Catégorie : Histoire

  • La place du « rêve ukrainien » d’un Habsbourg, dès 1912, dans l’Histoire de notre Europe : le passionnant « Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg », de Timothy Snyder : sur les modalités de la faisabilité de l’Histoire

    Ce chef d’œuvre

    _ monumental ! et indispensable !!!  ; sur cet admirable (et nécessaire) monument de l’histoire contemporaine, cf mon article chiffrage et inhumanité (et meurtre politique de masse) : l’indispensable et toujours urgent « Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline » de Timothy Snyder du 29 juillet 2012 _

    qu’est Terres de sang _ L’Europe entre Hitler et Staline, de Timothy Snyder,

    mettait _ en 2010, à sa parution aux États-Unis _ en très grand appétit de lecture

    la parution, en traduction française, de tout autre travail disponible de cet auteur,

    a fortiori quand il s’agit, à nouveau, au cœur de ces vastes « terres de sang » de l’Europe orientale,

    de l’Ukraine…

    …
    Même s’il s’agit cette fois d’un travail de micro-histoire,

    centré sur « les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg« ,

    celui qui fut un temps _ en 1918 et les années qui suivirent… _ surnommé, en Ukraine, « le Prince rouge » :

    Guillaume de Habsbourg-Lorraine, né à Pula (alors base navale autrichienne sur l’Adriatique, au sud-ouest de l’Istrie) le 10 février 1895, et mort à Kiev (alors soviétique) le 18 août 1948.

    …

    Et même si la première lecture _  je l’ai lu quatre fois _ procure un curieuse sensation de romanesque quasi échevelé,

    qui se dissipe cependant ensuite : l’auteur multipliant, en brèves notes de bas-de-pages, les références aux  sources (la plupart inaccessibles en français) où sa très minutieuse recherche a puisé et sur lesquelles elle s’est fondée ; et, de fait, Guillaume a bel et bien vécu plusieurs « vies secrètes« , jouant de divers patronymes, dont, surtout et à maintes reprises, celui, ukrainien, de « Vasyl Vyshyvanyi » :

    …

    « Guillaume arriva à la gare de Lviv au début de l’après-midi du 10 septembre 1917. Sa voiture parée de fleurs était suivie d’un comité d’accueil et d’un orchestre. Il s’adressa à Sheptytsky en ukrainien et en allemand, à la grande joie des spectateurs ukrainiens et du métropolite. Sheptytsky n’avait jamais rencontré Guillaume auparavant. A présent se tenait devant lui un jeune et bel archiduc _ il a vingt-deux ans _, parlant un ukrainien correct et l’accueillant devant une foule rassemblée au nom de son souverain _ l’empereur d’Autriche Charles Ier, cousin de Guillaume. Sous l’uniforme, comme le métropolite et la foule pouvaient le voir, Guillaume portait une chemise ukrainienne brodée. « Vyshyvanyi », s’écrièrent les spectateurs, un mot ukrainien désignant ce type de broderie. Ce mot allait devenir le nom ukrainien de Guillaume. Tout d’un coup, il reçut une identité ukrainienne complète : Vasyl Vyshyvanyi« , lit-on pages 112-113.

    …

    Et selon diverses sexualités aussi :

    Guilllaume fait partie des archiducs demeurés célibataires (et sans postérité), jusqu’à alimenter parfois _ cf par exemple aux pages 203 à 218 _ la chronique « scandale » des journaux ; comme en France en 1934-1935 : Le Matin (« Une Escroquerie au rétablissement des Habsbourg« , 15-12-1934), Le Populaire (« La « fiancée » de l’archiduc Guillaume de Habsbourg est en prison depuis un mois« , 15-12-1934), Le Figaro (« Les Habsbourg vont-ils rentrer en Autriche ? », 4-7-1935 ; « La Fiancée d’un prétendant au trône d’Autriche« , 28-7-1935 ; « Une Lettre de l’archiduc Guillaume de Habsbourg-Lorraine« , 13-8-1935), L’Œuvre (« L’Archiduc de Habsbourg-Lorraine est condamné par défaut à cinq ans de prison« , 28-7-1935), Le Journal (« Il fallait d’abord faire manger le prince« , 28-7-1935)…

    …

    Mais au-delà de la biographie singulière de ce Guillaume de Habsbourg-Lorraine-ci,

    c’est d’une biographie familiale, en fait, qu’il s’agit,

    …

    celle d’une des branches d’archiducs _ celle des Habsbourg-Teschen _ de la famille des Habsbourg,

    dont constitua la souche l’archiduc Charles-Louis d’Autriche (né à Florence, le 5 septembre 1771 _ son père, avant de succéder à son frère Joseph II sur le trône impérial, en 1790, était alors Grand-duc de Toscane _, et mort à Vienne, le 30 avril 1847), archiduc d’Autriche, duc de Teschen, grand maître de l’ordre Teutonique de 1801 à 1805,

    troisième fils de Léopold II (1747-1792), d’abord grand-duc de Toscane, puis empereur du Saint-Empire en 1790 _  au décès de son frère l’empereur Joseph II (1741-1790), le fils aîné de l’empereur François Ier de Lorraine et de l’impératrice Marie-Thérèse _ ;

    et de son épouse Marie-Louise de Bourbon (1745-1792), infante d’Espagne, et fille du roi Charles III _ Charles III, qui lui-même avant de devenir roi d’Espagne (suite au décès de son demi frère Ferdinand VI) de 1759 à sa mort en 1788, avait été, à Naples, de 1735 à 1759, roi du royaume des Deux-Siciles, créé pour lui par son père Philippe V, lors du rétablissement, en 1735, des Bourbon à Naples, aux dépens des Habsbourg : par reconquête ; l’histoire de Naples est, elle aussi, passionnante, en ses rebondissements…

    Mais les Habsbourg et les Bourbon cousinaient aussi : depuis le double mariage, le 18 octobre 1615, de Louis XIII avec l’infante Anne d’Autriche, et de sa sœur la princesse Elisabeth de Bourbon avec l’infant Philippe, le futur Philippe IV, avec échange des princesses à l’île des Faisans le 9 novembre 1615 ; cf aussi le travail de l’excellente Chantal Thomas, sur un autre de ces échanges de princesses à l’Île des Faisans, en 1722, cette fois : L’Échange des princesses… _ ;

    …

     

    mais aussi fils adoptif de sa tante l’archiduchesse Marie-Christine d’Autriche (1742-1798) et de son époux Albert de Saxe (1738-1822), qui n’avaient pas pu avoir d’enfant _ Albert de Saxe-Teschen est le fondateur de la très importante et très prestigieuse collection d’art de l’Albertina, à Vienne…

    …

    L’archiduc Charles-Louis d’Autriche-Teschen _ né en 1771 _ est en effet le frère de François Ier (1768-1835), empereur d’Autriche (ou François II du Saint Empire) au décès leur père Léopold , en 1792 ; et de Ferdinand III (1769-1824), grand-duc de Toscane à partir de 1790.

    …

    Charles-Louis était ainsi le troisième fis de l’empereur Léopold II, lui-même second fils, après son frère l’empereur Joseph II (1741-1790), de l’empereur François Ier de Lorraine (1708-1765) et de l’impératrice Marie-Thérèse (1717-1780), les fondateurs de la dynastie des Habsbourg-Lorraine :

    …

    l’empereur Charles VI (1685-1740) _ lui-même frère cadet de l’empereur Joseph Ier (1678-1711), qui était mort sans descendance masculine _, lui-même encore sans descendance (ni masculine, ni féminine), ayant imposé par la Pragmatique sanction, en 1713 _ Pragmatique sanction qu’il parvint à faire ratifier par ses États généraux ainsi que par le concert des puissances étrangères en 1725 _, que lui succèdent sur le trône d’Autriche en priorité ses enfants à venir, et cela quel que soit leur sexe _ en l’occurrence, Léopold (1716-1716), Marie-Thérèse (1717-1780), Marie-Anne (1718-1844), Marie-Amélie (1724-1730) _, plutôt que les filles de son frère aîné, le défunt empereur Joseph Ier (1678-1711) : Marie-Josèphe (1699-1757), qui épousa en 1719 Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, puis roi de Pologne (1696-1763) ; et Marie-Amélie (1701-1756), qui épousa en 1722 Charles-Albert, électeur de Bavière (1697-1763).

    …

    Et le 12 février 1736, la fille ainée de Charles VI, Marie-Thérèse, épousa son promis de très longue date, François-Étienne de Lorraine _ prince élevé à Vienne, à partir de 1724, à la fin toute spéciale, en effet d’épouser la fille aînée de Charles IV… Et le frère cadet de François-Étienne, le prince Charles-Alexandre de Lorraine (1712-1780), présent à Vienne, lui, à partir de 1735, épousera le 7 janvier 1744 la sœur cadette de Marie-Thérèse, Marie-Anne (1718-1744), qui meurt au mois de décembre 1744 des suites de sa première couche ; de même que meurt son bébé… En 1735, afin de faciliter l’acceptation de ce mariage de Marie-Thérèse et de François, et de ses conséquences pour l’équilibre européen, la dynastie de Lorraine consent à procéder à l’échange de son duché de Lorraine, au profit de Stanislas Leszczyński (et à terme de la France : à la mort de Stanislas…), avec le grand-duché de Toscane, à la mort du dernier des Médicis, Jean-Gaston (qui allait mourir sans descendance le 9 juillet 1737) : cet échange territorial, négocié en secret dès 1735 et effectif l’été 1737, est formalisé par le traité de Vienne en 1738… L’art de la diplomatie et des mariages était une spécialité des Habsbourg…

    …

    Bien qu’épileptique _ il y avait d’assez nombreux mariages consanguins parmi les Habsbourg, de même que parmi les Bourbon ; je reviens ici à la branche des Habsbourg-Teschen… _,

    l’archiduc Charles-Louis fut très admiré en tant que commandant et réformateur de l’armée autrichienne, au cours des guerres napoléoniennes.

    …

    Et grâce à une sagace décision de son père le futur empereur Léopold II,

    Charles-Louis, le troisième des fils de Léopold _ alors Grand-Duc de Toscane _,

    fut adopté et élevé _ d’abord à Vienne, puis, ensuite à partir de 1780, au décès de son oncle l’archiduc Charles-Alexandre de Lorraine (1712-1780), qui était gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, à Bruxelles _,

    par sa tante Marie Christine d’Autriche (1742-1798) _ la fille préférée de l’impératrice Marie-Thérèse _ et son mari Albert de Saxe-Teschen (1738-1822) _ le quatrième des fils du roi de Pologne et électeur de Saxe, Auguste III (1696-1763) et de son épouse Marie-Josèphe d’Autriche (1699-1757) _,

    tous deux, Marie-Christine et Albert-Casimir, étant demeurés sans enfant

    et étant gouverneurs des Pays-Bas de 1780 à 1793 _ à Bruxelles, ces derniers avaient succédé comme gouverneurs des Pays-Bas, au frère de François et doublement beau-frère de Marie-Thérèse, Charles-Alexandre de Lorraine, puisque celui-ci avait épousé l’archiduchesse Marie-Anne d’Autriche, la sœur cadette de l’impératrice Marie-Thérèse…

    …

    À la mort de son oncle _ et donc père adoptif _ Albert de Saxe-Teschen, en 1822,

    l’archiduc Charles-Louis hérite ainsi du duché de Teschen _ ce qui demeurait à l’Autriche de la Silésie, perdue en 1748 au profit du roi Frédéric II (et de la Prusse), au terme de la guerre de succession d’Autriche ; et limitrophe de la Galicie polono-autrichienne : un élément important de la saga de cette branche des Habsbourg-Teschen ; dont les châteaux familiaux, le château-vieux et le château-neuf, se trouvent à Zywiec (en allemand Saybusch), à l’est de Teschen (en polonais Cieszyn).

    …

    En 1722, le duché de Teschen avait été donné en cadeau personnel par l’empereur Charles VI, père de Marie-Thérèse, à son cousin et proche ami le duc de Lorraine Léopold Ier (1679-1729), père de François de Lorraine ; la mère de Léopold Ier était en effet Eléonore d’Autriche (1653-1697), elle-même quatrième fille de l’empereur Ferdinand III (1608-1657), et sœur de l’empereur Léopold Ier (1640-1705).

    …

    Puis, par le mariage, le 12 février 1736, du fils aîné du duc de Lorraine Léopold Ier, François,

    avec la fille de Charles VI, Marie-Thérèse,

    le duché de Teschen était redevenu un domaine de la couronne autrichienne.

