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  • Saul Friedländer : la construction chahutée (par la vie) de l’oeuvre et de l’homme _ émergence et accomplissement d’une « vocation »

    L’apport majeur de Où mène le souvenir _ ma vie,

    ainsi que des Entretiens avec Stéphane Bou, titrés _ un peu confusément : c’est bien le seul défaut de ce livre passionnant, avec l’oubli du nom du Père Patrick Desbois, page 216 de l’Index, alors que son nom apparaît à la page 178 _ Réflexions sur le nazisme,

    et publiés, simultanément _ tel, à nouveau, un très éclairant contrepoint _ aux Éditions du Seuil ce mois de septembre 2016,

    …

    consiste en un magnifique éclairage, à la fois synthétique et très détaillé, sur la double construction, complexe et à rebondissements,

    à la fois de l’homme Saul Friedländer,

    et de ce que j’appellerais l’œuvre Friedländer.

    …

    …

    L’homme Saul Friedländer 

    est né le 11 octobre 1932 à Prague, dans une famille qu’il qualifie de « juive non juive«  _ « pour reprendre l’expression d’Isaac Deutscher, au point de ne pas m’avoir fait circoncire« , écrit-il page 19 de Où mène le souvenir _ ma vie… _,

    et il est bientôt _ dès ses six ans et demi, en avril 1939 _,

    ballotté très vite qu’il est d’arrachements-déracinements en arrachements-déracinements,

    et avec toujours, aussi, le viscéral et très vital besoin d’ »une porte de sortie » (page 289) 

    …

    « à la recherche d’une identité et d’une « vocation »… » _ une expression capitale donnée à la page 10 _ ;

    une fois qu’il aura réussi, en la France occupée de 1940 à 1944, à survivre à la traque nazie, d’abord

    _ au printemps 1944, des Miliciens sont à sa recherche à Néris-les-Bains ! il l’apprendra plus tard… : « la Milice se présenta chez les  C., nos propriétaires : « Où est l’enfant ? » Les C. l’ignoraient, en toute bonne foi. Ce fut ensuite le tour de Mme M. de L. _ Madame Macé de Lépinay _ : « Les parents ont été pris ; mais où donc est l’enfant ? » Mme M. de L. prétendit ne rien savoir, mais passa tout de suite à la contre-attaque : n’avaient-ils pas honte ? quelle sale besogne ! quel odieux comportement pour des Français ! Les miliciens partirent sans l’inquiéter davantage. Pourtant, il y avait là  bien plus que l’enfant : Mme M. de L. était née juive » _ Rose Weil, convertie plus tard au catholicisme _,  page 118 de Quand vient le souvenir _,

    et, ensuite, au chagrin de la perte de ses parents _ assassinés à Auschwitz _, quand il en prend clairement conscience, en janvier-février 1946, lors d’un crucial voyage à Saint-Étienne, auprès du père L. _ qui avait été son professeur aux Samuels à Montluçon, et en lequel il avait confiance et admiration.

    …

    On peut ainsi suivre le parcours géographique et temporel de ses errances,

    « d’un lieu à l’autre, de pays en pays

    à la recherche d’une identité et d’une vocation« , ainsi qu’il l’écrit page 10 de Où mène le souvenir _ ma vie.

    …

    Page 58, au moment de son départ de son poste provisoire _ dont il vient (malencontreusement) de démissionner (pour répondre à une proposition de secrétariat auprès de Nahum Goldmann, qui l’annule le lendemain même de la démission du jeune Friedländer !) _ à l’ambassade d’Israël à Paris pour la Suède, fin octobre 1956,

    Saul Friedländer parle de lui, alors, comme d’un « déraciné » :

    …

    « à vingt-quatre ans _ soit à cette fin octobre 1956 _, j’étais un Luftmensch : un « déraciné », au vrai sens du terme«  ;

    …

    et c’est à propos de ces divers déracinements et transplantations,

    souvent subis, parfois volontaires _ en un vigoureux sursaut de liberté, chaque fois _, qui caractérisent ce que Saul Friedländer appelle ses « années d’apprentissage« 

    _ qui vont, pour le principal, dit-il, de sa naissance, le 11 octobre 1932, à 1967 environ, quand il obtient de venir, en octobre, pour « une année comme professeur invité en histoire à l’université hébraïque de Jérusalem » _,

    que Saul Friedländer a, page 10, cette formulation capitale :

    …

    « j’ai erré d’un lieu à l’autre, de pays en pays

    à la recherche d’une identité et d’une « vocation »…« .

    …

    …

    La vocation _ celle d’auteur d’une œuvre à la fois magistrale et toute d’humilité, dont le chef d’oeuvre va être, en 2006, Les Années d’extermination 1939-1945… _ va peu à peu _ par sauts et paliers, à la suite de diverses rencontres, ainsi que découvertes de documents, dans des archives _ se révéler ;

    quant à l’identité,

    elle est foncièrement ouverte et fondamentalement inachevée _ loin de se ramener et surtout réduire à quelque origine biologique (« juive« , par exemple) que ce soit ; et ce sera bien là le sens de sa colère contre Ernst Nolte, à Berlin, fin février 1988 _, comme il convient à un homme profondément et vraiment libre.

    …

    …

    Après Prague précipitamment quittée en avril 1939 quans elle se trouve déjà sous la botte allemande,

    c’est à Paris que ses parents et lui se réfugient,

    le plaçant, lui, un moment dans un un foyer d’enfants juifs à Montmorency.

    …

    Puis, sous l’Occupation, à partir de juin 1940, les Friedländer gagnent à nouveau précipitamment la petite station thermale de Néris-les-Bains, dans l’Allier, en zone non-occupée.

    …

    Mais, quand, juste après la rafle du Vel d’Hiv’, à Paris _ le 17 juillet 1942 _, commencent aussi les rafles de Juifs en zone sud, à partir du mois d’août 1942,

    les parents Friedländer, qui vont tâcher de quitter la France (pour passer en Suisse), confient leur petit Paul _ qui n’est pas circoncis _ à une institution catholique, les Samuels, à Montluçon, sur les conseils de leurs amis à Néris, les Macé de Lépinay.

    …

    Un moment, en fait l’année scolaire 1942-1943, le petit Paul Henri Marie Ferland, qu’il est devenu, est envoyé dans un collège agricole, à La Souterraine dans la Creuse, où il fait une tentative de suicide _ dans l’eau glacée d’un ruisseau _, au mois de mars 1943 ; mais, pour la rentrée scolaire de septembre 1943, le voici de retour aux Samuels, à Montluçon,

    où il demeure après la Libération, jusqu’au printemps 1946, quand ses trois oncles et sa grand-mère Glaser _ depuis Israël, pour ses oncles Paul et Willy, depuis la Suède, pour son oncle Hans et sa grand-mère _ le font confier, en mars-avril 1946, à un subrogé-tuteur, un commerçant juif parisien réfugié à Saint-Amand-Montrond, Isidore Rozemblat ; qui parvient, à sa troisième tentative, à l’extraire de l’institution catholique de Montluçon _ cela, Saul Friedländer ne l’apprendra que bien plus tard…

    …

    Au printemps 1946, donc, le petit Paul, redevenu, de son initiative, Friedländer, est placé par son subrogé-tuteur, Isidore Rozemblat, au collège de Saint-Amand-Montrond, en classe de seconde.

    …

    Et le voici, à l’automne, de retour à Paris _ où sont déjà revenus, au printemps, les Rozemblat, commerçants en cuir : ils habitent rue de Birague _, pour suivre les cours d’une classe de première au prestigieux lycée Henri IV _ où il est interne _, de septembre 1947 à juin 1948.

    …

    Et c’est alors que le jeune homme _ devenu ardent sioniste _, à la veille pourtant de passer le baccalauréat, quitte « subrepticement » son lycée, le 4 juin, « à 16 heures 30« , et, ayant gagné par le train Marseille, part pour Eretz Israël, à bord d’un bateau affrété par l’Irgoun, l’Altalena, qui quitte Port-de-Bouc le 11 juin 1948.

    …

    Puis, de juin 1948 à octobre 1953, le jeune Shaul Friedländer se trouve en Israël : d’abord chez son oncle Paul Glaser _ qui n’apprécie guère les intellectuels _ à Nira, puis, parce qu’il désire poursuivre des études secondaires, au lycée classique à Netanya ; et enfin à l’armée, où, effectuant son service militaire, il peut suivre, trois années durant (de septembre 1950 à  juin 1953) des cours du soir à l’École de Droit et Économie de Tel-Aviv.

    …

    Ensuite, d’octobre 1953 à octobre 1956, il réussit à retourner à Paris, pour accomplir deux ans d’études à Sciences-Po (au concours de fin de dernière année, en juillet 1955, il est reçu major de sa promotion de Relations internationales), en même temps qu’il a _ afin de gagner sa vie _ un poste temporaire (les deux premières années, au service de presse, puis, la troisième année, au bureau de l’attaché militaire) à l’ambassade d’Israël.

    …

    Puis, ayant _ malencontreusement _ démissionné de son travail à l’ambassade sur la foi d’une promesse de Nahum Goldmann _ qui entretenait une liaison avec sa cousine (du côté Glaser) Irena Neumann _ non tenue (« le lendemain _ de la démission _, je recevais un télégramme de Nahum Goldmann m’informant qu’il était désolé, mais que, tout bien réfléchi, il n’avait pas besoin d’un « secrétaire politique »« , page 72), Saul Friedländer part rejoindre en Suède son oncle Hans Glaser, auprès duquel il passe une année, d’août 1956 à août 1957, comme aide-soignant à l’école professionnelle de Salta, une institution anthroposophique pour des garçons handicapés mentaux, que dirigeait cet oncle bienveillant.

    …

    Jusqu’à ce que, « au bout de quelques mois » (page 73), Nahum Goldmann s’avise qu’il l’ »avait laissé dans le pétrin » : « il savait par Irena que je souhaitais reprendre des études universitaires, et il m’envoya un chèque de deux mille cent dollars. Je pus ainsi acheter mon billet _ de bateau _ pour New-York. Grâce à mes résultats de Sciences-Po, j’avais été accepté _ comme étudiant _ au département de sciences politiques de Harvard« . 

    …

    Ainsi arrivé aux États-Unis au mois d’août 1957, et après de brefs mois (décevants) à Harvard, fin 1957, Saul Friedländer obtient enfin _ dès janvier 1958 _ ce travail jadis promis de « secrétaire politique » auprès de Nahum Goldmann, et qui comportait un semestre (celui d’automne-hiver) à New-York, et l’autre (celui de printemps-été) à Jérusalem ; et cela durera deux ans, les années 1958 et 1959.

    …

    Début 1960, marié (à Londres) depuis août 1959, et bientôt père d’un fils, Eli, qui naît en octobre 1960, Saul Friedländer, afin de mettre fin à ces allées et venues entre New-York et Jérusalem peu propices à la vie familiale, décide de s’installer en Israël ;

    et, grâce à l’aide d’amis, il décroche un poste à Tel-Aviv, auprès de Shimon Peres, au ministère de la Défense, avec le titre de « chef du service scientifique du vice-ministre de la Défense« .

    …

    Mais l’été 1961, après de longues tergiversations (« je me souviens d’avoir ruminé pendant des mois la possibilité de reprendre _ c’était là une attraction très puissante _ mes études supérieures. J’étais attiré par l’histoire de l’Europe dans l’entre-deux-guerres et pendant la Seconde Guerre Mondiale, sans clairement  relier encore ces centres d’intérêt à ma propre histoire « , écrit-il page 93 de Où mène le souvenir _ ma vie),

    il se décide à quitter ce poste

    (« je voulais aussi prendre des décisions par moi-même et affronter des défis qui se présenteraient dans un domaine où j’aurais entrepris un projet personnel. Je pressentais que c’était l’univers des livres et de la recherche qui était le plus proche de ce qu’on pouvait appeler ma « vocation«  », écrit-il encore page 93)

    « et à choisir _ ainsi _ une voie toute différente » _ que celle de la politique, fût-ce au service d’Israël _, celle de « reprendre des études supérieures« .

    …

    C’est donc ainsi qu’en septembre 1961, laissant « à Tel-Aviv Hagith _ son épouse _ et Eli _ son fils _ alors âgé d’un an« _ celui-ci est né en octobre 1960 _, Saul Friedländer vient, comme étudiant, à Genève, à l’Institut des Hautes études internationales, où il va pouvoir mener à bien en deux ans une thèse d’histoire des relations internationales (sur « le rôle du facteur américain dans la politique étrangère et militaire de l’Allemagne entre septembre 1939 et décembre 1941« ) ;

    thèse  qu’il soutient avec succès en décembre 1963,

    et qui aura nécessité divers travaux en archives à Bonn, Coblence, Fribourg-en-Brisgau et Londres,

    ainsi que diverses rencontres et entretiens, notamment, en décembre 1962, avec l’amiral Dönitz, chez ce dernier, à Aumühle, dans le Schlesvig-Holstein.

    …

    Hagith et Eli le « rejoignirent quelques semaines après (son) arrivée _ à Genève, donc. Très vite, il apparut que la bourse de l’Institut _ « en échange d’un peu de tutorat« , page 97 _ ne suffisait pas à subvenir aux besoins d’une famille de trois personnes. Je fis des demandes pour toute une série de financements, et obtins finalement une réponse positive de la Fondation Rockefeller« .

    Et « peu après, j’obtins un poste d’enseignant assistant » _ à l’Institut des Relations internationales, à Genève _, page 98.

    …

    Presqu’aussitôt la thèse passée avec succès en décembre 1963, dès le mois de janvier 1964, Saul Friedländer est amené à remplacer un jeune professeur assistant de l’Institut genevois tombé gravement malade ; et quelque mois plus tard, toujours en 1964, le remplacement se transforme en poste définitif.

    …

    Alors, une fois sa thèse passée, Saul Friedländer choisit de poursuivre des recherches aux archives de Bonn, profitant de ses vacances, l’été 1964, car au cours de ses recherches pour sa thèse, il était tombé par hasard sur un document mal rangé concernant les relations du Vatican (en l’occurrence le pape Pie XII _ qui désirait obtenir d’écouter, au Vatican, des extraits de Parsifal, par des musiciens allemands _) et de l’Allemagne nazie _ cela ne pouvant qu’intéresser le pensionnaire des Samuels qu’il avait été, à Montluçon, de l’été 1942 au printemps 1946 _ : il revient donc aux archives de Bonn l’été 1964 afin de creuser ce sillon-là.

    …

    Ce qui, la recherche rondement menée et ayant abouti à d’importantes découvertes, le conduit vite à Paris à la quête d’un éditeur pour publier ces « documents » ; lesquels paraissent, aux Éditions du Seuil, dès le mois de novembre 1964, sous le titre Pie XII et le IIIe Reich _ documents.

