en 1962…

    …

    « Il y aurait une plastique du concept« , disait en sa présentation Elie During,

    dans la lignée (appliquée ici aux Arts Plastiques) de la conception deleuzienne de la philosophie, comme capacité

    (« pouvoir » _ ou « dynamis » _ se mesurant à son effectivité _ et à elle seule ! face au réel, lui-même constitué de « forces », de « dynamiques »…)

    de créer, mettre en place, des concepts facteurs d’opérativité…

    …

    Le reste n’étant que flatus vocis, ou imposture : tant pour les philosophes (discourant) que pour les plasticiens (exposant), d’ailleurs…

    …

    « La pensée a une forme, mais elle doit se comprendre dans toute son extension, de façon à y inclure formats et dispositifs, gestes et procédés«  : c’est là le facteur décisif ; ce qui distingue irrémédiablement une problématique (effective : dynamisante !) d’une thématique (inerte ; et par là stérilisante, plombante : aveugle et sans filiation en aval) ;

    …

    problématique où se donne à ressentir (et retentir, pour commencer) la complexité en jeu des modalités actives de l’espace et du temps, tout d’abord.

    …

    Et au-delà de Duchamp et Le Witt,

    Elie During nous a confrontés à quelques images _ sur l’écran de la salle de conférence obscurcie _

    des travaux de Dan Graham

    _ passionnants d’inventivité, en ses jeux du temps sur l’espace, et réciproquement _ ;

    et de Tatiana Trouvé

    _ dont Elie During avait rédigé une approche, « Tatiana Trouvé : la stratégie de l’implicite« , pour l’exposition de 2003 de cette artiste au CAPC : « Aujourd’hui, hier, ou il y a longtemps…« ,

    dont le commissaire était François Poisay…

    …

    Bien sûr, (bien) d’autres approches de l’art contemporain sont possibles (et compossibles) ;

    et il ne fallait certes pas s’attendre, de la part d’un philosophe,

    à quelque vademecum de quelque « Art contemporain pour les Nuls« , si j’ose pareille expression,

    de la part d’un philosophe qui ne se prête en rien

    _ pas davantage que la Philosophie ni que l’Art ! quand ils sont authentiques _

    à la réduction à des formules de « résumé »..

    …
    Pour ma part,

    j’ai été particulièrement sensible à cette mise en relation de l’analyse, du penser, d’Elie During, avec les fondamentaux de l’ »aisthesis » ;

    …

    afin de rappeler à la curiosité (bienveillante, ouverte, ludique) de l’amateur d’Art

    (et d’Art contemporain, en l’occurrence)

    toujours fondamentalement ouvert (et accueillant) aux œuvres _ je veux dire à l’œuvre, même, « naturante », avant que d’être que « naturée » _ du « génie » de l’artiste au travail ;

    …

    rappeler, donc _ si besoin s’en faisait jamais ressentir… _,

    l’exigence radicale de vérité et de nécessité _ tout à la fois _ de l’Art

    _ exigence autre que celle du prurit d’une expression narcissique  (« romantique« ) de soi…

    …

    La découverte de l’Art est, pour tout un chacun qui vient s’y livrer

    _ « Passant _ ainsi parle le Musée selon Paul Valéry _, il dépend de toi que je sois tombe ou trésor ; n’entre pas sans désir !«  _,

    une découverte radicale de l’altérité ;

    …
    de l’altérité qui vient à passer plus ou moins à proximité de nous-même

    (mais non sans distance ! toujours ! déjà que le « soi » n’est pas clos !),

    et s’offrir, éphémèrement

    _ pour un moment qu’il s’agit pour nous d’étirer ; en un « dialogue » avec l’œuvre rencontrée _,

    à quelque accueil de notre part, de « spectateur », à qui consent à s’ouvrir à elle ; à la ressentir ; en sortant de sa propre fermeture, narcissique, à un ego arrêté, déjà fossilisé…

    …

    Quand cette rencontre-là a lieu,

    avec son cortège d’exigences réciproques (de la part de l’œuvre et du lieu d’exposition _ tel qu’un Musée _ comme, et surtout, de soi),

    c’est une chance _ ou une grâce _

    qui nous donne _ de manière désintéressée _ de l’expansion…

    …

    Titus Curiosus, ce 17 avril 2009

    …

    En complément,

    voici « Intermondes« , un texte d’Elie During consacré à Tatiana Trouvé

    (in Bing, n°7, Galerie Emmanuel Perrotin, 2008, à la page 58 : les pages consacrées à Tatiana Trouvé _ avec photos des œuvres _ allant de la page 54 à la page 65),

    à l’occasion de l’exposition « Time Snares » _ « Pièges à temps« , cela peut se traduire… _ de l’artiste à la Galerie Emmanuel Perrotin de Miami, du 4 décembre 2007 au 23 février 2008

    …

    _ auquel je me permettrai d’ajouter quelques « commentaires » de mon cru… :

