Catégorie : Histoire

  • La fécondité magnifique du détail dans le travail d’enquête de Robert Belot sur les Résistances en France sous l’Occupation

    Il faut féliciter la fécondité magnifique du travail d’enquête de l’historien Robert Belot, en son patient et subtil défrichage et labourage de la complexité, en son détail, des Résistances en France sous l’Occupation.

    …

    Ma lecture de cet œuvre très riche a procédé, au départ, d’un conseil tout à fait ponctuel, de l’oloronais Pierre-Louis Giannerini, à partir de la recherche à laquelle je procède, depuis un peu plus d’un an, concernant le parcours, sous l’Occupation, de mon père, et en l’occurrence des rapports que celui-ci a eus, à Oloron (et aussi à Toulouse), en 1943-1944, avec un groupe de résistants locaux, affiliés à l’Armée secrète, autour du capitaine des chasseurs pyrénéens, Jean Bonnemason. Plus précisément, en cette occurrence, il s’agissait pour moi de préciser les activités de résistance des membres de la famille Galtier d’Auriac, en particulier le père, Charles Galtier d’Auriac, et le plus jeune de ses trois fils, Jacques. Or Pierre-Louis Giannerini avait relevé les mentions que Robert Belot, en son Aux frontières de la liberté _ Vichy, Madrid, Alger, Londres ; s’évader de France sous l’Occupation (paru aux Éditions Fayard en 1998), fait du docteur Henri Galtier d’Auriac, le second des trois fils, pour son activité sanitaire au camp de Miranda-de-Ebro ; et il m’en a fait part. S’ouvrait ainsi là pour moi une nouvelle piste de recherche…

    …

    La méthode, infiniment précise de Robert Belot, et appuyée sur des références à des documents et archives, en ce très riche et très détaillé Aux frontières de la liberté _ Vichy, Madrid, Alger, Londres ; s’évader de France sous l’Occupation, m’a immédiatement passionné, de même que, sur le fond, sa focalisation sur des résistants, au départ du moins, non spécifiquement gaullistes _ par exemple, beaucoup d’entre eux demeureront toute la guerre maréchalistes (et anti-gaullistes), et certains (ou d’autres), passeront par l’étape giraudiste…

    Et cela fait un peu plus d’une année que je m’initie, donc, au fait que la Résistance a débordé, et très, très largement (!), et la résistance gaulliste, et la (plus tardive, elle _ à partir de l’invasion par Hitler de l’URSS, le 22 juin 1941, mettant fin au pacte germano-soviétique du 23 août 1939… _) résistance communiste ; par delà les représentations très longtemps dominantes que gaullistes et communistes ont diffusées et sont parvenus longtemps à faire largement régner ! Cf ici les très opportunes synthèses et mises au point historiographiques du récent (2012) judicieux recueil d’articles de Denis Peschanski, Les Années noires 1938-1944 (aux Éditions Hermann)…

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    D’où mon désir d’approfondir cette connaissance en lisant, du même Robert Belot, La Résistance sans de Gaulle _ politique et gaullisme de guerre (paru aux Éditions Fayard, en 2006) : un livre très important et très éclairant, pour mon plus grand profit ! Et parallèlement, j’ai lu aussi le passionnant Les Vichysto-résistants _ de 1940 à nos jours (paru aux Éditions Perrin, en 2008) de Bénédicte Vergez-Chaignon.

    Ces deux ouvrages, La Résistance sans de Gaulle et Les Vichysto-résistants, constituent deux indispensables pour quiconque cherche à se faire une idée un peu juste de ce que fut la Résistance !

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    De là, je suis passé à l’excellent Les Résistants _ l’histoire de ceux qui refusèrent, de Robert Belot avec Eric Alary et Bénédicte Vergez-Chaignon (paru aux Éditions Larousse, en 2003) : autre travail de précision très riche, centré, à la fois, sur des singularités de personnes, mais aussi présentant d’éclairantes synthèses chronologiques.

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    Puis, j’ai lu, toujours de Robert Belot, son Henri Frenay _ de la Résistance à l’Europe (paru aux Éditions du Seuil en 2003), centré cette fois sur l’évolution, tout au long de sa vie, de la personnalité et des activités du fondateur de Combat, au-delà des conflits qui ont pu l’opposer (très vivement) au général de Gaulle, ainsi qu’à Jean Moulin, notamment ; ainsi qu’aux membres des mouvements de résistance concurrents de Combat, tel Emmanuel d’Astier de la Vigerie, le chef de Libération-Sud….

    …

    Puis,

    pardon du désordre pour ce qui concerne le décalage entre le suivi de la recherche de Robert Belot, et le décousu de ma propre découverte de son œuvre,

    j’ai alors lu Les Secrets de la résistance (paru en 2013 aux Éditions Vuibert) : avec, notamment, trois passionnants chapitres concernant plus particulièrement Pierre de Bénouville : « Les Américains ont-ils tenté de manipuler la Résistance intérieure ? » (pages 181 à 200) ; « Le mystère Caluire » (pages 201 à 213) ; « Hardy, le traître ? » (pages 215 à 227)…

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    Entre-temps,

    suite à ma curiosité concernant les rapports de mon père et de son maître en ORL le professeur Georges Portmann

    _ c’est celui-ci, en effet, qui début juin 1942, prévint mon père, son assistant en ORL à la faculté de Médecine de Bordeaux, que la Gestapo allait venir l’arrêter ; mon père quitta alors précipitamment Bordeaux pour rejoindre, en zone libre, Oloron, où résidaient deux des oncles de sa fiancée (= ma mère) : c’est le 7 juin 1942 que mon père franchit clandestinement la ligne de démarcation à Hagetmau, jusqu’où ma mère et sa sœur Marcelle l’avaient accompagné, et se dirigea alors vers Oloron : un autocar avait été  affrété par des membres (?) de la Résistance bordelaise, dont une infirmière de la clinique Bagatelle, afin d’aider à faire passer en zone non occupée diverses personnes spécialement menacées… _,

    …

     je m’étais plus spécialement intéressé, en effet, à l’action de Pierre de Bénouville, membre très important de Combat, puis des M.U.R., à travers la Délégation suisse, qu’il dirigeait de Lyon _ jusqu’à la tragédie de Caluire, le 21 mars 1943 ; lui, le 22 juin, se mariait à Pessan, près d’Auch, dans le Gers… _, puis de Paris _ à partir des mois de juillet-août 1943 _, par le Service des Relations Extérieures (R.E.) de ces organisations successives, Combat, puis les M.U.R. :

    ainsi ai-je très attentivement lu Avant que la nuit ne vienne, Entretiens de Pierre de Bénouville avec Laure Adler (parus aux Éditions Grasset en 2002) ;

    ainsi que la biographie Le Général Pierre de Bénouville _ le dernier des paladins, que Guy Perrier a consacrée à Pierre de Bénouville (parue aux Éditions du Rocher en 2005) ;

    et faute de pouvoir me procurer et suivre en son plus précis détail ce document majeur qu’est Le Sacrifice du matin _ pour le moment Le Sacrifice du matin, que Pierre de Bénouville fit paraître en 1945, aux Éditions La Palatine, à Genève, en Suisse, en 1945 ; puis re-publia bientôt, avec quelques modifications, aux Éditions Robert Laffont, en 1946, n’est hélas pas disponible en librairie. Que ne le ré-édite-t-on donc pas !..

