Auteur/autrice : francislippa

  • La connaissance intime de l’autre via la « cardiognosie » du romancier moderne (en son usage du monologue intérieur) : à l’aune de l’augustinisme, par Jean-Louis Chrétien

    Un remarquable article de Nicolas Weill dans Le Monde de ce jour, le 15 mai 2009, vient conforter à la fois mon grand intérêt pour le livre important de Jean-Louis Chrétien « Conscience et roman 1 _ la conscience au grand jour« , paru le 23 avril dernier aux Éditions de Minuit ; et un certain agacement à l’égard de ce que je ressens comme un hyper-pessimisme augustinien.

    …

    J’ai achevé la lecture de ce grand livre il y a plus d’une semaine ; et en laissais la lecture « reposer » (= « mitonner« ) un peu dans l’alambic à circonvolutions de ma mémoire-pensée avant de m’y « attaquer » sérieusement un peu frontalement ; jusqu’à découvrir ce matin cet excellent article de Nicolas Weill, qui partage mon angle de vision : quant au perspectivisme augustinien de Jean-Louis Chrétien _ auteur d’un « Saint Augustin et les actes de paroles« , pas encore lu, mais à lire urgemment…

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    Il faut dire que j’avais grandement apprécié le livre précédent de Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation« , davantage en empathie, cette fois-là, avec ce que je pourrais qualifier, le plus modestement possible, de spinozisme et de « waltwhitmanisme«  _ de Walt Whitman, lire le formidablement dynamisant « Feuilles d’herbe » _ de ma propre idiosyncrasie…

    …

    Ce travail-ci, aujourd’hui, de Jean-Louis Chrétien nous introduit au cœur d’une des questions majeures de la modernité (et de son devenir ; son avenir même : face au nihilisme qui le ronge et détruit ce qu’il recèle pourtant de forces de « vie » !) :

    …

    celle de l’identité personnelle se forgeant, fondamentalement, par la qualité des liens à l’autre (et à l’altérité)

    _ c’est-à-dire ce qui se nomme proprement,

    selon l’analyse qu’en fait on ne peut mieux lucidement Michaël Foessel,

    l’ »intimité«  :

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    cf là-dessus, de Michaël Foessel, le très important « La Privation de l’intime« 

    (sur ce livre, majeur lui aussi pour l’intelligence de l’aujourd’hui, cf mon article du 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« ).

    …

    Ainsi que de leur connaissance, et de leur accessibilité, ou pas

    _ à cette identité et à cette intimité des personnes _, à d’autres (que soi) :

    …

    à la page 17, Jean-Louis Chrétien cite un mot de François Mauriac, « en 1928, dans son ouvrage « Le Roman«  »,

    en réponse à ces affirmations de Jacques Maritain, dans « Trois réformateurs » (en l’occurrence, Luther, Descartes, Rousseau), en 1925 : « Il y a un secret des cœurs qui est fermé _ même _ aux anges, ouvert seulement à la science sacerdotale du Christ. Un Freud aujourd’hui, par des ruses de psychologue, entreprend de le violer. Le Christ a posé son regard dans les yeux de la femme adultère, et tout percé jusqu’au fond ; lui seul le pouvait sans souillure. Tout romancier lit sans vergogne dans ces pauvres yeux ; et mène son lecteur au spectacle. »

    …

    François Mauriac remarque : « Je ne sais rien de plus troublant que ces  lignes pour un homme _ soit un romancier tel que lui-même ! _ à qui est départi le don _ sic _ redoutable de créer des êtres, de scruter le secret des cœurs« . Voilà donc ce qui fait ici question !

    …

    Et à la page 18, est citée la réponse ferme de Mauriac : « Ce secret des cœurs, dont Maritain nous assure qu’il est fermé aux anges eux-mêmes, un romancier d’aujourd’hui ne doute pas que sa vocation la plus impérieuse soit justement de le violer.« 

    …

    Etant (bien) entendu que de la qualité de ces liens (dont ceux des « cœurs« ) à l’autre, découle aussi, en aplomb et en surplomb _ cf déjà les analyses de Mélanie Klein sur l’ »introjection » du moi chez le petit enfant, avant la parole… _, car les impliquant et les commandant, rien moins que la conception de soi, et du rapport à soi

    (ainsi que des autres, et des rapports à eux) :

    …

    question éminemment cruciale, que celle de la conception

    (et de la formation effective : au sein des processus d’éducation et d’enseignement, ainsi que d’initiation vraie à une culture riche)

    de l’identité personnelle

    _ à l’heure grotesque, sinon ubuesque, de l’inflation misérable des ego, d’autant plus narcissiques, que plus vides, ces « baudruches« , ces « outres de vent » gonflées de la prétention de leur « rien » !..

    …

    Et que _ ou combien ! _ de mauvais _ hauts ! _ exemples, ici, de « bassesses« , sur les tribunes, les estrades, sur lesquelles se focalisent les projecteurs et les sunlights, et les lucarnes blafardement luminescentes des pauvres écrans de télévision…

    …

    Sur ma lecture du livre de Jean-Louis Chrétien

    et de ses six chapitres (après celui de présentation de la problématique) :

    …

    1) je me suis amusé à l’alacrité jouissive de la description de la comédie mondaine stendhalienne (surtout dans « Lucien Leuwen » et « Le Rouge et le Noir » ;

    …

    2) j’ai apprécié la très grande qualité de vista de l’approche, si riche (= pleine) de détails, du « monde » dans l’œuvre balzacien (surtout à travers de remarquablement fines analyses de « La Cousine Bette » et d’ »Albert Savarus« )

    _ au point que « en régime d’omnisignifiance _ tel que l’envisage l’option d’une Création infiniment bonne _ le détail révélateur, le détail qui n’a rien de contingent _ du moins dans l’absolu du cadre (théologique) ainsi envisagé _ (se) soulève la question de savoir s’il y a vraiment quelque chose comme des détails« . Alors « c’est lui _ le détail ! _ qui hérite de l’omnisignifiance chrétienne en la métamorphosant : dans la lumière de l’humain, il n’est rien qui ne fasse sens«  _ et soit absolument absurde ! Avec cette référence, alors , déjà, page 31, à Balzac : « Ceux qui se lassent des descriptions balzaciennes méconnaissent que voir une demeure et les choses qui s’y trouvent, c’est déjà explorer l’âme et l’histoire de ceux qui l’habitent. L’importance croissante du concept de « milieu », si bien étudié par Leo Spitzer et Erich Auerbach, va dans le sens de cette omnisignifiance. Tout étant solidaire, il n’y a plus de détails.«  Et tout spécialement : « un lieu réel d’omnisignifiance est la ville, et particulièrement la grande ville« … « Une ville est un lieu de saturation du sens », énonce Jean-Louis Chrétien, page 32. Etc… Fin de l’incise sur le « monde » balzacien…

    …

    3) j’ai découvert l’impressionnante ampleur, et hauteur, et profondeur, de vue métaphysique d’un Hugo (tant dans « Les Misérables » que dans « L’Homme qui rit » et « Les Travailleurs de la mer » ;

    …

    4) j’ai retrouvé la richesse de l’approche woolfienne de la complexité du réel, des points de vue, jusqu’à la morbidité

    _ qui m’avait irrité dans le film, s’inspirant et de son style, et de son aventure personnelle (suicidaire, jusqu’au suicide effectif conclusif) du film « The Hours » (de Stephen Daldry, en 2003), d’après le roman de même titre de Michaël Cunningham, en 1999 : en français « Les Heures » _,

    dans la lecture de l’incommunication (tragique) des personnages des (magnifiques) « Vagues » de Virginia Woolf ;

    …

    5) j’ai un peu déploré le choix de « Lumière d’août » pour entrer dans l’univers faulknerien, plutôt que les alternatives du « Bruit et la fureur« , ou « Sanctuaire« , ou « Absalon ! Absalon !« , à cause d’une vision davantage marquée, ici, par le poids du péché (que dans d’autres des romans de cet auteur tellement majeur ! en effet) : où se trouve, ici, l’ »allègement » (« Light« ) de l’héroïne, Lena Grove, qui, enceinte, vient par hasard accoucher ce mois d’août-là au pays de « Yoknapatawpha County« , entre l’Alabama d’où elle vient, et la Louisiane vers où elle va ; et croise le parcours (= la via crucis) du martyr Joe Christmas…

    …

    et 6) j’ai pris grand plaisir à entrer dans l’univers (torturé : à je ne sais quel quantième degré !) beckettien par ce choix de « L’Innommable« , que je ne connaissais pas…

    …

    Voici donc, maintenant, l’article très clair et très juste de Nicolas Weill,

    un peu truffé, à ma façon, de « commentaires« , au fil des phrases :

    …

    « Conscience et roman, I. La Conscience au grand jour », de Jean-Louis Chrétien : le roman et son péché originel« 

    in LE MONDE DES LIVRES | 23.04.09 | 10h54  •  Mis à jour le 23.04.09 | 10h54

    …

    Pourrions-nous lire un roman si nous ne présupposions pas à l’avance que son auteur, à l’instar de Dieu, possède le don

    _ possiblement éclairant pour le lecteur : à quoi « servirait«  sinon le temps pssé à la lecture d’un livre ? et cela depuis les premiers livres : sacrés ! cf le grand Nietzsche d’« Ainsi parlait Zarathoustra« , au chapitre magnifique « Lire et écrire«  : « Jadis l’esprit était Dieu ; puis il s’est fait homme ; maintenant il est plèbe » (en 1882-83) ; et aussi : « encore un siècle de lecteurs, et il va se mettre à puer« … _

    le don de sonder les reins et les cœurs de ses personnages ? Cette convention, qui a fini par avoir valeur d’évidence, Jean-Louis Chrétien s’y attaque dans ce premier volet d’une entreprise qui en comportera deux. Pour le philosophe, il s’agit de mener une réflexion de grande ampleur _ oui ! _ sur l’histoire de la conscience _ rien moins : c’est son objet ! _, telle qu’elle a été mise en forme _ oui, afin de mieux « ressentir«  (en l’ »aisthesis« )… _ par le roman _ soit le « genre«  de livre le plus lu désormais : ce « miroir«  (de l’identité moderne), comme le nomme Stendhal, placé « le long du chemin«  de la vie de la plupart : « l’ai-je bien parcouru ? »  (ou « bien descendu ? » _ plutôt que « grimpé !« , on le remarquera : soit le « sens » de la pente « attractive«  et ultra-majoritairement dominante…) _ au cours des deux derniers siècles.