    …

    Pour rendre compte de l’espèce de dualité ou de « double bind » qui traverse cette œuvre, il faudrait imiter le geste d’Alighiero Boetti scindant son nom en deux. Il faudrait écrire : « Tatiana et Trouvé : artistes parisiennes d’origine calabraise, nées en 1968 ». Il y a Tatiana qui travaille en solitaire, comme une « sauvage » (Van Gogh disait « comme un bœuf »), maniant la scie à métaux et le fer à souder dans son atelier de Pantin ; et puis il y a Trouvé, absorbée dans l’anamnèse rêveuse de sa propre activité artistique, constamment suspendue entre deux mondes, ou deux dimensions. La face chtonienne et la face lunaire : diurne et nocturne, activité et passivité, frénésie productrice et mélancolie du projet. Peu importe d’ailleurs qui d’elles d’eux est Tatiana ou Trouvé. Les jumelles (T&T, pour faire bref) travaillent de concert. Et l’œuvre témoigne de cette dualité : pour qui sait voir, pour qui sait écouter, ces installations et sculptures qu’un regard distrait nous fait dire désaffectées, désertées, mutiques, frémissent d’une sourde activité. Ici le sable envahit un module qui doucement s’éteint, là une structure tubulaire agencée à une sorte de secrétaire _ en son « Bureau d’activités implicites » (ou BAI) _ est près d’être submergée par une coulée de gravats ; le silence règne, mais en même temps tout est chargé, tout est tendu, tout vit _ voilà ! _ d’une agitation microscopique _ à l’infra-scintillement duquel il faut apprendre (vite) à se prêter... _ sous la lumière vibrante des néons. Le temps _ de la rencontre avec l’œuvre ; et de sa « contemplation » ; celui de l’« acte æsthétique » (cf Baldine Saint-Girons : « L’Acte esthétique« )… _ n’est pas suspendu, mais infiniment ralenti _ et c’est très important. Sous l’apparence glaçante et même spectrale de ce « Bureau sans maître » _ cf le « Marteau sans maître » (René Char, en 1934 ; et Pierre Boulez, en 1955… _, ce sont des durées larvaires, incommensurables aux nôtres _ coutumières, du moins ; mais qui nous sont données à « ressentir«  ici _, tout un monde grouillant de schémas dynamiques _ encore une expression qui vérifie ma propre intuition (vectorielle) _, d’opérations mentales, de devenirs virtuels _ oui ! qui peuvent (et doivent) passer à l’acte : par notre concours…

    …

    Ce monde n’a rien de particulièrement opaque ou compliqué, mais il est impliqué, implicite (Valéry aurait dit « implexe » _ dans « Mon Faust« … _), c’est-à-dire plein de plis et de replis _ et que l’œuvrer de l’artiste nous offre à « déplier«  ici… Il faut prendre le temps de le déplier _ voici immédiatement l’opération « invitée » ! _, il faut se faire à ses rythmes _ un concept décidément fondamental de tout exister ! _ : Le « Bureau d’Activité Implicite » était le Cerveau et la Mémoire de l’artiste. Il n’a pas besoin d’être présenté dans son intégralité pour continuer à disséminer _ l’opération se poursuivant… _  ses effets : les polders lovés dans les recoins de l’espace d’exposition ouvrent _ oui : il n’y a d’œuvre vraie qu’ouvrante ! et avec précision… _ de nouvelles dimensions _ inaperçues jusqu’alors _, tandis que les conduits de cuivre connectent _ oui _ les pièces, gagnent (!) le plafond, percent (!!) les cimaises et suggèrent _ donnent à penser _ une circulation _ oui _ perpendiculaire à la déambulation _ bien sûr _ naturelle du « regardeur » _ encore un concept en acte, un modus operandi, fondamental ! Ainsi cet univers qu’on dit volontiers replié sur lui-même et autosuffisant ne cesse de s’étendre, de contaminer l’espace environnant _ un Art ne saurait être anodin : il « inspire«  et « modifie« … _ sous les formes les plus les plus diverses : il cherche _ en se faufilant _ les passes (portes ou grilles d’aération _ quel beau concept que celui de « passes«  ! _), il s’immisce _ voilà ! _ entre les mondes, entre les dimensions. « Intermondes » est l’autre nom des limbes. Ici, il désigne l’équivalent formel d’espaces psychiques : espaces des attentes, des latences, des rémanences et des réminiscences _ qui nous travaillent _, espaces des imminences ou des transformations lentes qui opèrent _ oui, c’est cela, la puissance d’un Art authentique _ en silence _ pour ce qui concerne les Arts (Plastiques, en l’occurrence). Les objets qu’ils renferment sont moins présentés que projetés : même construits en volume, ils sont toujours dessinés. Quoi qu’on en dise, ils offrent peu de prises à la « fiction », si l’on associe ce mot aux vagabondages _ de fuite _ de l’imagination ou au fantasme _ par opposition au « réel » qui intéresse l’artiste courageux ! Maintenus en réserve, en latence, ils ne sont _ certes _ pas en sommeil : ils sont en veille _ oui : et malheur aux un peu trop assoupis et aux congénitalement endormis : il sera bientôt trop tard ! Kairos ne repasse pas… _, comme on le dit des appareils ménagers ou de la « Lampada Annuale » de Boetti. Car le temps perdu _ Proust nous l’a appris : cf la merveille (absolue !) du « Temps retrouvé » !.. _ peut être ranimé à tout instant _ l’étymologie de l’expression « être ranimé » étant mieux que parlante…

    …

    La force _ qu’est un art sans conséquences ? _ de T&T tient à la manière dont elle parvient, au-delà de toute « atmosphère », à imposer l’évidence _ plastique : sentie et pensante _ d’un univers autonome, consistant, et néanmoins parfaitement étranger aux coordonnées et aux échelles habituelles _ formant clichés… Cette consistance _ d’une œuvre vraie _ tient avant tout à la temporalité propre du projet _ en avant _ et de la mémoire _ vers l’arrière : d’une culture assumée _ artistiques. T&T a fait de cette trame_ vivante, vibrante _ son matériau. Sans relâche _ un artiste (et un philosophe) vrai(s) se fatigue(n)-t-il(s) jamais ?.. _, de raccord en raccord, elle imagine et construit un espace de concentration _ c’est décisif _ de son activité qui ne serait pas un théâtre _ réduit à un plateau et un décor (plats)…