    …
    Et c’est alors que j’ai lu avec passion, toujours du plus que passionnant Robert Belot _ que n’a-t-il la notoriété que son travail si précis et fouillé, et si judicieux, mérite ! _, L’Affaire suisse _ la Résistance a-t-elle trahi de Gaulle ? (paru aux Éditions Armand Colin en 2009) :

    …

    et c’est là, dans ce palpitant L’Affaire suisse _ la Résistance a-t-elle trahi de Gaulle ?, que j’ai pu enfin découvrir,

    et cela à partir de ce que m’avaient ouvert deux pages, les pages 168 et 169 de Contacts et Pensées _ Souvenirs, de Georges Portmann (parus aux Éditions Bière en 1982), affirmant l’existence _ assez tôt ?.. _ de liens de résistance entre Pierre de Bénouville et Georges Portmann,

    lesquels, après avoir pris un premier contact à Vichy à la fin de l’automne _ début décembre _ 1940 (cela, c’est Pierre de Bénouville qui l’indique, en ses Entretiens avec Laure Adler, Avant que la nuit ne vienne, page 86), eurent des liens très effectifs de réseau (et « boîte à lettres« ) à Paris, tout particulièrement au début 1944, avant le départ pour Alger de Pierre de Bénouville, au début du mois d’avril :

    …

    les trop rapides références de Georges Portmann (pages 168-169 de ses Souvenirs de 1982, donc) à l’épisode de l’intervention de la Gestapo, le 26 mars 1944

    _ soit très exactement deux jours après l’arrestation de Claude Bourdet, arrêté lui le 24 mars, avenue de Breteuil, au « bureau qu’y avait Pierre de Bénouville ; ce secrétariat, tenu par la nièce du pasteur Boegner, Jacqueline Gruner _ dite Juliette _, était la gare de triage de la « voie Lahire » _ du nom du premier pseudonyme donné par Henri Frenay à Pierre de Bénouville le 4 décembre 1942, à Montélimar _ par laquelle passaient en Suisse les renseignements fournis et les demandes présentées par l’ensemble des mouvements, et par où revenaient souvent les fonds qui constituaient notre viatique quotidien« , précise Claude Bourdet, page 322 de L’Aventure incertaine _ de la Résistance à la Restauration … _,

    au domicile de Max Brusset (28 Boulevard Raspail, à Paris), où avait prévu de se réunir leur réseau, et qui vit la capture du seul Armand Magescas _ selon le souvenir, en 1982, de Georges Portmann _, qui n’avait pas pu, lui, être contacté par Georges Portmann (Magescas (= 4) revenait, en effet, tôt ce matin-là, de Biarritz, par le train

    _ c’est Guy Perrier, dans sa biographie de Pierre de Bénouville, Le Général Pierre de Bénouville _ le dernier paladin, parue aux Editions du Rocher en 2005, qui donne cette précision, page 128 : « Bénouville passe ses consignes, l’esprit en repos, et prépare son départ pour Alger via l’Espagne. Mais pas pour longtemps. A la suite de trahisons et d’indiscrétions, les Allemands ont déclenché une vague d’arrestations : Juliette, agent de liaison _ mais peut-on qualifier Jacqueline Gruner – Juliette, d’« agent de liaison » ?.. _, à son domicile ; Magescas, à son arrivée en gare _ et pas chez Max Brusset, comme selon le témoignage de Georges Portmann ? _ à son retour de Biarritz ; Nizan _ = Alain de Camaret _ qui connaît toutes les boîtes à lettres et toutes les adresses. Barrès _ = Bénouville _ perd avec eux _ le 26 mars 1944 _ deux amis très chers. D’autres arrestations se succèdent _ ou plutôt ont précédé, si l’on se reporte au témoignage de Claude Bourdet, et à sa chronologie _, dont le n°1 de Combat, Claude Bourdet, le 24 mars. Le service est décimé« … _),

    ont terriblement sollicité ma curiosité !!! _,

    …

    c’est là, dans cette passionnante Affaire suisse de Robert Belot _ et ce qu’a tiré Robert Belot des archives conservées de la correspondance entre Pierre de Bénouville et la Délégation suisse à Genève _, que j’ai donc pu découvrir de très utiles précisions sur la participation de René Portmann (5-12-1919 – 1-8-1957), le fils aîné de Georges Portmann, le maître en ORL de mon père,

    au réseau (du Service des Relations extérieures des M.U.R., en charge de la direction de la Délégation suisse, à Genève) de Pierre de Bénouville, aux pages 36, 219, 261, 262, 263, 264, 280, 281, 283, 295, 321 (pour deux occurrences), 322, 324, 327, 363, 364, 365, 395, 398, 399 et 415 de L’Affaire suisse, pour être très précis ; et cela, avec les divers pseudonymes de René Portmann : d’abord 3 bis _ quand 3 est Bénouville, René Portmann, 3 bis, est son adjoint ! _, puis Godard _ quand Bénouville part pour Alger, courant avril 1944, c’est René Portmann, Godard, qui désormais le remplace ! _, mais aussi La Varende (et encore 15)…

    _ même si Robert Belot orthographie le nom de Portmann avec un seul N, au lieu de deux ; et semble aussi ignorer que René Portmann est le fils (aîné) du Professeur Portmann ; ce Georges Portmann dont le nom n’apparaît pas une seule fois dans le livre ; pas davantage qu’en aucun de ceux que j’ai pu lire jusqu’ici de Robert Belot.

    Le nom complet de Portmann, avec ses deux N, fonctionne ainsi pour moi comme une sorte de tâche aveugle dans le travail d’enquête de Robert Belot, et un détail qu’il convient en quelque sorte d’aider à porter à élucidation…

    …

    De fait, quand, début avril 1944, Pierre de Bénouville quitte Paris afin de gagner Alger (et rejoindre là-bas Henri Frenay, qui se trouve désormais auprès du général de Gaulle), c’est bien René Portmann, qui déjà était « son adjoint » (page 283 de L’Affaire suisse), qui désormais, carrément, « le remplace » au sein de leur réseau _ devenu celui des M.U.R., après avoir été celui de Combat _, à la tête de cette articulation avec la Délégation suisse, à Paris et sur le territoire métropolitain, qu’est le Service des Relations Extérieures (ou R.E.) des M.U.R. : « Godard (René Portman, dit aussi « La Varende », a été responsable des maquis de Savoie ; il remplace Bénouville après son départ de France)« , écrit, par exemple, Robert Belot, page 324 de L’Affaire suisse.

    Et effet, il s’avère, d’après Robert Belot, que le nom de code de René Portmann, dans cette correspondance Paris-Genève, est 3 bis quand il est l’ »adjoint » _  c’est le mot qu’utilise Robert Belot page 283 _ de Bénouville (lui-même codé 3) à Paris et en France _ j’ai relevé que les occurrences de ce pseudonyme 3 bis dans le texte de Robert Belot, concernent la correspondance du Service allant d’octobre 1943 à février 1944 : d’abord le 22 octobre 1943, puis les 17 et 31 janvier 1944, ensuite vers le 2 février, et enfin les 5 et 18 février 1944 (et dans les deux sens, ce jour-là) _ ;

    et qu’il devient Godard _ essentiellement pour les membres de la Délégation suisse, à Genève _ une fois que, Pierre de Bénouville étant parti pour Alger, début avril, c’est lui qui le « remplace » désormais à Paris : dans la correspondance que cite Robert Belot dans L’Affaire suisse, cela concerne des courriers allant du mois de mai 1944 au mois d’août _ les 4 et 30 mai (et dans les deux sens ce jour-là), le 7 juin, le 28 juillet et enfin le 3 août 1944 ; je note aussi que Robert Belot, pour de désigner le lien de René Portmann à Pierre de Bénouville, au sein du service  des Relations Extérieures des M.U.R.,utilise le mot « remplace » aux pages 280, 324 et 363 ; et le mot « successeur » aux pages 219 et 327.