    …

    Les colères _ en effet !!! _ de ce penseur, lui-même grand lecteur des Pères de l’Eglise _ oui ! _, apparaissent très vite. Et ses développements _ riches d’une très grande perspicacité ! _ se révèlent imprégnés d’une indignation _ oui _ à la Bernanos face à la démesure _ ou le sacrilège… _ d’une littérature qui ose _ certes ! _ se substituer au Créateur. Cette irritation s’exprime en notes, remarques et apartés, sur le mode du coup de griffe à notre civilisation _ et à son pauvre nihilisme si ridiculement narcissique, et tragiquement (c’est à craindre) égocentré… Doit-on pour autant le ranger dans la catégorie, forgée par Antoine Compagnon, des « Antimodernes«  ? Oui, mais à condition de ne pas assortir l’expression de ses connotations politiques d’usage…

    …

    L’aventure du roman accompagne une métamorphose du sujet moderne _ oui !!! là-dessus, lire aussi le premier grand livre, en 1963, de Marthe Robert : « L’Ancien et le nouveau » (reparu dans la collection « Les Cahiers rouges«  des Éditions Grasset… _ qui ne trouve guère grâce _ et pour cause ! _ à ses yeux. Celle qui transforme le moi en subjectivité recroquevillée _ oui ! _, sous l’effet des mutations propres à la société bourgeoise et individualiste. L’illustration caricaturale d’une telle évolution est l’actuel piéton urbain enfermé maladivement derrière ses écouteurs _ assourdissant (et anesthésiant, carrément !) tout : là-dessus, lire le très grand livre aussi, mais pas assez remarqué, d’Alain Brossat « La démocratie immunitaire » (paru à La Fabrique, en 2003, déjà) ; en plus du livre tout aussi remarquable et tout récent, lui, de Guillaume Le Blanc : « L’Invisibilité sociale«  : il est paru le 18 mars 2009, aux PUF... Pour Jean-Louis Chrétien, ce moi-là est des plus haïssables. Fait-il au moins de la bonne littérature ? La réponse est donnée à travers le parcours d’une figure de style : le monologue intérieur. Comme le style indirect libre, qui fera l’objet du prochain volume, ce procédé a le mérite de serrer au plus près _ en effet, pour la délectation de ce qui s’y révèle à notre connaissance _ l’entrelacement de la conscience contemporaine et du roman.

    …

    L’inspiration phénoménologique et religieuse de l’auteur _ oui _ lui permet d’établir une hiérarchie _ oui ! _ entre les diverses œuvres abordées, à partir de leur usage respectif du monologue intérieur. Il s’agit des « Misérables« , d’Hugo, ici magnifiquement réhabilité comme penseur de haut vol _ et Jean-Louis Chrétien donne envie de lire aussi « L’Homme qui rit » et « Les Travailleurs de la mer » : Victor Hugo prenant la dimension (à la Whitman !!! ) d’un immense métaphysicien ! _, des « Vagues« , de Virginia Woolf, de « Lumière d’août« , de Faulkner, de « L’Innommable« , de Beckett, ou de « La Comédie humaine« , de Balzac _ le premier chapitre du livre (après celui d’introduction : « L’Exposition de l’intime dans le roman moderne« , pages 7 à 40) étant tout de même consacré, pages 43 à 92, à l’œuvre de Stendhal : « Stendhal et le cœur humain presque à nu« …

    …

    LE SCEAU DE LA DÉMESURE

    …

    Tous ces classiques sont confrontés à une aune secrète _ absolument ! _ qui désigne un idéal _ doublement « chrétien« , si je puis me permettre pareille expression en cette occurrence particulière-ci… _ dont le sujet et la fiction modernes s’éloignent le plus : le moi des « Confessions« , auquel Jean-Louis Chrétien a consacré un admirable « Saint Augustin et les actes de paroles » (PUF, 2008). Le moi augustinien, en cherchant la vérité, découvre en lui un au-delà de lui-même _ et qui est aussi un infini (plein) _, alors que notre subjectivité à nous n’exhumerait que les faux-semblants d’une _ misérable _ intériorité narcissique _ vide : lire là-dessus la lecture pascalienne des si audacieux « Essais«  de Montaigne en ses « Pensées » : soit une résistance augustinienne toujours vivace (ou plutôt ravivée) à l’ère d’un premier avènement d’une magnifiquement humaine assomption de l’« humanité » : « bien faire l’homme« , dit Montaigne, au sublime chapitre final (Livre III, chapitre 13 : « De l’expérience« )…

    …

    Le geste fondateur du romancier, parce qu’il ose _ oui _ s’instituer en scrutateur _ certes _ des consciences et s’arroge le droit, jusque-là divin

    _ en effet : c’était aussi l’audace, mais non sur le mode, biaisé (lui) de la fiction, de Montaigne en ses « Essais« , donc : en se donnant, lui, Montaigne, à pénétrer (par l’« indiligent lecteur« , qui sortirait un peu de son « indiligence«  : c’est là le seuil et le sas !.. « Hic Rhodus, hic saltus« …) ; à pénétrer, donc, un peu, en son activité de penser « sur«  son penser même, « en acte« … _

    de pénétrer par effraction _ par son surplomb de romancier, ce « mensonge«  en acte qui prétend « dire la vérité«  (dixit Aragon _ assez expert, semble-t-il, en la chose…) sur les autres que lui-même… _ la conscience d’autrui,

    se retrouve frappé du sceau de la démesure. Pour la nommer _ cette « effraction« … _, le philosophe a forgé le néologisme de « cardiognosique », qui désigne ce viol de l’intimité _ nous y voilà _ propre au roman tel que nous le connaissons _ en « notre«  modernité.

    …

    Cet arrachement au sacré _ certes _ et à l’altérité _ en son mystère : saccagé par ce « réductionnisme » vandale ! _ laisse les personnages seuls avec eux-mêmes

    _ et sans amour (vrai : d’un autre) ; sans liens d’intimité (authentique) avec la personne (sacrée) de l’autre : au-delà du corps (ou de la viande : cf le trouble que provoquent les images sidérantes-médusantes d’un Francis Bacon… ; ou d’un Lucian Freud) ; au-delà du corps de l’autre, donc, tenu entre ses bras, en quelque sorte ; au-delà de ce qui se réduit de plus en plus à des comportements érotiques pornographiques (lire là-dessus, peut-être Jean-Luc Marion : « Le Phénomène érotique« , paru aux Éditions Grasset en 2003) _,

    dans une société en décomposition _ putride. Reste à savoir si l’écrivain y participe avec plus ou moins de scrupules _ lui-même… Écrits par un Stendhal qui fut à l’école des « idéologues«  _ Destutt de Tracy, etc… _, héritiers révolutionnaires des Lumières, les monologues intérieurs omniprésents dans « Lucien Leuwen » ou « Le Rouge et le Noir«  incarnent une sorte de cas-type _ et cible première de Jean-Louis Chrétien ici, dénonçant son « théâtre«  mesquinement, en sa « comédie » sociale, « mondain«  _ de l’intériorité claquemurée dans l’individualisme conquérant _ des égotismes don juanesques beyliens, en ce premier exemple… Chrétien soutient même que Stendhal anticipe les analyses de Durkheim sur l’« anomie », cette déliaison sociale que la sociologie considère comme caractéristique de l’époque contemporaine.

    …

    A l’autre bout de la chaîne, dans « L’Innommable« , Samuel Beckett pousse au contraire la pratique du monologue à un point de rupture salutaire _ par tout ce que lui, Beckett, casse en sa dénonciation jubilatoirement desespérante.

