Catégorie : Philo

  • Barack Obama : le réalisme de la probité (ou l’ »audace d’espérer ») : une « refondation » _ et peut-être pas pour l’Amérique seulement…

    Un intéressant _ mais aussi (un peu) ambigü ! _ article (de Christophe De Voogd) sur le riche site de NonFiction, le 20 janvier :
    …
    « Cicéron « speechwriter » d’Obama ? : l’éloquence revient à la Maison-Blanche« 
    [mardi 20 janvier 2009 – 18:00]

    …
    lui-même d’après l’article _ important, pionnier ! _ de Charlotte Higgins « The new Cicero« 
    (sous-titré : « Barack Obama’s speeches are much admired and endlessly analysed,
    but one of their most interesting aspects is the enormous debt they owe to the oratory of the Romans
    « )
    dans The Guardian du 26 novembre :

    …
    Ou : quand l’art oratoire antique aide à comprendre pourquoi _ à éclaircir, cependant : quelle est la position, in fine, de l’auteur de l’article ? _ le nouveau président américain a été élu : une étude en règle du « style obamien » _ un objet d’analyse plus qu’intéressant !!! Tel est, en effet, le « chapeau » de l’article de Christophe De Voogd, sur la page de NonFiction…

    …

    …

    Voici donc, tout d’abord, l’article de Christophe De Voogd

    _ surligné et « farci », selon ma coutume sur ce blog, de mes commentaires (parfois critiques)…

    …

    Même si l’adresse inaugurale _ d’ »inauguration » de son mandat présidentiel, plutôt ! _ du nouveau président américain ne constitue pas, à première vue

    _ surtout pour qui a eu le tort (comme moi-même, aussi) de le suivre en direct traduit en français sur une des chaînes de la télévision française, plutôt que de l’écouter « directement » sur CNN, par exemple (et maintenant sur You Tube) :

    et l’anglais de Barack Obama est admirable de netteté comme de force ! si puissante est l’ »actio » d’abord de sa voix… _,

    son meilleur discours,

    …

    elle confirme qu’avec Barack Obama, l’éloquence fait son grand retour à la Maison-Blanche
    après des décennies de « communication » et d’appauvrissement du discours présidentiel américain
    …

    _ statistiquement analysé par Elvin Lim dans « The Anti-intellectual Presidency« .
    …
    De fait, l’arsenal rhétorique d’Obama
    _ servi de plus par des qualités (élégance, voix, gestuelle
    _ oui ! _) décisives à l’actio  (certes !) de l’orateur _
    a de quoi impressionner.

    …
    On retrouve, peu ou prou, les mêmes caractéristiques dans tous ses grands discours,
    depuis celui de la convention démocrate de 2004 _ le 27 juillet, à Boston ; cf « L’Audace d’espérer » ; qui investissait John Kerry… _, qui a lancé sa carrière nationale,
    jusqu’à son Victory speech du 4 novembre _ 2008 _,
    en passant par le plaidoyer d’anthologie pour la réconciliation interraciale à Philadelphie en mars dernier _ le 18 mars _
    et le discours de Berlin sur les relations États-Unis/Europe en août _ en fait le 24 juillet 2008…

    …

    Et même le discours d’investiture du 20 janvier _ 2009 _, nous le verrons, s’intègre parfaitement dans ce « style obamien »,
    dont la richesse _ quand « le style, c’est l’homme même » (dixit Buffon en son « Traité du style« ) !.. _ fait du 44ème président des États-Unis un « nouveau Cicéron«  (Charlotte Higgins dans The Guardian du 26 novembre) _ mais pas seulement « en paroles » ; l’enjeu est profond ! intègrant rien moins qu’une « vision » de civilisation…

    …
    L’abondance des figures utilisées est un premier signe de cette richesse _ de la pensée, et pas rien que de la forme : une poiesis (et grande !) y est à l’œuvre ! _ : allitérations, anaphores (répétitions initiales d’une phrase à l’autre), antithèses, rythmes ternaires, questions et précautions oratoires, concessions, dialogisme (échange imaginé avec des interlocuteurs absents), ainsi qu’un goût prononcé pour la métonymie, détail qui frappe l’imaginaire _ ou plutôt la pensée même mise en mouvement ! rien des voies pernicieuses des faux fuyants (à impasses…) romantiques ! ou des manœuvres trompeuses des « communiquants » qui florissent de par le monde depuis trop longtemps ! _ bien plus que le concept générique ou l’idée abstraite : pour parler d’écologie, par exemple, point de chiffres, ni de considérations savantes sur le réchauffement climatique, mais une évocation concrète : « tandis que nous parlons, des voitures à Boston et des usines à Beijing font fondre la calotte glaciaire dans l’Arctique, réduisent le littoral sur l’Atlantique, et amènent la sècheresse dans les fermes, du Kansas au Kenya » (discours de Berlin).
    …
    Le jeu subtil sur les trois registres aristotéliciens du discours est une autre force du style obamien :
    …
    importance de l’ethos, c’est-à-dire du caractère _ ou de l’identité (personnelle et riche des éléments qui la constituent et « composent »), en son « génie » propre (et singulier) _ de l’orateur lui-même, qui aime _ mais sans narcissisme (mal venu, lui !), ni incitation insidieuse à mêler improprement projections (sur) et identifications (à) un autre (malsainement idolâtré) à l’image de soi _ souligner les différentes facettes _ ou sources abondées _ de sa personnalité (à commencer par sa double origine ethnique) ; et recourt de façon systématique au « storytelling » personnel _ aux usages souvent ambigüs et malsains : quand ils ne recherchent que de trompeuses projections faussement identificatives ! sur le modèle des « stars » ; cf le livre d’Edgar Morin : « Les Stars« … _ :

    ainsi dans presque tous ses discours, la saga _ est-ce donc de cela qu’il s’y agit ?.. non ! _ de son père kenyan.
    …
    Le pathos, le ressort affectif, est l’autre registre majeur d’Obama,
    incarné par un appel systématique _ une recette, donc, pour l’auteur de l’article ?.. _ aux valeurs et aux mythologies _ est-ce vraiment le terme adéquat ? non ! _ identitaires : liberté, bonheur, foi, pères fondateurs, etc… _ s’agit-il donc là de « mythes » ? j’espère bien que non !!! ne pas confondre avec les contrefaçons de bien des politiciens et praticiens de la « com’ » ; en France, pour commencer… _ ;

    …

    là encore le procédé _ le « geste » rhétorique est-il nécessairement un « procédé » : « truqueur » et mensonger ? _ du « storytelling » à fonction métonymique est roi :

    …

    ainsi, le 20 janvier, pour évoquer _ superficiellement ?.. _ l’esprit de sacrifice, il met en avant les soldats « morts à Concord, Gettysburg, en Normandie et à Khe Shan » ;

    …

    ou, pour illustrer l’indispensable _ pour qui ? serait-ce là quelque trait d’ironie ?.. surtout quand tant d’autres l’estiment fort « dispensable » !.. _ solidarité citoyenne : « C’est la gentillesse de ceux qui accueillent _ ah ! l’hospitalité ! _ un étranger lorsque les digues sont rompues, c’est l’altruisme _ au temps (thatchérien, reaganien, etc…) de l’utilitarisme réaliste (égoïste ; et haineux : pour le concurrent ; ou l’autre, tout-court ! matiné, il est vrai, d’une « larme » _ mesurée, cependant : dosée au plus juste ! _ de « compassionnel »…) _ des travailleurs qui préfèrent _ par « socialisme » ?.. Obama s’en est vu accuser (par McCain)… _ réduire leurs heures de travail _ et les partager ; cf la « loi » (si aisément vilipendée et brocardée par certains) des « 35 heures » !!! chez nous _ plutôt que de voir son ami perdre son emploi » ; etc…
    …
    Quant au logos, l’appel à la raison,

    il est également présent,

    notamment à travers l’utilisation _ cardinale selon Aristote (in sa « Rhétorique« … : un « basique » !..) _ de l’enthymême (ou syllogisme oratoire) fondé sur  l’analogie : « Si nous avons pu créer l’OTAN pour faire plier l’Union soviétique, nous pouvons nous retrouver dans un partenariat nouveau et global pour démanteler les réseaux qui ont frappé à Madrid et à Amman«  (discours de Berlin).
    …
    Mais le plus intéressant _ et le plus ingénieux (oui !..) _ se trouve sans doute dans la façon dont Obama mêle les trois registres :

    …

    l’émotion est toujours sollicitée dans l’ethos :

    ainsi lorsqu’il souligne l’humilité et l’humanité _ vraies _ de ses grands-parents (des deux côtés !) ;

    …

    inversement, les passages les plus affectifs sont soigneusement ponctués de connecteurs logiques (« c’est pourquoi« , « donc« ).
    …
    L’on est également frappé par la rigueur de la construction de discours souvent très longs,
    dont les différents moments sont savamment _ comment le prendre ? _ reliés par des relations d’analogie et des images récurrentes :

    …

    « les ponts » _ à construire _ et les « murs » _ à abattre _ (discours de Berlin),

    le long « voyage » de l’Amérique (20 janvier) _ ne sont-ce là que « figures de style » ? ou axes et sources vives d’un (grand) projet politique démocratique ? Qu’en pense Christophe De Voogd, l’auteur de cet article ?

    …

    Par ailleurs, jouant _ le mot n’est pas, lui non plus, tout à fait sans ambivalence ; si l’on n’est pas un Donald Winnicott ; ou un Noam Chomsky : et voilà, au passage de mon « commentaire », quelqu’un qui serait passionnant à lire sur ce sujet précis-là de la « rhétorique de Barack Obama » (indépendamment de sa contribution vidéo très intéressante ! dans Le Monde du 16 janvier dernier : « Noam Chomsky : regard critique sur l’Amérique« ) _ sur la structure classique de l’exposition (exorde, narration, thèse, péroraison),

    …

    Barack Obama sait prendre les libertés du virtuose _ de l’art oratoire ; avec sa « sprezzatura«  ; lire là-dessus la méditation raffinée de cet art (de s’adresser, avec égard, à l’autre) de Baldassare Castiglione : « Le Livre du courtisan » ; en lieux éminemment policés, en effet… _ :

    …

    départs in medias res (dans le vif du sujet), digressions nombreuses, et longues exhortations.
    …
    Ce dernier trait est aussi typique d’un style fortement marqué par les prédicateurs noirs américains ;

    …

    c’est également le cas de la pratique obamienne _ en public, bien sûr : le discours parlé s’adresse aux autres qui y répondent _ du « call and response« ,

    illustrée par le fameux « yes we can« , repris en chœur par le public.
    …
    N’est-ce pas encore la référence biblique qui inspire le message central du discours de Berlin :

    le passage de l’ »ancienne Alliance » de la guerre froide à la « nouvelle Alliance » contre les périls de notre monde ?
    …
    Et n’est-ce pas encore elle que l’on retrouve le 20 janvier, dans le slogan _ mais est-ce bien cela (et rien que cela), un « slogan » (manipulateur = persuasif) ? N’est-ce pas, tout au contraire, et on ne peut davantage fondamentalement, le projet fondateur même ? l’axe porteur (!) de toute la politique de Barack Obama ?.. et qui vient de rencontrer la confiance des électeurs le 4 novembre ?.. Attention aux contresens d’interprétation !.. _ de la « refondation de l’Amérique » (« remaking America« ) _ « refondation » : un concept décisif : s’y méprendre serait terrible !.. _, illustrée par la référence répétée _ mais ce n’est pas là pure incantation langagière : thaumaturgique, magicienne ! _ à la fondation du pays, et l’analogie entre deux « hivers d’épreuves« , celui surmonté en son temps par George Washington et celui que nous connaissons aujourd’hui ?
    …

    Cette réactivation constante de l’origine _ comme sol de confiance où prendre l’appui puissant de l’action à accomplir _, ce renouvellement du pacte primordial _ voilà l’important : un pacte politique profondément (et authentiquement, lui _ je veux dire pas mensongèrement ; pas « idéologiquement » _ démocratique !!! _, cette relecture des « actes fondateurs », est une thématique centrale _ la source de l’élan ; et le fond de la légitimité ! _ d’Obama. Dans l’aventure biblique du peuple américain, il ne propose rien moins qu’un « Nouveau Testament _ mais laïque (pas « fondamentaliste religieux ») ! _ de la Liberté » _ avec ses conditions effectives _ « à remettre intact aux générations futures« …
    …
    A vrai dire, son deuxième speechwriter, aux côtés de Cicéron, pourrait bien être… Jésus-Christ !
    …
    On le voit, l’unité d’inspiration _ et la cohérence (de l’élan, donc) _, d’un discours l’autre, est frappante _ mais cette « inspiration »-là n’est pas purement formelle, ou « rhétorique » : de surface ; c’est une poiesis en acte, venant droit d’un fond fécond et profond… Pareille générosité et élégance ne trompent pas : nous voici aux antipodes des cliquetis et scintillements à paillettes des camelots bonimenteurs de boulevards…

    …
    Dès lors, l’on peut mesurer précisément les différences entre les discours du candidat et la première allocution _ « d’inauguration » _ du président. Elles tiennent tout simplement au contexte _ en effet !
    …
    Contrairement à l’adage,

    tout bon discours est en effet un « discours de circonstances«  _ mais oui… : à l’écoute (authentique) de qui le reçoit ; et peut y répondre (ou pas)… quand il s’agit d’un peu plus que de déclencher des réflexes (d’achat, consommation ou vote) !.. Or celles-ci ont changé radicalement.
    …
    Désormais doté de la légitimité morale _ et ce n’est pas rien ! surtout comparé à des exemples (d’absence de générosité) ; certains qui nous sont plus proches… _ et de l’autorité légale (sans parler des sondages de rêve !),

    Barack Obama n’a plus besoin de développer le registre de l’ethos : les Américains sont convaincus de ses qualités. Lui, qui avait tant développé dans sa campagne le caractère improbable (« unlikely« ) de sa candidature, pour retourner l’argument en sa faveur (n’était-il pas _ lui, Barack Hussein Obama _ aussi improbable que le « rêve américain«  lui-même ?) a désormais _ au fauteuil de Président dans le salon ovale de la Maison-Blanche _ cause gagnée _ mais l’ambition n’est pas, ici, seulement d’ »occuper » le poste et « jouir » de sa fonction ; mais bien d’accomplir ce qui a été très clairement proposé ; et qui est, en cette occurrence-ci, de « construire« , et non de « détruire » _ ainsi qu’il l’a très littéralement énoncé : « sachez que vos peuples vous jugeront sur ce que vous pouvez construire, pas détruire » ! _ ; d’ »unir » le peuple, et non pas de le « diviser » (pour régner)…
    …

    D’où dans le processus d’énonciation,

    après une rapide captation de bienveillance _ acquise, elle aussi (la bienveillance), ce jour-là (le 20 janvier 2009) ; et à ce moment (intense)-là (de midi) _,

    la quasi-disparition _ déjà auparavant… _ du « je » et l’omniprésence _ authentique, ici ; pas « de majesté » pseudo, ou plutôt de facto, monarchique ! (versaillaise…, dirions-nous, nous, Français !) _ du « nous » : chef incontesté du « we-group » national, le (nouveau) président peut _ de facto et de juris, en même temps ! _ parler au nom de tous _ « en vérité » (en son cas) !..
    …
    D’où également la structure beaucoup plus classique _ « attique » ? « ionienne » ? _ de l’ensemble

    qui sied à la dignité présidentielle _ désormais : mais la personne qui parle vient-elle, elle-même, de « changer » ? ne s’agit-il pour elle, comme c’est le cas pour bien d’autres, que d’un « job » (de 4 ou 8 ans, pour lui ; de 7 ou 5 ans, pour ces autres-là…) ?..