    Reste à se demander pourquoi Robert Belot n’a pas consacré, en son livre, une plus ample présentation, ou quelque notice tant soit peu détaillée, à ce membre notable _ « remplaçant«  et « successeur » de Pierre de Bénouville au R.E. des M.U.R. d’avril à août 1944 : était-ce donc si peu de chose ?.. _ du Service des Relations extérieures des M.U.R., et en charge d’avril à août 1944 de la connexion, à Paris, avec la Délégation suisse à Genève, que fut René Portmann…

    …

    Une partie de la réponse se trouve probablement aux toutes dernières pages (pages 363 à 367) du dernier chapitre du livre, juste avant la Conclusion de L’Affaire suisse, quand, citant et commentant longuement la « dernière note, du 28 juillet 1944 » (page 363) de Godard « à ses hommes en Suisse » (page 364), Robert Belot explique l’ »amertume » (page 363) de celui-ci à l’égard du CNR « qui refuse de reconnaître toute dimension politique à la Délégation » (page 363) et « avoue son échec » (page 363). Son efficacité est en effet alors quasi nulle : à cette date du 28 juillet 1944, « la Délégation ne peut plus que transmettre des messages désespérés _ à propos des maquis qu’il s’agissait d’aider : en armes, comme en subsides… _ qui n’auront guère de suite » (page 365) ; et « l’heure n’est plus au combat clandestin. La logique d’Etat _ du gouvernement provisoire du général De Gaulle _ doit l’emporter et normaliser les pratiques, diplomatiques et politiques » _ des Résistants (page 366)…

    …

    En ses Souvenirs de 1982,

    et évoquant la personnalité flamboyante de son « ami » Pierre de Bénouville à l’occasion d’une campagne électorale un peu mouvementée à Rennes

    _ ainsi, n’est-ce qu’au passage, et pour terminer plus fortement, et même avec gravité, son portrait-hommage de Pierre de Bénouville, que Georges Portmann évoque (mais discrètement et pour l’unique fois !) ses propres activités de Résistance : il ne les mentionne, en effet, nulle part ailleurs parmi les 555 pages de ses pourtant copieux Souvenirs ; ni, non plus, en aucune de ses autres publications : Georges Portmann _ son action parlementaire, scientifique, sociale (aux Editions Delmas en 1955) ; Le Crépuscule de la paix (Editions Delmas, 1955) ; Sur une planète rétrécie (Editions Delmas, 1959) ; et Réflexions sur un monde déréglé (Editions Delmas, 1962), je l’ai vérifié… ; et en se focalisant sur les activités de Résistance de son fils René : « je m’en voudrais de ne pas rapporter l’un des épisodes les plus impressionnants des réseaux de résistance qu’animait Pierre de Bénouville, et dont mon fils René fut à ses côtés un des membres les plus actifs« … _,

    …

    le père de René Portmann, Georges Portmann, indique ainsi que « c’est 28 boulevard Raspail dans le salon de Max Brusset que je lui _ = Pierre de Bénouville _ présentai mon fils _ probablement au cours de la seconde moitié de l’année 1943 : le premier échange de courrier entre René Portmann et Pierre de Bénouville que cite Robert Belot, page 283 de L’Affaire suisse, porte la date du 22 octobre 1943.

    René Portmann, qui dirigeait en Savoie un des réseaux de résistance _ auprès de Jean Valette d’Osia ? _ étant complètement brûlé, avait été rappelé _ comment ? par qui ? et à quelle date ? Tout cela demeure à éclaircir… _ à Paris.

    Tout naturellement (sic), je proposai à Pierre

    _ George Portmann et Pierre de Bénouville se connaissent semble-t-il depuis l’automne 1940, s’étant rencontrés alors (début décembre) à Vichy :

    Georges Portmann, membre éminent déjà du Sénat, où il avait été élu, pour représenter la Gironde, pour la première fois en 1932 ; et sommité médicale de rayonnement mondial en ORL (même le chancelier Hitler avait sollicité ses services, en 1934, comme Georges Portmann le rapporte aux pages 515 à 517 de ses Souvenirs), était membre de la Commission d’armistice de Wiesbaden, dont il allait démissionner (cf page 13 de la Préface de René Massot, son assistant parlementaire au Sénat, à ces Souvenirs de Georges Portmann, en 1982 : « Son dévouement à l’égard des plus malheureux le conduit à accepter, en 1940, un poste de membre de la Commission d’armistice de Wiesbaden, chargé des prisonniers et des réfugiés. Cela lui permit de faire rapatrier plusieurs dizaines de milliers d’hommes jusqu’à ce que les exigences allemandes le contraignent à la démission » : démission dont à ce jour j’ignore la date ; serait-ce là une des raisons de la venue à Vichy de Georges Portmann au cours de ce mois de décembre 1940…) ;

    et Pierre de Bénouville, lui, s’était rendu à Vichy, confie-t-il à Laure Adler à la toute fin des années 90 avec « la conviction que l’on pouvait y recruter (…) pour la Résistance«  (page 81 de Avant que la nuit ne vienne) ; et « A Vichy (…), je me suis lié avec un médecin très réputé, le professeur Portmann, qui a accepté de faire pour moi _ mais cela, à quelle date ? C’est difficile à établir ! _ un réseau« , se souvient et rapporte Pierre de Bénouville, dans le livre de ses Entretiens avec Laure Adler (page 86 de Avant que la nuit ne vienne)…

    …

    Et Pierre de Bénouville de préciser, toujours page 86 : « Je lui avais donné _ mais à quelle date ? Dès l’automne 40 ? Ou bien plus tard ?.. _ une adresse à Paris, chez une amie, où on m’adressait le courrier. Et cette amie s’appelait Nicole Durand.

    Le jour où Alain de Camaret _ nom de code : Nizan _ a été arrêté _ le même jour qu’Armand Magescas, selon le témoignage de Claude Bourdet : le 26 mars 1944 ; et le 3 juin au matin, Claude Bourdet, « Alain de Camaret, Armand Magescas et d’autres camarades du service de Bénouville arrêtés fin mars«  (page  337 de L’Aventure incertaine) quittèrent ensemble le camp de Compiègne pour la déportation en Allemagne _, il allait relever la boîte aux lettres en question.

    Au moment où je partais de chez moi, avenue Marceau, le matin _ poursuit Pierre de Bénouville en ses Entretiens avec Laure Adler, page 86 _, je me suis surpris à vérifier que la voie était libre. Et j’ai appelé cette Nicole, et je lui ai dit : « Tout va bien, Nicole ? » Elle m’a dit : « Oui, tout va bien, mais pas pour toi. » Je lui ai dit : « Bien. Très bien, merci ». Et j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui se passait. La Gestapo était là _ à cette « boîte-à-lettres » de Nicole Durand ? A quelle adresse, précisément ? _ et a arrêté l’un de mes seconds, Alain de Camaret, qui n’est jamais revenu.« 

    Des éléments décidément passionnants, dont l’interconnection permet d’avancer un peu dans la connaissance de la micro-histoire dramatique de ce réseau (en l’occurrence le Service des Relations Extérieures, ou R.E., des M.U.R.) de Pierre de Bénouville à Paris.