    …

    Alors, « d’un jour à l’autre, je devins célèbre et fus très demandé« , énonce Saul Friedländer page 125 ;

    et « les deux années _ 1965 et 1966 _ qui suivirent furent très intenses, avec toute l’agitation que suscitait le sujet, et les déplacements constants que cela m’imposait« , page 129.

    Le statut d’auteur de Saul Friedländer en fait désormais une personne médiatiquement importante.

    …

    Enfin, l’année 1967, Saul Friedländer vient, de Genève, la passer avec sa famille en Israël, comme « professeur invité à l’université hébraïque de Jérusalem« , page 148 : « à l’université, je  donnais un cours magistral sur l’histoire des relations internationales dans l’entre-deux-guerres, et un séminaire de recherche sur le nazisme, dans lequel j’abordais largement l’antisémitisme nazi et divers aspects du génocide des Juifs », écrit-il page 156.

    …

    Et de commenter : « Je savais _ désormais _ que la Shoah _ Saul Friedländer reprend ce mot à son ami Claude Lanzmann (qui vivait alors à Jérusalem) et le préfère au terme américain d’Holocauste _ serait le domaine auquel je consacrerais le plus clair de mes efforts intellectuels au moins pour quelques années.

    Mais j’étais _ encore _ loin de me douter que cette histoire allait pratiquement dominer _ voilà ! _ toute ma vie de chercheur« , précise-t-il page 158.

    …

    « Au début de l’été 1968, à la fin du semestre, le doyen en sciences sociales _ de l’université hébraïque de Jérusalem _ me demanda de revenir après l’année _ 1968 – 1969 _ que j’allais passer à Genève, et il m’offrit à demi-mot un poste de professeur en histoire et relations internationales. Il était entendu que je pourrais conserver mon poste à l’Institut de Genève et y enseigner chaque année d’avril à juillet.

    J’acceptai, et Freymond _ à l’Institut des Relations internationales à Genève _ à qui je fis la proposition, donna aussi son accord « , page 164.

    …

    Ainsi s’achevèrent ces années quelque peu chahutées d’ »errance« , « d’un lieu à l’autre«  et « de pays en pays« , « à la recherche d’une identité et d’une « vocation »« , pour reprendre l’expression cruciale repérée plus haut, à la page 10.

    …

    …

    L’apport majeur de Où mène le souvenir _ ma vie, ainsi que des Entretiens avec Stéphane Bou,

    consiste en un magnifique éclairage, à la fois synthétique et très détaillé en ses « imbrications » contextuelles riches et complexes,

    sur la double construction, passablement intriquée, quasi alambiquée, et à multiples rebondissements, sauts et paliers, à surprises,

    à la fois de l’homme Saul Friedländer,

    et, en même temps, de ce que j’appelle l’œuvre Saul Friedländer,

    avec ce sublime sommet (historiographique) qu’est le tome 2 de L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination (1939 _ 1945), paru en 2006 _ et en février 2008, pour sa traduction française _ ;

    …

    et l’éclairage rétrospectif réalisé tant que la mémoire active de l’auteur, les années passant _ et divers accidents (fracture du genou, le 2 janvier 1993 ) et maladies et opérations (valve aortique, fin avril 1993 ; cancer de la prostate, en 2012 ; petit accident vasculaire cérébral, au printemps 2015) se succédant _, n’était pas trop entamée :

    …

    « J’ai commencé à écrire ces souvenirs _ que sont ce splendide Où mène le souvenir _ ma vie _ à quatre-vingt-un ans passés _ au début de 2013 _ sous la menace constante de perdre la mémoire.

    Á mon âge toutefois, la mémoire à long terme est disponible, d’ordinaire avec une netteté accrue _ ce sur quoi, au passage, se pose de bien intéressantes questions, l’auteur, pages 27-28  _ ;

    c’est le passé proche qui s’évanouit« ,

    prévient l’auteur, page 12 de Où mène le souvenir _ ma vie, en un vivant et vif Prologue non dénué d’humour.

    …

    Ajoutant, et ce n’est pas du tout accessoire :

    …

    « Pour limiter les dommages de ce processus inexorable _ de dégradation-lacération de la mémoire _,

    j’ai régulièrement noté _ en merveilleux ironique contrepoint _ certains événements très récents,

    et j’en ai inséré _ voilà ; mais le collagiste Jiří Kolář (né le 24 septembre 1914, à Protivín en Bohême du Sud et mort le 11 août 2002 à Prague) n’était-il pas, lui aussi, pragois ? _ quelques uns dans le texte.

    …

    Ainsi, au milieu du récit,

    voit-on surgir _ le mot n’est pas innocent ! _ des éclairs _ ainsi imbriqués ! _ du présent,

    qui permettent aussi _ et c’est capital ! _ de jeter sur le passé une lumière nouvelle« 

    _ soit, ces éclairs qui éclairent, un des facteurs décisifs de la fructueuse méthode (avec profonde rumination aussi) de penser-découvrir (et d’écrire) de Saul Friedländer, et cela, tant dans son travail d’historien, que dans celui de mémorialiste intime.

    avec un rythme merveilleusement vif et vivant qui rend sa lecture si passionnante.

    …

    Cf ce superbe passage, page 99 de Où mène le souvenir _ ma vie,

    à propos de la méthode, en partie « de bric et de broc«  (l’expression se trouve page 100), _ mais un « de bric et de broc«  « composite« , qu’il s’agit, justement, de transcender-unifier-lisser, aussi _ ;

    soit une méthode « bricolée«  (voir page 101 l’expression de « bricolage composite« ) _ ;

    qui est la méthode tout bonnement géniale et merveilleuse de Saul Friedländer,

    et qui fut initiée en 1961, au moment de la rédaction _ certes académique, celle-ci, forcément _, un peu pressée alors, en deux ans, à Genève, de sa thèse,

    comme l’explique, à ce moment, pages 99-100, Saul Friedländer :

    …

    « J’avais gaspillé trop d’années, pensais-je _ en octobre 1961, Saul Friedländer vient d’avoir 29 ans, et guère de titres universitaires, sinon celui d’être « sorti major de la promotion en Relations internationales«  à Sciences-Po, à Paris en juillet 1955 _,

    et il me fallait rattraper le temps perdu.

    …

    J’adoptai donc _ en cette urgence (de thèse à réaliser dare-dare en deux ans) _ une méthode insolite :

    j’écrivais un premier jet avec tout le matériel _ puisé dans des notes progressivement réunies _ que j’avais sous la main, en suivant les grandes lignes qui se dégageaient de mes lectures _ au départ _ ;

    ensuite, venaient un deuxième,

    puis un troisième jet,

    et ainsi de suite

    (pour finir, il devait y en avoir une dizaine au bas mot).

    …

    Chaque nouvelle version intégrait _ voilà, et c’est très important ! _ plus d’informations,

    chacune s’adaptait _ en un double mouvement, permanent, de va-et-vient : d’intégration de l’apport (quant au contenu), et de lissage de l’ensemble (quant à la forme)… _ au nouveau matériau d’archives _ un apport effectivement capital ! _,

    jusqu’à ce que j’estime que le texte _ tant dans le contenu que dans la forme _ était au point.

    …

    Cela me permettait de garder toujours une vue d’ensemble

    _ point majeur ;

    à relier à cette remarque de Quand vient le souvenir, page 148 :

    …

    « En 1961, je repris définitivement le chemin de l’université _ à Genève.

    J’essayais de ressaisir _ voilà ! _ le sens _ confus et très bousculé au départ _ d’une époque

    et de rétablir la cohérence _ voilà  encore ! _ d’un passé _ mutilé _, le mien ;

    on notera au passage la profonde modestie des trois verbes employés ici : « re-prendre«  (le chemin), « res-saisir«  (le sens) et « r-établir«  (la cohérence) ;

    ainsi que l’importance de ce qui est à re-chercher-re-trouver : « le chemin » (de l’université), « le sens«  (d’une époque) et « la cohérence » (d’un passé, mien)… _

    …

    Cela me permettait, donc, de garder toujours une vue d’ensemble _ synoptique _ sur le manuscrit

    et d’organiser _ avec succès pour la lisibilité finale de la thèse, alors _ les chapitres en conséquence.

    …

    Cela impliquait de travailler simultanément le contenu et la forme

    _ d’où l’importance décisive du style

    dans ce que sera, désormais, tout le travail, tout l’œuvre, de Saul Friedländer.

    …

    Jusqu’à ce jour, je continue à travailler de la même manière _ voilà ! _,

    y compris sur ces mémoires :

    …

    au fil de la plume _ voici le décisif, en ce que, pour ma part, et depuis mes lectures des travaux de l’amie Marie-José Mondzain, j’appelle l’imageance ! _

    s’ouvrent _ c’est le processus décisif du présent actif et proprement inventif de la recherche ; et par là authentiquement créatif _

    de nouvelles perspectives _ ce qui est à la fois la mission et le matériau basiques, les deux, du chercheur ! _,

    que je n’avais pas encore entrevues _ entrevoir, déjà, puis voir de mieux en mieux, prend du temps, beaucoup de temps, et implique une très large (de la plus grande extension possible) culture, et nécessite énormément de mises en rapport (et mises au point, selon diverses focales), de va-et-vient, intégrant, aussi, face au hasard de ce qui se rencontre, la faculté de la sérendipité

    (cf mon article du 3 mars 2014 Les enjeux de pouvoir de la curiosité libre et ouverte : le passionnant « Sérendipité _ Du conte au concept » de Sylvie Catellin, un livre salutaire ! », à propos du livre passionnant et pas assez reconnu de Sylvie Catellin, Sérendipité…)

    et l’aptitude à saisir, sans le perdre en le laissant passer, le moment opportun, le kairos, qui va de pair… _ ;

    et une grande part de ce qui paraissait oublié

    ressurgit _ du passé oublié, ou négligé, ou pas assez exploré jusque là _ soudain _ brusquement ; il faut savoir l’accueillir, et le mettre à profit, et à travailler… _,

    ce qui m’impose de noircir de nouveaux brouillons, etc.« .

    …

    …

    Pour revenir à la base de mon propos,

    soit cette longue et durable

    _ infinie, finalement ? bien au-delà de cette période de sa vie que Saul Friedländer nomme « ses années d’apprentissage« , de sa naissance, le 11 octobre 1932 à Prague, à l’année 1967, celle de son arrivée, en septembre, à l’université hébraïque de Jérusalem, pour « une année _ 1967-1968 _ comme professeur invité en histoire« , page 148 ; mais ce statut de « professeur invité«  se transforme, l’été 1968, en celui de « professeur titulaire en histoire et relations internationales« , page 164 _

    « recherche d’une identité et d’une vocation«  que Saul Friedländer indique page 10 de ce si beau _ cela aussi, il faut le souligner _ Où mène le souvenir _ ma vie,

    …

    il faut se pencher sur cette quête affirmée d’ »une identité » _ que l’on peut considérer comme infiniment inachevée, toujours et encore ouverte… _,

    et d’ »une vocation« ,

    qui finit, elle, par être trouvée, tard, avec la conception, puis l’élaboration,

    …

    _ elle aussi à plusieurs paliers, et suite à plusieurs rencontres, et même chocs (à la fin février 1986 à Berlin), qui vont constituer autant de « déclics » (cf page 300), du début des années 1980 (et la rencontre à Berlin, de l’éditeur Wolf Jobst Siedler, qui en propose une sorte d’amorce de projet, page 251), à l’installation de Saul Friedländer à l’université UCLA de Los Angeles, en septembre 1987, où Saul Friedländer, en 1990, se met très méthodiquement à l’écriture de ce qui sera cet œuvre majeur ; « l’impression légèrement négative que j’avais conservée de Los Angeles _ où il avait enseigné un semestre comme « professeur invité«  en 1982-1983 _ se transforma en choc culturel quand je réalisai, au début de l’année 1988, que j’y serais pour de bon plus d’un semestre chaque année _ l’autre semestre étant passé à l’université de Tel-Aviv. Je me demandais sérieusement si je n’avais pas fait une énorme bêtise. Pour la recherche à laquelle je voulais me consacrer, je serais _ certes _ au bon endroit ; mais serais-je capable d’y vivre ? L’espace d’un instant, j’envisageais de partir. (…) Je décidai que la tâche à accomplir était une obligation à la fois morale et professionnelle ; ce qui m’aida à m’adapter » à Los Angeles, page 286 ; ajoutant : « Il y a une certaine logique dans le fait que j’ai fini par atterrir dans un lieu aussi factice, un simulacre de ville _ lui, l’amoureux de Prague, de Paris, de Jerusalem _ qui ne vous émeut pas, ne vous saisit pas, ne vous tire pas un soupir, même l’espace d’un instant « , toujours page 286… _

    du colossal projet de L’Allemagne nazie et les Juifs ;

    …

    et « accomplie » avec la réalisation, surtout, de son chef d’œuvre d’historien : le volume 2 de cet immense travail : Les Années d’extermination 1939-1945, en 2006

    …

    _ « Je commençai à écrire L’Allemagne nazie et les Juifs en 1990 et terminai le second volume en 2006« , page 300 ; et Saul Friedländer de résumer excellemment alors ce qui l’a formidablement porté pendant ces années d’écriture de ce chef d’œuvre saisissant : « Me motivait le sentiment récurrent de ne pas avoir accompli ce que je considérais comme un devoir fondamental _ c’est la clé. Le déclic avait été donné par le séjour à Berlin et la controverse avec Broszat. Le recrutement à UCLA m’en donnait les moyens _ voilà ! Bref, le tout début des années 1990 était vraiment le bon moment pour commencer (et, objectivement, le dernier)« , toujours page 300.

    …

    …

    Quant à la « recherche d’une identité », pour reprendre cette expression questionnante,

    elle est encore plus passionnante, car probablement infiniment ouverte pour un homme vraiment libre,

    à travers les lieux de séjour (c’est-à-dire de passage, toujours provisoires, et bien difficiles, même, à compter _ de pays en pays, de ville en ville, d’appartement ou maison à appartement ou maison,… _) de Saul Friedländer,

    face à la « faille intérieure« 

    _ l’expression, importante, se trouve pages 36 (« Les gens qui, comme moi, ont vécu leur enfance dans des circonstances catastrophiques, ont peut-être réussi à se construire une apparence « normale ». Mais, de quelque manière qu’ils décorent cette façade, une faille _ voilà _ reste ouverte au cœur de leur personnalité « )

    et 37 (« Souvent s’ensuit une étrange dynamique : vous ne pouvez pas vous débarrasser de la faille, mais, par compensation, vous agrémentez inlassablement l’extérieur ; ce qui, bien sûr, ne vous est pas d’un grand secours, et, pendant des années, vous incitera à travailler comme un damné, jamais en paix, toujours anxieux. Ce sentiment permanent m’a accompagné comme une sorte de basse continue _ la métaphore musicale baroque est à relever _ à travers les hauts et les bas d’une bonne partie de mon existence.