    …

    Le fil rouge de cet essai se révèle donc plutôt comme le récit d’un renoncement progressif _ au XXème siècle, donc, beaucoup moins complaisant pour l’égotisme que le siècle précédent (et son abcès de fixation « romantique« …) ; du moins pour les chefs d’oeuvre (woolfiens, faulkneriens et beckettiens) sur lesquels choisit de faire pencher son attention et sa vigilance l’analyste _ au privilège de la « cardiognosie ». Plus un écrivain hésite devant ce privilège _ et carrément le casse en mille morceaux, le brise, le pulvérise _, plus il est grand, suggère Chrétien. A l’inverse, cette voix d’aujourd’hui, qui me réduit aux murs  _ insonorisés et anesthésiants _ du « monde privé », est comparée à celle du ventriloque _ misérablement narcissiste _ qui n’entend que lui. Pour Chrétien, parler sans personne à qui s’adresser _ cf le terrifiant (malgré lui, à son corps défendant ; et non fictif !!!) « E-Love _ petit marketing de la rencontre » de Dominique Baqué (ainsi que mon article du 13 décembre 2008 sur lui : « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle” » )… _ est l’indice d’une souffrance particulière à notre temps. C’est aussi le péché originel de la littérature _ romanesque ? ou romanesque seulement ?… Quid de l’« essai«  à la Montaigne ? ou du penser d’un Nietzsche ?.. _, et sa leçon.


    CONSCIENCE ET ROMAN, I. LA CONSCIENCE AU GRAND JOUR de Jean-Louis Chrétien. Minuit, « Paradoxe« , 288 p., 28 €….

    Nicolas Weill

    …

    Soit, une brillante analyse d’un livre très important qui nous donne de quoi méditer sur un enjeu civilisationnel profond, grave : essentiel, même !…Hier, je relisais avec mes élèves le discours du « dernier homme » que le Zarathoustra de Nietzsche fait prononcer, en un monologue intérieur, en son propre discours du « surhumain » (au chapitre 5 du « Prologue » d’ »Ainsi parlait Zarathoustra » : le « discours du surhumain » s’étendant, lui, sur les trois chapitres 3, 4 & 5) à celui qui « va vivre le plus longtemps » :celui-ci, le « dernier homme » ne cessant de répéter, en disant (bien !) « nous« , et en clignant des yeux (et c’est d’abord à lui même que s’adresse la recherche de « connivence » !) :« nous avons inventé le bonheur« ..….Je cite ces « paroles« (de « monologue intérieur » autant que d’« adresse à d’autres«  ;

    et qui ne sont, ces « autres« -là, que des « semblables« , « tout pareils aux mêmes »…)

    in extenso (dans la traduction de Georges-Arthur Goldschmidt) :

    …

    « Qu’est l’amour ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est le désir ? Qu’est une étoile ?« 

    « Voilà ce que demande _ aux autres ou/et à lui-même _ le dernier homme ; et il cligne de l’œil« , fait dire Nietzsche à son personnage de Zarathoustra, cherchant à « parler » à la « fierté » de ceux « qui ne (le) comprennent pas » en son appel à un sursaut (du « surhumain« ) à l’encontre du nihilisme…

    …

    Puis : « Nous avons inventé le bonheur« ,

    « disent les derniers humains ; et ils clignent des yeux. »

    …

    Et : « Jadis tout le monde était fou« ,

    « disent les plus finauds ; et ils clignent des yeux« .

    …

    Et à nouveau : « Nous avons inventé le bonheur« ,

    « disent les derniers hommes ; et ils clignent des yeux. »

    …
    Quant à la description que donne le Zarathoustra de Nietzsche, de cette « sagesse » terminale

    (de « fin d’humanité » et de « fin de l’Histoire » ! ô la sublime parousie, ici !!!),

    au style indirect, alors,

    elle est prodigieuse de vérité sur l’« opinion » _ en voie d’unanimisme, peut-être _ de notre temps :

    …

    « La terre alors sera devenue petite et le dernier homme y sautillera qui rend _ à son image ! _ toute chose petite. Son espèce est indestructible comme le puceron des bois ; le dernier homme, c’est lui qui vivra le plus longtemps » _ et les records de longévité effectivement se battent…

    …

    « Ils ont quitté les contrées _ nordiques _ où il est dur de vivre : car l’on _ noter la forme impersonnelle de la grégarité : majoritaire ; et malheur à l’isolé ! _ a besoin de chaleur. On aime encore _ pas par désir, et encore moins par passion ; mais par « besoin«  ! attention à la chute, quand le service déçoit ! ou déchoie... _ le voisin _ à commencer par les dits « compagnons« , « copains » et « copines » avec lesquels on partage le pain et (tout) le quotidien… _ et l’on se frotte à lui, car l’on a besoin de chaleur. »

    …

    « On marche avec précaution _ lire ici, en assomption triomphante de ce « souci« , Hans Jonas : « Le Principe responsabilité« … Fou donc celui qui trébuche encore sur des pierres ou des humains«  _ c’est-à-dire d’autres que soi (et « non encore « in-humains » !..« , préciserait Bernard Stiegler…)…

    …

    « On travaille encore car le travail est un divertissement _ vive l’« entertainment » !.. Mais on prend soin _ on a appris à « gérer«  !.. _ que ce travail ne soit pas trop fatigant.

    On ne devient plus ni riche ni pauvre, l’un et l’autre sont trop pénibles. Qui veut encore gouverner ? _ quelques uns s’agitent bien encore un peu, sur ce terrain-ci… _ qui veut encore obéir, l’un et l’autre sont trop pénibles.

    Point de berger et un troupeau. Chacun veut la même chose : chacun sera pareil, celui qui sentira les choses autrement, ira volontairement _ de lui-même _ à l’asile d’aliénés » _ se re-faire « conformer« …

    …

    Et enfin : « On est malin et on sait tout ce qui s’est passé : ainsi on n’en finit pas de se moquer. On se querelle encore mais on se réconciliera bientôt _ sinon ça abîme l’estomac.
    On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais l’on révère la santé
     »
    _ plus que tout : c’est elle la panacée, qui fait « durer« …

    …

    Qu’adviendra-t-il de nous et par nous ?.. Ce sont-là _ à notre échelle, du moins _ des enjeux à ne pas trop négliger :

    de ce devenir-là de l’ »humain » ; au risque de l’ »in-humain« …

    …

    Le premier mérite de ce livre important qu’est « Conscience et roman 1 _ la conscience au grand jour« , de Jean-Louis Chrétien,

    est de nous en faire bien ressentir non seulement l’ampleur, mais les « prises » (singulières) de toute son amplitude sur l’identité des « soi » et leurs rapports à l’altérité des « autres » ; dans le jeu (voire la disparition !) des « liens » discrets, sinon « secrets » (pour des tiers _ que ces « liens » ne regardent pas !), de l’ »intimité » même ;

    en l’ »incalcul » de sa générosité (ou « amour« )…

    …

    Titus Curiosus, ce 15 mai 2009

  • Crétinisation versus « apprendre à vivre » : comment former, à l’école et ailleurs, à l’essentiel ?

    Une interview opportune et urgente d’Edgar Morin sur la « crise » de la « formation » des personnes, des personnalités, des citoyens _ = « crise de l’éducation » _, afin qu’ils soient _ = nous soyons ! _ de « vrais humains » (se dépassant eux-mêmes, en permanence), au lieu de n’être que de la « ressource » disponible (sur un marché : concurrentiel) en « moyens«  (pour « services » de « ressources humaines » en mal d’ »efficacité » à court terme _ en attendant « la chute« …),

    dans Le Monde du 13 mai 2009 :

    « Edgar Morin : « On devrait instaurer une année propédeutique de culture générale obligatoire »…« 

    …

    Opposé au cloisonnement des savoirs, le sociologue et philosophe Edgar Morin, qui a élaboré la théorie de la « pensée complexe« , défend ici l’idée d’une culture qui relie _ du latin « religare« , et en français « relier« … _ nos connaissances éparses.

    …

    Qu’est-ce que la culture générale et à quoi sert-elle ?

    …

    C’est ce qui, à partir des écrits, des arts, de la pensée, aide à s’orienter dans la vie et à affronter les problèmes de sa propre vie. La lecture de Montaigne, La Bruyère, Pascal, Diderot ou Rousseau nourrit notre esprit pour nous aider à résoudre nos problèmes de vie.

    …

    Autrement dit, c’est vital.

    …

    Non seulement on ne peut pas s’en passer, mais il faut la régénérer _ en ce moment se tient aussi, à Grenoble, à l’initiative de « la république des idées« , un colloque sur la question de « rénover la démocratie« … _, parce qu’elle est elle-même victime du mal principal qui frappe les connaissances, c’est-à-dire la compartimentation et la fermeture. Si, comme on l’a toujours fait _ enfin, presque… _, on veut réfléchir sur l’être humain, la nature, la réalité et l’univers, on a besoin d’incorporer les acquis qui viennent des sciences. Je crois qu’il faut régénérer _ est-ce plus précis et plus juste que « rénover » ?.. probablement… _ la culture générale parce que chacun a besoin, pour savoir ce qu’il est en tant qu’être humain, de se référer à sa situation dans le monde.

    …

    Comment la régénérer ?

    …

    J’ai fait des propositions pour des réformes de l’enseignement radicales _ prises à la racine. L’enseignement fournit _ entre « fourguer » et « gaver« … _ des connaissances séparées, cloisonnées et dispersées, qui deviennent affaire d’experts fonctionnant sur des problèmes particuliers, mais incapables de voir les problèmes fondamentaux et capitaux.