    …

    Tout naturellement, je proposai à Pierre _ je reprends le fil du témoignage de Georges Portmann aux pages 168-169 de ses Souvenirs, en 1982 _ de le prendre avec lui,

    ce qu’il fit, après avoir jugé de la qualité de l’homme.« 

    …

    Et Georges Portmann de commenter :

    « Je sens encore l’émotion intense que je ressentis en lui disant : « Je vous confie mon fils ». Je ne pensais pas qu’il serait tué _ officier de réserve, et affecté au Service Psychologique des Armées, le capitaine d’infanterie René Portmann est mort assassiné sur une route dans les environs de Tenes, le 1er août 1957 _ quelques années plus tard sur la terre d’Algérie« …

    …

    Et c’est alors, page 169 de ses Souvenirs, que Georges  Portmann relate l’épisode important (et très précieux pour notre propre enquête !), que je m’en voudrais de ne pas rapporter ici in extenso :

    …

    « Ce salon  _ celui du domicile de Max Brusset, 28 boulevard Raspail, à Paris _ devait d’ailleurs devenir _ complète alors Georges Portmann son évocation _ le lieu d’un drame qui fut heureusement limité par une intervention in extremis _ la sienne…

    Ma vie professionnelle se passait _ en plus de ses activités à Bordeaux, poursuit Georges Portmann _ dans une maison de santé privée 15 rue Franklin _ à Paris, donc. Mon bureau était devenu _ voilà ! _ une des boîtes à lettres du réseau de Pierre de Bénouville. Il m’arrivait ainsi de prévenir les membres du réseau du lieu et de la date des réunions.

    …

    Un certain matin _ le 26 mars 1944, si je me fie à la date de l’arrestation d’Armand Magescas que donne Claude Bourdet (au surlendemain de sa propre arrestation à Paris, avenue de Breteuil, le 24 mars, page 324 de L’Aventure incertaine : « Les catastrophes ne s’arrêtèrent pas là (avec l’arrestation et la déportation, via Compiègne, en Allemagne, de Claude Bourdet lui-même, et de Jacqueline Gruner) : le lendemain, un autre bureau _ lequel au juste  ? _ de la « voie Lahire » (nom de code de la filière suisse montée par Pierre de Bénouville, à partir du tout premier nom de code, « Lahire« , donné à Bénouville par Henri Frenay, lors de leur première rencontre, à Montélimar, le 4 décembre 1942) était pris ; le surlendemain Camaret et Magescas étaient arrêtés. Je les ai retrouvés _ prisonniers tous ensemble ! _ à Compiègne. Camaret et Jacqueline Gruner, déportée elle aussi, ne sont pas revenus« … _,

    nous devions nous réunir chez Max Brusset.

    …

    Je fus, une heure avant, prévenu _ Georges Portmann avait de très efficaces contacts : c’est lui qui, début juin 1942 à Bordeaux, avait prévenu mon père, son assistant en ORL, que la Gestapo allait venir l’arrêter ; et de fait peu de jours plus tard deux policiers se présentèrent au domicile de mes grands-parents maternels, où mon père résidait : mon grand-père leur dit que mon père avait quitté Bordeaux pour se rendre en Espagne, ainsi que ma mère, présente alors, aujourd’hui en témoigne… _

    que la Gestapo viendrait nous surprendre,

    et je téléphonai à tous ceux que je pus atteindre de ne pas se rendre boulevard Raspail.

    …

    Pierre devait venir me retrouver à Franklin et je pus _ ainsi _ l’intercepter. Max Brusset _ dont à ce jour je ne sais rien _, comme il nous le raconta par la  suite, resta chez lui jusqu’au dernier moment afin de limiter les dégâts. Et il ne s’enfuit par un vasistas dans la maison voisine que lorsqu’il entendit les coups de sonnette des policiers allemands.

    Malheureusement nous ne pûmes alerter à temps Magescas _ revenant ce jour-là de Biarritz par le train _ qui tomba entre leurs mains ; il fut arrêté, martyrisé et resta gravement handicapé. »

    …

    Et Georges Portmann de conclure, et le récit du « drame » de l’arrestation d’Armand Magescas, et son évocation-hommage de son ami Pierre de Bénouville :

    Armand Magescas « devint par la suite un collaborateur de l’éditeur Robert Laffont, dont Pierre était l’ami.« 

    Et « c’est Robert Laffont qui publia le livre magnifique qu’est Le Sacrifice du matin par le général Pierre Guillain de Bénouville.
    Je devais
    _ ainsi, conclut alors Georges Portmann son récit « Le général de Bénouville en campagne électorale« , page 169 de ses Souvenirs, en 1982 : l’hommage va bien au-delà du simple rappel du souvenir d’une pittoresque (et courageuse) campagne électorale en Bretagne _ cet hommage à celui qui fut une des figures les plus pures de la Résistance et qui resta toujours fidèle à l’amour intransigeant qu’il portait à la France« …

    .…

    Voilà donc quelques unes des pistes de recherche que j’essaie d’éclaircir et explorer…

    …

    Depuis ces lectures des divers travaux de Robert Belot,

    je viens donc de lire aussi le superbe très grand livre de souvenirs de Claude Bourdet, L’Aventure incertaine _ de la Résistance à la Restauration (paru en 1975 aux Éditions Stock, et réédité en 1998 aux Éditions du Félin). Claude Bourdet se situe, lui, sur un autre versant (politique, disons : plus à gauche) de Combat et des M.U.R. que Pierre de Bénouville, et si le livre magnifique de Claude Bourdet m’a, à son tour, beaucoup éclairé sur l’histoire complexe et passablement mouvementée (car difficile…) de la Résistance intérieure, il ne m’a pas fait beaucoup avancer sur un des objets de focalisation de ma recherche : les activités de résistance du maître en ORL de mon père, Georges Portmann_ jamais cité, mais cette fois pas davantage non plus son fils René, par Claude Bourdet, je le remarque ; mais les réseaux étaient nécessairement très cloisonnés ! Les missions de Claude Bourdet aux M.U.R. ne recoupaient  pas celles de Pierre de Bénouville… _ ; et qui ont très vraisemblablement valu à Georges Portmann un non-lieu lors de son procès le 19 juin 1947, pour avoir été, un temps, à Vichy, du 4 janvier au 16 février 1941, Secrétaire général à l’Information (et directeur de la radio, aussi), lors du court intermède au pouvoir, à Vichy, de son ami Pierre-Étienne Flandin, dans l’intervalle entre les gouvernements de Pierre Laval (renvoyé le 13 décembre 1940) et de l’amiral Darlan (qui évince Flandin, poussé à la démission le 9 février 1941). Georges Portmann avait succédé à son poste à l’Information à Jean-Louis Tixier-Vignancour ; et il fut remplacé par Henri Moysset et Paul Marion.