    Ensuite, après le décès de son époux l’empereur François Ier, le 18 août 1765, l’impératrice Marie-Thérèse avait, à nouveau, remis en cadeau personnel à un proche ce duché de Teschen : à son gendre Albert de Saxe, le jour de son mariage, le 9 avril 1766, avec l’archiduchesse Marie-Christine, la fille préférée de l’impératrice.

    …

    C’est ainsi que, plus tard, ce duché silésien de Teschen fut légué, à sa mort, par l’archiduc Charles-Louis, en 1847,

    à son fils aîné l’archiduc Albert de Teschen (1817-1895).

    …

    Lequel, n’ayant pas eu de descendant mâle lui survivant,

    le transmet, en 1895, à son neveu (lui-même fils cadet de son frère cadet l’archiduc Charles-Ferdinand, 1818-1874) et enfant adoptif, l’archiduc Charles-Étienne de Teschen (1860-1933) :

    Charles-Étienne de Teschen, que Timothy Snyder nomme plus simplement Étienne.

    …

    Et dont le frère aîné Frédéric de Teschen (1856-1936) devait hériter, lui, surtout des territoires de Hongrie de leur mère, l’archiduchesse Elisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831-1903), une personnalité importante, sur laquelle Timothy Snyder n’attarde pas ici son projecteur ; le destin de cette branche familiale (celle de Frédéric de Teschen) était donc « hongrois« , plutôt que « polonais » ! ;

    …

    et en effet le fils (unique) de Frédéric, l’archiduc Albert-François (1897-1955) sera hongrois, et proche de l’amiral Horty : après la Première Guerre mondiale, cet archiduc Albert-François, cousin de Charles-Étienne (qui choisit, lui, d’être polonais), est candidat à la couronne de Hongrie, mais l’opposition des Alliés à la restauration des Habsbourg et la division des monarchistes hongrois l’empêchent de monter sur le trône. Durant la régence de Horthy, l’archiduc Albert-François de Teschen (1897-1955) devient membre de la Chambre haute hongroise et prend la tête de différentes organisations sportives et culturelles. Partisan d’Hitler, le dernier duc de Teschen quitte la Hongrie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et s’installe en Argentine…

    Fin ici de l’incise hongroise ;

    …

    et retour à la branche polonaise ; cf page 55 :

    « En 1994 et 1895, alors que Marie-Thérèse _ de Habsbourg-Toscane _ était enceinte de Guillaume _ le dernier de ses six enfants _, Étienne savait que sa destinée était sur le point de rejoindre celle de la Pologne. Albert _ duc de Teschen, son oncle et père adoptif _ était mourant. À sa mort _ le 18 février 1995 _, qui suivit de huit jours la naissance de Guillaume _ le 10 février  _, Étienne _ et pas son frère aîné Frédéric, faut-il déduire… : mais Timothy Snyder n’en dit rien ! _ hérita des domaines de Galicie. Il savait qu’il était l’archiduc le mieux placé _ mieux que son frère aîné l’archiduc Frédéric, donc : promis, lui, à un destin hongrois… _ pour régler la question polonaise, qui, après la question des Balkans, était le problème national le plus urgent dans l’Europe du moment« … 

    …

    Marié tardivement, en 1815 _ il a quarante-quatre ans _, l’archiduc Charles-Louis d’Autriche-Teschen _ je reviens donc à lui _ aura, outre deux filles, cinq fils :

    …

    l’archiduc Albert de Teschen (1817-1895) _ qui demeurera sans postérité masculine _,

    l’archiduc Charles-Ferdinand d’Autriche-Teschen (1818-1874) _ le père de l’archiduc Charles-Étienne (1860-1933), lui-même époux, en 1854, de l’archiduchesse Élisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831-1903), et grand-père de l’archiduc Guillaume (1895-1948), notre « Prince rouge«  _,

    l’archiduc Frédéric-Ferdinand (1821-1847) _ célibataire et sans postérité _

    et l’archiduc Guillaume-François d’Autriche (1827-1894) _ célibataire et sans postérité, lui aussi.

    …

    Quant à l’archiduc Charles-Ferdinand d’Autriche et duc de Teschen _ auquel son frère aîné l’archiduc Albert, sur ordre de l’archiduchesse Sophie, la mère toute-puissante de l’empereur François-Joseph Ier, fera épouser le 18 septembre 1854 la princesse Élisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831- 1903), pour éviter que celle-ci épouse l’empereur ; l’empereur François-Joseph Ier épousera Élisabeth de Wittelsbach, « Sissi« , le 24 avril 1854… _,

    il aura, lui, de son épouse Elisabeth de Habsbourg-Hongrie (1831-1903),

    quatre enfants :

    …

    l’archiduc Frédéric d’Autriche et duc de Teschen (1856-1936),

    Marie-Christine d’Autriche (1858-1929), qui épousera Alphonse XII d’Espagne (1857-1885), et qui  sera la mère du roi Alphonse XIII ;

    l’archiduc Charles-Étienne d’Autriche-Teschen (1860-1933) _ personnage crucial de la saga du « Prince rouge« , Guillaume, dont l’amiral Charles-Étienne est le père ;

    les frères et sœurs de Guillaume sont : Éléonore (1886-1974), Renée (1888-1935), Charles-Albert (1888-1951), Mathilde (1891-1966) et Léon-Charles (1893-1939) ; Guillaume, le futur « Prince rouge«  d’Ukraine (1895-1945) est ainsi le plus jeune des six enfants de l’archiduc Charles-Étienne de Teschen et de son épouse l’archiduchesse Marie-Thérèse de Habsbourg-Toscane (1862-1933) _ ;

    et l’archiduc Eugène d’Autriche-Teschen (1863-1954) _ connu, lui, pour sa chasteté ; et qui protégera un temps, à son retour en Autriche, son neveu Guillaume, à la mi-juin 1935, à Vienne.

    …

    …

    En ce passionnant Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg, et pages 12-13 du Prologue,

    Timothy Snyder fait débuter la focalisation sur cette branche des Habsbourg-Teschen

    par l’énoncé de ce qu’il nomme « l’axiome » de l’archiduc (et amiral) Étienne :

    …

    les archiducs de Habsbourg-Teschen Albert (Charles-Albert, 1888-1951) et Guillaume (1895-1948) _ c’est sur eux deux principalement que Timothy Snyder se centre au long de son enquête _

    « étaient nés à la fin du XIXe siècle et avaient atteint leur majorité dans un âge d’empires.

    …

    À l’époque, leur famille _ celle des Habsbourg-Lorraine _ était toujours à la tête de la monarchie autrichienne, la plus ancienne et la plus glorieuse entre toutes.

    S’étendant des monts d’Ukraine _ c’est-à-dire les Carpates de Silésie ou Beskides _, au nord, jusqu’aux eaux chaudes de l’Adriatique _ l’Istrie et toute la Dalmatie croate _, au sud,

    elle embrassait une douzaine de peuples sur lesquels elle régnait sans interruption depuis six cents ans _ le fief originaire des Habsbourg se trouve dans la Suisse du nord-ouest, dans le canton d’Argovie.

    …

    Le colonel ukrainien et le colonel polonais, Guillaume et Albert _ ainsi que leur frère Léon : Léon-Charles-Marie-Cyrille-Méthode (1893-1939), qui était promis, lui, à un destin balkanique, mais qui venait de mourir de tuberculose, dans un sanatorium près de Vienne, le 28 avril 1939, peu avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale _, avaient été élevés _ par leur père Étienne _ pour préserver et agrandir l’empire familial _ des Habsbourg _ dans une ère de nationalismes  _ dès 1815 et l’Europe du congrès de Vienne, et Metternich…

    …

    Ils devaient devenir des princes polonais et ukrainiens loyaux à l’égard de la monarchie et subordonnés à l’empereur _ en l’occurrence François-Joseph Ier, empereur régnant depuis 1848 : il mourra le 21 novembre 1916. 

    …

    Ce « nationalisme monarchique » était une idée de leur père Étienne.

    C’est lui qui, délaissant le cosmopolitisme traditionnel de la famille impériale

    pour se faire _ spécifiquement _ polonais _ et on ne peut plus effectivement : au moment de son installation au château de Zywiec (en allemand Saybusch) en 1907, au cœur des territoires du duché de Teschen (en polonais Cieszyn), dont ses frères Frédéric et Eugène et lui avaient hérité des territoires, au décès, le 18 février 1895, de leur oncle et père adoptif l’archiduc Albert de Teschen : celui-ci, après le décès de leur père, l’archiduc Charles-Ferdinand, le 20 novembre 1874, les avait en effet adoptés… _,

    avait espéré devenir régent, ou prince, de Pologne _ de même que son frère aîné Frédéric, régent, ou prince, de Hongrie.

    …

    Albert, le fis aîné _ d’Étienne _, se voulait _ et sera, jusqu’au bout, en son attachement viscéral à la Pologne _ son fidèle héritier.

    …

    Guillaume, le cadet et rebelle, choisit _ lui _ une autre nation _ c’est-à-dire la nation ukrainienne, au lieu de la nation polonaise _,

    mais les deux fils _ l’autre fils, Léon-Charles-Marie-Cyrille-Méthode, promis, lui, à un destin balkanique, meurt de tuberculose en avril 1939 _ adoptèrent l’axiome de leur père :

    si le nationalisme est inéluctable, la destruction des empires, elle, ne l’est pas.

    …

    Faire un État de chaque nation ne libérerait pas pour autant les minorités nationales.

    Au contraire, se figurait-il, cela ferait de l’Europe un assemblage sommaire d’États faibles dépendant de plus forts qu’eux pour survivre.

    …

    Les Européens, croyait Étienne, se porteraient mieux s’ils pouvaient concilier leurs aspirations nationales avec une allégeance supérieure à un empire _ en l’occurrence la monarchie des Habsbourg.

    Dans une Europe imparfaite, celle-ci offrait la meilleure scène (!) possible pour abriter (!!) les drames (!!!) nationaux _ la traduction non plus n’est hélas pas parfaite ! Mais que font les relecteurs ?

    Laissons les politiques nationales s’opérer, pensait Étienne, à l’intérieur des doux confins d’un empire tolérant, doté d’une presse libre et d’un Parlement« .

    …

    Et c’est ainsi que « Guillaume devint le Habsbourg ukrainien« , énonce Timothy Snyder page 13.

    …

    « Il apprit la langue, commanda des unités ukrainiennes pendant la guerre _ de 14-18 _ et s’attacha étroitement à sa nation élue _ la nation ukrainienne, donc.

    Une opportunité sembla s’offrir à lui quand la Révolution bolchévique mit à bas l’empire russe en 1917 _ Guillaume avait alors vingt-deux ans _,

    ouvrant l’Ukraine à la conquête.

    …

    Envoyé par l’empereur des Habsbourg _ le nouvel empereur (depuis le 21 novembre 1916, à la mort de François-Joseph), Charles Ier d’Autriche (1887-1922) ; lequel est doublement le cousin de Guillaume : et par la mère de Guillaume,  Marie-Thérèse de Habsbourg-Toscane (1962-1933), et par le père de celui-ci, Charles-Étienne de Habsbourg-Teschen (1860-1933), tous deux descendants de l’empereur  _

    dans la steppe ukrainienne en 1918,

    Guillaume s’efforça _ en particulier à la Sitch _ de susciter une conscience nationale parmi la paysannerie

    et d’aider les pauvres à conserver les terres qu’ils avaient prises aux riches.

    Il devint une légende à travers tout le pays : le Habsbourg qui parlait l’ukrainien,

    l’archiduc qui aimait le peuple,

    le « Prince rouge » ».