    …

    Dans « Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur » (Seuil, 2000), je donne des thèmes _ ou pistes ? _ de réflexion. Par exemple : qu’est-ce que l’être humain ? Cela n’est enseigné nulle part _ la question « Qu’est-ce l’homme ? » est la principale de tout enseignement-questionnement philosophique, tout de même, selon Kant !.. _, car tout ce qui concerne l’être humain est dispersé. Pas seulement dans la biologie ou les sciences humaines et la philosophie _ !!! _, mais aussi dans la poésie et la littérature, qui sont des sources de connaissance de l’humain, mais sont considérées _ par certains, beaucoup, trop… _ comme des luxes _ ou « suppléments d’âme« … _ esthétiques, et non pas des sources de connaissances.

    …

    Une sorte de méta-savoir ?

    …

    Plutôt une façon de faire communiquer _ activement, en les dynamisant _ les savoirs et de les rendre nourriciers _ voilà ! et à foison… _ pour l’esprit de chacun. De plus, la culture ne peut pas se réduire aux savoirs transmis par le langage _ articulé, en la langue. La musique, par exemple, nous transmet des messages affectifs que nous traduisons très mal en mots. Mais il y a une pensée derrière la musique. Il y a une pensée derrière les œuvres de Beethoven. Il y a aussi une pensée derrière Rembrandt et Michel-Ange _ voir la (scandaleuse !) misère de l’initiation artistique au lycée (et au collège). Quant à la poésie, elle emploie les mots non pas dans un sens de dénotation instrumentale, mais dans un sens d’évocation que le langage dénotatif ne peut pas dire _ ou la palette ouverte d’un style. La culture inclut tous les arts _ et comment !!!

    …

    La pensée complexe, qui est au cœur de votre travail, n’est-elle pas l’illustration de cette culture qui relie les savoirs ?

    …

    On nous enseigne l’analyse et la séparation. Très bien ; mais on ne nous enseigne ni la synthèse ni la liaison. J’ai voulu montrer quelles sont les méthodes _ cf le très important « La Méthode« … _ qui permettent de relier. Dans « L’Homme et la mort » (Seuil, 1951), j’ai fait appel à l’ethnographie, à la préhistoire, aux sciences religieuses, à la poésie, à la littérature… Mon problème était de ne pas juxtaposer ni empiler ces connaissances, mais de les relier en leur donnant un sens.

    …

    Tout le contraire des disciplines scolaires bien séparées.

    …

    Les savoirs fermés et séparés doivent être ouverts et reliés. On devrait instaurer une année propédeutique de culture générale obligatoire pour tous, en fin de lycée ou en première année de fac. Et puis, il faudrait former ou réformer les formateurs. Je l’ai appliqué ces dernières années au Mexique, au Brésil et au Pérou, où j’ai fourni les éléments des « sept savoirs capitaux » à développer. Je leur enseigne ce qu’est la rationalité, la complexité. J’introduis les problèmes de notre civilisation ignorés dans les cours d’économie ou de sociologie. Par exemple, sur la fabrication des médias, le consumérisme des classes moyennes, l’intoxication publicitaire ou automobile. Ça fait partie de la culture générale. Dans « Emile ou de l’Education« , quand Jean-Jacques Rousseau demande à l’éducateur ce qu’il veut faire, celui-ci répond : « Je veux lui apprendre à vivre. »

    …

    D’où l’importance aussi de « La Princesse de Clèves » ?

    …

    Je fais des critiques politiques au président Sarkozy, mais je ne l’attaquerai pas sur le plan de la culture. Je ne le critique pas de ne pas connaître « La Princesse de Clèves« . Je le critique s’il propose de nous en détourner.

    …

    N’est-il pas contradictoire de dire que nous sommes dans une société de la connaissance tout en tournant le dos à la culture ?

    …

    On n’est pas dans une société de la connaissance. On est dans une société des connaissances séparées _ et pratiquées instrumentalement pour une utilité technicienne à courte vue. Le vrai problème, c’est qu’il faut tout réformer. Mais on ne fait que des « réformettes » ; le secondaire occulte le principal ; et l’urgence occulte l’essentiel ; alors que l’essentiel est devenu urgent _ formules capitales ! assassinées par la pseudo-« culture«  de l’évaluation comptable (dite « du résultat » ; cf mon article du 28 avril : « de quelques symptômes de maux postmodernes : 2) “l’inculture du résultat”, selon Michel Feher « ) : c’est si commode…

    …

    Si la culture relie les savoirs, ne s’en prend-on pas aux savoirs en jugeant la culture superflue ? …

    On relègue les savoirs dans les mains de spécialistes ; et on dépossède tous les autres. Par ailleurs, on est complètement ignorant sur les qualités vitales de la culture générale.

    …

    Ne croire qu’en des spécialités, c’est ne croire qu’en une vision de l’être humain borné et incapable de se poser des problèmes _ clé de l’intelligence (ouverte et ouvrante) du réel (en sa complexité). C’est du crétinisme. De plus, c’est une illusion ; car, aujourd’hui, dans certaines entreprises, au lieu de recruter des polytechniciens, on recrute _ de fait : on ne peut plus « réalistement« , comme ils pensent… _ des normaliens. On cherche des gens ayant des aptitudes « tous terrains » plutôt qu’une aptitude limitée _ obtuse _ à un seul terrain. Il est démontré que le développement des aptitudes de l’esprit humain à traiter des problèmes généraux leur facilite le traitement _ inventif, créatif, « avec génie« … _ des problèmes particuliers.

    …

    Propos recueillis par Ma. D.

    …

    Article paru dans l’édition du 13.05.09

    …

    Mais qui veut vraiment cela

    parmi ceux qui « occupent«  les manettes ? En lieu et place de fructueusement (pour eux !) « faire affaire«  avec ceux qui « vendent du temps de cerveau humain disponible » ?..

    …

    Titus Curiosus, ce 14 mai 2009

  • quand les musiciens aiment passionnément la musique : le cas de l’oeuvre de Rameau

    Quelques échanges de mails avec amis musiciens (et mélomanes passionnés),

    …

    en l’occurrence

    Philippe Allain-Dupré, éminent flûtiste virtuose (cf pour écoute ! sa discographie…) et tout aussi éminent facteur de flûte (cf ceci : flûte renaissance),

    et Maître Patrick Florentin, Secrétaire de la « Société Jean-Philippe Rameau » (chargée d’éditer l’œuvre intégrale _ enfin !!! nous n’en disposons toujours pas : pas encore !.. _, ainsi que de faire un point complet sur les sources de ce compositeur), conseiller au « Festival Baroque de Pontoise« , ainsi que Président de « La Simphonie du Marais » dirigée par Hugo Reyne ;

    …

    il n’y a pas que Debussy à aimer passionnément, en musicien, Rameau

    (cf

    à la suite de mon article du 9 mai 2009 « Trois nouvelles merveilles musicales, encore, de “style français”, en CD : des oeuvres de Gottlieb Muffat, Jean-Philippe Rameau et Gabriel Fauré » ;

    ainsi qu’à celui du 11 avril 2009 « “Vive Rameau !” : le “feu” du génie de Rameau en un jubilatoire CD Rameau (”Zoroastre” et “Zaïs”) par Ausonia et Frédérick Haas » ;

    l’article du 10 mars 2009 : »la poétique musicale du rêve des “Jardins sous la pluie”, voire “La Mer”, de Claude Debussy, sous le regard aigu de Jean-Yves Tadié« ) :

    …

    Voici ces échanges de courriels :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : En souvenir d’un concert Rameau très émouvant
    Date : 11 avril 2009 20:26:21 HAEC
    À :  Philippe Allain-Dupré

    …

    En souvenir _ cf le post-scriptum à cet article du 11 avril ! _ du concert de Bruges le 7 août 1993 _ c’était, à l’église Sainte-Walburge, pour la session 1993 du « Festival de Flandres«  ; et, surtout, le soir même des obsèques du roi Baudouin… _,
    cet article-ci :

    « “Vive Rameau !” : le “feu” du génie de Rameau en un jubilatoire CD Rameau (”Zoroastre” et “Zaïs”) par Ausonia et Frédérick Haas »
    et en regrettant de ne pas entendre plus souvent de Rameau au concert…

    Bien à vous tous,

    Titus

    …

    Et

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Un article de musique
    Date : 9 mai 2009 18:05:04 HAEC
    À :   Philippe Allain-Dupré

    …

    Un article qui pourrait t’intéresser _ Philippe a joué à maintes reprises dans l’orchestre de La Simphonie du Marais ! dont lors de ce mémorable concert Rameau (« Des Ténèbres aux Lumières« ) à Bruges, le 7 août 1993 _ :

    « Trois nouvelles merveilles musicales, encore, de “style français”, en CD : des oeuvres de Gottlieb Muffat, Jean-Philippe Rameau et Gabriel Fauré« 

    Titus

    …

    voici, donc, cette réponse, on ne peut mieux éloquente-ci, de Philippe :

    …

    De :   Philippe Allain-Dupré

    Objet : Rép : Un article de musique
    Date : 13 mai 2009 08:41:47 HAEC
    À :   Titus Curiosus