    …

    Sur ce non-lieu dont bénéficia Georges Portmann, en 1947,

    la page 510 de L’Histoire de l’épuration, de Bénédicte Vergez-Chaignon (paru aux Éditions Larousse en 2010) n’apporte aucune précision sur les attendus : l’historienne se contente en effet là de mentionner le nom de Georges Portmann au sein d’une liste de noms d’autres bénéficiaires, comme lui, de non-lieux :

    « Sur 108 inculpés de la Haute Cour de justice, 42 non-lieux ont été prononcés par la commission d’instruction (…). La commission exonère diverses catégories d’accusés. Ceux dont le passage au gouvernement a été bref et sans conséquence, dont beaucoup de ministres de l’été 1940 : les socialistes André Février et Albert Rivière ; Robert Schuman ou Antoine Cayrel, brièvement chargés des Réfugiés ; Charles Pomaret, ministre de l’Intérieur, puis du Travail, lui-même interné par Vichy ; Émile Mireaux, Albert Rivaud, Charles Frémicourt, Georges Ripert, Georges Portmann _ sans autre précision qui le caractérise… _, les généraux Colson ou Pujo, Jean Prouvost, tous restés au gouvernement un ou deux mois.

    Viennent ensuite les ministres que la commission estime être des fantoches, des bouche-trous. Les Français ne connaissent même pas leurs noms« . Etc.

    …

    Sur un autre versant de ma recherche _ quant au parcours sous l’Occupation de mon père en zone non-occupée (dite ainsi jusqu’au 11 novembre 1942 ; ensuite on l’appellera aussi « zone Sud« …) ; et tout particulièrement à Oloron et sa région… _,

    j’ai lu aussi avec beaucoup de profit le livre très riche et passionnant de Jean-André Pommiès, Le Corps-Franc Pommiès _ une armée dans la Résistance, qui vient de paraître ce mois de juin-ci, aux Éditions Privat ; en particulier pour ce qui concerne le groupe des résistants oloronais, avec les Galtier d’Auriac, père (Charles) et fils (Jacques), André Bur, et plusieurs autres membres de l’ORA, devenu ici le Corps-franc Pommiès ; à côté du groupe de ceux de l’Armée secrète : Jean Bonnemason, Jean de Riquer, Joseph Bonne et son frère Henri, René Mainhagu, etc.

    …

    Ce groupe de résistants oloronais se scindant à la suite de l’arrestation de Jean de Riquer par la Gestapo, le 2 juin 1944 : certains, tel Jacques Galtier d’Auriac, décidant de se consacrer aux activités strictement militaires du Corps-franc Pommiès, poursuivant l’armée allemande bien loin d’Oloron, en particulier dans de très rudes combats à Autun, puis dans les Vosges, notamment, et ensuite jusqu’en Allemagne (ils seront présents lors de la prise de Stuttgart, peu avant le 8 mai 1945) ; les autres, tels Jean Bonnemason et les membres de l’Armée secrète des Basses-Pyrénées, privilégiant, eux, le devenir politique de leur région _ ainsi, par exemple, Jean Bonnemason sera conseiller municipal d’Oloron, et conseiller général du canton de Laruns, pour le parti socialiste…

    …

    Quant à mon père, lui, à la date du 2 juin 1944, il ne se trouvait pas _ pas encore _ à Oloron _ quitté le 10 décembre 1943 _, mais au 561e GTE de Beaupuy, à 8 kms de Toulouse ; il ne rejoindra _ et retrouvera _ Oloron que le 22 juillet 1944 ; et il y sera présent lors de la Libération de la ville, le 26 août _ il aidera aussi un des cousins de ma mère à ne pas avoir trop d’ennuis pour ses opinions un peu trop précédemment affichées pétainistes _ ; ne regagnant Bordeaux que le 30 septembre : du 1er au 15 octobre, il fera partie du groupe de résistants Dick à Pessac…

    …

    Tous ces passionnants travaux de recherche, très précis et détaillés

    _ y compris, aussi, le très riche Servir ou désobéir ? de Jean-François Nativité que j’allais lire en suivant : à propos de la gendarmerie dans les départements pyrénéens de 1939 à 1944. Jean-François Nativité a participé aussi au très remarquable Vichy en Aquitaine (dirigé par Philippe Souleau et Jean-Pierre Koscielniak), avec son article « Violence d’État et tensions conjoncturelles : l’exemple de la gendarmerie dans les Basses-Pyrénées« … Et je suis à la recherche du procès-verbal fait à mon père par les Gendarmes, pour franchissement illégal de la ligne de démarcation ; ainsi que de celui, plus tard, de la levée de sa pénalité-amende… _

    sont à rattacher à l’importance de la micro-histoire dans les avancées de la recherche historiographique.

    …

    Sujet qui me tient particulièrement à cœur. Cf mon article du 31 août 2013 Le diable se cache dans les détails _ la fécondité de la recherche en micro-histoire…

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 31 juillet 2014

  • Explorateur du bifide des comportements, le carottage anthropologique deleuzien du splendidement sagace « Le Plan Cul _ Ethnologie d’une pratique sexuelle » de Jean-François Bayart

    C’est le passionnant entretien _  Le sexe : valeur-refuge des Français ? _ aux Matins de France-Culture du vendredi 25 avril dernier, de Jean-François Bayart _ cf aussi son interview hier samedi 17 mai par Cécile Daumas dans Libération, pages 30 et 31 : Le Plan-Cul montre comment on s’arrange avec la légalité, la norme ; il est aussi présenté page 29 du journal sous le titre Le Sexe tient, en France, la place qu’occupe la sorcellerie au sud du Sahara ; et le chapeau précédant l’entretien indique « A partir des pratiques en ligne de deux jeunes hommes, le chercheur au CNRS Jean-François Bayart explique que la vie sexuelle est aussi une forme de « dissidence » sociale et politique » ; ainsi que cette citation mise en valeur au sein même de l’interview, page 30 : « Le faux-semblant et la dissimulation plus ou moins « honnête » sont ainsi des piliers de l’ordre social, autant que de sa subversion ou de sa relativisation« … _,

    …

    c’est le passionnant entretien aux Matins de France-Culture du vendredi 25 avril dernier, de Jean-François Bayart avec Marc Voinchet et son équipe

    à propos de la sortie prochaine en librairie _ le 7 mai ; je l’ai alors immédiatement commandé, puis acheté le 7 mai et sur-le-champ lu _ de son très incisif Le Plan Cul _ Ethnologie d’une pratique sexuelle, aux Éditions Fayard,

    qui m’a mis sur la voie de la lecture _ richissime ! _ de cette passionnante exploration _ l’auteur emploie la métaphore du carottage. : « les entretiens _ que Jean-François Bayart, chercheur en anthropologie, a eus avec deux jeunes gens, Grégoire, bordelais, en 2006-2007 ; Hector, stéphanois, en 2013 _ ont opéré comme une « carotte », pour reprendre un terme de géologie, de nature à nous donner une « version » de la société française« , page 152 _ anthropologique _ que je qualifierai de « deleuzienne » ! _ de comportements _ sexuels, en l’occurrence, parce que Jean-François Bayart, avait décidé de commencer son entretien avec Grégoire par là, pour affronter pleinement aussitôt ce qui aurait pu gêner, dans un pesant non-dit, sinon, son interlocuteur, ami d’un ami, Baptiste, de son neveu… _ complexes et ambivalents, tout à la fois cachés et affichés, se développant ces temps-ci dans notre société _ tels que les-dits « plans-cul«  des nouvelles générations, plus particulièrement, semble-t-il _, qu’est cet incisif et très alerte travail d’anthropologie _ l’auteur, lui, use de l’expression « ethnologie d’une pratique sexuelle« … _, par Jean-François Bayard :

    j’aurais personnellement apprécié que le livre _ de 200 pages alertes et rapides : sans la moindre graisse !_ comporte au moins le double de pages !