    Dans mon cas, la faille intérieure s’est surtout manifestée par une paralysie émotionnelle. A un certain moment au pensionnat _ à Montluçon _, j’ai cessé d’attendre constamment mes parents (…) J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps quand on m’a dit qu’ils ne reviendraient pas ; mais n’était-ce pas ce que l’on attendait de moi ? Bientôt, après mon départ du pensionnat, je me suis rendu compte que rien ne pouvait me toucher profondément. (…) J’étais comme un insecte dont les antennes avaient été arrachées. (…) Les gens qui me connaissaient bien n’étaient pas dupes : « Tu es incapable d’émotion », me disait-on parfois. « Tu as l’âme aride ». Ma paralysie émotionnelle ne concernait que les relations avec les autres.« 

    « On pouvait espérer un changement avec le temps« , conclut-il ce passage, page 38)

    de Où mène le souvenir _ ma vie,

    …

    et cette expression de « faille intérieure«  a forcément rapport à la tragédie familiale,

    initiée au départ dans la panique de Prague,

    et marquée par l’arrestation de Hans et Elli Friedländer à Saint-Gingolph, à la frontière franco-suisse, le 30 septembre 1942, puis leur assassinat à Auschwitz en novembre 1942 (« Quand des rafles de Juifs étrangers commencèrent dans notre zone, mes parents me cachèrent, avec l’aide d’amis catholiques _ les Macé de Lépinay _, dans un pensionnat religieux (en fait un petit séminaire _ les Samuels _) de la ville voisine de Montluçon, et tentèrent de passer la frontière suisse. Ils furent arrêtés par les Suisses, livrés aux Français, puis aux Allemands, déportés à Auschwitz en novembre 1942 et assassinés. Les Juifs français étaient des parias, mais la plupart d’entre eux parvinrent à se cacher ; les Juifs étrangers étaient des morts vivants « , résume l’auteur, à la page 18 de Où mène le souvenir),

    et aussi par cette révélation, un jour de janvier ou février 1946, à Saint-Étienne, quand le père L. , jésuite et qui avait été son professeur aux Samuels, confie à l’enfant de treize ans : « Tes parents ne seraient-ils pas morts à Auschwitz ? » (page 140 de Quand vient le souvenir), car jusqu’alors « la mort de mes parents restait, pour moi, enveloppée d’images imprécises, de circonstances indistinctes, sans rapport avec le cours véritable des événements » ; et « tout au long de cette journée décisive _ de janvier ou février 1946 à Saint-Étienne, auprès du père L. _, j’avais l’impression que les pièces essentielles d’un puzzle jusqu’alors incohérent tombaient en place. Pour la première fois, je me sentis juif _ non plus malgré moi ou secrètement, mais par un mouverment d’adhésion entière. (…) Quelque chose avait _ alors et pour jamais _ changé, un lien était rétabli, une identité _ voilà ! _ émergeait, confuse certes, contradictoire peut-être, mais désormais reliée à un axe central _ l’expression est importante _ qui ne pouvait faire de doute : d’une manière ou d’une autre, j’étais juif _ quelle que fût, dans mon esprit _ à ce moment de 1946, Saul a quatorze ans _ la signification de ce terme«  (ibidem, page 141) _

    …

    face à la « faille intérieure » qui le caractérise

    _ en particulier depuis le déchirant adieu à ses parents à l’hôpital de Montluçon, un dimanche (« le premier dimanche de mon séjour » aux pensionnat des Samuels de Montluçon, Quand vient le souvenir, page 88), au début de septembre 1942 (les Friedländer avaient quitté Néris-les-Bains pour Montluçon un peu après l’arrivée des Allemands devant Stalingrad : « Je me souviens que _ le jour de ce départ de Néris _ mon père dit : «  »Meltzer vient d’entendre à la radio que les Allemands entrent à Stalingrad » » (c’était le 23 août 1942) : ibidem, page 81 ; et le 3 septembre 1942, Hans Friedländer avait adressé une lettre à « leur protectrice«  à Néris, Madame Macé de Lépinay :  ibidem, page 85) _,

    …

    et impossible, probablement, à complètement combler,

    comme en témoigne le fond de « tristesse à bas bruit » (page 305 de Où mène le souvenir) quasi indicible, de Saul Friedländer…

    …

    …

    D’une part, Saul Friedländer a _ et conserve, à jamais _ une « identité culturelle » française :

    « Mon identité culturelle est restée essentiellement française« , constate-t-il en rédigeant, en 2015, son Où mène le souvenir _ ma vie, page 25.

    …
    Et c’est à l’école primaire de Néris-les-Bains, les années scolaires 1940-1941, et 1941-1942, que « en petite classe et au cours moyen, je suis devenu irrémédiablement français« , page 26 ;

    poursuivant « aujourd’hui, j’écris en anglais pour des raisons pratiques puisque je vis aux États-Unis ; mais je continue encore à penser en français ; et je ferais mieux d’écrire en français.

    Un tel attachement à une culture déborde largement des bases scolaires. Dans mon cas au moins, je suis tombé amoureux de l’absolue beauté de la langue française. Très tôt, peut-être dès la deuxième année de l’école primaire _ à Néris _, mais sans aucun doute pendant les trois ans et demi passés au pensionnat _ des Samuels à Montluçon, les années scolaires 1942-1943 (en 6e), 1943-1944 (en 5e), 1944-1945 (en 4e) et 1945-1946 (en 3e) _, nous devions faire une dictée par semaine pour mesurer les progrès faits en orthographe. Pour moi la dictée était un moment particulier : j’aimais les textes extraits d’un volume de morceaux choisis illustrant le beau style. Peu m’importait qu’il s’agisse de Poil de carotte de Jules Renard ou des Oraisons funèbres de Bossuet. J’aimais le  beau style pour lui-même « .

    …

    Toujours dans Où mène le souvenir _ ma vie, et évoquant le lent et bizarre surgissement par déclics soudains et paliers éloignés les uns des autres, après guerre, de ses souvenirs du passé, tels des poèmes, comme « la première strophe du Cimetière marin de Paul Valéry, soudain présente au complet » (page 27),

    Saul Friedländer évoque ensuite, et d’autre part, son « identité première » _ voilà _, « juive allemande, de Prague« , toujours à propos du surgissement de ses souvenirs :

    …

    « En plus du français, des fragments non négligeables de l’héritage juif allemand de Prague, qui s’était évanoui quelques années durant la guerre, refirent lentement surface, refusant d’être plus longtemps ignorés.

    …

    Cette première identité _ expression importante _ s’est nouée, en quelque sorte avec l’identité israëlienne _ juive aussi, et cela dès son arrivée chez son oncle maternel, Paul Glaser, à Nira, fin juin 1948 _ ; elle ne m’a plus quitté depuis, en dépit de quelques fluctuations », page 28.

    …

    Et Saul Friedländer de rappeler que cette « part juive pragoise a constitué la ligne directrice de Quand vient le souvenir, qui traite surtout de (son) enfance et de (son) adolescence« .

    Et « il y avait plus que de la nostalgie pour mon héritage pragois. La principale donnée qui a influencé ma vie _ et l’a peut-être même sauvée _ s’avéra être la totale assimilation de mes parents. Ils étaient des « Juifs non-juifs », pour reprendre l’expression d’Isaac Deutscher, au point de ne pas m’avoir fait circoncire « , page 29.

    …

    Ensuite, « c’est par le biais de la langue que mon appartenance culturelle à Israël (sic) est évidente. Deux ans après mon arrivée _ le 20 juin 1948 _, je passai avec succès _ au lycée de Netanya _ l’examen de fin de scolarité en hébreu« , toujours page 29.

    Et « ma première _ Hagith _ et ma seconde _ Orna  _ épouses sont toutes deux nées en Israël, et au cours de ces deux mariages, de 1959 à aujourd’hui en 2015, nous avons parlé hébreu à la maison ; et bien sûr avec les enfants et certains des petit-enfants. Pendant plusieurs décennies, d’abord à l’université hébraïque de Jérusalem, puis à l’université de Tel-Aviv, j’ai fait cours uniquement en hébreu, et, tout naturellement, j’ai parlé hébreu au quotidien en Israël. Mais _ car il y a ici un tout petit « mais » _ je n’ai jamais vraiment aimé lire des livres _ c’est un point important _ en hébreu, pas plus que je n’ai écrit de livres _ même chose _ en hébreu. Et assez curieusement, que j’enseigne en hébreu ou en anglais, je n’ai cessé jusqu’à ce jour d’écrire mes notes préparatoires en français« , page 30.

    …

    Avec ce commentaire, page 31 :

    « Alors que, pour la plupart des gens, l’identité culturelle va de pair avec le sentiment d’un « chez-soi »,

    cela n’a jamais été mon cas.

    J’aime être en France, mais je n’ai pas du tout l’impression d’arriver « chez moi » quand l’avion atterrit à Roissy,

    pas plus qu’en aucun autre endroit du monde d’ailleurs » _ pour jamais Saul Friedländer est donc un perpétuel « déplacé« …

    …

    Ajoutant, page 32, et c’est capital :

    « Cela dit, si quelqu’un devait me demander ce que je considère comme mon identité profonde, au-delà de toute empreinte culturelle _ voilà _,

    ce que je ne voudrais jamais renier ou abandonner,

    je répondrais sans la moindre hésitation :

    …

    je suis juif,

    juif sans aucune attache religieuse ou lien à la tradition,

    mais marqué _ voilà _ par la Shoah de manière indélébile.

    Au fond, je ne suis rien d’autre« .

    …

    Et aussi, toujours page 32, et quant à sa résidence américaine, à Los Angeles, depuis l’automne 1987 _ la plus longue (29 ans), désormais, de toutes ses résidences provisoires, comme lui-même en fait le constat amusé _ :

    …

    « L’ironie de la vie n’est pas toujours drôle. Celle-ci, pourtant, a de quoi faire rire :

    qu’avec mes « racines » européennes, mon éducation française _ deux ans à Sciences-Po-Paris (et trois ans de poste à l’ambassade d’Israël à Paris) compris ; ainsi que ses longues années (heureuses) passées à Genéve _, mon amour de tant de choses qui en découlent,

    je doive sans doute finir mes jours à Tarzana, Californie, où Orna et moi vivons maintenant, et où il est probable que nous resterons,

    voilà qui est pour le moins paradoxal.

    De plus, au moment où j’écris, c’est un endroit où je ne fais guère autre chose que suivre la vie politique israëlienne« …

    …

    Où l’on découvre qu’identité _ heureusement ouverte, toujours, par-delà la faille subie _

    et vocation _ accomplie _

    finissent par très heureusement coïncider.

    …

    Fils aimé, né le 11 octobre 1932 à Prague, de ses parents Hans et Elli Friedländer, décédés, eux, en novembre 1942 à Auschwitz,

    Saul Friedlander est aussi un peu aussi le fils de son œuvre accomplie, d’historien de la Shoah,

    celle qui lui fait encore se demander, en 2015, à la page 345 de Où mène le souvenir, en ce qu’il nomme un « retour au passé » :

    « Vous ne pouvez vous empêcher de considérer votre vie,

    vous demandant si, à certains moments, vous avez pris la bonne décision, ou exprimé assez fermement votre conviction ;

    vous vous demandez si, de votre point de vue, vous avez réellement accompli _ voilà _ ne serait-ce qu’une partie de ce que vous souhaitiez accomplir« …

    …

    …

    Et se penchant maintenant sur son présent, aux pages finales (343 à 348) de Où mène le souvenir _ ma vie,

    Saul Friedländer indique, à propos de ce présent sien de 2015 :

    …

    « La Shoah a déterminé le cours de ma vie, mais depuis longtemps elle n’affecte plus mon quotidien. Mon quotidien est aussi gris ou ensoleillé que celui de mes contemporains, ou presque.

    …

    Jour après jour, j’essaie de vivre  au présent dans les moindres aléas du présent.

    Le présent, ses instants sont réellement difficiles à saisir _ en jouant avec (ou étant joué par) le divin, malicieux et terrible, Kairos.

    Ma méthode est devenue plus terre-à-terre : double dose d’humour quand c’est possible ; sinon double dose de Zoloft. Vous pouvez aussi vous rabattre sur des moyens plus traditionnels : un bon livre, de la musique _ « la musique a été omniprésente dans ma vie« …  _ et un verre de whisky.

    Ajoutez à ces stratégies pour cueillir l’instant, une présence qu’Orna et moi avons choisie sans être pleinement conscients de l’importance qu’elle allait prendre : Bonnie, notre chiot Labrador couleur chocolat« .

    …

     Ainsi que les visites, à Tel-Aviv, à Paris, à Berlin, à ses enfants et petits-enfants, aussi.