    …

    Ah Merci Titus
    Oui Rameau est sublime !
    Amitiés
    Philippe Allain-Dupré

    …

    Et cet échange-ci, aussi, avec Patrick Florentin :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Ta part de travail dans le livret du CD Rameau
    Date : 10 mai 2009 08:30:16 HAEC
    À :  Patrick Florentin

    …

    Je n’ai pas réussi encore _ ce fut fait le lendemain, le dimanche 11 : Hugo Reyne rentrait de concerts « Bach«  à Tokyo avec Pierre Hantaï et Emmanuelle Guigues : leur CD de « Sonates pour flûte«  de Jean-Sébastien Bach paraîtra en septembre prochain, chez Mirare…  _ à joindre Hugo au téléphone
    afin d’obtenir des précisions sur l’ »Avis aux concertans » de 1741 de la « mise en concert » des « Pièces de clavecin« …
    Hugo passant à une 2de opération : la « mise en symphonie »
    _ des « Pièces«  (« de clavecin »…) que Rameau avait lui-même publiées, en partitions séparées, « mises en concert« …

    …

    Rameau a beaucoup appris des pratiques d’autres instruments que le clavecin et l’orgue
    dès son activité au Théâtre de la Foire
    _ à partir de 1723…
    Puis, à la direction de l’orchestre de M. de La Pouplinière _
    à partir de 1731 : cf l’important « La Pouplinière et la musique de chambre au XVIIIe siècle » de Georges Cucuel, en 1913 (aux Éditions Fischbacher).
    Et ensuite
    _ à partir d’« Hippolyte & Aricie« , en 1733 _ à l’opéra _ = l’Académie royale de Musique…
    …
    Il est intéressant de remarquer que Rameau quitte en 1753 la direction de l’orchestre de M. de La Pouplinière
    pour la laisser à Johann Stamitz
    _ 1717 – 1757 _, et à la nouvelle « mode » de la symphonie, en ses débuts.
    …
    Je m’y suis intéressé lors de mes recherches _ cf mon article dans le numéro des « Cahiers de l’Agenais«  de 1999  _ sur « la bibliothèque musicale des ducs d’Aiguillon » (au pluriel : le père, puis le fils ; voire le petit-fils),
    et de Mangean
    (ca 1710 – ca 1756)…
    La « symphonie » ne se développe pas seulement à (et depuis) la cour de Mannheim _ les Stamitz, Franz Beck, etc… _
    ou en (et depuis) la Milan de Giambattista Sammartini
    _ par où (ainsi que par Mannheim !) passera très bientôt le jeune Mozart, en mars 1770… ; Giambattista Sammartini : 1700 – 1775 _ ;
    en France aussi…

    …
    Et l’opéra _ ou l’Académie royale de Musique _ y a sa place.
    …
    J’ai découvert les liens Barberina _ cf « La Pantomime » du « Quatrième Concert » _ / prince de Carignan
    dans ces recherches sur la collection d’Aiguillon…

    …
    Carle Van Loo, autre ami de La Pouplinière,
    était protégé par le prince de Carignan,
    et avait pour épouse la cantatrice Cristina Somis,
    de la famille du violoniste virtuose turinois
    _ Giovanni Battista Somis : 1786 – 1763 _ …
    …
    Pour ne rien dire de l’incident de l’infidélité de la première Mme de La Pouplinière
    avec le duc de Richelieu
    _ troisième du nom : 1696 – 1788 _, en novembre 1748.
    …
    Marmontel le raconte dans ses « Mémoires »
    sur lesquels je me suis penché aussi
    quand j’étais « conseiller artistique » de « La Simphonie du Marais » : j’y ai beaucoup appris sur ce siècle…
    …

    La danse aussi, bien sûr, est très présente en ce siècle à Paris.
    Et Rameau s’y déchaine…

    …
    Aussi, en viens-je à me demander quelle est ta part dans le livret du CD ;
    tout à fait passionnant
    _ et riche d’illustrations ! _sur le détail des 16 pièces mises en concert (+ les magnifiques « gavottes et leurs doubles« ).
    Ainsi que sur la réflexion (finale) sur chacun de ces 5 concerts…

    …
    Peut-être rédigerai-je un 2d article là-dessus…
    …
    Titus

    …

    C’est désormais fait !

    …

    De :   Patrick Florentin

    Objet : Rép : Ta part de travail dans le livret du CD Rameau
    Date : 11 mai 2009 09:29:37 HAEC
    À :   Titus Curiosus

    …

    Bonjour Titus,
    Bravo pour ton article.

    Je suis content que tu aies apprécié ce magnifique disque.

    …

    Cela fait longtemps (depuis 1996) qu’Hugo m’a parlé de ce projet de mettre « en simphonie » ce recueil de 1741.

    …

    Pour la partie texte, Hugo m’a laissé carte blanche sur l’introduction et le commentaire de chaque pièce. Toutefois Hugo a souhaité que chaque personnage fasse l’objet d’une illustration ; et j’y ai contribué en lui dénichant le portrait de la Boucon, de la Barberine (j’ai justement pensé à toi en évoquant ce personnage ! _ Patrick m’avait aidé quand, en 1998, je faisais des recherches autour du danseur Rinaldo Fossani (ou Antonio Rinaldi, dit aussi Fossano ; l’introducteur à Paris de Barberina Campanini, pour « Les Fêtes d’Hébé, ou les Talens Lyriques« , en mai 1739), pour certaines partitions _ dansées !!! _ de la bibliothèque des ducs d’Aiguillon _ ), de Laborde et bien sûr du tableau de Rameau que tu as vu à Bordeaux… _ où il avait été mis en vente publique.

    …

    S’agissant des textes, Hugo a trouvé l’idée _ excellente et si juste ! _ d’une dédicace pour chaque concert : l’hommage au Roi, les élèves de Rameau, le salon de la Pouplinière _ oui ! le foyer vivant et le centre de l’œuvre ! sur la rencontre Rameau/La Pouplinière, cf ceci, in Cucuel-1913, sur le « site Rameau« … _, le goût italien de Rameau _ tout à fait !!! _ et enfin les amis musiciens de Rameau _ ce qui nous permet de mesurer d’autant mieux combien Rameau tenait à cette œuvre !!!

    …

    Pour ce qui est du commentaire de la « gavotte« , il s’agit de la reprise d’un texte que j’avais écrit pour la revue Goldberg sur le « clavecin lyrique » de Rameau paru il y a de cela 5 ou 6 ans, dans un numéro consacré à Rameau _ le numéro 28, de juin-août 2004 ; cf l’article en post-scriptum.
    …

    J’espère avoir répondu à ta question sur ma part de travail dans ce disque, pour lequel j’ai eu la chance d’assister au montage.

    …

    Amitiés
    Patrick

    …

    Titus Curiosus, ce 13 mai 2009

    …
    Post-scriptum :

    …

    Voici l’article de Patrick Florentin : « Le clavecin lyrique » de Rameau :

    …

    L’ironique Piron _ dijonnais (1689-1773) : il fut l’introducteur de son compatriote Jean-Philippe Rameau (1683-1764) auprès d’Alexandre Jean Joseph Le Riche de La Pouplinière de Cheveigné (1693-1762), fermier-général et mélomane passionné  _ disait de Rameau : “Toute son âme et son esprit étaient dans son clavecin ; quand il l’avait fermé, il n’y avait plus personne au logis”.

    …

    On ne saurait mieux exprimer l’attachement qu’éprouvait Rameau pour cet instrument auquel il consacra l’essentiel de sa musique instrumentale. Paradoxalement, ce que Rameau laissa pour le clavecin paraît peu important en quantité _ eu égard à l’ensemble des compositions _, bien que cette œuvre _ de clavecin _ couvrît quarante années de sa vie. Cependant, Rameau a pris le temps d’innover sans cesse _ oui ! c’est un homme « de génie« … _ en exploitant toutes les possibilités de l’instrument et en faire un tremplin _ oui ! _ pour la musique de ses opéras _ et c’est tout le mérite du CD des « Concerts mis en simphonie » de Jean-Philippe Rameau par La Simphonie du Marais, que dirige Hugo Reyne, soit le CD Musiques à la Chabotterie 605006, que de nous le donner à merveilleusement (finement) percevoir !..