  • L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer

     Le premier volume d’un « L’Œil de l’Histoire » _ intitulé « Quand les images prennent position » _ que vient de publier Georges Didi-Huberman est consacré au travail (et œuvres !) de positionnement d’artiste face à la guerre (et aux nazis) auquel se livre Bertolt Brecht en son désœuvrement (théâtral _ de mise sur la scène) en un exil qui va durer de 1933 à 1948. « Son exil commence le 28 février 1933, au lendemain même de l’incendie du Reichstag. A partir de ce moment, il erre de Prague à Paris et de Londres à Moscou, s’établit à Svendborg au Danemark, passe par Stockholm, rejoint la Finlande, repart pour Leningrad, Moscou et Vladivostock, se fixe à Los Angeles, séjourne à New-York, quitte les États-Unis au lendemain de sa déposition devant la « Commission d’enquête sur les activités anti-américaines », se retrouve à Zurich avant de rejoindre, définitivement Berlin. Il ne sera pas revenu en Allemagne avant 1948 ; il aura donc passé quinze ans de sa vie _ né le 10 février 1898 à Augsbourg, en Bavière, Bertolt Brecht est mort le 14 août 1956 à Berlin-Est _ « sans théâtre, souvent sans argent, vivant dans des pays dont la langue n’était pas la sienne » _ selon l’expression de Bernard Dort en son « Lecture de Brecht » _, entre l’accueil et l’hostilité, celle notamment des procès maccarthystes qu’il eut à affronter en Amérique » _ pages 12-13. Comment l’artiste vit-il en artiste cet exil ? et la guerre ?

    …
    « Mais Brecht, en dépit de ces difficultés, voire de ces quotidiennes tragédies, sera parvenu à faire de sa situation d’exil une position _ artistique _ ; et de celle-ci, un travail _ artistique _ d’écriture, de pensée malgré tout« . C’est de ce « travail« -là (d’artiste !), et tout particulièrement en son très peu connu et si mal diffusé « ABC de la guerre«  » que rend compte, et magistralement, le travail d’analyse de Georges Didi-Huberman en ce « Quand les images prennent position« , soit le premier volet d’un « L’Œil de l’Histoire« …
    …
    « Exposé à la guerre _ de 1939-1945 _, mais ni trop près (il ne fut pas mobilisé sur les champs de bataille), ni trop loin (il eut à subir, fut-ce de loin, maintes conséquences de cette situation), Brecht aura pratiqué une approche de la guerre, une exposition de la guerre qui fut à la fois un savoir, une prise de position et un ensemble de choix esthétiques absolument déterminants« , dégage Georges Didi-Huberman, page 13 : et ce va être l’objet même du travail d’analyse de ce grand livre qu’est « Quand les images prennent position« . Et il précise : « Il est frappant de constater que le Brecht de l’exil soit aussi le Brecht de la maturité, comme on dit : le Brecht des chefs d’œuvre, « Le Roman de quat’sous« , « Grand’peur et misère du IIIe Reich« , « La vie de Galilée« , « Maître Puntila et son valet Matti« , « Le Cercle de craie caucasien« , etc… Il est frappant aussi _ surtout dans la perspective de notre objet ici ! _, mais très immédiatement compréhensible, que, dans une telle précarité de vie, le dramaturge se soit durablement tourné vers la production de petites formes lyriques : « Pour le moment », écrit-il dans son journal le 19 août 1940 (il se trouve alors en Finlande), « je suis juste bon à composer de petites épigrammes, huit vers, et actuellement plus que quatre. » Position obligée de l’écrivain en exil, toujours en instance de replier bagages, de repartir ailleurs : ne rien faire qui alourdisse ou qui immobilise trop, réduire les formats et les tempos d’écriture, alléger les ensembles, assumer la position déterritorialisée d’une poésie dans la guerre ou d’une poésie de guerre _ une affaire de rythme ! Poésie foisonnante, d’ailleurs, exploratoire et prismatique : loin de se replier sur l’élégie, loin de sacrifier à quelque nostalgie que ce soit, l’écrivain y multiplie les choix formels et les points de vue, ne cessant de convoquer _ oui ! _ toute la mémoire lyrique _ de Dante à Shakespeare, à Kleist ou à Schiller _, ne cessant d’expérimenter de nouveaux « genres » qu’il nommera tour à tour « chroniques », « satires », études », ballades » ou bien « chansons d’enfants » _ pages 13-14 : l’artiste convoque tous les (riches) moyens du bord ; et cherche, invente, crée, en avant !
    …
    « Or, il s’agissait partout, dans ces formes passagères ou cycliques, de prendre position et de savoir ce qu’il en est de la situation environnante, situation militaire, politique et historique«  _ une urgence vitale (pour soi comme pour la civilisation !) ; et face aux diverses propagandes et dés-informations…
    …
    C’est que « la position de l’exilé _ situation, mais surtout attitude (posture et positionnement) décisive ! _ rend « l’acuité de la vue » ou la « puissance du voir » (Schaukraft) _ voilà la faculté fondamentale ! à l’œuvre dans le travail (de pensée et d’artiste : peut-on les séparer ? Non !) de Brecht _ aussi vitale, aussi nécessaire que problématique _ et comme effet, d’abord, mais surtout, devenant cause féconde : de l’œuvrer ! _, vouée qu’elle est _ en sa situation forcée (d’exilé) de départ _ à la distance et aux lacunes de l’information » _ par les journaux et les radios. Ainsi « l’« Arbeitsjournal« , ce « Journal de travail » auquel il confie alors _ au quotidien, pardon de la redondance _ sa sensation _ son aisthesis _, n’est autre qu’un « Kriegsschauplatz » intime, le théâtre d’une guerre que se livrent, sur sa table _ même _ de travail _ déjà : l’artiste est un mobilisé permanent ; un combattant infatiguable et irréductible ! _, l’histoire singulière de sa propre vie errante, les histoires inventées de son art de dramaturge et l’histoire politique qui se livre partout dans le monde, au loin, mais qui le touche de si près _ en effet ! avec quelle force ! de sensation en Brecht _ en lui parvenant à travers ces journaux qu’il scrute, découpe et recompose _ déjà ! Brecht est fondamentalement un monteur-démonteur-remonteur _ chaque jour, obstinément » _ tel un taureau encagé provisoirement parqué dans un corral, pages 19-20…
    …
    Le « Journal de travail«  est _ déjà ! _ une « œuvre extraordinaire » « où se construisent ensemble, fût-ce pour se contredire, toutes les dimensions de la pensée brechtienne. C’est un « work in progress » permanent, c’est un « working progress » de la trouvaille, de l’écriture et de l’image.« 
    …
    Car « l‘ »Arbeitsjournal«  (…) ne cesse de confronter les histoires d’un sujet (histoires minuscules, après tout) avec l’histoire du monde tout entier (l’histoire avec un grand H). Il pose d’emblée, comme bien d’autres œuvres de Brecht, le problème de l’historicité à l’horizon de toute question d’intimité et de toute question d’actualité _ trois concepts majeurs : « historicité« , « intimité« , « actualité«  ; par là (= leur entrecroisement !), l’artiste est (ou se fait) un vivant un peu plus éveillé que certains autres... Mais il n’en rompt pas moins la stricte chronologie _ apparente et la plus communément partagée, forcément : par la force du calendrier (et les projecteurs et haut-parleurs des medias) _ par un réseau d’anachronismes issus de ses propres montages _ d’artiste _ ou constructions d’hypothèses _ de penseur : étant absurde de les séparer ! _«  _ issues de son génie singulier, de sa fantaisie d’artiste qui pense, qui cherche, qui invente, qui fait…