    …

    …

    En ce mois de novembre 2013 de sa parution en traduction française

    _ hélas bien peu soignée ! cette traduction d’Olivier Salvatori : à comparer avec l’excellence de la traduction de Terres de sang _ L’Europe entre Hitler et Staline, par les soins de l’infatigable Pierre-Emmanuel Dauzat, en avril 2012 ; l’édition originale était parue, elle, le 28 octobre 2010 aux Éditions Basic Books, aux États-Unis ; certains passages du Prince rouge sont même carrément incohérents et incompréhensibles ! :

    …

    ainsi, par exemple, aux pages 115-116, à propos de « deux exigences«  des diplomates ukrainiens, en janvier et février 1918, à propos des diverses républiques ou principautés ukrainiennes qui aspiraient à la reconnaissance :

    …

    « la première (de ces exigences) était que leur État indépendant ukrainien inclût une certaine région occidentale que les Polonais (de leur côté !) considéraient comme leur. La seconde était que la monarchie des Habsbourg reconnaisse (en leur empire) une province ukrainienne séparée (…) ; et « le 9 février 1918, l’Allemagne, les Habsbourg et les diplomates ukrainiens signèrent un accord connu sous le nom de « paix du pain ». L’Allemagne et la monarchie des Habsbourg étaient d’accord pour reconnaître la république ukrainienne (prise à la Russie), et la monarchie des Habsbourg, dans un protocole secret, promettait de créer un domaine royal ukrainien constitué de la Galicie orientale et de la Bucovine » : comment s’y retrouver ?.. ;

    …

    ou page 52, à propos de deux Mathilde de Habsbourg-Teschen, non assez clairement distinguées : Mathilde, la troisième fille du neveu, Charles-Albert (et plus jeune sœur de Guillaume, donc), née en 1891, et Mathilde, la seconde fille de l’oncle, Albert de Teschen, morte brûlée vive en 1867 « alors qu’elle essayait d’allumer une cigarette à son père« … _

    …

    en ce mois de novembre 2013 de sa parution en traduction française aux Éditions Gallimard, l’original étant paru en 2008, toujours aux Éditions Basic Books,

    l’actualité ukrainienne de ce travail légèrement antérieur, donc, de Timothy Snyder qu’est Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg,

    accède tous les jours à nos oreilles et nos yeux. Cf par exemple l’article de Timothy Snyder paru dans l’édition du Monde du vendredi 20 décembre dernier : Pourquoi l’indépendance est en danger à Kiev.

    …

    …

    Le Prince rouge _ les vies secrètes d’un archiduc de Habsbourg,

    ce nouvel opus de Timothy Snyder à propos de l’Histoire de l’Ukraine,

    aborde cette fois ce sujet

    à travers une focalisation sur plusieurs membres de la famille des Habsbourg-Teschen,

    …

    et tout spécialement Guillaume-François-Joseph-Charles de Habsbourg-Lorraine, « l’archiduc rouge« ,

    dit aussi « Vasyl Vychyvany » à partir de 1918 :

    ce qui signifie « Basile le brodé«  Description de cette image, également commentée ci-après

    né à Pula, en Istrie, le 10 février 1895, et décédé à Kiev le 18 août 1948.

    Ici, il est nommé Guillaume.

    …

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    …

    Mais aussi

    son père, Charles-Étienne de Habsbourg- Teschen, archiduc d’Autriche et prince de Teschen :

    né le 5 septembre 1860 à Groß Seelowitz, ou Zidlochovice (en Moravie), amiral de la flotte, et décédé le 7 avril 1933 : personnage majeur de la saga familiale.

    Ici, il est nommé Étienne.

    …

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    …

    Ainsi que le frère aîné de Guillaume,

    Charles-Albert-Nicolas-Léon-Gratien de Habsbourg-Altenbourg

    né à Pula, le 18 décembre 1888, et mort à Östervik, près de Stockholm, le 17 mars 1951.

    Il est nommé ici Albert.

    …

    …

    Ce travail-ci de Timothy Snyder à propos des péripéties _ difficiles : encore en ce passage de 2013 à 2014… _ de la réalisation-accomplissement de l’Ukraine _ pas encore pleinement advenu en ces premiers jours de 2014… _,

    je le relie aussi à la question des modalités de la faisabilité de l’Histoire,

    telle que la pose excellemment Christophe Bouton, dans son très remarquable Faire l’Histoire, paru cet automne, aux Éditions du Cerf ;

    ouvrage que Christophe Bouton, notre collègue philosophe à l’Université Bordeaux-3, est venu présenter dans le cadre de la saison 2013-2014 de notre Société de Philosophie de Bordeaux, dans les salons Albert-Mollat, le mardi 19 novembre dernier _ cf le podcast de cette présentation.

    …

    Et cette question de l’ »ukrainisation » à accomplir de l’Ukraine,

    telle que, très tôt et tout au long de sa vie _ il en est mort, de mauvais traitements et de tuberculose laissé sans soins, à l’hôpital d’une prison de Kiev, le 18 août 1848 _, l’archiduc Guillaume se l’est donnée comme programme à accomplir,

    se trouve au cœur de cette présentation par Timothy Snyder du « Prince rouge«  ;

    cf ce passage de présentation, page 13 du Prologue :

    …

    « Guillaume devint _ à partir de 1912 et d’un séjour au cœur des Carpates, dans la montagne, à Verokhta, au sud de Stanislawow, à l’extrême sud de la Galicie _ le Habsbourg ukrainien.

    Il apprit la langue, commanda des unités ukrainiennes pendant la guerre et s’attacha étroitement à sa nation élue. Une opportunité sembla s’offrir à lui quand la Révolution bolchévique mit à bas l’Empire russe en 1917, ouvrant l’Ukraine à la conquête. Envoyé par l’empereur des Habsbourg _ l’empereur Charles Ier d’Autriche, qui succéda le 21 novembre 1916 à son grand-oncle, l’empereur François-Joseph Ier _ dans la steppe ukrainienne en 1918, Guillaume s’efforça de susciter _ à partir de ses succès à la Sitch _ une conscience nationale parmi la paysannerie et d’aider les pauvres à conserver les terres prises aux riches.

    Il devint une légende à travers tout le pays : le Habsbourg qui parlait l’ukrainien, l’archiduc qui aimait le peuple, le « Prince rouge » « .

    …

    Et commentant un peu plus loin (pages 14-15) en ce même Prologue

    ce que Timothy Snyder qualifie de « pouvoir de définir l’individu« 

    _ un pouvoir d’imagination et d’auto-création que ces Habsbourg de Teschen avaient très à cœur de se donner… _,

    …

    Timothy Snyder distingue très fortement deux regards sur les individus, les peuples et les nations de l’Histoire,

    celui des nazis et des Soviétiques,

    et celui des Habsbourg :

    …

    « Pour les nazis comme pour les Soviétiques,

    la nation exprimait des réalités immuables _ génétiques, raciales _ situées dans le passé,

    non une volonté humaine dans le présent.

    …

    Parce qu’ils exercèrent leur domination sur une si grande partie de l’Europe

    et d’une façon si brutale,

    cette idée de race est restée parmi nous

    _ main de zombie _ idéologiquement toujours très présente _ de l’Histoire

    telle qu’elle n’est _ pourtant _ pas advenue _ durablement : le IIIe Reich nazi tout comme l’Union soviétique ont disparu !

    …

    Ces Habsbourg _ les archiducs Étienne (1860-1933), Albert (1888-1951), Guillaume (1895-1948) _ avaient une notion plus vivante de l’Histoire. (…)

    …

    Ils concevaient le temps comme une éternelle _ ou plutôt permanente… _ possibilité _ c’est mal traduit !, mais l’invocation de la dimension d’éternité au sein même de l’agir parmi le jeu (toujours mouvant) des possibles est, elle, une idée (spinoziste…) très forte et très juste de Timothy Snyder ; même si son traducteur échoue ici à la rendre en un français qui soit intelligible ! _,

    et la vie comme une suite de moments emplis de halos de gloire naissants,

    telle une goutte de rosée attendant _ telle la survenue de l’espiègle (et terrible) petit dieu Kairos _ la caresse du soleil pour déployer son spectre de couleurs. »

    …

    Et pages 15-16, Timothy Snyder poursuit :

    « Est-il important _ = grave… Cela dépend de l’échelle sur laquelle on se situe ! Et l’échelle des peuples diffère certes de l’échelle des individus et personnes… _ que la goutte de rosée finisse sous la semelle noire d’une botte ?

    …

    Ces Habsbourg _ Albert, le polonais, Guillaume, l’ukrainien _ perdirent leurs guerres _ celles de Pologne, pour Albert, celles d’Ukraine, pour Guillaume, et cela en 14-18 comme en 39-45 _,

    et échouèrent à libérer leurs nations de leur vivant ;

    ils furent, comme ces mêmes nations qu’ils s’étaient choisies, vaincus par les nazis et les bolcheviks _ en 1945.

    …

    Mais les régimes totalitaires qui les avaient jugés et condamnés

    passèrent eux aussi.

    …

    Les horreurs des systèmes nazi et communiste empêchent _ aujourd’hui _ de considérer l’Histoire du XXe siècle comme une marche en avant vers un plus grand bien _ = un progrès.

    …

    Pour une raison similaire,

    il est difficile de voir dans la chute des Habsbourg en 1918

    le prélude d’une ère de libération _ le regard de Timothy Snyder rejoint ici celui de Joseph Roth : cf La Marche de Radetzky et La Crypte des Capucins…

    …

    Comment dès lors parler de l’Histoire contemporaine de l’Europe ?

    …

    Peut-être ces Habsbourg,

    avec leur lassitude _ le contresens du traducteur est ici absolu ! quand il s’agit d’une inlassable volonté, au contraire… _ de l’éternité

    et leur vision optimiste de la couleur du temps,

    ont-ils quelque chose à nous offrir« .

    …

    Car « chaque instant du passé (…) contient aussi _ parmi ses diverses graines de virtualités _ ce qui semblait impossible

    et s’est avéré _ cependant, puisque bel et bien advenu ! _ possible,

    comme un État ukrainien unifié,

    ou une Pologne libre dans une Europe unie.

    …

    Et si c’est vrai de ces  instants du passé,

    ça l’est aussi du moment présent«  _ à l’aune de ce qu’il y a, pour nous tous, à construire…

    …

    Ainsi « l’idée _ forte d’un Étienne de Habsbourg _ que le patriotisme peut se concilier avec une loyauté européenne supérieure

    semble _ dorénavant _ étrangement visionnaire« ,

    s’autorise à affirmer Timothy Snyder, page 16

    en conclusion de l’ouverture à son livre qu’est ce Prologue.

    …

    Et là l’intuition de Timothy Snyder qui commande tout l’élan de ce livre

    rejoint l’idée-force de la faisabilité de l’Histoire

    et de la validité persistante de l’idée-idéal de démocratie

    _ et cela, quelles que soient les scories et difficultés de ses successives réalisations jusqu’ici _,

    telles que les défend l’ami Christophe Bouton dans son passionnant Faire l’Histoire...

    …

    Et quelles que soient les difficultés de la réalisation de l’idée-idéal de démocratie

    dans la construction brinquebalante des institutions européennes de l’Union européenne,

    en lesquelles Timothy Snyder propose, semble-t-il, de voir une sorte d’application

    transposée aujourd’hui

    de l’idéal pragmatique et doux de « création » de ses Habsbourg

    _ cf page 57 : « les archiducs de Habsbourg devraient se recréer eux-mêmes, à l’avance, en tant que dirigeants nationaux.

    Avec Étienne montrant la voie,

    les princes pourraient échanger leur rôle traditionnel de commandement militaire

    pour une dignité nouvelle : la création de peuples« …

    …

    Ce qui est aussi _ page 64 _ rien moins que

    « faire l’expérience de la liberté« …

    …

    Même si,

    au final de l’existence de Guillaume, « au début des années cinquante« ,

    « la Galicie multinationale, création des Habsbourg, n’avait pu survivre à Hitler et Staline.

    En 1948, l’Europe habsbourgeoise,

    faite de loyautés multiples et de nationalités ambiguës

    semblait avoir vécue », pages 280-281.

    …

    Et page 292 :

    « Avec Guillaume, un certain rêve ukrainien semblait _ à nouveau ce mot sous la plume de Timothy Snyder _ avoir péri.

    Guillaume lui-même n’était qu’une victime parmi les dizaines de milliers d’hommes et de femmes tués par les Soviétiques à la fin des années 1940 pour leur engagement, réel ou supposé, dans des mouvements indépendantistes ukrainiens.

    Beaucoup d’entre eux, sinon la plupart, étaient originaires de la zone qui avait été autrefois la Galicie orientale habsbourgeoise.

    …

    Guillaume incarnait,

    peut-être plus que n’importe lequel d’entre eux,

    la connexion ukrainienne entre la monarchie des Habsbourg et l’Occident,

    les liens entre la culture européenne et les traditions qui distinguaient l’Ukraine,

    aux yeux de tant de patriotes ukrainiens,

    de la Russie.

    …

    Après avoir annexé ces territoires en 1945,

    Moscou les avait délibérément coupés de leur histoire habsbourgeoise.

    …

    Le génocide et les nettoyages ethniques avaient déjà irrévocablement modifié la population.

