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  • L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France

    Samedi dernier, à Saint-Émilion, au Festival Philosophia, consacré cette année à « la culture« ,

    j’ai eu le très vif plaisir d’écouter pour la seconde fois in vivo Karol Beffa :

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    déjà l’année dernière, Karol Beffa intervenait brillamment _ mais sans prendre la parole, ou du moins, peu _ comme illustrateur musical _ seulement, mais ses (superbes !) interventions au piano étaient, quoique brèves, déjà très prenantes (et, paradoxalement, très parlantes !) : que ce soient l’interprétation de pièces importantes de la musique occidentale (Bach, Mozart, Chopin, Schumann, etc.), ou de passionnantes improvisations, à la demande, à propos des caractères objectifs ou subjectifs de la musique… _ de la conférence de son ami le philosophe Francis Wolff, sur le sujet de Pourquoi la musique ?…

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    En suite de quoi, j’avais acquis illico presto le merveilleux CD (chez Aparté) de ses œuvres _ dont un concerto pour alto de toute beauté ! Mais toutes les œuvres de ce CD sont belles ! _ intitulé Into the dark…

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    Aussi était-je bien décidé à l’écouter parler cette fois _ en dialogue avec l’excellente Hélène Lastécouères, dans les Douves du Manoir Galhaud ; et sous le soleil, après avoir subi un déluge de pluie sur la route, de Bordeaux à Libourne… _ d’une question qui me tient tout particulièrement à cœur,

    ainsi qu’en fait foi, ce blog même, et ce depuis son ouverture, le 3 juillet 2008 _ cf mon article de présentation : Le Carnet d’un curieux ; il n’a pas pris une ride !.. _ :

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    création et créativité !

    Soient les sentes et arcanes de la poïétique.

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    Eh bien ! ce fut parfait d’intelligence sensible des processus complexes et subtils, souvent paradoxaux, à l’œuvre dans toute démarche de création, et d’abord, bien sûr, artistique,

    avec force exemples extrêmement parlants…

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    Aussitôt, dès le lundi, je me suis précipité au rayon Musique de ma librairie Mollat, d’abord pour faire part de la chose à Vincent Dourthe, et me procurer ce qui pouvait compléter, en CDs de Karol Beffa, ma discothèque. Pas grand chose, sur le moment, à l’exception de cet Into the Dark que je possède déjà, et du quintette à vents Five O’clock, par le Quintette Klarthe, sur le CD French Touch. Mais je reviendrai préciser ce que je désire commander en priorité (dont Blow up). Et en attendant, je me suis procuré le György Ligeti de Karol Beffa, qui vient tout juste de paraître _ ce 18 mai _ chez Fayard.

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    À l’exemple fort avisé d’Hélène Lastécouères _ parfaite interlocutrice _,

    je viens aussi d’écouter _ toute la journée d’hier _ avec délices les 8 magistrales Leçons que Karol Beffa a brillamment données au Collège de France, du 25 octobre 2012 au 17 janvier 2013, accessibles, toutes, sur you tube :

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    une merveille d’explication parfaitement claire et accessible à tout un chacun _ notamment par le détail de ses exemples, musicaux ou pas _, d’intelligence éminemment sensible de ce qu’est la musique se faisant _ d’abord dans l’activité de composition, et aussi l’improvisation… _, de la part d’un artiste tout à la fois compositeur, interprète, improvisateur et analyste d’œuvres, et merveilleusement pédagogue _ « un génie« , m’a glissé Daniel Truong-Loï, croisé trois secondes à Saint-Émilion, et me présentant à Karol Beffa un quart d’heure avant la conférence à laquelle je me rendais (et je veux bien le croire), quand je l’ai eu au téléphone le lundi soir suivant… _ ;

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    permettant de « mettre en position _ qui l’écoute ou le lit _ de mieux entendre » _ au double sens de percevoir comme de comprendre avec le mieux possible de pertinence _ les œuvres musicales, à commencer par « aborder _ l’écoute de l’œuvre _ avec empathie« , et grâce à un discours sur la musique orienté en toute priorité vers « une écoute véritablement accompagnée » : en s’efforçant de dégager, dans le cheminement musical, à percevoir, ce que Karol Beffa nomme « la direction intentionnelle » du compositeur, au fil, pas à pas, de la riche matière sonore musicale de l’œuvre défilant _ face à un texte philosophique à expliquer et commenter, le sésame impératif, enseignais-je à mes élèves de Terminale, au lycée, est de d’abord « dégager l’intention directrice de l’argumentation de l’auteur » ; une telle démarche valant pour toute œuvre de sens à décrypter…

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    Aussi tiens-je à proposer d’abord ici, sur mon blog, et de toute urgence, la liste des liens aux podcasts et films de ces 8 lumineuses conférences de Karol Beffa au Collège de France, en 2012-2013 :

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    1) « Comment parler de musique ?«  (25-10-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=UL74PdbYMOk

    2) « Clocks and Clouds : le Clocks«  (22-11-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=a4OvWdvyI9w

    3) « Qu’est-ce que l’improvisation ?«  (29-11-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=S-f-_4uKRuM

    4) « Clocks and Clouds : le Clouds«  (6-12-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=a4OvWdvyI9w

    5) « Musique et imposture«  (13-12-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=xxT4d5q_hgQ

    6) « Comment accompagner un film muet ?«  (20-12-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=d7AwZBOqJE8

    7) « Bruit et musique«  (10-1-2013) : https://www.youtube.com/watch?v=9D11FUefN8I

    8) « Sur quelques mouvements lents de concertos de Mozart«  (17-1-2013) : https://www.youtube.com/watch?v=UPDvW_UUQyM

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    Après l’un peu « officielle » Leçon inaugurale 1) « Comment parler de musique ? » du 25 octobre 2012 _ non suivie de séminaire, elle, et disponible sous forme de livre, aux Éditions Fayard, dans la collection « Leçons inaugurales du Collège de France« … _,

    chaque Leçon de Karol Beffa _ épanoui et heureux, jubilant même, les sept leçons ensuite, du 22 novembre au 17 janvier _ fut suivie d’un séminaire offrant la parole à un invité choisi,

    dont voici, aussi, des liens aux videos :

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    2) « Les 2 corps de l’instrument et les 2 corps de l’instrumentiste«  (22-11-2012), par Bernard Sève : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-11-22-15h00.htm

    3) « D’où nous viennent nos idées ? et comment évoluent-elles ? La créativité en mathématiques et en musique«  (29-11-2012), par Cédric Villani : https://www.youtube.com/watch?v=3EHgohENTX0

    4) « Musique et image L’exemple de Karol Beffa«  (6-12-2012), par Michel Gribenski : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-12-06-15h00.htm

    5) « L’imposture chez Nietzsche et Wagner«  (13-12-2012), par Guillaume Métayer : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-12-13-15h00.htm

    6) « L’atonalisme. Et après ?«  (20-12-2012), par Jérôme Ducros : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-12-20-15h00.htm

    7) « Théâtre : un lieu où l’on entend. Vers une histoire de la scène moderne (XIXe – XXIe siècles)«  (10-1-2013), par Marie-Madeleine Mervant-Roux : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2013-01-10-15h00.htm

    8) « Pourquoi la musique ?«  (17-1-2013), par Francis Wolff : https://www.youtube.com/watch?v=abkcOlYZ61s

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    Deux petites remarques, pour commencer, à propos de ces conférences.