    …

    …

    Titus Curiosus, ce jeudi 29 septembre 2016

     

  • Racines et indéfectibles libertés dans la construction de l’auteur du chef d’oeuvre de l’histoire de la Shoah : l’admirable et infiniment émouvant « Où mène le souvenir _ ma vie » de Saul Friedländer

    Le jeudi 22 septembre prochain,

    paraîtra en librairie et aux Éditions du Seuil l’admirable et infiniment émouvant Où mène le souvenir _ ma vie, de ce merveilleux auteur-historien (de la Shoah) qu’est Saul Friedländer,

    dont le point culminant de l’œuvre historiographique est ce chef d’œuvre absolu qu’est le tome 2 de L’Allemagne nazie et les Juifs : Les Années d’extermination (1939-1945), achevé au printemps 2006, et paru en traduction française en février 2008 :

    je viens de lire deux fois avec une éperdue admiration ce nouveau magnifique opus de Saul Friedländer qu’est ce Où mène le souvenir _ ma vie…

    …

    Et quand on pense que Paul Flamand, en 1976, jugeait trop froide

    _ « Intéressant, mais manque de toute émotion« , dit Paul Flamand, ainsi que le rapporte Saul Friedländer page 211 de Où mène la mémoire _ ma vie… _

    la toute première mouture

    _ qu’il fit donc réécrire à son auteur : avec succès cette fois ! l’année 1977 _

    de Quand vient le souvenir, le premier volet des mémoires de Saul Friedlânder, qui parut, après réécritures

    _ à la suite, et dans l’élan, enfin trouvé, du début de rédaction, à Genève, d’une lettre à son vieux copain ( « ce vieux frère« , y écrit-il, page 117) des Samuels, à Montluçon, de septembre 1943 à avril-mai 1946, et désormais (« depuis une vingtaine d’années« , en 1976) moine à l’abbaye de Sept Fons, dans l’Allier, Georges A., auquel il venait, justement, de rendre visite, à Sept-Fons, en cette année 1976, et avec lequel il venait de s’aviser, à son retour à Genève, qu’il souhaitait échanger encore sur des points dont ils avaient oublié de parler, ces trois jours passés ensemble dans l’Allier : et c’est justement cette rédaction inachevée de cette longue lettre (jamais envoyée) à Georges A. qui devait donner à Saul Friedländer le ton enfin ! juste de ce qui allait devenir ce si émouvant Quand vient le souvenir…

    Page 19, Saul Friendländer justifiait ainsi, alors, en 1977, ses difficultés d’écriture : « Nous autres juifs, nous échafaudons des murailles _ rien moins ! _ autour de nos souvenirs les plus oppressants ; et même le récit détaillé se transforme parfois _ comment donc l’éviter ? _ en occultation. Ces défenses nécessaires _ qu’il faut apprendre à déjouer, contourner, à qui veut découvrir sa vérité _ sont l’un des aspects de notre névrose profonde » : celle dont Saul Friedlânder était en train de s’émanciper, en 1977, par ce premier travail d’écriture mémorielle, de Quand vient le souvenir… ;

    même si le « sentiment permanent«  d’« une faille ouverte au cœur de la personnalité« , confie, pour ce qui le concerne, Saul Friedländer, en 2015, page 37 de Où mène le souvenir _ ma vie, « a fini par s’atténuer, mais m’a accompagné comme une sorte de basse continue _ en référence à la musique baroque _ à travers les hauts et les bas d’une bonne partie de mon existence« … _

    aux Éditions du Seuil en 1978 ;

    …

    et que je viens aussi de relire

    _ deux fois : afin de ne rien manquer (et le mieux possible m’imprégner) de ce que ce premier livre de souvenirs comporte de micro-détails à relever, ne pas manquer, et décrypter, afin de mieux saisir les arcanes complexes (comme elles le furent d’abord à l’auteur, lui même !) de l’écriture (et ses strates successives, par à-coups, au fil de découvertes…) qu’il fallait à l’auteur en quelque sorte « accoucher », de ses souvenirs enfouis, et même puissamment refoulés, et toujours à vif (« inflammatoires« , dit excellemment son interlocuteur Stéphane Bou, à la page 199 des Entretiens intitulés Réflexions sur le nazisme…).

    …

    …

    Car ces deux volets de souvenirs que sont, en 1978 Quand vient le souvenir, et en 2016 Où mène le souvenir _ ma vie, sont très étroitement imbriqués _ une figure qui court à la fois tout l’œuvre et tout le vécu de Saul Friedländer, il faut le souligner _, ainsi que le signale déjà le miroir biaisé de leurs titres :

    …

    pour le premier volet, de 1978, il s’agit

    _ temporellement, ici, et avec une forte dose de hasard, assez loin (et c’est un euphémisme) de la volonté consciente : « quand vient« … _

    de la survenue spontanée, complètement incontrôlée, et violemment étonnante même, du souvenir, par delà les durables refoulements de survie ;

    …

    et pour le second, celui de 2016, il s’agit

    _ spatialement, cette fois, et par un travail acharné de reprises : « où mène« … _

    de l’éclaircissement patient des passionnants liens entre les avancées (par strates discontinues) du (et des) souvenir(s) surgissant de l’Inconscient,

    liées aux avancées (distinctes) de la recherche la plus consciente et méthodique, maintenant, de l’auteur-historien,

    articulant alors la faculté active de la mémoire, cette fois,

    et les méthodes de la recherche historiographique la plus objective,

    celle de ce chef d’œuvre absolu que sont, en 2008, Les Années d’extermination (1939-1945) :

    très étroitement imbriquées _ il faut insister là-dessus.

    …

    Et Stéphane Bou le fait, lui aussi, remarquer dans le livre des Entretiens qui vient à son tour de paraître :

    …

    « Quand vient le souvenir et Les Années d’extermination me paraissent imbriqués _ voilà ! _ l’un dans l’autre, comme si le premier dessinait la partie mémorielle d’un ensemble plus vaste« , dit-il, page 202 ;

    …

    « Et puis quand vous critiquez cette tentation d’une domestication de l’histoire _ par les historiens d’ordinaire, académiquement, pourrait-on dire _, est-ce qu’il ne s’agit pas _ pour vous _ de maintenir le lecteur dans une sorte d’état d’enfance _ d’étonnement en permanence renouvelé, en quelque sorte ; sur un terrible qui vive à maintenir devant la terrifiante menace qui rôde, de toutes parts _ face à l’événement ?«  _ et avec sa stupéfiante sidération, au service de l’intelligence de ce qui surgit dans l’histoire advenue, dans et par les événements, sur nous, lecteurs, face à la survenue effroyable et sans la moindre pitié de chacun des meurtres, si atroce…

    …

    Et Saul Friedländer de répondre, page 203 :

    « Vous avez raison de dire que j’ai fait un travail analogue _ basiquement documentaire, en fait, dans les intentions de départ ; mais pas seulement, car l’écho ainsi sauvé de ces voix se prolonge et va durer, pour nous qui l’entendons, longtemps… _ dans Les Années d’extermination et dans Quand vient le souvenir lorsque j’y évoque directement _ de manière brute, sans le moindre commentaire, et en évitant tout pathos _ les voix _ et les paroles : voilà le principal ; et même le fondamental ! _ des victimes, les lettres _ précieusement conservées et relues, et décryptées, tant par rapport à ce qui les précède, que par rapport à ce qui va les suivre… _ de mes parents.

    …

    Mais aussi surprenant que cela puisse vous paraître, cette proximité _ de passation de parole directe (« brute« ) aux disparus, dans ces travaux tant d’histoire que de mémoire _ ne m’était pas venue à l’esprit. Je ne me rends pas compte que j’utilise ce même mode de double narration _ celle de l’auteur faisant place par moments à celle, brute, des disparus. Je n’ai pas fait tout seul le lien entre les deux livres, alors que sur ce plan-là, c’est en effet le même processus, la même méthode« , convient parfaitement Saul Friedländer…

    Il s’agit en effet de la même géniale inspiration ! _ tant mémorielle qu’historiographique. Et qui rend si merveilleusement vivants, et même à vif, ces si grands livres.

    …

    …

    Connaissant bien, personnellement Prague,

    pour y avoir longuement séjourné _ huit jours pleins, chaque fois _ à trois reprises, l’été 1967, avec mes parents, puis en février 1993 et février 1994 avec les élèves de mon atelier de pratique artistique sur le Baroque : les deux fois nous avons rencontré, à son domicile, rue Terronska, puis en son bureau des Éditions Odeon qu’il dirigeait alors, avenue Narodni _ nous y avons même improvisé un petit concert de musique baroque, avec des musiciens pragois rencontrés au Conservatoire de Prague par Laurence Pottier et Philippe Allain-Dupré, qui étaient de notre voyage : quel moment ! _, l’ami Vaclav Jamek, auteur en 1989 du Traité des courtes merveilles, qui nous a bien initiés aux arcanes de la Prague Baroque,

    …

    je pense qu’il y a dans la méthode et le style mêmes de la recherche et de la composition _ ses rythmes syncopés et à rebondissements, nous tenant quasi constamment en haleine et en renouvellement d’attention inquiète… _ spécifiques au moins de ces livres-là, sinon des autres, de Saul Friedländer, et sans parler des voix mêmes qui nous y sont restituées, brutes, dans toute la gamme de leurs terribles tensions et appréhensions, même documentairement,

    …

    je pense qu’il y a là quelque chose _ de l’ordre de l’imprégnation flottante, puis imaginante-inspirante, plus tard _ du baroque pragois. 

    …

    Il y a là quelque chose de ce baroque pragois des six ans et demi de l’enfance tchèque

    (du 11 octobre 1932, jour de la naissance du petit Pavel, jusqu’au printemps _ fin mars ? début avril ? _ 1939, pour le départ des Friedländer fuyant l’occupation de Prague par les Allemands

    _ la date précise du départ définitif de Prague des Friedländer n’apparaît ni dans Quand vient le souvenir (après une première tentative de fuite arrêtée à Brno, le 12 mars 1939, car s’y trouvaient déjà les Allemands, page 36), ni dans Où mène le souvenir _ ma vie … : page17, je relève la date approximative seulement de l’arrivée des Friedländer à Paris, courant avril 1939, sans plus de précision : « L’approche des troupes allemandes mit fin à notre existence précaire à Paris, d’avril 1939 à juin 1940« … ; cette fois encore, à Paris, comme à Prague, et comme bientôt, l’été 1942, à Néris-les-Bains et Montluçon, la nasse se referme sur les Friedländer, et la menace de « l’étau«  (qui va les broyer) se fait plus pressante... _)

    …

    Et même si la phrase de Saul Friedländer a tout du classicisme français sobre,

    il y a bien là, dans la composition, dans l’entrecroisement de séquences de diverses temporalités, parfois, et dans le montage syncopé saisissant de ces voix brutes, quelque chose de ce baroque pragois des six ans et demi de l’enfance tchèque de Saul Friedländer… 

    …

    …

    De fait,

    et je reviens ici à la splendide maturation, jusqu’à aujourd’hui _ où se ressent (et s’entend) aussi la légèreté joyeuse de Los Angeles, mais oui ! _ du style de Saul Friedländer

    _ merveilleux écrivain (et profond admirateur du style des écrivains français : Proust, Flaubert, Alain-Fournier, dont À la recherche du temps perdu, L’Éducation sentimentale et Le Grand Meaulnes « représentaient la quintessence de l’esprit français« , se souvient avoir déclaré, en 2006, à l’occasion du 65e anniversaire de son éditeur allemand Wolfgang Beck, Saul Friedländer, peut-on lire page 25 de Où mène le souvenir _ ma vie) ;

    et aussi, toujours page 25, et c’est décisif : « Mon identité culturelle est restée essentiellement française tout au long de ma vie« … ; car, « en petite classe et au cours moyen _ à Néris-les-Bains, les années scolaires 1940-1941 et 1941-1942 _, je suis devenu irrémédiablement français« , continue-t-il, page 26 ;

    mais « un tel attachement à une culture déborde largement des bases scolaires. Dans mon cas au moins, je suis tombé amoureux _ et pour toujours _ de l’absolue beauté de la langue française«  ; et encore pages 26-27 : « J’aimais le style pour lui-même«  ;

    si bien que, confie-t-il page 26 : « aujourd’hui, j’écris en anglais pour des raisons pratiques, puisque je vis aux Etats-Unis (à Los Angeles), mais je continue encore à penser en français, et je ferais mieux d’écrire en français« … ;

    et encore, page 30 : « et assez curieusement, alors que j’enseigne en hébreu ou en anglais, je n’ai jamais cessé jusqu’à ce jour _ de 2015 _ d’écrire mes notes préparatoires en français« … _,

    …

    de fait,

    que d’aisance, de légèreté épanouie et de liberté souveraine dans le style,

    et de densité et profondeur confondantes dans le contenu de connaissance (que ce soit historiographique, ou que ce soit mémorielle) se construisant pas à pas, dans cette écriture magistrale

    _ à l’échelle de « l’essentiel« , et de « l’éternité«  : ce sont des mots de Saul Friedländer, et à plusieurs reprises ; et avec tout le recul qui convient, notamment face à sa réussite-accomplissement magnifique d’historien de la Shoah… _

    de ce nouvel opus de souvenirs, en 2016, pour nous, qu’est ce splendide et merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie…

    après le splendide et totalement accompli Les Années d’extermination, achevé dix ans auparavant, en 2006 ;

    …

    et couronnement d’une carrière d’historien qui n’est pas passé par le cursus universitaire classique,

    puisque c’est directement, en quelque sorte, que Saul conçut et rédigea, de septembre 1961 à décembre 1963, où il la soutint, sa thèse de doctorat (sur le sujet « le rôle du facteur américain dans la politique étrangère et militaire de l’Allemagne, septembre 1939 – décembre 1941 » : sans rapport direct avec la Shoah…), à l’Institut des Hautes Études internationales, à Genève,

    sans avoir appris ce métier d’historien autrement que par des recherches sur le tas, aux archives de Bonn, Coblence, Fribourg et Londres,

    et en ayant rencontré certains des acteurs de cette politique, tel l’ancien Amiral Karl Dönitz, avec lequel il s’entretint, en son domicile d’Aumühle en décembre 1962, et dont il apprit vite à identifier les mensonges (cf Où mène le souvenir _ ma vie, pages 105 à 107).

    …

    …

    Ici, et à propos de cette réussite absolue qu’est Les Années d’extermination,

    je me souviens qu’en mai 2008, dans un courriel à Corinne Crabos me proposant d’ouvrir un blog (où j’aurais carte blanche) sur le site de la librairie Mollat

    _ courriel qui constitua tel quel (sans nulle retouche), le 3 juillet 2008, l’article d’ouverture de mon blog En cherchant bien, et dont voici un lien (l’article n’a pas vieilli) : Le Carnet d’un curieux… _,

    j’avais _ imprudemment ? _ annoncé :

    …

    « Et viendra le premier article,
    à propos de, probablement, l’ouvrage magistral (”d’une vie”),
    et n’éclairant pas _ tout se tenant _ que sur le passé,
    de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945,

    une priorité de lecture !« …

    …

    Or, étrangement, probablement pris par la rédaction, quasi à jet continu, d’articles, ce mois de juillet 2008,

    telle par exemple cette _ significative _ série de deux sur le passionnant Jeudi Saint, de Jean-Marie Borzeix, à propos de l’arrestation, le jeudi 6 avril 1944, d’un juif d’origine polonaise, Chaïm Rozent, réfugié à Bugeat, en Haute-Corrèze, par des soldats allemands traquant des Résistants (l’assassinat eut lieu un peu plus loin, sur la route d’Eymoutiers, le lendemain) : Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique », le 16 juillet 2008 ; et Lacunes dans l’histoire , le lendemain 17 juillet, deux articles qui pourraient bien intéresser Saul Friedländer ! _ et, les relisant huit ans plus tard, je m’avise que je maintenais ce projet de rédiger cet article sur Les Années d’extermination… _,

    …

    je ne rédigeais pas alors un tel article sur ce L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945,

    probablement tant me clouait d’admiration cet immense absolu chef d’œuvre,

    si dense, si riche, si extraordinairement large

    _ « Bien avant de l’écrire, je savais qu’une telle histoire devait être globale et intégrée _ voilà ! _ ; il lui fallait inclure et restituer l’évolution imbriquée _ voilà ! un travail de très large envergure, donc _ de la politique nazie, des réactions de tous les gouvernements et sociétés d’Europe et de quelques autres pays (aussi bien leurs initiatives que leur absence d’initiative) et, plus encore, les attitudes et les réactions des Juifs, d’où qu’elles viennent, tout au long de la période« , pour reprendre les mots mêmes de Saul Friedländer, page 300 de Où mène la mémoire _ ma vie… _,

    et si puissamment émouvant ! ;

    …

    ce L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945, cet immense et absolu chef d’œuvre

    dans lequel Saul Friedländer nous donnait si vivement (à vif ! en même temps qu’on ne peut plus sobrement) à entendre, surtout, et écouter enfin, tant de sublimes voix _ voilà ! _ re-surgies des fosses (et des cendres issues des fours crématoires) où les nazis avaient tenté de les engloutir, et sans noms, pour jamais !!!