    Les Allemands avaient tué la grande majorité des Juifs entre 1941 et 1944 ;

    les Soviétiques avaient ensuite déporté les Polonais (et les Juifs qui avaient survécu) en Pologne. » Etc.

    …

    Quant à l’Autriche _ pages 294-295 _,

    « dans la mesure du possible, la façon dont elle se représentait elle-même,

    évitait la politique

    et insistait sur la culture,

    et, au-dessus-de tout, la musique » _ l’immense Thomas Bernhard dit-il autre chose ? Qu’on le relise !!!

    …

    Parfois, cependant, la musique à Vienne était trop molle _ et kitch…

    Les chefs d’orchestre et compositeurs juifs,

    au centre de la culture viennoise depuis que Gustav Mahler avait pris la direction de l’opéra de la Cour, en 1897,

    avaient fui le pays dans les années 1930, ou avaient été tués au cours de l’Holocauste »

    _ là-dessus lire le beau travail de Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle-Époque_…

    …

    Et _ page 295 _ « l’Ukraine

    était perdue pour l’Autriche

    non seulement de l’autre côté du rideau de fer,

    qui commençait à moins de quatre-vingt kilomètres à l’est de Vienne,

    mais au-delà (? ou, bien plutôt, à l’intérieur !) des limites intellectuelles de la nouvelle identité nationale

    que les Autrichiens s’étaient forgée _ encore une traduction aberrante !

    …

    Sous les Habsbourg, l’Autriche n’avait jamais été une nation ;

    elle était d’une certaine manière

    au-dessus des nations,

    dans une identification avec la monarchie et l’empire.

    …

    Pour que l’Autriche devînt une nation,

    elle devait descendre de son piédestal

    et son peuple devenir comme les autres _ cela convient-il, cependant, à la France et au peuple français ?.. _ en Europe.

    …

    L’Autriche neutre _ d’après 1945 _

    recherchait la sécurité,

    penchant vers l’Ouest

    et évitant les connexions à haut risque avec l’Est« …

    …

    Et _ page 296 _ « la guerre froide aussi connut son terme,

    pas les Habsbourg.

    …

    Les femmes les plus importantes de la dynastie dans la vie de Guillaume,

    sa belle-sœur Alice (1889-1985 : l’épouse de son frère Albert)

    et l’impératrice Zita (1892-1989 : l’épouse de l’empereur Charles Ier),

    vécurent assez longtemps pour assister au déclin de l’Union soviétique

    et à l’émergence d’une nouvelle Europe« …

    …
    Jusqu’à _ page 297 _ « la fin de l’Union soviétique

    et sa désintégration au profit des républiques qui la constituaient.

    …

    A la fin de 1991, l’Ukraine était un État indépendant.

    Le court XXe siècle était terminé« …

    …

    Et _ pages 300-301 _ « La chute de l’Union soviétique en 1991 libéra l’Ukraine,

    qui incluait la Galicie et la Bucovine,

    toutes deux parties intégrantes de l’ancien domaine royal des Habsbourg« …

    …

    « Otto, le fils de Zita,

    qui avait été élevé en vue d’une restauration de la monarchie dans les années 1930,

    était toujours actif en politique,

    soixante ans après,

    en tant que membre du parti conservateur allemand de Bavière

    et député au Parlement européen. (…)

    …

    En 1935, Guillaume était tombé à cause d’un scandale à Paris,

    privant Otto du soutien d’un Habsbourg en Ukraine

    et plongeant dans l’embarras toute la famille.

    …

    Sept décennies après cette déconvenue,

    Otto parlait à nouveau de l’Ukraine.

    …

    A la fin de 2004, il déclara

    que la nouvelle Europe se déciderait à Kiev et à Lviv.

    …

    Otto avait raison.

    L’Ukraine était la plus grande et la plus peuplée des républiques postsoviétiques en Europe,

    un pays de la taille de la France et de cinquante millions d’habitants.

    A ce titre, elle faisait figure de test

    pour savoir si la démocratie pouvait s’étendre à l’Europe postcommuniste. (…)

    …

    L’Ukraine, ancienne république soviétique,

    n’avait guère connu d’existence indépendante _ c’est là au moins un euphémisme ! _

    et devait créer de toutes pièces _ Cf le grand livre de Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société… _ un appareil d’État autonome

    en plus d’une démocratie et d’un marché.

    …

    Comme tous les pays qui avaient enduré le communisme depuis l’origine,

    c’est-à-dire depuis la formation de l’Union soviétique,

    l’Ukraine rencontrait des difficultés pour entreprendre une transformation aussi fondamentale.

    …

    L’idée de l’État comme réalité objective, par delà (?) le contrôle personnel de ses chefs,

    était une chose entièrement nouvelle.

    …

    De même que d’immenses fortunes étaient réalisées dans une ère de privatisations des plus opaques,

    l’État en vint à être considéré comme le protecteur des barons de l’économie, appelés oligarques.

    …

    Dans les premières années du XXIème siècle,

    l’Ukraine glissait vers un autoritarisme oligarchique

    qui voyait un président aux pouvoirs considérables gouverner avec un entourage fluctuant d’hommes et de femmes richissimes, qui, entre autres choses, contrôlaient les chaînes de télévision« …

    …

    Puis vint la « révolution orange« .

    …

    Page 302 : « En Russie, aux États-Unis et en Europe,

    bien des gens comprenaient la « révolution orange« , comme on l’appelait,

    en termes ethniques.

    …

    Les partisans de Iouchtchenko étaient décrits dans la plupart des médias

    comme des Ukrainiens ethniques,

    des gens dont les actes étaient en quelque sorte dictés par leur origine familiale.

    Les adversaires de la démocratie étaient présentés, de manière non moins discutable, comme russes. (…)

    …

    Il n’y avait aucune raison pour que les journalistes associent ainsi ethnicité et politique.

    …

    La hâte irréfléchie _ essentiellement médiatique, journalistique, de bien pauvre connaissance historique ! _

    à définir la politique est-européenne comme essentiellement raciale

    était une victoire intellectuelle _ hum !.. _ des politiques nationales de Hitler et Staline

    sur le legs plus doux et plus équivoque des Habsbourg »…

    …

    Alors que « la « révolution orange » en elle-même était la revanche politique des Habsbourg« .

    …

    Page 303 :

    « Quand l’Union soviétique s’effondra, en décembre 1991,

    l’Ukraine put se pourvoir d’une forme d’État qui lui convenait.

    Les frontières de la république soviétique définissaient soudain un pays indépendant.

    …

    Lorsque le gouvernement ukrainien sombra dans la corruption,

    l’idée nationale fut à nouveau disponible,

    comme le gouvernement du peuple, ou démocratie _ mais que font les relecteurs ?

    …
    Pendant la « révolution orange » de 2004,

    les patriotes ukrainiens prirent des risques pour défendre leur vision de l’Ukraine

    dans laquelle les citoyens auraient leur mot à dire sur la gouvernance (!).

    Dans les événements de 1991 et 2004,

    la population de l’ancienne province habsbourgeoise de Galicie

    joua un rôle disproportionné (!!!) _ au secours, les relecteurs !!! Réveillez-vous ! Vous dormez !

    …

    Bien des patriotes ukrainiens (…) défendaient la nation ukrainienne

    non pour des raisons ethniques,

    mais par choix politique.

    …

    Le courageux journaliste décapité _ Georgii Gongadze _ était né dans le Caucase, loin de l’Ukraine.

    La ville où se déclencha la révolution ukrainienne, Kiev, parle russe.

    …

    La nation est une question d’amour plus que de langue« …

    …

    Page 304 :

    « La « révolution orange » fut le combat pour la démocratie le plus important dans l’Europe du début du XXIe siècle « …

    …

    Page 306 :

    « Guillaume _ qui n’avait certes pas défendu toujours des options démocratiques : dans l’espoir que Mussolini et Hitler bousculeraient les situations établies, en Ukraine soviétique, comme en Galicie devenue polonaise, Guillaume de Habsbourg avait adhéré dans l’entre-deux-guerres à ce que Timothy Snyder qualifie joliment de « fascisme aristocratique« … _,

    durant les années 1940,

    comme des millions d’autres Européens,

    avait amorcé un basculement intellectuel (!) certain vers la démocratie.

    …

    Celle-ci ne pouvait s’accomplir politiquement que sur la moitié du continent non communiste,

    comme le démontrèrent _ en négatif… _ l’enlèvement de Guillaume

    _ à la Südbahnhof de Vienne, le 26 août 1947 ; cf page 286 _

    et sa mort en Union soviétique« 

    _ « dans un hôpital de prison soviétique de Kiev »,  le 18 août 1948 ; cf page 290…

    …

    « Guillaume a été sauvé de l’oubli

    par une poignée d’historiens et de monarchistes ukrainiens fervents.

    …

    Avec la fin du communisme, à la fin du XXe siècle,

    et l’élargissement de l’Union européenne au début du XXIe,

    les Histoires des nations européennes vont peut-être connaître une redéfinition

    en termes plus cosmopolites ;

    et Guillaume trouver sa place dans chacune d’entre elles.

    …

    Lui et les Habsbourg reviendront.

    …

    En fait, avec le réveil de l’Ukraine,

    ils sont déjà là« …

    …

    Page 312 :

    « Au début du XXIe siècle, l’Union européenne se trouve

    dans ce que l’on pourrait appeler

    « la position des Habsbourg » :

    …

    elle contrôle une immense zone de libre-échange,

    au centre d’un paysage économique globalisé,

    mais sans possessions maritimes reculées,

    et dans l’incapacité de déployer une puissance militaire décisive, dans un âge de terrorisme imprévisible. (…)

    …

    L’Union européenne, comme la dynastie des Habsbourg,

    est dépourvue d’identité nationale ;

    et pourtant son destin est de résoudre la question nationale

    au sein de ses parties constituantes

    comme le long de ses frontières.

    …

    Les Habsbourg obtenaient les plus grands succès

    lorsqu’ils abordaient les questions nationales

    en mêlant tact, pressions économiques et promesses d’emplois bureaucratiques.

    …

    Les Européens, aux forces militaires extrêmement limitées,

    n’ont pas d’autre choix que de les imiter.

    En général, cela leur réussit plutôt bien« …

    …

    Page 316 :

    « Même les plus libres des sociétés démocratiques

    ne permettraient pas les sortes de choix que firent les Habsbourg« …

    …
    « La possibilité de se faire ou refaire une identité _ que Guillaume de Habsbourg sut saisir et se ménager et réaménager tout le long de sa vie… _

    n’est pas très éloignée du cœur même de l’idée de liberté ;

    elle consiste à s’affranchir de l’oppression d’autrui et à devenir soi-même.

    …

    Dans leurs meilleurs jours,

    les Habsbourg jouirent d’une sorte de liberté

    dont nous ne disposons plus :

    celle d’une autocréation imaginative et résolue. (…)

    …

    Les Habsbourg bénéficièrent de la croyance qu’ils étaient l’État,

    plutôt que les sujets de celui-ci.

    …

    Mais n’est-ce pas ce que tout individu libre espère :

    prendre part à un gouvernement

    plutôt que d’en être l’instrument ?« …

    …

    …

    Le livre s’achève, page 323, sur la description aujourd’hui d’une petite place de Lviv

    _ « Lviv est demeurée la plus fières des villes ukrainiennes, même sous la férule soviétique ; c’est aujourd’hui la plus patriotique de l’Ukraine indépendante« … _ :

    …

    « Dans un quartier tranquille,

    une petite place porte le nom de Guillaume,

    ou plutôt de Vasyl Vyshyvanyi.

    …

    Son seul ornement est une plaque de rue en noir et blanc.

    En son centre, un socle gris ne supporte aucune statue.

    Alentour, des balançoires et des bascules sont peintes de couleurs vives.

    Vasyl Vyshyvanyi est un terrain de jeu.

    …

    Au cours d’un après-midi d’été,

    des grands-mères assises sur un banc surveillent leurs petits-enfants.

    Aucun d’eux ne saurait dire qui était Vasyl Vyshyvanyi.

    …

    Je leur raconte l’histoire de Guillaume« …

    …

    Pour le reste,

    nous suivons le parcours européen de Guillaume,

    de sa naissance à Pula, le 10 février 1895 _ où son père, amiral, dirige la flotte de l’Adriatique _,

    à sa mort, à Kiev, le 18 août 1948.