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    La première porte sur le couple musical de clocks and clouds sur lequel aime particulièrement se focaliser en son œuvre propre Karol Beffa, et qu’il emprunte à György Ligeti (1923 – 2006), compositeur de référence _ et dont une œuvre (en 1972) porte ce titre de Clocks and clouds… _ pour lui. 

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    Ce couple de clocks and clouds caractérise en effet des tropismes cruciaux de l’œuvre musical de Ligeti, marqués par les influences, assumées et même revendiquées, d’œuvres de Bartok, pour ce qui concerne le clock _ d’après un souvenir d’enfance de Ligeti, de cloches d’un village de la puszta hongroise, et un roman de Gyula Krùdy _,  et d’œuvres de Debussy _ dont la pièce Nuages… _, pour ce qui concerne le cloud.

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    La création éminemment (et magnifiquement) cultivée de Karol Beffa, aux antipodes de la tabula rasa, donc, prend appui sur des formes parfaitement assumées, tirées, en leur impulsion de départ, de chefs d’œuvre de la grande tradition musicale _ mais pas envisagée comme tradition, massive et à suivre pour s’y conformer, mais au contraire comme riche de micro-liens paradoxaux à dénicher et cultiver (enfin, en quelque sorte), par l’invention du compositeur se ressourçant ainsi, en dialogue (improvisateur et créateur) quasi permanent, à travers le temps, avec ces œuvres magnifiquement inspiratrices… _, assimilés et transcendés, et comme développés, par lui, comme par d’autres…

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    D’où le concept malicieusement paradoxal de « plagiat par anticipation« , que Karol Beffa emprunte aux facétieux Pierre Bayard, d’abord, et plus haut, en amont, François Le Lionnais (de l’Oulipo) _ cette dimension de facétie étant, d’ailleurs, assez présente dans le discours, sinon dans la musique aussi, de Karol Beffa ; comme en témoigne l’usage le plus courant, mais pas exclusif, loin de là, de la « parodie« …

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    Ma seconde remarque concerne Bernard Sève :

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    Bernard est un ami _ c’est Daniel Truong-Loï, qui fut son élève en Khâgne à Lyon, qui me l’a fait connaître, en 2002 _ avec lequel j’ai eu le plaisir de m’entretenir _ comme interlocuteur-questionneur (modérateur, dit-on) des conférences à propos de ses livres _ à diverses reprises, chez Mollat ou à la Machine à lire : pour L’Altération musicale, en 2002 ; pour Montaigne _ des règles pour l’esprit, en 2007 ; et pour L’Instrument de musique _ une étude philosophique, en 2013 ; et que j’ai revu tout récemment avec joie le 25 mars dernier à la MSHA de Bordeaux-3, pour une passionnante très riche journée Montaigne destinée aux doctorants.

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    Sur le fond de l’intervention de Karol Beffa à Saint-Émilion, samedi dernier, à propos de « création et créativité« ,

    et en une époque qui porte aux nues l’idée, sur fond de concurrence généralisée, de création individuelle,

    et fait de la créativité tous azimuts une sorte de nécessité socio-professionnelle universelle,

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    je dois dire que, partageant la plupart des thèses, très fines, de Karol Beffa, je demeure un peu sceptique sur la place qu’il accorde à la douleur au sein du processus même de création, du moins pour ce qui concerne le témoignage qu’il développe à propos de son propre travail de composition, au détriment de la joie…

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    Et alors même qu’il met très haut les exemples de l’heureux _ en effet ! surtout dans sa jeunesse prodige ! cf ses merveilleuses symphonies pour orchestre à cordes ; ou son sublime Octuor ! _ Félix Mendelssohn _ que j’aime tout particulièrement, moi aussi _, ainsi que de Mozart _ « le plus grand de tous« , pour Karol Beffa ; oui, Mozart est sublime ; tout spécialement dans ses concertos et ses opéras (dont je viens de faire une cure !)… _, tous deux exemples de création éminemment heureuse…

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    J’ai pour ma part réfléchi à tout cela,

    ne serait-ce que pour mes contributions au colloque de Venise, le 19 février 2011, au Palazzetto Bru-Zane, « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955) » :

    « Une poétique musicale au tamis de la guerre : le sas de 1919 _ la singularité Durosoir« 

    et « La poésie inspiratrice de l’oeuvre musical de Lucien Durosoir : Romantiques, Parnassiens, Symbolistes, Modernes« .

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    Cf aussi les (denses) articles de ce blog

    du 15 juillet 2011 « Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « Eléments d’Esthétique musicale : notions, formes et styles en musique » aux éditions Actes-Sud / Cité de la musique, sous la direction de Christian Accaoui » ;

    du 2 août 2011 « Comprendre les micro-modulations de l’écoute musicale en son histoire : l’acuité magnifique de Martin Kaltenecker en « L’Oreille divisée » » ;

    et du 20 août 2011 « L’aventure d’écriture d’un curieux généreux passionné de musique, Romain Rolland : le passionnant « Les Mots sous les notes », d’Alain Corbellari, aux Editions Droz« ,

    passionnants à la relecture…

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    À mes yeux,

    il faut (et énergiquement même !) se déprendre du modèle (maniaco-dépressif) romantique _ sur-valorisant l’expression (de l’individu), au sein du processus de création-composition des œuvres _, trop prégnant encore, en son dolorisme, dans nos imaginaires _ de mélomanes surtout, et « consommateurs«  de musique… _ du XXIe siècle _ probablement du fait de la sur-valorisation (idéologique) du romantisme dans le cursus scolaire _ ;

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    alors que ce modèle doloriste romantique (avec la tyrannie de l’Idéal du Moi infatué, qui le sous-tend et l’accompagne quasi indélébilement) ne domine, en fait, que dans une période bien circonscrite de l’histoire des Arts _ celle, « romantique« , émergeant au tournant du XVIIIe siècle, où vient triompher très vite le marché concurrentiel des artistes, et la course sociale de ceux-ci à l’apparente (marchande) originalité ; au détriment de la qualité vraie (non marchande) des œuvres mêmes… Période où s’exagère, aussi, la performance virtuose, à admirer (et vendre et acheter), du médiateur des œuvres de musique, l’interprète ; tel un Franz Liszt, initiateur de ce star system…

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    Karol Beffa adopte des thèses bien moins doloristes dans ses Leçons au Collège de France _ de même que dans son passionnant Les Coulisses de la création, avec Cédric Villani, par exemple au chapitre 7 « Souffrances«  ;

    toutefois je note aussi que le choix du terme « coulisses«  dans le titre de cet ouvrage très vivant, très pragmatique (et très agréable et surtout fécond !), met en lumière la part rhétorique théâtrale de ce qui pourrait être une opération de communication éditoriale (et médiatique, à plus long terme), eu égard à l’implicite d’une « scène«  et d’une « mise en scène«  : tel un prix à payer pour gagner encore de la notoriété …

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    Le jeu intense de la création vraie, lui, est très fondamentalement une joie, et une joie infiniment profonde, et haute _ sur la joie, lire d’abord l’immense Spinoza : la joie ressortant (très simplement) de l’épanouissement de la puissance de la personne à l’œuvre, et en (et par) ses œuvres mêmes ; sur ces processus bien concrets, lire aussi, de Jean-Louis Chrétien, le très beau et très juste La Joie spacieuse _ sur la dilatation.