    …

    Georges Didi-Huberman commente ainsi cette analyse de l’« Arbeitsjournal«  de Brecht : « Il appartient donc ainsi à ce genre essentiellement moderne que l’on pourrait appeler le journal de pensée, que l’on retrouve chez Nietzsche, Aby Warburg, Hoffmannsthal, Karl Kraus, Franz Kafka, Hermann Broch, Ludwig Wittgenstein ou bien Robert Musil, en attendant Hannah Arendt, par exemple. Ce type de journal ressemble moins à une chronique des jours qui passent _ avec leur lot d’anecdotes et de sensations concomitantes _ qu’à un atelier provisoirement en désordre ou à une salle de montage dans laquelle se fomente _ se trame, s’élabore, se compose, se fait _ et se réfléchit _ en avant _ l’œuvre tout entière d’un écrivain, pas moins«  _ l’analyse, page 21, est magnifique de pertinence.
    …
    « Le journal brechtien de l’exil sera donc _ déjà, avant l’« ABC de la guerre« … _ un exercice méthodique de la liberté de passage _ magnifique expression : la liberté cesse-t-elle jamais, d’ailleurs, d’être « de passage«  ?.. Le reste étant affaire de degrés, sans doute… Alors même qu’il subit l’angoissant « temps de l’entre-deux », en 1940, Bertolt Brecht se donne _ en artiste usant en pleine liberté de son « génie » _ la souveraineté du jeu, de la mise en relation, du saut, du lien _ avec rythmes ad hoc _ entre des niveaux de réalité que tout semble _ superficiellement, voire trompeusement _ opposer«  _ soit la souveraineté (héraclitéenne : celle de l’enfant jouant) de l’artiste ! : nous sommes page 23.

    …

    Je pense aussi à « l’enfant » (créateur) de la troisième des métamorphoses (de l’esprit) de la première des paroles de Zarathoustra, juste après le « Prologue« , de l’« Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche… Georges Didi-Huberman y reviendra, surtout, en son très beau dernier chapitre, « La position de l’enfant : s’exposer aux images » (pages 185 à 256) ; avec cette formulation consacrée par lui à la « position«  même (de penseur honorant l’artiste en tout humain…) de Walter Benjamin : « Comme s’il fallait renverser les hiérarchies d’école et comprendre, aujourd’hui plus que jamais, le possible magistère de la position enfantine _ naïve, inquiète, excessive, mouvante, ludique, non doctrinale _ devant les images« , page 253. Avec encore cette formulation, synthétique de son analyse, page 254 : « Et Benjamin de conclure _ in « Fragments philosophiques« , page 145, un texte « fragment de 1919« , ainsi que le présente Georges Didi-Huberman, page 254 _ en affirmant que, devant ces images d’abécédaires _ scolaires _ l’enfant à la fois « s’éveille » à la réalité visible et « poursuit ses rêves » dans l’univers voyant de son imagination« … J’y reviendrai en conclusion de cet article ; puisque c’est aussi la concluion de ce « Quand les images prennent position«  de Georges Didi-Huberman…

    …

    Fin de l’incise sur l’enfance (de l’Art).