    …

    En 1896, l’amiral Étienne de Habsbourg-Teschen prend sa retraite d’amiral,

    et s’installe avec sa famille dans l’île de Losijn,

    dans le palais Podjavori, « Sous les lauriers« …

    Et c’est en 1907 que la famille s’installe dans le « Château-neuf » de Zywiec,

    en Silésie polonaise habsbourgeoise…

    …
    Ensuite,

    Guillaume se trouvera à Vorokhta, dans les Carpates, à l’extrême sud de la Galicie, l’été 1912 ;

    puis, ayant terminé sa formation militaire à Wiener-Neustadt, le 15 mars 1915,

    il gagne le front en Galicie le 12 juin 1915,

    et participe à la reprise de Lviv sur les Russes, quatre jours plus tard.

    …

    Et voici quelques lieux  où se trouvera Guillaume, après Lviv :

    …

    Vienne, Lviv, Vienne, Kherson, la Sitch, Vienne, Spa, dans les plaines d’Ukraine, Odessa, Tchernivtsi, Lviv _ la Grande Guerre vient officiellement de se terminer le 11 novembre 1918 ; mais les hostilités se poursuivent à l’est jusqu’en mars 1921… _ ;

    Boutchach (en Galicie sud-orientale), Bucarest, Kameniets-Podilsky (en Podolie) _ en septembre 1919 _, en Ukraine _ en novembre et décembre 1919 _, Bucarest _ de janvier à mars 1920 _ ;

    Vienne _ du printemps 1920 à novembre 1922 _ ;

    Madrid _ de novembre 1922 à 1926 _ ;

    Enghien-les-Bains _ 1926-1931 _ ;

    Paris _ d’octobre 1931 à la mi-juin 1935 _ ;

    Vienne _ jusqu’au 26 août 1947 _ ;

    Baden _ de septembre à décembre 1947_ ;

    Lviv _ le 20 décembre 1947 _ ;

    Kiev _ à partir de la fin décembre 1947, jusquà sa mort, le 18 août 1948…

    …
    …
    Titus Curiosus, ce 30 décembre 2013

     

     

  • L’apport de la photographie à l’histoire : « Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre » de José Cubero

    Certains des précédents ouvrages de José Cubero, tels son magnifique (et très riche) La Résistance à Toulouse et dans la Région 4 (aux Éditions Sud-Ouest, en 2005), ou son passionnant Les Républicains espagnols (en sa réédition de 2013 aux Éditions Cairn), se signalaient déjà par un très remarquable souci de documentation photographique à l’appui ou en complément du texte : je m’en étais fait la remarque…

    …

    Or voici qu’aujourd’hui nous parvient un superbe ouvrage de grand format, cette fois-ci, appuyé pour l’essentiel sur deux magnifiques fonds photographiques _ artistiques, aussi ! _ toulousains : celui de Germaine Chaumel (22-11-1895 – 12-4-1982) et celui de Jean Dieuzaide (20-6-1921 – 18-9-2003) :

    Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre, aux Éditions Cairn.

    …

    Il n’est que le comparer avec le remarquable et très riche (et passionnant…) travail de documentation photographique, mais brut, lui,

    qu’avait réalisé Michel Goubet dans un ouvrage au titre quasi homonyme, en 1987, aux Éditions Horvath : Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre 1939-1945 _ la vie quotidienne en images.

    …

    Les deux-tiers des photographies que propose ici aujourd’hui l’ouvrage de José Cubero, paru ce mois de novembre 2013 aux Éditions Cairn, à Pau, proviennent de la collection d’une remarque artiste, Germaine Chaumel _ c’est ici une importante découverte pour la plupart d’entre nous ! _ ; avec un complément (copieux) du jeune Jean Dieuzaide, pour ce qui concerne le moment de la Libération de Toulouse, au mois d’août 1944 ; ainsi que quelques autres encore, Jean Ribière, Gril, etc.

    …

    En plus du texte de présentation de la Quatrième de couverture, que je retranscris ici in extenso, car il exprime excellemment le propos maîtrisé de ce très beau livre :

    « Trop durablement méconnu, le fonds Germaine Chaumel constitué de milliers de photographies nous invite à retrouver la vie quotidienne _ voilà _ à Toulouse et dans la Haute-Garonne pendant les « années noires ». Accréditée à partir de 1935 par des journaux régionaux et nationaux, puis internationaux à partir de 1938, dont le New York Times, Germaine nous fait vivre de l’intérieur _ mais oui ! avec une très intense qualité d’attention _ la dureté des temps, les privations, la hantise du ravitaillement, la rigueur des hivers. Mais elle révèle aussi des aspects que la mémoire collective a parfois voulu oublier.

    Son regard _ sur des regards _ traduit la détresse des réfugiés, quels qu’ils soient, la tristesse et le deuil portés par la défaite. Elle capte les regards, les attitudes _ voilà. Mais elle dévoile aussi les nouveaux rituels qui expriment la volonté de Vichy d’encadrer la population : serments répétés, défilés incessants, manifestations de loyalisme à la personne de Pétain _ cf ^par exemple la terrible naïveté des regards de la famille pétainiste de la photo page 132…

    Bien sûr, elle aussi est présente avec son Rolleiflex lors de la libération de Toulouse au moment où le jeune Jean Dieuzaide réalise son véritable premier reportage photographique. C’est alors que les Toulousains découvrent les résistants sortis des maquis ou de la clandestinité.

    Germaine et Jean, chacun de son côté, les fixent à jamais _ pour nous qui pourrons ainsi revenir à loisir désormais les regarder _ sur la pellicule. Leurs visages sont dès lors, tout au moins pour certains _ les autres avaient déjà été éliminés ! _, devenus familiers.

    Avant leur sortie de l’ombre, les résistants, clandestins mais poursuivis et durement _ souvent sauvagement même… _ réprimés, tant par Vichy que par l’occupant, sont donc des anonymes _ et invisibles. Pour respecter la logique de l’ouvrage fondée sur un dialogue constant _ voilà ! _ entre la photographie et le texte, il a fallu évoquer l’organisation de la Résistance par le recours _ souvent mince, ou pauvre ; avec  tant de photos qui , et pour cause, n’ont pas pu exister !.. _ à d’autres fonds relevant d’archives publiques et privées »,

    …

    l’Avant-Propos de José Cubero, pages 16 à 19, précise et cerne parfaitement le propos plus spécifiquement historien-historique de ce très bel ouvrage d’Histoire et de photographie, très intelligemment et comme amoureusement entremêlées ;

    j’y relève plus particulièrement ceci  :

    …

    « Toulouse fut l’une _ avec Lyon et Marseille _ des grandes capitales de la Résistance. Précocement, des homme et des femmes, dans les mouvements et dans les réseaux, se dressèrent contre Vichy, puis _ à partir du 11 novembre 1942 et l’invasion de la zone Sud par les Allemands _ contre l’occupant. (…)

    Mais l’histoire de Toulouse n’est pas seulement celle du refus, refus de la défaite, refus de Vichy, refus de l’Occupation et du nazisme. Elle s’inscrit aussi dans ces années noires dominées par la tyrannie _ rude _ du quotidien pendant que le nouveau régime, une _ sinistre _ dictature réactionnaire _ à la façon de celle de Salazar, au Portugal ; cf page 99, la significative présence d’un ministre portugais, Caeiro da Matta, accompagnant le secrétaire d’État à l’Éducation et ministre de la Jeunesse, Jérome Carcopino, lors d’un rassemblement scout, le 1er mars 1942 _, qui entend _ dès le 11 juillet 1940 _ effacer toute tradition républicaine, tente de se faire accepter tout en collaborant avec le vainqueur du moment.

    …

    La photographie devient alors un témoin aujourd’hui _ en effet historiquement _ irremplaçable. Germaine Chaumel, la première femme reporter de Toulouse, avec son regard humaniste, nous dévoile un temps observé « par en bas ». Les séparations, lors de la déclaration de guerre _ cf la trés belle photo d’adieu d’un couple sur le quai de la gare Matabiau, pages 44-45 _, ont lieu dans l’intimité, une intimité dévoilée _ et montrée, en sa dimension tragique _, ou dans une convivialité de circonstance _ cf page 43, la photo des deux soldats dans une cantine, avant leur départ, ou lors d’une permission, précise la légende. Les visages _ toujours les visages ! _ des réfugiés, espagnols dès 1938, puis belges et français originaires du Nord, expriment la lassitude, l’épuisement et la détresse. Les queues qui se forment devant les magasins ou les points de distribution de l’aide du Secours national disent l’ampleur des pénuries qui frappent toute la population. Les rues enneigées, les fontaines publiques et la Garonne prises par les glaces rappellent la dureté des hivers sans chauffage _ et il n’y a pas eu de photos de ce qui se passait ces terribles hivers-là dans les camps de Haute-Garonne : à Noé, au Récébédou, à Clairfont… Les manifestations publiques et les visites « du Maréchal » _ copieusement documentées, elle, par Germaine Chaumel _, en rassemblant les foules, traduisent la volonté du régime de contrôler les esprits _ une forme d’organisation de l’opinion qui perdurera par la suite de la part de certains politiques ; Charles de Gaulle n’est sans doute pas pour rien le filleul de Philippe Pétain ; on lira aussi avec profit, pour l’épisode de la visite du général de Gaulle à Toulouse, les 16 et 17 septembre 1944, les éclairants témoignages de Pierre Bertaux et Serge Ravanel (La Libération de Toulouse et de sa région, aux Éditions Hachette en 1973, pour Pierre Bertaux ; et L’Esprit de résistance, aux Éditions du Seuil, en 1995, pour Serge Ravanel)…

    …

    Pourtant, la répression menée par les tribunaux de Vichy contre les résistants débouche, à partir de 1942 et en particulier avec l’exécution de Marcel Langer, sur une véritable guerre civile qui s’élargit en actes de guerre contre l’occupant. Et si Germaine Chaumel montre relativement peu _ en effet _ la présence allemande effective avec l’invasion de la zone Sud le 11 novembre 1942, elle vise juste avec en particulier deux clichés qui disent le traumatisme d’une région qui, depuis la campagne de Wellington en 1914, n’avait pas connu d’invasion ou d’occupation étrangère. Les deux soldats de la Wermacht devant le Capitole _ page 223 _ provoquent toujours un choc ; et des officiers allemands, saluant dans un stade aux côtés des représentants officiels du régime de Vichy _ page 225 _, traduisent la réalité de la collaboration.

    …

    Ce fonds photographique, fondamental pour cette période, est complété par les collections des Archives municipales avec les fonds Ribière et Gril, du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation, de la Dépêche, et par les clichés que Jean Dieuzaide consacra à son premier reportage, lors de la libération de la ville.

    …

    Mais, bien que certaines de ces photographies semblent nous livrer d’emblée leur signification _ défilés, manifestation, arrivée des résistants, hommage dû aux morts, visite de De Gaulle _, toutes nécessitent une contextualisation _ oui ! et c’est bien là la tâche essentielle de l’historien _ qui éclaire _ pour nous lecteurs d’aujourd’hui _ la complexité _ à démêler, et mieux comprendre, en quelques uns, les principaux, du moins, de ses tenants et aboutissants… _ de cette période faite de difficultés, de souffrances, mais aussi d’espoir. Une contextualisation d’autant plus nécessaire que la Résistance, clandestine, ne s’est pas offerte _ elle : et pour cause ! _  en spectacle et n’apparaît donc au grand jour qu’après le 6 juin 1944, voire à Toulouse _ même _ lors des combats de la Libération

    _ quand, sur l’ordre d’Hitler, les Allemands quittent précipitamment tout le Sud, au lendemain du débarquement des troupes alliées en Provence le 15 août ! « Au soir du 15 août 1944, le débarquement des Alliés en Provence a déjà mis les Allemands en difficulté, car après la percée d’Avranches en Normandie, ils ne peuvent tenir deux lignes de défense. Comme leur commandement avait envisagé un débarquement sur le littoral méditerranéen à l’ouest du Rhône, des troupes importantes, le groupe d’armées G avec la 11e division blindée, sont massées dans le grand Sud-Ouest. Aussi, dès le 16, Hitler donne-t-il l’ordre de repli (…). « La décision fut extrêmement pénible pour Hitler. Les fruits de la victoire en 1940 étaient perdus. » Cet ordre de repli, immédiatement exécutoire, n’arrive que le 17 août à 11 heures 45 à Pierrelatte, le poste de commandement du groupe d’armées G du général Blaskowitz. Celui-ci a déjà alors quitté Rouffiac, son quartier général qui se trouvait à huit kilomètres au nord-est de Toulouse. Dans le Midi toulousain, l’état-major principal de liaison de Toulouse doit organiser le départ des troupes qui, par Carcassonne, Narbonne, Montpellier et la vallée du Rhône, se concentreront ensuite à Dijon. (…) A Dijon, Blaskowitz installe son poste de commandement dès le 23 août.« , explique José Cubero pages 250-251 ; fin de l’incise.