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    Et le regard _ largement extérieur et grandement incompétent, en majorité _ de la plupart du public, ou même des commanditaires, ainsi que les biais truqueurs et trompeurs des enjeux de carrière (et de célébrité) pour l’artiste _ mais en bons fils de leur époque, ces surdoués que sont Cédric Villani, et Karol Beffa ont bien appris à ne pas manquer, non plus, de jouer de tout ce qui peut faciliter une carrière… ;
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    et sur ce point, Karol Beffa, qui avait, au départ, confie-t-il,  le projet de devenir économiste, raconte, page 115 des Coulisses de la création, le conseil que lui donna son caïman à l’ENS l’économiste Daniel Cohen, « il faut se spécialiser dans le secteur où l’on a un avantage comparatif » (sur les autres) ; et ce qu’il en retira : « Je l’ai écouté et j’ai laissé tomber l’économie, je n’ai plus fait que de la musique« … _, n’est pas, artistiquement du moins, le principal…

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    C’est la qualité même de l’œuvre qu’il faut privilégier _ en sa dimension trans-historique et non circonstancielle d’éternité même, c’est-à-dire extérieurement à toute considération de temps, d’histoire (et donc de carrière) ; et c’est pour cette raison là que nous pouvons aussi aisément, comme à foison, nous ressourcer puissamment en de telles œuvres… _ ;

    et cela au sein de, et parmi, la collection (généreuse, au fil des créations nouvelles) des œuvres d’art, vivantes _ du moins tant que les œuvres, en leur singularité, nous sont transmises, par d’autres, et ainsi nous sont, demeurent ou deviennent, accessibles : toute culture impliquant accès à celles-ci, et transmission ; ainsi que partage de leur profonde et irradiante joie ! _ :

    à découvrir par chacun avec curiosité, empathie au départ, et lucidité _ les clés de la vraie joie, tant pour le créateur à l’œuvre que pour le passionné d’art, profondément exigeants qu’ils ont à être, chacun en son activité. À rebours des (bruyantes) contrefaçons et impostures des faux timbaliers de la fausse culture occupant la place et fascinant les gogos qui les suivent… Toute culture vraie et largement ouverte implique aussi sévère tri.

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    Titus Curiosus, ce 1er juin 2016

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    En complément,

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    écouter le très riche podcast (de 83′) de la passionnante émission (accessible jusqu’au 4 février 2017) de Au diable Beauvert que Thierry Beauvert a consacrée à Karol Beffa le 11 mai 2014,

    et qui permet d’écouter, notamment, 8 extraits d’œuvres musicales composées ou improvisées par Karol Beffa :

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    _ B.E.F.F.A. : une improvisation, par Karol Beffa au piano (CD Intrada 034)

    _ Après une lecture de Bach, par Marina Chiche au violon (CD Intrada 034)

    _ Erbarme dich mein Gott, transcrit d’après la Passion selon saint Matthieu, de JS. Bach, par David Bismuth au piano (CD Ame Son 0815)

    _ Étude n° 2, à Dana Ciocarlie, par Dana Ciocarlie au piano (CD Triton 331143)

    _ I dreamed a dream, improvisation d’après Les Misérables, de Claude-Michel Schomberg, par Karol Beffa au piano (CD Contraste Productions 01)

    _ Pièce pour cordes et harpe (musique du film Je ne suis pas mort, de Mehdi Ben Attia), par l’Ensemble Contraste, direction Johan Farjot (document privé)

    _ Milonga, en un arrangement d’Arnaud Thorette et Johan Farjot, par Arnaud Thorette, à l’alto, et Johan Farjot, au piano (CD Triton 331157)

    _ Concerto pour violon n° 1, par Renaud Capuçon, au violon, et l’Orchestre du Capitole de Toulouse, sous la direction de Tugan Sokhiev (enregistré en direct par France-Musique le 20 janvier 2008, au Festival Présences, à Toulouse).

  • Deux sublimes « Journaux » de deux immenses écrivains : Jean Clair et Pierre Bergounioux, ou de merveilleuses « Variations Goldberg » autres que musicales…

    A l’heure où j’écoute et ré-écoute les Variations Goldberg de Bach

    dans la quasi parfaite version de Pascal Dubreuil (qui paraît chez Ramée : CD RAM 1404) _ d’une seule admirable jubilatoire coulée ; ne me gêne (un peu) que la lenteur, un peu excessive à mon goût, de l’Aria initiale ; tout le reste avance et « reprend » (= « varie », creuse, développe, approfondit) idéalement !!! Ad majorem gloriam Dei ! Quelle joie ! _,

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    ma seconde lecture attentive du très dense et infiniment riche La Part de l’ange _ Journal 2012-2015 de Jean Clair

    m’incite à lui rendre immédiatement un peu, si peu que ce soit, ici, de la grâce reconnaissante qu’il donne ;

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    et cela en l’associant à un autre Journal _ ô combien différent ! pourtant ; à l’opposé, peut-être même… _ qui m’a enchanté, lui aussi _ et c’est peu dire (mais j’ai adressé aussitôt un mail de remerciement d’enchantement à l’ami Pierre Bergounioux) : quelle sublime attention rendue au quotidien des jours qui s’ajoutent, au fil des mois, saisons et années : dans la singularité de détail, comme vierge à (et pour) l’intensité de la perception, de ce qui se présente et advient, arrive (l’accident !), au sein de ce qui se répète et dure, provisoirement probablement _ telle la diminution constatée au fil des ans du nombre de truites pêchées dans les rivières et ruisseaux de Corrèze, pour prendre un seul exemple… _, intitulé, lui, Carnet de notes 2011-2015 :

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    ce sont ainsi deux célébrations _ les deux non sans tonalité mélancolique ! mais quelles qualités de joie de lecture ils nous procurent-donnent !!! _ des jours qui passent (et de leur qualité, non sans douleur, si précisément et lumineusement ressentie par ces deux grands auteurs-écrivants, si magnifiquement attentifs, et si richement cultivés, tous deux : source de la puissance de leur formidable perspicacité de décrypteurs du réel !..), au fil d’une histoire générale bien peu satisfaisante, elle ;

    deux célébrations dont je désire ici, un peu, et forcément modestement, comme à mon tour, après eux, donner témoignage…

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    Déjà, la 4e de couverture de ce nouvel opus de Jean Clair présente et résume excellemment ;

    la voici donc :

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    « La part de l’ange _ ou des anges _ est la part du fût occupée par l’«esprit» volatil d’une distillation _ de vins, d’alcools ; « on y entend le froissement d’un envol » (page 85). C’était aussi la part de l’oreiller laissée vide pour l’ange _ gardien _ qui veille sur le sommeil de l’enfant. C’était, dans les sociétés anciennes, l’offrande _ sacrificielle _ aux dieux, les prémices d’une récolte, pour assurer les moissons futures.