    …
    Demeure pourtant, constante chez Obama, la grande variété des destinataires _ bien réels, en leur variété en effet ! et pas seulement « ciblés » au plus juste… _ du discours :

    …

    le peuple américain dans toutes _ oui _ ses composantes bien sûr, « Union » oblige _ mais en quel sens : « oblige » de fait (électoralement ?) ; ou « oblige » de droit ? ; on peut s’interroger sur les arrières-pensées de l’auteur de l’article… ; en tout cas, Barack Obama est un peu mieux placé (que d’autres à un tel poste), par son parcours personnel, non seulement au sein des États-Unis, mais de par le monde, pour un peu moins oublier certains (que ces autres _ carrément exclueurs ! eux !.. _ à de tels postes…) _ ;

    …

    mais aussi de nombreux interlocuteurs _ vraiment ! fin de l’uni-latéralisme !.. _ étrangers :

    …

    alliés traditionnels _ Barack Obama est remarquable par sa capacité réellement supérieure d’ »écouter » ! _,
    mais aussi Musulmans auxquels on tend la main ;
    dictateurs
    de tout poil et terroristes que l’on met en garde.
    …
    Demeurent les très nombreux appels à l’action et au devoir (« must« ), que l’on attend d’un homme qui doit « tracer la route » _ métaphore centrale ; qui est donc parfaitement choisie _ en effet !
    …
    Demeure aussi _ trait essentiel du bon orateur _ la grande clarté de la thèse et du message (« le monde a changé et nous devons _ pragmatiquement, ici : Obama est un « réaliste » ; mais avec la probité, lui ! _ changer avec lui« _ même si ce n’est pas là la raison première de ce « devoir »-là de changement… _ ) _ ainsi que de la « vision » !..
    …
    Demeure enfin cette conviction impressionnante _ de puissance ! _, cette « probité » _ la base (solide) de toute son action ; son sens porteur ; et qui suscite une vraie profonde confiance ! _, à laquelle, nous rappelle Aristote, « le discours emprunte je dirai presque sa plus grande force de persuasion » _ pas seulement de facto.

    …

    Et ce point, capital, aurait assurément mérité d’être (bien davantage) développé dans cet article riche d’enseignements de Christophe De Voogd.
    …

    * À lire également sur nonfiction.fr :

    – Nicole Bacharan : « Les Noirs américains : Des champs de coton à la Maison Blanche » (Panama), par Benoît Thirion.

    – Nicole Bacharan : « Le petit livre des élections américaines » (Panama), par Benoît Thirion.

    – Sylvie Laurent : « Homérique Amérique » (Seuil), par Alice Béja.

    – L’entretien de Sylvie Laurent, par Alice Béja.

    – Barack Obama : « De la race en Amérique » (Grasset), par Henri Verdier.

    – Barack Obama : « De la race en Amérique » (Grasset), par Balaji Mani.

    – Andrew Gelman : « Red state, blue state, rich state, poor state : Why Americans Vote The Way They Do » (Princeton University Press), par Clémentine Gallot.

    – L’entretien d’Andrew Gelman, par Clémentine Gallot.

    – Justin Vaïsse : « Histoire du néoconservatisme aux États-Unis » (Odile Jacob), par Adrien Degeorges.
    …
    …

    Et voici maintenant l’article de départ (du fort intéressant _ et parfois ambigu, voire carrément contestable ! nous l’avons aperçu…) « papier » de Christophe De Voogd dans NonFiction du 20 janvier, donc) :

    …

    le travail perspicace et fouillé de Charlotte Higgins, « The new Cicero« , dans The Guardian du 26 novembre :

    …

    The new Cicero

    …

    D’abord, le « chapeau » de l’article, du Guardian :

    …

    Barack Obama’s speeches are much admired and endlessly analysed, but,

    says Charlotte Higgins,

    one of their most interesting aspects is the enormous debt _ voilà _ they owe to the oratory of the Romans.
    …

    Puis l’article lui-même de Charlotte Higgins :
    …

    …

    In the run-up to the US presidential election,

    the online magazine Slate ran a series of dictionary definitions of « Obamaisms« .

    One ran thus :
    « Barocrates. An obscure Greek philosopher who pioneered a method of teaching in which sensitive topics are first posed as questions then evaded« 
    _ « Barocrates« , par Chris Wilson, le 23 juin 2008, sur Slate…
    …
    There were other digs at Barack Obama that alluded to ancient Greece and Rome. When he accepted the Democratic party nomination _ à Denver, le 28 août 2008 _, he did so before a stagey backdrop of doric columns. Republicans said this betrayed delusions of grandeur : this was a temple out of which Obama would emerge like a self-styled Greek god. (Steve Bell also discerned a Romanness in the image, and drew Obama for this paper as a toga-ed emperor.) In fact, the resonance of those pillars was much more complicated than the Republicans would have it. They recalled the White House, which itself summoned up visual echoes of the Roman republic, on whose constitution that of the US is based. They recalled the Lincoln Memorial, before which Martin Luther King delivered his « I have a dream » speech. They recalled the building on which the Lincoln Memorial is based _ the Parthenon. By drawing us symbolically to Athens, we were located at the very birthplace of democracy.
    …
    Here’s the thing : to understand the next four years of American politics, you are going to need to understand something of the politics of ancient Greece and Rome.
    …
    There have been many controversial aspects to this presidential election, but one thing is uncontroversial : that Obama’s skill as an orator has been one of the most important factors _ perhaps the most important factor _ in his victory. The sheer numbers of people who have heard him speak live set him apart from his rivals _ and, indeed, recall the politics of ancient Athens, where the public speech given to ordinary voters was the motor of politics, and where the art of rhetoric matured alongside democracy.
    …
    Obama has bucked the trend of recent presidents _ not excluding Bill Clinton _ for dumbing down speeches. Elvin T. Lim’s book « The Anti-Intellectual Presidency : The Decline of Presidential Rhetoric from George Washington to George W Bush« , submits presidential oratory to statistical analysis. He concludes that 100 years ago speeches were pitched at college reading level. Now they are at 8th grade. Obama’s speeches, by contrast, flatter their audience.

    …

    His best speeches are adroit literary creations, rich,

    like those doric _ ou plutôt ioniennes, voire corinthiennes ? la distinction n’est pas superficielle… _ columns with allusion,

    his turn of phrase consciously evoking lines by Lincoln and King,

    by Woody Guthrie and Sam Cooke.

    …

    Though he has speechwriters, he does much of the work himself  : Jon Favreau, the 27-year-old who heads Obama’s speechwriting team, has said that his job is like being « Ted Williams’s batting coach« .

    …

    James Wood, professor of the practice of literary criticism at Harvard, has already performed a close-reading exercise on the victory speech _ le 4 (ou plutôt 5 novembre, avant l’aube, à Grant Park), à Chicago _ for the New Yorker _ voici cet article : « Victory Speech« , le 17 novembre. Can you imagine the same being done of a George Bush speech ?
    …
    More than once, the adjective that has been deployed to describe Obama’s oratorical skill is « Ciceronian« . Cicero, the outstanding Roman politician of the late republic, was certainly the greatest orator of his time, and one of the greatest in history. A fierce defender of the republican constitution, his criticism of Mark Antony _ cf le sublime « Jules Cesar » de Shakespeare (en 1599) ; et le film, magnifique, avec l’interprétation mémorable de Marc-Antoine par Marlon Brando, de Mankiewicz (en 1953) _ got him murdered in 43 before Jesus-Christ _ sur le meurtre de Cicéron, le 7 décembre 43 avant-Jésus-Christ, peu avant d’atteindre le port de Formies, lire la description terrible qu’en donne l’ »Histoire de Rome » de Tite-Live (« Ab Vrbe Condita« , CXX), qui nous a été transmise par Sénèque le Rhéteur (« Suasoriae« , VI, 17)…
    …
    During the Roman republic (and in ancient Athens) politics was oratory. In Athens, questions such as whether or not to declare war on an enemy state, were decided by the entire electorate (or however many bothered to turn up) in open debate. Oratory was the supreme political skill, on whose mastery power depended.

    …

    Unsurprisingly, then, oratory was highly organised and rigorously analysed. The Greeks and Romans, in short, knew all the rhetorical tricks, and they put a name to most of them.
    …
    It turns out that Obama knows them, too.
    …
    One of the best known of Cicero’s techniques is his use of series of three to emphasise points : the tricolon. The most enduring example of a Latin tricolon is not Cicero’s, but Caesar’s « Veni, vidi, vici » _ I came, I saw, I conquered. Obama uses tricola freely. Here’s an example : « Tonight, we gather to affirm the greatness of our nation, not because of the height of our skyscrapers, or the power of our military, or the size of our economy … »

    …

    In this passage, from the 2004 Democratic convention speech, Obama is also using the technique of « praeteritio«  _ drawing attention to a subject by not discussing it. He is discounting the height of America’s skyscrapers etc, but in so doing reminds us of their importance.

    …
    One of my favourites among Obama’s tricks was his use of the phrase « a young preacher from Georgia« , when accepting the Democratic nomination this August ; he did not name Martin Luther King. The term for the technique is « antonomasia ». One example from Cicero is the way he refers to Phoenix, Achilles’ mentor in the Iliad, as « senior magister » _ « the aged teacher« . In both cases, it sets up an intimacy between speaker and audience, the flattering idea that we all know what we are talking about without need for further exposition. It humanises the character _ King was just an ordinary young man, once. Referring to Georgia by name localises the reference _ Obama likes to use the specifics to American place to ground the winged sweep of his rhetoric _ just as in his November 4 speech : « Our campaign … began in the backyards of Des Moines and the living rooms of Concord and the front porches of Charleston« , which, of course, is also another tricolon.
    …
    Obama’s favourite tricks of the trade, it appears, are the related anaphora and epiphora.

    …

    Anaphora is the repetition of a phrase at the start of a sentence. Again, from November 4 : « It’s the answer told by lines that stretched around schools … It’s the answer spoken by young and old … It’s the answer … »

    …

    Epiphora does the same, but at the end of a sentence. From the same speech (yet another tricolon) : « She lives to see them stand out and speak up and reach for the ballot. Yes we can. » The phrase « Yes we can » completes the next five paragraphs.
    …
    That « Yes we can » refrain might more readily summon up the call-and-response preaching of the American church than classical rhetoric. And, of course, Obama has been influenced by his time in the congregations of powerfully effective preachers.

    …

    But James Davidson, reader in ancient history at the University of Warwick, points out that preaching itself originates in ancient Greece. « The tradition of classical oratory was central to the early church, when rhetoric was one of the most important parts of education. Through sermons, the church captured the rhetorical tradition of the ancients. America has preserved that, particularly in the black church. »
    …
    It is not just in the intricacies of speechifying that Obama recalls Cicero.

    …

    Like Cicero, Obama is a lawyer.

    Like Cicero, Obama is a writer of enormous accomplishment _ « Dreams From My Father«  _ « Les Rêves de mon père » _, Obama’s first book, will surely _ en effet… _ enter the American literary canon _ c’est un chef d’oeuvre !

    …
    Like Cicero, Obama is a « novus homo«  _ the Latin phrase means « new man » in the sense of self-made.

    …

    Like Cicero, Obama entered politics without family backing (compare Clinton)

    or a military record (compare John McCain).

    Roman tradition dictated you had both.

    …

    The compensatory talent Obama shares with Cicero, says Catherine Steel, professor of classics at the University of Glasgow, is a skill at « setting up a genealogy of forebears _ not biological forebears, but intellectual forebears. For Cicero, it was Licinius Crassus, Scipio Aemilianus and Cato the Elder. For Obama, it is Lincoln, Roosevelt and King. »
    …

    Steel also points out how Obama’s oratory conforms to the tripartite ideal laid down by Aristotle,

    who stated that good rhetoric should consist of pathos, logos and ethos _ emotion, argument and character.

    …

    It is in the projection of ethos that Obama particularly excels.

    …

    Take this resounding passage :

    « I am the son of a black man from Kenya and a white woman from Kansas. I was raised with the help of a white grandfather who survived a Depression to serve in Patton’s army during World War II and a white grandmother who worked on a bomber assembly line at Fort Leavenworth while he was overseas. I’ve gone to some of the best schools in America and lived in one of the world’s poorest nations. » He manages to convey the sense that not only can he revive the American dream, but that he personally embodies _ actually, in some sense, is (tout à fait !) _ the American dream.
    …
    In English, when we use the word « rhetoric« , it is generally preceded by the word « empty« . Rhetoric has a bad reputation _ issue de la tradition socratico- (cf « Gorgias« ) platonicienne.

    …

    McCain warned lest an electorate be « deceived by an eloquent but empty call for change« .

    …

    Waspishly, (Hillary) Clinton noted, « You campaign in poetry, you govern in prose.« 

    …

    The Athenians, too, knew the dangers of a populace’s being swept along _ cf aussi « la République«  de Platon _ by a persuasive, but unscrupulous demagogue (and they invented the word).

    …

    And it was the Roman politician Cato _ though it could have been McCain _ who said « Rem tene, verba sequentur« . If you hold on to the facts, the words will follow.
    …
    Cicero was well aware of the problem. In his book « On The Orator » _ « De L’orateur« … _, he argues that real eloquence can be acquired only if the speaker has attained the highest state of knowledge _ « otherwise what he says is just an empty and ridiculous swirl of verbiage« .

    …

    The true orator _ et pas manipulateur démagogue _ is one whose practice of citizenship _ authentiquement républicaine et démocratique ! _ embodies _ oui : « incarne » et « porte »… _ a civic ideal _ whose rhetoric, far from empty, is the deliberate, rational, careful organiser of ideas and argument _ oui ! _ that propels the state forward _ avec progrès (authentique ; pas dans la langue-de-bois brillamment mise en relief par George Orwell en son « 1984« , en 1948 ; où sont baptisées « réformes » les « casses » et régressions réactionnaires, en tous genres)… _  safely and wisely.
    …
    This is clearly what Obama, too, is aiming to embody : his project
    _ oui ! _ is to unite rhetoric, thought and action in a new politics that eschews _ sans tromperie politicienne de bas étage, ici ! _ narrow bipartisanship.
    ...
    Can Obama’s words translate into deeds ?

    …
    The presidency of George Bush provided plenty of evidence that a man who has problems with his prepositions
    may also struggle to govern well
    _ comme c’est excellemment diagnostiqué…

    …

    We can only hope _ avec réalisme et pragmatisme _ that Obama’s presidency proves that opposite.
    …

    Charlotte Higgins is the author of « It’s All Greek To Me: From Homer to the Hippocratic Oath, How Ancient Greece Has Shaped Our World » (Short Books).
    …
    Un passionnant article ; qui nous donne aussi bien à penser
    autour des pratiques de « communication »

    en France aussi _ tels les Guaino et le staff de l’Elysée, peut-être… _,

    par rapport à l’action politique ; et à l’aune de critères de légitimité (et pas seulement légalité) démocratique…

    …

    Avec Barack Obama,
    le monde vient de changer
    et de « réel »
    et de « réalisme »,

    pouvons-nous raisonnablement penser…
    …
    Puissent les citoyens français, eux aussi,
    ne pas trop tarder à en prendre assez clairement conscience !
    et à mettre leurs actes et leur pratique _ de citoyens d’une démocratie _ en cohérence avec cela,

    en conséquence…

    …

    C’est en tout au cas un tel espoir

    _ « l’audace d’espérer« , a dit Barack Obama à la convention démocrate de Boston le 27 juillet 2004 ; cf aussi son livre : « L’Audace d’espérer«  _

    que j’ose personnellement formuler…
    …

    …

    Titus Curiosus, ce 25 janvier 2009

    …
    Post-scriptum :

    …

    Recevant ce matin un envoi d’articles de Marianne Massin _ l’auteur de l’excellent « La Pensée vive » _,

    je remarque, en exergue à son article « Enjeux philosophiques d’une approche stylistique de l’œuvre d’art« , ces bien opportunes citations de Proust :

    …

    « Le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de techniques mais de vision » _ dans « Le Temps retrouvé » ; à la page 289 de l’édition GF-Flammarion, en 1986, précise la note…

    …

    Et : « Quand j’ai écrit un pastiche _ détestable, d’ailleurs _ de Flaubert, je ne m’étais pas demandé si le chant que j’entendais en moi _ l’expression, autour du mot « chant« , est bien intéressante… _ tenait à la répétition des imparfaits ou des participes présents. sans cela je n’aurais jamais pu le transcrire » _ dans « A propos du style de Flaubert« , in « Chroniques« , aux pages 204-205, dans l’édition Gallimard de 1927 …

    …

    Soit le cadeau d’une merveilleuse conclusion à l’interrogation et l’analyse de ce que peut bien être le « style obamien«  _ et pas seulement celui de ses discours…

    …

    Voici donc la réponse quant à ce qu’est le fond du « style » :

    …

    Vision (d’artiste) et élan, à la source (= l’inspiration active) ;

    avec, à l’arrivée (après l’œuvre qui les exprime, cette vision et cet élan conjoints),

    ce qu’ »en fruits », cette vision-élan donne, prodigue : c’est l’affaire, alors, de l’ »acte æsthétique«  _ comme le dégage si attentivement, subtilement et justement Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique« , précisément _ de la « réception » tout active de tous ceux qui vont bien vouloir « s’y exposer » ; et qui doit être éminemment « inspirée », à son tour ; mais l’œuvre y aide, pousse, encourage, en donnant pas mal de son « enthousiasme » (en son éclat, à elle) à qui veut bien jouer si peu que ce soit son jeu (à elle, l’œuvre, donc _ jeu dont l’artiste lui-même n’est qu’un maillon, bienveillant, lui aussi…

    …
    Soit une articulation-connexion (ou « rencontre ») si peu probable en sa beauté (de « connexions » tellement aléatoires, donc),

    qu’elle peut ressortir aussi du registre _ j’ose le prononcer _ de la grâce

    …

    _ mais pas seulement : elle a aussi et d’abord, cette « articulation-connexion »(ou « rencontre ») de choses, de dispositifs (de lieu et de temps), d’actes, de regards de personnes, peu probable ;

    …

    elle a aussi et d’abord des conditions éminemment concrètes, éducatives, économiques, culturelles

    (celles que dégage l’acuité d’analyse du « Partage du sensible » de Jacques Rancière) _

    …

    qui sont bien de l’ordre et de la responsabilité éminentes aussi, quelque part et à quelque moment, du Politique.