    …

    …

    Et dans la foulée de cette lecture si puissamment marquante des Années d’extermination (1939-1945), lors de sa parution en février 2008,

    je me souviens m’être adressé à l’ami Georges Bensoussan

    _ rencontré, avec le père Patrick Desbois, lors d’un colloque du CRIF à Bordeaux (« Les Enfants de la guerre _ réparer l’irréparable« ), le 31 janvier 2008 : j’étais allé chercher le Père Desbois, l’auteur de l’indispensable Porteur de mémoires, à l’aéroport, et l’avais conduit à son hôtel, au centre-ville ; et le soir je m’étais longuement entretenu avec le Père Desbois et Georges Bensoussan avec lesquels j’avais dîné lors du repas qui avait conclu le colloque _

    pour lui demander de bien vouloir aider à faire ré-éditer certains des témoignages de victimes de la Shoah, découverts là, en cette longue et richissime trame tracée ici par Saul Friedländer, si intensément, et dont les tirages étaient épuisés ; ce que Georges Bensoussan fit bien volontiers.

    …

    Mais, par exemple, les Carnets d’un témoin (1940-1943), de Raymond-Raoul Lambert, édités par Fayard en 1985, et épuisés depuis, n’ont hélas toujours pas reparu !

    …

    L’été suivant, invité à Aix-en-Provence par Michèle Cohen à la Non-Maison, et assistant avec elle, le dimanche 20 juillet 2008, à une commémoration des victimes de la Shoah à la gare des Milles, j’avais pu découvrir, parmi d’autres citations sur des panneaux apposés sur le quai, une phrase de Raymond Raoul Lambert extraite de ses Carnets d’un témoin : une des raisons de mon souvenir…

    …

    …

    Le travail de reviviscence le plus vivant possible _ comme sait en parler aussi l’excellent Patrick Boucheron, à propos des difficultés de réception des livres d’historiens… _ doit être inlassablement poursuivi, quelles que soient les utilisations que certains, ici ou là, peuvent, pour des raisons parasites,  politiques ou autres, en faire :

    pour que la connaissance juste continue d’être disponible, et son travail, continué, poursuivi,

    maintenant que s’achève l’ère du témoin, selon le titre lucide que donna Annette Wieviorka, à son beau livre, L’Ère du témoin, en 1998.

    …

    Surtout, pour qu’une présence _ celle de voix et de paroles effectivement prononcées _ demeure, par-delà ce (et ceux) qui a (et ont) disparu(s), massacré(s) ;

    et aussi contre _ au-delà du cas même du négationnisme _ la néantisation _ et cela, quels qu’en soient les motifs : conscients ou inconscients _ de l’oubli des survivants.

    …

    Sur la préservation parfois difficile de la présence,

    cf ces autres lignes, écrites en 1977, quand Saul Friedländer commençait à peine à Genève le difficile effort de remémoration de ses d’abord pauvres et minces souvenirs _ « Nous autres, juifs, nous échafaudons des murailles autour de nos souvenirs les plus oppressants ; et même le récit détaillé se transforme parfois en occultation. Ces défenses nécessaires sont l’un des aspects de notre névrose profonde », lit-on, je le rappelle ici, page 79 de Quand vient le souvenir _, et que l’on trouve page 138, de Quand vient le souvenir :

    …

    « Les lettres _ maintenant _ sont là _ pour le moment _, ainsi que deux ou trois photographies jaunies.

    …

    Bientôt, pour les autres _ et ce n’est pas sans raison que Saul Friedländer dédie deux volumes de L’Allemagne nazie et les Juifs à ses petit-enfants… _, ces vestiges _ documentaires, faute d’être interrogés _ ne signifieront plus rien.

    …

    Écrire, donc, il le faut.

    Écrire, c’est retracer les contours du passé d’un trait moins éphémère peut-être que le reste ;

    c’est tout de même conserver une présence _ celle des voix et des paroles effectives des disparus assassinés _ ;

    c’est pouvoir raconter également qu’il y eut un enfant qui vit sombrer un monde et en renaître _ avec espoir, et même joie _ un autre aussi.« 

    …

    …

    Titus Curiosus, ce vendredi 16 septembre 2016

  • 6 ans d’entretiens d’un curieux, Francis Lippa, à la librairie Mollat _ et comment accéder à leur écoute…

    Voici _ pour commodité _, la liste, au nombre de 23 à ce jour, de 6 ans d’entretiens d’un curieux, Francis Lippa _ alias Titus Curiosus sur son blog En cherchant bien _, à la librairie Mollat, à Bordeaux,

    avec des auteurs _ et le plus souvent amis _ passionnants ;

    accompagnée des moyens d’accès à l’écoute des podcasts de ces 23 entretiens :

    …

    …

    LISTE DES PODCASTS DE 6 ANS D’ENTRETIENS DE FRANCIS LIPPA A LA LIBRAIRIE MOLLAT

    DU 13 OCTOBRE 2009 AU 13 OCTOBRE 2015

    …

    …

    _ 1) Yves Michaud : Qu’est-ce que le mérite ?  52’ (13-10-2009) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=17594

    …
    _ 2) Jean-Paul Michel : Je ne voudrais rien qui mente dans un livre 62’ (15-6-2010) :

    http://www.mollat.com/player.html?id=318053

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=318053

    …
    _ 3) Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants 57’ (8-9-2010) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=2512739

    …
    _ 4) Emmanuelle Picard : La Fabrique scolaire de l’Histoire 61’ (25-3-2010) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=34608

    …
    _ 5) Fabienne Brugère : Philosophie de l’Art 45’ (23-11-2010) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=7055323

    …
    _ 6) Baldine Saint-Girons : La Pieta de Viterbe 64’ (25-1-2011) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=10986789

    …
    _ 7) Jean Clair : Dialogue avec les morts & L’Hiver de la culture 57’ (20-5-2011) :

    http://www.mollat.com/player.html?id=21320675

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=21320675

    …
    _ 8) Danièle Sallenave : La Vie éclaircie _ ou réponses à Madeleine Gobeil 55’ (23-5-2011) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=21323127

    …

    _ 9) Marie-José Mondzain : Images (à suivre) _ de la poursuite : au cinéma et ailleurs 60’ (16-5-2012) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=50277305

    …
    _ 10) François Azouvi : Le Mythe du grand silence 64’ (20-11-2012) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=64650171

    …
    _ 11) Denis Kambouchner : L’Ecole, question philosophique 58’ (18-9-2013) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65161369

    …
    _ 12) Isabelle Rozenbaum : Les Corps culinaires 54′ (3-12-2013) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65169118

    …
    _ 13) Julien Hervier : Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle 58’ (30-1-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65170632

    …
    _ 14) Bernard Plossu : L’Abstraction invisible 54’ (31-1-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65170633

    …
    _ 15) Régine Robin : Le Mal de Paris 50’ (10-3-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65173414

    …
    _ 16) François Jullien : Vivre de paysage _ ou l’impensé de la raison 68’ (18-3-2014) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65173409

    …
    _ 17) Jean-André Pommiès : Le Corps-franc Pommiès _ une armée dans la Résistance 45’ (14-1-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65186924

    …
    _ 18) François Broche : Dictionnaire de la Collaboration _ collaborations, compromissions, contradictions 58’ (15-1-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65186916

    …
    _ 19) Corine Pelluchon : Les Nourritures _ Philosophie du corps politique 71’ (18-3-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65189833

    …
    _ 20) Catherine Coquio : La Littérature en suspens : les écritures de la Shoah _ le témoignage et les œuvres & Le Mal de vérité, ou l’utopie de la mémoire 67’ (9-9-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65195005

    …
    _ 21) Frédéric Joly : Robert Musil _ tout réinventer 58’ (6-10-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200102

    …
    _ 22) Ferrante Ferranti : Méditerranées & Itinerrances (expo à la Base Sous-marine) 65′ (12-10-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200126

    …

    _ 23) Bénédicte Vergez-Chaignon : Les Secrets de Vichy 59 ‘ (13-10-2015) :

    http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200109

    …

    …

    Echanger de manière ouverte et parfaitement libre avec un auteur, un créateur, est plus que passionnant : enthousiasmant ! ;

    et ouvre l’appétit de la curiosité au partage, par l’écoute de l’entretien vivant…

    …

    Ecouter (et ré-écouter) la voix et ses tonalités, les silences, les rythmes, les intonations de pareille conversation exigeante, est, en effet, irremplaçable, et défie très heureusement le temps.

    …

    Car c’est aussi comme un _ très humble, forcément _ sillage d’écume encore vibrante de l’œuvre _ en toute modestie, cette écume, cet écho de paroles échangées… _ qui demeure, par le podcast, accessible ;

    et par là, constitue un possible relais _ avec toute sa fragilité parfaitement audible… _ de l’œuvre même ; telle une bouteille à la mer, confiée au hasard, un jour, des recherches à venir de quelque autre improbable curieux, à l’autre bout de la terre…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 22 octobre 2013

    …

    …

    P.s : à la date du lundi 26 octobre,

    les divers liens _ Ecouter Télécharger Podcast iTunes Exporter _ aux podcasts cités ci-dessous

    sont directement accessibles sur le site de la librairie Mollat :

    en cliquant sur les liens aux livres cités ici pour les auteurs et livres suivants :

    …

    Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite ? (52′)

    Jean-Paul Michel, Je ne voudrais rien qui mente dans un livre (62′)

    Mathias Enard, Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants (57′)

    Emmanuelle Picard, La Fabrique scolaire de l’histoire (61′)

    Fabienne Brugère, Philosophie de l’art (45′)

    Baldine Saint-Girons, La Pieta de Viterbe (64′)

    Jean Clair, Dialogue avec les morts & L’Hiver de la culture (57′)

    Danièle Sallenave, La Vie éclaircie _ Réponses à Madeleine Gobeil  (55′)

    Marie-José Mondzain, Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs  (60′)

    François Azouvi, Le Mythe du grand silence (64′)

    Denis Kambouchner, L’École, question philosophique (58′)

    Isabelle Rozenbaum, Les Corps culinaires (54′)

    Julien Hervier, Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle (58′)

    Bernard Plossu, L’Abstraction invisible (54′)

    Régine Robin, Le Mal de Paris (50′)

    François Jullien, Vivre de paysage _ ou l’impensé de la raison (68′)

    Jean-André Pommiès, Le Corps-franc Pommiès _ une armée dans la Résistance (45′)

    François Broche, Dictionnaire de la collaboration _ collaborations, compromissions, contradictions (58′)

    Corine Pelluchon, Les Nourritures _ philosophie du corps politique (71′)

    Catherine Coquio, La Littérature en suspens _ les écritures de la Shoah : le témoignage et les œuvres & Le Mal de vérité, ou l’utopie de la mémoire (67′)

    Frédéric Joly, Robert Musil _ tout réinventer (58′)

    Ferrante Ferranti, Méditerranées & Itinerrances (65′)

    Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Secrets de Vichy  (59′)

     

    …

    Voilà,

    pour l’accessibilité d’écoute à l’ensemble des podcasts de ces 23 entretiens _ à ce jour : du 13 octobre 2009 au 13 octobre 2015, jour pour jour ! _

    d’auteurs invités à la librairie Mollat,

    avec Francis Lippa,

    alias Titus Curiosus sur son blog En cherchant bien.

    …

    …

    On peut écouter aussi les podcasts de deux conférences _ et non pas deux entretiens _

    de deux philosophes que j’apprécie tout particulièrement

    et ai proposé, en tant que vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux, d’inviter dans le cadre des conférences de notre Société de Philosophie, données dans les salons Albert Mollat, en janvier 2011 et en février 2015,

    et à propos de sujets, aussi, qui me tenaient spécialement à cœur :

    …

    Michaël Foessel, à propos de son livre Etat de vigilance _ critique de la banalité sécuritaire  (65′)

    et Bernard Sève, à propos de L’Instrument de musique : une étude philosophique (49′) ;

    …

    mais il ne s’agit pas là d’entretiens ;

    et je n’en suis pas l’interlocuteur :

    …

    les conférenciers sont simplement présentés par les présidentes (successives) de notre Société de Philosophie de Bordeaux,

    Céline Spector, dans le cas de la conférence de Michaël Foessel, le mardi 18 janvier 2011

    et Kim Sang Ong Van Cung, dans le cas de la conférence de Bernard Sève, le 3 février 2015.

    …

    Plusieurs articles de mon blog En cherchant bien sont d’ailleurs consacrés à ces philosophes amis :

    …

    _ pour Michaël Foessel :

    Sur un lapsus (« Espérance »/ »Responsabilité ») : le chantier (versus le naufrage) de la démocratie, selon Michaël Foessel

    « Faire monde » face à l’angoisse du tout sécuritaire : la nécessaire anthropologie politique de Michaël Foessel

    « L’Indignation, une passion morale à double sens » : un appendice à l’anthropologie politique de Michaël Foessel

    Le courage de « faire monde » (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel

    …

    et pour Bernard Sève :

    Sur Montaigne musicien à son écritoire : Bernard Sève à propos de l’indispensable « Montaigne manuscrit » d’Alain Legros

    Un moderne « Livre des merveilles » pour explorer le pays de la « modernité » : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des « listes », entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit

    Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le « tissage » de l’écriture et de la pensée de Montaigne

     

    …

    Quant à mes entretiens antérieurs au 13 octobre 2009,

    notamment à propos de musique et de musiciens,

    ils n’étaient pas alors enregistrés, et n’ont donc pas donné lieu à des podcasts…

  • « Faire monde » face à l’angoisse du tout sécuritaire : la nécessaire anthropologie politique de Michaël Foessel

    Pour présenter la conférence _ l’enregistrement dure 65 minutes _ de cet après-midi même,

    mardi 18 janvier 2011, à 18 heures, dans les salons Albert-Mollat,

    _ et dans le cadre de la saison 2010-2011 de la Société de Philosophie de Bordeaux _,

    de Michaël Foessel :

    …

    …

    « Les nouveaux modèles sécuritaires : vers une cosmopolitique de la peur ? »

    …
    Comment expliquer que l’affaiblissement des modèles de justice _ cf Mireille Delmas-Marty : Libertés et sûreté dans un monde dangereux (aux Éditions du Seuil) : un livre très important ! + mon article du 30 mai 2010 : Curiosité, inspiration et génie : splendeur de la conférence (artiste et rigoureuse) de Mireille Delmas-Marty au Festival Philosophia 2010 à Saint-Emilion… _ s’accompagne de la montée en puissance des politiques sécuritaires ? Assiste-t-on aujourd’hui à un retour inattendu des États-nations et de leur souveraineté, comme semble l’indiquer le durcissement des politiques d’immigration ? Pourquoi la mondialisation libérale ne s’accompagne-t-elle pas d’une référence à un droit cosmopolitique ?