    Et retour à la situation de Brecht « face à la guerre«  ; et « en situation«  (et « position« ) « d’exil«  :

    …
    Même si Brecht n’a pas attendu l’ouverture des hostilités militaires pour faire _ selon la « grande leçon de Georg Simmel« , indique Georges Didi-Huberman, page 25 _ « des « désordres du monde » en général, et de la guerre en particulier, le sujet par excellence de toute activité d’art _ qui ne soit pas mensonge : « Le désordre du monde, voilà le sujet de l’art«  _ énonce on ne peut plus clairement Brecht en ses « Exercices pour comédiens« , en 1940 (in « L’Art du Comédien« ).

    …

    Ainsi,

    si « il est terriblement difficile d’exposer clairement ce à quoi l’on est soi-même directement, vitalement, exposé« , cependant « Brecht aura (-t-il) spontanément suivi le prétexte wittgensteinien selon lequel ce qu’on ne peut dire ou démontrer, il faut, déjà, le montrer.« 

    …

    Alors, en son « ABC de la guerre » qu’il commence en 1940, Brecht « renonçait à la valeur discursive, déductive et démonstrative de l’exposition _ lorsque exposer signifie expliquer, élucider, raconter dans le non ordre _ pour en déployer, plus librement, la valeur iconique, tabulaire et monstrative. Voilà pourquoi son « Journal de travail » _ déjà ; avant l’« ABC de la guerre » _ apparaît comme un gigantesque montage de textes aux statuts les plus divers et d’images également hétérogènes qu’il découpe et colle, ici et là, dans le corps ou le flux de sa pensée associative » _ d’artiste, page 25. « Images de toutes sortes : reproductions d’œuvres d’art, photographies de la guerre aérienne, coupures de presse, visages de ses proches, schémas scientifiques, cadavres de soldats sur les champs de bataille, portraits des dirigeants politiques, statistiques, villes en ruines, scènes de genre, natures mortes, graphiques économiques, paysages, œuvres d’art vandalisées par la violence militaire… Avec cette hétérogénéïté très calculée, le plus souvent puisée dans la presse illustrée de l’époque, Brecht rejoint l’art du photomontage, mais selon une économie qui reste celle du livre, quelque part entre le montage tabulaire et le montage narratif propre à la structuration chronologique de son journal«  _page 26.
    …
    « Probablement parce qu’une grande partie de son écriture était _ fondamentalement _ vouée à une exposition sur une scène théâtrale _ en effet ! _, Brecht manifeste, partout dans son œuvre _ et pas seulement en ses oeuvres pour le théâtre _, une étonnante Schaukraft ou « puissance de vue » » _ page 27.
    …
    « S’il ne travaillait jamais sans prendre position,

    il ne prenait jamais position sans chercher à savoir,

    ne cherchait jamais à savoir sans avoir sous les yeux les documents qui lui semblaient appropriés.

    Mais il ne voyait rien sans déconstruire, puis remonter pour son propre compte, afin de mieux l’exposer,

    la matière visuelle qu’il avait choisi d’examiner« 

    _ soit un processus particulièrement décisif (détonnant, incisif et explosif) et déterminant pour l’idiosyncrasie du faire d’artiste de Brecht ; pour son génie propre à l’œuvre et en acte : la très belle et très juste formulation de Georges Didi-Huberman se trouve à la page 28… On ne saurait y insister assez…
    …
    « En 1955, alors qu’Edward Steichen fait circuler dans tout le monde occidental sa grande exposition de photographies intitulée « The Family of Man« , Bertolt Brecht publie à Berlin-Est, par le soin des Éditions Eulenspeigel, une sorte d’atlas photographique de la guerre intitulé « Kriegsfibel« , c’est-à-dire « ABC ou Abécédaire de la guerre » _ nous y voilà ! C’est un livre étrange et fascinant, souvent oublié dans les biographies et bibliographies brechtiennes. Il semble commencer _ ou recommencer, repartir de A à Z _ là exactement, en 1955, où finit le « Journal de travail » dont il pourrait être considéré comme le point d’orgue tout à la fois lyrique et photographique » _ et c’est l’objet de l’attention et de l’analyse de Georges Didi-Huberman ici. « Le montage, dans le détail » en est « complexe et subtil. On peut dire que sa composition a commencé dès 1940, précisément à l’époque où Brecht confiait à son « Journal de travail«  que, dans le « temps de l’entre-deux » imposé par l’exil, il n’était bon qu’à découper des images de presse et à composer quelques « petites épigrammes » de quatre vers«  _ pages 29 à 31.
    …

    Si « une première version (en) fut achevée dès 1944-45, alors que Brecht se trouvait encore aux Etats-Unis » ; et si « trois autres versions l’auront suivie ; en attendant que vingt planches supplémentaires, censurées en 1955, ne soient publiées en 1985 _ seulement ! _ par Klaus Schuffels ; puis, en 1994, par l’édition Eulenspiegel « , « Brecht aura mis une dizaine d’années _ marquées de péripéties et d’obstacles en tous genres (dus, surtout, à un profond désir d’oubli, sinon de refoulement de la vérité quant au réel des faits bel et bien survenus) _ avant de voir publié _ à Berlin-Est _ son atlas photographique composé en exil« … Et en 1954-1955-1956, « le livre se vendit très médiocrement, laissant à Brecht, peu avant sa mort _ le 14 août 1956, à Berlin-Est _ l’impression douloureuse que le public allemand cultivait un « refoulement insensé de tous les faits et jugements concernant la période hitlérienne et la guerre » _ selon une expression de Brecht lui-même que cite Klaus Schuffels au chapitre « Genèse et historique«  de la présentation de son édition (enfin complète) de « Kriegsfibel« , en 1985…