    …

    Barack Obama semble tout particulièrement sensible à la positivité de ces « connexions sensibles »-là…

    …

    C’est une chance _ à ne pas manquer ; mais savoir saisir : tout passe si vite _ et pour l’Amérique ; et pour le monde…

    …

    Une dernière (autre) chose encore :

    …

    ce matin, toujours,

    sur l’excellent site « 24 heures Philo« ,

    cet article-ci : « Obama et le réveil d’un peuple«  par Patrice Nganang…

  • Le « Montaigne » en marche _ sur le tapis roulant à rythme variable (de la vie) _ de Thierry Roisin, au TnBA, bientôt : en février

     A propos de la venue à Bordeaux, au TnBA (Port-de-la-Lune), les 10-11-12 & 13 février prochains,

    du très prometteur

    _ au moins pour le « montanien » qu’il me plaît d’essayer d’être : cf l’article programmatique de ce blog, le 3 juillet 2008, « le carnet d’un curieux » _

    « Montaigne » de Thierry Roisin…

    …

    voici, en forme d’ »échantillon », pour y goûter, s’y « préparer » _ et pas trop indiscrètement _,

    des extraits d’un échange de correspondances :

    …

       De :       Ophélie Couailhac
    Objet :     Spectacle Montaigne
    Date :     5 janvier 2009 17:28:05 HNEC
    À :       Titus Curiosus

    …
    Bonjour Monsieur,
    …
    Je me permets de vous écrire par l’intermédiaire de Bernard Sève

    _ l’auteur de cette lumineuse entrée au « monde » (de pensée), si riche, de Montaigne, qu’est son « Montaigne. Des règles pour l’esprit« , paru aux PUF en novembre 2007 ; cf mon article du 14 novembre 2008 : « Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le “tissage” de l’écriture et de la pensée de Montaigne« , consécutif à sa (très belle : « jubilatoire » !) conférence pour la Société de philosophie de Bordeaux, la veille, le 13 novembre _

    et Thierry Roisin

    …

    pour vous informer que le TnBA accueille au mois de février le spectacle « Montaigne » mis en scène par Thierry Roisin.

    …

    Je vous envoie en pièce jointe de la documentation sur ce spectacle, et je me tiens à votre disposition pour tout complément d’information.
    Cordialement,
    …
    Ophélie Couailhac
    Responsable des relations avec le public
    …

    Je signale, au passage, que la billetterie du TnBA pour ce spectacle est ouverte de 13h à 19h.

    T +33 (0)5 56 33 36 80 ;

    les places peuvent aussi être réservées par Internet sur le site www.tnba.org

    …
    Ce qui justifie cet extrait d’échange de correspondance suivant (du 15 décembre) :
    …
    De :       Bernard Seve
    Objet :     Montaigne, encore
    Date :     15 décembre 2008 21:11:56 HNEC
    À :       Titus Curiosus

    …
    Cher Titus,

    …

    (…) La Comédie de Béthune donne à Bordeaux (en février) un spectacle à partir des « Essais« .  Je l’ai vu deux fois, c’est très intéressant, parfois réellement prenant, et au total c’est tout à fait réussi.  J’en ai fait une « critique » sur le blog de Lille-3, il me semble que je te l’avais envoyé, si ce n’est pas le cas je le ferai volontiers.  J’ai parlé de toi à Thierry Roisin (le Directeur de la Comédie de Béthune, je travaille un peu avec eux depuis que je suis à Lille), m’autorises-tu à lui communiquer ton adresse mail ? Thierry Roisin est un grand amoureux de Montaigne, c’est lui qui a écrit le texte à partir des « Essais«   (c’est par ce spectacle que nous nous sommes connus il y a un an).

    …

    J’espère que tu te portes bien,
    …
    Amitiés,
    …
    Bernard
    …
    De :       Titus Curiosus
    Objet :     Rép : Montaigne, encore
    Date :     15 décembre 2008 21:45:59 HNEC
    À :       Bernard Seve

    …

    Merci de tout cela.
    …
    J’ai passé le week-end à Aix-en-Provence, où j’ai donné ma petite conférence sur le « rencontrer ».
    Avec jubilation.
    Même si ce que j’ai pu dire m’a semblé trop court (notamment sur ce qui suit le « rencontrer » ; qui n’est pas une fin en soi ; tout en n’étant pas un moyen) ;
    et je n’ai pas réellement « commenté » la séquence ferraraise
    de « Par-delà les nuages » (chef d’œuvre de Michelangelo Antonioni en 1995) que j’avais choisi de « montrer » pour illustrer ce que je voulais dire…
    …
    Dans le train (12 heures de trajet aller-retour Bordeaux-Marseille), j’ai lu l’ »essai » de Stanley Cavell « Un Ton pour la philosophie _ moments d’une autobiographie »
    qui s’apparente par bien des aspects à la tradition montanienne…
    C’est Layla Raïd qui m’a conseillé la lecture de Cavell…
    Ce n’est pas un « immense » livre, mais la démarche est tout à fait intéressante ;
    Emerson _ le fin auteur de « La confiance en soi » _ y apparaît comme un pôle important d’un certain travail de penser américain.
    …
    J’ai admiré à Aix, à la galerie d’Alain Paire,

    une expo « Paysages et natures mortes«  d’aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet, l’épouse de Philippe…
    Très belles.

    Dans une sorte de lignée « heureuse » de Chardin, Cézanne, Matisse, face au réel…
    A noter aussi un très bel essai _ dans le livre qui en témoigne : « Arbres, chemins, fleurs et fruits » _
    de Florian Rodari, lié aux Jaccottet…

    _ cf mon article du 30 décembre : « le chant des fruits de la vie« …

    …
    Et je pense que je referai prochainement le voyage de Marseille pour assister à une représentation du « Dernier quatuor d’un homme sourd » de François Cervantès _ paru aux Éditions Lemeac en 1989 _, d’après le 16ème quatuor de Beethoven,
    que met en scène François Cervantès lui-même (auteur de l’œuvre aussi, par conséquent)
    sans doute au mois de février…

    …

    Une version récente en concert de ce quatuor (n°16, opus 135, de Beethoven) par les Prazak _ CD « Prazak Quartet in Concert« , CD Praga Digitals PRD/DSD 350 045,

    avec le quatuor à cordes n°6 opus 50 de Haydn, lequatuor n°3 de Martinů, et le quintette avec saxophone de Feld _

    est de toute beauté : je te la recommande très vivement, si tu n’as pas déjà acquise !..
    …
    Et François Cervantès, excellent homme de théâtre, est le compagnon
    de Michèle Cohen
    qui m’a invité à sa galerie la NonMaison à Aix ;
    nous allons travailler sur ce qu’est être un « passeur » d’Art…
    …
    Mon adresse :
    Titus Curiosus
    Bordeaux.
    …
    Quant à ta critique du spectacle à partir des « Essais » de la Comédie de Béthune, non, tu ne me l’as pas envoyée ; je la lirai avec grand plaisir ;
    et tu peux, bien sûr, communiquer mon adresse mail à Thierry Roisin…
    …
    Je vais très bien.
    …
    Et je te lirai avec très grand plaisir.
    …
    Titus
    …
    De :       Bernard Seve
    Objet :     Rép : Montaigne, encore
    Date :     15 décembre 2008 22:02:59 HNEC
    À :      Titus Curiosus

    …
    Cher Titus,
    …
    merci de ta prompte réponse.

    (…) Je communique donc ton adresse à Thierry Roisin.
    Et je recopie sous ma signature la « critique » que j’avais faite du spectacle.
    …
    A bientôt, amitiés,
    …
    Bernard
    …
    Montaigne à Béthune, jusqu’au 26 janvier 200

    …

    Je suis allé mercredi 16 janvier voir le spectacle intitulé “Montaigne” présenté par la Comédie de Béthune. J’y allais en confiance, comme il convient d’aller au théâtre, mais non sans quelque réserve. J’ai trop vu d’absurdes et arbitraires adaptations théâtrales de textes non-théâtraux ! Ces réserves aussi ont été très vite dissipées. Mieux : j’ai été  complètement convaincu par le travail de Thierry Roisin (avec la collaboration d’Olivia Burton). Je lis et travaille Montaigne depuis près de vingt ans, je peux dire que je l’ai rencontré, en corps et en voix, à Béthune.
    …
    Un ingénieux dispositif scénique (je n’en dis pas plus, il faut laisser au spectateur le plaisir de la découverte) permet à l’acteur qui interprète Montaigne de marcher sans  cesse en avant, sans tourner en rond sur la scène. “Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ?“ (”Essais“, III, 9, PUF p. 945).  S’il est une expérience de Montaigne que le travail de Thierry Roisin met admirablement en valeur, c’est bien cette marche, cette quête  inlassable. D’innombrables et mouvants accessoires (bravo aux habiles “manipulateurs” !) viennent figurer cette variété du monde dont Montaigne, plus que quiconque à la Renaissance, a su interroger l’énigme proprement philosophique. Certains de ces accessoires sont peut-être un peu trop didactiques pour moi (les pancartes “Montaigne” et “La Boétie”, par exemple), mais le parti-pris est cohérent. La drôlerie n’en est pas absente, on est dans la note juste. Je me demande quand même ce que donnerait ce spectacle sans accessoires, avec simplement Montaigne marchant et parlant, et la musique dont je parlerai dans un instant. Et si Thierry Roisin décidait une fois, un soir, de donner soirée libre aux manipulateurs pour essayer une représentation puriste ?.. Dans ce cas, me prévenir…

    …

    Le texte ? Les “Essais” sont un massif immense, une Bible, une épopée. Il fallait choisir, couper, monter, parfois modifier. Travail gigantesque, travail réussi. Les “grands thèmes” sont là, les facettes de ce “génie tout libre” qu’était Montaigne d’après Pascal brillent tour à tour. Une seule d’entre elles est un peu éclipsée, la facette strictement religieuse de Montaigne, telle qu’elle s’exprime dans l’admirable “Des prières” (I, 56), dans “C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance” (I, 27) ou dans plus d’une page de l’”Apologie de Raimond Sebond” (II, 12). Mais rassurons-nous : le “Montaigne” de Thierry Roisin n’est pas un Montaigne “à thèse”, encore moins un Montaigne “de  thèse”, c’est un Montaigne en liberté de ses interrogations, de ses convictions, de ses amours et de ses amitiés.
    …
    Quelques modifications de texte s’imposaient. Pour prendre un exemple minuscule, quand Montaigne écrit que nombreux sont ceux qui ne savent “que c’est que croire” (II, 12, p. 442), Thierry Roisin fait dire “ce que c’est que croire“. Il a raison, évidemment. Mais la langue de Montaigne est là, drue, charnue, difficile et pourtant si claire, portée par la diction impeccable de Yannick Choirat. J’ai lu plusieurs fois les “Essais” in extenso, je crois les connaître un peu, et pourtant il y a des phrases que j’ai littéralement découvertes ce soir-là _ et parmi les passages les plus fameux. Montaigne est un “oral”, un homme de parole (à tous les sens de cette expression, d’ailleurs). Les “Essais” gagnent un poids considérable à cette verbalisation. A cet égard, c’est une idée excellente d’avoir intégré de la musique, et de la musique  d’aujourd’hui, dans le spectacle. François Marillier a composé une musique inventive et précise, parfois descriptive, parfois non, toujours prise dans le “rythme” du spectacle, et confiée à un ensemble homogène de six instruments à vent très bien joués par deux instrumentistes (Agnès Raina et Yann Deneque). Je ne saurai pas bien dire pourquoi, mais cette musique qui scande et ponctue le discours de Montaigne lui donne comme une résonance, un écho, un prolongement. Comme si cette musique révélait quelque chose de la polyphonie (au sens de Bakhtine) qui travaille en profondeur la prose poétique de Montaigne. Cette musique est nécessaire.
    …
    Un pareil spectacle repose, non exclusivement certes, mais directement, sur les épaules de l’unique comédien qui interprète “Montaigne” (la pièce), qui interprète Montaigne (le  philosophe, l’homme). En choisissant Yannick Choirat, Thierry Roisin a choisi un acteur dont la jeunesse, la présence et la beauté donnent corps et vie à Michel de Montaigne. Merci de nous avoir épargné le poncif du “vieux sage sceptique” ! Choirat est épatant. Il donne au texte de Montaigne une chair, un corps, un regard, et une voix, une respiration, un rythme. Il lui donne aussi une gestuelle, qui est un autre rythme. Un moment absolument merveilleux est celui où Yannick Choirat met en gestes la longue liste des expressions que peuvent prendre les mains : “Quoi des mains ? nous requérons, nous promettons, appelons, congédions…“ (II, 12, p. 454). Ludique (effet d’accumulation) et sérieux (si les mains parlent si distinctement, qu’est-ce que le langage ?…), comme toutes les listes chez Montaigne, ce long catalogue est merveilleusement interprété par un acteur complètement maître de l’espace  intérieur de son corps. Ce pourrait être un exercice, redoutable, pour un cours de théâtre. C’est ici une évidence théâtrale non moins qu’une évidence philosophique. S’il y a  une page dans tout Montaigne qui appelle la mise en théâtre, c’est celle là. Je regrette presque que ce moment magique ne vienne pas plus tôt dans la représentation : toute la gestuelle de Yannick Choirat en serait comme rehaussée.

    …

    Reste une question. A aucun moment, dans tout ce spectacle, n’est évoquée l’idée que Montaigne a écrit, et, notamment, a écrit les “Essais“. On répondra que ce spectacle étant une “interprétation théâtrale” des “Essais“, il ne pouvait, sans bizarrerie logique, parler des “Essais“. Mauvais argument ; les “Essais” parlent abondamment des “Essais” en train de s’écrire. Ce silence du spectacle sur le fait d’écriture qu’est le livre même dont il est issu a une conséquence paradoxale et fâcheuse, qui est que les autres livres qui peuplent la vie et le livre de Michel de Montaigne sont également absents. Étrange Montaigne que ce Montaigne sans Plutarque, sans Virgile, sans Cicéron, sans Sénèque, sans Platon, sans César, sans Lucrèce, sans ce commerce des livres qui est, de son propre aveu, le troisième commerce de l’auteur des “Essais” (III, 3, “De trois  commerces“).

    …

    J’ignore pourquoi Thierry Roisin a fait ce choix. Pourtant l’idée apparait, là où on ne l’attend pas, sous une forme iconique particulièrement cryptée. Le programme est en effet illustré par une abeille. Une abeille, dont nulle mention n’est faite (sauf inattention de ma part) dans le spectacle. “Les abeilles“, écrit Montaigne, “pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui“ (I, 26, p. 152).  Montaigne est cette abeille qui “pillote“, c’est-à-dire qui pille (”pilloter” vient de “piller”), qui butine et qui s’approprie. A sa façon, Roisin lui aussi “pillote” Montaigne.