    …

    « Premier livre de pièces de clavecin »
    …
    La première œuvre que Rameau ait jamais écrite, fut confiée au clavecin, sous la forme d’un « recueil » de dix pièces publié à Paris en 1706, accompagné d’une petite table d’agréments. Rameau, alors âgé de vingt-trois ans, a quitté Clermont, dont il tenait les orgues de la cathédrale, pour s’installer à Paris comme organiste et pour mieux entendre le maître qu’il admirait tant : Louis Marchand. Le « prélude » qui ouvre ce recueil est un hommage direct à ce musicien puisqu’il débute par une partie non mesurée, sous forme d’une magnifique improvisation, dans laquelle résonnent les accords de 7ème, 9ème et 11ème, suivie d’une « gigue à l’italienne » truffée de dissonances. Viennent ensuite deux « allemandes« , dont la « première » adopte une allure noble et grave avec des longues phrases de doubles croches, dans le style de d’Anglebert, tandis que la « seconde » reprend la même ligne mélodique avec plus de légèreté. La « courante » fait penser à la « deuxième » de la « Suite en ré mineur » de Marchand, non seulement à cause de l’accord de quinte au début du morceau, mais également dans le choix de l’allure et la tessiture. Dans les deux « sarabandes« , Rameau s’éloigne de l’architecture dévolue à ce style de danse en transformant la « première » en un « air tendre« , sans appui sur le deuxième temps, enchaînée à la « seconde« , qui l’imite dans le mode majeur. « La Vénitienne« , avec son rythme balancé, est certainement un souvenir du « Ballet » éponyme de Michel de la Barre (1705), dans lequel Rameau utilise pour la première fois la forme du rondeau. La « gavotte« , à trois voix, adopte un rythme énergique et occupe tout l’espace du clavier. Rameau y démontre sa parfaite maîtrise de la variation, comme en témoigne le dernier refrain de cette pièce. Le « menuet » qui termine ce « livre« , d’une manière élégante et simple, invite l’interprète à le compléter par des « variations » improvisées dans l’esprit du morceau précédent. Ainsi dans ce « premier recueil« , Rameau reste attaché au modèle de la suite de danses et tributaire du style de Marchand et d’Anglebert. Néanmoins, de nombreuses innovations dévoilent un style personnel qui apparaîtra de manière décisive dans ses ouvrages suivants.
    …
    « Deuxième livre de pièces de clavecin »
    …
    Rameau attendra la quarantaine et son retour définitif à Paris pour publier son « deuxième livre de clavecin » en 1724, précédé d’une « préface » très importante. La « Suite en mi » s’ouvre par une « allemande« , proche de Couperin (dans son « 17ème Ordre« ) de par son allure ample et son thème très développé. La « courante » très ornementée est conçue comme la « courante » du « livre précédent« , avec des valeurs pointées et un rythme à 3/2. Deux « gigues en rondeau » remplacent la « sarabande« . Dans la « première« , Rameau puise son inspiration dans la chanson populaire « Au bon roi Dagobert« . La « seconde gigue » n’est pas en reste avec son allure champêtre et ses couplets typés et variés. « Le Rappel des Oiseaux » écrit à deux voix, joue sur le décalage des syncopes évoquant un rassemblement d’oiseaux qui pépient entre eux. Rameau ne quitte pas son inspiration populaire dans les deux « rigaudons« . Le « premier » comporte un thème rapide en imitation. Le « deuxième » avec « son double« , est encore plus gai avec ses appuis harmoniques franchement marqués, immédiatement suivi d’une « variation » au rythme très orné à la main droite et la même ligne mélodique à la main gauche. Rameau revient à l’atmosphère champêtre avec une « musette en rondeau » à trois couplets entourant le refrain, comme dans les « rigaudons« . Rameau précise dans la « préface » du recueil que cette pièce peut être transposée pour être jouée avec la viole. « Le tambourin« , une des pièces les plus populaires de Rameau, également en rondeau, complète admirablement la « musette« , repris tous deux dans son opéra « Les Fêtes d’Hébé » _ donné le 21 mai 1739. « La Villageoise » est un rondeau en deux parties. La première, d’un style léger et agrémenté, fait penser à Couperin, tandis que dans la seconde, Rameau émancipe son allure brillante et virtuose.
    …
    La « Suite en ré » débute par un rondeau intitulé « Les Tendres Plaintes« , dont l’effet mélancolique est obtenu par le dégagement du troisième temps des liaisons notées à la main gauche. Rameau orchestrera cette pièce dans son opéra « Zoroastre » _ donné le 5 décembre 1749 _, avec une ornementation différente à la main droite. « Les Niais de Sologne« , tiré d’un « air populaire en rondeau« , au thème identique pour le refrain et les couplets, a un aspect volontairement lourd. Ce morceau, orchestré dans l’opéra « Dardanus » _ donné le 19 novembre 1739 _, est suivi de deux « variations » saisissantes : la « première » comporte un thème en triolets de croches à la main droite, qui se superpose aux croches égales à la main gauche. La « seconde« , extrêmement virtuose, joue sur l’opposition entre les doubles croches à la main gauche et les simples croches à des gammes descendantes qui se poursuivent aux deux mains. Dans le même esprit, « La Follette » est un rondeau joyeux écrit sur un rythme de gigue brisée par la présence de longues trilles qui déstabilisent volontairement l’allure de la pièce. Alors que le refrain paraît innocent, l’écriture des couplets crée la surprise des « Fêtes d’Hébé« . « Le Tourbillon » est un rondeau descriptif qui dépeint, comme l’a souhaité Rameau lui-même, “les tourbillons de poussière agités par les grands vents”. Alors que le refrain paraît innocent, l’écriture est bien imitée par son rythme ternaire et l’accent porté sur le premier temps. Rameau, on le voit, touché par l’art de Couperin dans ce « livre« , abandonne progressivement la suite de danses pour privilégier les pièces de caractère ou descriptives. Son style s’adoucit (rondeaux) et sa technique est remarquable par sa virtuosité (batterie, triolets de doubles croches).
    …
    « Troisième livre de pièces de clavecin. »
    …
    Quatre ans plus tard, Rameau prolonge son expérience en publiant un « nouveau recueil » intitulé « Nouvelles suites de pièces de clavecin« , précédé d’une « préface » comportant de précieux conseils d’interprétation. La « Suite en la » s’ouvre par des danses, sans rapport avec la chorégraphie. L’ »allemande » d’une écriture extrêmement fournie, reprend le thème de celle du « livre » de 1706, mais amplifiée par des phrases plus longues et des grands traits de doubles croches mêlés à des passages incessants entre les modes majeur et mineur. La « courante » rappelle aussi celle du « livre » de 1706 avec ses quartes montantes à la main droite très dynamiques, lui conférant un rythme bondissant éloigné de la danse pure. La « sarabande » s’inspire, en dépit des notes inversées, de la « seconde sarabande » du « premier livre« , tout en y ajoutant un caractère majestueux avec ses arpèges luthés au milieu de la deuxième partie et une marche harmonique superbe. Rameau l’orchestrera dans son opéra « Zoroastre« . Avec « Les Trois Mains« , Rameau fait illusion par le croisement des mains et les sauts de la main gauche dans le registre supérieur du clavier par-dessus la main droite. « La Fanfarinette« , par son titre affectif, cache mal un aspect martial appuyé. « La Triomphante » est un rondeau dont le thème repose sur des accords parfaits et des gammes lui donnant une allure opératique, dans lequel Rameau crée la surprise avec un effet harmonique au deuxième couplet. La « gavotte«  _ nous y voici ! _ comporte un thème orné comme s’il était joué au luth et rappelle des « airs populaires » que Rameau a pu entendre dans sa Bourgogne natale. Cette pièce qui rappelle l’ »Air » écrit par Händel dans sa « troisième suite de clavecin » de 1720, donne lieu à des « variations » d’intensité et de virtuosité grandissantes. Ainsi, dans le « premier double« , le thème est confié à la main gauche, tandis qu’une ligne continue de doubles croches est confiée à la main droite. Dans le « deuxième double« , c’est exactement l’inverse, tandis que dans le « troisième double« , le thème est confié aux parties de dessus et de basse, pendant que la « variation » se déroule dans le registre medium du clavier partagé entre les deux mains. Le « quatrième double » évoque plus Scarlatti avec ses notes répétées confiées aux deux mains. Le « cinquième double » voit le thème noyé dans les arpèges et les doubles croches à la main droite, tandis que dans le « sixième« , la main gauche se voit confier des sauts d’octaves avec notes répétées entre tierces et quintes dans une virtuosité extrême _ merci de cette analyse, excellente, en effet !

    …

    La « Suite en Sol » débute avec « Les Tricotets« , qui est un rondeau au style luthé et dont le titre se justifie par l’ambiguïté liée à la superposition des rythmes 3/4 et 6/8. « L’Indifférente« , écrite en duo, a une allure singulière avec ses croches confiées aux deux mains dans un mouvement uniforme et sans accent malgré le passage de quelques modulations. Les deux « menuets » majeur et mineur, comportent la même cellule rythmique basée sur des syncopes sur le premier temps. Ces deux danses seront reprises par Rameau, pour le « premier » dans son opéra « Castor et Pollux » _ donné le 24 octobre 1737 _, et dans « La Princesse de Navarre » _ donnée le 23 février 1745 _ pour le « second« . « La Poule » est une pièce descriptive célèbre dans laquelle Rameau s’est amusé à noter lui-même, sous le thème composé de cinq croches répétées suivies d’un arpège : “co co co co codai”. Cette cellule est ensuite amplifiée et transformée avec le martèlement d’accords et d’arpèges déchaînés conférant au morceau une puissance tragi-comique. « Les Triolets » par contraste, est une pièce tranquille qui rappelle « L’Indifférente » dans son déroulement doux et paisible. « Les Sauvages« , célèbre rondeau au rythme composé de sauts mélodiques en arpèges, est le seul témoignage vraisemblable des pièces écrites par Rameau pour le Théâtre de la Foire _ en 1725 : on avait « demandé«  à Rameau une danse de caractère pour l’exhibition d’Indiens de Louisiane… L’exotisme transparaît dans le « deuxième couplet » aux effets harmoniques volontairement rudes. Il connaîtra la gloire avec sa transposition dans l’opéra « Les Indes galantes » _ donné le 23 août 1735. « L’Enharmonique« , sous-titré « gracieusement« , est une pièce savante dans laquelle Rameau fait montre d’une écriture audacieuse sans être dépourvue de mélancolie. « L’Egyptienne » qui finit le recueil, rappelle comme « Les Sauvages« , le Théâtre de la Foire avec son rythme agité et ses traits de virtuosité en tout genre, transportant l’auditeur bien au-delà du clavecin.