    …

    Si je puis comprendre le remerciement, en quelque sorte « éditorial » _ afin de viser à s’assurer possiblement un un peu plus large lectorat… _, que Jean-François Bayart ne manque pas d’adresser, page 165, à Fabrice d’Almeida pour avoir « su le convaincre d’épurer le style universitaire de son enquête et de mieux l’articuler aux grands débats qui traversent la société française« ,

    j’ose aussi espérer ici que l’ »Annexe méthodologique : Pour des biographies sans sujet«  (déroulée aux pages 141 à 163 : et c’est tout simplement passionnant !), ainsi que les remarques incisives et ouvertes qui ne manquent pas d’agrémenter pas mal des 177 notes (repoussées, elles aussi, en fin de volume, aux pages 167 à 197), recevront ailleurs et bientôt l’ample développement _ épistémologique _ qu’assurément les unes _ l’annexe méthodologique _ comme les autres _ ces riches notes _ méritent !..

    …

    Personnellement plongé, depuis un an,  dans une recherche (patiente et à rebondissements quasi incessants) de micro-histoire à propos du parcours (vigoureusement tu, pour l’essentiel, de son vivant : il avait fait le choix _ impérieux ! _ du silence !..) de mon père (11-3-1914 – 11-1-2006) en 1942-43-44 _ parti de Bordeaux (en zone dite « occupée« ) et ayant clandestinement franchi la ligne de démarcation à Hagetmau (en direction d’Oloron, en zone dite « non-occupée«  ou « libre« …), le 5 juin 1942, mon père est revenu à Bordeaux (enfin libéré fin août 1944) le 1er octobre 1944 _, en zone dite d’abord « non-occupée« , puis, à partir du 11 novembre 1942, « zone sud« ,

    je me trouve en effet particulièrement sensibilisé aux questions épistémologiques de cette micro-histoire :

    cf mon article du 31 août 2013 Le diable se cache dans les détails : la fécondité des travaux de recherche de « micro-histoire »… ; ainsi que mes interventions sur cette question (d’épistémologie de la recherche en histoire) au passionnant séminaire « Vivre au sortir du camp de Gurs : Hannah Arendt« , les 28 et 29 avril derniers, au château d’Orion, à côté de Salies-de-Béarn : c’est sur l’importance et la très riche complexité des méthodes de recherche que je désirais insister auprès des jeunes présents à ce séminaire ! ;

    cf aussi le très riche numéro Hors série 2013 L’Estrangement _ retour sur un thème de Carlo Ginzburg, de la revue Essais _ revue interdisciplinaire d’Humanités, sous la direction de Sandro Landi, directeur de l’École Doctorale Montaigne-Humanités de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3…

    …

    L’Introduction (pages 9 à 22) amène excellemment les raisons de départ de l’enquête de Jean-François Bayart :

    « L’une des propriétés que le sexe partage avec la politique tient à son ambivalence » _ et voici le mot-clé : car c’est un éclairage de ce qu’est (et comment fonctionne) dans les faits cette « ambivalence«  cruciale que vise l’enquête de fond de ce livre !

    Car il se trouve que, dans les faits, « le sexe peut, dans certaines circonstances, absorber le politique, en fournir une « traduction abrégée » par un « effet de condensation » (page 13).

    Ainsi Jean-François Bayart d’en donner pour exemples (d’actualité)  « la question du voile« , « l’homosexualité« , « la circoncision« , ou encore « l’ampleur de la Manif pour tous, la radicalité de l’opposition à la procréation médicalement assistée, les polémiques autour du voile ou l’exégèse de ce qui relève du public et du privé en France » (pages 13-14). Et d’en déduire : « J’y ai vu une confirmation de cette osmose _ voilà ! _ entre l’imaginaire sexuel et l’imaginaire politique à laquelle m’ont habitué mon observation de l’État en Afrique, en Turquie, en Iran, au Maghreb, et ma réflexion politique comparée.

    Un tel constat incite à mieux comprendre ce rapport intime _ fondamental, et ici s’annonce la pensée de Deleuze… _ entre les registres du désir et du pouvoir« .

    …

    Pour aboutir à la question :

    « Dans son hétérogénéité, la vie sexuelle des Français est maintenant bien connue grâce aux enquêtes quantitatives et qualitatives des sociologues. Mais que nous disent leurs pratiques en la matière au sujet de la domination politique et sociale concrète dans notre pays ? » (pages 14-15).

    Et « au lieu d’affronter cette question dans sa généralité, je l’ai saisie « par le bas » : « le cul et ses « plans » » (page15).

    Et c’est ainsi que « pour mener son travail« , Jean-François Bayart s’est « mis _ en 2006-2007, puis 2013 _ à l’écoute de deux jeunes hommes, Grégoire et Hector » (page 16). Avec ce résultat, in fine, que « le dire de mes interlocuteurs dévoile une face du pays et de l’époque dans lesquels nous évoluons, sinon cachée, du moins tue » (page 16).

    « Cette leçon de choses n’est pas sans enseignements utiles _ alors à dégager _ sur la pratique du sexe et de la politique, sur leurs enjeux respectifs, sur les façons _ aussi ! et c’est peut-être même cela qui m’a personnellement le plus intéressé ! _ dont nous pouvons écrire les sciences sociales, voire nos propres vies, par le biais de témoignages, de biographies ou d’autobiographies _ cf ici Le Pari biographique _ Ecrire une vie, le passionnant travail de l’excellent François Dosse auquel se réfère Jean-François Bayart.

    Du sexe, il sera bien question _ en effet _ dans les pages qui suivent, et parfois de manière très crue, mais pour parler de rapports politiques ou sociaux autant que sexuels » (pages 16-17).

    …

    Car « Le sexe démontre au quotidien que nos sociétés sont multidimensionnelles _ un autre terme très important : à rebours du souci hystérisé de l’identité, que Jean-François Bayart a jadis analysé dans son L’Illusion identitaire, en 1996. Cf aussi, ici, le livre d’Herbert Marcuse L’Homme unidimensionnel…

    Elles se composent de divers espaces-temps _ distincts et séparés, sinon absolument étanches… _ auxquels nous participons _ comment, voilà ce qui doit être minutieusement détaillé _ sans que ceux-ci coïncident ou soient cohérents _ qu’en est-il donc existentiellement de l’application du principe (logique ? métaphysique ?) d’identité ? _ les uns par rapport aux autres.

    Le cyberespace n’est pas le moindre d’entre eux, et il convoie des rencontres ou des pratiques sexuelles déconnectées des autres échanges sociaux, tout en créant à son tour du lien social » (pages 20-21).

    …

    « Nous nous dissimulons _ idéologiquement _ cette complexité en recourant à de grands mots pompeux, tels que la nation, l’identité, la culture, la famille, l’école, la morale, ou… le sexe _ les substantifs mentent bien davantage que les infinitifs ! Nous nous consolons en rêvant de l’unité de notre cité, alors que celle-ci est bifide _ terme à nouveau crucial ! _, fendue en deux, et se dissocie entre les mondes du jour et de la nuit, entre le visible et l’invisible, entre des rapports sociaux supposés asexués et des relations sexualisées » (page 21).

    …

    « La principale leçon que nous enseigne l’analyse du plan cul _ anticipe alors l’auteur _ a ainsi trait à l’inachèvement consubstantiel de notre société, qui n’en trahit pas la faiblesse, mais bien au contraire la condition d’existence » (page 21).