    …
    Allez pilloter à votre tour. Vous l’avez compris, il faut aller voir ce spectacle. C’est à Béthune, au “Palace” (juste à côté du Théâtre Municipal, à deux pas de la place du Beffroi), les mardis et jeudis à 19h30 et les mercredis, vendredis et samedis à 20h30, tél. 03 21 63 29 19.
    …
    Ce spectacle se donnera aussi à la “Rose des Vents”, à Villeneuve d’Ascq, les mardi 20 mai, mercredi 21 mai, vendredi 23 mai à 20h et les jeudi 22 ami et samedi 24 mai à 19h.
    …
    Je vous en reparlerai d’ici là.
    …
        Bernard Sève

    …

    Ce qui peut donner, avec « farcissures » _ montaniennes (?) _ de ma part, cette fois, ceci :

    …

    Je suis allé mercredi 16 janvier voir le spectacle intitulé « Montaigne » présenté par la Comédie de Béthune. J’y allais en confiance, comme il convient d’aller au théâtre, mais non sans quelque réserve. J’ai trop vu d’absurdes et arbitraires adaptations théâtrales de textes non-théâtraux ! Ces réserves _ de principe ; que je partage… _ aussi ont été très vite dissipées. Mieux : j’ai été  complètement convaincu par le travail de Thierry Roisin (avec la collaboration d’Olivia Burton). Je lis et travaille Montaigne depuis près de vingt ans, je peux dire que je l’ai rencontré, en corps et en voix _ l’expression est magnifique : « rencontrer » est aussi ce qu’on doit attendre de la mise en présence avec une œuvre d’art (et qui la justifie, tant pour l’auteur que le spectateur-auditeur : tous « rencontreurs », en quelque sorte ! selon une exigence de vérité ; qui en fait _ c’est une condition sine qua non _ la beauté…) _, à Béthune.
    …
    Un ingénieux dispositif scénique (je n’en dis pas plus, il faut laisser au spectateur le plaisir de la découverte) permet à l’acteur qui interprète Montaigne de marcher sans  cesse en avant, sans tourner en rond sur la scène _ en fidélité en cela, à Montaigne ! jamais ratiocinateur… « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ?«  (« Essais« , III, 9, PUF p. 945).  S’il est une expérience de Montaigne que le travail de Thierry Roisin met admirablement en valeur, c’est bien cette marche, cette quête  inlassable _ oui ! D’innombrables et mouvants accessoires (bravo aux habiles « manipulateurs » !) viennent figurer cette variété du monde _ oui ! _ dont Montaigne, plus que quiconque à la Renaissance, a su interroger _ sans relâche, ni fléchissement (de fatigue) ; et combien gaiment ! _ l’énigme proprement philosophique. Certains de ces accessoires sont peut-être un peu trop didactiques pour moi (les pancartes « Montaigne » et « La Boétie », par exemple), mais le parti-pris est cohérent. La drôlerie _ montanienne (et gasconne) _ n’en est pas absente, on est dans la note juste. Je me demande quand même ce que donnerait ce spectacle sans accessoires, avec simplement Montaigne marchant et parlant, et la musique dont je parlerai dans un instant. Et si Thierry Roisin décidait une fois, un soir, de donner soirée libre aux manipulateurs pour essayer _ montaniennement, bien sûr ! _ une représentation puriste _ tout du moins épurée de ces accessoires _ ?.. Dans ce cas, me prévenir…

    …

    Le texte ? Les « Essais » sont un massif immense, une Bible, une épopée. Il fallait choisir, couper, monter, parfois modifier. Travail gigantesque, travail réussi. Les « grands thèmes » sont là, les facettes de ce « génie tout libre » _ avec une (arrière-) pointe de critique, alors ? _ qu’était Montaigne d’après Pascal _ cf « Descartes et Pascal, lecteurs de Montaigne« , de Léon Brunschvig : le texte a été disponible en Press-Pocket… _ brillent tour à tour. Une seule d’entre elles est un peu éclipsée, la facette strictement religieuse de Montaigne, telle qu’elle s’exprime dans l’admirable « Des prières » (I, 56), dans « C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance » (I, 27) ou dans plus d’une page de l’ »Apologie de Raimond Sebond » (II, 12). Mais rassurons-nous : le « Montaigne » de Thierry Roisin n’est pas un Montaigne « à thèse », encore moins un Montaigne « de  thèse », c’est un Montaigne en liberté de ses interrogations, de ses convictions, de ses amours et de ses amitiés.
    …
    Quelques modifications de texte s’imposaient. Pour prendre un exemple minuscule, quand Montaigne écrit que nombreux sont ceux qui ne savent « que c’est que croire » (II, 12, p. 442), Thierry Roisin fait dire « ce que c’est que croire« . Il a raison, évidemment. Mais la langue de Montaigne est là, drue, charnue _ certes ! comme trop rarement dans la tradition (du moins dominante) française _, difficile et pourtant si claire _ formidablement même ! _, portée _ ah ! _ par la diction impeccable de Yannick Choirat _ bravo ! J’ai lu plusieurs fois les « Essais » in extenso, je crois les connaître un peu, et pourtant il y a des phrases que j’ai littéralement découvertes ce soir-là _ et parmi les passages les plus fameux _ quel compliment ! Montaigne est un « oral » _ parfaitement ! sa voix chante ! _, un homme de parole (à tous les sens de cette expression, d’ailleurs _ mais oui ! et on ne le mettra jamais assez en avant ! _ ). Les « Essais » gagnent un poids considérable _ oui ! _ à cette verbalisation _ du dit ; et à quelqu’un qui l’écoute, qui plus est ; et qui pourrait bien, à son tour, se mettre à parler, lui répondre… A cet égard, c’est une idée excellente d’avoir intégré de la musique, et de la musique  d’aujourd’hui, dans le spectacle. François Marillier a composé une musique inventive et précise, parfois descriptive, parfois non, toujours prise dans le « rythme » _ capital _ du spectacle, et confiée à un ensemble homogène de six instruments à vent très bien joués par deux instrumentistes (Agnès Raina et Yann Deneque). Je ne saurai pas bien dire pourquoi, mais cette musique qui scande et ponctue le discours _ toujours syncopé (et poétique) _ de Montaigne lui donne comme une résonance, un écho, un prolongement. Comme si cette musique révélait quelque chose de la polyphonie (au sens de Bakhtine) qui travaille en profondeur _ mais oui ! _ la prose poétique _ nous y voilà _ de Montaigne. Cette musique est nécessaire _ car Montaigne est intensément « musical »…
    …
    Un pareil spectacle repose, non exclusivement certes, mais directement, sur les épaules de l’unique comédien qui interprète « Montaigne » (la pièce), qui interprète _ « incarne », cette fois, et surtout par le flux sans cesse contrasté, profondément vivant, balayé de (puissants) traits d’humour, de la voix _ Montaigne (le  philosophe, l’homme _ et qui s’adresse à nous, trop souvent « indiligents lecteurs » !..). En choisissant Yannick Choirat, Thierry Roisin a choisi un acteur dont la jeunesse, la présence et la beauté donnent corps et vie _ il le faut, au théâtre ! _ à Michel de Montaigne. Merci de nous avoir épargné le poncif _ certes _ du « vieux sage sceptique » _ que Montaigne ne fut jamais : bouillonnant trop d’engagement !.. _ ! Choirat est épatant. Il donne au texte de Montaigne une chair, un corps, un regard, et une voix, une respiration, un rythme _ c’est on ne peut plus prometteur ! Il lui donne aussi une gestuelle, qui est un autre rythme. Un moment absolument merveilleux est celui où Yannick Choirat met en gestes la longue liste des expressions que peuvent prendre les mains : « Quoi des mains ? nous requérons, nous promettons, appelons, congédions…«  (II, 12, p. 454). Ludique (effet d’accumulation _ sans oublier que Montaigne est gascon ! il « parle avec les mains » !!!) et sérieux (si les mains parlent si distinctement, qu’est-ce que le langage ?… _ question fondamentale, en effet ! _), comme toutes les listes chez Montaigne, ce long catalogue est merveilleusement interprété par un acteur complètement maître de l’espace  intérieur de son corps _ ce n’est pas là un mince compliment ! Ce pourrait être un exercice, redoutable, pour un cours de théâtre. C’est ici une évidence théâtrale non moins qu’une évidence philosophique _ mazette ! le compliment n’est, décidément, pas mégoté… S’il y a  une page dans tout Montaigne qui appelle la mise en théâtre, c’est celle là. Je regrette presque que ce moment magique ne vienne pas plus tôt dans la représentation : toute la gestuelle de Yannick Choirat en serait comme rehaussée.

    …

    Reste une question. A aucun moment, dans tout ce spectacle, n’est évoquée l’idée que Montaigne a écrit, et, notamment, a écrit les « Essais« . On répondra que ce spectacle étant une « interprétation théâtrale » des « Essais« , il ne pouvait, sans bizarrerie logique, parler des « Essais« . Mauvais argument ; les « Essais » parlent abondamment _ en effet ! _ des « Essais » en train _ oui… _ de s’écrire _ = « s’essayer« ... Ce silence du spectacle sur le fait d’écriture _ expression superbe de vérité _ qu’est le livre même dont il est issu a une conséquence paradoxale et fâcheuse, qui est que les autres livres qui peuplent _ oui : de leurs voix prenantes _ la vie et le livre de Michel de Montaigne sont également absents. Étrange Montaigne que ce Montaigne sans Plutarque, sans Virgile, sans Cicéron, sans Sénèque, sans Platon, sans César, sans Lucrèce, sans ce commerce _ oui ! « commerce » dont la « réalité » fut considérable pour le bonhomme Montaigne (né le 28 février 1533, au château de Montaigne _ à Saint-Michel-de-Montaigne, en Dordogne _ et mort le 13 septembre 1592 en ce même château de Montaigne), privé d’assez de conversations, à la disparition de l’ami interlocuteur incomparable La Boétie (né à Sarlat le 1er novembre 1530, et décédé _ trop vite _ à Germignan, au Taillan-Médoc, près de Bordeaux, le 18 août 1563) _ ;

    …

    sans ce commerce des livres qui est, de son propre aveu, le troisième commerce de l’auteur des « Essais » (III, 3, « De trois  commerces« ).

    …

    J’ignore pourquoi Thierry Roisin a fait ce choix. Pourtant l’idée apparait, là où on ne l’attend pas, sous une forme iconique particulièrement cryptée. Le programme _ du spectacle _ est en effet illustré par une abeille. Une abeille, dont nulle mention n’est faite (sauf inattention de ma part) dans le spectacle _ même. « Les abeilles« , écrit Montaigne, « pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui«  (I, 26, p. 152 _ quelle langue ! savoureuse !).  Montaigne est cette abeille _ sachant aussi piquer _ qui « pillote« , c’est-à-dire qui pille (« pilloter » vient de « piller » _ non sans espièglerie ! et charme… _), qui butine et qui s’approprie _ melliflorement. A sa façon, Roisin lui aussi « pillote » Montaigne.

    …
    Allez pilloter à votre tour. Vous l’avez compris, il faut aller voir ce spectacle. C’est à Béthune, au « Palace » (juste à côté du Théâtre Municipal, à deux pas de la place du Beffroi), les mardis et jeudis à 19h30 et les mercredis, vendredis et samedis à 20h30, tél. 03 21 63 29 19.
    …
    Ce spectacle se donnera aussi à la « Rose des Vents », à Villeneuve d’Ascq, les mardi 20 mai, mercredi 21 mai, vendredi 23 mai à 20h et les jeudi 22 ami et samedi 24 mai à 19h.
    …
    Je vous en reparlerai d’ici là.
    …
        Bernard Sève
    …

    Puis, en suivant :

    …

    De :       Titus Curiosus
    Objet :     La pièce de François Cervantès
    Date :     15 décembre 2008 22:13:07 HNEC
    À :       Bernard Seve

    …

    (…)

    Merci : ton article, en plus d’être (tellement) « montanien », est aussi « sévien » : il vibre, porte, chante ! tu es un efficace partageur d’intelligence : d’un enthousiasme lumineux…

    …
    Titus
    …
    Et encore ceci, toujours ce 15 décembre :
    …
    De :       Titus Curiosus
    Objet :     Oralité et écriture de Montaigne
    Date :     15 décembre 2008 22:25:16 HNEC
    À :       Bernard Seve

    …
    En effet, Montaigne se déploie bien
    et dans la parole et le souffle, d’une part, et ses rythmes,
    et en même temps dans les rapports du lire et de l’écrire, comme instruments de prolonger, ressusciter ou susciter le parler,
    au-delà du vivre même.
    Mais pour retrouver toujours la vivacité d’un parler…

    …

    Ce qui est amusant, est que la réflexion de Cavell tourne elle aussi autour de la voix,
    autour des polémiques opposant Austin et Derrida…
    …
    Titus
    …
    Et enfin _ at last but not at least pour compléter encore ce « dossier » « Théâtre »_
    cet article-ci, de René Solis, en date du 20 janvier :

    …

    « «Montaigne» ou la pensée en marche« , dans l’édition du 20 janvier de Libération,
    à propos du spectacle « Montaigne » de Thierry Roisin donné en ce moment même à Montreuil :

    …
    Théâtre 20 janvier 6h51 «Montaigne» ou la pensée en marche
    …
    Théâtre. A Montreuil, Thierry Roisin adapte les «Essais» du philosophe du XVIe siècle dans un envoûtant voyage immobile _ pour les pieds du comédien, peut-être ;

    mais certainement pas pas pour sa « pensée » (« à sauts et à gambades« , elle) ; ni les nôtres (de même, à sa suite…)

    en l’écoutant se les « dire » à « haute-voix » ;

    et pour que, ainsi « notées » par qui les « saisit » _ par l’esprit ; ou la plume _, elles soient un tant soit peu, mais en leur (fol) élan surtout, retenues et un peu, par delà l’instant _ ou une vie _, transmises, avec leur élan _ généreux !)…

    …

    par René Solis
    …
    Montaigne d’après les «Essais» de Montaigne, mise en scène de Thierry Roisin, Nouveau Théâtre de Montreuil, 10, place Jean-Jaurès (93). Lundi, vendredi, samedi, 20 h 30, mardi et jeudi 19 h 30, dimanche 17 h. Jusqu’au 6 février. Renseignements : 01 48 70 48 90.
    …
    Le décor est un tapis roulant. Dans les coulisses, s’affairent quatre bagagistes qu’on n’aperçoit jamais. Ce sont eux qui nourrissent la bête, y déposent un bric-à-brac qui tient du vide-grenier. Fripes, ustensiles et bassines, malles et cartons, rouleau de faux gazon, vraies tourterelles… Chaque accessoire n’a droit qu’à un petit tour : ici _ comme dans la vie réelle _, on ne repasse pas les plats.
    …
    Eloge.
    …
    Sur le tapis, un homme marche, souvent à contre-sens, évite un objet, en ramasse un autre. Il réfléchit à haute voix _ la voilà ! _ et ses réflexions, que l’auteur nomme ses «fadaises», suivent le mouvement. Toujours changeantes _ « le monde n’est qu’une balançoire perpétuelle » _ ou « branloire pérenne« , à l’original, plus savoureux ! _, elles fonctionnent par « sauts et gambades«  _ oh combien !_ : associations, bifurcations, retours en arrière _ ou ce qu’est méditer vraiment.

    …

    Nulle précipitation dans cet éloge de la pensée en mouvement : si le tapis ne s’arrête jamais, il lui arrive d’avancer _ seulement _ imperceptiblement _ mais on peut jamais dire ni qu’il (lui, le tapis) se retourne ; ni qu’il s’arrête ; héraclitéennement.