    On montrera que le « monde » de la mondialisation se définit avant tout par la conscience du risque et la généralisation des peurs : un monde que l’on cherche seulement à préserver est aussi un monde que l’on a renoncé à transformer.

    Ce renoncement pourrait bien être un écueil pour la démocratie…

    …

    …

    voici, à nouveau

    _ la première fois, ce fut le 22 avril 2010 : Le courage de “faire monde” (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel… _,

    ma présentation de son _ excellentissime ! _ livre État de vigilance _ Critique de la banalité sécuritaire (aux Éditions Le Bord de l’eau) :

    …

    …

    Comme pour poursuivre le questionnement (et l’analyse !) sur les manières de résister _ intelligemment et efficacement ! _ aux ravages civilisationnels de l’étroitesse utilitariste _ dictatoriale ! subrepticement totalitaire ! _ du néolibéralisme

    _ cf mon article précédent « Penser le post-néolibéralisme : prolégomènes socio-économico-politiques, par Christian Laval«  à propos de la conférence de Christian Laval « Néolibéralisme et économie de l’éducation« , mercredi dernier à la librairie Mollat _,

    …

    voici que paraît ce mois d’avril 2010, sous la plume de l’excellent Michaël Foessel _ l’auteur du lucidissime, déjà, La Privation de l’intime, aux Éditions du Seuil en 2008 : le sous-titre en était : « mises en scènes politiques des sentiments«  : un travail déjà très important et magnifique !.. _ un passionnant et très riche (en 155 pages alertes, nourries et incisives !) État de Vigilance _ Critique de la banalité sécuritaire,

    aux Éditions Le Bord de l’eau (sises _ après Latresne… _ à Lormont, sur les bords de la Garonne…),

    et dans une collection, « Diagnostics« , que dirigent nos judicieux collègues bordelais Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc…

    …

    L’ouverture d’esprit ainsi que le champ d’analyse _ et de culture :

    principalement philosophique : de Hobbes, excellemment « fouillé«  (entre Le Citoyen et Léviathan), à Hannah Arendt (La Crise de la culture) ou Hans Blumenberg (Naufrage avec spectateur, paru en traduction française aux Éditions de L’Arche en 1994) et Wendy Brown (Les Murs de la séparation et le déclin de la souveraineté étatique), ainsi que, et surtout, les dernières leçons au Collège de France de Michel Foucault (par exemple Naissance de la biopolitique, ou L’Herméneutique du sujet ; et aussi La Gouvernementalité, en 1978, disponible in Dits et écrits…) ;

    mais pas seulement : cf, par exemple, la mise à profit par Michaël Foessel du tout récent et important travail de la juriste Mireille Delmas-Marty : Libertés et sureté dans un monde dangereux ; ou de celui du Prix Nobel d’économie Amartya Sen, in le rapport de l’ONU paru en 2003 La Sécurité humaine maintenant…) _

    …

    l’ouverture d’esprit ainsi que le champ d’analyse

    de Michaël Foessel, n’ont, Dieu merci !, rien d’étroit ; ni de mesquin, d’avare 

    …

    Non plus que sa sollicitude _ passablement inquiète (sinon « vigilante«  !..), sans être excessivement dramatisée, voire hystérisée, cependant : à la différence des rhétoriques (sécuritaires) excellemment mises en lumière et critiquées ici, en leur banalisation même, à renfort quotidien, laminant, de medias et de communiquants, d’un « catastrophisme«  très complaisamment et non innocemment surjoué, lui !.. _

    …

    non plus que sa sollicitude, donc,

    à l’égard de la santé de la démocratie et du « vivre ensemble » en notre histoire collective (sociale, économique, politique) désormais globalisée _ d’où l’expression du titre de cet article : « faire monde » !

    …

    La quatrième de couverture de État de Vigilance _ Critique de la banalité
    sécuritaire
    énonce ceci (avec mes farcissures ! si l’on veut bien…) :

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    « Nous vivons sous le règne de l’évidence _ à la fois matraquée par les medias et les divers pouvoirs ; mais aussi largement assimilée (et partagée) par bien des individus (je n’ose dire « citoyens« , tant ils se dépolitisent et « s’esseulent« …), qui y adhérent, donc, en nos démocraties… _ sécuritaire. Des réformes pénales _ telle « la loi sur la « rétention de sûreté » adoptée par le Parlement français en février 2008 » (cf page 51)… _ aux sommets climatiques en passant par les mesures de santé : l’impératif _ normé _ de précaution a envahi nos existences. Mais de quoi désirons-nous tant _ voilà la dimension anthropologique fondamentale que dégage magnifiquement le travail d’analyse, ici, de Michaël Foessel _ nous prémunir ? Pourquoi la sécurité produit-elle _ de fait, sinon de droit, en ces moments-ci de notre histoire contemporaine… _ de la légitimité _ socialement, du moins _ ? Et que disons-nous lorsque nous parlons _ ainsi que le relève aussi Mireille Delmas-Marty _ d’un monde « dangereux » ?

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    Le maître mot de cette nouvelle perception du réel est « vigilance » _ à laquelle sont expressément et en permanence « invités« , en leur plus grande « liberté«  (d’individus), et au nom du plus élémentaire « bon sens« , les membres de nos sociétés, au nom de leurs plus élémentaires (toujours : nous sommes là et demeurons dans le plus strict « basique«  ! du moins, apparemment !..), au nom de leurs plus élémentaires intérêts : « vitaux«  !.. Rien de plus « rationnel« , en conséquence !!!

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    L’état _ permanent : sans cesse (obligeamment !) rappelé : on s’y installe et on le réactive d’instant en instant le plus possible… _ de vigilance s’impose _ ainsi : avec la plus simple (et douce) des évidences ! « naturellement« , bien sûr ! _ aux individus non moins qu’aux institutions : il désigne l’obligation _ bien comprise ; mais non juridique ! _ de demeurer sur ses gardes _ apeuré _ et d’envisager le présent _ en permanence, donc _ à l’aune des menaces _ de tous ordres, et fort divers : Michaël Foessel en analyse quelques unes ; ainsi que l’effet (incisif) de leur conglomérat (pourtant composite : en réciproques contagions)… _ qui pèsent sur lui.

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    Cette éthique de la mobilisation _ apeurée, donc _ permanente _ voilà : à coup d’« alarmes«  et de « conseils de précaution«  (préventifs et réitérés) des plus aimable : du type « à bon entendeur, salut !« … _ est d’abord celle du marché _ tiens donc ! mais rien n’est gratuit en ce bas monde : tout a un « coût« , n’est-ce pas ?.. : la première évidence, et normative, est donc, par là, marchande ! _, et ce livre montre le lien entre la banalité sécuritaire et le néolibéralisme _ c’est là le point capital. Abandonnant le thème _ bien connu, lui ; et assez bien balisé _ de la « surveillance généralisée », il propose _ plus profondément et plus originalement _ une analyse des subjectivités vigilantes _ apeurées contemporaines : ce sont elles les acteurs-fantassins du premier « front« … On découvre la complicité _ politico-économico-sociétale _ secrète entre des États qui rognent _ oui ! en leur forme d’« État libéral-autoritaire«  : analysé dans le chapitre 1 du livre : « L’État libéral-autoritaire« , pages 27 à 55 : une analyse décisive !!! _ sur la démocratie _ voilà ! et l’enjeu est de taille !!! _ et des citoyens qui aiment _ voilà _ de moins en moins _ en effet _ leur liberté _ eh ! oui ! au profit du fantasme de leur « confort«  désiré, mis à mal (par toutes ces « inquiétudes«  !), mais encore moins satisfait ainsi : de plus en plus rabroué !!! au contraire…

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    L’équilibre (par définition instable : la dynamique de ce dispositif est conçue et voulue ainsi ! en spirale vertigineuse) des pratiques et de discours (rhétoriques) et de pouvoir bien effectif, lui (avec espèces bien sonnantes et bien trébuchantes à la clé !), des communiquants amplement mis à contribution et des détenteurs du pouvoir politique (ainsi qu’économique : mais ils sont en très étroite connexion, collusion) en direction du « public«  (des individus : chacun esseulé dans sa peur) ciblé se situe et se maintient (et cherche à s’installer et durer) en ce schéma mouvant et émouvant (affolant…) : dans la limite, à bien calculer-mesurer, elle, du supportable… Les élections et les sondages d’opinion (d’abord) en fournissant d’utiles indicateurs pour les pilotes décideurs et acteurs « à la manœuvre« …

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    L’État libéral-autoritaire produit _ ainsi _ des sujets _ assujettis, tout autant que s’assujettisant (d’abord, ou ensuite, ou en couple : comme on préfèrera), ainsi « manœuvrés«  en leurs affects dominants… _ et des peurs qui lui sont adéquats. C’est à cette identité nouvelle entre gouvernants et gouvernés qu’il faut apprendre à résister« 

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    _ par là, l’intention de ce livre-ci de Michaël Foessel rejoint le souci (de démocratie vraie !) qui animait aussi Christian Laval en sa conférence de mercredi dernier : Néolibéralisme et économie de la connaissance ; ou en son livre avec Pierre Dardot : La Nouvelle raison du monde…
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    Personnellement, j’ai beaucoup apprécié le passage d’analyse de la curiosité, pages 127 à 131 d’État de Vigilance _ à l’ouverture du chapitre 4 et dernier, intitulé « Cosmopolitique de la peur ? » (et explorant de manière très judicieuse « l’hypothèse d’une historicité de la peur«  : l’expression se trouve page 123) _ à partir d’une lecture fine de l’article « Curiosité«   de Voltaire dans l’Encyclopédie : à contrepied de l’interprétation par Lucrèce, au Livre II de De la nature des choses, de ce qui va devenir, à partir de lui, le topos du « naufrage avec spectateur« …

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    « Aussi longtemps que la sécurité a été une caractéristique de la sagesse et non une garantie politique, la peur était définie comme une faute imputable à l’ignorance. Dans la célèbre ouverture du livre II de son poème, Lucrèce présente ainsi le plaisir qu’il peut y avoir à se sentir en sécurité lorsque tout, autour de soi, s’effondre :

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    « Douceur, lorsque les vents soulèvent la mer immense,

    d’observer du rivage le dur effort d’autrui,

    non que le tourment soit jamais un doux plaisir

    mais il nous plaît de voir à quoi nous échappons. »

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    Le sage jouit de savoir que sa position n’est pas menacée. Devant le spectacle de la tempête, il ne ressent pas de peur, précisément parce que sa sagesse est ataraxie, tranquillité et constance de l’âme. Il n’y a rien dans ce sentiment du spectateur face à la violence des flots qui ressemble à la « pitié » des modernes : le philosophe antique n’éprouve aucune émotion à contempler les malheurs d’autrui. La pitié est une passion démocratique _ en effet ! _, puisqu’elle suppose l’égalité entre celui qui souffre et le témoin de sa souffrance.

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    A l’inverse, Lucrèce chante ici la hauteur _ d’âme _ du sage _ épicurien, matérialiste _ qui sait qu’il n’existe pas de Providence _ rien que le jeu de la nécessité et du hasard, avec le clinamen… _, et que la colère des Dieux ne peut pas s’abattre sur la Terre. Le philosophe est préparé à l’agitation du monde parce que son savoir le prémunit _ en son âme : en ses affects _ des désordres _ du réel des choses _ qui se laissent expliquer par le mouvement nécessaire des atomes. Son rapport contre la peur est de nature scientifique, construit avec la théorie d’Épicure.
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    Hans Blumenberg _ en son Naufrage avec spectateur… _ a montré que l’histoire de cette image _ du naufrage avec spectateur »…  » _ était aussi celle des rapports entre la raison _ voilà : en ses diverses acceptions : plus ou moins calculantes ; plus ou moins utilitaristes… _ et ce qui, dans le monde, est inquiétant. « Le naufrage, en tant qu’il a été surmonté, est la figure d’une expérience philosophique inaugurale » _ écrit Blumenberg, page 15 de ce livre (paru aux Éditions de l’Arche en 1994). La force de cette métaphore réside dans l’opposition entre la terre ferme (où l’homme établit ses institutions _ à peu près stables _ et fonde ses savoirs _ avec une visée de constance _) et la mer comme « sphère de l’imprévisible ». L’élément liquide symbolise le danger puisqu’il échappe aux prévisions, en sorte que le voyage en pleine mer permet de penser la condition humaine dans ce qu’elle a d’effrayant _ dans l’augmentation du risque de mortalité effective. Dans tous les cas, surmonter l’expérience du naufrage suppose de le « voir » du rivage, et de ne pas craindre pour sa vie _ ainsi qu’on l’a évoqué plus haut _ ce fut pages 89 à 91 _, ce sera encore le modèle de Kant dans son analyse du sublime

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    _ au § 28, Ak V, 261-263 de la Critique de la faculté de juger :

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    « il importe à Kant que le sublime soit autre chose qu’une épreuve du désastre pour que le déchaînement de la nature devienne l’occasion d’une prise de conscience d’une faculté qui, en l’homme, excède toute nature : sa liberté« , page 90 d’État de Vigilance.

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    Et Michaël Foessel poursuit alors : « A l’abri de la violence qu’il contemple, le sujet découvre en lui « un pouvoir d’une toute autre sorte, qui (lui) donne le courage de (se) mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature« . La liberté est cette faculté qui situe l’homme à la marge _ voilà ! _ du monde, en sorte qu’il n’a rien à craindre des tumultes naturels. Mais pour que le sujet puisse s’apercevoir _ voilà encore ! _ de sa liberté, il faut qu’il se sente en sécurité et que sa peur ne se transforme pas en angoisse«  _ une distinction cruciale, que Michaël Foessel reprendra plus loin, page 143, à partir de la distinction qu’en fait Heidegger.