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    Une société moderne _ laïcisée surtout _ exclut le don _ inutile, en pure perte, et donc vain : gaspillé _ à des puissances invisibles, génies ou divinités _ y compris anges !.. Le prix _ de vente et d’achat _ y remplace la valeur _ au-delà même de la valeur d’usage comme de la valeur d’échange _, y compris pour ce qui est sans prix. Mais c’est se condamner à la stérilité et au désespoir _ c’est-à-dire le nihilisme ; soit, la thèse civilisationnelle fondamentale de Jean Clair à propos de notre Âge (d’hyper-échangeabilité)…

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    Historien de l’art, auteur d’expositions mémorables comme «Mélancolie» _ en 2005 _, l’auteur de ce Journal a été l’observateur _ minutieux, patient subtil et perspicace _ du changement : le Musée imaginaire _ de Malraux _ est _ maintenant _ devenu une _ simple _ salle de ventes. Il s’en explique _ pages 389 à 398 _, parmi d’autres souvenirs, dans un entretien avec Malraux _ de 1974 _ demeuré inédit _ sur le devenir contemporain de l’Art, cf aussi L’Hiver de la culture ; et mon article du 12 mars 2011 : OPA et titrisation réussies sur “l’art contemporain”.

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    Comment un enfant grandi dans le silence du pays mayennais _ cf surtout La Tourterelle et le chat huant _ Journal 2007-2008… _ a-t-il pu finir ses jours sous la Coupole où l’on discute chaque semaine des mots du Dictionnaire? À l’origine de cette trajectoire, qui le laisse aujourd’hui désemparé _ cf là-dessus l’extraordinaire (et effrayant) chapitre intitulé Les Bibliothèques, pages 281 à 294… _, une double expérience : la psychanalyse, dont il est très jeune un patient, gardant le silence dont il connaît le prix, puis la découverte de la peinture qui, mieux que la littérature, garde elle aussi le silence.

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    Pour la première fois _ pas tout à fait : cf, déjà (en plus de Journal atrabilaire, en 2006), Lait noir de l’aube _ Journal, en 2007, et La Tourterelle et le chat huant _ Journal 2007-2008… _, Jean Clair donne comme sous-titre à son texte Journal 2012-2015, comme s’il reconnaissait que ses écrits littéraires parus chez Gallimard, depuis le Court traité des sensations en 2002, jusqu’au Dialogue avec les morts en 2011 _ cf mon article « Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies« , rédigé le 27 mars 2011 _ et aux Derniers jours en 2013 _ cf mon article « « La lumière plus chaude du soir » : la lucidité puissante de Jean Clair dans « Les Derniers jours » », rédigé le 29 octobre 2013 _, étaient les pans d’une même œuvre _ en effet, et dont je suis un passionné lecteur ! _, fascinante à plus d’un titre, qui le met au niveau des grands diaristes _ oui ! _, et dont La part de l’ange est le nouveau volume

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    _ à la toute fin du chapitre La parole, aux pages 344-345, Jean Clair explique cette situation sienne de diariste, en effet, de son réel :

    « Est-ce pour la même raison _ cette stupeur, cette impossibilité à dire, à narrer des histoires, à composer des dialogues comme ceux qu’on lit, étagés et séparés par de petits tirets, dans les livres d’aujourd’hui _ que je me cantonne _ cf le mot de Samuel Beckett à l’enquête de Libération : « Bon qu’à ça !« … _ dans la réalité qui m’entoure. Il m’est difficile de raconter des événements que je n’ai pas vécus, de feindre _ par la fiction, donc _ des sentiments que je n’ai pas éprouvés, de rapporter des mots que j’ai peut-être entendus mais que j’ai oubliés. A quoi bon raconter des histoires ? »…

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    Le 4e volume de Journal intitulé Carnet de notes de Pierre Bergounioux, cette fois-ci ne couvre plus dix ans (Carnet de notes 1980-1990, Carnet de notes 1991-2000, Carnet de notes 2001-2010), comme faisaient les trois premiers volumes, mais cinq ans : 2011-2015 ; et son achevé d’imprimer est daté de janvier 2016 _ les achevés d’imprimer des précédents volumes portaient, eux, et c’est à relever !, les dates de mars 2006, août 2007 et janvier 2012 : cela ne fait donc que depuis dix ans seulement que nous pouvons accéder à ce chef d’œuvre absolu de Pierre Bergounioux qu’est son Carnet de notes…

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    C’est que pour Pierre Bergounioux le temps (de sa vie) semble maintenant _ mais depuis quand, au fait ? depuis toujours ? depuis son passage à l’écriture de ce Journal, précisément ?.. _ s’accélérer, face au vieillissement du corps, à la détérioration de la santé et aux signaux annonciateurs (cardiaques principalement) de la finale disparition physique, scandant de plus en plus les notations toujours merveilleusement précises et détaillées de son Journal…

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    En recherchant dans mon agenda, je m’avise que c’est en 2012 _ seulement ! _ que j’ai découvert-lu son Journal (celui de 2001-2010, tout d’abord), après avoir écouté, sur la route entre mon lieu de travail et mon domicile, une longue interview de l’auteur sur France-Culture, qui m’avait en partie passablement agacé, irrité même, par la noirceur de son pessimisme ; ce qui ne m’avait pas empêché de vouloir le lire ; et donné, l’ayant lu, le désir très puissant de lire en suivant les deux premiers volumes parus (1980-1990 et 1991-2000). J’ai joint alors l’auteur par téléphone pour lui dire de vive voix toute mon admiration.

    …

    …

    Alors que le Journal publié de Jean Clair est pour l’essentiel un raboutage thématique _ comme en témoignent le découpage en chapitres, ainsi que les titres donnés à la plupart (22 /25) de ces chapitres : les mots, le sol, la langue, la valeur, Caput mortuum, l’origine, les météores, le garde-temps, les rêves, les visages, le jardin des espèces, les voiles, le camouflage, la porte, Choses vues, les figures, les bibliothèques, Cari Luoghi, la parole, Finis Europæ, l’ordure, l’envol de l’ange ; s’ajoutent seulement un Fragment d’un Journal I, un Fragment d’un Journal II et une Coda… _ de pages effectivement écrites au fil des jours

    …

    _ cf pages 66-67 : « (Car s’il me faut reprendre cette belle métaphore du journal, il me semble que le travail de ce journal-ci s’écarte de celui des paysans qui traçaient jour après jour un sillon, et alignaient le tracé de leurs pas selon l’écoulement des heures _ ce qui caractérise le Journal de Pierre Bergounioux ! _, mais plutôt, dans ce temps sans passé ni futur _ à dimension d’éternité, donc _ de la création littéraire, qu’il se rapproche du second aspect du travail des champs, celui de la « reprise », de l’assemblage de morceaux disparates, venus de temps et de lieux différents, un travail donc qui ressemble à celui de la couturière _ voilà ! _ qui travaille avec des restes, qui rapièce et raboute, si bien que le « Journal », écrit, n’aura rien d’un journal au sens du quotidien des charrues, mais proposera plutôt dans son déroulement, une fois rebâtie _ voilà ! _, l’image _ seconde, et non brute _ d’une continuité idéale qui n’a jamais été.)« … _,

    et avec peu de liens nets et avérés avec des événements précis et détectables de l’actualité (et au fil de celle-ci),