    …

    L’homme, pour sa part, n’est guère plus pressé qu’un mime en sa marche immobile. Un voyageur paisible : telle est l’image que l’acteur Yannick Choirat prête à Montaigne dans ce spectacle imaginé _ conçu à figurer : sur la scène _ par Thierry Roisin à partir d’extraits des « Essais » ; et créé il y a un an à la Comédie de Béthune, qu’il dirige.
    …
    Sur les voyages en général, et sur les Français en voyage en particulier, Montaigne a écrit des pages que l’on pourrait mettre en exergue de tous les guides touristiques d’aujourd’hui : « La diversité des façons d’une nation à l’autre ne me touche _ un mot crucial ; on le retrouve sous la plume de François Couperin _ que par le plaisir de la variété. Chaque usage a ses raisons. […] J’ai honte de voir [mes compatriotes] enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble être hors de leur élément, quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leur façon, et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure […]. La plupart ne prennent l’aller que pour le retour. Ils voyagent couverts et resserrés _ ah ! ah ! _, d’une prudence taciturne et incommunicable ; se défendant de la contagion d’un air inconnu […] On dit bien vrai qu’un honnête homme, c’est un homme mêlé. » _ ô combien merci, de nous le rappeler ! A mettre sous le nez de certains de nos présents ministres…

    …
    Fraise.
    …
    De l’énorme somme des « Essais« , Roisin n’a bien sûr pu retenir que quelques pages. Un pot-pourri d’autant plus judicieux qu’il échappe à la solennité. Son Montaigne est un jeune homme curieux et étonné _ toujours : avec l’inépuisable énergie de la jeunesse (durable : d’esprit !) _ qui, s’il ne ressemble guère à l’autoportrait que l’auteur dresse de lui-même _ à l’ultime chapitre des « Essais« , II, 13, « De l’expérience« , surtout _, se met lui aussi _ tel Montaigne en son écriture si vivement oralisée ! _ littéralement à nu, quand il troque son costume moderne pour le haut-de-chausse, le pourpoint, la fraise et le chapeau de l’homme de la Renaissance.
    …
    Dans une langue légèrement modernisée, et accompagnée par deux musiciens, le « Montaigne«  _ l’homme, la pièce ? mais ils font, probablement, quasi corps… _ de Thierry Roisin est à l’écoute _ tel l’homme (et auteur) Montaigne le premier ! et comment ! _ des préoccupations d’aujourd’hui. Quoi de plus « modernes » que les pages dénonçant la colonisation de l’Amérique : « Notre monde vient d’en trouver un autre […] Bien crains-je que nous aurons très fort hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui aurons vendu bien cher nos opinions et nos arts. » Dans l’éloge souriant de la tolérance et du libre arbitre, pointe aussi une colère _ certes ! _ dont on entend tout _ on peut accompagner la lecture des « Essais » du livre très juste et très instructif de Géralde Nakam : « Les Essais de Montaigne : miroir et procès de leur temps«  ; ainsi que de son « Montaigne et son temps _les évènements et les Essais : l’histoire, la vie, le livre«  : un temps (violentissime) de guerres civiles et de fanatismes. « A quoi faire le théâtre, si l’entendement n’y est pas ? » aurait pu dire Montaigne. L’entendement et le théâtre y sont.
    …
    René Solis
    …
    Voilà pour ce très bon article aussi.
    …

    Et maintenant, je reviens au présent _ du 23 janvier _ de l’écriture :

    …

    A Bordeaux, les représentations de ce « Montaigne » de Thierry Roisin
    auront lieu au Théâtre du Port-de-la-Lune
    les mardi 10, mercredi 11, jeudi 12 et vendredi 13 février, à 20 heures.
    Le spectacle se déroule l’espace d’une heure vingt…

    …

    Assurément, le verbe de Montaigne

    (tapis roulant _ de la mise en scène de Thierry Roisin _ ; et jeu d’acteur _ de Yannick Choirat _, aidant, qui plus est…),

    n’a rien de statique ; non plus que d’un sur place ; ou d’un tourné-en-rond :

    …

    sa musique _ alors même qu’elle est intime _, en « avançant » sans cesse, est intensément mobilisatrice, pour qui _ lecteur-auditeur _ y prête si peu ce que ce soit

    son oreille ;

    une oreille à une voix…

    …
    La (chaleureuse) recommandation de Bernard Sève à « aller pilloter«  à notre tour est d’expert _ s’il en est…
    …
    Montaniennement

    _ si je l’osais : en gascon… _,

    …

    Titus Curiosus, le 23 janvier 2009

  • Vers d’autres rythmes : la liberté _ au piano aussi _ de trois philosophes de l’ »exister »

    Un très grand livre (de 177 pages)

    _ sur un sujet inouï (faute d’oreilles assez fines ! d’Ariane ! dirait Nietzsche) et important : les modalités personnelles de la liberté de l’exister (de chacun) ; soit une affaire de « rythme » ! _

    …

    du philosophe

    _ et talentueux animateur de l’excellente émission « les Vendredis de la philosophie« , sur France-Culture ; ainsi que du tout aussi excellent blog « 24 heures Philo » sur le site liberation.fr _

    François Noudelmann :

    …

    l’essai « Le Toucher des philosophes _ Sartre, Nietzsche, Barthes au piano« , aux Éditions Gallimard, en novembre 2008.
    …

    « L’idée de ce livre _ entame son « Intuition« , page 9, en guise de présentation de son projet, François Noudelmann _ est venue d’une séquence filmée où Jean-Paul Sartre joue du piano« 

    _ « rue Delambre. Il a soixante-deux ans » (…) « Il partage _ à ce (court) moment filmé _ l’intimité d’une jeune femme fragile à l’écart du tohu-bohu des boulevards. Arlette _ Arlette Elkaïm, sa « fille d’élection » _ l’accompagne« , sera-t-il précisé pages 25-26, au début du premier chapitre « sartrien » : « Le piano à contretemps«  (écrit à « Saint-Denis, rue de la Liberté« , au « printemps 2007« ), pour présenter cette « séquence » extraite du film consacré, à « Sartre et Beauvoir«  par Madeleine Gobeil, sera-t-il précisé ailleurs… _ ;

    …

    « La scène se déroule en 1967 alors que l’écrivain philosophe est engagé sur tous les fronts de la scène internationale. (…) Or en pleine euphorie militante et aventurière, Sartre se réservait régulièrement _ « à contretemps« , donc… _ du temps au piano. » Il « y déchiffrait des partitions de Chopin ou de Debussy.
    …

    Cette découverte m’a sidéré : après avoir travaillé de longues années les textes et la pensée de Sartre,

    j’entendais _ enfin !.. en quelque sorte ;

    sans s’y être le moins du monde « attendu » !

    et cela en fait un extraordinaire « prix », tant pour l’auteur, François Noudelmann, qui le « découvre » ; que pour nous, lecteurs de son « essai », qui, à sa « suite », partageons cette rare « découverte« … _

    …

    j’entendais

    une autre de ses voix,

    formidablement singulière.« 

    …
    « En fait, ce fut moins la découverte d’un Sartre pianiste et mélomane qui me surprit _ il avait déjà évoqué ce goût dans « Les Mots » _

    que la vue et l’écoute

    _ par le film le saisissant dans une de ses « intimités » : non pas « intellectuellement », mais bien « au ras des sens », en quelque sorte (pour ne pas dire synesthésiquement, ni, encore mieux, peut-être, æsthétiquement ; pour l’heure, du moins…) _

    d’un homme produisant alors un autre rythme,

    si différent

    de sa parole publique

    et de son écriture volontariste » _ (bien connues elles), pages 9-10.

    …

    « Sartre retrouve Arlette Elkaïm, sa fille d’élection, et la caméra fait effraction dans une intimité _ familiale et féminine ; selon un lien à l’autre, comme nous l’a bien appris, quant à l’essence même de l’ »intimité », Michaël Foessel en sa « Privation de l’intime« . (…) Cependant la force du document _ car ce film-ci n’est que cela… _ tient dans l’expérience d’une durée et d’un rythme singuliers _ tant pour nous qui le découvrons, que pour Sartre s’y adonnant… _ plus que dans l’éclairage un peu fabriqué d’une scène privée. »
    …
    Car « faire, jouer de la musique

    engagent le corps dans une posture et une temporalité complexes _ dont l’ »essai » d’analyse va passionner François Noudelmann s’ »essayant », donc, ici, à l’analyser-explorer ; ainsi que nous ; à le lire, à sa suite ; page 10…

    …

    En effet, s’y « construisent aussi des tempos, des pulsations, des frappes intimes et non programmées.«  Voilà quel va être l’objet _ absolument imprévible (et imprévu) et tout bonnement passionnant, et magnifique ! _ de cette enquête-exploration-« essai » …

    …

    Au delà du fait que « Sartre est un déchiffreur«  _ « ce qui n’étonnera pas ses lecteurs, habitués à la curiosité insatiable d’un passionné qui veut parcourir tos les champs de l’activité humaine« , page 26 _, le regard hyper attentif (et hyper curieux, à son tour) de François Noudelmann nous fait découvrir que « les doigts de Sartre n’entrent pas franchement dans les touches, ils les effleurent. » Et l’enquêteur de se demander, page 28 : « Est-ce la main du philosophe qui parcourt le clavier, ou une autre main, plus en rapport avec le corps tout entier _ voilà la piste… _, c’est-à-dire avec toute une disponibilité _ si rarement rencontrée, remarquée, mise à l’oeuvre, par tout un chacun, (très) consciemment du moins _ de la peau, des nerfs, des humeurs ?«  _ ou tout une synesthésie… C’est que « les doigts de Sartre caressent les touches et ne pénètrent pas le clavier« , page 29… « Les mains de Sartre ne frappent ni ne martèlent. Leurs attouchements respectent la blancheur veloutée du clavier qu’elles sollicitent _ sans sollicitude ! _ avec une savante subtilité. Ne pas appuyer, ne pas pénétrer, caresser. »

    …

    Sous le regard _ « acte esthétique« , dirait Baldine Saint-Girons en son si beau « L’Acte esthétique«  _ de François Noudelmann, voici tout une « érotique » venant _ et lumineusement ! _ se faire jour :

    « Dans le corps à corps des amants _ si mal compris, la plupart du temps, en ces saisons de rude vent « pornographique » _, Sartre se plaît à ces rapprochements discrets. La chair y devient pure relation à autrui, elle échappe à la fusion dévoreuse des corps« .

    Ce qui, traduit « en langage de philosophe« , donne, toujours page 29 : « il y découvre une « incarnation réciproque » ; la main qui caresse le corps de l’autre le fait exister comme chair, et par un chiasme tactile cette main directrice est incarnée à son tour ; elle s’éprouve _ musicalement _ comme une chair sensible grâce à la peau _ de l’autre, aimé _ qu’elle parcourt. »

    …
    En très fin connaisseur de tout l’œuvre sartrien, François Noudelmann apporte cette très judicieuse précision, page 30 :

    « La confiture qui reste collée au doigt de la conscience

    comme la boue du galet qui poissait déjà la main de Roquentin dans « La Nausée« 

    disent la répugnance sartrienne à

    sentir son propre corps s’enfoncer

    dans une matière louche. »

    …

    Et François Noudelmann ose magnifiquement, en maître du sujet de son « essai », cette formule si juste-ci :

    « Sartre, plus masturbateur de femmes que hussard pénétrant,

    caresse les être et les choses«  _ comme il caresse l’ivoire longuement musical, en la résonance de ses harmoniques, des touches du piano…

    …
    Etc..

    …

    Soit tout une « érotique » _ et formidable et (seule) vraie liberté _ de ce toucher-ci, de ces philosophes-ci _ « Sartre, Nietzsche, Barthes«  _, observés _ avec beaucoup, beaucoup d’amour, de la part de François Noudelmann, ici, en ce si bel « essai » _ « au piano« …

    …

    Le second chapitre de l’essai, au titre (aussi, mais pas seulement, ironique) de « Pourquoi je suis un si grand pianiste« , est consacré au « toucher » « au piano » de Frédéric Nietzsche ; et fut rédigé en un lieu éminemment nietzschéen, sur la Riviera niçoise, à « Eze« , « l’été 2007«  (saison idéale pour l’auteur de la révélation de « Zarathoustra« )…

    …
    L’enquête, ainsi qu’à chaque fois, use de « tous les moyens du bord », je veux dire tous ceux aujourd’hui disponibles : en ce cas-ci, nous ne disposons plus, comme pour l’activité pianistique de Sartre et de Barthes, de la parole toujours « vivante » de « proches » ; non plus que de documents enregistrés (sonores ou filmés) ; seulement de bribes de témoignages écrits, et fort disséminés, et qu’il faut aller dénicher, exhumer avec infiniment de patience, sinon d’obstination… Et François Noudelmann, en chercheur extrêmement patient, en effet, persévérant et insatiable, qu’il est, va chercher loin,

    tant dans les manuscrits mêmes de Nietzsche,

    que dans les récits de ses divers amis mélomanes (« Gustav Krug, Erwin Rohde, Heinrich Köselitz alias Peter Gast« , pages 63-64 ; et d’autres…) ;

    tout ce qui se rapporte à la pratique pianistique effective _ les faits !!! _ de l’ami (cher) de Dyonisos et d’Ariane…

    …
    Avec « ses compositeurs d’élection«  _ Chopin, Schumann ; plus encore que Bizet ou Wagner ; ou Brahms ; mais aussi Mozart, ou Haydn _, Nietzsche « dialogue« , nous dit François Noudelmann page 64, « parce qu’il se sent appartenir, grâce à la musique, à ces êtres pour qui le langage s’est transmué en art«  :

    l’expression est capitale ;

    car c’est là que gît l’acmé même du sens, pour Nietzsche ; et ce n’est pas pour rien que son « Ainsi parlait Zarathoustra _ un livre pour tous et pour personne« , est un (immensément inspiré) poème en prose !

    …

    « Dire que Nietzsche appréciait Chopin serait trop faible, il l’a adoré, il s’y est identifié« , page 68.

    …

    Car, ce que révèle François Noudelmann, ce sont tous les _ si riches _ processus d’enrichissement de la personnalité auxquels donne lieu la pratique musicale,

    en « déchiffrant », « interprétant », et aussi en « improvisant » « dans l’esprit de »,

    que permet cette pratique « intime » du piano :

    pour soi seul,

    ou pour _ ou avec (« à quatre mains », voire « à deux pianos », même si c’est, forcément, plus rare) _ quelques proches, aimés…

    …

    Ainsi « le morceau de Chopin que Nietzsche préfère est(-il) la « Barcarolle en fa dièse majeur« « , apprenons-nos de François Noudelmann, page 71.

    …
    Au delà de cet événement majeur, pour l’histoire même de Nietzsche, en sa totalité de personne, de philosophe et d’artiste-musicien, qu’est la découverte de « Carmen » de Bizet à Gênes : « C’est à Gênes et en italien que le coup de foudre se produit, mêlant la France, l’Espagne et l’Italie, lorsqu’il assiste, en 1881, à une représentation de « Carmen« . (…) A l’opéra de Nice il revient plusieurs fois de suite, et il se procure la partition pour la déchiffrer sur les pianos dont il disposait. Il s’est administré la médecine _ des sens, synesthésique, via la musique _ qu’il lui fallait et la partition de Bizet qu’il utilisait est recouverte de multiples indications témoignant de son intense appropriation pianistique.« 

    …

    Car « le piano est toujours son diapason, sa table de mutation : il transcrit ce qu’il entend, ce qu’il aime. Pour cet homme musicien, la transcription vaut tranvaluation. Jouer « Carmen » au piano lui permet de se purger, de se réalimenter, de se transformer«  _ et devenir ce qu’il est… : pages 95-96.

    …

    « Penser, c’est entendre ; et la musique apprend au philosophe à devenir meilleur « auditeur ». De manière non réflexive _ et par là plus puissante à s’insinuer, ainsi que ses « effets » physiologiques _, elle contient le monde sensible, elle vit par les oreilles _ telles celles, si fines, d’Ariane, auprès de Dyonisos _ qui l’absorbent et qui sont capables de faire résonner _ en soi et autour de soi _ toute cette présence de la vie en devenir », énonce, avec recul, François Noudelmann page 97 ;

    …

    avant de le commenter ainsi :

    « Loin des « mensonges du grand style » _ à la Wagner ; et même à la Beethoven ; d’où quelque « injustices », même, que commettra Nietzsche au détriment (cruel !) de la musique de Schumann, ainsi que le lui reprochera (un peu amèrement) Roland Barthes _ et des discours savants,

    …

    la musique écoutée dans la lumière de la Méditerranée encourage un autre rapport à la terre : le plaisir, la légèreté, la limpidezza, l’air sec. Nietzsche, en rupture de ban avec tout ce qui transpire l’Allemagne, exalte la « sensibilité brune et brûlée », française, italienne, espagnole et même (référence refoulée par ses héritiers nazis ! _ laisse alors échapper François Noudelmann _) la gaieté africaine, mauresque. Brisant l’idole Wagner, mais aussi son piédestal germanique, il écrit, en français, dans « Le Cas Wagner«  : « Il faut méditerraniser la musique »…« , pages 97-98.