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    Et pour montrer, page 145, avec Paolo Virno, en sa Grammaire de la multitude _ pour une analyse des formes de vie contemporaines, que « la ligne de partage entre peur et angoisse, crainte relative et crainte absolue, c’est précisément ce qui a disparu«  ; et que « c’est plutôt à l’« être au monde » dans son indétermination _ la plus vague qui soit : « Qu’est-ce que j’peux faire ? j’sais pas quoi faire…« , chantonnait en ritournelle la Marianne (confuse…) du Ferdinand de Pierrot le fou, de Godard, sur l’Île de Porquerolles, en 1965 _, c’est-à-dire à la pure et simple exposition à ce qui risque _ voilà _ d’advenir ou de disparaître _ les deux unilatéralement négativement… _, que renvoient les peurs angoissées _ voilà leur réalité et identité (hyper-confuses !) clairement déterminée ! _ du présent.« 

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    Avec cette précision décisive encore, toujours page 145 : « Les discours de la « catastrophe », une notion qui tend à se généraliser bien au-delà des phénomènes naturels, enveloppent nos craintes d’une aura de fin du monde. Apocalypse sans dévoilement _ et pour cause ! en une (hegelienne) « nuit où toutes les vaches sont noires« … _, la catastrophe devient la figure du mal sous toutes ses formes _ mêlées, emmêlées _ : injustice, souffrance et faute. Les théories de la « sécurité globale » se fondent précisément sur la généralisation _ indéfinie autant qu’infinie _ de ce modèle à toutes les formes d’insécurité, comme s’il n’y avait d’autre moyen d’envisager la résistance du réel qu’à l’aune de son possible effondrement« _ tout fond « cède« … : aux pages 145-146 ;

    Michaël Foessel ne se réfère pas aux analyses de Jean-Pierre Dupuy ; par exemple Pour un catastrophisme éclairé…

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    Fin ici de l’incise ouverte avec la référence au « sentiment de sécurité«  comme condition de l’expérience du « sentiment de sublime«  selon Kant ; et les remarques adjacentes sur l’opportunité de la distinction « peur« /« angoisse«  ; et le « catastrophisme« … Et retour aux remarques sur la « curiosité«  et la démarcation de Voltaire par rapport à Lucrèce, aux pages 125 à 128 du chapitre « Cosmopolitique de la peur ?« …

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    « C’est dans la modernité que l’on procède à une réinterprétation radicale de la métaphore du « naufrage avec spectateur » ; donc du statut anthropologique de la peur«  _ soit le centre de ce livre décidément important qu’est État de Vigilance _ Critique de la banalitésécuritaire… Pour les penseurs des Lumières, il n’est plus question de valoriser la distance indifférente du spectateur, car celle-ci suppose une quiétude qui ressemble trop _ par son statisme, son inertie ; et son anesthésie doucereuse _ à la mort. Désormais, la vie est perçue comme ce qui reste _ bienheureusement ! _ en mouvement _ vital ! pardon de la redondance ! _ grâce à ce qui risque de lui être fatal : le danger devient une dimension positive _ dynamisante _ de l’expérience«  _ se construisant pour sa sauvegarde nécessaire : page 126. « En conséquence, il faut réhabiliter les passions qui, d’une manière ou d’une autre, ont toujours été la source _ nourricière, féconde, fertile _ de ce qui s’est fait de grand dans le monde«  ; et donc « il faut désormais s’intéresser à ce qui se passe sur le bateau afin d’éviter qu’un naufrage se reproduise _ le réel étant répétitif jusque dans ses accidents les plus rares (= un peu moins fréquents, seulement…) : commencent alors à prospérer les statistiques (par exemple dans la Prusse de Frédéric II) : Kant ne manque pas de le remarquer en ouverture de son article crucial Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, en 1784…
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    « C’est pourquoi Voltaire réinterprète l’image du naufrage avec spectateur dans l’article « Curiosité » de l’Encyclopédie » : « C’est à mon avis la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger ! »

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    Le sentiment de sécurité du sage est contredit par un affect universel : le désir de savoir de quoi il retourne dans les catastrophes. Pour Lucrèce, un naufrage n’est jamais que le résultat d’un mécanisme naturel qui affectait par hasard les hommes. Pour l’éviter, il convenait donc surtout de ne pas prendre la mer _ liquide et mobile : éviter le risque de ce danger ; voire le fuir : en s’abstenant de courir le risque : « mieux vaut changer ses désirs que l’ordre du monde« , hésitait (et balançait…) encore un Descartes (avec un plus entreprenant « devenir comme maître et possesseur de la Nature« , en 1637 (en son « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences« )… _, et de demeurer sur la terre ferme _ solide et davantage stable _ décrite par la physique épicurienne. A l’inverse, le penseur des Lumières s’intéresse aux naufrages parce qu’ils atteignent ce qu’il y a de plus noble _ voire héroïque _ en l’homme : son désir _ faustien (cf tout ce qui bouge entre le Faust de Christopher Marlowe en 1594, pour ne rien dire de celui de l’écrit anonyme Historia von D. Johann Fausten, publié par l’éditeur Johann Spies, en 1587, et le Faust de Goethe…) _ de dépasser ses limites en apprivoisant _ = « s’en rendre comme maître et possesseur« , dit, à la suite d’un Galilée (« la Nature est écrite en langage mathématique« ), un Descartes, en 1637, donc : les dates ont de l’importance… _ la nature. Dès lors, il faudra se demander comment prendre la mer (c’est-à-dire civiliser le monde _ sinon le coloniser et mettre en « exploitation« … _), sans courir de risques inutiles _ le pragmatisme utilitariste a de bien beaux jours devant lui ; pages 127-128…

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    Quel est le rapport entre cette valorisation de la curiosité _ à ce moment des Lumières et de l’Encyclopédie… _ et l’histoire de la peur ?

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    Avant les Lumières, Hobbes est le premier _ ou parmi les premiers : cf un Bacon… _ philosophe à réhabiliter la curiosité contre sa condamnation chrétienne. (…) La curiosité n’est rien de plus que « le désir de savoir pourquoi et comment » _ énonce Hobbes dans Léviathan, au chapitre VI. (…) Être curieux, c’est être amoureux _ oui _ de la connaissance des causes : l’homme doit à cette passion _ voilà _ toute sa science et ses plus hautes œuvres de culture. La curiosité est donc l’opérateur _ tel un clinamen de très large amplitude et fécond _ de la différence humaine«  _ par rapport au reste du vivant (et du règne animal) : moins « déployé« …

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    Et « pourquoi cette réhabilitation de la curiosité est-elle en même temps _ dans l’œuvre de Hobbes _ une valorisation de la peur ?« , page 129.

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    « Pour les penseurs de la modernité (…), le désir de savoir qui mène le spectateur sur le rivage et l’incite à analyser les causes du désastre s’explique, tout comme la peur _ voilà ! _ par un rapport inquiet au futur.

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    « C’est l’inquiétude des temps à venir » qui « conduit les hommes à s’interroger sur les causes des choses » _ énonce Hobbes dans Léviathan, au chapitre XI. La curiosité n’est une passion aussi vivace _ c’est aussi une affaire de degrés _ que parce que les êtres humains se trouvent dans l’ignorance de l’avenir, et cherchent par tous les moyens à remédier _ = prendre des mesures préventives tout autant efficientes qu’efficaces (soit prévoir & pourvoir ! pragmatiquement ! _ à leurs craintes«  _ on pourrait citer aussi, ici, le très significatif chapitre XXV du Prince de Machiavel ; avec la double métaphore de la crue catastrophique (faute, aux hommes, d’avoir ni rien prévu, ni rien pourvu !) du fleuve et des « digues et chaussées«  (à concevoir & réaliser) qui, si elles n’empêchent pas la-dite crue d’advenir et se produire, évitent du moins ses effets ravageurs catastrophiques sur les hommes et leurs biens institués ou construits : en les « sauvant«  de la destruction. A cet égard, la « précaution«  (active et efficiente) est plus « moderne«  que la simple « fuite«  (passive) à laquelle recouraient les Anciens…

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    C’est alors que Michaël Foessel compare (et confronte) les peurs contemporaines aux peurs modernes ; et la place changeante qu’y prend, tout particulièrement, en chacune, le remède politique de l’État ; ainsi que ce qu’il qualifie, page 131, de « l’histoire de la rationalisation _ calculante _ de la peur« …

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    Avec la modernité de Hobbes, « au moment où elle devient raisonnable, la peur acquiert le statut de passion politique _ quand se construisent les États-Nations de la modernité. La banalité sécuritaire se fonde _ alors _ sur cette équivalence entre une peur _ citoyenne _ qui cherche à se dépasser dans la tranquillité _ d’une part _ et _ d’autre part _ un État qui répond _ voilà ! _ à cette exigence par les moyens de la souveraineté » _ voilà !

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    « Mais qu’en est-il de cette équivalence aujourd’hui ?«  _ en cette première décennie de notre XXIème siècle, page 132.

    …

    Les dix-sept pages qui suivent vont y répondre :

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    et selon « l’hypothèse«  d’« une dépolitisation de la peur » _ dans le cadre oxymorique (à déchiffrer !) des « États libéraux-autoritaires« … _ ; c’est elle « qui explique pour une part _ au moins _ les évolutions sécuritaires auxquelles nous assistons« … 

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    Michaël Foessel alors résume les trois apports du modèle moderne (hobbesien) _ soient :

    « passion du calcul rationnel,

    rappel à la finitude,

    affect qui ne peut se dépasser que dans l’institution :

    …

    voilà les trois principales caractéristiques qui font de la peur un sentiment politique à l’intérieur de l’anthropologie classique« … _, afin d’y confronter ce qui se passe à notre époque :

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    « ce modèle est-il encore le nôtre ?« , demande-t-il, page 136. 

    …

    « Il semble que les peurs actuelles empruntent surtout au premier élément : la vigilance prônée dans les sociétés néolibérales est un appel constant à évaluer les risques _ voilà ! _ pour les intégrer à un calcul _ de plus en plus strictement utilitaire _ en termes de coûts et de bénéfices«  _ faisant devenir chacun et tous et en permanence des comptables de leur existence (réduite à cela) !!!

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    « Il est déjà moins sûr que la peur fonctionne encore comme un correctif à la démesure _ ah ! ah ! la cupidité du profit, de l’appât du gain (d’argent) n’ayant guère, déjà et en effet, de « mesure«  !  Les mesures sécuritaires _ en effet _ s’inscrivent dans un projet qui est celui de la maîtrise aboutie _ voilà ! _ du monde _ dont les hommes, s’agitant sans cesse _, comme si des technologies électroniques devaient tendanciellement se substituer aux évaluations humaines _ subjectives : par l’exercice personnel du juger… _ de la menace.« 

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    Et Michaël Foessel de commenter excellemment : « Ainsi qu’on le voit avec la biométrie, le rêve _ un terme qui doit toujours nous alerter ! _ sécuritaire est un rêve d’abolition de la contingence _ voilà l’horreur : le « rêve«  d’une vie enfin sans « jeu«  ! sans la marge d’incertitude d’une « création » éventuelle (= indéterminée, forcément) de notre part ; ce que Kant nomme aussi « liberté » du « génie« … ; ou qui, aussi et encore, est la poiesis… _ dans lequel les identités individuelles sont réduites _ voilà ; et drastiquement : telle une implacable peau de chagrin… _ à des paramètres constants et infalsifiables _ une réification (= choséification) de l’homme ! La crainte (…) est _ alors _ plutôt le titre d’un nouveau fantasme de perfection : celui d’un monde régulé _ tel un lit de Procuste ! on y coupe ce qui dépasse _ par des informations dont il n’est plus permis de douter puisqu’elles ont été avalisées par la science _ et ses experts patentés ! en fait l’illusion mensongère (et ici servile et stipendiée !) du scientisme… La peur n’est rationnelle que si elle fait parvenir ceux qui l’éprouvent à un plus haut degré de perception _ pré-formatée _ du réel _ pré-sélectionné et bureaucratiquement breveté, ainsi, par quelques officines monopolistiques !

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    Mais les peurs actuelles peuvent plutôt être interprétées comme des angoisses _ sans contour ni objets identifiables : re-voilà ce concept crucial _ face au réel _ méconnu, lui, en sa diversité et spécificité qualitative : hors numérisation et comptabilité ! _ et à ce qu’il comporte de hasards _ bel et bien objectifs ! lire ici Augustin Cournot ; ou Marcel Conche : l’excellent L’Aléatoire (paru aux PUF en 1999)… _ et d’incertitudes » _ ludiques et glorieuses… Aux pages 136-137…

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    « Mais c’est surtout sur le dernier point, celui qui associe la peur et l’institution de la souveraineté, qu’il nous faut admettre ne plus vivre dans un monde hobbesien.« 

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    Car « la peur qu’éprouvent les sujets à l’égard des institutions est différente de la crainte raisonnable éprouvée face au Souverain«  _ énoncée et décrite dans Léviathan. « Dans un monde globalisé, les craintes _ désormais _ sont transnationales : c’est pourquoi les frontières classiques ne sont plus perçues _ par les individus _ comme des protections suffisantes« …

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    Et « des peurs contemporaines, on peut dire qu’elles sont « socialisées » en ce sens qu’elles renvoient à des attitudes _ larges et floues : voilà _ plus qu’à des actes illégaux _ spécifiés. Les citoyens ne sont donc pas seulement tenus de craindre les appareils étatiques de contrainte, ils doivent d’abord être vigilants face à _ tout _ ce qui, dans leur environnement immédiat _ infiniment ouvert et mobile _, les met _ subjectivement _ en danger« , pages 137-138.

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    Avec ce résultat que « le bénéfice de la peur politique, qui est de permettre aux individus de s’abandonner à _ la douceur presque insensible d’ _ une certaine confiance mutuelle _ oui : cette « civilité«  (« pacifique ») était l’objectif politique escompté, au final, du modèle d’État hobbesien _, est alors perdu au bénéfice d’une défiance _ rogue et perpétuellement malheureuse ; plus qu’intranquille : perpétuellement sur le bord de verser dans l’humeur querelleuse et agressive _ généralisée« , page 139. 

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    Avec aussi ce résultat, terrible : « les peurs d’aujourd’hui isolent _ voilà _ les individus parce qu’elles ne désignent pas un « autre » comme danger, mais se défient _ et fondamentalement _  du réel social même _ en son entièreté. Les murs contemporains _ ceux qu’analyse Wendy Brown en son très remarquable Les Murs de la séparation et le déclin de la souveraineté étatique _ montrent _ cruellement, en leur réalisme ! _ que la peur n’est plus à l’origine d’un désir communautaire _ celui de « faire monde« , ou « société« … _, mais qu’elle est une invitation à faire sécession _ voilà ! en une « forteresse assiégée«  isolée du reste par ses barbacanes, fossés et douves… _ d’un monde jugé globalement pathogène«  _ (= toxique) : page 139…

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    Par là, « le modèle de l’aversion _ et de la fuite : mais jusqu’où ?.. _ semble plus adéquat _ en notre aujourd’hui d’« apeurement«  généralisé… _ que celui de la peur classique pour aborder les refus du présent« , en déduit Michaël Foessel, page 142.