    …

    le Journal de Pierre Bergounioux est, lui, strictement chronologique, et très étroitement lié aux mille détails-accidents éminemment sensibles (intensément, mais toujours sobrement _ et avec pudeur _, ressentis par lui) des travaux et des jours, ainsi que des saisons, et tout ce qu’en ressent l’auteur en en faisant le récit en son écriture magnifique (et qui se veut assez objective : dénuée de pathos !) _ ce qui me rappelle les merveilleuses notations (si poétiques aussi…) sur les saisons, au Japon, en l’an mil, de Sei Shonagon, en son sublime Notes de chevet… Jusqu’aux horaires précis de lever qui sont scrupuleusement notés par cet inlassable travailleur et annoteur, aux antipodes de l’hédonisme, qu’est Pierre Bergounioux…

    …

    En effet ce tout récent, tout frais _ publié dès janvier 2016 par Verdier à peine l’encre de la page du 31 décembre 2015 achevée de sécher… _ Carnet de notes 2011-2015 de Pierre Bergounioux, est tout particulièrement marqué, scandé, par les problèmes de santé, et au premier chef ceux de Mam, la mère de Pierre, qu’un accident vasculaire cérébral survenu le 7 août 2012 contraint à quitter sa maison (puis l’hôpital) de Brive pour une maison de retraite, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse _ à 4 kilomètres du domicile de Pierre et sa compagne Cathy à Gif-sur-Yvette _, où Mam va résider désormais, de son arrivée le 15 octobre 2012, jusqu’à son décès, trois ans plus tard, le 12 novembre 2015 ; mais les ennuis de santé assaillent de plus en plus, aussi, Pierre lui-même _ né en mai 1949 _, victime d’une hypertension récurrente ; Cathy, sa compagne, aussi ; ainsi que leurs enfants et petit-enfants…

    …

    …

    Voici, pages 1175 à 1177, le récit de la journée du 14 novembre 2015 :

    …

    « Debout à six heures. Le chagrin _ de la mort de Mam, décédée le matin du 12 novembre, l’avant-veille _ veillait à mon chevet. J’apprends encore _ par la radio probablement ; moi ce fut par la télévision, à 23 heures, le 13, au retour d’un concert Durosoir auquel j’avais assisté à Hendaye _ que de nouveaux attentats _ après ceux de janvier (Charlie Hebdo, etc.) _ ont été perpétrés hier soir _ 13 novembre _, à Paris. Il y aurait plus de cent morts. L’état d’urgence a été décrété. Pareille chose ne saurait être sans effet sur l’ensemble de l’activité _ dont ce qui était prévu des siennes… Un courriel du Collège de France, envoyé dès minuit, m’avise que la deuxième journée du colloque, sur Barthes _ où Pierre devait intervenir _, est annulée. Je suppose qu’il en ira de même pour la conférence sur le climat, à l’Assemblée _ autre intervention programmée de Pierre Bergounioux pour ce 14 novembre. Mais en l’absence d’informations, Cathy me descend _ de leur maison de Gif _ à Courcelle _ la station du RER la plus proche de chez eux _, à huit heures moins le quart. Je verrai sur place. Nous étions à mi-chemin _ entre la maison et la gare _ lorsque le portable tinte. C’est un SMS de la Maison des écrivains. Le Parlement sensible ne siègera pas non plus _ à l’Assemblée Nationale. Nous rentrons _ donc. Il me semble vivre une période de grand malheur. Mam nous a quittés et des fous furieux abattent des gens par dizaines, dans les rues _ sans plus de notation là-dessus…

    …

    Et ce n’est pas fini. Je viens à peine d’entamer l’abondant et triste courrier dont il faut s’occuper après un décès, quand Paul _ le fils cadet de Pierre et Cathy _ téléphone. Soulef _ l’épouse de Paul, enceinte de leur second enfant _ a fait un malaise. Les pompiers l’ont conduite aux urgences du Kremlin-Bicêtre _ hôpital où exerce Jean, le frère aîné de Paul. Il voudrait être auprès d’elle, mais il a Sarah _ leur fille _ sur les bras. Nous partons la chercher. On roule facilement. Nous sommes à Cachan _ au domicile de Paul et Soulef _ dans la demi-heure, embarquons les petits _ soient Paul et sa fille Sarah _, déposons Paul devant l’entrée de l’hôpital _ du Kremlin-Bicêtre _ et rentrons _ à Gif _ avec la demoiselle _ Sarah. Elle réclame son père _ Paul _ d’un ton plaintif et Cathy va lui sacrifier sa journée, avec une brève interruption pendant que l’autre _ Sarah _ fait la sieste, pour arrêter des cultures, à l’institut _ à Orsay, où Cathy est chercheuse en biologie.

    …

    Je rédige une lettre après l’autre, cherche des adresses dans les papiers, sur Internet. Mam était affiliée à plusieurs caisses de retraite, un peu partout dans le pays, Brive, Tulle, Limoges, Chartres, Paris. Tout était soigneusement classé et elle continue, par delà la mort, à me faciliter la vie. IL n’est pas loin de six heures du soir lorsque j’ai dépêché, à peu près, cette corvée. Mais il s’agissait de Mam et rien, alors, ne me coûte. Je pense continuellement à elle, avec une peine infinie, des bouffées de détresse.

    …

    Soulef a pu quitter l’hôpital en milieu d’après-midi. Mais elle est toujours nauséeuse _ elle est enceinte (de son second enfant) _ et doit rester allongée.

    …

    J’étais couché lorsque j’entends, à l’étage, les cris et les pleurs de Sarah, la voix de Cathy qui tente, sans succès, de la consoler puisque, l’instant d’après, elle descend, la petite sur le dos. Nous allons la ramener chez elle _ à Cachan _, comme la dernière fois. Nous rassemblons vêtements, chaussures, jouets et repartons pour Cachan. Très peu de circulation à dix heures du soir. Nous roulons sous un ciel qu’on croirait peint, un vélum sur lequel un artiste de très grande taille aurait dessiné des nuages de couleur claire, aux bords nets, sur fond noir. Nous restituons la petite à ses parents et reprenons aussitôt la route (Cathy a fait le voyage en robe de chambre).

    …

    Pour la première fois depuis trois ans, j’étais ici _ à Gif _ et je ne suis pas monté à Saint-Rémy _ à la maison de retraite où résidait Mam depuis le 15 octobre 2012. Et la douleur _ cardiaque _ me reprend avec une véhémence intacte.«

    …

    …

    Bien sûr, le style de Journal de Jean Clair et le style de Journal de Pierre Bergounioux ont peu à voir l’un avec l’autre ;

    et leur culture _ leurs références : ouvertes comme à l’infini chez l’un comme l’autre ! _ est assez dissemblable ;

    ainsi que le détail de l’argumentaire de leur sévère diagnostic civilisationnel.

    …

    Et pourtant ce sont, tous deux, de merveilleux écrivants inlassables formidables décrypteurs des micro-signes de l’époque,

    tous deux d’une très grande probité, et d’une inépuisable richesse…

    …

    …

    À se mettre, lecteur, dans les pas de leur démarche d’écrire-penser _ si généreusement curieuse, toujours, et si subtilement attentive _, cette démarche si précise et si fine, si probe aussi, d’observation droite du réel et d’analyse impitoyablement perspicace de ce réel auxquels ils ont, personnellement, et toujours de près, d’abord, à faire, ici et maintenant, sous leurs yeux et sous leurs doigts et mains, tous deux ;

    mais élargissant, tous deux, la vision de l’analyse à tout ce qui vient constamment leur donner, comme à profusion de lucidité, le geste optique de recul d’élucidation _ ce va-et vient entre le microscope et le télescope dont parle Proust à la fin du Temps retrouvé… _, puisé à leur inépuisable fond de culture si judicieusement convoqué,

    les lire est une source renouvelée d’intelligence sensible et de découverte de vérité.