    …

    Jusqu’à la conclusion _ sur la souplesse à « savoir adopter » _ de ce passage-ci :

    …

    « L’esthétique engagée par le corps qui écoute et pense en même temps

    va au-delà de toute forme » _ déjà formée, et (trop) refermée sur soi…

    …

    Quant à la pratique _ = le toucher _ pianistique, on découvre ceci, page 107 :

    …

    « L’excès _ dont « il se réjouit«  et « qui signe son affranchissement à l’égard des anciennes formes«  fossilisées _ n’est pas le pulsionnel incontrôlé qui conduit à la fausse note, ou qui appelle le cri _ à la Edvard Munch _ dans la mélodie. » Car « tout l’art consiste à transformer la pulsion, l’élan démesuré, grâce à un rythme ou une harmonie qui sache conserver la tension entre force et équilibre.« 

    …

    François Noudelmann remarquant que, à propos, cette fois, de l’inspiration philosophique

    _ ce à propos de quoi on se reportera avec le plus grand profit philosophique au magnifique travail de Marianne Massin « La pensée vive _ essai sur l’inspiration philosophique«  _,

    Nietzsche « emploie les mêmes termes, comme dans « Ecce Homo« , lorqu’il décrit l’inspiration philosophique :

    …

    « un emportement « hors de soi » où l’on garde la conscience la plus nette d’une multitude de frissons ténus irriguant jusqu’aux orteils (…), un instinct des rapports rythmiques, qui recouvre d’immenses étendues de formes _ la durée, le besoin d’un rythme ample, voilà presque le critère de l’inspiration, et qui compense en quelque sorte la pression et la tension qu’elle inflige » _ c’est superbe ! et si juste ! Grâce au rythme, les larmes qui secouent le penseur et le musicien _ conclut alors ce passage page 107 François Noudelmann _ se convertissent en joie ; et le corps terrassé par tant d’émotions peut danser sur des pieds légers » _ ou le « style » (de soi)…

    …

    Avec cette synthèse-ci, pages 108-109 :

    …

    « Le piano _ pour Nietzsche _ fut un centre et un milieu :

    comme forge d’évaluation et d’organisation, il eût un rôle central,

    recevant les vibrations de pensées, de rêves et de désirs dans sa caisse de résonance,

    sélectionnant les sons propices à un déploiement de rythmes, à l’émergence d’un « style » incommensurable à tout style _ établi _, tant il suppose de variations et de tensions.

    …

    Il offrait à Nietzsche un temps et un exercice singuliers, même si tout passait par lui. »

    …
    Et François Noudelmann précise très éloquemment :

    …

    « En cela il présentait une activité médiane entre l’écoute et l’écriture :

    lorsque Nietzsche assistait à des opéras ou à des concerts symphoniques, il s’abandonnait à une réception _ pas encore, ou pas encore assez un « acte esthétique » (selon l’analyse qu’en donne Baldine Saint-Girons) ? _ maximale et digestive (…).

    …

    En revanche, l’écriture philosophique était gouvernée par la volonté d’affirmer une singularité, de prendre le pas sur le troupeau. Nietzsche _ non sans points communs ici avec les aspects les plus saillants et affichés d’un Jean-Paul Sartre _ s’y faisait critique impitoyable ou prophète solitaire, marquant par ses différents patronymes une rupture dans l’histoire de la pensée occidentale.

    …

    Entre ces deux attitudes _ c’est ce lieu (d’activité-là) que repère avec tant de finesse François Noudelmann ici _, ingestion et exclamation,

    …

    le jeu pianistique se trouvait au milieu ou au croisement :

    qu’il fût interprète, improvisateur ou compositeur, Nietzsche rejouait des musiques qu’il s’appropriait.

    …

    Plus qu’un exécutant,

    moins qu’un inventeur,

    il a constamment retravaillé _ c’est cela _ ce qui plaisait à son oreille.

    …

    Féru de transcriptions,

    il retrouvait _ oui ! avec recul… _ sur son clavier les œuvres écoutées en concert

    et se réappropriait _ voilà ! _ ainsi la musique qui l’avait ravi jusqu’au paroxysme.

    …

    En les rejouant

    _ le mot est important : vivre et s’épanouir sont de l’ordre d’un jeu (à la Winnicott : je viens de relire avec jubilation l’article « Vivre créativement« , en 1970, aux pages 43 à 59 de « Conversations ordinaires« )

    de « reprise » _,

    …

    il devenait conducteur à son rythme _ voici le décisif ; pour lui, comme pour tout un chacun ! _,

    poursuivant, rectifiant, déplaçant tel ou tel motif

    _ et nous tous, aussi, nous avons à nous y « essayer », plus ou moins, et avec plus ou moins de succès ; avant que le sifflet retentisse, de « fin de partie »…

    …

    Improviser et composer _ musicalement, d’abord, peut-être _,

    à des degrés divers participaient d’un tel accord _ à trouver _ entre réception et recomposition.

    …

    Par le piano, Nietzsche usa de la musique à la manière dont Montaigne,

    un de ses penseurs favoris _ comme je le comprends ! _,

    reprenait _ c’est bien le terme (éminemment pratique) décisif _ les auteurs antiques : une fois digérées par nos corps, leurs idées

    nous appartiennent _ oui !

    …
    Il fit entrer le monde par ses oreilles jusqu’à l’indigestion

    et lorsque _ ses onze années de « fin » _ plus aucun langage _ en sa « folie », à Iéna, de 1889 à 1900 _ ne l’arrimait au réel,

    …

    le piano

    _ on le sait : « en sa clinique psychiatrique à Iéna, il pratiquait deux heures par jour, interprétant et improvisant sur un piano de restaurant«  et même « pouvait encore briller par ses inspirations« , nous a prévenus François Noudelmann, page 65 _

    …

     le piano

    resta son indéfectible diapason »,

    termine son chapitre (d’Èze), page 109, François Noudelmann…

    …

    A mon avis,

    le troisième et dernier chapitre « Le piano me touche » _ consacré à la pratique intime de piano de Roland Barthes _ atteint au sublime ; et va encore plus loin dans l’exploration de ce « toucher«  pianistique « des philosophes« …

    …

    C’est « davantage quand il parle de ses goûts musicaux _ plutôt que lorsqu’il déploie sa petite philosophie de l’amateurisme musical » _ que « Barthes » se dévoilerait, avance en un tournant décisif de son analyse, François Noudelmann, page 138…

    …

    Et il passe en revue les « prédilections » (selon le mot de la page 139) de Roland Barthes, dont il résume la « constellation » des « passions » à : « Mozart, Schumann, Chopin et la musique française du XXème siècle«  (page 140).

    …

    Après un (rapide) paragraphe consacré à Mozart

    _ « la musique de Mozart lui offre des boîtes magiques à partir desquelles il se compose des styles. La pensée et l’habitus se trouvent revisités par une introjection musicale du soi » ; puisque « l’écoute et l’interprétation des œuvres de Mozart lui fournissent un spectre d’humeurs et d’affects légers _ heureusement « légers« , oui ! _ dans lesquels il peut se projeter aisément, avec lequel il peut s’amuser _ c’est cela : jouer _ sans risquer l’empathie mélancolique ; comme la plupart des amateurs de Mozart, il associe sa musique à la joie _ absolument _ et s’y livre avec innocence » (page 140) _,

    …

    après Mozart, donc,

    François Noudelmann se lance dans « la grande affaire musicologique de Barthes«  (page 141), qui « tient essentiellement à la préférence qu’on doit accorder à Schumann ou à Chopin«  ; et « bataille rétrospectivement avec Nietzsche sur cette question de goût qui engage tout un style et tout un monde«  (pages 140-141).

    …

    Cette « bataille » accouche de dix pages (142 à 152) d’un détail passionnant. Pour aboutir à cette approximative « balance« , page 152, selon laquelle « la musique de Chopin, selon Roland Barthes, pèche par excès _ ô combien relatif ! et peut-être français… _ de sophistication et de virtuosité ; elle donne l’exclusive à la mélodie ; quand celle de Schumann n’oublie pas _ et là serait son « avantage » : un moindre « oubli »… _ l’importance aussi grande du rythme«  _ un peu plus bartokien ?..

    …

    Aussi me porterai-je tout de suite au « principal » de la très riche, pour ne pas dire somptueuse, analyse de ce chapitre de l’« essai » :

    elle porte sur le goût de Ravel _ avec tout ce qu’il implique _, et débouche sur rien moins qu’une authentique (discrète) « érotique » et du goût et du penser, non (véritablement) disjoints…

    …

    « La musique est sans patrie, semble suggérer Barthes _ avance page 152 François Noudelmann _, car le sujet amoureux _ noyau du sujet véritable (et _ forcément ! _ « décentré »…) _ n’a plus qu’un foyer _ de focalisation (du regard ; du désir) _ qu’une attache _ cela aussi est important (et sa tension perpétuelle ; jamais de « possession ») _, ceux de la personne qu’il aime.« 

    …

    Il en résulte que « ce nomadisme autorise des cartographies _ fort mouvantes _ nouvelles _ oui… _, au-delà des frontières musicales établies.« 

    …

    Car « Barthes peut _ désormais _ associer Schumann à Fauré, Debussy et Ravel, une autre tradition qu’il affectionne,

    désignée comme « musique française » plus par souci de distinction _ taxinomique, si l’on veut _ que par une véritable identité nationale _ tiens donc !!!

    …

    « Ravel enfin, Ravel surtout,

    pour tant de raisons difficilement explicables.

    La proximité géographique de ce compositeur originaire du Pays basque

    _ Ciboure – Saint-Jean-de-Luz (qui me sont également, tout personnellement, chers) :

    …

    qu’on écoute, ici, le très, très beau travail des sœurs Katia et Marielle Labèque

    (également, tout comme Barthes, bayonnaises),

    …

    dans le CD « Ravel » KML Recordings 1111, avec ce programme « choisi » :

    …

    la « Rhapsodie espagnole » pour « deux pianos quatre mains » ;

    « Ma mère l’Oye » pour « piano à quatre mains » ;

    le « Menuet antique » ;

    la « Pavane pour une infante défunte » en une « adaptation pour piano quatre mains » ;

    un « Prélude » ;

    et le « Boléro« , en une « transcription par l’auteur pour deux pianos quatre mains » et « adaptation percussions Katia et Marielle Labèque«  (sic)… ; et « côté percussions », les sœurs Labèque sont aussi d’éminentes bartokiennes !!! _
    …
    Fin de l’incise discographique ravélienne bayonnaise…
    …
    La proximité géographique de ce compositeur originaire du Pays basque _ je reprends l’élan de la phrase, et l’énoncé des « raisons difficilement explicables«  _,

    …

    mais aussi une qualité dite « française » et qu’il reprend à Couperin

    _ cf le si emblématique « Tombeau de Couperin« … _

    …

    touchent au plus profond le goût de Barthes pour un compositeur qui épuise les formes de l’intérieur, sans recourir à l’éclatement avant-gardiste.

    _ certes ; cf mon article du 26 décembre “Un bouquet festif de musiques : de Ravel, Dall’Abaco, etc…”

    …

    Il joue sa « Sonatine » et compose à sa manière, plus qu’à celle de Schumann,

    comme Sartre _ auparavant _ s’inspirait de Debussy plus que de Chopin. »

    …
    Et voici un point majeur, ainsi que nœud, tournant décisif ou plaque tournante, de l’analyse barthienne de François Noudelmann :

    …

    « Ravel est davantage qu’une pierre de touche : le point d’intensité à partir duquel se reconnaît une sensibilité, un goût de la combinaison, un sens du jeu, une alliance d’audace et de pudeur » _ page 153 ; soit aussi tout un art (subtil) de penser (le réel,

    c’est-à-dire la complexité ; et cela, face à l’aventureux de nos désirs particuliers…).

    …

    François Noudelmann cite ici la perspicacité de Vladimir Jankélévitch : « On vérifie, en écoutant la musique de Ravel, que la France n’est pas toujours le pays de la modération _ sinon tendue, contenue (sur soi, tout le premier !) _,

    …

    mais plus souvent celui de l’extrémisme passionné et du paradoxe aigu _ quelle magnifiques lucides formules !

    …

    Il s’agit d’éprouver _ charnellement, physiologiquement, en son corps ! _ tout ce que peut _ oui ! _ l’esprit _ et la force de sa volonté, alors, incarnée _ dans une direction donnée,

    de tirer sans faiblir _ et jubilatoirement _ toutes les conséquences _ extrêmes, donc _ de certaines attitudes.

    …

    L’abandon des préjugés, l’aventure et le scandale… Voilà où on en arrive _ en effet ! _ avec cette imagination passionnée _ mais oui ! _, téméraire _ alors… _ qui ne craint _ certes _ pas d’aller jusqu’aux limites extrêmes _ encore ! _ de son pouvoir«  _ cavalièrement, en quelque sorte…

    …

    Cette citation de Jankélévitch est tout à la fois remarquablement adéquate et bienvenue

    dans l’analyse si fine de François Noudelmann…

    …
    Qui poursuit, page 153 encore :

    …

    « En interprétant _ au piano _ Ravel,

    …

    Barthes retrouve _ oui _ une sensibilité commune, une radicalité _ oui ! _ pudique _ certes ! _, une acuité _ vraiment classique _ à l’égard des formes anciennes. Il découvre probablement une autre modernité que celle des avant-gardes _ comme c’est merveilleusement ressenti, vu et dit ! _, car c’est Ravel, et non Bizet _ mais de l’eau a passé sous les ponts depuis 1889 et la folie (turinoise) de Nietzsche : il aurait pu « découvrir » et adorer, lui aussi, Ravel ! _, qu’il « joue » contre Wagner _ et l’on sait la part inévitable, conjoncturelle, d’artifice, de ces oppositions circonstancielles (et en partie rhétoriques)-là…

    …

    Comme pour toutes les ruptures esthétiques, Barthes sait résister _ mais oui ! _ aux grands discours sur les progrès de la nouvelle musique. » Et « loin des grands boulevards musicologiques et philosophiques, Jankélévitch, pour d’autres raisons, affirma Ravel

    …

    ainsi que les compositeurs hispaniques, d’Albéniz au Barcelonais Mompou

    _ (Federico Mompou : 1893-1987) : que l’on écoute sa « Música callada« , par exemple par le compositeur lui-même ; ou par Josep Pons : c’est un trésor !!! _,

    contre le germanisme triomphant,

    …

    de la même façon qu’il préférait lire Baltasar Gracian plutôt que Heidegger. »

    …

    Surtout,  » le goût de Barthes pour Ravel _ et là nous sommes au cœur battant de l’analyse proprement « philosophique » _, s’il échappe à ces enjeux nationaux _ pour ne pas dire, carrément, « nationalistes«  _ témoigne aussi de sa singularité déplacée _ nous approchons décidément du centre (décalé ; et en déplacement…) de l’idiosyncrasie barthésienne _,

    …

    partageant avec le compositeur faussement classique _ oui, car infiniment libre (et non inféodé) : Ravel _ une relation lucide _ et assez rare _ au modernisme _ absolument ! _,

    …

    à la fois engagé dans les ruptures _ les « écarts », un clinamen _ et sans les pièges _ naïfs ou masochistement nihilistes _ de la table rase.
    …
    Déposer les modèles
    _ et les toboggans socialement commodes, et alanguis, des conformismes _, non pas les détruire,

    les épuiser plutôt _ en les « saturant », en quelque sorte, et non sans un humour détonnant ! _,

    …

    tels sont les gestes communs à Barthes et à Ravel.
    …
    Chacun à sa manière, ils circulent
    _ oui ! filent ; se décalent… _

    les interrogeant, les déplaçant _ ces « modèles », de leur humour « valsant »… _ :

    …

    ils les finissent,

    au double sens d’une destitution et d’une finition _ infiniment et discrètement malicieuses ; et, mine de rien, radicales.

    …
    Chacun de ces deux-là est « sans cesse à côté de l’endroit où on l’attendait »… Page 155.

    …

    « Ravel, parmi de telles raisons,

    est sans doute _ mais oui ! _ le musicien qui lui correspond le mieux,

    …

    plus que Schumann auquel il réserve _ du moins en public, en son discours _ son affection.
    …
    Mais peut-on dire
    « j’aime Ravel » comme on dit « j’aime Schumann » ?