    « Autrement dit, le cul nous retiendra moins que le plan.

    Car, s’il en est de cul, il en est aussi de bien d’autres, dans tous les domaines de la vie, « bons », selon la formule habituelle, ou « mauvais »« … (page 21).

    …

    Et Jean-François Bayart d’achever cette présentation de son travail, par ce mode d’emploi de son livre :

    « Il est deux manières de lire les pages qui suivent.

    L’une informative, en s’en tenant au corps du texte, qui fait l’ethnologie d’une pratique sexuelle en vogue dans la société française : celle du « plan cul ».

    L’autre scientifique, en se reportant aux notes en fin d’ouvrage et à l’annexe méthodologique, qui espèrent ouvrir de nouvelles perspectives _ que je qualifierai, pour ma part, de « deleuziennes« …  _ aux sciences sociales du politique et à l’écriture biographique » (pages 21-22).

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 18 mai 2014

  • Régine Robin, formidable exploratrice des méga-villes en mouvement : le cas-malaise de Paris

    Régine Robin, merveilleuse marcheuse des très grandes villes,

    après son magnifique Berlin Chantiers _ Essai sur les passés fragiles, en 2001,

    et après son grandiose Mégapolis _ les derniers pas du flâneur, en 2009  _ cf notre article du 16 février 2009 : Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin …_,

    nous livre aujourd’hui un passionnant Mal de Paris :

    tous trois aux Éditions Stock, et dans la superbe collection Un ordre d’idées, de Nicole Lapierre.

    …

    En l’entretien chaleureux  _ le podcast dure 50′ _ que Francis Lippa a eu avec Régine Robin au 91 de la rue Porte-Dijeaux sur ce Mal de Paris, le 10 mars dernier,

    la conversation alerte met l’accent sur le corsetage _ un peu trop asphyxiant _ de l’imaginaire parisien dominant,

    à la fois dans un temps (celui du Paris haussmannien du XIXe siècle) et un espace (celui du Paris maintenu à l’intérieur du cercle difficilement franchissable du Périphérique !) tous deux un peu trop confinés,

    et faisant triompher les clichés

    tant des nouveaux habitants (ceux de la gentrification de la capitale, et, maintenant aussi, de sa proche banlieue ! Paris a beaucoup chassé en banlieue les Parisiens les moins fortunés…),

    que des touristes internationaux qui viennent y passer (et y consommer) quelques heures, au cours de leurs circuits.

    …

    L’anecdote, lors de l’entretien, des musiciens de rue roms payés à enchaîner sempiternellement, à tel coin de rue, la scie du _ pourtant merveilleux _ Padam, padam d’Edith Piaf, afin de renforcer le grain de la _ fausse, devenue frelatée _ couleur locale _ type Amélie Poulain, ou Midnight in Paris… _du quartier, où ces malheureux sont contraints d’officier sans relâche afin de gagner (un peu) ainsi leur vie… Décidément la scie en boucle a de beaux jours devant elle…

    …

    L’île _ Fluctuat nec mergitur… _ ainsi repliée sur elle-même ainsi que sur un déjà lointain passé mythifié, apparente par là même ce Paris corseté _ tant imaginairement (dans les désirs de ceux qui viennent le goûter) que physiquement ! par la muraille un peu trop étanche du Périphérique… _ à la Venise formatée et se vidant de ses Vénitiens _ ils ne sont désormais plus que 60 000 à y résider à l’année, face aux dizaines de milliers de touristes qui viennent chaque jour se repaître ad nauseam de leurs clichés figés ! _ que la lucidité de Régis Debray mettait si justement en lumière dans son bien vif Contre Venise… C’est la muséification-touristification mortifère de Venise que dénonçait là cet amoureux vrai de Venise.

    Sur ce phénomène,

    cf ma série d’articles sur Arpenter Venise, à partir du 26 août 2012 : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire…

    …

    C’est à dessein que je mets l’accent davantage sur l’aspect « malaise » que sur celui de l’affection teintée de nostalgie _ mais pas seulement : Régine Robin, en demi-américaine qu’elle est (montréalaise) adore surtout ce qui remue, bouge et change _ du mot « Mal » dans l’expression « le mal de Paris« , en employant l’expression « le cas-malaise de Paris » dans le titre de cet article…

    …

    Car dans l’ambiguïté voulue de ce titre choisi en commun par l’auteure et son éditeur pour ce livre, Le Mal de Paris,

    je perçois tout ce qu’a de regret cette nord-américaine (de Montréal, en effet, où elle vit l’été ; alors qu’elle choisit de vivre l’hiver à Paris, et en Europe : depuis son appartement du XIVe arrondissement, rue du commandant René Mouchotte _ mais Régine Robin est aussi une grande amoureuse de New-York et de Buenos-Aires !),

    de ce que Paris _ son Paris de vraie parisienne : elle est née à Ménilmontant-Belleville _  ne connaît pas assez _ trop corseté que Paris se trouve et se laisse entrainer en son imaginaire… _ la mobilité juvénile joyeuse des mégapoles s’assumant fièrement _ et quasi innocemment _ comme telles,

    comme le font New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos-Aires, mais aussi Londres ou Berlin.

    …

    C’est ce courage _ américain en quelque sorte _ que Régine Robin rêve de voir Paris oser assumer enfin,

    plutôt que de se laisser enliser dans la fossilisation _ muséification _ des seules _ trop petites, provinciales… _ gentrification et touristification : par d’autres…

    …

    Régine Robin continue d’être une vraie parisienne, en les divers quartiers où elle a vécu,

    mais aussi envisage toujours de vivre…

    …

    Voilà un entretien bien vivant

    et un livre plus encore,

    en même temps que très riche de la perspicacité chantante de ses aperçus empathiques (à la fois excellemment informés _ admiration ! _ autant qu’infiniment poétiques _ dans ses promenades gourmandes et boulimiques, comme dans ses lectures d’une merveilleuse ouverture et variété, toujours, les unes comme les autres, jubilatoirement exploratrices autant qu’aventureuses, parmi le lacis de l’énorme maquis urbain en permanente expansion continue, malgré le corsetage… _) sur la vie vraie de Paris, en son vivant renouvellement, et des Parisiens qui savent y vivre au quotidien et au présent…

    …
    Le défi qui se pose à Paris _ comme, aussi, à d’autres villes, dont Bordeaux… _

    est de savoir se donner vraiment,

    par une imageance un peu plus féconde que la seule imagination (carrée et très étroitement formatée) des gestionnaires qui ne savent faire leur priorité que de la comptabilité à profit résolument quantitatif des tiroirs-caisses… _ cf L’Institution imaginaire de la société, de Cornelius Castoriadis _,

    un présent et un avenir beaucoup plus ouverts et bien plus vivants (et mélangés)…

    …

    Titus Curiosus, ce 26 mars 2014

  • Après l’entretien avec Julien Hervier sur son passionnant « Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle : une intéressante appréciation de Hannah Arendt en 1950 »

    Simplement,

    et avant un article détaillé sur le Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle, de Julien Hervier, paru ce mois de janvier 2014 aux Éditions Fayard,

    …

    voici un extrait du courriel que je lui adresse ce matin,

    suite à notre _ riche et remarquable _ entretien d’hier soir, jeudi 30, dans les salons Albert-Mollat :

    …

    Hier soir, en arrivant à la librairie Mollat, vers 17h15,
    mon premier geste a été de me procurer le volume II des « Journaux de guerre » (1939-1948) d’Ernst Jünger,
    et en vous attendant, sur la table du 2d étage, j’ai parcouru rapidement votre Introduction (de XXV pages),
    et y ai découvert, à la dernière (page xxxiv), cette très belle citation de Hannah Arendt à propos d’Ernst Jünger,
    accessible dans Penser l’événement (aux Éditions Belin), in Après le nazisme, en 1950.