    …

    Merci à eux deux !

    Et à leur art _ obstiné ! _ de si merveilleusement « varier« , hic et nunc, à dimension d’éternité…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce lundi 18 avril 2016

  • Un court livre jubilatoire qui dispense (presque) de lire tout le reste, la Bible y compris : « Pensées bleues _ aphorismes » de Dominique Noguez

    C’est avec enthousiasme que je me plonge (et re-plonge, à plaisir _ et en ressors immensément réjoui... _ dans le génialissime petit volume  _ illustré de 13 dessins de Pierre Le-Tan _ intitulé Pensées bleues _ aphorismes, de l’excellent Dominique Noguez, qui vient de paraître aux Editions Equateurs :

    un très alerte et incisif petit très grand livre de 112 pages _ sans gras aucun, ni pesanteur le moins que ce soit lourdingue _ qui donne inépuisablement à penser, par aphorismes, donc _ et non pas calembour : « Le calembour est la démangeaison des mots : ce n’est pas une raison pour se gratter« , lit-on page 14 _ ;

    avec infiniment de finesse (et profondeur, mine de rien : comme il convient à cet exercice), et un humour _ tout d’élégance preste et vive _ tout bonnement jubilatoire pour le lecteur…

     

    Quelques exemples _ de mon choix, en picorant ; et en mettant en gras, parmi ceux-là, ceux que je préfère… :

    …

    « Au bout de la fatigue, la vraie pensée ; au bout de la nudité, le vrai vêtement ; au bout de l’éclat de rire, les vraies larmes« , page 18 ;

     

    « Le plus bel aphorisme n’est rien auprès du silence. Oui, mais, après des jours de solitude, une petite phrase, même murmurée, fait du bien« , page 18 ;

     

    « L’aphorisme est l’arme des paresseux. Chacun d’eux est le reliquat d’une thèse non écrite, d’un système non construit. Mais c’est aussi la solution humaine : faute de pouvoir dire tout de tout, dire de tout un peu« , page 20 ;

     

    « L’homme se croit un peu vite le roi de la création. Il lui manque pourtant un certain nombre d’attributs qui rehaussent tant d’autres espèces : ailes, trompe, queue, cornes, sabots, suçoirs, tentacules. Ne serait-ce qu’une jolie petite crête« , page 21 ;

     

    « Il y a moins loin de la grâce au ridicule que du ridicule à la grâce« , page 25 :

     

    « Les trois pires engeances : ceux qui font mal leur travail ; ceux qui vous forcent la main ; ceux qui prétendent savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous « , page 25 ;

     

    « Être un jusqu’au-boutiste hésitant« , page 26 ;

     

    « À peine un écrivain est-il vaguement content d’un texte qu’il a mis tout son cœur à rendre beau, dix gredins s’acharnent à le saccager : l’imprimeur en y ajoutant des coquilles ; le maquettiste en y choisissant une typo illisible, le comédien en le défigurant dans son rythme et son sens, le musicien en l’écrasant de sons parasites… et les lecteurs en ne le lisant pas « , page 26 ;

     

    « La parfaite bonne conscience rejoint souvent la parfaite mauvaise foi« , page 27 ;

     

    « Quand on va prendre l’avion, soigner ses sous-vêtements : on pourrait retrouver le cadavre après la catastrophe« , page 27 ;

     

    « Ces inscriptions en anglais sur les T-shirts de milliards de gogos dans le monde, comme le putride cordon ombilical qui les relie au ventre de la grosse Mère Amérique« , page 30 ;

     

    « Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas vous voir« , page 31 ;

     

    « Etre un polygraphe intéressant, tel Gourmont, Schwob ou Barthes : ambition stimulante pour l’écrivain, plus modeste que celle de poète, plus variée que celle de romancier, plus ludique que celle de philosophe« , page 34 ;

     

    « Trop peu sûr de lui pour avoir la force de douter« , page 36 ;

     

    « Quand depuis très longtemps, les heures,les jours, les mois se suivent et se ressemblent, c’est vraisemblablement qu’on est déjà mort« , page 40 ;

     

    « Le doute : noble grill de l’esprit. S’il ne garantit pas la vérité, il donne au moins des chances d’éviter l’injustice« , page  43 ;

     

    « Le mieux est l’ennemi du bien, mais le pire reste l’ami du mal« , page 50 ;

     

    « Si tout n’avait lieu qu’une fois, harcelés de surprises fugaces, nous mourrions tôt d’épuisement et de regrets« , page 52 ;

     

    « L’âge où l’on ne sait pas quoi dire. Puis celui où l’on se répète« , page 54 ;

     

    « L’oisiveté est la mère de tous les vices ; l’égocentrisme en est le père« , page 54 ;

     

    « Il y a trois choses que les acteurs font très mal au cinéma : les baisers sur la bouche, les gifles, et la sortie du lit de façon qu’on ne voie pas leur zizi« , pages 55-56 ;

     

    « Le comble de l’élégance, c’est le flegme, et le comble du flegme, c’est la rigidité cadavérique« , page 58 ;

     

    « Avec leurs idiots tabous alimentaires, les religions vont à l’encontre de la souhaitable convivialité universelle ; elles ne relient pas, elles séparent« , page 61 ;

     

    « Cette impression, somme toute assez désagréable, soudain, de n’être que ce qu’on est« , page 62 ;

     

    « Plutôt Cioran que Coran ; Thoreau que Torah ; Bayle que Bible ; Boudu que Bouddha« , page 62 ;

     

    « Anosognosie du vieillissement. On s’habitue aux changements de son corps. Avec un peu de chance on devient une ruine complète avant d’avoir remarqué la moindre lézarde« , page 64 ;

     

    « Cette inclémence que nous inspire autrui dès que nous reconnaissons en lui nos défauts« , page 65 ;

     

    « Être de gauche ? c’est garder toujours en soi une part de mauvaise conscience ; de droite , une part de mauvaise foi« , page 68 ;

     

    « Pince-sans-pleurer« , page 68 ;

     

    « Réfléchissons une seconde avant de démolir, pour le plaisir d’un bon mot, une amitié de vingt ans. Vive l’esprit de l’escalier, gare à l’esprit du toboggan !« , pages 68-69 ;

     

    « Un texte est un organisme vivant : en quoi, avec ses plaies et ses bosses, ses laideurs et ses merveilles, il est intouchable. Ou alors, on tombe dans la chirurgie esthétique« , page 71 ;

     

    « Ce n’est pas le tout d’être humble. Il faut encore que cela ne se voie pas« , page 71 ;

     

    « L’avare : il reprend d’une main ce qu’il ne donne pas de l’autre« , page 72 ;

     

    « Après un certain âge, à chaque fois qu’on achète un vêtement on n’est pas sûr que ce n’est pas celui qu’on portera dans la tombe« , page 72 ;

     

    « Peu de lecteurs vont jusqu’au bout des livres qu’ils lisent. Et ne parlons pas des revues seulement feuilletées, des catalogues d’exposition, des « œuvres complètes » qu’on garde chez soi pendant des siècles sans les ouvrir. Moralité : on imprime chaque année dans le monde cent fois plus de livres que les hommes n’en pourront jamais lire « , page 74 ;

     

    « Ces émissions « culturelles » à la télévision où des animateurs ignares reçoivent en boucle les mêmes invités flanqués de « livres » qu’ils n’ont pas écrits ; c’est comme si, au lycée, c’était le prof de gym qui faisait le cours de philo, et, en plus, en langue des signes« , page 78 ;

     

    « L’érotisme est à la sexualité ce que le grand écart est à l’affaissement« , page 80 ;

     

    « Un aphorisme n’est jamais assez court. Un recueil d’aphorismes jamais assez long« , page 81 ;

     

    « Plutôt jamais que toujours. Mais plutôt un peu que rien« , page 81 ;

     

    et « Je n’ai pas dit mon dernier mot« , page 81 : ces trois derniers-là ont été choisis par Dominique Noguez pour conclure, en ces Pensées bleues, la série des aphorismes proposés cette fois-ci.