    …

    La déclaration _ suggère, page 155, François Noudelmann _ prendrait un goût de guimauve

    _ tiens donc ! et alors ?.. _

    au regard de ce que signe un tel nom _ « Ravel » _, l’heureuse lucidité des affects, l’intensité absolue de l’artifice » _ expressions qui toutefois rencontrent, il me faut en convenir, comme de la perplexité…

    …
    Mais l’analyse qui suit, sur les dix dernières pages du chapitre (155 à 165), constitue probablement le summum de la recherche, ici, de François Noudelmann :

    …

    « Plus que des affinités _ en effet, pousse-t-il _, la préférence pour un compositeur

    engage

    un complexe de sensations, de passions, de sexualité

    _ soit un comble (physique, charnel) d’engagement (envers un autre) :

    …

    en l’occurrence, une érotique (au sein de l’intimité ;

    sans exhibitionnisme aucun, veux-je dire).

    …

    « L’émotion qui fait accélérer la respiration

    et monter les larmes

    …

    manifeste la corporéité du jeu _ pianistique, faut-il le rappeler ? _,

    si tant est que le corps ne se réduit pas aux impressions sensibles

    et mobilise _ a contrario _ l’imaginaire et la pensée.

    …

    La pratique du piano mobilise _ voilà ce qui déclenche une accélération _ tout le corps de l’interprète,

    mains, oreilles _ d’abord _,

    …

    mais aussi le cœur, les poumons _ le souffle _, le sexe _ et leurs divers frissons, mouvements, reptations…

    …

    Au travers des quelques témoignages _ épars _ de Barthes sur sa pratique,

    se dessine une phénoménologie discrète _ en effet : à l’inverse de quelque hystérisation, certes _ du jeu pianistique,

    …

    peut-être plus intéressante _ parce que davantage de biais _ que ses réflexions explicites sur l’amateurisme musical. »

    …
    Car « ses descriptions permettent d’approcher au plus fin _ nous y voilà, donc, François _

    …

    ce qu’est un toucher,

    ce qu’un rythme produit dans un corps ;

    …

    et comment il accentue la jouissance«  _ toujours page 155.

    …
    « En touchant le clavier,

    l’interprète est touché à son tour,

    …

    certes sans recevoir l’intention _ mais oui : cela repose _ d’un autre corps,

    …

    mais en déclenchant une sonorité

    qui l’envahit » _ la touche répondant (!) par une onde qui très matériellement se propage (et peut littéralement enchanter !).

    …

    En ce dispositif-ci,

    « le pianiste est à la fois touchant et touché« .
    …
    Barthes suggère, il n’appuie pas » _ jamais.

    …

    Toutefois il va plus loin dans la recherche _ ouverte _ de cette corporéité singulière,

    notamment lorsqu’il pose la question du plaisir.

    …
    Le jeu du piano exige à la fois la maîtrise et la soumission :

    …

    il lui faut maîtriser l’instrument,

    posséder le clavier en lui imprimant un doigté,

    …

    mais pour en tirer du plaisir il faut se soumettre

    à la fois à sa mécanique

    et à l’apprentissage du morceau.

    …

    Le désir de jouissance _ par là même _ se trouve martelé

    selon une combinaison de contraintes et d’impulsions.
    …
    Barthes en dégage _ en déduit somptueusement François Noudelmann, page 156 _

    le motif et la figure : le coup.

    …

    Ce mot désigne à la fois le battement rythmique et le choc produit.« 

    …

    Barthes, « plus qu’une argumentation musicologique, défend une interprétation adéquate à son propre style _ de jeu _,

    …

    c’est-à dire à sa façon de ressentir corporellement _ en jouant, en frappant les touches-marteaux du clavier du piano _ la musique.
    …
    Il aime les rythmiques fortes, obsessives,

    les accents, les syncopes, les contretemps« 

    _ que ne s’est-il donc « mis » au clavecin et à son répertoire ? Ayant écouté hier soir un concert (de chambre ; en petit comité) d’Elisabeth Joyé, j’ose penser que Roland Barthes aurait été au comble du ravissement à pratiquer, oui, cette si belle copie (par Émile Jobin) d’un clavecin de Tibaut de Toulouse…

    …

    Bartok pouvait aussi, en un tout autre genre (et un peu plus, sinon brutal, au moins « brut »), lui convenir…

    …

    « Ces battements valent comme _ la distinction fait aussi tout le sel… _ des pulsations cardiaques ;

    et rythment l’irrigation des muscles.

    …

    La musique est « ce qui bat dans le corps, ce qui bat le corps, ou mieux : ce corps qui bat »« …

    …

    Elle en est d’autant plus et mieux touchante…

    …
    En conséquence de quoi,

    « l’euphorie sanguine et le toucher sensuel

    installent le piano sur une scène érotique

    dont le corps de l’interprète déploie _ en décalage _ les gestes et les symptômes.« 

    …
    La page qui suit (la page 158) constitue peut-être le sommet de l’analyse du jeu (de piano et du penser, tout à la fois) barthien :

    …
    « L’indépendance des mains permet de distinguer les deux registres que Barthes nomme la pulsation et la caresse :

    …

    la main gauche fait entendre le coup, la brutalité du rythme,

    tandis que la droite épouse le mouvement.

    …

    (…) Le côté droit est réservé au plaisir, au toucher doux et linéaire.

    Celui du gaucher, en revanche, vise la jouissance _ phallique ? voire orgasmique ? Barthes en décrit les à-coups : « ça pique, ça cogne », « cela se tend, cela s’étend », « ça douche, ça déboite », « ça frappe, ça tape », « ça danse, mais aussi cela recommence à gronder, à donner des coups ».
    …
    « Contre le dressage des corps par la technique _ et jamais un art ? _ pianistique,

    …

    Barthes veut « le retour jouissif du coup » :

    …

    « Ce qu’il faut, c’est que ça batte à l’intérieur du corps,

    …

    contre la tempe, dans le sexe, dans le ventre, contre la peau intérieure ».
    …

    « L’accent est un battement qui manifeste la vie organique du corps musicien par ses coups. »

    …

    Et « c’est la jouissance qu’il recherche

    et tente de figurer par le « coup »,

    celui qu’on donne et celui qu’on reçoit.

    …

    « Le corps doit cogner », dit-il _ note François Noudelmann pages 158-159 _, alors même que le pianiste caresse délicatement les touches.

    Cogner, être cogné, se tendre et s’apaiser…. la gestuelle pianistique est éminemment sexuelle«  _ conclut-il, page 159.

    …

    « La pratique du piano se rapproche _ même _ de l’onanisme« … Etc…

    …
    Bref, et encore,

    « la pratique musicale de Barthes manifeste une passion qui contrarie ses lignes théoriques«  _ de discours, page 164

    …

    « Elle ne compose toutefois pas un contretemps _ à ses autres activités _ comme elle le fit pour Sartre

    qui échappait _ ainsi _ à la synchronie de son époque.
    …
    Elle ne constitue pas non plus une vie élémentaire et primordiale,

    comme celle qui fondait toutes les ambitions _ auprès de la société _ de Nietzsche.
    …
    Elle se présente plutôt comme une allure,

    …

    c’est-à-dire une marche qui permet au sujet d’aller à son rythme,

    de suivre ses _ propres (à découvrir !) _ vitesses

    et ses mouvements intimes _ vers d’autres, mais sans instrumentalisation, ni monstration (cf Michaël Foessel) : ni à des tiers, ni à l’autre, ni à soi.
    …
    Donc,

    « la pratique musicale fut sans nul doute _ s’autorise à conclure François Noudelmann, son chapitre barthien, pages 164-165 _ un idiorythme pour Barthes _ sans conteste ! _,

    …

    et sa défense de l’amateurisme s’entend aussi à cette aune : ne pas suivre le rythme imposé, ne pas se régler sur le métronome _ social _,

    articuler la pulsion du corps au mouvement de la partition. »

    …

    Barthes « s’est préservé une distance _ personnelle, d’intimité _, une faculté d’écart _ c’est vital pour la liberté d’épanouissement de la personne _ pour ne pas suivre aveuglément les courants _ de masse de la société.

    …

    La musique _ et à son piano, tout particulièrement _ fut son pas de côté _ personnel : une image fort parlante…

    …

    Ce chapitre fut rédigé par François Noudelmann à « Washington Square Village » (New-York), l’« automne 2007« …

    …

    La conclusion du livre, « Résonance« , vient élargir _ un peu _ la réflexion :

    …

    « A suivre Nietzsche, Sartre et Barthes dans la pratique régulière de l’instrument _ piano _,

    …

    on découvre combien le jeu musical porte avec lui toute une vie _ rayonnante _ d’affects qui se prolonge dans les activités sociales et intellectuelles.« 

    …

    Et « cette intuition de départ _ de l’« essai » _ mène, dans le toucher _ pianistique même _ de ces trois penseurs, à la puissance métonymique du piano » _ en sa particularité plus ou moins singulière. Et « chacun des trois témoigne d’un tel déplacement qui permet de penser, d’aimer, de rêver en musique ; ou inversement de jouer la musique en y livrant tout son corps. Se mettre dans leurs doigtés permet _ alors et ainsi _ de découvrir le corps musical _ à distinguer aussi du « poïétique » _, pas seulement musicien de ces interprètes,

    …

    d’approcher ainsi des existences à la fois autonomes et liées au quotidien

    _ bien que n’ayant « rien d’exemplaire«  (page 169),

    celles-ci pourraient, cependant, se révéler un peu plus intéressantes, vraisemblablement, qu’une grosse moyenne des autres ; en leur plus grande « liberté » d’épanouissement de soi…

    …

    Mais ce qui intéresse, en cette ouverture finale de son « essai« , François Noudelmann,

    c’est plutôt la pratique musicienne des « praticiens amateurs« , quels qu’ils soient,

    philosophes ou pas :

    …

    « le monde des signes et des sons se compose de tropismes

    _ François Noudelmann vient d’évoquer la « sous-conversation«  de Nathalie Sarraute _

    à peine perceptibles,

    …

    de plans indicibles sur lesquels se dessinent des accords et des désaccords, des violences et des désirs«  (page 169)…

    …

    « A la différence d’un loisir _ banal _,

    la pratique du piano déborde sur le temps qu’on lui consacre et imprègne durablement l’existence, la façon de marcher ou de regarder« ,

    que François Noudelmann propose de qualifier, page 171, d’« allure«  :

    …

    le mot « désigne à la fois une façon de se déplacer dans l’espace, de tenir ses mains (le maintien), une école de conduite sociale, une aptitude à composer avec les rythmes, à régler sa vitesse.« 

    …

    Aussi « les pianistes peuvent(-ils) se reconnaître

    _ davantage que d’autres instrumentistes ? ou que des danseurs ? ou des sportifs de sports collectifs ? _

    par cette propension à combiner davantage ou différemment les allures.« 

    …

    Et « c’est un petit paradoxe d’avoir en commun _ avec d’autres (qui jouent) _ une réserve à l’égard de la communauté,

    une vie toujours un peu de côté

    qui empêche d’adhérer totalement aux rythmes collectifs, à leur cadence fusionnelle.

    …

    (…) La sollicitation régulière de temporalités imaginaires produit et encourage une déprise à l’égard de la chronométrie ordinaire ;

    …

    d’où le sentiment chez ceux qui vivent en musique

    de ne pas faire corps avec leur génération

    …

    _ un argument qui aurait assez surpris le Socrate législateur de la « République » de Platon…

    …

    Ils éprouvent intuitivement cette résistance _ artiste ? _ secrète et entretenue,

    la disponibilité _ du génie : poïétique ? _ aux temps librement composés.

    …

    Amitiés, affinités, complicités… les relations induites par le piano participent d’une vie amoureuse qui n’aurait pas l’amour pour modèle.

    …

    L’instrument lui-même _ à l’origine (Renaissance, 17ème siècle…) plutôt voué à des femmes : le meuble ne se déplaçant pas commodément _  est l’objet d’un attachement qui oscille entre usage fétichiste et compagnie sentimentale » _ page 172.

    …

    Et c’est probablement Roland Barthes qui a su « approcher«  le « plus finement » ce que François Noudelmann n’hésite pas à qualifier, page 174, « cette érotique du piano » :

    …

    « c’est à partir de sa pratique et de ses goûts qu’il a perçu cet infra-langage«  _ un concept que personnellement j’utilise aussi…

    …

    Pour lui, et « suivant la manière de Nietzsche« ,

    « il a compris » que « l’intimité imaginaire avec les compositeurs définit les lignes de front _ combatif ! _ qui démarquent la compatibilité _ ou pas _ des corps. »

    ..

    Il a donné des voix _ harmoniques et résonnantes _ à ces corporéités intimes qui ne sont même pas des figures : coups, vitesses, récurrences, résonances.

    …

    Jouer du piano suppose de tendre _ oui ! _ une corde en soi, de la frapper, de la faire vibrer, de devenir _ soi, en jouant _ un corps désirant et désiré.« 

    …

    « La pratique du piano conjugue _ en effet ! _ le suspens et l’engagement. Refuge, pas de côté, passion exclusive, vie musicale du corps, elle permet l’exception tout en modifiant _ par variation du jeu, « altération« , dit Bernard Sève _ l’ordinaire.

    …

    « Je décidai de vivre en musique », écrit Sartre pour définir son choix d’enfant, désireux d’absolu. (…) Cette formule dit surtout qu’on ne touche pas à l’imaginaire _ actif _ sans éprouver la tentation _ ébranlante _ d’une existence qui échapperait soudain _ oui ! à la pure discrétion de son seul « jeu » ! _ au _ seul _ hasard et à la vacuité.

    …

    (…) La disponibilité _ qu’offre la pratique de la musique, ici par le piano _ a permis _ aux trois philosophes ici pris en exemples _ de penser, de rythmer, d’entendre et de toucher autrement _ que d’autres _ le monde _ pourtant commun, apparemment grosso modo partagé.

    …

    Le piano guida les déambulations de ces penseurs qui ont été parmi les arpenteurs et inventeurs des voies de traverse _ oui !

    …

    A l’écoute de leur temps, ils ont su _ en l’osant, non dans malice, chacun d’eux, même si ce fut différemment, et chacun à sa (un peu, plus ou moins folle) guise _ en prendre la mesure _ oui ! ils ont le pas ferme _ et y inscrire d’autres rythmes _ et c’est là le grand mot ! _ par un déplacement des valeurs, des concepts et des savoirs ; « voyages sans ombre », « chemins de liberté », « plaisirs vagabonds », ou encore… fantaisie, ballades, barcarolles » :

    …

    soit la part du « génie » dans l’humanité…

    …

    Ainsi que toute une éthique _ bien incarnée ! _ de la liberté.

    …

    Titus Curiosus, le 18 janvier 2009

  • Sur la part des désirs (d’ »amateurs » d’oeuvres) dans la vie (et l’Histoire) des Arts

    Tout spécialement pour Michèle Cohen

    …

    Un très intéressant _ par la précision de ses détails, comme par la vigueur et la pertinence de ses focalisations _ travail d’ »Histoire de l’Art » : « Les Amateurs d’Art à Paris au XVIIIe siècle« , par Charlotte Guichard, dans la collection « Époques » aux Éditions Champ Vallon

    _ l’ouvrage paru en septembre 2008 est assez tardivement « apparu » dans la chronique de livres des journaux : dans le cas de ma « découverte », c’est grâce à l’article « Profession : amateur«  (avec pour sous-titre « le rôle de l’Académie royale au XVIIIe siècle« ) de Jean-Yves Grenier, en page du cahier « Livres » de Libération, jeudi 8 janvier dernier…

    …

    L’article étant accompagné de cette phrase le « signalant » au lecteur (peut-être parfois un peu trop pressé) : « Parlementaire, financier, mais aussi membre de l’élite politique » (…) « l’amateur doit faire preuve d’un goût sûr et éclairé, à la différence d’un simple curieux« …

    Le distinguo « amateur« / »curieux » m’ayant particulièrement « accroché »…

    …

    D’autant que l’article de Jean-Yves Grenier, en ce cahier « Livres » de Libération, en « suivait » un autre consacré, lui aussi, à la « réception » des Arts (et à la « constitution » des « publics« ) :

    un article de Dominique Kalifa « L’Europe en scènes«  (sous-titré « La Somme de Christophe Charle sur l’essor du spectacle« ), consacré au livre « Théâtres en capitales _ Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne« , aux Éditions Albin Michel..