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    Avec cette conséquence éminemment pratique que « confronté à un marché et à des risques qui ne connaissent plus de frontières, les souverainetés étatiques blessées _ et qui demeurent encore _ ne peuvent répondre autrement que sur un mode _ c’est à bien relever ! _ à la fois métaphorique _ ou magique ! d’où les palinodies d’incantations… _ et réactif au désir de monde clos qui anime la peur _ = l’angoisse, en fait… A force de discours _ et pas seulement ceux des communiquants et publicitaires, et autres propagandistes stipendiés _ qui affirment que le danger est partout puisqu’il est le monde lui-même _ voilà ! _, la peur a perdu _ et c’est un comble ! _ sa vertu de circonspection. N’étant plus en mesure de distinguer _ ni évaluer, ou mesurer, non plus ! _ le menaçant de l’inoffensif, elle tend à envisager _ fantasmatiquement _ toute chose _ à l’infini, continument ! _ comme un danger en puissance« , page 143. « Les peurs contemporaines ne font plus monde«  _ par là même : en un « esseulement«  (anti-social) proprement affolant…

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    Et « l’angoisse advient dans l’effondrement de ces significations _ qui furent jadis familières _ lorsque plus rien ne répond à nos attentes _ devenues seulement mécaniques et réflexes _ ou ne s’inscrit dans un horizon maîtrisé _ mécaniquement, aussi _ par nos actes«  _ selon quelque chose dont Kafka semble avoir, avec beaucoup, beaucoup d’humour, lui, exprimé très lucidement quelque chose…

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    D’où « les discours de la catastrophe » contemporains… Et « dans les politiques de la catastrophe _ qui se déploient si complaisamment _, il n’y a plus de différence de nature entre un monde qui menace de disparaître à cause de l’insouciance des hommes et une vie qui déraille » _ carrément ; page 146.

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    Certes « une catastrophe possède des remèdes, mais ceux-ci _ massifs, forcément… _ empruntent toutes leurs procédures à la science _ calculante, ainsi qu’à la techno-science (son compère), à partir de probabilités envisageables selon des moyennes… _ et aux mesures préventives _ techniques, mécaniques et automatisées _ qu’elle permet d’anticiper.
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    Sciences du climat, mais aussi du comportement, du crime, de la gestion des risques sanitaires et de la conduite _ envisageable, grosso modo, statistiquement… : le raisonnement se fait sur des ensembles, des masses, des foules ; et pas sur des singularités : non ciblables… _ des hommes _ coucou ! les revoilà ! _ : autant d’édifices théoriques qui figent l’avenir _ on en frémit ! tels des papillons promis (et condamnés) au filet, au formol et à l’épingle qui les immobilise pour l’éternité ! _ dans les prédictions _ ou prévisions ? imparables ?.. _ qui en sont faites.

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    Il faut _ très concrètement _ que la catastrophe _ massive !!! donc… _ soit un horizon _ incitatif suffisant ! pour les individus comme pour les gouvernants, par l’incommensurabilité de son caractère épouvantable ! sinon, on demeure insouciant ; et imprévoyant ! anesthésié qu’on est par le désir de confort et de routine ordinaire… _ pour que le monde et les vies deviennent prévisibles _ ceux qui contrôlent et calculent en étant à ce compte-là seulement, rassurés ! On ne maintient pas _ voilà ! _ les citoyens et les gouvernants dans la prévoyance active pour les lendemains si ceux-ci ne sont pas menacés _ rien moins que _ du pire. En sorte que les discours de la catastrophe ont tout de la prophétie autoréalisatrice : ils suscitent les peurs angoissées auxquelles ils proposent _ bien fort _ d’apporter une solution« , page 146.

    …
    Et « cette circularité _ voilà : auto-alimentatrice du système _ entre la peur angoissée _ sans objet nettement déterminé _ et la vigilance productive qu’elle induit _ voilà _ ne se limite nullement aux rapports entre les individus et les États. On n’expliquerait pas, sinon, qu’elle ait pu investir les vies jusque dans leur intimité _ mais oui ! _, réduisant toujours les espaces de quiétude. La peur incertaine _ angoissée, kafkaïenne… _ s’est transformée en élément _ productif _ de mobilisation permanente _ d’où la polysémie du titre de l’ouvrage : « État de vigilance«  : dont le sens, aussi, d’un état perpétué en permanence d’attention inquiète, voire stressée, des individus ; en plus de l’« État libéral-autoritaire« , adjuvant (et complice : bras séculier !) de l’économie néolibérale… _ dans un système global, que faute de mieux, nous appelons « néolibéralisme » _ voilà !

    …

    La vigilance ne serait jamais devenue un _ tel _ ethos majoritaire _ et continuant de se répandre _ si les trois dernières décennies _ après la fin des « trois glorieuses«  et la première grande crise du pétrole, en 1974… _ n’avaient pas été celles de l’introduction des horaires flexibles _ la flexibilité tuant la plasticité ; cf les excellents ouvrages là-dessus de Catherine Malabou… _, de l’affaiblissement des garanties liées au contrat de travail ; et de la sous-traitance à des entrepreneurs indépendants et socialement fragilisés«  _ en effet ! voilà des procédures empiriques diablement efficaces sur le terrain pour créer, multiplier et entretenir l’anxiété…

    …
    Et « le « management par la terreur » _ oui ! _ fait système _ lui aussi : par le haut ! _ avec ce réel angoissé _ oui ! _ où le fait de se sentir nulle part « chez soi » _ une barbarie ! _ est considéré _ managérialement ! Michaël Foessel cite ici une déclaration en ce sens de Andrew Grove, ancien PDG d’Intel : « la peur de la compétition, la peur de la faillite, la peur de se tromper et la peur de perdre sont des facteurs de motivation efficaces« … _ comme une vertu cardinale« , page 147 _ au bénéfice d’une nomenklatura, qui, elle, de fait, sait fort bien s’en exempter : cf les « retraites automatiques« , « parachutes dorés«  et « autres primes extravagantes« , précise Michaël Foessel, pages 147-148…

    …

    Le résultat étant que « dans les sociétés libérales, la majorité des individus est _ et de plus en plus : à moins qu’on ne s’emploie à y mettre fin !.. à inverser le processus ! _ soumise à une variabilité permanente _ dite « flexibilité«  : le contraire de la « plasticité«  artiste ; et des démarches souples et ouvertes à l’accident de l’imprévisibilité du « génie« … _ des formes de vie _ Michaël Foessel reprend ici l’expression de Paolo Virno ; cf aussi son Opportunisme, cynisme et peur _ ambivalence du désenchantement… _ qui favorise l’apparition des craintes angoissées« , page 148. « Étrange procédure que celle dont on attend _ les néolibéraux ! du moins… _ qu’elle produise de la stabilité psychologique et sociale _ systémiques : une induration de l’habitus… _ par l’exacerbation des inquiétudes » _ des individus (pire que stressés)…

    …

    Et Michaël Foessel de conclure son chapitre « Cosmopolitique de la peur ? » :

    …

    « Dans tous les cas, il nous faut renoncer à nos espoirs _ sic ! _ dans une cosmopolitique de la peur _ pour reprendre le concept kantien… : soit la perspective d’un tel affect qui « ferait monde«  ! pour la collectivité des humains que nous sommes… Le cosmopolitisme n’est possible que là où _ décidément _ il y a des institutions et là où il y a un monde _ se faisant par nos coopérations effectives et lucidement confiantes (de vraies personnes sujets, et non réduites au statut d’objets) :

    on aura depuis longtemps compris combien j’applaudis à ce « diagnostic«  de Michaël Foessel _ pour reprendre le titre (au pluriel : « diagnostics« ) de cette « collection » du « Bord de l’eau« , que dirigent Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc !

    …
    Or, les peurs angoissées sont solitaires et acosmiques
    _ hélas ! _ : elles n’ont pas d’autre horizon que celui de la catastrophe » _ et font mourir les individus (isolés, s’isolant les uns des autres, désocialisés ; et sans œuvres !) de mille morts avant la mort biologique définitive… Ce ne sont pas là des vies vraiment « humaines » ! mais « inhumaines » ! barbares !

    …

    « Mais _ et ce sont les mots de Michaël Foessel en sa conclusion, page 155 _, entre l’audace _ téméraire _ de l’aventurier et la prudence _ calculante, comptable _ de l’entrepreneur _ ainsi, aussi, que la lâcheté (veule) devant la peur ; ou la soumission (maladive) à l’angoisse _, il y a le courage de l’action qui se mesure _ sans opération de calcul comptable, cette fois ! et joyeusement ! _ à l’imprévisibilité _ ludique _ du monde. Cette vertu collective _ et pas seulement personnelle et individuelle, par là ; mais civique (et civilisatrice !) _ est nécessaire pour que nos désirs politiques _ authentiquement démocratiques : à rebours des populismes démagogiques (bonimenteurs) menteurs ! _ osent à nouveau se dire dans un autre langage que celui _ apeuré et apeurant, avare et mesquin, aveuglément cupide ! _ de la sécurité _ soit le langage de la liberté créatrice d’œuvres authentiquement (= qualitativement !) « humaines« …

    …

    Un défi exaltant…

    …

    Existent d’autres régimes d’attention _ ou « vigilance« , avec d’autres rythmes… _que cette mesquinerie réductrice utilitariste néolibérale « coincée » ! D’autres désirs que de sur-vivre (soi, tout seul) biologiquement, et à tout prix ! Ou seulement s’enrichir _ gagner plus ! _ !.. Quelle pauvreté d’âme ! Quelle bassesse ! Quelle porcherie que cette cupidité exclusive !

    …

    Une attention un peu plus généreuse (et ludique _ jouer…) à l’altérité amicale (ou l’altérité amoureuse _ il y a aussi l’altérité des œuvres) ; et non inamicale _ Michaël Foessel cite aussi à très bon escient Carl Schmitt, et cela à plusieurs reprises _ ou concurrentielle !

    …

    Quelles terribles restrictions (et appauvrissements _ qualitatifs ! _) de l’humanité voyons-nous se déployer sous nos yeux avec cette économie politique néolibérale conquérante, exclusive, totalitaire ! en plus du ridicule infantile de son exhibitionnisme bling-bling !..

    …

    C’est cette anthropologie joyeuse-là qu’il vaudrait mieux, ensemble, en une démocratie ouverte, réaliser, joyeusement, souplement, et les uns avec _ et pas contre _ les autres…

    …

    Aider à advenir et s’épanouir une humanité mieux « humaine » !..

    …

    Titus Curiosus, ce 22 avril 2010

    …

    Post-scriptum :

    …

    Avec un cran supplémentaire de recul,

    je dirai que la pertinence de l’analyse de l’état contemporain de l’État

    (ainsi que du Droit : ici la réflexion de Michaël Foessel s’inscrit dans la démarche d’analyse lucidement riche d’un Antoine Garapon, comme dans celle de Mireille Delmas-Marty)

    me paraît tout particulièrement redevable à la démarche de Michel Foucault _ en ses leçons au Collège de France, tout spécialement : leçons dont la lucidité fut sans doute en quelque sorte « accélérée«  par le sentiment de l’urgence de ce qui lui restait de temps, terriblement « compté« , à « vivre«  ! _ quant à l’historicité et des réalités et des concepts _ ensemble : ils font couple ! _ afin de les penser et comprendre :

    …

    à l’exemple _ encourageant ! _ de ce qu’une Wendy Brown retire de la méthode foucaldienne.

    …

    Soit un refus de la « substantialisation«  _ le terme est employé au moins à deux reprises dans le livre _ des concepts, de même qu’une critique reculée des « thèmes«  _ ce terme aussi revient à plusieurs reprises : les deux font partie de l’épistémologie critique foesselienne, en quelque sorte… La compréhension du réel, en son historicité même, requiert donc une telle mise en perspective à la fois cultivée et critique. 

    …

    C’est ainsi que la philosophie de l’État, ainsi que l’anthropologie _ classiques, toutes deux, en philosophie politique _ d’un Thomas Hobbes, doivent être relues et corrigées afin de comprendre ce qui change, ce qui mue, ce qui devient autre et se transforme à travers l’usage (faussement similaire) des mots, des expressions, des concepts, même, pour « suivre » et saisir vraiment ce qui « devient » (et mue) dans l’Histoire :

    …

    ici, en l’occurrence, comprendre « l’État libéral-autoritaire » et les « peurs angoissées » contemporains.

    …

    Comment la peur est « utilisée » autrement aujourd’hui qu’hier par un État _ avec ses appendices idéologiques _ qui, lui non plus, n’est plus le même ; et selon des affects qui eux-mêmes ont « bougé« . Et qu’il importe absolument de comprendre, en ce « bougé » même, pour mieux saisir le sens de ce qui advient maintenant ; et mieux agir au service d’un « humain » qui lui-même change (et se trouve « malmené » !)…

    …

    Ce qui _ nous _ impose _ aussi _ d’autres modalités d’action, notamment politiques, au service des valeurs d’épanouissement des humains : au lieu d’une « guerre _ même sous d’autres formes _ de chacun contre tous« .

    …

    Voilà comment Michaël Foessel, en son travail d’analyse philosophique, en ses livres publiés, comme en son travail d’articles dans la revue Esprit, au courant des mois et des années, nous offre un travail au service de l’épanouissement de l’humain…

    …

    Et d’un « faire monde » courageux : les deux étant liés…

    …

    Grand merci à ces contributions !!! Elles sont importantes !

    …

    C’est aussi une mission _ d’une certaine importance ! en effet… _ du philosophe _ faisant ce que sa démarche (d’intelligence comme d’action : en intense corrélation…) lui permet d’effectivement faire _ que de s’inscrire, avec son effort d’intelligence critique du réel, dans une démarche d’aide à la lucidité de la cité _ et des citoyens : tant qu’il en demeure, du moins ; mais le pire (ou la « catastrophe« ) n’est pas toujours le plus sûr, heureusement, peut-être !..

    …

    …

    Tout cela me paraissant assez bien résister à la re-lecture,

    neuf mois plus tard que le 22 avril 2010

    de sa rédaction…

    …
    Le contexte des « événements » _ courageux ! _ de Tunisie

    en ce moment même (!),

    donnant à tout cela

    _ et face à l’océan qui paraissait en expansion irrésistible des mensonges et des lâchetés !.. _

    une perspective (d’espérance démocratique)

    _ peut-être : nous verrons… _ un peu ravivée…

    …

    Titus Curiosus, ce mardi 18 janvier 2011