     

    …

    Puis, en un Appendice, pages 83 à 107, l’auteur nous gratifie encore d’un Bref traité de l’aphorisme, en 6 courts chapitres.

     

    …

    Au chapitre IV, à la page 94,

    Dominique Noguez liste 8 caractéristiques de l’aphorisme :

    …

    « L’aphorisme

    1) a une structure particulière,

    2) est comme un tour de magie difficile à réussir,

    3) est comme la pièce d’un puzzle, mais

    4) supporte mal la compagnie,

    5) cherche l’universalité plus que l’originalité,

    6) la concision plus que la simplicité,

    7) il est souvent amer

    et 8) il est mal aimé« .

    Ce que l’auteur s’emploie à développer (un peu) dans les pages qui suivent, les pages 94 à 98.

    …
    Au chapitre V (pages 98 à 106),

    Dominique Noguez classe et analyse les divers types d’aphorismes, qui selon lui sont au nombre de 8 :

    …

    « 1) La maxime ou le conseil

    2) Le constat désabusé

    3) La vacherie, la condamnation féroce

    4) Le sottisier

    5) Le retournement ou le détournement de proverbes

    6) L’aphorisme drôle ou à jeu de mots

    7)  Le concentré d’existence, le micro-récit

    et 8) La métaphore cocasse, la drôlerie poétique« .

    …

    Et Dominique Noguez conclut ce petit chapitre V par une remarque notée « 9) Asymptote du rien« 

    dans laquelle il s’interroge : « jusqu’à quel degré de concision peut-on aller dans le genre bref ?« …

    …
    Quant au chapitre VI et dernier,

    Dominique Noguez nous fait part de notre devoir, à chacun, de nous préparer à,

    et même « peaufiner

    de façon qu’il dise vraiment le plus de choses en le moins de mots possible et résume toute une vie en quelques syllabes à peine,

    ce texte brévissime, donc cet aphorisme des aphorismes« ,

    qu’est « notre épitaphe

    ou notre dernier mot _ ou mieux, car mot est encore de trop, notre dernier soupir »…

    …

    Page 94, Dominique Noguez évoque au passage « deux recueils au moins de textes littérairement très importants (quoique assez différents l’un de l’autre) » qui « portent depuis longtemps ce titre » d’Aphorismes :

    « les Aphorismes de Lichtenberg

    et les Aphorismes de Kafka« .

    …

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    …

    Il me faut citer aussi , et très vivement recommander, le très réjouissant La Véritable origine des plus beaux aphorismes, toujours du magnifique Dominique Noguez, paru l’année dernière (= avril 2014), aux Éditions Payot & Rivages ;

    pourvu, lui aussi, d’une excellente Postface, sous-titrée « Pourquoi et comment j’ai écrit ce livre » ;

    livre (de 240 pages) qui est assurément indispensable à tout lecteur tant soit peu vraiment curieux!..

    …

    Titus Curiosus, ce 18 octobre 2015

     

    P. s. : je pense aussi, ici et maintenant, à notre ami commun (et philosophe _ il a enseigné à philosopher aux lycéens de Terminales aux lycées François Mauriac, puis Michel Montaigne, à Bordeaux) Hervé Brevière,

    à l’enterrement duquel Dominique Noguez et moi-même nous sommes croisés _ plutôt que vraiment rencontrés _ en décembre 2006. Hervé me parlait souvent de son ami Dominique Noguez, rencontré en Classes préparatoires au lycée Montaigne, à Bordeaux.

    Dominique Noguez que je lis donc depuis ces conversations-là avec attention ; et tant de plaisir !

    Comme l’ami Hervé Brevière aurait aimé ce livre !

    …

    Et je pense aussi à Woody Allen.

     

  • Hommage à un honnête homme : Jean-Louis Crémieux-Brilhac

    En hommage à Jean-Louis Crémieux-Brilhac (Colombes, 22-1-1917 – Paris, 18-4-2015), qui vient de disparaître avant-hier dans sa quatre-vingt-dix-huitième année,

    parfait honnête homme, tout en sobriété élégante, tout autant qu’historien rigoureusement scrupuleux,

    j’ai plaisir à citer ici de lui un article à mes yeux exemplaire, publié dans Le Monde le 21 juin 2013.

    …

    …
    Le voici :

    …

    Alain Minc, le livre de trop

    LE MONDE |  21.06.2013 à 19h00 • Mis à jour le 26.06.2013 à 13h32 |Par  Jean-Louis Crémieux-Brilhac

    (Résistant, il a été membre des Forces françaises libres. Il fut conseiller d’Etat de 1982 à 1986. Historien de la France libre, il est correspondant de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques))

    …
    Alain Minc, pourquoi avez-vous fait cela ? Vous avez un nom, un talent, un réseau d’amitiés médiatiques. Ni votre autorité ni votre ascendance de juifs polonais communistes, que vous rappelez dès l’avant-propos de votre dernier livre comme une caution d’impartialité, ne vous permettent d’écrire n’importe quoi sur la Résistance française.
    De ce dernier livre, lancé comme un brûlot à l’occasion du 70e anniversaire de la chute de Jean Moulin, j’ai sous les yeux la couverture : L’Homme aux deux visages. Jean Moulin, René Bousquet : itinéraires croisés (Grasset, 2013, 192 p.).
    Dresser un parallèle entre le destin des deux plus jeunes préfets de la IIIe République, dont le poids de l’histoire fait, selon vos propres termes, « des modèles chimiquement purs du héros et du salaud », pourquoi pas ? S’attaquer aux tabous et porter un regard critique sur le culte de telle ou telle personnalité, oui, pourquoi pas ?
    Mais un tel titre, rehaussé de deux photos choisies pour être interchangeables – Moulin, Bousquet –, dit dès l’abord le goût de la provocation et l’ignorance ou le mépris de la réalité historique.
    Interchangeables, Moulin et Bousquet, à supposer que le hasard de la conjoncture eût été différent ? C’est bien là le thème que vous développez. Si Jean Moulin, écrivez-vous, demeuré jusqu’à l’automne 1940 « le diligent préfet de Vichy, (…) n’avait pas été révoqué, (…) serait-il devenu l’un de ces hauts fonctionnaires lâches, couards et serviles qui, au nom de la continuité de l’Etat, ont tout accepté ? Pire, serait-il devenu un autre Bousquet ? » Quant à René Bousquet – promu secrétaire général à la police, mais relevé de ses fonctions en 1943 après avoir livré, de concert avec le supergestapiste Karl Oberg, des dizaines de milliers de juifs à la déportation –, s’il était alors passé à la Résistance, n’aurait-il pas été accueilli par celle-ci à bras ouverts ? Vous affirmez sans vergogne que oui…
    …
    PARTI PRIS
     