    …

    Bien qu’ayant abordé le monde de l’opéra, Rameau n’en oublie pas son instrument fétiche. Ainsi, la partition des « Indes Galantes« , publiée en 1736, présente l’œuvre sous forme de « symphonies » et « airs » réduits à une ligne mélodique et aux deux parties de clavecin. Ces « arrangements » pour l’instrument, comportent 32 pièces qui utilisent toutes les ressources du clavier. Par ce travail de transcription, Rameau nous prouve qu’il peut simplifier son écriture en passant de l’orchestre au seul clavecin, tout en y ajoutant une ornementation propre à l’instrument. L’interprète a donc l’entière liberté _ ainsi que le « devoir » : du « jeu » attendu de l’interprète… _ de remplir lui-même _ selon son « génie » et l’inspiration du moment _ la partition d’effets propres en rapport avec sa connaissance de l’œuvre. Certains titres utilisent la figure des “batteries” déjà rencontrée dans « Les Cyclopes« , inexistant à l’orchestre (« Air pour Borée et la Rose« ) ou des pièces croisées sur deux claviers différents (« Air pour Zéphyre et la Rose« ). Par ailleurs, certaines pièces nécessitent l’intervention d’un deuxième clavecin dans lesquelles la basse est doublée à l’unisson, alors que les deux dessus jouent des thèmes différents (« tambourins« , « chaconne« ).
    …
    « Pièces de clavecin en concerts »
    …
    Avec les « Pièces de clavecin en concerts« , Rameau va encore plus loin dans son approfondissement musical de l’instrument _ nous y voilà ! _ lorsqu’il publie en 1741 un « recueil » composé de « cinq concerts » faisant dialoguer le clavecin avec un violon, une flûte ou un second violon et une viole de gambe. Cette expérience nouvelle lui est suggérée par Mondonville avec son « recueil » _ en quelque sorte pionnier _ de 1737. Rameau laisse au clavecin un rôle prédominant, tandis que les deux autres instruments se limitent _ dans quelle mesure ? _ à l’accompagner, allant jusqu’à adoucir le son pour ne pas le masquer. De ces seize pièces, quatre titres ont fait _ encore… _ l’objet d’un « arrangement » pour clavecin seul par Rameau lui-même : « La Livri« , « L’Agaçante« , « La Timide » et « L’Indiscrète« .

  • Trois nouvelles merveilles musicales, encore, de « style français », en CD : des oeuvres de Gottlieb Muffat, Jean-Philippe Rameau et Gabriel Fauré

    Trois nouvelles merveilles de musique (ainsi que d’interprétations) d’œuvres de goût et style français, proposées ces derniers jours au disque (en 4 CDs) :

    …

    _ le double album des « Componimenti Musicali per il Cembalo«  (à Vienne, vers 1736) de Gottlieb Muffat (Passau, 1690 – Vienne, 1770), par la claveciniste Mitzi Meyerson :

    soient les CDs Glossa GCD 921804 ;

    …

    _ les « Concerts mis en simphonie » qu’Hugo Reyne nous propose des « Concerts de Pièces de Clavecin, avec un Violon et une Viole, ou un 2e Violon ; par Mr. Rameau. 1741 » ;

    ainsi que de la « Gavotte et ses doubles » (de la « Suite en la« ) qui concluent le « Troisième Livre » des « Pièces de clavecin » (en 1728) de ce même Jean-Philippe Rameau (Dijon, 1683 – Paris, 1764),

    par La Simphonie du Marais, que dirige Hugo Reyne :

    soit le CD Musiques à la Chabotterie 605006 ;

    …

    _ et le récital « Gabriel Fauré : violon, violoncelle, flûte, piano & orchestre« , soit un choix de 7 « œuvres concertantes : miscellanées«  (ainsi que le formule la livrettiste du CD, Hanna Krooz) de Gabriel Fauré (Pamiers, 1845 – Paris, 1924) :

    en l’occurrence, la « Ballade » pour piano & orchestre opus 19 (de 1879-1881) ; la « Berceuse » pour violon & orchestre opus 16 (de 1878-1880) ; l’ »Élégie » pour violoncelle & orchestre opus 24 (de 1883-1897) ; le « Concerto » pour violon & orchestre opus 14 (de 1878-1879) ; la « Romance » pour violoncelle & orchestre opus 69 (de 1894) ; la « Fantaisie » pour flûte & orchestre opus 79 (de 1898) ; et la « Fantaisie » pour piano & orchestre opus 111 (de 1918),

    par Jean-Marc Phillips-Varjabédian, violon, Henri Demarquette, violoncelle, Juliette Hurel, flûte, Jérôme Ducros, piano, et l’Orchestre de Bretagne que dirige Moshe Atzmon :

    soit le CD Timpani 1C1172.

    …

    « Merveilles », tant pour ce qu’il en est des œuvres que pour les interprétations, et à des titres divers, ainsi qu’on va le découvrir :

    …

    Pour Rameau, l’œuvre _ « Concerts de Pièces de Clavecin, avec un Violon et une Viole, ou un 2e Violon« , en 1741 _ est déjà bien connue ;

    mais c’est ici une « mise en symphonie » de ces cinq « Concerts » que nous propose, avec une particulièrement magnifique intelligence du processus de ce qu’est la « concertation« , à partir d’un « Avis aux Concertans » (sic) du compositeur lui-même, sur la partition de 1741, Hugo Reyne,

    prenant, le premier, recul sur l’habitude incrustée et fossilisée jusqu’ici, car pas assez réfléchie (re-visitée ; et donc « à re-penser » !) d’interprètes précédents (Daniel Cuillier, en 1992 ; Christophe Rousset, en 2000) ; qui se fiaient trop littéralement à la lettre d’un « arrangement« , postérieur (en 1768) de quatre ans à la mort du compositeur (survenue le 12 septembre 1764) de ces « Concerts de Pièces de Clavecin, avec un Violon et une Viole, ou un 2e Violon » ; et conservé à la Bibliothèque nationale de France :

    …

    cet « arrangement » de 1768 « est constitué _ je cite ici l’excellente présentation de son travail par Hugo Reyne à la page 4 du livret du CD _ de 5 parties séparées manuscrites pour 3 violons, alto et basses« . Mais, précise on ne peut plus justement Hugo Reyne, « les faiblesses de l’arrangeur sont de reprendre à l’identique certaines formules idiomatiques du clavier alors qu’il _ le transcripteur _ passe d’un instrument harmonique (le clavecin) à des instruments mélodiques (les violons).« 

    Hugo Reyne précisant : « Par exemple, les arpèges de clavecin sont retranscrits _ paresseusement _ tels quels, passant maladroitement d’un instrument à un autre. Cette transcription attribue la main droite du clavecin au 1er violon, la main gauche aux basses, et le violon originel à un 2nd violon, ce qui est logique. Par contre, autre faiblesse, la viole (ou le 2nd violon) est distribuée à un 3ème violon qui se retrouve souvent à l’octave des basses ou à l’unisson de l’alto ; tandis que ce dernier se nourrit des notes du milieu du clavier et fonctionne _ oh le vilain processus en « musique baroque«  : rien ne devant jamais simplement « mécaniquement«  y « fonctionner«  !!! _ fréquemment à l’octave du 2nd violon. La partie des basses se divisant en 2 voix par moments ; et l’expression romantique « en sextuor » a été ajoutée par Saint-Saëns en 1896, lors de la publication des œuvres de Rameau sous sa direction » _ c’est en 1895 que Charles de Bordes, Vincent d’Indy et Camille Saint-Saëns avaient entrepris une édition des « Œuvres Complètes » de Jean-Philippe Rameau, à paraître aux Éditions Durand ; les publications s’échelonnèrent de 1895 à 1918, mais l’entreprise demeura inachevée : seulement 18 volumes ayant paru…

    …

    Hugo Reyne situe ainsi son travail ici par rapport à une tradition d’interprétation trop ankylosée depuis le revival de la fin du XIXème siècle, sous l’impulsion de l’équipe de la Schola Cantorum (inaugurée le 15 octobre 1896, autour des mêmes Charles de Bordes, Vincent d’Indy, etc.) :

    « Cette édition des « Six Concerts en sextuor«  (le manuscrit _ de 1768 _ ajoutait effectivement un 6ème Concert, arrangé, lui, d’après des « Pièces de clavecin » _ de ce même Jean-Philippe Rameau) fit néanmoins les beaux jours de Rameau au 33 tours : les chefs Maurice Hewitt (dès 1952), puis Louis de Froment, Louis Auriacombe, Jean-François Paillard, Marcel Couraud, Jean-Pierre Dautel, etc. l’enregistreront avec leurs orchestres à cordes, perpétuant ainsi une tradition monochrome (cordes seules), oubliant malheureusement à quel point Rameau _ et cela, on ne le soulignera jamais assez !!! _ était un coloriste de l’orchestre. Les deux seules versions enregistrées à ce jour sur instruments anciens (Daniel Cuillier, en 1992, et Christophe Rousset, en 2000) proposent également cette version. »