    …

    Je cite ici le commentaire de Georges Didi-Huberman, page 32 : « Une fois encore, la « puissance de vue » qui émane de cet atlas d’images _ elles sont un peu à Brecht ce que les « Désastres de la guerre » furent à Goya (comparaison _ et ordre de « grandeur » ! _ à méditer !!!), lui aussi mal compris et censuré en son temps _ n’allait pas sans la douleur morale de celui qui constate qu’après tout, les survivants d’une guerre s’arrangent pour oublier très vite cela même à quoi ils doivent leur survie et leur état de paix, fût-il relatif. L’« ABC de la guerre«  n’est qu’un ABC, une œuvre élémentaire _ certes, mais justement ! _ de la mémoire visuelle _ le « passage » s’effectuant de l’« élémentaire » au « fondamental« ..? _ : encore faut-il l’ouvrir et en affronter _ oui : (leur) faire pleinement front ! _ les images pour que son travail d’anamnèse ait quelque chance de nous atteindre » _ nous, les « anesthésiés«  (et ainsi, en l’occurrence, « aveuglés« ) volontaires… Voilà qui donne la mesure de la « puissance de vue » de Brecht ; la force de son génie (d’artiste et penseur)…

    …

    Ruth Berlau, à laquelle Brecht avait « confié l’essentiel de la mise en forme, ainsi que la présentation même de l’ouvrage » _ outre qu’« elle collaborait étroitement avec Brecht dans ses recherches iconographiques » ; et « assumait, de plus, l’aspect technique des reproductions de l’atlas« … _, précise en deux textes brefs de présentation du livre, en 1954, « le sens » de la « position » de Brecht, « en affirmant qu’un homme en exil est toujours un homme aux aguets _ expression à vraiment méditer ! _, son mode d’observation _ inquisitrice ! _ lui donnant, quand il possède l’imagination _ constructive et créatrice (non fuyante !) ; sur ces distinctions, lire tout !) Bachelard… _ de l’écrivain et du penseur _ à creuser, en sa trop rare (pas assez partagée) spécificité (d’homme libre ; et fécond, d’un même geste) _, la capacité de « prévoir tant de choses » par-delà l’actualité _ si souvent suffocante, jusqu’à l’asphyxie… _ du moment qu’il est en train de vivre _ en le subissant tout d’abord de plein fouet, ce moment présent de la guerre, par le « choc des images«  des films et photos dites « d’actualité« , justement ! _ « …

    …

    Georges Didi-Huberman le commente ainsi, page 33 : « Or cette prévision n’a rien de la pure parole prophétique : elle demande une technique _ on ne peut plus pratique et matérielle _, qui est celle du montage. « Je l’ai souvent aperçu, dit-elle de Brecht, les ciseaux et la colle à la main. Ce que nous voyons ici est le résultat des « découpages » du poète _ on lit bien _ : des images de guerre. » »

    …

    Voici le commentaire _ il est somptueux d’acuité : « Pourquoi des images ? Parce que, pour savoir, il faut savoir voir.

    Parce qu’« un document est plus difficile à nier » qu’un discours d’opinion.

    Brecht, écrit Ruth Berlau, « avait collé, sur les grosses poutres de chêne de sa pièce de travail _ à la façon d’un Montaigne gravant des sentences sur les poutres de sa librairie, sa pièce de travail, aussi (cf le superbe ouvrage d’Alain Legros, paru aux Éditions Klincksieck en 2000 : « Essais sur poutres _ Peintures et inscriptions chez Montaigne« ) _, cette sentence : « La vérité est concrète (« Die Warheit ist konkret »)« .

    …

    Mais pourquoi avait-il fallu découper ces images et les remonter dans un autre ordre, c’est-à-dire les déplacer à un autre niveau _ supérieur en lucidité ! _ d’intelligibilité, de lisibilité ?

    …

    Parce qu’un document recèle deux vérités au moins _ et davantage : c’est fonction des degrés d’analyse (et de questionnement)… D’où l’importance du montage, dé-montage, re-montage des photos ; ainsi que des textes qui les accompagnent… Pour passer de la première stupéfaction passive du premier choc subi, à toute une (riche, voire infinie) gamme d’activités du penser : qui imagine, compare, se réfère, se souvient, ajointe ; afin d’ainsi, par ces modalités-là, mieux comprendre… La sensation, comme l’intelligence qui comprend, sont fondamentalement des « activités«  (complexes, riches, cultivées et ouvertes, fécondes) du sujet...

    …

    Au delà de « Homo spectator« , de Marie-José Mondzain, et « L’Acte esthétique« , de Baldine Saint-Girons, auxquels j’aime souvent me rapporter,

    on relira toujours avec profit

    et Kant (la « préface«  à la seconde édition de la « Critique de la raison pure« , sur l’acte d’« inspection«  et « enquête » _ inquiète ! _ de toute connaissance) ;

    et Descartes (la si belle analyse de la perception du « morceau de cire«  comme activité d’« inspection de l’esprit« , dans la seconde de ses « Méditations« ) …

    …

    Tous ceux-ci : Marie-José, Baldine, Emmanuel, René, Bertolt, Georges,

    méditant autour des modalités _ éminemment pratiques _ du travail (de penser) du « spectare« …

    Fin de l’incise sur le « savoir voir«  (ou « regarder« , « spectare« ) ; et retour à la lecture-analyse de « Quand les images prennent position« , page 35 maintenant :