    Je ne m’attacherai ici qu’à Jean Moulin, puisque vous avez choisi de publier ce livre à l’approche des jours anniversaires de sa disparition. Passons sur le parti pris d’ironie malveillante et d’insinuations avec lequel vous reconstituez ses antécédents : étudiant médiocre qui, ayant atteint ses 18 ans en juin 1917, n’a pas eu le courage de devancer l’appel (il allait être mobilisé au printemps suivant) ; « dandy » perdu en futilités mondaines, compromettant par ses besoins d’argent le capital familial et dont les convictions politiques auraient été incertaines jusqu’à 1936 sans sa rencontre avec Pierre Cot ; petit exécutant du ravitaillement clandestin des républicains espagnols. Après quoi, cent cinquante jours de docilité en tant que préfet vichyssois…
    Il vous suffisait, pour dresser un tableau équitable, d’envoyer aux sources l’un de vos documentalistes : la Bibliothèque nationale de France ou le Musée Jean-Moulin de la Ville de Paris lui auraient donné accès aux papiers de Jean Moulin et de ses proches : ils sont sans équivoque.
    Car les faits sont têtus, et les textes probants. Pour ce qui est de l’essentiel – ses choix politiques –, Moulin, héritier d’un siècle de tradition familiale républicaine, avait affirmé bien avant le désastre ses convictions antifascistes et sa clairvoyance à l’égard du nazisme, comme en témoignent non seulement ses amitiés des années 1930, exclusivement de gauche, voire d’extrême gauche, et sa réaction indignée devant l’émeute du 6 février 1934, mais aussi son efficacité majeure attestée par Pierre Cot dans le ravitaillement clandestin en avions de l’Espagne républicaine, son souci, en 1940, d’héberger des réfugiés espagnols dans la bastide qu’il vient d’acquérir ; ou enfin la lettre que, préfet de Chartres, il adresse à sa mère et à sa soeur le 15 juin 1940 : « Quand vous recevrez cette lettre, j’aurai sans doute rempli mon dernier devoir. Sur ordre du gouvernement, j’aurai reçu les Allemands au chef-lieu de mon département et je serai prisonnier. (…) Si les Allemands – ils sont capables de tout – me faisaient dire des choses contraires à l’honneur, vous savez déjà que cela n’est pas vrai. »
    …
     
    AU NOM DE L’HONNEUR
     
    Alain Minc, pourquoi vous évertuer à écarter ce qu’il y a de convictions chez le préfet Moulin ? Sa tentative de suicide n’est pas rien : geste héroïque d’un sacrifice consenti au nom de l’honneur de l’armée française et de ses troupes noires, et qui implique une condamnation de l’idéologie nazie dans ce qu’elle a de pire, son racisme, comme il le rapporte dans son journal : « Je ne peux pas être complice de cette monstrueuse machination. Les Boches verront qu’un Français est capable aussi de se saborder. »
     
    Vous voyez un mystère dans le fait que Jean Moulin a accepté de rester à son poste après le vote du 10 juillet 1940 qui supprimait la République. C’est une vision anachronique, comme est anachronique l’affirmation que le choix des Français de l’an 40 était entre Pétain et de Gaulle, entre la soumission à Vichy et le départ pour Londres.
    Préfet d’un département occupé, préfet sous Vichy – et non de Vichy –, Moulin ne se comporte pas comme un préfet zélé, « soucieux d’exécuter ponctuellement les directives de son ministre ». Il proteste contre les méthodes adoptées par l’occupant, le 14 juillet, le 27 juillet, le 10 août, le 17 septembre. En maintenant dans ses fonctions, contrairement aux consignes ministérielles, le président du conseil général Maurice Viollette, ancien ministre du Front populaire, ami de Léon Blum et franc-maçon, et en le nommant de surcroît sous-préfet de Dreux, il déchaîne l’ire des pétainistes du département, qui le dénoncent.
    Et le général de La Laurencie, délégué général de Vichy pour la zone occupée, le rappelle à l’ordre le 30 octobre en exigeant le rapport sur la situation de son département « réclamée par note du 9 septembre ». Sans doute peut-on aujourd’hui s’étonner qu’il ne démissionne pas en septembre ou octobre 1940, lorsque devient éclatante la tournure antidémocratique de l’Etat français, qui l’astreint à appliquer des directives contraires à ses convictions, et qu’il attende d’être relevé de ses fonctions.
    Mais cette mise en disponibilité – dont il a été informé dès le 15 octobre – sanctionne « son attachement à l’ancien régime ». Soulagé, il écrit le 11 novembre à sa mère : « Je suis très content de la décision qui a été prise à mon sujet. » Son message d’adieu aux élus d’Eure-et-Loir rappelle ses vingt-trois années au service de la République, ce qui n’est pas une formulation neutre dans le contexte de l’époque, et son dernier geste, avant de quitter son poste, est de se faire faire une carte d’identité en bonne et due forme au nom de Joseph Mercier, professeur de droit à l’université de New York et domicilié à New York.
    …
    VOLONTÉ DE RÉSISTER
     
    Cette ultime initiative, vous la mentionnez bien, mais sans en souligner le sens. C’est, ici encore, ignorer la portée et la précocité d’un tel geste qui implique à la fois la volonté de résister et la volonté de pouvoir quitter la France, cela en un temps où la résistance française n’existe pas et où nul, même en zone occupée, n’a encore éprouvé le besoin d’une identité de rechange, sinon une poignée de responsables du Parti communiste français (PCF) hors la loi.
    Ce seul acte, comme tous les agissements de Jean Moulin avant qu’il puisse effectivement gagner le Portugal et Londres, un an plus tard, est le signe non pas d’un accroc conjoncturel de carrière, mais d’un choix politique. Des 26 préfets relevés de leurs fonctions à l’automne 1940, il est le seul à avoir fait un tel choix à une telle date. Le parcours qui le conduira à l’engagement londonien, et finalement à une mort héroïque à laquelle vous rendez hommage, est la conséquence non d’un enchaînement devenu inéluctable, mais d’une résolution tenace. Le méconnaître est inacceptable.
    S’il est vrai que le passage de la non-résistance à la résistance a été pour beaucoup de Français de l’époque un phénomène complexe où les circonstances ont été déterminantes, il est évident que cela n’a pas été le cas de Jean Moulin. C’est tromper le lecteur et miser sur un effet de scandale que d’en traiter autrement.
    Ce n’est pas sans regret que j’écris ces lignes, me souvenant du jeune Alain Minc, cosignataire avec Simon Nora du rapport prophétique, publié en 1977, sur l’informatisation de la société française. Si aveugle que soit le plaisir de se croire capable de traiter de n’importe quel sujet et de se raccrocher périodiquement à la une de l’actualité, comment se peut-il que vous en soyez venu là ?
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    …
    Voilà.
    Sans commentaire.

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    Titus Curiosus, ce 10 avril 2015