    …

    Le texte prend alors provisoirement le pas sur l’image, car la nécessité s’impose de présenter _ assez en détail ; et sans de « belles »  photographies de Germaine Chaumel ou de Jean Dieuzaide _ les mouvements et les réseaux à travers quelques portraits _ écrits seulement, par conséquent ; avec seulement quelques pauvres photos d’identité… _ de dirigeants, toulousains comme François Verdier, Raymond Naves ou Marie-Louise Dissard, réfugiés comme Francisco Ponzán ou Marcel Langer, repliés et nommés à Toulouse à des titre divers comme Pierre Bertaux, Jean Cassou, Jean-Pierre Vernant ou Serge Ravanel. Des organisations dirigées aussi bien par des civils que par des militaires, des Français que des étrangers.

    De plus, si Vichy aime s’offrir en spectacle à travers ses multiples manifestations, il tient _ sévèrement ; et pour cause ! _ occultées la réalité _ en conséquence invisible par Germaine Chaumel… _ des camps et sa complicité active dans le crime de masse de la Shoah _ ce qui ne s’avèrera que bien plus tard dans le siècle. Le film Shoah de Claude Lanzmann est présenté le 30 avril 1985 ; cf ma série d’articles de l’été 2009 (du 29 juillet au 7 septembre) à propos du Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann : de La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ présentation I à La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ dans l »écartèlement entre la défiguration et la permanence », « là-haut jeter le harpon » ! (VII) ; fin de l’incise.

    L’ouvrage veut donner à voir des fonds photographiques que, par leur qualité intrinsèque _ artistiquement, donc… _, l’on peut considérer aujourd’hui comme patrimoniaux. Ils permettent aussi _ à l’historien _ de construire une cohérence _ c’est là tout son travail infiniment patient, tant d’analyse que de synthèse _ malgré l’enchevêtrement des faits. Car la logique thématique suivie ici, malgré quelques recoupements qui, pensons-nous, s’enrichissent par leur complémentarité, est en harmonie avec un déroulement chronologique. Un travail qui entend aussi saisir _ pour nous, lecteurs _ cette densité humaine _ oui ! et véridique ! _ faite de tensions, de privations, de peurs et de souffrances _ c’est parfaitement réussi ! _ et, en intégrant le travail de la mémoire, accomplir _ pleinement : oui ! _ un devoir _ au service de la compréhension exigeante du devenir historique _ d’histoire« …

    …

    Patronné par le Conseil Général de la Haute-Garonne, et parrainé par l’Académie des Jeux floraux de Toulouse,

    ce très bel album qu’est  Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre de José Cubero, aux Éditions Cairn,

    est ainsi à la fois un excellent et très nécessaire outil pédagogique à l’usage des jeunes générations,

    et un fort beau livre sachant excellemment contextualiser de riches photographies :

    afin de mieux regarder pour mieux décrypter et comprendre notre Histoire…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 6 novembre 2013

     

  • « La lumière plus chaude du soir » : la lucidité puissante de Jean Clair dans « Les Derniers jours »

    Avec Les Derniers jours, Jean Clair nous offre ce mois d’octobre la poursuite et le creusement, puissant, de son travail de récit-méditation-mémoire entrepris dans Journal atrabilaire (en 2002), Lait noir de l’aube (en 2007), La Tourterelle et le chat-huant (en 2009) et Dialogue avec les morts (en 2011), tous déjà importants.

    …

    « La lumière du soir (…) plus chaude«  (page 19), probablement, du moins si en « quinze ou vingt ans, une profondeur s’est installée, ombres et lumières se distribuent différemment, et le temps s’est creusé au lieu de s’aplatir«  (page 19),

    accorde au mémorialiste quelque _ préciosissime ! _ don mystérieux, de comprendre mieux le présent et parfois même de lire l’avenir«  (page 21) _ au moins dans ce que cet avenir offre d’un tant soit peu envisageable à qui a, peu à peu, appris, voilà !, à faire un peu mieux attention à la suite de ce qui advient, et surtout à décrypter son sens, dans l’Histoire collective, dans laquelle chacun d’entre nous, avec les autres, se trouve bien sûr d’abord pris et emporté, dans le main stream…

    …

    Dans la lignée des Essais de Montaigne, adressés d’une part à l’ami disparu La Boétie, et, d’autre part, à la parentèle qui survivra au Seigneur de Montaigne et qui pourra y retrouver quelque chose, voire beaucoup, de l’auteur lui-même une fois qu’il aura physiquement, lui, disparu _ mais « rassasié de jours«  (l’expression de Jean Clair se trouve à la page 306) ; cela donne aussi le sublime Ich habe genug de Jean-Sebastian Bach _,

    la double dédicace du livre de Jean Clair, page 9, s’adresse « In memoriam » à J.-B. Pontalis, d’une part, et d’autre part « À Esther, Emile, Élisée et Ulysse« , « qui vivent leurs premiers jours« …

    …

    Une autre fois encore peut-on trouver dans le corps du livre l’expression « les derniers jours » : page 163, à propos des tags.

    « Dans ce monde à l’envers, le tag n’est plus destiné, comme autrefois le camouflage, à tenter de préserver les biens, mais à en précipiter la ruine, à les désigner à la vindicte et à la destruction, comme on peignait d’une croix rouge la porte de la maison où habitaient les pestiférés vivant leurs derniers jours « …

    …

    Ainsi, par la vertu des bonheurs de l’écriture,

    les « visages rencontrés » et les « paysages parcourus«  (page 20) par celui qui s’est précédemment qualifié, non sans humour, de voyageur égoïste, « ne seront plus des imaginations«  seulement,

    mais « ils se représenteront dans la mémoire comme ayant jadis et pour de bon existé » ; « ils défileront l’un après l’autre devant mes yeux (…) pour accompagner cette fois la ronde des Quatre Âges de la vie, de l’enfance jusque dans la vieillesse«  (page 21).

    Même si « entre l’analyse et la confidence, la sociologie et l’aveu _ en effet… _, ce livre _ prévient obligeamment l’avis « Au lecteur« , page 11 _ est plus liquide _ qu’une Bildung, dans laquelle « il y a trop d’architecture« …

    Ce n’est pas le récit d’une construction, mais d’une déconstruction, d’une dissolution peut-être, un retour à l’état premier, quand il n’y avait rien« … Comme si tout se défaisait de soi, comme de la civilisation ;

    …

    cf la conclusion, page 301, du chapitre « Le Citoyen idéal » :

    « Burckhardt, l’historien de la Renaissance et l’ami de Nietzsche, pensait que le XIXe siècle n’avait pas été le siècle du progrès, mais celui de la décadence, et que le XXe siècle serait celui de la barbarie. Die Bilding Alteuropas, la civilisation de la vieille Europe, c’était sa définition, et c’est ce qu’il cherchait à sauver. Il n’en est sans doute plus temps « …

    …

    La lucidité de Jean Clair comporte ainsi certains chapitres particulièrement saisissants et terribles, que je mettrai ici en exergue :

    …

    Ainsi, d’abord, le chapitre « La Fête des fols«  (pages 251 à 265),

    à propos de Venise _ cf ma propre série d’articles sur « Arpenter Venise« d’août à décembre 2012, à commencer par celui-ci :  : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire  _ et à propos de « ces gens cacophoniques _ descendants dégénérés de cette « touristocratie » que Séféris fut l’un des premiers à voir ravager son pays » (page 253), où émerge, à propos du grégarisme mimétique, la très forte proposition, page 257, selon laquelle « le modèle de la société moderne est le camp de prisonniers, le stalag, l’oflag…«  :

    …

    « Au fond, il semble que l’homme ne puisse plus se supporter en exemplaire unique. Il ne se montre plus qu’en reproductions multiples. Rencontrer un homme, un homme seul, est devenu une expérience insolite _ hélas !!! L’espèce ne paraît survivre qu’à l’état de colonies. C’est sous cet aspect qu’elle envahit les rues, remplit les carrefours, grimpe le long des escaliers, s’infiltre dans les musées, pareille à des moisissures, des polypes, des mousses pullulant au fond d’une boîte de Petri.

    L’homme évite son visage _ voilà !

    Et page 104, Jean Clair écrit : « La prosopagnosie est une maladie neurologique qui se caractérise par le fait que celui qui en est atteint ne reconnaît plus les visages. C’est une société entière qui semble aujourd’hui atteinte de cette maladie dégénérative, qui plonge dans la nuit de l’oubli le très ancien prosôpon grec. L’homme ne se reconnaît plus« … _,

    …

    L’homme évite son visage _ le sien comme celui des autres ; il préfère leur substituer les caricatures de stéréotypes ;

    cf ceci, pages 285-286 : « L’homme devenu invisible à lui-même et sans vis-à-vis, sans visage, et transparent aux autres, sans forme repérable et sans nom : ces caractères de la vie concentrationnaire sont aussi ceux qui définissent la plupart des traits de la figure dans l’art moderne : un art sans visage, un art dévisagé par des procédures systématiques, du cubisme au surréalisme, des formes qui, ramenées au stéréotype, ne peuvent ni renvoyer à une identité ni relever d’une nomination« … ; et ce phénomène a empiré par la déferlante de la dérision… _

    …

    L’homme évite son visage

    et ne peut plus se déplacer qu’en amas. Le modèle de la société moderne est le camp de prisonniers, le stalag, l’oflag… (…) C’est ce supplice que la société d’aujourd’hui semble insensiblement _ via les schèmes complaisants et soft de l’idéologie _ avoir imposé à tous, un lieu où le secret a disparu _ un thème important de ce livre de Jean Clair _, comme si le modèle à suivre était de reproduire dans la société civile les conditions de la captivité«  _ névrotiquement désirée, telle une servitude volontaire _, page 257.

    …

    « Comme si dans ces compulsions de répétition où le névrosé n’apaise son angoisse de vivre qu’en revivant sans fin les épisodes désagréables de son passé « , page 258 : ainsi les pulsions masochistes, ainsi, aussi, que les pulsions sadiques,

    ont-elles, en effet, une place considérable (!) dans les humeurs si complaisamment déployées de notre modernité ; comme cela ne se perçoit que trop évidemment dans l’invasion massive du trash et de l’excrémentiel dans le pseudo _ = auto-revendiqué… _  « art contemporain« .

    …

    Cela aussi Jean Clair le développe ici ;

    cf par exemple le chapitre (pages 115 à 119) « L’ordure« , autour des exemples d’objets _ revendiquant le statut d’« œuvres » ! _ de Piero Manzoni, Joseph Beuys, Duchamp, Serrano :

    « De Piero Manzoni à Serrano et à son verre de pisse dans lequel trempe un crucifix, l’excrémentiel a étendu son empire _ voilà ! _ jusqu’à recouvrir _ sans commentaire ! _ l’homme et sa production la plus haute.

    La régression _ voilà ! _ continue dans l’ordre sexuel,

    la démarche de l’art à exhiber des pulsions les plus archaïques jusqu’à confondre l’amour et la destruction,

    pour offrir finalement ses déchets,

    serait le destin de la création d’aujourd’hui,

    l’image que l’homme voudrait, à tout prix du marché, retenir de lui-même« , page 118…

    …

    Cf aussi, là-dessus, mon article du 12 mars 2011 OPA et titrisation réussies sur « l’art contemporain » : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en « L’Hiver de la culture », à propos de L’Hiver de la culture de Jean Clair.