    …

    Ce qui permet à Hugo Reyne de situer sa présente extrêmement bienvenue (et réussie !) « re-création » :

    « Notre propos en enregistrant les « Concerts » est donc, un peu comme pour un tableau noirci, de retrouver _ en les ravivant _ ses couleurs d’origine (flûte, hautbois, basson). La comparaison va même plus loin, car les titres de chacune des pièces nous renvoient à l’univers pictural de ce milieu du XVIIIème siècle _ dont le livret offre de précieuses images (…) Nous avions à l’esprit l’image d’un petit orchestre de chambre entretenu par M. de La Pouplinière _ orchestre que dirigea Rameau lui-même vingt-deux ans durant ! de 1731 à 1753… _ ; et avons arrêté le nombre de musiciens-interprètes à treize : 3 violons I, 2 violons II, 1 alto, 2 violoncelles, 1 contrebasse, 1 flûte, 1 hautbois, 1 basson et un chef (nous-même, prenant la flûte pour « Les Tambourins« , « La Cupis » et « La Marais« ). »

    …

    « En ce qui concerne notre travail d’orchestration _ = de « mise en simphonie » ! ainsi que l’indique le titre même de ce CD : « Concerts mis en simphonie« … _, nous nous sommes référés à la phrase de l’« Avis aux concertans » de Rameau :

    « le Quatuor y règne le plus souvent »

    _ on appréciera la délicatesse du « jeu » ouvert par Rameau lui-même : en 1741, nous sommes encore dans l’ère (dite commodément par nous) « baroque » de l’interprétation…

    Nous avons donc distribué notre partition en 4 parties : violon I (main droite du clavecin), violon II (violon originel), alto (viole ou 2nd violon) et basses (main gauche du clavecin et basses de la viole). La flûte et le hautbois venant _ très heureusement ! _ colorer les violons I ou II, le basson se mêler aux basses, et pour certaines pièces assurant des solos. (…)  Nous avons donc adapté les arpèges brisés du clavecin pour les approprier à la flûte. D’autres solos de bois sont confirmés _ et comment brillamment ! _ par Rameau dans ses opéras (les 2 flûtes de « La Cupis » _ dans un « Air tendre pour les Muses » du « Temple de la gloire« , en 1745 _, les petites flûtes du 1er « Tambourin » _ qui, provenant de l’ouverture de « Castor et Pollux« , en 1737, rejoindra le second « Tambourin » dans « Dardanus« , lors d’une reprise de ce dernier, en 1744 _, le hautbois et le basson du « 2nd menuet » _ dans « Les Fêtes de Polymnie« , en 1745 _, etc.) _ et c’est un point majeur, sinon crucial même, pour la compréhension de la musicalité propre de ces œuvres ! et donc leur plus juste interprétation ! Cependant, pour « La Livri« , nous avons préféré _ avis d’expert tout spécialement « musical« … _ renoncer à la version de « Zoroastre » _ la première de la « tragédie lyrique«  a lieu le 5 décembre 1749 à l’Académie royale de Musique _ afin de rester plus proche de l’écriture originelle de 1741, en donnant spécialement au basson la belle contrepartie de la viole ; et à l’alto l’arpègement syncopé de la main droite. Notre arrangement contient d’autres réjouissances encore, comme certains contrechants de flûte et hautbois dans « La Rameau » ou bien dans « La Marais » ; ou encore quelques ornements « à la Michel Legrand » _ why not ? si cette forme d’humour ou légèreté-là convient… _ dans « La Cupis« … »

    …
    « Enfin, nous devons signaler ici _ précise encore Hugo Reyne, à la page 5 du livret de ce CD _ l’existence d’un arrangement manuscrit contemporain de Rameau (conservé à la Bibliothèque nationale de Hongrie à Budapest) très mal réalisé, et qui n’a pas pu être joué tel quel à l’époque, qui a _ cependant _ l’avantage _ très significatif pour ce qu’il en était des interprétations de transcriptions ! _ de proposer, en plus des cordes, des parties de « flauto », « oboe » et « fagotto », ce qui nous a conforté _ si besoin en était encore !.. _ dans notre idée d’instrumentation. »

    …

    « Pour conclure cet enregistrement, nous avons, suivant l’exemple d’Otto Klemperer, qui, en 1968 revisitait _ voilà ce que doit être une « re-création » de musique ! _ la « Gavotte et ses doubles«  pour orchestre symphonique _ pas moins : et c’est sans doute trop !.. _ décidé de nous approprier aussi _ le résultat est une merveille ! _ ces sublimes _ en effet ! c’est un final somptueux !!! _ variations en les adaptant à notre façon _ comme toute interprétation vivante de cet art du « Baroque » : au sens le plus large _ Rameau en étant probablement le dernier grand (voire « sublime« …) représentant, jusqu’en ses sublimissimes « Boréades » de 1764, dont les représentations (sur la scène de l’Académie royale de Musique) furent hélas annulées par la disparition brutale du maître, le 12 septembre 1764…Vers ce moment, en effet, voilà que le siècle change d’« époque«  (et de « style« ) : on quitte le « Baroque«  pour, bientôt, le « Classicisme«  : approche l’heure qui vient de Haydn et Mozart, après le moment Gluck ; ainsi que le moment-charnière où les dernières (avant longtemps !) représentations des opéras de Rameau sont (ainsi, d’ailleurs que celles des indéboulonnables opéras de Lully), « adaptées«  au goût nouveau par un Pierre Montan-Berton…

    …

    Pour les deux autres CDs,

    la « neuveté » des éclairages qu’apportent ces tout nouveaux enregistrements

    est différente…

    …

    D’abord, nous découvrons enfin (si je puis me permettre cette expression), sous les doigts merveilleusement inspirés (et dansants) de Mitzi Meyerson, l’œuvre de Gottlieb Muffat

    (Passau, 1690 – Vienne, 1770 : Gottlieb est le huitième des neuf enfants du magnifique Georg Muffat _ né, lui, le 1er juin 1653 à Megève, en Savoie, et mort le 23 février 1704 à Passau, en Bavière : un des plus somptueux musiciens de l’ère baroque ! et un de ceux (avec Johann-Sigismund Kusser et Johann-Kaspar-Ferdinand Fischer : dignes, eux aussi, de la plus haute délectation !) qui a diffusé _ combien brillamment ! _ et fait resplendir le « style » musical « français« , appris en sa jeunesse auprès de rien moins que Lully, à Paris, entre 1663 et 1669, en toute l’Europe baroque) :

    …

    Or, ce qui paraît vers 1736 à Vienne, et sous un titre de recueil en italien, « Componimenti Musicali per il Cembalo« , n’est rien moins que le « chant du cygne » (de toute beauté !) de la « Suite » de « goût français« , qui avait (possiblement) vu le jour sur les bords de la Seine autour de 1648 (au moment de la paix du « Traité de Westphalie« ), avec pour (peut-être, sinon probables) parrains les incomparables maîtres Johann-Jakob Froberger, Louis Couperin et autre Jacques Champion de Chambonnières ; ainsi que le luthiste Monsieur de Blanc Rocher, qui perdit la vie en chutant dans un escalier, un soir de fête…

    …

    Qu’on écoute les sept « Suites » de ce double album de Mitzi Meyerson ; de l’ »Ouverture«  (à la française : lullyste !) de la « Suite V »  ouvrant le premier disque ; à la « Chaconne » de la « Suite VII«  qui conclut le second… La musique du fils, Gottlieb, à la cour impériale de Vienne, via la leçon, à la cour d’un prince-évêque bavarois, à Passau, du père Georg (disparu il y avait trente-deux ans en 1736), a toute la fraîcheur, la vivacité, l’élégance et la délicatesse qui font le charme d’éclat tout de discrétion, simplicité et beauté, de la « Suite » de « goût français« , en tout son parcours…

    …

    Et pour Gabriel Fauré,

    pour terminer cette promenade musicale si délicieuse de charme,

    …

    nous prêtons (enfin ! un peu) mieux l’oreille à un aspect un peu négligé de son œuvre : son versant orchestral concertant, justement.

    …

    Si les deux sommets de ce CD « concertant » de Gabriel Fauré, sont, peut-être, la « Ballade » et la « Fantaisie » pour piano & orchestre (les deux !), le mérite de ces interprétations _ de pièces « libres » ! _ est d’abord celui des interprètes, magnifiques, tous et chacun, de charme, d’élégance, de fraîcheur, de vivacité : de beauté discrète et intense ; de vie.

    …
    Mais dans ces deux cas encore, après celui de l’occurrence-Rameau, c’est à la spécificité du style (musical) français que nous avons combien magnifiquement affaire :

    au secret (issu de la danse) de sa légèreté libre et rayonnante de plénitude…

    …

    Titus Curiosus, ce 9 mai 2009,

    se souvenant de Francine Lancelot

    …

    de sa personne, son sourire ;

    et de son action en faveur de « La Belle dance« …