    …

    La voici, précédée de votre phrase d’introduction :

    « C’est à cette cohérence et à cette honnêteté _ de Jünger _ que rendait hommage Hannah Arendt lorsqu’elle écrivait dans « Reportage d’Allemagne » :

    …

    « Le Journal de guerre d’Ernst Jünger apporte sans doute le témoignage le plus probant et le plus honnête de l’extrême difficulté que rencontre un individu pour conserver son intégrité et ses critères de vérité et de moralité dans un monde _ de violence totalitaire meurtrière _ où vérité et moralité n’ont plus aucune expression visible.

    Malgré l’influence indéniable des écrits antérieurs de Jünger sur certains membres de l’intelligentsia nazie,

    lui-même fut du début jusqu’à la fin un antinazi actif,

    et sa conduite prouve que la notion d’honneur, quelque peu désuète mais jadis familière aux officiers prussiens, suffisait amplement à la résistance individuelle« .

    …

    Et vous ajoutez _ c’est votre phrase de conclusion à cette superbe Introduction _ :

    …

    « Mais Hannah Arendt constate aussi les limites d’une telle résistance intérieure,

    qui déchire la conscience de manière cauchemardesque

    entre les pôles contradictoires de l’activité de survie dans le monde diurne

    et du jugement moral exercé aux moments de solitude nocturne« …

    …

    Or, jusqu’ici de ma lecture, le nom de Hannah Arendt _ je l’avais chaque fois recherché ! _ n’était pas apparu
    dans votre biographie de Jünger qui paraît chez Fayard ;
    pas davantage, d’ailleurs, que dans l’Index de ce Pléïade II.

    …

    Ce matin, mon premier geste a donc été de lire attentivement les 25 pages de cette Introduction,
    que je trouve rien moins qu’admirable(s) !

    …

    Admirable en la double précision-concision de cette synthèse _ lumineuse ! _ qu’elle propose au lecteur
    qui s’apprête à arpenter ces très riches en même temps que si beaux Journaux de la Seconde Guerre Mondiale de Jünger.

    …

    Par votre capacité d’articuler si magnifiquement clairement
    la démarche de Jünger face à l’Histoire

    qui, à lui aussi _ même si c’est d’une autre façon que pour Hannah Arendt _, lui tombe à nouveau, ou encore, ou toujours, dessus,

    …

    avec sa démarche si merveilleuse d’en écrire aussi lumineusement l’expérience qu’il reçoit et construit ;
    expérience du réel forcément complexe, mais aussi si riche :

    celle qui fait de lui l’écrivain vraiment exceptionnel qu’il est,
    par cette singulière qualité d’extrême « acuité de la vision
    qui fait du monde un enchantement«  _ je reprends votre expression de la page 423, que j’ai lue hier soir à la conférence.

    …

    Comme je vous l’ai dit ensuite, c’est cet auteur-là, celui de ces Journaux,
    ou encore celui de ses Correspondances adressées _ dans l’intimité du privé _ à divers interlocuteurs, surtout, bien sûr, de ses amis, auxquels il livre le plus intime de son « juger » _ au sein même de son percevoir et ressentir ! _,
    qui m’intéresse le plus,
    en sa formidable capacité de vérité, de justesse _ y compris poétique : ou plutôt, justement, parce que poétique (mais sans le pathos qu’on associe trop souvent à la poésie : et alors ce n’est plus du tout de vraie poésie qu’il s’agit !)… _

    de l’art de détailler-analyser…

    …

    C’est pour cela que j’ose espérer que vous réaliserez une édition

    _ par exemple à nouveau en Pléïade, et sans nécessairement l’occasion
    (certes commode : et en effet le monde de l’édition fonctionne ainsi, par le repère aisé si évident des dates des anniversaires… : ah le fétichisme des chiffres !!!)

    des commémorations des Guerres mondiales _,
    des Journaux de la grande maturité de Jünger,

    c’est-à-dire les 5 volumes de Soixante-dix s’efface.

     

    Soit le chef d’œuvre de la maturité encore mieux accomplie,

    dans la sérénité des trente-deux années que la prodigalité de la vie allait lui donner encore,

    à Wilflingen, en Souabe, où il s’installe le 15 juillet 1950,

    ainsi qu’en ses voyages de par le monde entier : « frappé par la profusion, la variété, la prodigalité et même le gaspillage insensé qui règnent dans la nature« ,

    écrivez-vous magnifiquement page 422 de votre biographie-portrait de l’auteur…

    …

    Car « les beautés que le voyage nous apporte à profusion

    réclament donc aussi une prédisposition _ et celle-ci doit s’apprendre à cultiver ! _ à les recevoir.

    …

    Plus encore que le pittoresque des êtres ou des lieux

    compte la qualité du regard que l’on porte sur eux. (…)

    …

    Pour lui, c’est bien plutôt l’acuité de la vision

    qui fait du monde un enchantement ;

    …

    Soixante-dix s’efface abonde en instantanés émerveillés,

    son récit est émaillé par des sortes de flashs où l’écrivain se concentre _ voilà ! _ sur une vision qu’il tente de fixer à l’aide du langage _ par son travail de précision… _,

    au lieu, comme la plupart des touristes, de l’enregistrer mécaniquement par la photographie,

    avant de passer précipitamment à autre chose« , écrivez-vous ainsi page 423.

    …

    Cela n’est pas sans me rappeler le bonheur d’écriture et de jouissance du vivre _ mêlés _ d’un Montaigne

    en son sublimissime essai final De l’expérience (Essais III, chapitre 13) ;

    ou l’acmé du bonheur musical (expression d’une semblable gratitude infinie du vivre) d’un Händel

    en la jubilation de son chœur : « Tout bon, il a fait tout bon » _ Deus sive Natura…

    …

    Mais c’est aussi ce que Nietzsche nomme très justement l’épreuve _ très simplement surmontée _ de l’éternel retour du même…

    Et Spinoza, l’accomplissement de la joie.

    …

    A propos de cet art profondément crucial (!) de l’acuité du regard,

    je voudrais vous signaler les très beaux livres de deux de mes amies,
    dont les analyses, chacune à sa façon, rejoignent cette « acuité du regard » de Jünger :

    Homo spectator de Marie-José Mondzain (aux Éditions Bayard),
    et L’Acte esthétique de Baldine Saint-Girons (aux Éditions Klincksieck).

    …

    Voici aussi deux podcasts d’entretiens que j’ai eus avec elles deux dans les salons Mollat :

    celui avec Baldine Saint-Girons, le 25-1-2011, à propos de son Le Pouvoir esthétique (aux Éditions Manucius)
    et celui avec Marie-José Mondzain, le 16-5-2012, à propos de son Images : à suivre _ au cinéma et ailleurs (aux Éditions Bayard).
    …

    Merci encore, cher Julien Hervier, de ces excellents moments…

    …

    Titus Curiosus, ce 31 janvier 2014