    …

    Ensuite, le chapitre « Le Citoyen idéal«  (pages 295 à 301),

    dans lequel Jean Clair applique une remarque d’ »Ernest Renan critiquant le Code civil issu de la Révolution » à « ce qui allait s’accomplir dans les premières années du XXIe siècle » (page 295) à propos des enfants « sans filiation et sans union«  (page 296) et du « célibataire » :

    le « célibataire _ pareil à la machine du même nom qu’avait là encore imaginée un artiste, Marcel Duchamp _ vivant seul dans sa chambre, comme aujourd’hui, dit-on, la moitié des habitants à Paris,

    le producteur capable d’assurer le maximum d’efficacité et de rendement dans sa force de travail, au sein de la société où il a surgi,

    sans attaches, sans passé, sans projet, né de parents inconnus, le produit anonyme de la gestation pour autrui«  (page 296) :

    …

    « Ce citoyen « idéal » (…) sera la créature _ toute de pleine positivité _ qui ignore la maladie,

    triomphe d’une humanité biologiquement parfaite et moralement dérivée de toute attache humaine«  (page 297) ;

    …

    « Cet être idéal de Renan incarnera alors le pur producteur et le parfait consommateur, sans amour et sans lien, tout entier et uniquement producteur et consommateur de sa propre production, sans l’embarras des liens familiaux, des regrets et des ambitions, des défaillances du cœur, et dont la seule raison d’être (…) sera (…) d’être (…) le pur _ et simple : simplifié ! _ acteur, l’objet sans projet ni regret, l’individu sans filiation, sans hérédité et sans mémoire, exempt de toute maladie génétique, et qui pourra toute sa vie de bâtard et d’orphelin, sans origine et sans descendance, si « naturel » qu’il ne consacrera son temps qu’à la société anonyme _ en parfaite (et si commode, techniquement…) adaptation à elle (exclusivement ! surtout jamais d’accommodation inventive, créative !!) _, sans visage et sans nom«  ;

    …

    « Qu’en est-il du sens de pareille existence, sans échappée _ ni horizon(s) un peu lointain(s) _ possible, (…) dont le seul et unique soin restera l’entretien de cet organisme précieux qu’est son corps _ cf ici l’admirable portrait du « dernier homme » de Nietzsche dans le lucidissime Prologue de son Ainsi parlait Zarathoustra… _, enchaînant jour après jour de pénibles exercices musculeux rassemblés sous le nom de fitness, la pratique des sports devenue obsessionnelle dans la poursuite de plus en plus nauséeuse de la performance, de sorte que, née de rien et promise à rien (page 298), cette carcasse soit un jour encore, un jour de plus, capable de satisfaire pleinement, sans erreur, sans retard, sans humeurs _ telle une mécanique ad hoc _, aux horaires, aux agendas, aux commandes, aux impératifs d’une profession et aux illusions _ de pseudo jouissance : « Que du bonheur !!! » en est la scie… _ d’une vie sociale _ clubs de rencontre et « réseaux sociaux » _ dont la nécessité et l’utilité auront cependant cessé d’être visibles ? À ce point de non-sens, de nullité et d’ennui, une telle vie, soumise à l’eugénisme à son apparition, ne suppose-t-elle pas d’être _ aussi _ euthanasiée à son terme ?

    …

    Les héritages, tant spirituels que matériels, seront à la mort dispersés à l’encan, les liens qui unissaient entre eux les choses dont ils étaient constitués, physiques ou immatériels, seront rompus. Ou bien n’auront jamais eu lieu.

    Il n’y a plus rien à garder de ce que l’on aura vécu, pas plus qu’il n’y a à se poser la question de savoir d’où l’on vient.

    Le citoyen idéal n’a nul besoin de s’embarrasser du passé ni de la possession des choses qui témoignent de son devenir et qui posent la question de son sens _ question réputée bien trop « prise de tête«  pour tant et tant… Un individu sans histoire _ réduit à un présentisme infantile ! _ : l’écriture de sa vie, sa biographie, serait tout bonnement impossible. Restera un animé, à peine un animal, relevant du monde de la zoologie _ ce qu’était l’esclave (prolétaire), pur « instrument animé« …

    …

    Deviendrait alors tout aussi inutile, dans ce monde réduit _ en effet ! _ aux calculs de la globalisation bancaire, la transmission matérielle _ le soin des héritages » (page 299).

    « Plus rapide que la circulation des tableaux, des meubles, des livres qui constituaient en un lieu précis les biens d’une famille, il serait tellement plus avantageux, pour une société éprise d’efficacité _ ah l’ampleur des dégâts du pragmatisme utilitariste ! _ de n’en plus considérer que la _ techniquement très commode _ contrepartie fiduciaire, « une jouissance toujours appréciable en argent », non plus la valeur éthique, spirituelle ou esthétique, mais le prix sur un marché fluctuant, jusqu’au point où (…) le monde entier, en un seul jour, glisse à l’abîme.

    Un viager globalisé comme forme de la catastrophe planétaire«  (page 300) : une expression magnifique !

    …

    « Ne restera plus de notre société qu’un vaste orphelinat d’individus solitaires, prostrés ou agités comme les fous dans la cour des asiles, maniaco-dépressifs et hypocondriaques, que prendra en charge _ et encore !?!.. _ l’administration glacée et impavide de l’État «  (page 301).

    …
    Et aussi le très fort chapitre « La Jeune fille et la mort«  (pages 313 à 323),

    à propos de la reconnaissance du « vertige » – « désarroi » de se « découvrir incomplet« , lors de la toute première rencontre _ sexuée _ avec « un corps qui, de toute évidence, par sa souplesse, son organisation et son odeur, différait du mien«  (page 313).

    « Reproductible, je m’étais découvert mortel » : « c’était la jeune fille qui, en me tirant de la mort qui se cachait en moi, m’avait remonté vers la vie, tiré du vide dont je sentais persister la morsure.

    …

    Je n’ai jamais plus depuis éprouvé sensation si violente et si sourde.

    Et plus tard, si les obsessions de castration, d’impuissance, les configurations œdipiennes et autres formations biscornues de l’âme qui naissent, dit-on, de la différence des sexes, ne m’ont guère inquiété,

    est demeuré longtemps en moi le souvenir de ce froid intérieur, soudain et passager«  (page 314).

    …

    Pourtant, quelle étrange chose d’imaginer que la continuité de l’être humain _ comme espèce _, et que la noblesse de ses créatures,

    fussent en réalité fondées _ voilà _ sur l’attirance élective, l’accouplement automatique, mécanique, magnétique, machinal, animal en tout cas, de ces deux parties du corps, les organes de la génération, en général dissimulées, qui ne se trouvaient être, en général froidement considérées, qu’assez repoussantes, autant qu’elles étaient désirables, dans l’indécision de leur forme et leur trop-plein de sécrétions, si bien qu’on y revenait toujours, sans cesse, au fond, avec une fureur de plus en plus vive, jamais lassé, curieux d’y découvrir le mystère, jusqu’au fond justement _ oui ! _, alors que dans ce fond il n’y avait décidément rien à voir, ni crèche de Noël ni grandes eaux de Versailles, ni homoncule ni diablotin,

    et que le peintre peut-être le plus sensuel, le plus curieux des fonctions naturelles, au siècle précédent, Gustave Courbet, était finalement resté _ en sa désormais célèbre Origine du monde… _ sur le seuil, incapable de franchir la frontière et de desserrer les deux lèvres, mais d’autant plus poussé, avec une admirable maîtrise, à en peindre les contours, les clôtures et les ombres » (page 315)

    …

    _ Ici, incise : la description-analyse que donne Jean Clair, page 102, du tableau de Courbet (et de l’ouverture ou pas de ses « chairs frisées, roses ou rouges, toutes baignées d’huile, ces peaux grenues ou fripées, ces béances, ces chaos, ces organisations« , etc., lit-on encore page 315), est rien moins que fascinante de justesse ; je lis, page 102 donc :

    …

    « Quelqu’un qui a voué un culte à Lacan parle du tableau de Courbet que le psychanalyste avait possédé : « … le sexe ouvert d’une femme, juste après les convulsions de l’amour, c’est-à-dire ce que l’on ne montre pas et ce dont on ne parle pas… un sexe féminin écarté… »

    …

    Jean Clair alors commente :

    « Les convulsions de l’amour, le terme est repris de Maxime Du Camp, qui l’avait lui-même emprunté au vocabulaire de la psychiatrie naissante. Mais « ouvert » ? « écarté » ? On n’y voit que ce que chacun peut en voir : une fente rectiligne, divisant les deux cosses d’un fruit charnu, fermé, caché, clos sous l’ombre de la toison, et qui semble n’avoir jamais été pénétré, parfaitement identique dans la géométrie rituelle et indéfiniment reprise de son dessein au triangle pubien avec le sillon vulvaire, inscrit sur les parois de la grotte Chauvet, trente ou quarante mille ans avant notre ère.

    Ces lèvres n’ont jamais été entrouvertes et le bijou reste muet. Il est fermé sur lui-même, comme on dit justement d’un visage qu’il est « fermé » _ et sa représentation interdit qu’on en puisse identifier le propriétaire. Cette pièce d’anatomie féminine, faite pour susciter le désir, doit aussi, pour remplir sa fonction, être en même temps un morceau d’obstétrique, l’agent d’une genèse qui, pour se poursuivre, conserve jusqu’au bout son anonymat«  (page 102).

    Fin ici de l’incise, et retour aux « ressorts physiologiques«  de « depuis toujours » à la page 316 :

    …

    (…) « Comment donc pouvaient-ils donc avoir été, tous ces ressorts physiologiques, simplement et mystérieusement physiologiques, depuis toujours, le fondement même de notre vie, de notre histoire, et le foyer formateur d’industries ingénieuses, de tout ce qu’on appelait, non sans orgueil, notre culture ? » (page 316).

    …

    (…) « Comment ces deux organes avaient-ils, pendant des millénaires, assuré, dans leur usage de plus en plus  réglé, l’ordre de nos sociétés leur permanence ? (…)

    Mais cela n’était vrai qu’aussi longtemps que s’éprouverait, à l’origine, dès la première fois, cette blessure si singulière que j’avais ressentie, que se feraient entendre au fond de moi cet éboulement soudain _ comme si mon sexe avait été lui aussi descellé _ et ce froid intense qui m’avaient révélé que mon corps n’était ni mon corps tout entier ni même mon corps tout court, non que j’eusse ressenti, comme diraient les savants, quelque angoisse à découvrir que la femme n’« en » avait pas, mais plutôt qu’il ne servait à rien d’en avoir une, aussi longtemps qu’elle serait solitaire«  (page 319).

    …

    « La découverte aveuglante d’une vulnérabilité que tout humain doit un jour éprouver en lui, je l’avais ce jour-là pressenti en serrant ce corps étranger contre moi «  (page 320).

    …

    « Mais tout cela aussi, désormais, appartenait à un temps révolu. Les temps nouveaux affirmaient que l’homme, grâce au progrès médical, serait bientôt immortel, tout comme l’avaient été, aux origines, les andres des poèmes hésiodiques. Et, tout comme eux, et pour les mêmes raisons, les unions des deux sexes ne seraient plus fondées sur leur nécessaire distinction puisque le soin de la filiation serait lui aussi confié au progrès _ maîtrisé et contrôlé _ des techniques«  (pages 320-321).

    …

    « Peut-être fallait-il mieux (…) décider, au nom des « droits » de l’individu, de tout laisser aller, de tout laisser courir, ne plus distinguer _ voilà _ les frontières, les genres et les interdits, jusqu’à faire s’épouser les homosexuels, et louer les ventres disponibles comme un ouvrier tous les jours loue ses bras et sa force de travail«  (page 321).

    …

    Cependant : « oser faire se rencontrer, au fond des éprouvettes, des animalcules choisis et numérotés, et de petits œufs de confection couvés dans des ventres de location, n’était-ce pas peut-être aussi, dans le secret de la chambre à coucher, assurer subrepticement, au nom du socialisme _ de la loi Taubira _ et de l’homme libéré, la victoire posthume du nazisme ?« 

    …

    (…) « Fallait-il décidément jeter aux orties ce qui avait été pendant deux ou trois mille ans l’assise de la pensée et de la morale de l’Europe, chez les Juifs, les Grecs, les Chrétiens ? Fallait-il que le mariage ne fût plus, dans cette déroute soudaine de la langue et ce mépris des mots, que le vocable niais désignant à présent un événement « festif », à la façon dont les Chinois et les Japonais viennent, au Palais-Royal à Paris, ou bien sur les bords de la Loire à Tours, célébrer des mariages « romantiques », sans origine et sans lendemain, vidé du sens que lui avaient donné nos philosophies et nos croyances ? (…) Un midrash rappelle que Dieu créa le Monde en six jours et qu’il se reposa le septième. Il pose la question, mi-plaisante, mi-ironique, de ce qu’il fit par la suite. Veiller, répond-il, à la pérennité des couples des humains. cela suffirait à l’occuper pour le reste du temps, fussent-ils infinis«  (pages 322-323).