    …
    Or ces questions de la « réception » des œuvres, ainsi que de l’existence même d’une « vie _ et d’abord d’une « réalité » même « artistique » ! _ artistique« , donc, sont à la source même (et « inspiration », ou « souffle ») de ce blog

    _ qui ne s’appelle pas pour rien « Carnets d’un curieux«  ; et encore « En cherchant bien » ; et de la part de qui se nomme et signe Titus Curiosus !!!

    …

    Ainsi l’Art « existe »-t-il bel et bien, en dehors (et en aval) de l’acte (de la création) même _ au jour le jour, en quelques moments (plus) intenses (que d’autres) _ de l’artiste ; ainsi qu’en des œuvres qui vont (un peu ; et plus ou moins… ; d’une certaine façon, en tout cas, et qui leur est propre) demeurer (et durer un peu) ; s’offrant, un moment (plus ou moins bref, ou prolongé…), à quelque « rencontre » et « contemplation » (plus ou moins jubilatoire, voire extatique ! mais oui !!!) d’un autre (= autrui) qui s’y livre, s’y donne, s’y adonne peut-être, si peu que ce soit… ;

    …

    ainsi, donc

    (en conséquence de cette « chaîne » d’activités _ créatrices et æsthétiques _ là…)

    l’Art « existe »-t-il aussi sous le regard

    _ et les (divers) sens (= complémentaires les uns des autres), tous plus ou moins convoqués _ d’un « amateur« , et d’un « public« , qui s’en enchante ; et le valorise _ y applaudit ; au point de parfois même (voire souvent, voire toujours) payer un prix fou (!) pour en jouir ; et, dans certains cas, « acquérir » l‘œuvre _ si et quand « œuvre » il y a bien… _, en devenir le « possesseur », qui s’en assure une permanence _ et/ou exclusivité _ de « jouissance » (et peut devenir, aussi, alors _ « en suite »… _, un « collectionneur » d’œuvres d’Art…)…

    …
    Bref, un « sujet » qui m’ »intéresse » passionnément ;

    …

    car l’Art même est menacé en sa « vie » même

    _ et en sa plus élémentaire matérialité ; et économique ! _

    de n’être pas ;

    …

    et, à sa suite, encore plus menacé, lui, le « goût » _ qui serait alors rien que « mort-né » !.. _ de l’Art ;

    …

    menacé de, tout bonnement, n’être pas

    _ quel terrible paradoxe ! pour tant de générosité de joie prodiguée !!! _

    un peu largement partagé : au-delà de ce que l’on, en son corps, ressent soi ;

    …

    et sur cette question

    éminemment cruciale _ à mes yeux _,

    on se reportera toujours avec le plus grand profit de compréhension

    _ et parmi quelques autres,

    tel l’essentiel, lui aussi, « Homo spectator » de Marie-José Mondzain ;

    ainsi que le si merveilleux « L’acte esthétique » de Baldine Saint-Girons ; j’y reviens toujours !!! _,

    …

    au livre très remarquable de Jacques Rancière « Le Partage du sensible« , paru en avril 2000, aux Éditions La Fabrique…

    …
    Fin de l’incise.

    …

    Je reviens dare-dare aux enjeux des distinctions entre curiosité (à propos des « curieux« ), amour (à propos des « amateurs« ), et connaissance (à propos des « connaisseurs«  _ et bientôt « experts«  : au siècle suivant, plus « lourd » ; et dominé, lui, par les « marchands », à un moment d’expansion, bientôt « irrésistible » (?) de la « marchandisation »…) ès Arts…

    …

    La première phrase de « conclusion » _ page 339 du livre de Charlotte Guichard, « Les Amateurs d’Art à Paris au XVIIIe siècle » _ le dégage on ne peut plus clairement,

    et plus largement encore

    et que « à Paris »

    et que « au XVIIIe siècle » :

    …

    « Le XVIIIe siècle est l’âge d’or de l’amateur, entre l’apogée du mécène au XVIIe siècle et celui du collectionneur au XIXe siècle.« 

    …

    Mais Charlotte Guichard précise tout aussitôt : « Loin d’être une figure universelle de l’amour de l’art _ une expression capitale ! _, l’amateur au siècle des Lumières _ et surtout à Paris ; à la différence de Londres, de Berlin ou de Dresde, ou de Rome (exemples choisis par cet auteur) !.. _ est un acteur important du système monarchique _ en France : à Versailles et à Paris, pour l’essentiel… _ des arts. Son essor est lié _ voilà le principal acquis de ce travail-livre _ à la réforme académique qui se met en place dans les années 1740 _ le roi Louis XV, né le 15 février 1710, abordant tout juste alors sa trentaine _ : le modèle de l’amateur, théorisé par le comte de Caylus en 1748, est une réponse de l’Académie royale de peinture à l’ouverture de l’espace artistique _ un concept assez intéressant ; et à creuser-explorer… _ à l’espace public de la critique et du marché«  _ deux facteurs qui deviennent ici et alors décisifs !

    …

    Charlotte Guichard synthétise les acquis de sa recherche : « Associé à l’institution académique à travers le statut d’ »honoraire », l’amateur est défini par l’exercice du goût, que la connaissance visuelle _ dans le cas, bien évidemment, des arts plastiques, et au premier chef desquels se trouve la peinture ; mais l’analyse peut s’appliquer à d’autres Arts, à commencer par la musique ! _ des œuvres, la pratique artistique en amateur _ et c’est un des apports très concrets de son travail ici que de l’avoir révélé et très bien mis en valeur _, et les relations de sociabilité avec les artistes _ qui, de fait, se développent alors (par exemple en la fréquentation de « salons », à la Ville…) _ doivent perfectionner.
    …

    Face à la publicité nouvelle du jugement de goût _ à la Ville (= Paris), par rapport à la Cour (de Versailles) ; dans les salons (parisiens, donc) ; mais aussi dans la presse qui va très vite se développer et prendre de l’ampleur _, l’Académie royale propose donc une alliance _ « politico-culturelle », pourrait-on dire, si l’on ne craignait le pléonasme ; en un « milieu » plus ouvert et plus large que le milieu de cour ; auquel Louis XIV, fort habilement cornaqué par son parrain romain, le plus que judicieux Jules Mazarin (né à Pescina dans les Abruzzes le 14 juillet 1602, formé auprès du pape Urbain VIII Barberini, à Rome, et décédé au Château de Vincennes le 9 mars 1661…), avait consacré son effort _ ;

    …

    une alliance entre les artistes et les amateurs, dont le rôle de conseil est rendu légitime par leur position de médiateurs _ le terme est bien intéressant ! _ entre l’espace de l’atelier et l’espace des sociabilités, où se recrutent les commanditaires.

    …

    Les amateurs sont donc au cœur d’une conception académique _ la chose est directement issue de Rome (et des « académies » romaines !!! ; après Florence ; et, en amont, via Venise, la Constantinople byzantine d’avant 1453…) _ du public, qui promeut des communautés de goût _ un concept diablement intéressant ! lui aussi !.. _ associées au système monarchique des arts,

    comme le montrent les écrits du comte de Caylus

    _ Anne-Claude-Philippe de Tubières-Grimoard de Pestels Levieux de Lévis, comte de Caylus, marquis d’Esternay, baron de Bransac, né à Paris le 31 octobre 1692 et mort le 5 septembre 1765 ;

    et fils de Madame de Caylus (1673-1729 _ lire ses très intéressants « Souvenirs« , dans l’édition du Mercure de France), nièce (chérie et tout spécialement « élevée » par elle) de Madame de Maintenon… ;

    sur Caylus, lire : « Le Comte de Caylus : les Arts et les Lettres« , études réunies et présentées par Nicholas Cronk & Kris Peeters, aux Éditions Rodopi, en 2004 ; et « Caylus, mécène du roi : collectionner les antiquités au XVIIIème siècle« , sous la direction d’Irène Aghion & Mathilde Avisseau-Broustet, à l’Institut National de l’Histoire de l’Art, en décembre 2002 _

    …

    et, avant lui, ceux de l’abbé Du Bos

    _  né en décembre 1670 à Beauvais et mort le 23 mars 1742 à Paris : existe une édition récente, à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, en 1993 (mais hélas non disponible : épuisée !), de ses « Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture » (dont la toute première édition est de 1719 _ par Pierre-Jean Mariette) ;

    on pourrait y joindre utilement aussi les écrits  _ « Abecedario de P.-J. Mariette, et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes, ouvrage publié par MM. Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon » _ de Pierre-Jean Mariette lui-même (né à Paris en 1694 et mort à Paris en 1774)…

    …

    Juste le temps, encore, de quelques brèves précisions qu’apporte Charlotte Guichard, pages 15 à 17, aux distinctions quant à quelques uns des « médiateurs« 

    qui _ écrit-elle, page 15 _ « ne sont pas dans une relation secondaire par rapport à l’œuvre : ils participent activement _ oui ! _ à sa création _ rien moins ! en effet… _, à sa reconnaissance et à sa réception, grâce aux relations d’interdépendance qui structurent _ aujourd’hui comme alors ! comme cela est (tragiquement ; cruellement ; suicidairement !) méconnu ; et pis encore, négligé, hélas !!! _ les « mondes de l’art » ! :

    …

    une expression dont il faut mesurer avec soin toute la portée (et les « exclusions ») !!!

    …
    Je lis, page 15 : « Mentionné pour la première fois dans le dictionnaire de l’Académie française _ dont c’était la toute première édition _ en 1694, le terme d’ »amateur » est alors rapporté au domaine des objets, en particulier des productions savantes, littéraires ou artistiques :

    « Qui aime. Il ne se dit que pour marquer l’affection qu’on a pour les choses, & non celle qu’on a pour les personnes. Amateur de la vertu, de la gloire, des lettres, des arts, amateur des bons livres, des tableaux. »

    …

    Un peu plus bas, pages 15 et 16 :

    « En France, la littérature artistique spécialisée confirme la stabilisation du lien entre le terme d’ »amateur » et la peinture au milieu du XVIIIe siècle »

    _ en 1746, 57 & 59 ;

    attestant « la spécialisation picturale du terme »

    et résumant « la définition autour du « goût », devenu l’attribut essentiel de l’ »amateur ». »

    …

    Charlotte Guichard synthétise :

    « l’ »amateur » est défini dans un rapport de prédilection, mais aussi de discernement et de compétence :

    …

    l’opposition avec la figure du professionnel apparaît pour la première fois

    _ en 1759, dans le « Dictionnaire portatif des Beaux-Arts« , de Lacombe de Prézel…

    …

    L’amateur s’inscrit donc dans la sphère de l’otium et des loisirs cultivés.

    …
    Surtout, Charlotte Guichard note, et marque, que « dans « L’Encyclopédie », la figure de l’ »amateur » est construite au sein d’un champ sémantique plus large : un intense souci taxinomique travaille les définitions, qui spécifient les figures du « curieux », de l’ »amateur » et du « connaisseur » ; et  les inscrivent dans des hiérarchies de valeur.

    …

    Soit la définition du « curieux » par Paul Landois :

    …

    « CURIEUX. Un « curieux en peinture« , est un homme qui amasse des dessins, des tableaux, des estampes, des marbres, des bronzes, des médailles, des vases, &c. ce goût s’appelle « curiosité« . Tous ceux qui s’en occupent ne sont pas connaisseurs ; et c’est ce qui les rend souvent ridicules, comme le seront toujours ceux qui parlent de ce qu’ils n’entendent pas. Cependant la curiosité, cette envie de posséder qui n’a presque jamais de bornes, dérange presque toujours la fortune ; & c’est en cela qu’elle est dangereuse. Voyez AMATEUR. »

    …
    L’auteur _ Paul Landois, commente Charlotte Guichard, page 15 _ définit le « curieux » par la pratique de l’accumulation (il « amasse »), et non par l’exercice du goût. Il le distingue du « connaisseur », mais le renvoie à l’ »amateur », confortant l’hypothèse d’un champ sémantique large.

    …
    La définition du « connoisseur » dans l’« Encyclopédie » confirme cet effort taxinomique :

    …

    « CONNOISSEUR. N’est pas la même chose qu’amateur. Exemple. Connaisseur, en fait d’ouvrages de Peinture, ou autres qui ont le dessin pour base, renferme moins l’idée d’un goût décidé pour cet art, qu’un discernement certain pour en juger. L’on n’est jamais parfait connaisseur en peinture, sans être peintre ; il s’en faut même beaucoup que tous les Peintres soient bons connoisseurs. »

    …

    Le « connaisseur » _ commente Charlotte Guichard, page 16 _ est défini par son savoir (« discernement ») et sa compétence à juger les œuvres. Il se distingue de l’ »amateur », qui, lui, est défini par son « goût » : « Il se dit de tous ceux qui aiment cet art, & qui ont un goût décidé pour les tableaux. »

    …

    Le souci de spécifier ces différentes figures en établissant un jeu de renvois et d’oppositions révèle la volonté d’organiser un ordre légitime des pratiques du goût. Cette opération de définition _ en déduit Charlotte Guichard, page 17 _ fait donc surgir une hiérarchie de valeurs associées à ces expériences _ ainsi distinguées  _ de l’objet.

    …

    La critique du « curieux » est définitive : ainsi, l’effacement du terme au XVIIIe siècle renvoie à la condamnation de l’accumulation, parallèlement au déclin de la culture de la curiosité.

    …

    Krzysztof Pomian _ en son « Collectionneurs, amateurs et curieux » (en 1987) _ a bien montré que les définitions du « curieux » sont construites autour du « désir de totalité ». Dans l’organisation du champ sémantique, ce type de disposition laisse place au goût _ associé à l’ »amateur » _ et aux compétences artistiques _ associées au « connaisseur », caractérisé par son « discernement », ses « connaisances » et ses « lumières ».

    …
    Ceci annonce _ propose, dès cette page 17 de l’« Introduction » à son travail, Charlotte Guichard _ le triomphe d’un régime d’expertise dans les mondes _ divers ; y compris ce qui se situe à son extérieur ! _ de l’art.

    …
    Le marchand d’art Gersaint _ et cette référence est passionnante ! _ inscrit ainsi _ en 1744, en son « Catalogue de Quentin de Lorengère » : note 2, page 17 _ ces figures dans une hiérarchie stable de valeurs : il distingue « les Curieux de Tableaux & les Amateurs de la Peinture ». Seuls ces derniers sont susceptibles d’acquérir les compétences techniques en « admir(ant) le mérite et les talents de chaque _ en sa singularité _  Maître » : « par gradation, on acquiert la qualité de connoisseur« .

    …

    En 1792, le « Dictionnaire des arts de la peinture » résume cette hiérarchie des valeurs associées aux pratiques de la prédilection : « On est connoisseur par étude, amateur par goût, & curieux par vanité. »

    …

    Il est vrai que la pente du second XVIIIe siècle, celle qui a mené au régime de la guillottine sous la Terreur, a été le commandement de « toujours plus de vertu  » !..

    …
    Pendant ce temps, les « affaires » _ exclusivement marchandes ?!.. _ n’en « tournent » que mieux…

    Et bientôt, dès le XVIIIème siècle, la « place » de Londres concurrence, sinon supplante déjà, « celle » (commerciale) de Paris…

    …

    Mais, à trop effacer, et la « curiosité » (des « curieux ») et l’amour (des « amateurs ») au seul profit de l’expertise _ mais de qui ? et de quels « connaisseurs » ? Est-elle technique ? est-elle artistique ? est-elle marchande (et exclusivement marchande)  ?.. cette dite « connaissance »-« expertise »-là ?.. _, ne jette-t-on pas Bébé (« Art ») avec l’eau de son bain (les « mondes des Arts ») ?..

    …

    En Art, Désir et Amour _ et chance des rencontres ! _ sont indispensables ;

    et n’obéissent _ certes pas ! _ au doigt et à l’œil, non plus qu’à la commande _ de quelque ordre qu’ils ou qu’elle(s) soi(en)t…

    …

    Il y faut aussi pas mal d’empathie

    _ et peut-être encore, au delà des œuvres elles-mêmes, stricto sensu, avec les artistes, en personne (et en chair et en os) !.. _ ;

    …

    et _ loin du calcul, exclusivement « spéculatif » _ de la générosité…

    …

    …
    Titus Curiosus, le 10 janvier 2009