    …

    D’autre part, « si voir nous permet de savoir et, même, de prévoir quelque chose de l’état historique et politique du monde, c’est que le montage des images fonde toute son efficacité sur un art de la mémoire » _ expression à son tour importante ; et qui nous rappelle le livre majeur de Frances Yates, « L’Art de la mémoire«  ; et, au-delà, les enjeux _ d’une brûlante actualité ! _ d’une riche éducation (= vraiment cultivée !!! et _ mais c’est la même chose ! tant l’un ne peut aller sans l’autre _ ouverte !!!) : une « Bildung« , pour reprendre le mot venu l’autre soir, en notre conversation, dans l’expression d’Elie During…
    …
    Ruth Berlau écrit dans sa préface (en 1954) : « Quiconque oublie le passé ne saurait lui échapper. Ce livre veut enseigner l’art de lire les images (« diese Buch will die Kunst lehren, Bilder zu lesen« ) _ toute culture et toute éducation étant fondamentalement lecture en acte ! Jusques et y compris la lecture en acte des images ! Le non-initié déchiffre aussi difficilement une image qu’un hiéroglyphe. La vaste ignorance des réalités sociales, que le capitalisme _ mais pas que lui ! _ entretient avec soin et brutalité, transforme des milliers de photos parues dans les illustrés en de vraies tables de hiéroglyphes, inaccessibles _ oui ! _ au lecteur qui ne se doute _ le malheureux (ainsi illusionné) ! _ de rien. »

    …

    Aussi , « le projet de la « Kriegsfibel«  s’apparente (t-il) donc à une double propédeutique ; lire le temps et lire les images où le temps a quelque chance d’être déchiffré » _ page 35 : « dé-chiffré«  dans l’opération d’analyse des traces (très diverses) qu’il a, successivement _ strate à strate _ déposées, et qu’il appartient (et pas qu’à l’historien) de « re-lier« , afin de les faire « justement » parler _ en commençant par questionner leurs « liens«  : soit, toujours le modus operandi de l’« enquête« …

    …

    Georges Didi-Huberman replace alors ces remarques dans le champ de réflexions d’« une exigence déjà exprimée _ entre autres _ par Lázló Moholo-Nagy, Bertolt Brecht et Walter Benjamin à l’époque de la république de Weimar » ; et cite ici ce mot _ important _ de Moholo-Nagy « dans la suite de « Malerei Fotografie Film » _ l’essai « Peinture Photographie Film« , est paru en 1925, à Munich _ que « l’analphabète du futur ne sera pas l’illettré, mais l’ignorant en matière de photographie »…« … _ la phrase se trouve dans l’article « Die Photographie in der Reklame« , paru à Vienne le 1er septembre 1927 ; cf « Peinture Photographie Film et autres écrits sur la photographie«  (avec une préface de Dominique Baqué), page 155.

    …

    Aussi, poursuit son analyse Georges Didi-Huberman, page 36 : « Voilà pourquoi Bertolt Brecht a découpé _ et « serti« , aux ciseaux _ dans son matériau visuel,

    voilà pourquoi il a ajointé _ le terme est intéressant _ aux images un commentaire paradoxal _ bousculant le trop « manifeste«  fossilisé _ parce que poétique _ une épigramme de quatre vers en bas de chaque planche _,

    et qui en déconstruit _ c’est le processus-charnière décisif ! _ l’évidence visible ou la stéréotypie _ défaire (« dé-monter«  !) les apparences vilainement endormeuses de l’attention et de l’analyse !.. et « re-mobiliser«  la curiosité !..

    …

    On ne peut donc pas comprendre la prise de position politique assumée par Brecht à l’égard de la guerre _ en effet _ sans analyser le montage ou la recomposition formelle qu’il effectue _ ciseaux et stylo à la main _ à partir de sa base documentaire _ qu’il a fallu déjà chercher, dé-couvrir, re-tenir et r-assembler _ en une « incomparable initiation _ des autres, après soi-même, le tout premier _ à la vision complexe » _ décapante et génialement constructive _ de l’histoire, comme le dit si bien Philippe Ivernel _ en un article « Passages de frontières : circulation de l’image épique et dialectique chez Brecht et Benjamin« , in « Hors-cadre« , n° 6, en 1987 _ et je relèverai ici, pour ma part (de lecteur pas trop inactif, j’espère…), le concept-clé de « circulation« …

    …

    Voilà comment la « Kriegsfibel » devient aussi _ en acte et en œuvre, fruit de ce « faire »… _ ce « langage en image de l’événement » _ « langage« , c’est-à-dire discours actif et activeur issu d’une parole créatrice (de l’artiste-penseur) _ procédant par montage et « reprise d’images » _ « reprise » est décisif ! _ qui anticipe étrangement, cela dit pour notre propre contemporanéité, sur certaines œuvres de montage historique, telles que les « Histoires de cinéma » de Jean-Luc Godard, ou encore les « Bilder der Welt und Inschrift des Krieges«  de Harun Farocki. Façon de dire que Brecht interroge aussi _ et est proprement fondamental ce caractère « interrogateur«  en sa posture d’artiste tonique (jusqu’au dérangement agacé de celui qui ne peut plus demeurer simple « spectateur« , passif…) qui nous met en demeure de « prendre position«  à notre tour, loin du confort (« bourgeois« , dirait-il) des évidences fossilisées _, dans son abécédaire illustré, notre propre capacité à savoir voir _ et à l’apprendre !, inlassablement !!! aussi… : ce sont des processus ! et donc un « chantier«  permanent ! _, aujourd’hui, les documents de notre sombre histoire«  _ pages 36-37…

    …

    Actualité, historicité, intimité se mêlant ainsi très étroitement, et non sans complexité (riche des jugements à venir _ et inventer, chacun à son tour _ pour la « dés-emmêler«  un peu…) non plus, faut-il le rappeler ?