    …

    Ainsi se comprend la conséquence qu’en tire Jean Clair, page 325 : « Cette classe, cette intelligentsia tant admirée (…), il m’apparaît aujourd’hui qu’animée de la joie mauvaise du refus des distinctions et du respect des commandements, elle aura trahi, installée qu’elle est de par sa propre volonté et par sa propre paresse, dans un exil culturel permanent et profond« …

    …

    Bien sûr, on peut ne pas partager le degré de pessimisme qui affecte Jean Clair à propos de l’action de Mediapart (face au secret), ou à propos de la loi dite « du mariage pour tous » et de ses conséquences à court ou à long terme…

    Mais la question de la place du rapport des individus (de la société) à l’altérité est bien capitale !

    …

     

    De même qu’on peut regretter,

    et alors même que Jean Clair fait le vibrant éloge de Comenius, « le fondateur de l’art de tout enseigner à tous«  (page 234)

    et des « Tchèques » qui « plus souvent que d’autres » « se seront inquiétés de cette éclipse de la cultura animi » _ Jean Clair évoque ainsi page 236 « Jan Patocka, dans son livre Platon et l’Europe« , qui « s’est inscrit dans cette quête du souci de l’âme prise dans la lumière de la réminiscence platonicienne : « Le souci de l’âme est donc ce qui a engendré l’Europe » » ;

    mais aussi, « morave comme Comenius« , voici le nom de « Gustav Mahler : « La culture n’est pas la conservation des cendres, mais l’entretien du feu » » ;

    et encore « morave encore, Sigmund Freud«  qui « en 1928, impute à l’Europe un certain Malaise dans la culture, un malaise dans l’âme européenne, car c’est en Europe et en Europe seule qu’a été créé le concept de culture comme principe universel de civilisation, c’est-à-dire d’humanité. Ç’avait été l’idéal de Comenius« , page 237  _ ;

    …

    de même, donc, qu’on peut regretter cette position de Jean Clair, page 53 (au beau et important chapitre « L’Assimilation« ), quant à sa perte du « goût de transmettre » ;

    je cite :

    …

    « Quand je compare la joie et la variété de ces échanges _ au lycée Jacques Decours, entre 1951 et 1956 _, qui naissaient entre des garçons qui venaient de partout en Europe _ et particulièrement de l’Europe centrale et de l’est… _ et des milieux les plus divers,

    à la grossièreté de sa langue comme à la brutalité de l’école d’aujourd’hui,

    je mesure la décadence d’un pays _ la France _ qui m’a donné la possibilité d’apprendre,

    mais qui, dans le déclin rapide de son éducation, m’a retiré _ in fine _ le goût de transmettre « …

    …

    Ce goût de transmettre

    _ cf mes deux articles sur L’Ecole, question philosophique :

    Penser vraiment l’école : l’indispensable et urgent débrouillage du philosophe _ l’admirable travail de Denis Kambouchner

    et Ecole et culture de l’âme : le sens du combat de Denis Kambouchner _ appuyé sur le « fait du bon professeur ;

    ainsi que mon entretien (d’une heure environ) avec Denis Kambouchner à la librairie Mollat le 18 septembre dernier _

    est tellement décisif !!!

    …

    Ne jamais renoncer, y compris contre le main stream…

    …

    Titus Curiosus, ce 29 octobre 2013

  • Le diable se cache dans les détails : la fécondité des travaux de recherche de « micro-histoire »…

    Me consacrant, cet été 2013, à des recherches personnelles d’Histoire ultra-ciblées sur les parcours de quelques personnes, autour du camp de Gurs et du 526e Groupe de Travailleurs Étrangers (GTE) d’Oloron, en priorité,

    …

    je procède aussi à des lectures _ nécessaires et passionnantes _ notamment de « micro-histoire » concernant ce qui s’est passé là _ c’est-à-dire le piémont pyrénéen d’Oloron, la vallée d’Aspe, la vallée d’Ossau _, et, un peu plus largement, dans une large région (ce qui était la XVIIe Région, pour Vichy ; et la Région 4, pour la Résistance) ayant _ alors _ pour centre Toulouse (comportant les départements de Haute-Garonne, Ariège, Hautes-Pyrénées, Gers, Lot-et-Garonne, Lot, Tarn-et-Garonne et Tarn, ainsi que les parties des départements des Basses-Pyrénées, Landes et Gironde _ à l’exception, toutefois, des deux cantons de Sainte-Foy-la-Grande et de Pujols, rattachés, eux, au département de Dordogne, et donc devenant, eux, dépendants de la Région de Limoges _ demeurées à l’est de la ligne de démarcation), entre juin 1940 et août 1944 _ sachant que l’État français (du régime de Vichy) naît le 11 juillet 1940, le lendemain de l’octroi des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, le 10 juillet 1940 _, la région se libérant de l’Occupation allemande (intervenue, elle, le 11 novembre 1942 : en réplique au débarquement des Alliés en Afrique-du-Nord) au cours de la seconde quinzaine du mois d’août 1944 : les débarquements d’abord de Normandie (6 juin) et ensuite de Méditerranée (15 août) en étant, par le retrait précipité des troupes de la Wermacht vers l’Allemagne _ qui en est la directe conséquence _ qui s’ensuit immédiatement sur ordre de Hitler, la cause principale ; et les attaques de la Résistance sur ces troupes en fuite, y ayant aussi notablement contribué…

    …

    Outre mes démarches personnelles _ contacts avec d’éventuels témoins (encore de ce monde en 2013), avec divers historiens ayant « labouré » le sujet, premières visites à des Archives départementales... _,

    j’ai été amené à procéder à de scrupuleuses lectures méthodiques, et pas seulement de « micro-histoire », afin de mieux asseoir mes repères historiques, en particulier sur ce que fut la (fort complexe) Résistance intérieure, ses mouvements, ses réseaux… Ainsi que de tâcher de beaucoup mieux accéder aux réalités locales « de terrain » : en particulier dans les Basses-Pyrénées (Gurs, Oloron, Izeste-Louvie-Juzon), ainsi qu’en Haute-Garonne (Toulouse, Beaupuy, Muret), pour ce qui concerne l’objet singulier de ma recherche factuelle.

    …

    Voici donc, déjà, une liste de ces lectures méthodiques de ces deux mois :

    _ Histoire de la Résistance 1940-1945, d’Olivier Wieviorka (aux Éditions Perrin) _ complétée par des coups d’œil ponctuels sur le Dictionnaire historique de la Résistance, sous la direction de François Marcot _,

    _ Persécutions et entraides dans la France occupée, de Jacques Semelin (aux Éditions Les Arènes/Seuil),

    _ Camps de travail sous Vichy _ Les « Groupes de travailleurs étrangers » (GTE) en France et en Afrique du Nord 1940-1944, la très remarquable thèse de Peter Gaida,

    _ Le Camp de Gurs 1939-1945 _ Un aspect méconnu de l’Histoire de Vichy, de Claude Laharie (J&D Éditions),

    _ Le Camp de Gurs (1939-1945), de Martine Cheniaux et Joseph Miqueu (au Cercle historique de l’Arribère),

    _ Le Chemin des Pyrénées, de Lisa Fittko (aux Éditions Maren Sell),

    _ Les Camps de la honte, d’Anne Grymberg (aux Éditions La Découverte),

    _ Basses- Pyrénées, Occupation, Libération 1940-1945, de Louis Poullenot (aux Éditions Atlantica),

    _ Résistances en Haut-Béarn, de Michel Martin (aux Éditions Atlantica),

    _ Arrêt sur Images : Oloron-Sainte-Marie 1908-1945, sous la direction de Pierre-Louis Giannerini,

    _ Contribution à l’Histoire de la famille de Pierre Klingebiel, de 1919 à 1947 _ Correspondances et souvenirs, rassemblés par André Klingebiel,

    _ Les Camps du Sud-Ouest de la France _ Exclusion, internement et déportation 1939-1944, sous la direction de Monique-Lise Cohen et Eric Malo (aux Éditions Privat),

    _  Les Juifs à Toulouse et en Midi toulousain au temps de Vichy, de Jean Estèbe (aux Presses Universitaires du Mirail),

    _ La  Résistance à Toulouse et dans la Région 4, de José Cubero (aux Éditions Sud-Ouest),

    _ Libération de Toulouse et de sa Région, de Pierre Bertaux (aux Éditions Hachette-Littérature),

    _ Les Hautes-Pyrénées dans la Guerre _ 1938-1948, de José Cubero (aux Éditions Cairn),

    _ Vichy en Aquitaine, sous la direction de Jean-Pierre Koscielniak et Philippe Souleau (aux Éditions de l’Atelier)…

    …

    Je veux d’abord faire l’éloge des recherches de micro-histoire (ou histoire locale, voire histoire singulière), qui, indépendamment de tout désir d’enseignement, cherchent d’abord à établir la singularité même des faits, des événements affectant des personnes uniques…

    Ainsi que l’affirme, au passage, en son Pour conclure, le très fin Jean Estèbe, page 299 de son magnifique Les Juifs à Toulouse et en Midi toulousain au temps de Vichy, bien au delà de ce qui « peut sembler inccongru et témoigner d’un certain provincialisme« , « l’avantage d’une observation régionale » est bel et bien « de faire apercevoir les faits avec plus de précision » : surtout quand ces faits sont demeurés inconnus ! L’affaire du choix de la focale dépasse donc, et très largement, le critère du qualitatif de l’analyse historienne…

    …

    Ainsi veux-je bien souligner, par exemple, l’importance de l’apport du travail de Bernard Reviriégo, en son article « Les GTE en Dordogne : des camps de travail forcé au service de Vichy« , pages 296 à 309 du passionnant, de bout en bout, Vichy en Aquitaine , qu’ont dirigé Philippe Souleau et Jean-Pierre Koscielniak, paru en octobre 2011 : un travail tout entier de « micro-histoire » extrêmement précise qui, grâce à la connaissance de très nombreux faits très précis, aide aussi à faire comprendre, par l’exemple chaque fois détaillé, le vécu de ces travailleurs étrangers des GTE de Vichy,

    et qui vient compléter la thèse (essentielle !) de Peter Gaida, l’indispensable Camps de travail sous Vichy _ Les « Groupes de travailleurs étrangers » (GTE) en France et en Afrique du Nord 1940-1944, en 2008,

    ainsi que le bel article de Christian Eggers « L’Internement sous toutes ses formes : approche d’une vue d’ensemble du système d’internement dans la zone de Vichy« , en 1995…

    …
    De même que l’excellent article de Lilian Pouységur, « Les Réfugiés républicains espagnols dans le sud-ouest de la France : l’exemple de la Haute-Garonne (1939-1944)« , pages 25 à 34 du très riche Les Camps du Sud-Ouest de la France _ Exclusion, internement et déportation 1939-1944, sous la direction de Monique-Lise Cohen et Eric Malo, en 1993.

    …

    Ainsi sur ce sujet des GTE de Vichy, bien des études locales demeurent-elles absolument indispensables. Ces GTE étant loin d’être à ce jour tous identifiés, reconnus, et a fortiori connus et étudiés….

    …

    Et je dois dire qu’il en va tout à fait de même des camps d’internement ; ainsi, par exemple, pour le camp du Ruchard, en Indre-et-Loirs, au sud-est de Tours : je l’ai cherché en vain dans la « somme » que constitue le riche La France des camps, l’internement 1968-1946 de Denis Peschanski (aux Éditions NRf) _ et j’en profite, au passage, pour remarquer le défaut, en nombre comme en qualité, des cartes dans les livres d’Histoire : défaut ô combien endémique en France, hélas ! il me faut bien le constater !..

    …

    En tout cas,

    le chantier de cette nécessaire focalisation historique

    demeure _ plus que jamais : les archives devenant plus aisément accessibles, puisque « la loi n’autorise la consultation des fonds concernant cette période qu’au terme de soixante années, sauf demande de dérogation«  ; ces « règles de communicabilité des archives » « en ayant longtemps rendu l’accès difficile à ceux-là-mêmes qui, concernés dans leur chair, étaient avides d’avoir accès à des informations vitales et douloureuses« , pour reprendre les mots de Bernard Reviriego, page 12 de son Introduction à son admirable Les Juifs en Dordogne 1939-1944 _ de l’accueil à la persécution, paru en 2003… _

    ouvert, inlassablement à reprendre,

    à préciser, rectifier, améliorer :

    c’est une œuvre à la fois singulière et ollective…

    …

    …

    Titus Curiosus, le 31 août 2013