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    « Quand les images prennent position«  : un très grand livre, donc ; sur un travail artistique véritablement décisif.

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    On ne saurait, avant de conclure, ne pas évoquer, encore, les très remarquables analyses que fait Georges Didi-Huberman

    de l’apport au travail de pensée et de faire de Bertolt Brecht

    que furent ses échanges intensifs avec Walter Benjamin (15 juillet 1892, Berlin – 26 septembre 1940, Port-Bou)… J’en laisse la joie de la découverte au lecteur…

    …

    Je citerai seulement cette phrase (page 253), proche de la conclusion : « les prises de position de Walter Benjamin, fussent-elles désespérées du point de vue de l’organisation du progrès politique _ par rapport à l’importance pour Brecht de la « prise de position«  _ politique, tout spécialement, même si non exclusivement, bien sûr ! _, survivent magistralement _ l’expression est « sensible«  ! _ aux prises de parti de Bertolt Brecht.« 

    …

    Pour en venir, in fine, à ceci (page 256 du livre) : « Et Benjamin de donner cette importante nuance dialectique : « L’imagination, si elle déforme, ne détruit pourtant jamais«  (« die Phantasie, wo sie entstaltet, denoch niemals zerstört« ). Elle ne détruit pas, en effet, car elle démonte. Et elle ne démonte que pour reformer, remonter toutes choses dans l’économie de « voyance » qui est la sienne _ pour ma part, j’utilise (suite à ma lecture de « Homo Spectator » de Marie-José Mondzain) le concept (que je me suis « forgé ») d’« imageance« … Il faut donc, à nouveau, comprendre la position cruciale du montage dans cette économie de l’imagination _ en effet ! La fameuse critique de l’aura, dans « L’Œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique » prend alors un tour nouveau :

    …
    « Unique apparition d’un lointain, si proche soit-il »
    , y écrit Benjamin, comme on sait, de l’aura cultuelle.

    …

    Ce qu’il faut déplacer dans cette phrase _ propose alors Georges Didi-Huberman _, ce n’est pas l’apparition (Erscheinung) en tant que telle. Est-ce le « lointain«  (Ferne) ? Il faut juste le convertir _ oui, opération tout en finesse… _ en « distance«  (Entfernung) _ avec recul et profondeur de champ (et mise en relief) _, voire en « distanciation » (Verfremdung) _ le grand concept opératoire brechtien.

    …

    Reste l’« unique » (einmalig) : voilà, en effet, ce dont il faut désormais libérer l’image _ voilà la tâche libératrice, me permets-je de souligner un peu lourdement ici... Voilà ce à quoi il faut renoncer : que l’image soit « une », ou bien qu’elle soit « toute » _ et c’est une ascèse : vers la modestie et la finesse. Celles de l’intelligence infiniment ouverte de la complexité : chantier à ne jamais abandonner...

    …

    Reconnaissons plutôt _ voici l’alternative proposée _ la puissance de l’image _ oui ! _ comme ce qui la voue à n’être jamais « l’une-image », « l’image-toute ». Comme ce qui la voue _ c’est en effet une « vocation«  aventureuse ; un « appel«  (à « être« , « devenir« , « survenir », « advenir« , « arriver« ) ; un « devoir«  ! celui de faire face à la facticité bêtement satisfaite du « fait » (une fois pour toutes), au profit d’un « bougé« , d’un « tremblé«  beaucoup plus juste et libre ! _ aux multiplicités, aux écarts, aux différences, aux connexions, aux relations, aux bifurcations, aux altérations, aux constellations, aux métamorphoses. Aux montages, pour tout dire _ oui ! Aux montages qui savent scander pour nous _ la scansion du rythme étant fondamentale ! _  les apparitions et les déformations : qui savent nous montrer _ et permettre de mieux comprendre _ dans les images comment le monde apparaît, et comment il se déforme _ plastiquement et dynamiquement, toujours ; sans (bêtement) se figer… « La bêtise, c’est de conclure« , a si bien décelé Flaubert en son beau et très utile « Dictionnaire des idées reçues«  (cf aussi d’Alain Roger l’excellent : « Bréviaire de la bêtise« )… Cela faisait un moment que me trottait dans la tête la figure de la suffisance bouffie de Monsieur Homais…

    …

    C’est en cela qu’en prenant position dans un montage donné _ ou plutôt « fait » ; « à faire » ; « se faisant » et « se refaisant«  ad libitum !.. : c’est un plaisir !_, les différentes images qui le composent _ en décomposant sa chronologie _ peuvent nous apprendre _ en nous l’enseignant : l’enjeu de l’épanouissement de la liberté ne passant que par la conquête du savoir de la vérité : par là, l’apprentissage (et donc l’enseigner aussi) est crucial !!! _ quelque chose sur notre propre histoire, je veux dire : quelque chose d’autre _ ou les voies ouvertes et nécessaires, tout à la fois, de l’altérité…

    …
    Et en cela, nos découvrons une école _ joyeuse et ouverte : enthousiasmante ! _ à la fois de la liberté et de la vérité (et justesse). Poétique, voilà !

    …

    Titus Curiosus, ce 14 avril 2009